MADAME THÉRÈSE
Reading edition
I
Nous vivions dans une paix profonde au village d'Anstatt, 1 au milieu des Vosges allemandes, 2 mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa soeur Christine, 3 l'oncle Jacob m'avait recueilli chez lui. J'approchais de mes dix ans; j'étais blond, rosé et frais comme un chérubin. On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, 4 l'oncle Jacob me faisait asseoir 5 sur ses genoux pour m'apprendre à lire en français dans l'Histoire naturelle de M. de Buffon. 6
Il me semble encore être 7 dans notre chambre basse. Je vois l'oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, 8 le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes.
C'était un homme sentimental, 9 amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.
Tout cela je le vois, 10 sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, qui file dans un coin.
Tous les jours, vers la fin du souper un pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme qui disait:
«Bonsoir, monsieur le docteur.
--Asseyez-vous, mauser, 1 répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine.»
Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l'âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions.
Le mauser pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre.
On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald.
En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave: il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu'il avait hérité d'une vieille tante de Héming, 2 et qui l'éclairait sur les choses futures.
Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs.
Koffel faisait de tout: 3 il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer, 4 il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l'orgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés; l'oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois: «Quel dommage que Koffel n'ait pas étudié!... quel dommage!»
Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d'aller couper de la choucroute en automne, son tiroir à rabots 1 sur le dos en forme de hotte, criant de porte en porte: «Pas de choux? 2 pas de choux?»
Voilà 3 pourtant comment les grands esprits sont récompensés.
Koffel entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave:
«Bon appétit, monsieur le 4 docteur.
--Si le coeur vous en dit? 5 répondait l'oncle.
--Bien des remerciements; nous avons mangé ce soir de la salade; c'est ce que j'aime le mieux.»
Après ces paroles, Koffel allait s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait:
«Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe.»
Alors, à son tour, l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, 6 etc.; le taupier avait posé tant d'attrapes pendant la journée, ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches.
Koffel, lui, 7 ruminait toujours quelque invention; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.
L'oncle écoutait gravement; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.
Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de Klipfel, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau; nous sifflions 1 au bruit de l'enclume. Se présentait-il une vieille 2 rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe.
Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine; mais les lundis et les vendredis l'oncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm 3. Ni l'un ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.
Que de fois je me suis rappelé le grand Karolus, le plus grand usurier 4 du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, et qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac. Combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l'allumant à la chandelle en disant:
«Permettez!»
Oui, toutes ces choses, je les revois.
Pauvre oncle Jacob qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains 1 envahissaient le Palatinat, 2 ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, 3 le roi 4 Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph. 5
Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.
M. Richter disait que cela ne pouvait 6 durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.
Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porte; les autres le suivaient.
«Bonne nuit! criait l'oncle.
--Bonsoir!» répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.
II
Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Enfin elle me dit:
«Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte.»
Nous montâmes donc dans nos chambres. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.
Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l'air: les portes s'ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j'entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.
Qu'on se figure mon épouvante.
Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs: rien que 1 de grands gaillards, coiffés d'immenses chapeaux à cornes, 2 et revêtus de longs habits bleus, la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes.
Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de l'empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.
Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, qui retiraient le pain de notre four. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d'un air assez paisible; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s'écria:
«Fritzel, descends... ils ne te feront pas de mal!»
Alors je descendis. A droite, par la porte de la salle, je voyais l'oncle Jacob assis près de la table, tandis qu'un homme vigoureux, à gros favoris, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.
Tout en déchiquetant, l'homme aux gros favoris parlait d'une voix brusque:
«Ainsi, tu es médecin? disait-il à l'oncle.
--Oui, monsieur le commandant.
--Appelle-moi «commandant» tout court, ou «citoyen 1 commandant,» je te l'ai déjà dit; les «monsieur» 2 et les «madame» 3 sont passés de mode. Mais tu dois connaître le pays; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. 4 A combien sommes-nous de Kaiserslautern?
--A sept lieues, commandant.
--Et de Pirmasens?
--A huit environ.
--Et de Landau?
--Je crois à cinq bonnes lieues.
--Je crois... à peu près... environ... est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? Écoute, tu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs 5 passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donnés. Ôte-toi cette idée de la tête: la République française te protège.»
Le jour grisâtre commençait à poindre dehors; on voyait l'ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était établi. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine.
Cela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s'éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier:
«Au secours! au feu!»
Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant écoutait.
«Sergent Laflèche!» dit-il.
Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.
«Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant.
--C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.
--Eh bien! qu'on me l'amène.»
Le sergent sortit.
Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République.
Derrière, dans l'ombre, se voyait la tête d'une femme pâle et maigre, qui attira tout de suite mon attention; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Ses yeux étaient grands et noirs.
Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête:
«Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe?
--Vous savez, commandant, qu'à la dernière étape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie, 1 dit-elle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement j'ai découvert 2 la branche 3 de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Cincinnatus et le tambour-maître Horatius Coclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi; mais le kaiserlick1 n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd.2 On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la cave au fond d'un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu'il avait mis devant.
«Nous aurions pu nous fâcher; au lieu de cela, nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle,3 et, au lieu d'accepter mes assignats,4 il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Cincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant.»
Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres.
Et le commandant s'adressant en allemand à Joseph Spick, lui dit en fronçant les sourcils:
«Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin! Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or des tyrans? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance; mais s'il t'arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais1 fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand imbécile!»
Puis se tournant vers la cantinière:
«C'est bien, Thérèse, dit-il.»
Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier.
Le commandant se leva, s'avança jusqu'à l'une des fenêtres et se mit à regarder le village. L'oncle et moi nous regardions à l'autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin.
III
Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac.
A droite de notre grange, devant l'auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière, couverte d'une grande toile.
La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d'oeil sous le hangar, où dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rouge en l'air, la bouche entr'ouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, et sur ses pieds, était étendu un grand caniche2 tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire. «Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village!» Mais le petit ne bougeait pas; il dormait si bien! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait; il aurait voulu se mettre de la partie.
Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria:
«Duchêne! Richer!
--Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.
--Les postes sont relevés?
--Oui, commandant.
--Rien de nouveau?
--Rien, commandant.
«Allons! s'écria le commandant d'un ton joyeux, en route!»
Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.
Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.
On entendait dehors les officiers commander: «En avant, marche!» Les tambours résonnaient; et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.
Les Républicains allaient entrer dans la rue.
«Halte!» cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l'oreille.1
Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.
Tout à coup un soldat parut au détour de la rue; il courait, son fusil sur l'épaule.
«Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates!1 L'avant-poste est enlevé... ils arrivent!...»
A peine le commandant eut-il entendu cela qu'il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre2 et criant:
«Formez le carré!»
Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient3 en même temps autour de la fontaine, en moins d'une minute, ils formèrent le carré sur trois rangs,4 les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable; les Croates arrivaient; la terre en tremblait. Je les vois encore, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces brunes aux longues moustaches jaunes.
Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.5
Le temps de regarder6 et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier: «Feu!» Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.
Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage: «Forvertz!1 forvertz!»
«Feu du second rang!» cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.
Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.
Après les feux de peloton2 commencèrent les feux de file.2 Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l'homme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il franchit les trois rangs et tomba dans le carré; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe3 le cloua pour ainsi dire4 sur la croupe de son cheval; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.
Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient, demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.
Pour la première fois je compris bien la mort.
Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang.
Le commandant, à cheval près de la fontaine, faisait serrer les rangs.1 On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles2 attendait là, derrière l'angle de la maison commune;3 on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.
«Cessez le feu!» cria le commandant.
Et tout se tut; on n'entendit plus que la trompette au loin.
La cantinière fit alors le tour des rangs à l'intérieur, pour verser de l'eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l'eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.
Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges4 oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé5 sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant:
«Le maître de la maison?
--Il est sorti.
--Eh bien... toi... conduis-moi dans votre grenier...vite!»
Je laissai là mes sabots,6 et me mis à grimper l'escalier au fond de l'allée comme un écureuil.
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'oeil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde: de la cavalerie, de l'infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes,1 des habits blancs, et tout cela s'avançait vers le village.
«C'est une armée!» murmurait le capitaine à voix basse.
Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.
«Tu vois ces manteaux rouges? dit-il.
--Oui.
--Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?
--Non, c'est un sentier.
--Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu'il est profond?
--Oh! oui.
--On n'y passe jamais avec les voitures et les charrues?
--Non, on ne peut pas.»
Alors, sans m'en demander davantage, il redescendit l'échelle et se jeta dans l'escalier. Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.
Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d'une nuée de corbeaux: «Hourrah! hourrah!» remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.
Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte. Les houlans1 arrivaient comme le vent. Ce fut comme une vision, et ce n'est qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.
L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on l'aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les houlans, comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.2
Il me semblait que le carré pliait; c'était vrai.
«Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.
--Serrez les rangs! serrez!» répétaient les officiers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Républicains n'avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus,3 et les houlans arrivaient toujours, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous4 donnait la chair de poule,5 et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.
En un clin d'oeil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible!1
Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place, avançaient toujours criant: «Hourrah! hourrah!» de sorte que ceux des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.
Deux minutes après, la rue était vide.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole.
«Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois; chargez!»
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien:
«Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s'agit de tirer notre peau1 d'ici. Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras;2 ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite.3 Quelqu'un a-t-il quelque chose à dire?
--Non, c'est bien vu,»4 répondirent les autres.
Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin; d'autres amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue5 une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s'entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de l'autre côté; mais on ne voyait rien,6 et le commandant donna l'ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait: «Allons, petit Jean, du courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.
IV
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore1 un quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte augmentait; le cris des gens: «Au feu! au feu!» se prolongeaient d'une façon lugubre.
J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie.
Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être2 de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis dans l'ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite,3 il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant:
«Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!
--Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant,4 vous pouvez encore les rattraper au bout du village.»
Alors il me regarda d'un oeil louche, et, voyant que j'étais sans malice,5 il courut au feu.
D'autres portes s'ouvraient au même instant; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant: «Qu'ils soient maudits!6 qu'ils soient maudits!» Et chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.
L'oncle Jacob rentra chez nous par les jardins.
«Seigneur Dieu!1 s'écria-t-il, Fritzel est sauvé!»
Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa, me demandant:
«Où donc étais-tu, pauvre enfant?
--A la fenêtre,» lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s'écria:
«Lisbeth! Lisbeth!»
Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez quelque voisine.
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu,2 et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors: «Place3... place... En arrière!»
En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils étaient arrivés trop tard: l'ennemi avait gagné les bois de Rothalps. C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons: ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village; puis vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard vêtu d'une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu l'air que d'un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt, la tête découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:
«Combien d'hommes les Français étaient-ils?
--Un bataillon, Excellence,» répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne1 et poursuivit sa route.
Alors arriva la seconde brigade, puis les grandes voitures de l'ambulance, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons.
Les chirurgiens de l'armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l'un de leurs chefs dit au bourgmestre en montrant le reste:
«Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
--Pour vous rendre mes devoirs,»2 répondit le bourgmestre gravement.
Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur dit:
«Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service public.»
Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.
Vers dix heures du soir, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement,1 et la voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité:
«Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même espèce que ses maîtres; ça2 vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal!»3
Le chien grondait plus fort.
Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:
«C'est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte.»
Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.
Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.
«Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée? Non... elle a reçu son compte4... et c'est bien fait! C'est cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier.5 Allons, ôtez-vous de là que j'assomme le chien et que ça finisse!»
«Qu'est-ce qui se passe donc?» dit alors l'oncle d'une voix forte.
Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.
Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses1 pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait2 approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.3
«Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.
--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.
--Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux ont plus de coeur et d'esprit que certains hommes. Ôte-toi de là.»
Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle s'agenouilla et mit la main sur le coeur de la femme. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit:
«Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas:4
«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
Et, se tournant vers les autres:
«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore.»
Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe.
Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le coeur.
Nous entrions alors dans la petite allée. Le mauser, s'arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel:
«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur?
--Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.»
Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.
«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse; il ne faut pas que1 nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous.»
Et se tournant vers le taupier:
«Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera.»
Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le mauser les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers1 à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.
«Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau.
Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir: la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas.
«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le corps.»
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.
«Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la sentez-vous?
--Très bien.»
L'oncle sortit, appelant Lisbeth.
«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous.»
V
Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait1 difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants:
«Hé! Nickel...Yokel... écoute... écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?»
L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à2 ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.
Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre.
Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta froidement, et finit par lui répondre:
«Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens: «De quel pays êtes-vous? Avez-vous les mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? Je suis1 les mouvements de mon coeur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu qu'elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste,2 vous n'aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de3 votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi.»
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres.
Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier roulant comme une boule.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit verre de kirschenwasser1 avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.
«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?
--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.
--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!
--A la vôtre, monsieur le docteur!»
Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.
«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»
Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:
«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?
--Si,2 mon oncle.
--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon.
Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire, c'est une voix faible, mais naturelle.»
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas:
«Elle est revenue à elle.1
--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir.»
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté:
«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez des amis... chez de véritables amis.»
Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas:
Le tambour... le petit tambour...»
Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:
«Comprenez-vous?»
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:
«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»
Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...
«Jean... le petit tambour!»
Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.
Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis:
«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains.»
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner1.
«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»
Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:
«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?
--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.
--Et ensuite, Fritzel?
--Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,1 quand on a mis le feu dans la rue, et que2 les Républicains sont partis, je l'ai revu derrière.
--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.
--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage, petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il avait les joues toutes mouillées.
--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.
--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;3 je l'ai regardé jusqu'au bout du village.»
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement.4 Des larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas:
«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»
Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui demanda:
«Vous voulez embrasser l'enfant?
-- Oui,» fit-elle.
Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.
«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»
Il m'emmena dehors et referma les rideaux.
Le mauser se promenait de long en large1 dans la salle; il avait la figure rouge et dit:
«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra2... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.
--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent.»
Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que3 je m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait4 avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.
«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»
Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village.
VI
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas1 monde.
C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.
«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,2 il le faut!
--Un pauvre diable3 monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat. Il se sera4 retiré là pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure,5 il faudrait6 dresser l'acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort.
--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive.»7
Ils sortirent et je les suivais.
Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une tête noire avec de longues moustaches.
Je vois, fit l'oncle, je vois!»
Et il s'approcha en disant:
«C'est un Croate.»
L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière.
Puis il ouvrit la boucle du manteau.
«Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.»
Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
«Enfin voilà le décès constaté,1 fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir.»
Puis se ravisant.
«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»
Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers.
«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre. Maintenant nous pouvons partir.»
L'oncle m'apercevant alors, dit:
«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»
Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.
«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:
«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre.»
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion:
«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»
L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.
«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils.»
La femme semblait émue et demanda tout bas:
«C'est un des nôtres?
--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»
La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient.»
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui demanda:
«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?
--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»
La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la Française reprit:
«J'aurais quelque chose à vous demander1 monsieur le docteur?
--Quoi, madame?
--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»
Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit:
«Oui... oui, c'est une bonne pensée! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions! Ah! la guerre... la guerre.»
Il s'assit et se mit à écrire.
Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit:
«Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi.
VII
En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale,2 derrière l'église, Hans Aden, Frantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir.
Comme mon coeur galopait en les voyant! comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre! Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.
Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours1 de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.
J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue,2 puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés dîner; je ne vis, au tournant de l'église,3 que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres débouchèrent d'entre les haies couvertes de givre.
«Tiens! c'est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t'en vas?
--Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse; j'aime mieux m'en aller.
--Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu.»4
Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria:
«Ça, ce n'est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent.
--Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?
--Laissez-moi faire,» répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous.
Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.
«Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire.»
Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce devait être un sorcier.
Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l'église, lorsque M. Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée:
«Allez, Charlotte, allez!»
La pauvre bête allongeait ses hanches,1 et M. Richter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria:
«Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle!»
Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit:
«M. Richter est un peu gris; il aura2 trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien.»
Alors toute la bande rit de bon coeur, car tout le village savait que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grand'rue,3 devant la maison du père4 Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric II,1 qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps.2
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans3 et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison n'ayant qu'une seule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes.
L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait: «Adam, entrez donc!»
Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.
Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel nous dit:
«Regardez-moi4 ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, et qu'il dise: «Père Adam, prêtez-nous votre schlitte!» Oui je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage.»
J'étais devenu tout rouge. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par l'épaule en disant:
«Entre, il te le prêtera!
--Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.
--Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.
--Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur.»
Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l'oeil, je vis le père Schmitt assis devant la pierre de l'âtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté1 sa joue creuse.
Tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas:
«Fritzel... Fritzel... il te le prêtera, bien sûr!
--Non!
--Si!2
--Je ne veux pas.»
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.
Oh! comme j'aurais voulu m'échapper! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s'était retourné:
«Tiens! c'est Fritzel!3 dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc?»
Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.
«Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel?» fit-il en prenant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.4
Moi, j'avais repris un peu d'assurance.
«Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l'Altenberg.»
Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'oeil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille5 en relevant son bonnet, et me demanda:
«C'est à vous, ce chien, Fritzel?
--Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.»
--Ah! bon, ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l'exercice.»1
Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:
«C'est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie.»
Alors élevant la pipe, il s'écria: «Portez armes!» d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat!
«Ha! ha! ha!» s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien!»
Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit:
«Attention au commandement de marche!» Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier:
«Arche! Pan... pan... rantanplan... Une... deusse... Une... deusse!»
Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.2
C'était merveilleux; mon coeur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.
«Halte!» s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la schlitte; j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle: «Nous avons un chien qui fait l'exercice!»
Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés.
«En place, repos!»1 dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire: «Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n'ose pas se gratter sous les armes!»
Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
«Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Mais reste2 à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique.»
En même temps, il prit un bâton derrière3 la porte et le mit en travers,4 en criant:
«Attention au mot d'ordre!»
Scipio se tenait déjà prêt.
«Saute pour la République!» cria le vieux soldat.
Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf.
«Saute pour le général Hoche!»5
Scipio sauta.
«Saute pour le roi de Prusse!»
Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très ferme, et le vieux bonhomme6 se mit à sourire tout bas,7 les yeux plissés, en disant:
«Oui, il connaît la politique... hé! hé! hé! Allons... arrive!»8
Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.
«Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or; c'est un vrai chien de soldat.»
Et nous regardant tous, il ajouta:
«Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schlitte; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou.»1
Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.
Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux,2 je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
«Prenez garde de rouler!» nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.
Nous continuâmes à monter et à descendre jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte.3 Il nous avait entendus rire et causer de loin.
«Vous voilà! s'écria-t-il; personne ne s'est fait de mal?
--Non, père Schmitt.
--A la bonne heure.»4
Il remit sa schlitte sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.
«Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: «Une... deusse!»
L'oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé:
«Est-ce bien possible, Fritzel? Comment!... comment!...
--Oui! m'écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.»
L'oncle alors se mit à rire, et, regardant la femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller:
«Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?
--C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio? Combien de fois notre père et les deux aînés ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon coeur!»
Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par1 se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.
VIII
Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, la tête de Scipio entre les genoux.
Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre:
«De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit.»
Il paraît que l'oncle avait fini par s'assoupir, car, seulement2 au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre:
«Que voulez-vous,3 mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant.»
Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.
Le mauser s'approchait dans l'ombre.
«Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil?
L'oncle rentrait.
Je tournai la tête, et je vis que le mauser souriait, en plissant ses petits yeux, et qu'il tenait quelque chose sous le bras.
«Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.
--Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose.»
Il déposa sur la table un vieux livre.
«Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde.»
La porte s'ouvrit de nouveau. C'était notre ami Koffel qui venait nous voir.
«Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au Boeuf-Rouge[1] et au Cruchon-d'Or.1
--Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée?
--Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.»
Il entra, et souriant:
«La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.
--Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.
--Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?» demanda Koffel en se rapprochant du fourneau.
L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.
«Quelle victoire? fit le mauser.
--Hé! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c'est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-d'Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine déroute!»
A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.
«C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; j'ai tout entendu.
--Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.
--Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment1 qu'une bataille s'est livrée2 avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le village.»
Puis élevant la voix:
«Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez?»
Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence.
Madame Thérèse regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.
«Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards1 de confiance.
--C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?
--Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.
--Non... on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.»
Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; que les Français avaient tout abandonné; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick,2 envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.
Madame Thérèse ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter-- car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine--elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: «On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas.»
Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait: «Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;» elle se releva légèrement, et nous dit d'une voix très simple:
«Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,1 à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations2 qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins,3 jusqu'en Prusse. Mon père,--un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon;--mes frères,--de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage,--et moi derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite,4 après les défilés de l'Argonne5 et la bataille de Valmy6. Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes7 le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous.
«Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste.»
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.
Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»
Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:
«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.
--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.
--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
--Je tâcherai, monsieur le docteur.»
Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit:
«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»
Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.
IX
Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob. Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps1 pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.
L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.
«Tu pars, oncle? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.
--Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux; est-ce que tu veux m'accompagner?»
Mais voyant ces gros flocons tourbillonner et songeant qu'il ferait froid, je répondis:
«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»
Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.
«Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Eh bien, madame Thérèse, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau!»
Madame Thérèse regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.
«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.
--Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa schlitte;2 c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.
--Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services!
--Eh! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.
--Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»
Et levant les yeux avec expression:
«Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
--Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en riant.
--Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.
--Ah! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
--Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»
L'oncle ne put s'empêcher de sourire:
«Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous!»
Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:
«Je vais rester absent jusqu'au soir. Allons, madame Thérèse, au revoir et bon courage!
--Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel vous conduise.»
Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:
«Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux.»
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle1 du traîneau, et toucha son cheval Rappel du bout de son fouet, en me disant:
«Conduis-toi bien, Fritzel.»
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, Lisbeth me demanda:
«Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
--Non, je vais voir le petit Hans Aden.
--Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent.»
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier.
A l'auberge du Cruchon-d'Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi,1 cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:
«Mauser! mauser!»
Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant:
«C'est toi, Fritzel?
--Oui, je vais chez vous chercher du miel.
--Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure.»
Et se tournant vers la cuisine:
«Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.»
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.
Dans la salle on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick et M. Richter buvaient du gleiszeller1 au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient:
«A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
--Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme.»
Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait:
«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.»
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez,2 d'un air de vieille connaissance.
«Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien;3 tu me reconnais!»
Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur:
«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote!»
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel:
«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa schlitte.»
Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire:
«Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts,1 mais ça prouve plus de coeur tout de même.»
Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:
«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison2 et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage!
--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!
--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire!»
Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:
«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites.»
Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:
«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.
--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau!
--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser1 et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans?»
Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs disaient:
«A la bonne heure,2 voilà ce qui s'appelle parler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses.»
Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:
«Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource.1 Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde2 que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.»
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta:
«Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
--Et l'instruction! s'écria Richter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout?»
Alors Koffel, se retournant, dit d'un air calme:
«C'est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travail.1
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux: «Que serions-nous si l'on nous avait instruits? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres?»
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire: «Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison.»
Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max. Il était grand, sec et nerveux. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
En regardant du côté de M. Richter, je vis qu'il excitait son chien en dessous; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il s'écria:
«Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler.
--Étrangler mon chien! s'écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échine!»
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de pleurer; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas:
«Laissez faire, laissez faire... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique... l'autre n'est qu'une grosse bête qui n'a rien vu.»
Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours: «Attention! attention!»
Scipio ne bougeait pas; il se tenait le derrière1 dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très pointue.
Le grand roux s'avançait. Ils grondaient tous deux, jusqu'au moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse, et d'un coup de dent sec2 il lui faisait claquer la patte.3 C'est alors qu'il fallut entendre1 les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de2 la porte, et disait:
«Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute? Vous l'avez assez excitée; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra!»
Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait:
«Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons.»
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l'étonnement de son courage et de son bon sens naturel.
«Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive! Il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. Grédel, vous marquerez3 deux bouteilles sur l'ardoise.»
Je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d'arriver.
X
Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui me cria:
«Fritzel! Fritzel!»
Puis il demanda:
«Qu'est-ce que tu fais, cette après-midi?
--Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio.
--Écoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière les arbres du Postthâl.1
--Je veux bien,» lui répondis-je.
Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers midi.
Quelques instants après la vieille servante apporta la petite soupière pour Madame Thérèse et moi et nous dînâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église.
Enfin il traversa la place; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'oeil; j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte. En peu de temps nous posions nos attrapes entre les arbres.
Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper.
La nuit dehors devenait noire.
De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant:
«Écoutez!»
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
«Ce n'est rien, faisait Lisbeth: c'est la charrette de Hans Bockel qui passe» ou bien: «c'est la mère Dreyfus qui s'en va maintenant à la veillée chez les Brêmer.»
Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt, et se faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française, maintenant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.
Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon l'Histoire naturelle de M. de Buffon, chose qui ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.
Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dit:
«C'est M. le docteur.
--Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l'horloge; cette fois c'est lui.»
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je tirais la porte extérieure en criant:
«C'est toi, mon oncle?
--Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?
--Très bien, oncle, tout le monde se porte bien.
--Bon, bon!»
Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.
«Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule.»
Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit:
«Entrons maintenant.» Et nous entrâmes tous ensemble.
«Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas.»
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
«Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautern?
--Oui, j'ai poussé jusque-là... J'ai tout vu... je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim.»
Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d'un oeil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.
«Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant, c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné;1 le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.
--Ah! cela suffit, dit madame Thérèse, en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffit! Vous ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse.2 Réchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant.»