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Mademoiselle de la Seiglière

LA SEIGLIÈRE

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ACTE PREMIER

Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi: derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.—À gauche, au premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même plan, un petit guéridon.

SCÈNE PREMIÈRE

JASMIN, UN JEUNE HOMME.

(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)

jasmin.

Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.

le jeune homme, s'asseyant à droite.

C'est bien, j'attendrai.

jasmin.

Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.

le jeune homme.

C'est pour affaire.

jasmin.

Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre département de la Vienne.

le jeune homme, qui n'a pas écouté.

Hein!... vous dites?...

jasmin.

Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous trouve ici, il me chassera.

le jeune homme, se levant.[1]

C'est différent!... J'attendrai dans le parc.

jasmin, à part.

C'est bien heureux! (Haut.) Monsieur veut-il que je le conduise du côté de l'étang?

le jeune homme.

C'est inutile, je sais le chemin.

jasmin, étonné.

Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?

le jeune homme, après une courte réflexion.

Aucun. Je repasserai dans une heure.

(Il sort par le fond.)

SCÈNE II.

jasmin, seul.

Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'œil vif, le teint frais et l'air plus gaillard encore que d'habitude...

SCÈNE III.

JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, appuyée au bras de son père.

le marquis. (Ils entrent par la porte de droite.)

Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de Vaubert n'est pas arrivée?

jasmin.

Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...

le marquis.

C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!... Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse de ce jour?

hélène.

Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.

le marquis.

Bah! bah!... (Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.)[2] Je ne me suis jamais si bien porté.—Jasmin!

jasmin.

Monsieur le marquis?

le marquis.

La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au carrefour de Chambly?

jasmin.

Oui, monsieur le marquis.

le marquis.

Toute la nuit?

jasmin.

Toute la nuit.

le marquis.

Eh bien! que dit-il?

jasmin.

Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...

le marquis.

Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?

jasmin.

Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son fort dans le buisson des Cormiers.

le marquis.

Bravo! nous le tenons!

jasmin.

Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le marquis.

le marquis.

Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?

jasmin.

Très-gros.

le marquis.

Est-il bas jointé?

jasmin.

Il n'en dit rien.

le marquis.

Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est par le pied, aura de mes nouvelles.—(Il se lève. Hélène est redescendue en scène.)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.

jasmin, à part.

Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... (Haut.)

Monsieur le marquis?

le marquis.

Qu'est-ce?

jasmin.

Il est venu pour monsieur le marquis une visite...

le marquis.

Une visite, à cette heure!

jasmin.

Un étranger qui a refusé de donner son nom.

le marquis.

Qu'il le garde.—Tu l'as congédié, c'est bien fait.

jasmin.

Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...

le marquis.

Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.

jasmin.

C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.

le marquis.

Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.

jasmin.

Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...

le marquis.

Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.

jasmin à part, en s'en allant.

J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.

(Il sort par le fond.)

SCÈNE IV.

LE MARQUIS, HÉLÈNE.

(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près de la fenêtre ouverte.)

hélène.

Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!

le marquis.

Oui, la journée s'annonce bien. (Se frottant les mains.) Jamais, je crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux qui le nient sont des ingrats.

hélène.

Que j'aime à vous entendre parler ainsi!

le marquis.

Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.

hélène.

Que vous êtes bon!

le marquis.

Et toi, n'es-tu pas heureuse?

hélène.

Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que tout me sourit quand je vous vois sourire.

le marquis.

Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre, celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.

hélène.

Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le souvenir m'en est doux.

le marquis.

Grand merci!

hélène.

C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer? j'ai pleuré.

le marquis.

Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères, et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] (Allant à la fenêtre à droite.)—Et la baronne qui n'arrive pas!—Oh! c'est elle qui s'amusait en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.

hélène.

Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était pleine d'entrain et de gaieté.

le marquis.

Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse vite.

hélène.

Le bonheur vit de peu.

le marquis.

Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...

hélène.

Vingt-quatre ans.

le marquis.

Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves que ce n'est pas suffisant.

hélène.

Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.

le marquis.

Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il espérait, à force de victoires...

hélène, souriant.

Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...

le marquis.

Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.

hélène.

Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!

le marquis.

Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.

hélène.

Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui devons-nous pas!

le marquis.

Moi!

hélène.

Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue: Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.

le marquis.

Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?

hélène.

La République avait confisqué tous vos biens.

le marquis.

Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.

hélène.

Cependant...

le marquis.

Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux, des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat; je suis quitte envers sa mémoire.

hélène.

Oh! mon père, vous ne le pensez pas.

le marquis.

Si fait, pardieu! je le pense.

hélène.

Si vous saviez le mal que vous me faites!...

le marquis.

À toi, mon enfant?

jasmin, annonçant du fond.[5]

Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.

le marquis.

Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien, maintenant!—Qu'ils entrent.—Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense plus, et embrasse-moi. (Il la presse sur son cœur.)

SCÈNE V.

HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.

(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)

le marquis.

Bonjour, bonjour, Baronne.

la baronne.[6]

Bonjour, bonjour, heureux père.

raoul, à Hélène.

Mademoiselle...

hélène, lui tendant la main.

Bonjour, Raoul.

le marquis.

Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et vous!...—Jasmin, le déjeuner.

jasmin.

Il est servi, monsieur le marquis.

le marquis.[7]

À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.

la baronne.

Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.

le marquis.

Comment cela?—Jasmin, du perdreau!

la baronne.

Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une horrible nuit.

le marquis.

Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli dans la rosée d'avril.—Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. (Il boit.) Moi, j'ai une santé de fer.

la baronne, souriant.

Grand bien me fasse!

le marquis.

Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un papillon, un scarabée, un brin d'herbe?

raoul.

Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin d'herbe manquait à mon herbier.

le marquis.

Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant, entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!

raoul.

Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.

la baronne.

Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le lever du soleil.

le marquis.

Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils. Prenez garde, il va s'enrhumer.

la baronne.

Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse, vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes entrés....

le marquis.

Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle ma fille achevait de me donner une leçon.

la baronne.

Oui-da?

le marquis.

Une leçon de reconnaissance.

la baronne.

À vous? (À part.) Comme s'il en avait besoin. (Haut.) Et à quel propos, je vous prie?

le marquis.

Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.

la baronne, riant.

Votre ancien fermier?... Ah! charmant!

hélène.

Mon père, de grâce!...

le marquis.

Non, non, je veux en avoir le cœur net. Mieux que personne, la baronne peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué un acte de probité?...

la baronne.

Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps le domaine de ses anciens maîtres.

le marquis.

Très-bien.

la baronne.

Cet homme n'a fait que son devoir.

le marquis.

C'est évident.—Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...

hélène.

Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?

la baronne.

Sans doute, c'est quelque chose, mais...

hélène.

Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous cette enveloppe rustique il y avait un cœur d'or.

raoul.

Vous l'aimiez!...

hélène.

Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de charmant.

la baronne.

Bonne Hélène!

hélène.

Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par la mort de son fils!

le marquis.

Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!

hélène.

Un héros!

le marquis.

Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus quel engagement.

hélène.

À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.

le marquis.

Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas, coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais pas pour cela un héros.—Sers le café, maroufle.

hélène, se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.

Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...

le marquis, se levant à son tour.[8]

Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina! Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne, qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi, haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux... C'étaient les lettres de son fils.

la baronne.

Les lettres de monsieur Bernard!

le marquis.

Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.

la baronne.

Vous les aviez lues?

le marquis.

Moi?... pas une seule.

hélène, passant devant Raoul.

Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.

le marquis, étonné.

Pas possible!

hélène.

Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.

le marquis.

Comment?

hélène.

Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils. Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect; cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été fier de presser la main qui l'avait écrite.

raoul, prenant la main d'Hélène.

Bien, Hélène, bien!

le marquis.

Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?

la baronne.

Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.

le marquis.

Et pourquoi?

la baronne.

C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival dangereux peut-être.

hélène.

Madame! (Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main.)[9]

le marquis, riant.

Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...

raoul.

Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.

le marquis.

Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. (Jasmin entre au fond, tenant à la main un paquet de lettres et de journaux.) Mais assez parler des Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].—Jasmin, piqueurs, chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai Roland. Qu'apportes-tu là?

jasmin.

Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.

le marquis.

Le Drapeau blanc, la Quotidienne, le Journal des savants... Ce n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... (Jasmin porte le journal des savants à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène, auprès de laquelle il s'est assis.—Jasmin sort.) Ah! une lettre pour vous, Baronne... on vous sait ici.

la baronne, quittant Hélène.

Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...

le marquis.

Aujourd'hui garde des sceaux?...

la baronne.

Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour royale... il y a une vacance...

le marquis.

Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?

la baronne.

Vous ne le devinez pas?

le marquis.

J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre vieil adorateur...

la baronne.

Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez (Elle lui remet la lettre qu'elle vient de parcourir.), sa nomination ne dépend plus que de sa promptitude à se rendre auprès du ministre. (Montrant une lettre cachetée qui était renfermée dans la première.) Malebois m'envoie la lettre qui l'appelle à Paris.

le marquis.

Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?... bien imaginé!

la baronne.

N'est-ce pas?

le marquis.

Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée. Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.

jasmin, annonçant du fond.

Monsieur Destournelles.

le marquis.

Hein?... Que disais-je?... parfait!

la baronne.

Comment! me poursuivre jusqu'ici!

le marquis.

C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.

la baronne.

Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.—Marquis, je vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire le secret le plus absolu.

le marquis, serrant les papiers dans la table à gauche.

Soit.—Qu'il entre! (Jasmin introduit Destournelles.) J'ai le cœur en joie, il arrive bien.

SCÈNE VI.

LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.

le marquis, riant.

Salut au d'Aguesseau poitevin.

destournelles.

Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir en si belle humeur.

le marquis, riant plus fort.

C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur Destournelles.

destournelles.

Vous êtes bien bon.

le marquis.

Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les bosquets d'Amathonte.

destournelles.

Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à mes goûts champêtres, voilà tout.

le marquis.

Vous aimez les bucoliques...

destournelles.

Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.

le marquis, raillant.

Heureux hasard!

destournelles.

Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes devoirs à monsieur le marquis...

(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)

le marquis.

Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence inattendue de madame la baronne.

destournelles, s'inclinant et passant près de la Baronne.[11]

J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.

le marquis, le poussant du coude.

Roué!...

destournelles.

Hein?

le marquis, à Jasmin.

Ah! Jasmin, tout est-il prêt?

jasmin.

On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un enragé, il faut deux hommes pour le tenir. (Hélène, un peu effrayée, se lève et se rapproche de son père.)

le marquis, la rassurant.

Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous n'êtes point des nôtres? (Hélène passe auprès de la Baronne.)[12]

la baronne.

Décidément.

le marquis.

Tant pis.—Mon ceinturon. (Jasmin va chercher le ceinturon et aide le Marquis à l'attacher.)

destournelles, à part.

Elle reste, à merveille!

le marquis, bouclant son ceinturon.

Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai Roland.

destournelles.

Bien obligé.

hélène.[13]

La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était agréable...

destournelles.

Merci, Mademoiselle, merci. (À part.) Aimable enfant! toujours occupée à rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.

le marquis.

Mes gants!—À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.

destournelles.

Que de bontés!

le marquis.

On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour vous arrêter.

destournelles, à part.

Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux côtes!

le marquis.

Mon fouet, ma casquette.—Raoul, la main à votre fiancée.

raoul, passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.

Au revoir.

hélène.

Adieu, mon bon monsieur Destournelles.

destournelles.

Mademoiselle...

hélène.

À ce soir, Madame.

la baronne.

À ce soir, chère enfant. (Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul, et va ensuite à la fenêtre à droite.)

le marquis, s'approchant de Destournelles.

Je me retire et vous laisse. Bonne chance!

destournelles.

Comment!

le marquis.

Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!

(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)

SCÈNE VII.

DESTOURNELLES, LA BARONNE.

destournelles.

Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, cœur égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.

la baronne, quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux chasseurs.

Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis, c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce de m'apprendre?...

destournelles.

Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?

la baronne.

Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine... Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref... puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que vous êtes avocat. (Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)

destournelles, debout.

Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la dialectique et de l'éloquence...

la baronne.

Au fait, au fait, avocat.

destournelles.

Permettez...

la baronne.

Au fait, au fait!

destournelles.

Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...

la baronne.

Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.

destournelles.

J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens; mais je ne me tiens pas pour battu.

la baronne.

Vous êtes difficile.

destournelles.

N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui ait jamais brûlé sous le ciel.

la baronne, se levant et passant devant Destournelles.[14]

C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.

destournelles.

Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...

la baronne, ironiquement.

Vraiment!

destournelles.

Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous débarrasser de moi.

la baronne.

Et ce moyen... c'est?...

destournelles.

C'est de vous appeler madame Destournelles.

la baronne.

Oh!... moyen coûteux.—J'en sais un autre moins agréable, sans doute, mais plus sûr.

destournelles, piqué.

Ah!... je serais bien aise de le connaître.

la baronne.

C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que soit le mal que votre cœur endure, j'ai le moyen de le guérir. Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre, et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.

destournelles.

Jamais?

la baronne.

Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.

destournelles.

À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...

la baronne, hautaine.

Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois jamais descendue jusqu'à vous en faire.

destournelles.

Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des services...

la baronne.

Des services?...

destournelles.

Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons, ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune, épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de ses espérances. Que s'était-il passé?

la baronne.

Je ne vous le dirai pas.

destournelles.

Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici, dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui, car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé, dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse, elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines. À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (Mouvement de la Baronne.)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.

la baronne.

C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué de donner un tour des plus piquants.

destournelles.

Certains détails?... Il me semble pourtant...

la baronne.

Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.

destournelles.

Voyons, Madame, je vous écoute.

la baronne.

Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir à rester l'obligée de son homme d'affaires...

destournelles.

Madame...

la baronne.

En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les payer.—Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le dénouement de notre petite histoire?

destournelles.

Volontiers. Je ne le devine pas.

la baronne.

Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans maintien.—J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,—et, après une révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (Elle le salue et sort par le fond.)

SCÈNE VIII

destournelles, seul.

Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui, j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre... Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.

SCÈNE IX.

DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.

le jeune homme, entrant par le fond.

Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?

destournelles.

Moi!... (À part.) D'où vient-il donc, celui-là?—(Haut.) Non, Monsieur, non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.

le jeune homme.

Il était ici tout à l'heure.

destournelles.

Il y était, mais il n'y est plus.

le jeune homme.

Où donc est-il?

destournelles.

À la chasse.

le jeune homme.

Morbleu!

destournelles.

Cela vous fâche?

le jeune homme.

Oui.

destournelles.

Ah!... puis-je savoir?...

le jeune homme.

Non.

destournelles.

À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame de Vaubert, je vais...

le jeune homme.

Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?

destournelles.

Elle-même. Vous la connaissez?

le jeune homme.

Personnellement?... Non.

destournelles.

Tant mieux pour vous!

le jeune homme.

De réputation?... Oui.

destournelles.

Tant pis pour elle!

le jeune homme.

Serait-elle ici, par hasard?

destournelles.

Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?

le jeune homme.

Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à elle.

destournelles, à part.

Qu'a-t-il donc? (Haut). Si je pouvais être utile à monsieur?... Je connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.

le jeune homme.

Ni moi, morbleu!

destournelles, à part.

Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... (Haut.) J'ajouterai même que j'ai fort à me plaindre d'elle.

le jeune homme.

Moi aussi.

destournelles.

Et que je cherche à me venger.

le jeune homme.

Moi aussi.

destournelles, à part.

Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. (Haut.) Eh bien! Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.

le jeune homme.

Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le choisir.

destournelles.

Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me voyant ici, que je suis l'ami de la maison.

le jeune homme.

N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de compléter certains renseignements...

destournelles.

Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.

le jeune homme.

Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier propriétaire de ce château.

le jeune homme.

Thomas Stamply?

le jeune homme.

Vous l'avez connu?

destournelles.

Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu de cas.

le jeune homme.

Pourquoi?

destournelles.

Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient éloigné du temple de la Justice.

le jeune homme.

Son honnêteté!... sa droiture!...

destournelles.

Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années nous avions cessé de nous voir.

le jeune homme.

L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais, Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là l'opinion du pays.

destournelles.

Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence... Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...

le jeune homme.

Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le restituer?

destournelles.

Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont on se sert ici...

le jeune homme, irrité.

Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?

destournelles.

Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.

le jeune homme.

Complète?

destournelles.

Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins de terre dont il avait arrondi le domaine.

le jeune homme.

Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de Stamply pour un si grand bienfait.

destournelles.

Sa récompense?...

le jeune homme.

Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...

destournelles.

Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit gaulois dans sa fleur... un cœur biblique, une âme patriarcale...

le jeune homme.

Eh bien?...

destournelles.

Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et le cœur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.

le jeune homme.

Oh! quelle honte!

destournelles.

Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.

le jeune homme.

Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...

destournelles.

La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an, il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué, sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé, heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom dans son dernier soupir.

le jeune homme.

Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!

destournelles.

Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux devoir.

le jeune homme.

Laquelle?

destournelles.

La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.

le jeune homme.

La fille du marquis?

destournelles.

Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive, elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans s'en douter, paya la dette de son père.

le jeune homme.

Mademoiselle de La Seiglière!

destournelles.

Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.

le jeune homme.

Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.

(Il passe devant Destournelles.)

destournelles, à part[15].

Il parle comme un Dieu vengeur.

le jeune homme.

Vous êtes avocat?

destournelles.

J'ai blanchi dans l'étude des lois.

le jeune homme.

Les connaissez-vous?

destournelles.

Je m'en flatte.

le jeune homme.

Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?

destournelles.

Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.

le jeune homme.

S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré l'existence... un héritier de sa famille?

destournelles.

Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions pour notre courte honte.

le jeune homme.

Comment!... un héritier direct?

destournelles.

Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.

le jeune homme.

Lequel?

destournelles.

Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.

le jeune homme.

Pourquoi?

destournelles.

Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.

le jeune homme.

Le fils de Stamply?

destournelles.

Oui, Bernard.

le jeune homme.

Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait revendiquer une partie de l'héritage de son père?

destournelles.

Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.

le jeune homme.

Vous en êtes sûr?

destournelles.

Très-sûr.

le jeune homme.

Vous en répondriez?

destournelles.

Sur ma tête!... Mais à quoi bon?

le jeune homme.

Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?

destournelles.

Je suis prêt.

le jeune homme.

Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne de Vaubert.

destournelles.

Vraiment? Et ce moyen?...

le jeune homme.

Est infaillible.

destournelles.

Vous en êtes sûr?

le jeune homme.

Très-sûr!

destournelles. (Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)

Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.

le jeune homme.

Je vous suis. (Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)

destournelles.

Après vous, Monsieur.

le jeune homme.

Après vous.

destournelles, faisant des façons.

Ah! Monsieur...

le jeune homme.

Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.

destournelles, effaré.

Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... (Changeant de ton.) je passe devant.

ACTE DEUXIÈME.

Même décoration.

SCÈNE PREMIÈRE.

HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.

(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.—On entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)

le marquis.

Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était qu'un tireur de grives... (Les laquais et les piqueurs se retirent.) Qu'en dites-vous, mon jeune baron?

raoul.

Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?

hélène.

Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...

le marquis.

C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier, est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute rentrer au chenil après la curée?

raoul.

Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.

le marquis.

Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des haies.

raoul.

Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis; (Montrant un oiseau.) voici un turdus merula qui enrichira mes collections.

le marquis.

Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous devez être fatigué.

raoul.

Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire un peu. (Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)

le marquis.

Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après l'avoir fait bassiner.

raoul.

C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de dîner ce soir avec vous...

le marquis.

Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.

raoul, à Hélène.

Mademoiselle!... (Il lui serre la main.)

hélène.

À bientôt, monsieur de Vaubert.

le marquis.

Prenez un lait de poule en vous couchant.

(Raoul sort par le fond.)

SCÈNE II.

HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.

le marquis.

Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!... Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait là un joli choix.—Jasmin, débarrasse-moi de ceci. (Il ôte son ceinturon.)

hélène.

Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...

le marquis.

Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.

hélène.

Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous nous appelions frère et sœur. Cependant, je suis heureuse de vivre près de vous, pour vous seul, et mon cœur ne rêve, ne demande rien au delà.

le marquis.

Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.

hélène.

Plus tard... rien ne presse.

le marquis.

Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue à courir un cerf!

hélène, grondeuse.

Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. (Le Marquis s'assied près du guéridon à droite.) Pour attendre l'heure du dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?

le marquis.

J'en prendrai bien deux.

hélène.

Avec des mouillettes de biscuit?

le marquis.

Pas plus épaisses que la langue d'un chat.

hélène.

Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. (Pendant que Jasmin est aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)

le marquis.

Bonne fille, va!... (Il boit.) Bah!... tu seras baronne de Vaubert...

hélène.

Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?

le marquis, se dorlotant dans son fauteuil.

Pas tout à fait.

hélène.

Que souhaitez-vous encore?

le marquis.

Embrasse-moi.

hélène.

Mon bon père! (Elle l'embrasse.) Je vous quitte un instant pour aller changer de toilette.

le marquis, lui tenant les mains.

Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon cœur, tu es aussi la joie de mes yeux.

(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste d'adieu à son père.)

SCÈNE III.

JASMIN, LE MARQUIS.

(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)

le marquis.

Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que ton maître a tué un cerf dix-cors.

jasmin.

Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.

le marquis, lui pinçant l'oreille.

Tu n'es pas à plaindre, maroufle...

jasmin.

Aïe!

le marquis, pinçant plus fort.

Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.

jasmin.

La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire aujourd'hui.

le marquis.

Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!... (Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.) Jasmin, que dis-tu de ça?

jasmin, agenouillé près du Marquis.

Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.

le marquis.

Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!

jasmin.

Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.

le marquis.

Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.

jasmin.

Si monsieur le marquis voulait se remarier...

le marquis.

Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre de ce vieux vin qui me ragaillardit le cœur.[17] (Jasmin passe à droite, prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.) Mon Dieu! la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne prenne plaisir à regarder.

jasmin.

Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.

le marquis.

Eh! c'est madame la baronne.

SCÈNE IV.

LA BARONNE, entrant d'un air effaré, du fond; LE MARQUIS, JASMIN.

la baronne.

Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.

le marquis.

Oui... Va-t'en, faquin. (Jasmin sort par le fond emportant les guêtres du Marquis.) Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!

la baronne, qui a suivi Jasmin de l'œil.

C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout est perdu.

le marquis.

Hein?... comment! tout est perdu?

la baronne.

Croyez-vous aux revenants?

le marquis.

Eh! Madame...

la baronne.

Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply, Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la Russie...

le marquis.

Eh bien?

la baronne.

Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.

le marquis.

Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?

la baronne.

Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce que cela vous fait?

le marquis.

Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir... Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?

la baronne.

Oh! soyez calme, il se présentera.

le marquis.

Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.

la baronne.

Et s'il demande tout?

le marquis.

Hein?

la baronne.

Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?

le marquis.

Le Code?

la baronne.

Oui, le Code Napoléon?

le marquis.

Jamais.

la baronne.

C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute, par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.

le marquis.

Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que tout cela signifie?

la baronne.

Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous maintenant?

le marquis, passant devant la baronne.[18]

Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.

la baronne, à part.

Vieil enfant!

le marquis.

Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux, paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!

la baronne.

Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine. Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.

le marquis.

Sang de mes aïeux!...

la baronne.

Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en maître...

le marquis.

Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!

la baronne.

On l'a vu, on lui a parlé.

le marquis.

Impossible!... Il est mort.

la baronne.

Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que vous avez si galamment accueilli ce matin...

le marquis.

Destournelles?... l'ingrat!...

la baronne.

Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes pas disposé à livrer les clefs de la place.

le marquis.

Comment avez-vous pu savoir?...

la baronne.

C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau, qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis de la mine chargée sous vos pieds.

le marquis.

Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois... c'était Marie Bontems!... (Il fredonne). Marie... Marion... Marionnette...

la baronne.

Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être, Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le recevoir?

le marquis.

Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...

la baronne.

Pourtant, s'il se présente?...

le marquis.

S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma canne par la fenêtre.

la baronne.

Vous êtes fou, Marquis.

le marquis.

S'il faut plaider, nous plaiderons.

la baronne.

Marquis, vous êtes un enfant.

le marquis.

J'aurai pour moi le roi.

la baronne.

La loi sera pour lui.

le marquis.

J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin d'herbe.

la baronne.

Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason; vous ne lui ferez pas cette injure.

le marquis.

Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?

la baronne.

Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui s'introduisit étourdiment dans une ruche?

le marquis.

Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...

la baronne.

Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.

le marquis.

Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...

la baronne.

Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce moment Bernard accourt, furieux, le cœur rempli de tempêtes. Eh bien! il faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser des chênes, ne courbe que des roseaux.

le marquis.

Je commence à comprendre.

la baronne.

Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients, résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.

le marquis.

Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon royaume.

la baronne.

Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.

le marquis.

Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?

la baronne.

Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour nos autels et pour nos foyers.

le marquis.

S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!

la baronne.

Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais, en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être étendu tout de son long sur un million de propriétés?

le marquis.

En bonne conscience, non... mais... cependant.

la baronne.

Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien! ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.

le marquis.

Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?

la baronne.

Ingrat!... J'ai le génie du cœur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir? Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une union charmante...

le marquis.

C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. (Il lui baise la main.)

jasmin, annonçant du fond.[19]

L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...

le marquis.

C'était lui!

jasmin.

Il est accompagné de monsieur Destournelles.

le marquis.

Destournelles!

la baronne, bas au Marquis.

Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.

le marquis.

Je vais le jeter par la fenêtre.

la baronne.

Y pensez-vous?

le marquis.

Comment nous en défaire, alors!

la baronne.

Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.

le marquis, à Jasmin.

Fais entrer.

la baronne.

Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le museler.

le marquis.

Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.

SCÈNE V.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.

(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément; Bernard va droit au Marquis.)

bernard.

C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?

le marquis.

Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] destournelles, vivement, passant devant Bernard.

Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah! madame la baronne...

La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

la baronne.

Toujours galant, monsieur Destournelles.

bernard, bas à Destournelles, au côté droit de la scène.

Madame de Vaubert?

destournelles, de même.

Oui.

bernard, à part.

Bien!

la baronne, bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.

Ce n'est pas un rustre.

le marquis, de même et dédaigneusement.

C'est le fils de Stamply.

la baronne, de même.

Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.

le marquis, de même.

Soyez donc tranquille... (Haut.) Eh bien! Messieurs, me ferez-vous l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de vous recevoir?

bernard.

Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...

destournelles.

Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.

le marquis.

Un avocat!... que signifie?...

destournelles.

Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.

bernard, se contenant, bas à Destournelles.

C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.

destournelles, de même.

Laissez-moi donc déguster la mienne.

le marquis.

Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?

destournelles, d'un ton posé.

Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de monsieur le marquis.

le marquis.

Mon intérêt? (Bas à la Baronne.) Il me raille, je crois.

destournelles.

C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis. Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole soit digne d'un si brillant auditoire.

le marquis, bas à la Baronne.

Encore!... Baronne, ne me retenez pas!

la baronne, bas au Marquis et passant derrière lui.

Du calme, du sang-froid..[21] (Haut.) Et cette affaire, monsieur Destournelles?...

destournelles.

Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont mon client vient l'entretenir.

la baronne.

Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner monsieur le marquis.

le marquis.

C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...

bernard.

Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...

le marquis, fièrement et passant devant la Baronne.[22]

Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi, vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes d'admettre un tiers à de pareils entretiens.

la baronne, à part.

Très-bien!

destournelles.

Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.

le marquis.

Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi, devant moi, c'est autre chose.

destournelles.

Mais...

bernard.

Finissons (Il passe devant Destournelles.)[23]; ce que j'ai dans le cœur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur Destournelles.

destournelles.

Comment!...

bernard.

Je l'exige.

destournelles.

Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à nous retirer.

la baronne, à part.

Ô ciel!

bernard, vivement.

Non pas; restez, Madame.

destournelles.

Hein?...

la baronne, à part.

Je respire.

bernard.

Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à dire vous intéresse également tous les deux.

destournelles, bas à Bernard.

Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.

bernard, de même.

Je la connais, soyez sans crainte.

destournelles, de même.

Vous ignorez quelle langue dorée...

bernard, de même.

Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.

destournelles, à part.

Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet entretien...

le marquis.

Monsieur Destournelles!...

destournelles.

Je me retire. (Il passe devant Bernard.)[24] Madame la baronne, je laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.

le marquis, lui montrant poliment la porte.

Monsieur Destournelles...

destournelles, saluant.

Monsieur le marquis... (Il sort.)

SCÈNE VI.

LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.

le marquis.

Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je suis tout prêt à vous entendre. (Il s'asseoit.)

bernard, à part, s'asseyant.

Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les frappe au cœur comme un remords.

le marquis.

Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?

bernard.

Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis, j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains de la justice.

le marquis.

Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.

bernard.

Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela, c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté souveraine.

le marquis.

Monsieur!...

la baronne, bas.

Mon ami!

bernard.

Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un manteau et vous le mit sur les épaules.

le marquis. Monsieur!...

la baronne, bas.

Silence!

bernard.

Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me l'apprendre?

la baronne.

Moi, Monsieur?

bernard.

Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant, monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la recevoir.

le marquis, se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.

Monsieur... un pareil langage...

bernard, se levant à son tour.[25]

Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.

le marquis.

Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.

bernard.

Chez vous!...

la baronne.

Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et nous blesseraient au cœur, si elles étaient méritées.

bernard.

Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas méritées?

le marquis.

Monsieur.....

la baronne.

Asseyez-vous, mon ami. (Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé précédemment par la Baronne.)—Monsieur, puisque vous m'avez priée d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? (Elle s'assied ainsi que Bernard.) Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme nous que ce fut une aurore de sang.

bernard.

Madame...

le marquis.

Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous d'accourir?

bernard.

Monsieur...

la baronne.

Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles cœurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point Austerlitz; Bouvines et Marengo sont sœurs; ce n'est pas le même drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.

le marquis, prenant une prise de tabac.

Certainement, certainement. (Bas.) Très-bien, Baronne, très-bien.

la baronne.

Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle âme.

bernard.

En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que, du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette famille existait encore.

la baronne.

Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.

bernard.

Moi!

la baronne.

Si son fils revenait parmi nous...

bernard, se levant.

Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus... Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?

la baronne.

Ce qu'ils répondraient?...

le marquis, se levant et passant au milieu.[26]

C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.

la baronne, qui s'est levée après le Marquis, bas.

Qu'allez-vous faire?

le marquis.

Laissez-moi.—Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père, qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.

bernard.

Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?

le marquis.

Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un accommodement...

bernard.

Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en fasse le théâtre d'une comédie.

(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près de la Baronne.)

la baronne.[27]

Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre vieil ami.

bernard.

Madame la baronne...

la baronne.

Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit, d'un cœur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.

bernard.

Madame...

le marquis.

Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.

bernard.

Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...

la baronne.

Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...

(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)

SCÈNE VII.

LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.

destournelles.

Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne, pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...

le marquis.

Qu'est-ce donc?

destournelles.

Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le retour miraculeux de notre jeune guerrier...

la baronne.

Eh quoi! vous vous êtes permis...

destournelles.

Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!

le marquis.

Monsieur Destournelles!...

destournelles.

Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de leur nouveau seigneur. (Les cris augmentent.)

le marquis, passant devant la Baronne.[28]

Monsieur Destournelles!

destournelles.[29] (Il va à la porte-fenêtre à droite.)

Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les voilà dans la cour.

bernard.

Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...

destournelles.

Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.

le marquis.

Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La Brisée... tous mes laquais!

bernard.

N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?

(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)

destournelles, en sortant, au Marquis.

Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah! monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!

(Il sort avec Bernard.—À leur aspect les cris redoublent au dehors.)

SCÈNE VIII.

LA BARONNE, LE MARQUIS.

le marquis.

Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis revenu.

la baronne.

Maudit avocat!

le marquis.

Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...

la baronne.

Calmez-vous.

le marquis, parcourant la scène.

Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!

la baronne.

Calmez-vous, vous dis-je.

le marquis.

Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!

la baronne.

Bienfaits de la révolution!

le marquis.

Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?

la baronne.

Il peut rentrer d'un instant à l'autre.

le marquis.

Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.

la baronne.

À la bonne heure.

le marquis.

Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cœur, il rougirait de se sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.

la baronne, riant.

Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.

le marquis.

Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!—«Cache ta vie,» a dit le sage. Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.

la baronne.

Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de l'Oural et l'intimité des Baskirs.

le marquis.

Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...

la baronne.

Que ferez-vous?

le marquis.

Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.

la baronne.

Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.

le marquis, irrité.

Oui, par ce Destournelles.

la baronne.

Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien encore...

le marquis, haussant les épaules.

Oui, mais comment?... c'est impossible!

la baronne, vivement.

Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...

le marquis.

Quoi donc?

la baronne.

Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?... que je vous ai donnée?...

le marquis, montrant la table à gauche.

Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.

la baronne, court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.

Jasmin!

le marquis.

Que voulez-vous faire?

la baronne.

Vous le saurez.—Jasmin!

le marquis.

Mais expliquez-moi du moins...

la baronne.

Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.

le marquis.

Eh bien?

la baronne.

Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.

le marquis.

Vous pourriez croire?...

la baronne.

J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son client.—Jasmin!—Dieu! Bernard!

(Bernard rentre par la droite.)

SCÈNE IX.

LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.

bernard.

Merci, mes bons amis, merci.—Braves gens! j'ai vu le moment où ils forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.

la baronne.

Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous hait pas.

bernard, sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et va au Marquis.[30]

Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus rentrer qu'en maître, je reviens le cœur apaisé pour vous dire que si je n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations; consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous dira ce que vous avez à faire. (Il s'incline, le Marquis lui rend son salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)

la baronne, allant au Marquis, bas.

Il s'en va.

le marquis.

Qu'il s'en aille! (Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)

la baronne, se rapprochant vivement de Bernard.

Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...

bernard, se retournant, près de la fenêtre.

Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.

(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)

SCÈNE X.

LE MARQUIS (assis), HÉLÈNE, LA BARONNE; au second plan, BERNARD, entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de la scène.

hélène.

Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce possible?... Monsieur Stamply... Bernard...

le marquis, montrant Bernard.

Il est devant toi.

hélène se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.

Ah!

bernard.

Mademoiselle...

hélène.

Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?

bernard.

Mademoiselle...

hélène.

Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...

la baronne.

C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.

hélène.

Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.

bernard.

De lui!

hélène.

Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de monsieur Bernard?

bernard.

Eh quoi?

hélène.

Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.

le marquis.

Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.

la baronne.

Il nous hait.

hélène.

Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter votre haine?

bernard.

Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.

hélène, regardant autour d'elle.

Alors... qui donc?

le marquis.

Ce parquet lui brûle les pieds.

la baronne.

Il lui serait impossible de fermer l'œil sous ce toit.

hélène.

Comment?... (À elle-même.) Noble cœur!... victime de la probité de son père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.—Monsieur Bernard, nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous humilier.

bernard.

Mademoiselle...

le marquis.

Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la nôtre.

hélène, après un silence, tendant la main à Bernard.

Est-ce vrai, Monsieur?

bernard, pressant la main d'Hélène.

Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...

hélène.

Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le veux, je l'exige.

bernard.

Mademoiselle...

hélène.

Je vous en prie.

la baronne, à part.

Il est à nous! (Hélène se rapproche de son père.)

bernard, à part.

Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.

hélène, se retournant.

Eh bien?

la baronne, à part.

Il hésite!

bernard.

Je ne sais... je ne puis...

jasmin, entrant par la porte de gauche.

Monsieur le marquis est servi.

le marquis, se levant.

Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs de faim.

hélène.

Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous parlerons de votre père.

bernard.

De mon père!

le marquis, près de la Baronne.

Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.

bernard.

Est-ce un rêve?

le marquis.

Votre bras, Baronne.

hélène.

Le vôtre, monsieur Bernard.

le marquis.

À table!

la baronne.

Allons.....

destournelles, entrant, du fond.

Ciel! que vois-je?... mon client![32]...

le marquis.

Monsieur Destournelles!...

la baronne.

Qui arrive à propos.

hélène.

Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, vous allez dîner avec nous.

le marquis.

Hein? (Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à la gauche de Bernard.)

destournelles.

Comment!...

la baronne, bas.

Laissez-la faire.

destournelles, bas à Bernard.[33]

Malheureux, que faites-vous?

bernard, bas à Destournelles.

Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.

le marquis, offrant son bras à la Baronne.

Madame...

la baronne, bas au Marquis.

Non... emmenez Destournelles.

destournelles, à part, vivement.

Il s'agit de veiller sur mon client. (Hélène et Bernard sont près de la porte de gauche.)

le marquis.

Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...

destournelles.

J'accepte, monsieur le marquis.

le marquis.

Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.

destournelles.

Allons!...

(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui est à sa gauche.)

la baronne.

Jasmin!

jasmin.

Madame la baronne?

la baronne.

Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.

jasmin.

Oui, Madame. (Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.) Il s'agit?...

la baronne.

De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?

jasmin.

Parfaitement. (Il sort.)

la baronne, seule.

Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.

ACTE TROISIÈME

Le grand salon du château.—Salon à deux plans, à pans coupés; porte au fond, portes dans les angles.—Au premier plan de chaque côté de la scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.

Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil à bras, lit la Quotidienne.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.

hélène.

Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?

bernard.

Très exact.

hélène.

Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?

bernard.

Magnifique, Mademoiselle.

hélène, baissant la voix.

Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.

le marquis, interrompant sa lecture.

Oh! délicieux!

la baronne.

Qu'est-ce?

le marquis.

Baronne, écoutez un peu ce que dit la Quotidienne.

la baronne.

J'écoute.

le marquis, lisant.

«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en France une véritable épidémie.»

la baronne.

Ce n'est pas nouveau.

le marquis.

C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais attendez. (Lisant.) «Dans la foule des aspirants aux grâces ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, Baronne!

la baronne.

J'entends bien.

le marquis, lisant.

«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... (Lisant.) «Prendra pitié de ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»—Le trait est piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce goût. Qu'en dites-vous?

la baronne.

Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses amis, et que ce qu'il fait est bien fait.

hélène.

Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.

la baronne.

Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?

bernard.

Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...

la baronne.

C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je pensais...

hélène.

Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur Destournelles nous a si brusquement quittés?

la baronne.

C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.

hélène.

C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, monsieur Bernard dînait avec nous.

la baronne.

En effet.

hélène.

Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la pensée de vous offrir la maison du garde.

bernard.

C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez fermé les yeux.

hélène.

Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des préventions.

bernard.

Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.

hélène.

Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...

bernard.

Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?

hélène.

À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles discussions avec mon père...

bernard.

Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. (En disant ces mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).

hélène. (Elle se lève.)

N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...

le marquis, se levant.

Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos soldats.[34]

bernard, ironiquement.

C'est bien de l'honneur que vous leur faites.

le marquis.

Cependant je tiens à vous dire...

la baronne, qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est descendue à sa droite.

Oh!... vous allez recommencer...

hélène.

C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.

la baronne.

Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.

hélène.

Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.

le marquis.

J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.

bernard.

Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. (Ils se serrent la main.)

hélène.

À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... (Elle se rassied, le Marquis en fait autant). Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...

bernard.

Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de prince.

le marquis.

Hein? de quel prince parlez-vous?

bernard.

Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.

le marquis.

Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?

bernard.

Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.

le marquis.

Wagram! (À part.) Encore un prince!

bernard.

C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.

le marquis.

Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...

bernard.

Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!

le marquis, se levant.

Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos talons.

la baronne, riant.

Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois semaines...

bernard.

C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans Berlin.[36] (Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)

le marquis.

Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des généraux bien élevés!

la baronne, riant.

On avait le temps de se reconnaître.

le marquis.

Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.

bernard.

Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.

le marquis.

Nous l'avons mis à la raison.

bernard.

Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.

le marquis.

Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.

la baronne, au Marquis.[37]

Mon ami!

bernard, irrité.

Ses escapades!...

hélène.

Monsieur Bernard!

le marquis.

Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...

bernard.

Vous osez?...

hélène, à voix basse.

Eh quoi! encore!...

bernard, passant devant Hélène.[38]

Monsieur le marquis...

hélène.

Pas un mot de plus... pour mon père!...

bernard, l'écoutant à peine.

Mademoiselle!...

hélène.

Pour moi!...

bernard.

Pour vous!... (Après un silence.) J'obéis.

hélène, lui tendant la main.

Merci.

le marquis.

Je l'ai réduit au silence. (Il va s'étendre dans son fauteuil.)

(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche d'elle et s'assied à sa gauche.)

la baronne, qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est debout sur le devant de la scène.

D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce côté, je suis tranquille.—Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion qu'elle inspire? J'y veillerai.

le marquis, pliant la Quotidienne.

Passons au Drapeau blanc... Mais qui vient là? Raoul!

(Il se lève et va à lui.)

SCÈNE II.

LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.

raoul, entrant du fond.

Moi même. (Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)

le marquis.

Nous apportant quelque nouvelle découverte.

raoul.

Vous l'avez dit. J'ai découvert...

la baronne.

Quoi donc?

raoul.

Je vous le donne en cent.

le marquis.

Une salamandre?... un blaireau sans queue?...

raoul.

Monsieur Destournelles.

tous.

Destournelles! (Mouvement général.)

la baronne, à part.

Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.

bernard, à part.

Fâcheux contre-temps!

raoul.

Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens de découvrir...

le marquis.

À l'état fossile?

raoul.

Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de l'avenue.

bernard, à part.

Que lui dire?

le marquis.

Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?

jasmin, annonçant du fond.

Monsieur Destournelles.

le marquis, allant s'asseoir.

Eh! arrivez donc, notre ami.

SCÈNE III.

LA BARONNE, LE MARQUIS, assis; RAOUL, près de la table, derrière le Marquis; DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.

destournelles, qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.

C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. (Apercevant la Baronne.) Madame la baronne!

la baronne, passant devant le Marquis.[39]

Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas si tôt.

destournelles.

Je m'en doute bien.

la baronne.

Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus vives.

destournelles.

Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux gens.

la baronne.

Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.

destournelles.

Et qui vous le rendent, madame la baronne. (À part.) Quelle audace!... (Haut.) Ah!... monsieur Bernard...

bernard, froidement, en remontant la scène.

Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.

destournelles, à part.

Cet accueil!... On m'a dit vrai.

hélène.

Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?

destournelles, jetant un regard sur la Baronne.

Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.

le marquis.

Vraiment!... Que chante donc la Quotidienne?

la baronne.

Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois tirer ma révérence?

destournelles.

Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.

hélène.

Comment?

raoul.

Il serait possible?

destournelles.

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

le marquis.

Un refus, à vous!

la baronne.

Je n'en reviens pas.

destournelles.

Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.

raoul.

Une fée?

hélène.

Vous en êtes sûr?

destournelles.

Très-sûr.

la baronne.

Il faut qu'elle soit bien habile.

destournelles.

Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour balancer sa maligne influence...

le marquis.

Un autre que vous l'a emporté.

destournelles.

Voilà.

le marquis.

C'est abominable!

la baronne.

C'est une injustice criante.

le marquis.

Destournelles, je m'en plaindrai au roi.

destournelles.

Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la baronne?

le marquis.

Sans doute, sans doute.

la baronne.

La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.

hélène, se rapprochant de Destournelles.

Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite a été pour nous?

destournelles.

Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...

la baronne.

Et ensuite... pour monsieur Bernard.

bernard.

Pour moi?

destournelles.

Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...

hélène, passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne remonte.

Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.

le marquis.

Au moulin de Gençais?

hélène.

La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien m'attendre un instant...

bernard.

À vos ordres, Mademoiselle.

le marquis.

Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?

raoul.

Non, monsieur le marquis.

la baronne, à part.

Maladroit!... (Haut.) Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?

raoul.

Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.

hélène.

C'est vrai.

le marquis, à part.

S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... (Haut.) Allons, puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.

(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. Bernard disparaît pour quelques instants.)

SCÈNE IV.

LA BARONNE, DESTOURNELLES.

destournelles.

Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais revenir.

la baronne.

Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient de voir et d'entendre.

destournelles.

Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus habile.

la baronne.

Vous dites?

destournelles.

Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux profiter de mon absence.

la baronne.

Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le champ libre. (Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son père.) Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et, après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.

(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)

SCÈNE V.

DESTOURNELLES, BERNARD.

destournelles.

Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.

bernard.

Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?

destournelles.

Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime pas à me répéter.

bernard.

Eh bien! alors...

destournelles.

Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.

bernard.

Mes intentions?...

destournelles.

Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...

bernard.

J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?

Notes in this chapter

Note 1 · Le Jeune Homme, Jasmin.Note 2 · Jasmin, le Marquis, HélèneNote 3 · Jasmin, le Marquis, Hélène.Note 4 · Hélène, le Marquis.Note 5 · Hélène, le Marquis, Jasmin.Note 6 · Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent la table du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux acteurs sontNote 7 · Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la Baronne traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs sont placNote 8 · La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. Les laquais emportent la table par la porte du fond.Note 9 · Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à droite.Note 10 · Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul.Note 11 · La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, Raoul.Note 12 · La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul.Note 13 · La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, Raoul.Note 14 · La Baronne, Destournelles.Note 15 · Le Jeune Homme, Destournelles.Note 16 · Hélène, Raoul, le Marquis.Note 17 · Le Marquis, Jasmin.Note 18 · Le Marquis, la Baronne.Note 19 · Jasmin, le Marquis, la Baronne.Note 20 · Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.Note 21 · Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.Note 22 · La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.Note 23 · La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.Note 24 · Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.Note 25 · Le Marquis, la Baronne, Bernard.Note 26 · La Baronne, le Marquis, Bernard.Note 27 · Le Marquis, la Baronne, Bernard.Note 28 · La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.Note 29 · La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.Note 30 · Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.Note 31 · La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.Note 32 · Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au fond.Note 33 · La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.Note 34 · La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.Note 35 · La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.Note 36 · La Baronne, le Marquis,—Hélène au second plan;—Bernard.Note 37 · Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard.Note 38 · Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène.Note 39 · Raoul, le Marquis, à gauche;—la Baronne, Destournelles, au milieu;—Hélène, Bernard, à droite.Note 40 · La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº 1.—Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de Bernard qui évite s
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