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Mademoiselle de Bressier

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

—Qu'y a-t-il donc? demanda Mlle de Bressier avec une nuance d'inquiétude.

—Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite.

—Étienne!

—Lui-même.

Un véritable officier, dans toute son élégance guerrière. De haute taille, mais bien pris dans ses formes athlétiques, Étienne de Bressier avait vingt-quatre ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les cheveux très blonds, coupés en brosse, découvraient un front noble et plein de pensées. Le jeune homme portait une moustache fine et soyeuse qui laissait voir un sourire charmant. C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne et décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux gris et pleins de flammes.

—Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi encore, Faustine, et toi aussi, Nelly. Mon Dieu, que je suis content de vous voir!

—On ne s'en douterait pas, murmura Nelly en faisant la moue.

—Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Grondeuse. Vous me boudez, parce que je ne suis pas venu ces jours-ci. Comme les meilleurs sentiments sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du général, n'est-il pas vrai, Faustine?

—Non. Cela m'inquiète.

—Eh! bien, je t'en apporte!

Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau. Elle n'était plus la même depuis l'arrivée de son frère. L'expression grave de sa physionomie disparaissait. Une joie profonde luisait dans ses grands yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration concentrée. Elle le trouvait beau; elle le savait intelligent et bon. Son père, son frère et Nelly se partageaient toutes les tendresses de son cœur.

—Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux, continua le capitaine. Les absents ont toujours tort. On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils pourraient venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service très dur. Les généraux manquent d'aides de camp. C'est nous autres, officiers de cavalerie, qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu un moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie. Oui! vous commencez à comprendre, mademoiselle Faustine! Je voulais voir le général, et apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe santé, le général! Je crois, ma parole, que ça le rajeunit de faire campagne.

—Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly?

—Comment donc! Mon père est un trop parfait galant homme pour ne pas envoyer un souvenir à deux jolies filles telles que vous, Mesdemoiselles. Et je vais avoir l'honneur de vous le remettre...

Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des deux amies. Ensuite, les réunissant entre ses bras, il les baisa l'une au front, l'autre sur les joues, malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait la grande toile blanche, où Faustine esquissait la scène du matin.

—Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique et vivant! Mais c'est le parc... Oui, c'est l'aile droite du château, dans le fond...

Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire. Nelly, d'un ton très larmoyant, expliqua son idée. Elle construisait tout un roman! Une pauvre femme, éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles, bravait le danger et la fatigue pour aller voir celui qu'elle aimait. Étienne accueillit cette hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et comme les jeunes filles lui demandaient la cause de son hilarité, il leur expliqua que, seule, une héroïne de la Commune pouvait risquer une telle aventure. Le raisonnement du capitaine ne manquait pas de vraisemblance. Évidemment, l'inconnue espérait trouver à Versailles son fiancé, son mari ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de fond en comble le petit roman inventé par Nelly. La jeune fille le sacrifia sans aucun amour-propre! L'arrivée de Marius, qui revenait de sa course aux environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des fortifications? Il avait vu les gardes nationaux s'approcher d'elle, et entendu le lieutenant de la compagnie lui parler.

Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien de sa bonne action. La charité ne connaît point d'opinion politique. Et puis, elle était si heureuse de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles de son père! La journée s'achevait gaiement! Le capitaine se plaisait dans cette atmosphère familiale, entre ces deux tendresses vigilantes, qui lui rappelaient les meilleures et les plus heureuses années de sa vie.

Vers le soir, il ordonna de seller son cheval. Marius hochait la tête. Il commençait une longue histoire pour détourner le jeune homme de partir à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant au vieux soldat d'où lui venait cette prudence inaccoutumée. Marius ne voulait pas répondre d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient, elles aussi: mais pour le seul plaisir de conserver plus longtemps auprès d'elles celui qu'elles considéraient toutes les deux comme un frère.

—Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif pour m'empêcher de rentrer ce soir à l'État-major?

—Eh bien, oui, mon capitaine.

—Un motif... grave!

—Très grave.

—Lequel? Parle.

Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât. Il avait recueilli quelques mots de la causerie échangée entre le lieutenant et Françoise. Une centaine de gardes nationaux occupaient les bois, cachés dans les environs. Pour regagner Versailles, le jeune officier passerait forcément au milieu de ces guérillas attentives; ce serait s'exposer inutilement et par vaine bravade. Étienne se mit à rire.

—Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi, un officier français, je reculerais devant une poignée de pantouflards? Ces gens-là ne sont point des soldats. Ils n'ont de courage que pour fusiller les prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils se cachent; j'y passerai coûte que coûte. Et malheur à ceux que je rencontrerai!

Faustine était brave. Son frère le savait. La fille, la sœur d'hommes qui risquent tous les jours leur vie, s'accoutume insensiblement au danger. Elle a de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant son cœur se serra. Les craintes de Marius la pénétraient. Elle s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait seul, sans escorte, la nuit, ces grands bois sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de mystérieux géants.

—Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle, d'une voix suppliante. Tu m'as dit que ton devoir ne te rappelait pas. Reste... je t'en prie!

—Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce serait beau si j'étais absent! Puis, ne sens-tu pas que les craintes de Marius m'ont mis en goût? Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de communards, et je reculerais? Allons donc! Regarde, Œdipe piaffe de joie. Je n'ai qu'à sauter en selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles!

Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure de son frère; cette bravoure aventureuse et légendaire qui l'entraînait toujours au plus épais du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi jeune homme, souriant au péril offert, comme au rendez-vous d'une jolie femme! Nelly essaya de joindre ses prières à celles de son amie. Mais quand le capitaine voulait la condamner au silence, il la traitait de petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant dans sa dignité blessée.

Œdipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait toute la campagne du second siège. Faustine essaya de se rassurer, en voyant la vie de son frère confiée à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à hocher la tête, avec mécontentement. Il grommelait entre ses dents, à la grande gaieté d'Étienne, qui se moquait de ses enfantines frayeurs.

—Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine.

Il partit au petit galop de chasse, à travers les allées du parc. Faustine le regardait, les sourcils froncés, cherchant vainement à chasser l'inquiétude qui la poignait.

—Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant ses bras autour du cou de son amie.

—Je ne sais pas...

—Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler d'un air mécontent?

—Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise bête. Quand on la griffe pour s'amuser, elle se venge.

V

Œdipe filait grand train. Étienne ne songeait déjà plus aux prédictions de Marius. Comme les êtres créés pour l'action, il avait l'insouciance autant que le mépris de la mort. Il aurait dit volontiers avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour: seulement je suis l'aîné!» Le péril n'exige en somme qu'une accoutumance de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément que le corps à l'inclémence du ciel.

La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris comme des plaques d'ardoise, couraient en frissonnant sur le ciel. Pas une voiture, pas un promeneur. A droite et à gauche les maisons blanches et les villas coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert pendant la guerre. Le commandant prussien qui l'occupait, connaissait de réputation le général de Bressier. Depuis la Commune, les formidables batteries de Versailles protégeaient le château contre le canon de Paris.

Une centaine de gardes nationaux cachés dans les bois! En vérité, Marius devenait fou. Et le capitaine riait en lui-même de la naïveté du vieux soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins agiles tapis dans l'ombre des buissons traîtres. Les communards, fugitifs et vaincus, traqués par les soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer si près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai, après tout? Il passerait sur le ventre de ces gens-là. Étienne éprouvait contre eux ce sentiment de rage qui dominait dans tous les cœurs patriotes. Échappé à grand'peine de son bagne allemand, encore humilié des désastres de l'armée, il voulait male-mort à ces hommes qui dressaient leur drapeau sanglant en face du drapeau français. Les souffrances intimes de la défaite agissaient sur lui comme agit la douleur d'une mère aimée sur un fils tendre. Cet étendard tricolore qui avait frissonné dans tant de victoires, lui devenait plus cher après leurs communes souffrances.

La grande route le conduisait droit à Versailles. Il suffisait de laisser galoper Œdipe qui ne risquait pas de s'égarer. Mais en coupant à travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure. D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'étendait à ses côtés dans une immobilité frissonnante. Bientôt Étienne poussa son cheval à travers champs, et prenant un petit sentier, caché par les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres. Un grand silence l'enveloppait: le silence de l'obscurité et de la solitude. A ce moment, le vent chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit, et la lune monta très lentement sur l'horizon. De minces filets d'or glissaient entre les branches avec des reflets tremblants.

Le cheval, non excité par son cavalier, allait au pas. Étienne ne pensait plus à ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly et Faustine, ces deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il tira son revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'Œdipe, qui bondit sous l'éperon et s'élança. Pendant une minute, le cheval garda le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme se dressait au milieu du sentier, le fusil à la main, la baïonnette en avant. Le capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de côté; mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune homme sentit sa monture se dérober sous lui. Il lâcha les rênes et se laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout, un revolver dans chaque main.

Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté du bois, des hommes se ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait après lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses poignets étaient serrés, tenaillés et comme vissés en des écrous de chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté, entraîné à travers les arbres, avant même d'avoir compris d'où venait ce rude assaut.

De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue de plusieurs kilomètres. Le capitaine connaissait tous ces fourrés, tous ces taillis où il jouait dans son enfance, où, plus tard, il se promenait à cheval. Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour se rendre compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un rideau humain se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques mots échangés à voix basse. De temps en temps, un juron étouffé, lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait à une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une voix dit: «Nous sommes bien ici...»

Entre des arbres épais s'étalait une clairière étroite, mais très exactement fermée. Alors seulement se dénouèrent les liens attachés aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hâves, déguenillés, vaguement estompés par le reflet jaunâtre d'un feu de broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des faces abruties d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indifférents, en fumant de courtes pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer inconnu, c'était le silence lourd qui pesait sur eux. Ils étaient soixante, à peu près. Et depuis la grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois, comme des bêtes fauves. On leur avait distribué quarante-huit heures de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin, les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.

Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était perdu. Jamais on ne lui ferait grâce. Sans doute, la plupart de ces fédérés, qui, l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des âmes de soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'à bien mourir. Pas une chance de salut. L'armée de Versailles ignorait que cette bande campât si près d'elle. Les feux rares, le silence relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte.

L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un groupe et s'avança vers le capitaine:

—Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes pris. C'est moi le chef ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous êtes soigneusement gardé. On va délibérer sur votre sort.

—C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle sauce on me mangera? riposta l'officier avec un sourire gouailleur.

Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne l'examina avec plus d'attention. Un grand gaillard, à la figure tannée, violente. Ses yeux noirs brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.

—On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous massacrez nos frères, vous égorgez même les femmes! Ah! on nous a raconté les jolies horreurs des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que juste. Œil pour œil, dent pour dent. Si nous ne vous tuons pas, ce sera pour vous échanger. Mettez-vous dans ce coin, et ne bougez pas.

Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient. Il s'étira légèrement, comme un homme fatigué, et d'un ton railleur:

—Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil. Je vous assure qu'au lieu de prendre la fuite, je vais dormir tant que je pourrai!

Le courage frappe toujours les hommes. Il leur impose une sorte de respect fait de crainte et de surprise. Cependant la réponse d'Étienne souleva un murmure de colère. Son accent exprimait tant de raillerie que ces gens se sentaient bravés dans leur force.

—Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux, aux lèvres plissées, aux yeux ternes. C'est des blagues! Qu'on nous le donne pour nous amuser... On s'embête trop ici!

—Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le sourcil froncé. C'est moi qui commande.

—Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef! hurlèrent cinq ou six énergumènes.

L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main sur Étienne. Mais le sergent-major se jeta devant l'officier, et d'une main rude écarta les assaillants.

—Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un prisonnier est sacré. Et si les Versaillais sont des assassins, ce n'est pas une raison pour que nous soyons des bandits!

—Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A nous deux, nous leur ferons entendre raison, peut-être.

Le mari de Françoise se tenait les bras croisés, immobile et résolu, à côté du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient levés. Une curiosité avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voilà qui distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt, ils n'auraient plus d'autre ressource que de se livrer à la clémence du vainqueur. Et ils la connaissaient bien, cette clémence des guerres civiles! C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés, des hommes nés du mauvais côté de la barricade, les descendants des furieux combattants de Juin broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au fond de leur cœur, comme une légende haineuse, l'histoire de ces funèbres journées. Et peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles et les indomptés. Les uns toujours prêts à respecter la loi; les autres toujours disposés à l'avilir. Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la poésie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème des luttes fratricides qui ont déchiré et déchireront éternellement les flancs maternels de l'humanité. Fils de Caïn, les disciples des Gracques qui ensanglantaient le Forum pour défendre les lois agraires; fils de Caïn, ces débauchés et ces énervés qui, pendant le vote des sections romaines, couraient à travers les tribus en criant: «Vive Catilina consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre, les sectaires de Marat, les amis de Babœuf, les insurgés de Juin, et maintenant ces défenseurs de la Commune agonisante.

La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient donc entre leurs mains un de ces ennemis qu'ils exécraient! Certes, laissés à eux-mêmes, ils auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs âmes troublées. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infâmes calomnies. On leur racontait qu'à Versailles les prisonniers subissaient d'ingénieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse, on les affamait, on les laissait pourrir de misère et de saleté. Quant aux blessés, on les achevait. Faits indéniables et avérés. Chacun se rappelait encore la fable inventée par un misérable: cette femme en cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie saignante d'un captif.

Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa pour un instant silence à toutes ces haines. On aimait l'ouvrier compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété commandaient la déférence.

—Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des nôtres qui sont prisonniers, là-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger contre dix ou vingt de nos amis peut-être.

Il y eut des murmures et quelques ricanements.

—Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mère, ni épouse, ni enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du travail de nos mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim. Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et des petits; tous ceux que la misère va saisir et dévorer!

—Ça, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pâteuse.

C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une pipe de bois à calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il s'appelait Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire.

—La concilia... concilia... tion! je ne connais que ça, citoyens. Nous serons bien a... nous serons bien avancés quand nous aurons tué le capi... le capi... le capi...

—Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la moitié de ses mots!

Etienne semblait absolument étranger à la scène dramatique qui se jouait. Avec son insouciance du danger et son mépris de la mort, il observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaieté nerveuse secouait toute la bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de le doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le geste blagueur et débraillé des gamins de Paris. Mais Étienne se tourna vers le sous-officier:

—Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi de votre camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce gaillard-là. Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!

La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde éclata de rire. L'œil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang, grinçant des dents, grommelant une menace.

Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux de l'échanger contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit un signe à Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un bras, et le conduisit à l'écart, en dehors de la clairière. Un grand chêne s'élevait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la forêt qui dressait superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des gardes nationaux. Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre eux surveilleraient le prisonnier.

—Inutile, dit Pierre Rosny.

Il regardait le capitaine:

—Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne chercherez pas à vous enfuir.

Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait à Étienne. Mais Pierre Rosny était le seul qui l'eût défendu. Puis, le jeune homme avait observé la physionomie ouverte et franche du mari de Françoise.

—Je vous donne ma parole, dit-il simplement.

—C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.

Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés à s'entendre. Ils parlaient très haut maintenant, comme si toute espèce de prudence les abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine seulement souhaitaient sincèrement l'échange. Les autres rêvaient une exécution lente, une de ces tortures subtiles et raffinées dont, peut-être, quelques-uns s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait calme et souriant, comme si, en cette minute suprême, ce n'eût pas été sa vie qui se décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans son manteau, la tête appuyée sur son bras replié, il s'endormit profondément. La nuit était complète. La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de nuages noirs. A peine quelques points lumineux épars dans la clairière. Et ces hommes, si près de la mort, recommençaient à discuter la mort d'une créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux moins prudents que les autres, ou plus insouciants, préparaient un feu de branches sèches pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la flamme jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de lumière vive sur les ombres immobiles de la forêt. Sur ce fond rouge, les arbres se détachaient avec des arêtes précises. L'extrémité de la clairière semblait être un large décor où s'agitaient les figurants d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les faisceaux de fusils, et des éclairs grisâtres jaillissaient. Au milieu de ce tableau étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts à lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se calmait. A peine une légère brise soufflait-elle par instant, comme un vague soupir de la nature troublée dans son sommeil. Seul, Étienne, les yeux fermés, envolé en un songe aérien, restait immobile et indifférent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres décidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant l'éternité.

Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté s'obstinait. Résolu, hautain, il se jetait énergiquement au milieu des plus farouches. Et avec l'allure un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix chaude et vibrante:

—Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous n'êtes qu'un tas d'égoïstes, si vous méprisez mes paroles. Il n'est même plus question d'échanger le prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce que vous croyez que nous pouvons aisément nous tirer d'ici? Hier, on ne savait pas que nous nous sommes réfugiés dans ce bois. On le saura demain. Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vôtres: nous l'avons épargné.»

On ne répondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les paroles de cet honnête homme entraient comme des coins dans ces cerveaux obscurs.

—Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons levé le drapeau de la fraternité universelle! On n'a déjà commis que trop de crimes parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une honte nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir porter le front haut, et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on défend. Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas les soldats de Marceau et de Kléber qui auraient massacré un prisonnier sans défense. Lorsque les hussards de la République prenaient un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le passer par les armes!

—Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major. Après tout, camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe où nous sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver.

Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux s'en allât aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une soixantaine de Parisiens échappés à la bataille, proposaient de se livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En échange, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient prisonnier. Par exemple, on devait se hâter et profiter de la nuit pour exécuter ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices qui couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux avant-postes.

L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains. Dès les premiers mots prononcés par leur chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur offrait le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant, refusaient d'échanger le capitaine contre une vingtaine des leurs, se réjouissaient de sauver leur vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se portèrent presque tous sur le mari de Françoise. Mais celui-ci ne voulait pas. Il connaissait la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un instant apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait être là pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorité de son influence.

On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme, jeté dans la Commune autant par la misère que par la peur. On lui indiqua le chemin qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux avant-postes versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là, il raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas révéler l'asile de ses camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui commanderait.

Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût bien étonné deux ans auparavant, en lui prédisant qu'il serait un jour mêlé à des événements dramatiques. Faible de caractère et de nature bonasse, il aimait avant tout la tranquillité. Pendant le premier siège, il endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de bien des choses. Lorsque la Commune éclata, il aurait pris volontiers la paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience ne l'obligeait pas à se prononcer entre les partis. Que lui importait que Paris fût vainqueur, ou que Versailles triomphât? Il caressait la douce ambition de continuer à toucher trente sous tous les soirs. Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier ébéniste, pourvu que cette haute paie fût soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester neutres! Il fallait être pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgré lui! Malheureusement, cette fois, l'enrôlement devenait sérieux. Il ne s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher commençait à trouver que, décidément, le métier se gâtait. Et pas moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient. Ces grands diables, improvisés capitaines ou colonels, qui portaient des galons depuis le poignet jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus sévères que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les gueux de la veille pour être durs au pauvre monde.

On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager. Oh! certes, celui-là dépenserait toute son éloquence à convaincre les Versaillais! Il remercia ses compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient, et partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu des arbres qui assombrissaient encore son chemin dans la nuit toute noire. Il dépensa vingt minutes à peu près pour gagner la lisière du bois. Quand il déboucha dans la plaine, un grand silence l'enveloppait; ce silence effrayant des nuits de guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et semble cacher une embûche traîtresse. Joseph allait à travers champs, un peu effrayé, se demandant comment il s'y prendrait pour reconnaître son chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant en deux le champ tout gris. C'était la grande route. Joseph tourna sur la gauche. Il irait droit devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un qui pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant le désir d'arriver aux avant-postes avant qu'une blancheur aurorale ne veloutât les nuées sombres. Çà et là se dressaient les maisons endormies; et bien loin, à l'horizon, des feux épars, comme ceux d'un bivac attentif. Soudain un immense feu s'allumait au sommet du Mont-Valérien. Alors, une nappe de lumière très douce s'épandait sur la plaine, du côté de Paris. Les maisons, les arbres, les forts, se découpaient sur l'ombre avec des arêtes précises, fantastiquement grandis par ces lueurs fulgurantes. Puis, le Mont-Valérien interrompait brusquement les courants de lumière électrique. Et tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine se fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert.

Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une teinte rose courut sur le ciel. La nature, à peine éveillée, eut un large soupir et les nuages se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde national frissonna. Le jour venait, et il n'avait point accompli sa tâche. Il hâta le pas. Déjà il croyait toucher à son but, quand une voix brusque cria:

—Halte là, qui vive!

Joseph s'arrêta court.

—Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons.

Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup aux amis qui errent la nuit à travers les chemins. Elle répondit brutalement par un coup de fusil. Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le gras de l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit la fuite, ainsi qu'un lièvre qui a reçu quelques grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs s'éveillaient; puis ce fut une autre volée de coups de fusil. Cette fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait toujours, quittant la grande route, se jetant à travers champs, buttant contre les pierres, s'accrochant aux buissons, et refaisant avec une surprenante vélocité tout le chemin déjà parcouru.

Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment le retour du messager. Les arguments de Pierre leur paraissaient très logiques. Évidemment, on serait trop heureux d'échanger la vie de quelques pauvres diables contre celle d'un capitaine de hussards. De temps en temps, l'un d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si le prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant plus cher, que leur vie dépendait de la sienne. Mais Étienne dormait toujours, enveloppé dans son manteau, avec la tranquillité du courage et de la jeunesse. Le jour commençait à se lever, quand Pierre Rosny s'approcha de lui, et l'éveilla en lui mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier ouvrit les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à son sommeil pour le passer par les armes.

—Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant. Alors je vous demanderai de m'accorder une minute de répit. J'ai une envie folle de fumer une cigarette.

—Il n'est pas question de vous tuer, répliqua Pierre doucement. J'espère même que, dans quelques heures, vous serez libre.

—Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne, c'est vous qui me défendiez si crânement cette nuit! Merci! et à charge de revanche, si l'occasion se présente. En attendant, donnez-moi la main.

En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la situation. Il lui expliqua comment il décidait ses compagnons à ne pas commettre un meurtre inutile.

—Je vous ai réveillé pour que vous puissiez manger un morceau de pain avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner.

Comme Étienne ébauchait un geste de refus, Pierre ajouta:

—Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voilà tout.

—J'accepte, répliqua simplement le jeune homme. Mais, décidément, camarade, vous êtes un brave garçon! Je crois que si nous nous tirons d'affaire tous les deux, vous serez mon ami.

—Je le suis déjà, dit Pierre.

—Pourquoi?

—Parce que vous êtes en danger.

Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna de M. de Bressier. Étienne restait confondu. Comment tant de noblesse pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave cœur battait-il sous la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, Étienne n'avait guère pris le temps de réfléchir aux causes qui la déterminaient. Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misères du siège, il ignorait que la folie couvait déjà dans bien des cerveaux troublés. Il ignorait que dans cette immense armée de la révolte qui se signalait, dès les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des généraux sans défense, qui arrêtait un prince du sang, qui saisissait le glorieux soldat de l'armée de la Loire, qui emprisonnait des femmes, des enfants et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme aux acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz traîné dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y avait autant d'égarés que de criminels!

Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne dont les branches lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny échouaient, si décidément la fureur l'emportait sur la clémence, le jeune homme voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans son souvenir les courtes années vécues. Il revoyait son père, le vieux soldat blanchi au service du pays; sa jolie sœur, qu'il laisserait toute seule. Les fautes commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais Dieu lui pardonnerait le mal en échange du bien. Étienne était un croyant, s'il ne pratiquait guère. Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la suprême miséricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains. Après tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave pour le service de la France.

Le capitaine gardait bien nette et bien précise dans son âme l'idée d'une autre existence, où les bonnes actions sont payées au centuple. Ses fautes et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence de l'expiation suprême. Haut le cœur! il pourrait paraître en toute sûreté devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays.

Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait fort calme. Il fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rêve lointain, dans les flocons légers de la fumée blanche. Par un contraste bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie fille qui soupait avec lui quelques jours auparavant à Versailles. Ayant obtenu quelques heures de congé, il se promenait dans les rues de la ville. Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive, presque célèbre déjà, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimité avait existé entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement interrompue par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait tout à coup, séduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait:

—Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas, mon capitaine?

—Oui, ma petite Blanche!

—Bien sûr?

—Bien sûr.

Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres encore chatouillées par la moustache du beau garçon. Non, elle ne le reverrait pas, la petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas embrasser son joli museau, barbouillé de poudre de riz. Dans ce décor brutal, au milieu de ces hommes à l'aspect farouche, quand la mort le guettait déjà, lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son père, à sa sœur et à Dieu, voilà que, par un caprice bizarre du cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse effrontée et mutine de la petite Blanche!

—Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.

Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir ses jambes. Un instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'échapperait pas à cette embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt. Malgré son courage, un regret vague de la vie s'éveillait dans ce cœur aventureux de soldat. Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi bon avoir traversé tant de belles batailles, pour tomber clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois?

Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées. L'une des sentinelles placées en faction accourait tout effarée. A l'horizon, on voyait remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux. Quelques-uns, une dizaine, furent envoyés en reconnaissance. Il s'agissait de savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger. Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire, suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un clin d'œil, chacun fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria:

—Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va en faire?

—Si on nous tire dessus, son compte est bon! dit une voix.

Quelques furieux voulaient en finir tout de suite. Mais Pierre Rosny se jetait déjà devant Étienne, bien décidé à le protéger jusqu'au bout. Une fois encore, le sergent-major usa de toute son autorité pour apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs huées féroces, il leur expliquait que, plus on les menaçait, plus la vie du capitaine leur devenait utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection.

M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le péril, sans que le sourire disparût de ses lèvres. Il mit la main sur l'épaule de Pierre, qui se tenait debout devant lui.

—Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se gâtent!

Pierre serrait les poings avec rage.

—Ah! pardieu, ils feront ce qu'ils voudront: je ne vous laisserai pas assassiner!

—Avant tout, reprit le jeune homme, je vous défends de vous compromettre pour moi.

—Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si vous étiez à ma place?

Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya de nouveau contre un arbre. Maintenant, il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu, et des clartés se glissaient joyeusement à travers les branches.

—Ce serait bien ennuyeux de mourir par un si beau soleil! pensa-t-il.

Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une poignée d'hommes qui se sauvent, éclatèrent tout à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient: «Nous sommes trahis! nous sommes trahis!» L'un d'eux, moins affolé que les autres, raconta qu'une centaine de soldats de ligne marchaient droit sur le bois. Impossible d'échapper. Avant une heure peut-être, ils seraient cernés, et fusillés. Alors, la rage des fugitifs se tourna contre le capitaine.

—A mort! à mort! à mort! criaient des voix rauques.

—Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta Cadet.

—Allons, je crois que le moment est venu, murmura Étienne.

Il serra une dernière fois la main de Pierre.

—Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde!

Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné, hautain, il se croisa les bras et attendit.

VI

Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain de son départ, dès l'aube, les canons des forts éclataient dans l'étendue, comme des dogues furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités de l'horizon. Mlle de Bressier sentit renaître ses frayeurs. Chaque jour elle espérait que le dernier coup serait porté à l'insurrection, et chaque jour l'effort suprême se brisait contre une résistance désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que lentement, pas à pas, obligée de conquérir par de sanglants sacrifices chacune de ses positions nouvelles. Ces atroces histoires colportées dans les deux camps, cette légende du massacre des prisonniers terrifiaient les femmes, les amantes et les sœurs. Faustine tremblait comme tremblait Françoise. Chacune d'elles maudissait la hideur des guerres civiles, dont les haines se montraient plus farouches que le choc enragé de deux peuples ennemis.

Mlle de Bressier restait immobile et pensive dans l'atelier. Près d'elle, Nelly feuilletait un album. Mais les jeunes filles étaient bien loin de là, envolées en leurs cruelles songeries. Nelly devinait le découragement profond de son amie. Faustine eût essayé en vain, comme la veille, de distraire son amer souci par le travail. Elle n'entendait que la voix puissante du canon. Encore de nouveaux combats, encore du sang versé, encore des angoisses mortelles!

La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après le déjeuner, Marius alla aux nouvelles. A Chavry, en dehors du mouvement des troupes, on ne savait rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât jusqu'à Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir raisonner son inquiétude. Étienne ne l'avait-elle pas rassurée sur le général? Mais la tranquillité de la veille devient toujours le souci poignant du lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses nerfs, elle se remit au travail.

—Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda Nelly.

—Oui, ma chérie.

—Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de gai, ou du moins de pas triste. Car, vrai, le château est lugubre aujourd'hui.

Et, comme une larme brillait dans les yeux de son amie, Nelly courut vers elle, lui faisant un collier de ses bras.

—Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je n'en ai guère envie. Tu as du chagrin, ma pauvre petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est tout naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis le commencement de cette affreuse guerre!

—Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je suis plus vaillante. Aujourd'hui, je ne peux pas. J'ai le cœur serré dans un étau. Je ne voudrais point parler de pressentiments, parce que c'est ridicule. Une grande fille telle que moi n'a pas le droit de se conduire comme une enfant. Cependant, c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une angoisse inexplicable. Il me semble que tous les malheurs vont fondre sur moi et sur les êtres que j'aime!

—Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là, il t'expliquerait que le pressentiment n'existe pas. Une simple dépression du cœur, qui occasionne des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique, Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore un qui ne mourra pas d'un excès d'idéal!

—N'en dis pas de mal: c'est un homme excellent.

—Il ne lui manquerait plus que ça! Ma chère, un géographe est tenu d'être un homme excellent. Cela fait partie de la profession.

—Tu es folle!

—Certes! Mais ma folie est plus lucide que ta raison. Si bien que je me suis aperçue que Guessaint était amoureux de toi. Ah! tu as souri; bravo! c'est ce que je voulais. Tu sais que tu as un sourire adorable? Pauvre garçon! quand tu es là, il ne te perd pas des yeux. Il te mange!

De nouveau, Faustine souriait malicieusement, comme si la passion de son cousin l'égayait beaucoup.

—Chacun a sa manière d'exprimer son amour, continua Nelly toujours sur le même ton de gaieté finement railleuse. Te rappelles-tu comme nous avons ri en lisant ce roman de Mme Cottin que Mlle Vaudois nous vantait si fort? Pauvre Mlle Vaudois! il me tarde que ses vacances soient terminées et qu'elle revienne à Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a pas écrit ces jours-ci?

Faustine eut un geste d'impatience.

—Tu es insupportable, Nelly! Parlons-nous de Mlle Vaudois, ou parlons-nous de mon cousin?

L'espiègle Nelly éclata de rire.

—Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatté, s'il savait à quel point il te préoccupe! Comment, tu te fâches, parce que j'ai le malheur de m'inquiéter de Mlle Vaudois, de la respectable Mlle Vaudois?

—Puisque tu ne veux pas être sérieuse, c'est moi qui le serai, continua Faustine qui reprenait son sourire malicieux. Certes, je me suis aperçue que mon cousin me... comment dirais-je? me trouvait à son goût. Tu te souviens que nous avons souvent plaisanté ses mines déconfites et ses allures bizarres. Mais, si j'avais douté, j'aurais eu du moins une preuve il y a un mois.

Nelly frappa ses deux mains l'une contre l'autre:

—Et tu ne m'as point raconté cela?

—Parce que... parce que tu te moques toujours de moi. Quand le général est venu passer quelques heures ici, à la fin d'avril, il m'a prise à part, et m'a dit que M. de Guessaint me demandait en mariage. Il ajouta que cette union lui plaisait. Il pouvait mourir; à son âge, on n'a pas le droit de compter sur le lendemain, et, plus que tout autre, un soldat est toujours menacé. M. de Guessaint est mon cousin. Tu sais que mon père adorait ma tante, sa sœur aînée. La fortune d'Henry est égale à la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent mariage de convenance.

Nelly piétinait avec colère.

—Et tu n'as pas répondu à ton père que M. de Guessaint était plus vieux à vingt-huit ans qu'un homme de cinquante! que, si bien épris qu'il fût, il aimerait toutes les femmes, excepté la sienne!

—A quoi bon? Le général me laissait parfaitement libre. Je lui ai dit que je ne pensais pas à me marier; tant qu'il me serait permis de vivre auprès de lui, je ne me résignerais pas à quitter sa maison pour celle d'un étranger. Comme il n'a pas insisté...

—Je voudrais bien voir qu'il eût insisté! M. de Guessaint n'est pas un mari possible.. Un géographe... Je te demande un peu! Et, tu sais? comme je dois ne jamais te quitter, il est nécessaire que ton futur époux me plaise autant qu'à toi-même. Autrement...

—Tu refuserais ton consentement?

—Mais oui.

Et avec cette vivacité moqueuse qui est au fond de toute jeune fille, elle se mit à singer M. de Guessaint, galant et cérémonieux derrière son binocle d'écaille. Faustine ne pouvait s'empêcher de rire, et Nelly ne demandait pas autre chose. Elle voulait distraire son amie. Maintenant Mlle de Bressier chassait les idées tristes qui la hantaient.

—Décidément, s'écria brusquement Nelly, tu ressembles d'une manière étrange à la femme qu'a peinte le Titien.

Faustine levait les yeux vers la toile du vieux maître, qui se dressait comme dans une gloire au fond de l'atelier. Elle faisait un geste, quand Mlle Forestier ajouta vivement:

—Non, non, ne bouge pas! Reste comme tu es là. Ah! la ressemblance est vivante! Le soleil joue dans tes cheveux noirs et leur donne un reflet fauve, comme à ceux de notre héroïne. Tu l'as surnommée «la Dame à la Bague». A l'avenir, j'ai bien envie de t'appeler ainsi.

—Folle!

—Eh! oui, folle! Je reprends. T'es-tu jamais demandé ce que pouvait bien avoir été la vie de «la Dame à la Bague»? Tu es trop artiste pour ne pas sentir ainsi que moi que cette femme a existé. Ce n'est pas une créature idéale; c'est un être humain qui a vécu, qui a aimé, qui a souffert.

Faustine écoutait avec une attention étrange. Sans doute, pour elle, les divagations apparentes de Nelly prenaient corps et devenaient une réalité. Elle restait immobile, les sourcils froncés, les lèvres entr'ouvertes.

—Continue, dit-elle.

—Oh! oui, j'ai souvent rêvé devant cette toile merveilleuse! Regarde ces yeux profonds et superbes, dont l'éclat est pareil à celui d'un diamant noir! Elle joue distraitement avec la bague d'émeraude qui roule entre ses doigts effilés. On dirait que nul souci ne l'effleure. Mais il y a une ride creusée sur ce front blanc. Les sourcils légèrement rapprochés trahissent une douleur.

—Ah! tu as pensé cela? s'écria Faustine. Je suis coupable d'une folie bien plus grande que la tienne, moi que tu trouves si sage et si sérieuse. J'ai reconstruit dans mon imagination toute l'existence de «la Dame à la Bague». Bien plus. Je me suis mis en tête une superstition bizarre. C'est que mon existence serait pareille à la sienne. Comme elle, j'aimerai et je souffrirai.

Nelly éclata de rire.

—Permets-moi de te dire que, pour une «jeune fille pondérée», ainsi que t'appelle avec orgueil le général, tu es tout à fait extraordinaire. Certes, ta folie est plus grande que la mienne. Moi, je n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité. Ta réalité doit avoir une histoire. Raconte-la-moi.

Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs de son rêve mystique.

—Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il faut que je sois folle pour te faire cet aveu!) que mon existence aura quelque rapport avec la sienne.

—Tu la connais donc, cette existence?

—J'en connais dix lignes.

—Où les as-tu lues?

—Dans un livre de Ridolfi, intitulé: Maraviglie dell'arte. Elles disent simplement ceci: «En 1557, le Titien suspendit ses travaux pour aller pleurer loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg. Il fit le portrait de la nièce de son hôte, Vittoria Orsini. Il la peignit en robe sombre, jouant avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua d'un coup de poignard, parce qu'elle était séparée de l'homme qu'elle aimait.»

Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire.

—Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu aies de pareilles idées, toi mademoiselle la jeune fille sérieuse! Je conseille au général de ne plus donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai une réputation déplorable!

Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrêter, si bien que son rire gagna Faustine.

—Quel beau drame pour un auteur dramatique de l'avenir! continua Mlle Forestier. «Faustine de Bressier se tuant de désespoir!»

—Pourquoi pas?

—Alors, tu excuses le suicide?

—Le suicide vaut mieux que la honte! On n'a plus le droit de vivre quand l'honneur est mort!

La journée passait, et les angoisses de Faustine s'envolaient. La gaieté de Nelly agissait toujours sur elle. Le général le savait. Aussi se réjouissait-il de l'intimité de ces jeunes filles. Naturellement grave, Mlle de Bressier se perdait un peu trop en des pensées sérieuses. Il était bon qu'elle eût à côté d'elle un être expansif et rieur. Puis, si le général désirait autrefois que les deux amies vécussent ensemble, c'est qu'il prévoyait que bien des tristesses assombriraient l'existence de son enfant. La mort pouvait le prendre à l'improviste. Lui surtout, menacé par les périls toujours nouveaux du métier militaire. Étienne resterait, sans doute. Mais un officier n'est pas son maître. Il est exposé aux hasardeux changements des garnisons. Aussi voulait-il que sa fille se mariât jeune. Il désirait en effet, qu'elle épousât M. de Guessaint. Répugnant à la contraindre, il se consolait à la pensée que Nelly serait pour elle une tendresse toujours présente et toujours active.

La nuit tombait. Déjà le parc s'emplissait d'ombres grises, quand Marius entra.

—Hé bien! quelles nouvelles, mon ami? s'écria Mlle de Bressier en l'apercevant.

—Bonnes nouvelles, Mademoiselle.

—Tu viens de Versailles?

—Oui.

—Est-ce que tu as vu Étienne?

Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il répondit:

—Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle. Il était reparti pour son régiment.

—On ne t'a rien dit de mon père?

—Rien. Seulement, comme on s'est battu tout cet après-midi du côté de Courbevoie, où il commande, bien sûr, vous aurez une lettre demain.

Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient. De vrai, Marius tremblait d'inquiétude. A Versailles, personne ne pouvait lui parler d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il demandait un congé de quelques heures, pour aller voir sa sœur à Chavry. Il n'était pas revenu. Vainement, le vieux soldat affirmait que son jeune maître avait quitté le château vers le soir. Il racontait ses craintes, au sujet des communards réfugiés dans les bois de Chavry. On se moquait un peu de lui. Comment admettre, en effet, que des gardes nationaux fussent campés si près de leurs ennemis? Il ne fallait pas s'inquiéter du capitaine. En quittant le château, il était allé auprès de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication assez logique. Et cependant, une angoisse sourde le poignait. Pourquoi Étienne ne disait-il rien à sa sœur de sa visite au général? On ne se rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie, en temps de guerre, quand les routes sont encombrées par les troupes, et le matériel d'artillerie. Le fidèle serviteur se rappelait que son maître riait beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué aux ruses des Kabyles, parlait de ces hommes cachés dans les environs. Marius se tourmentait, et il n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant tout, il voulait le garder pour lui seul. A quoi bon troubler Mademoiselle? Sans doute, un malheur est bien vite arrivé. Il serait toujours temps de l'avertir. La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance de quelques heures, s'il ne se trompait pas.

Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une de l'autre. Couché près d'elles, Odin les surveillait gravement. Rien ne restait plus des inquiétudes du matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à propos de ses divagations sur «la Dame à la bague». Elle ne l'appelait plus que Vittoria Orsini. Et elle ajoutait sur un ton de regret comique:

—Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux rouges!

Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient parfaitement à son bonheur. Après le dîner, Mlle de Bressier s'assit au piano.

—Tu ne veux pas jouer à quatre mains? demanda-t-elle à Nelly.

—Ma foi, non. Je suis dans une veine de paresse, ce soir.

—Eh bien, je vais faire de la musique pour toi toute seule.

—C'est cela; un peu de Beethoven, je te prie. Ou plutôt, prends la partition de Lohengrin, et joue-moi le prélude du Chevalier du Cygne.

Elles se perdaient toutes les deux dans cette exquise mélodie, quand elles furent rappelées à la réalité par le bruit d'une voiture qui roulait dans les allées du parc.

—Une visite, à cette heure-ci? s'écria Mlle de Bressier.

—C'est peut-être Mlle Vaudois que ses vacances ennuyaient!

On entendit la voiture s'arrêter devant le perron du château. Quelques minutes s'écoulèrent. Faustine restait immobile, assise devant le piano, comme si elle écoutait sa pensée lui parler tout bas. Un valet de chambre parut, soulevant la draperie lourde.

—M. de Guessaint demande si Mademoiselle peut le recevoir. Il attend dans le petit salon.

—Faites-le entrer ici, répliqua Mlle de Bressier.

—Est-ce qu'il vient ébaucher une déclaration? s'écria Nelly.

Henry de Guessaint avait trente ans. Fils d'un magistrat, président de chambre à la cour de Paris, il restait orphelin de bonne heure, confié aux soins d'une mère dévote. Cette femme pieuse et timorée considérait le collège comme une abominable invention. L'enfant ne quitta pas l'hôtel familial. Il y fut élevé dans le respect de Dieu et la crainte des exercices corporels. Sa mère lui permit à grand'peine l'équitation, et grâce aux vigoureuses remontrances de son oncle M. de Bressier. En revanche, il eut le droit de lire tant qu'il voudrait. Et quels livres!

Vers douze ans, à l'âge où les vocations se trahissent, Henry s'éprit d'un goût très vif pour la géographie. Comment? Pourquoi? On ne sut jamais. Il se passionnait pour les récits de voyages. Et même, il ne cachait pas son mépris pour les inventions de quelques romanciers à la mode, qui conduisent leurs lecteurs dans des pays fantaisistes. Il était bien de son siècle. Il n'aimait que la réalité. Il aimait aussi les femmes! A seize ans, il prouvait ce goût irrésistible à l'une des domestiques de sa mère.

La mort de Mme de Guessaint le laissa de bonne heure maître de lui-même. Une grande fortune, un nom honorable, une bonne position dans le monde: il n'en faut pas davantage pour être heureux. M. de Guessaint vivait à Paris comme les jeunes gens de son âge. Les plaisirs ne lui manquaient pas, autant ceux qui s'achètent que ceux qui se donnent. Il prenait les uns et les autres, et surtout des femmes. Mais ses amis s'étonnaient qu'il ne fixât jamais son choix sur une seule. Il aimait le sexe plus qu'il n'aimait la personne. Il ne plaisait guère, du reste, à ses maîtresses d'une ou de plusieurs nuits. L'une d'elles disait: «J'ai vu bien des êtres sensuels dans ma vie. Jamais un seul qui fût comparable à Guessaint. Ce n'est pas un homme passionné. C'est un satyre.» Ce ne sont pas là des propos bien graves, dits par une femme quittée. Les amis d'Henry de Guessaint ne lui reprochaient pas ses galanteries, les trouvant excusables. Ils lui reprochaient sa plus grande qualité: le côté aventureux de son caractère. Comme c'est ridicule d'aimer la géographie!

Car les goûts de l'enfant devenaient de la passion chez le jeune homme. Henry se faisait recevoir à la Société de géographie, à la Société des études coloniales et maritimes, dans trois ou quatre autres sociétés, aussi spéciales que savantes. Tout garçon de vingt ans est plus ou moins amoureux de sa maîtresse. Les maîtresses de M. de Guessaint étaient de toute sorte. En réalité, il ne restait fidèle qu'à une seule: la Géographie. Ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni pâle ni coloré, Henry entrait dans la catégorie de ces gens qu'on estime toujours, mais qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperçu. S'il ouvrait la bouche, il ne disait pas un mot spirituel. Il est vrai qu'il prononçait rarement une sottise. Avec ses cheveux châtains, son front bas, ses lèvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes, sa figure douce et renflée vers la mâchoire, il ressemblait assez bien à un mouton. Cependant, les tempes, un peu bombées, accusaient de la volonté. C'était bien toujours un mouton, mais un mouton entêté. Au demeurant, assez généreux de nature, brave comme doit l'être un homme, avec un vif penchant pour les aventures. Encore le goût de la géographie qui se décelait dans cette partie de son caractère. Il avouait franchement qu'il rêvait la gloire des illustres voyageurs. Caillié, Burke, et Livingstone lui semblaient être les plus grands hommes de l'humanité. Et quand son oncle le général lui disait en plaisantant:

—Eh bien, quel voyage comptes-tu faire? Par quelle découverte rendras-tu ton nom fameux? As-tu un plan? Une idée? Raconte-moi tes projets.

Il répliquait avec gravité:

—Parfaitement. J'ai un voyage tout arrêté dans ma tête. Un voyage qui aura les plus grands résultats au point de vue financier et humanitaire.

—Ah! bah! mon neveu! Explique-moi ça; voyons.

—Savez-vous combien de voyageurs sont allés jusqu'à Tombouctou?

—Que diable! pourquoi veux-tu que je le sache?

—Mon oncle, il y en a cinq.

—Et tu voudrais être le sixième, gourmand?

—Vous l'avez dit.

—Comment t'y prendras-tu? Car je suppose que c'est un voyage très difficile, puisque cinq hommes seulement ont pu l'accomplir?

—Si difficile, qu'il me faudra dix ans pour le préparer. Je commencerai d'abord par apprendre l'arabe et cinq ou six dialectes africains; je resterai un an à l'extrémité sud de l'Algérie, pour m'acclimater au soleil et aux sables; je m'habituerai à ne monter que sur des chameaux; je ne mangerai que des dattes; je resterai le plus longtemps possible sans boire; et enfin je me ferai mahométan.

—Mahométan! Pour avoir un harem? Tu aimes tant les femmes! Et tu t'imagines que je te donnerai ma fille?

—Oh! mon oncle, je serais si heureux d'épouser Faustine, que, pour elle, je renoncerais à la gloire d'aller à Tombouctou.

Cette alliance devait-elle se conclure ou échouer? Pendant huit ans, M. de Guessaint prépara son voyage. Quand il arrêtait un projet, rien ne l'en pouvait détourner. Sa volonté native devenait de l'entêtement. Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs; il vécut trois mois à Coléah avec deux juives et six mois à Khartoum avec plusieurs Soudaniennes. Il poussa même jusqu'aux tentes chrétiennes du négus Jean, où les négresses d'Éthiopie durent trouver de leur goût cet Européen blond. Comme, un jour, sa cousine le plaisantait au retour d'une de ses courses lointaines:

—Ne riez pas, dit-il, vous êtes la seule créature capable de me faire oublier Tombouctou.

—Grand merci du madrigal! répliqua Faustine.

—Mais c'est un vrai compliment! Vous ne connaissez pas Tombouctou. C'est la ville du sable, la cité du rêve, la Babylone du désert. Un fleuve, large comme une mer, baigne ses murailles inviolées, et les longues caravanes de chameaux n'y conduisent jamais un seul chrétien. Elle se dresse toute seule entre l'immensité du ciel et l'immensité du Sahara. C'est vers elle que montent les désirs et les ambitions de tous les peuples d'Afrique. Et le Touareg farouche aussi bien que le Nomâ bestial prononcent le nom de Tombouctou avec le même recueillement religieux avec lequel un Grec d'autrefois disait «Delphes» ou «Olympie»!

—Mais vous êtes un poète, mon cousin! s'écriait Faustine. C'est une qualité que je ne vous connaissais pas!

M. de Guessaint laissait dire, et continuait de penser à Tombouctou. Combien d'autres ont fait des rêves moins intelligents et plus fous que celui-là?

Il attendait dans le petit salon du château de Chavry que le valet de chambre lui apportât une réponse. Assis dans un fauteuil, la tête penchée, Henry réfléchissait. Il était fort pâle. Par instants, il poussait un soupir comme s'il éprouvait une cruelle souffrance qu'il essayait en vain de cacher.

—Mademoiselle va recevoir Monsieur, dit le domestique en reparaissant. Si Monsieur veut déposer son pardessus, je vais avoir l'honneur de le conduire.

M. de Guessaint eut une hésitation. Il semblait gêné de se présenter devant Faustine. Puis, tout à coup, prenant une résolution brusque.

—C'est bien, éclairez-moi. Je vous suis.

—Bonsoir, mon cousin, dit Faustine en le voyant entrer. Comme vous venez tard!

—Oui, je viens tard, en effet. C'est que...

Il s'arrêta. Les mots s'étranglaient dans sa gorge. Faustine recula.

—Que vous êtes pâle! Est-ce que?... Dieu!... Mon père!...

Et elle attendait, livide, angoissée, les lèvres entr'ouvertes.

—Oui... murmura-t-il, n'ayant ni la force d'en raconter davantage, ni le courage de s'expliquer.

Faustine comprenait! Elle comprenait, et elle restait immobile, secouée de frissons convulsifs, l'œil fixe. Son père, mort! Voilà ce que signifiait la présence de son cousin et son inexplicable silence. C'était comme un coup de massue que le destin lui assénait sur la tête. Elle étouffait. Et elle ne faisait pas un geste, elle ne versait pas une larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilité épouvantait.

—Faustine! Faustine! s'écria Nelly en la serrant dans ses bras, en la pressant sur son cœur, en la couvrant de baisers.

Mlle de Bressier ne répondait rien. Son front, ses joues, ses lèvres, ses mains se glaçaient. La vie se retirait de cette malheureuse créature, soudainement meurtrie en plein cœur. Nelly la poussait doucement vers un fauteuil. Faustine se laissait faire. Elle s'asseyait docilement. Mais elle continuait à garder un silence effrayant et farouche. A peine un léger tremblement des lèvres, comme si elle se parlait tout bas à elle-même. M. de Guessaint et Nelly s'épeuraient devant cette douleur concentrée, qui ne se répandait ni par des larmes ni par des cris. Mlle Forestier s'agenouillait devant son amie, et baisait ses mains qu'elle mouillait de pleurs.

—Faustine! je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi, réponds-moi! Tu ne me vois donc pas? Tu ne m'entends donc pas? Je suis à tes genoux, moi, Nelly, ta meilleure amie, ta sœur... O mon Dieu! est-ce qu'elle va rester comme cela?

Faustine baissa les yeux, ces yeux effroyablement fixes. Elle voyait Nelly maintenant. Elle la regardait. Elle dit à voix haute:

—Alors, mon père est mort...

Et, brusquement, elle éclata en sanglots.

—Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure.

Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes de son corps! Nelly l'avait étendue sur la chaise longue; et là, Faustine sanglotait, s'abandonnant à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée: «Papa... mon pauvre papa!...» Toute la soirée, elle resta ainsi, brisée, vaincue. Nelly et M. de Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient tendrement le général de Bressier; eux aussi souffraient de cette mort brusque et cruelle. Mais leur douleur ne trouvait pas une plainte en présence du navrement de la fille. Faustine avait une nature énergique et forte. Le malheur pouvait la courber d'abord sous sa main d'acier. Elle réagissait bientôt, prête à lutter contre le destin féroce. Tout à coup, elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint en face:

—Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque mon père a été tué à l'ennemi, je veux savoir comment.

Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi donner à Faustine cette émotion inutile? Chaque mot prononcé aviverait la torture de la jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour elle de sinistres visions. Mais il y avait de l'héroïsme dans cette fière créature. Toute une race de soldats revivait en elle. Son âme vaillante ne connaissait pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique et plus hautaine. Elle l'adorait, ce père, qu'une mort tragique lui ravissait. Il l'avait élevée, elle, privée de sa mère dès le berceau. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché sur son petit lit, et la couvrant de son regard tendre. C'est de lui qu'elle tenait ces premières phrases que balbutie une bouche enfantine. C'est de lui qu'elle apprenait toutes les légendes héroïques de l'armée africaine. Elle se souvenait du commandant de Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1er zouaves, et revenant de Constantine. Il racontait ses campagnes à la petite fille étonnée, ravie et stupéfaite; et les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée des Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient; et la cantinière qu'on appelait «Mademoiselle maman»; et le désert jaune où rôdaient les lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues de Milan, alors que, par les fenêtres pavoisées de drapeaux, pleuvaient des bouquets, des applaudissements et des sourires. Et puis encore, cette course à travers la Chine, qui tenait à la fois de l'épopée et du rêve, quand, avec une poignée de six mille pioupious, on attaquait un empire de quatre cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque s'y engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant leurs bannières en losange, où grimaçaient de noirs démons; et l'incendie du Palais d'Été, et l'entrée dans Pékin, qui apparaissait subitement dans une ceinture de murs crénelés, avec ses toits de tuiles vernissées, ses palais jaunes, ses mandarins coiffés d'une plume de paon, racontant à cette armée héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse!

Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions hardies ou sublimes, qui ne marchandait au pays ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort comme il rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu des balles qui sifflaient, au milieu des obus qui éclaboussaient le sol de chair humaine, dans l'enivrement de la lutte et du devoir rempli. Hélas! non point en face de l'étranger! En se battant contre des Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge, enfants de la même famille se ruant les uns contre les autres. Eh bien, elle ne voulait rien ignorer. C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin de ce héros. Elle savait comment son père avait vécu: elle voulait savoir comment son père était mort!

Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait droit de Versailles. Deux heures auparavant, l'aide de camp même du général lui avait raconté la catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le commandant du corps d'armée donnait l'ordre de faire avancer la réserve. L'artillerie des communards fauchait des rangs entiers. Les troupes hésitaient. Déjà un bataillon reculait en désordre, quand le général lança son cheval au galop et cria: «En avant! en avant!»—Il disparaissait un moment dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout, près de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait pendant quelques mètres entraînant ceux-là mêmes qui voulaient fuir, fascinés à présent par le courage de leur chef. Tout à coup, il buttait contre une pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le cœur. Son officier d'ordonnance, aidé de deux soldats d'infanterie de marine, se hâtait d'emporter le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout. L'histoire était simple et grande comme la vie même de ce soldat.

M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine. On ne pouvait pas déposer les restes du général dans le caveau de famille, au Père-Lachaise. Où voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine réfléchissait. Elle consultait le mort pour connaître sa volonté.

—Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles, dit-elle. Mais mon père a souvent exprimé son horreur pour ces pompes brillantes, où l'émotion disparaît sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles n'est plus une ville. C'est une grande hôtellerie où tout le monde a pris rendez-vous. Je désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. Il y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on dira la messe et que nous prierons pour lui.

Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette funèbre cérémonie éveillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renonçât à cette idée. Mais la jeune fille se révoltait:

—Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît s'il pouvait nous dicter ses volontés.

M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à obéir à sa cousine. Faustine était la maîtresse.

—Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle au jeune homme.

—Non, ma cousine. Il faut que je retourne à Versailles et que je transmette votre décision au commandant de la place.

—Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que vous avez été de moitié dans la plus grande douleur de ma vie.

Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit.

—Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura Faustine en glissant dans les bras de Nelly.

De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir la ressaisissait, plus intense et plus violent au souvenir de ce père qu'elle adorait. Elle se coucha pour complaire à son amie. Mais pas un instant elle ne put fermer l'œil. Pauvre Étienne! comme il serait malheureux, lui aussi. Faustine se retournait dans son lit, fiévreuse, répétant: «Papa! oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au matin, brisée, de ce sommeil lourd qui est moins le repos que l'anéantissement. Lorsqu'elle s'éveilla, la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne voyait ni le clair soleil qui se jouait entre les branches, ni les gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait pas les cris vifs des oiseaux qui voletaient en se poursuivant d'arbre en arbre. Une seule pensée la tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les forces de son être, elle ne le verrait plus jamais jamais! Sa femme de chambre lui dit que Mlle Nelly était venue plusieurs fois prendre de ses nouvelles, et qu'elle l'attendait dans l'atelier.

—Priez Mlle Forestier de m'excuser, répliqua Faustine, je la rejoindrai dans un instant.

Et elle descendit dans le cabinet de travail du général. M. de Bressier aimait à se réfugier dans cette pièce large, aux tentures sombres, où se trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes, autrichiennes et chinoises, entre les panoplies guerrières, étaient accrochés les portraits de ses enfants et de sa femme. Au fond de la chambre se dressait un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal Bugeaud. Au commencement de la guerre, il disait à Faustine:

—Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament.

Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine venait exécuter les ordres de son père. Tout était dans un ordre parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis à leur place, bien étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, où luisait un cachet de cire rouge aux armes du général. On lisait ces trois mots: «Pour mes enfants.»

La jeune fille hésita un instant avant de briser le scel. Ce papier ne lui appartenait pas, à elle seulement, mais aussi à Étienne. Elle réfléchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-être comment devait avoir lieu son service funèbre. Son devoir lui commandait d'en prendre connaissance avant l'arrivée de son frère. Puis, une telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre eux tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait. Elle déchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier désirait, en effet, que son enterrement fût très simple. Autant que possible, il souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus à un général de division, grand officier de la Légion d'honneur. Que les plus chers parmi ses compagnons d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on ne prononçât aucun discours; qu'on dît seulement une messe basse: voilà tout ce que demandait cet homme de bien. Les prières de ceux qu'il aimait lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.

Suivaient quelques lignes spécialement adressées à Faustine. Le général ne donnait aucun ordre à sa fille. Pourtant, il la priait d'épouser M. de Guessaint, le fils de sa sœur. Elle avait dix-sept ans. Le métier des armes ne permettait pas à son frère de rester longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son père voulait le connaître à l'avance. Faustine laissa tomber le papier sur la table du bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses mains. Puis, à voix haute, comme si elle parlait à un être invisible, mais toujours présent, qui pouvait l'entendre et l'approuver:

—Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de Guessaint.

Elle reprit le testament. Il était assez long. Le général n'oubliait personne; aucun de ceux qu'il chérissait. Par exemple, il léguait douze cents francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire et médaillé, qui habitait près de Pornic, sur une des terres de M. de Bressier. Ce sous-officier avait été blessé naguère à côté de lui, en lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs, assurant l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir. Et dans le choix même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle formait naturellement deux portions égales distribuées entre son fils et sa fille. Le testament se terminait par deux lignes adressées à Étienne. Deux lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père disait au fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit. Aime la France comme je l'ai aimée!»

VII

—Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits par M. de Guessaint.

Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le cabinet de travail de son père.

—Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.

Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'étendue du désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger.

Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur. Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint, le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la mort de son général. Il l'apprit en arrivant à l'état-major de la place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius.

—Ah! comme je vous plains, mon camarade!

—Quoi? qu'est-ce qu'il y a?

—Vous ne savez donc pas? Votre maître?...

—Le capitaine?

—Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!

Marius s'abattit comme un bœuf qu'on assomme. Six heures du matin sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers, d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi; le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui. Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin hideuse, dans un guet-apens.

Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier; en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville, il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.

Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis, avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée de perdreaux.

Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat, devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une gloire lumineuse.

Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré. Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la briser: peut-être la tuer.

—Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera de l'absence de son frère, en un pareil moment.

—Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.

—Volontiers. Comment?

—Vous comptez venir au château pour la messe?

—Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le corps sera transporté sur un affût de canon.

—Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu le temps de le rappeler par télégraphe.

—Parfaitement.

—De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir encore.

—Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?

—Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très crédules.

Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint. Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers, des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes, des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule. Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la sœur de deux soldats tombés pour la patrie.

Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève. Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des funérailles de soldat.

La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule. Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres, la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline, de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.

Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly s'éloignait, son amie lui dit:

—Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma sœur?

Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son cousin le testament du général.

—J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous fussiez mon mari; sa volonté soit faite.

—Ma cousine..., balbutia Henry.

Faustine lui tendit la main.

—Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir, chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours chez vous.

M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de partir, il sortit.

—Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly.

—Mon père le voulait, murmura Mlle de Bressier.

Nelly poussa un soupir significatif.

—Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce n'est pas ce que je rêvais pour toi!

—Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine.

Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.

—Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...

Nelly se jeta dans les bras de son amie:

—Tu pleures encore, ma pauvre chérie.

—Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!

—Veux-tu me faire une promesse?

—Laquelle?

—C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux sœurs. Je désirerais que l'avenir fût pareil au passé.

Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.

—C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là, comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Sœurs nous avons été, sœurs nous resterons.

—Tu me rends bien heureuse, ma chérie!

—Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors, fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.

Le visage de Nelly devint grave.

—Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés. Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je serai toujours ta sœur, et qu'on ne nous séparera jamais.

De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le cœur, et que rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.

—Puisque nous sommes sœurs, reprit Nelly, permets-moi d'être l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon bras, et viens avec moi dans le parc.

—Je t'en prie...

—Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.

—Tu veux...

—Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables. Il croit que nous l'oublions.

L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc. Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.

—Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu épouserais un beau jeune homme, follement amoureux...

—Nelly!

—Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour t'épargner une larme?

—Ma chérie...

Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand celle-ci dit tout à coup:

—Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand que j'ai toujours peur de me perdre.

—Non, répliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin. Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour arriver à la grille.

Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant, leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un.

—A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.

Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.

—Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà un individu qui ne promet rien de bon.

En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés, avec un air de découragement profond. Tout à coup, il eut un geste brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant la grille, il vint droit à Faustine.

VIII

Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.

Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre, accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie, il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles? Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national. Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait: «Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant pas rôder toute la nuit comme une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute droite. Deux fois, elle balbutia:

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