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Madame Sans-Gêne, Tome 2

TROISIÈME PARTIE[1] LA MARÉCHALE (continued 3)

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Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour cacher son trouble s’élança vers elle en murmurant:

—Que vous êtes bonne, madame!...

Neipperg alors dit à Henriot:

—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils, vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître votre qualité...

—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s’inclinant.

—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel, imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c’est fort bien! Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai même d’y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine... et vous étiez chef d’escadron dans l’armée française; je prends sur moi de vous maintenir dans votre grade; l’empereur d’Autriche, mon auguste souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu’il saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal Kalkreuth attend votre visite...

Henriot, horriblement pâle, n’avait pas bougé.

Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:

—Qu’avez-vous dit, monsieur?... je n’ai pas bien compris... je suis à présent ce que j’étais hier, ce que j’étais il y a quelques minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à l’Empereur... et si j’ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce déguisement, voyez, je l’arrache à présent et je redeviens commandant des hussards... rien autre!...

Et, dégrafant rapidement l’uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous sa veste de hussard français.

—Henriot!... ne faites pas de folie! s’écria Neipperg. Vous êtes mon fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade dans l’armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...

—Vous me proposez une lâcheté!

—Prenez garde à vos paroles! C’est votre père que vous apostrophez ainsi!

La comtesse de Neipperg s’était avancée, surprise par cette altercation.

—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s’interposant; je comprends les scrupules d’Henriot, ce sont ceux d’un soldat plein d’honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne peut pas ainsi, d’une heure à l’autre, changer de camp... laissez-lui la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le forcent à abjurer sa foi de soldat!...

—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession... Vous ne voudriez pas d’un fils qui fût un renégat et un traître!...

—Henriot, mon fils! n’emploie pas de ces mots si terribles!...

—Je suis Français, reprit le jeune hussard d’une voix forte, je resterai Français!...

—Malheureux! c’est la mort! dit Neipperg accablé.

—J’aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...

—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes entré dans cette ville sous le costume d’un officier neutre... je vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches, votre famille...

—Je n’ai pas d’autre mère que la France et ma famille c’est mon régiment! s’écria Henriot au comble de l’exaltation. J’ai commis une faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu’un espion... je demande à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l’on m’a trouvé au milieu des rangs ennemis, vêtu d’un uniforme d’emprunt, c’était comme espion et non comme déserteur!...

A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.

La maison trembla sous la furie de décharges d’artillerie toutes proches.

Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la mousqueterie...

Alors un grand silence se fit...

On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme une multitude en déroute...

Les coups de feu avaient cessé tout à fait.

De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés, solennels...

Puis un nouveau silence.

—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée d’émotion.

—Une tentative d’assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée, dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de servir l’Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu’on démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l’état de siège. Il en est temps encore, réfléchissez!

—J’ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.

Alors, courant à la fenêtre, il l’ouvrit toute grande et cria à pleins poumons, à l’effarement des habitants de Dantzig qui s’enfuyaient par les rues.

—Vive l’Empereur!

—Ah! l’infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg, pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.

Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à coup, au dehors:

—Vive l’Empereur! C’est nous, mon commandant, nous arrivons à temps, nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je connais le chemin...

Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit grenadiers d’Oudinot.

La Violette escalada la fenêtre en disant:

—C’est mon entrée particulière!

Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.

En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant repris son flegme diplomatique.

—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect aux vaincus!... Dantzig s’est rendue... nous n’avons pas le droit de toucher à un cheveu de ses défenseurs, c’est l’ordre du maréchal!... Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu’on a donné l’assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins d’ingénieurs. Enfin c’est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la ville reste à nous!... Vive l’Empereur!

La reddition de Dantzig, en effet, venait de s’accomplir.

Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d’infanterie, étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de plus en plus la place. S’ils réussissaient à déloger Lefebvre et à reculer les lignes d’investissement, les renforts devenaient presque inappréciables.

Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l’impossibilité désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.

Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et Lannes, dont l’heure fatale n’était pas encore venue, son uniforme couvert de terre et de débris sanglants.

Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l’Angleterre avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s’agissait surtout de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.

Une de ces corvettes, la Dauntless (l’Intrépide), voulut profiter d’une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un feu violent d’artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.

Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats de géants.

Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le grand coup décisif.

Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n’était pas sans appréhensions sur les suites de son équipée.

Les nouvelles qu’elle lui donna d’Henriot ne lui plurent qu’à demi.

Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l’avait dit à Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l’assaut immédiatement.

On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l’ordre de Lefebvre, quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le fossé dont le combat de la veille l’avait rendu maître.

Ces troupes d’élite conduites au pied du talus reçurent l’ordre d’attendre en silence le signal de s’élancer à l’assaut.

Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait, mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d’écraser les assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.

On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher le moyen de paralyser leur chute.

—Présent! dit une voix... moi, si l’on veut, j’irai!...

Et La Violette, s’avançant vers Lariboisière, qui conduisait les sapeurs, ajouta avec modestie:

—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi qui feraient l’affaire... si je me propose, c’est que je crois pouvoir arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se méfieront pas!...

Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la justesse de son observation et l’avantage de sa taille.

Le général serra la main de La Violette avec émotion:

—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes mains!...

On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées, s’approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient dans le fossé vide, sans blesser personne...

A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:

—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...

Et il s’élança le premier vers le talus.

Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d’hommes, une cohue furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant, escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...

Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était fait cette fois par les grenadiers d’Oudinot et les voltigeurs de Lannes.

Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter les Français victorieux...

Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était huit heures du soir.

Le feu aussitôt cessa, tandis qu’on attendait le maréchal Lefebvre pour traiter des conditions de la reddition.

Le maréchal consentit à une suspension d’armes, se réservant d’avertir Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.

Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi de quelques camarades, et parvint au consulat d’Autriche, au moment où le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau, poussait ce formidable cri de «Vive l’Empereur!» qui devait, selon lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.

XVI LE SECRET DE NAPOLÉON

La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.

Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d’en étudier en personne les défenses et d’en reconnaître les ressources.

Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers le camp de Dantzig.

Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l’Empereur s’était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter l’ordre et la marche en vue de l’entrée solennelle des troupes dans la ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la faveur d’un entretien particulier.

—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris... que diable! on la dit très attachée à son mari, c’est d’un excellent exemple, mais ce n’est pas une raison pour venir le surveiller jusqu’au camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de l’Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu des troupes...

L’Empereur s’arrêta, sourit, et se dit:

—Il est vrai que si j’avais écouté Joséphine, elle serait accourue ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être l’attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que Joséphine m’enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?... Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...

Catherine était peu à son aise en présence de l’Empereur. Il avait une si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille, pénétrait jusqu’au plus profond de l’âme.

Et puis il n’était pas toujours très galant, ni même très poli avec les femmes.

Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques, fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.

L’histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades, d’ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les cérémonies où il questionnait les dames invitées.

Quelques-unes de ces réponses eurent d’ailleurs une brutalité justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu hommasse et insupportable, qui avait rêvé d’atteler en flèche de son pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un jour, en minaudant comme une Agnès:

—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?

Et elle attendait le compliment forcé.

—Celle qui fait le plus d’enfants! répondit rudement Bonaparte, en tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.

Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu gracieuses qui s’échappaient des lèvres de l’Empereur agacé par les avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames de la cour désireuses d’attirer les regards du maître, et qui, comme la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l’écritoire, du refus de les déshonorer dont l’Empereur se montrait coupable.

Elle n’avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l’abord du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la mission dont elle s’était chargée.

Mais elle savait répondre! Elle n’avait pas, disait-elle souvent, sa langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu’elle l’avait connu petit officier d’artillerie sans le sou, l’éblouissant empereur, et les souvenirs de l’hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le linge à crédit, l’enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.

Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu’elle entra sous la tente impériale, où Rapp l’introduisit.

Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l’Empereur, attendant qu’il l’interrogeât.

Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à travers l’Europe.

Catherine, rassurée par le ton de l’Empereur, qui s’était empressé de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle fit part des inquiétudes de l’Impératrice; l’esprit toujours hanté des dangers que courait l’Empereur dans cette campagne lointaine, Sa Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier point de sa mission: d’une voix légèrement voilée, elle annonça la douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l’enfant d’Hortense.

Un sanglot court et brusque s’échappa de la poitrine de l’Empereur...

Il aimait cet enfant. Il s’y était attaché. Ce conquérant impitoyable, ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette faiblesse d’adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n’ayant conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d’un enfant et la carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les enfants des autres.

Que de fois on l’avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d’argent, les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là, il s’interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des instructions à quelque préfet des Bouches-de-l’Escaut ou des montagnes de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l’enfant sur son dos.

Il était alors l’oncle Bibiche. C’était ainsi que le petit Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant terrible.

Il avait projeté d’adopter le fils d’Hortense. Sans doute, il n’ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes insinuaient qu’il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors qu’elle était déjà grosse de ses œuvres. Le Moniteur avait annoncé, par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était accouchée d’un garçon le 18 vendémiaire», comme s’il s’était agi d’un héritier de l’Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.

Mais Napoléon n’était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions scandaleuses.

Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant d’Hortense, au fond il n’était pas très mécontent de savoir qu’on lui en attribuait la paternité.

L’armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la puissance à l’enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans ses veines.

Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se trouveraient ainsi satisfaites.

La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l’arbre généalogique qu’il s’efforçait de faire croître.

Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture de sphinx foudroyé.

Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de l’homme qui s’était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau du politique voyant s’effondrer une partie de son œuvre.

Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même, maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il demanda:

—Quelle autre nouvelle m’apportez-vous, madame la maréchale?

—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas seulement une messagère funèbre... j’ai aussi à vous faire part de la naissance d’un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous venez d’apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour, qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient d’être mère...

—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.

—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...

Napoléon s’était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux mains:

—Vous êtes bien certaine de ce que vous m’avancez là? demanda-t-il avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.

—Parfaitement sûre, sire... j’ai vu l’enfant... il vous ressemble! dit hardiment Catherine.

L’Empereur la regarda fixement, mais sans colère:

—Ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle la Sans-Gêne, vous! dit-il en avançant la main vers l’oreille de la maréchale, pour la tirer, comme il avait l’habitude de le faire avec ses grenadiers, ses officiers du palais, ses maréchaux même.

Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec fébrilité.

Catherine l’entendit qui grommelait:

—J’ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n’y a pas à en douter!... Ah! c’est un coup du sort!... voilà donc démenti ce bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner... qu’il m’était impossible d’avoir un héritier... que ma dynastie ne pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche, et Corvisart n’est qu’un imbécile!... c’est un âne comme tous les médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l’avenir m’appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m’apportez là... décidément votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera son entrée solennelle dans la ville qu’il m’a prise... tous les deux, je l’espère, vous serez contents de moi!...

Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en souriant:

—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...

—Sire, j’ai aussi celui de l’impératrice Joséphine, et je dois vous le confier! dit Catherine, s’arrêtant et manifestant son intention de ne pas accepter le congé de l’Empereur.

—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire connaître!... Voyons, qu’est-ce encore? Je parie qu’il s’agit de quelque dette nouvelle, d’une réclamation de fournisseur?... Joséphine est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages, ses folies, me déplaisent... avec l’argent qu’elle me dépense en frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence... Allons! puisque vous êtes l’ambassadrice de cette folle... dites-moi la somme?... Vite, combien?...

—Sire, il ne s’agit pas d’argent...

—Et de quoi donc, s’il vous plaît?

—L’Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire, avertie de la naissance de cet enfant...

—Ah! l’Impératrice sait...

—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et méchants à sa cour...

—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois de l’Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles désagréables envolées de son manteau.—Et qu’a dit l’Impératrice? reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses sentiments à l’égard de cet enfant?...

—L’Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir, de l’élever... et même de l’adopter, si Votre Majesté y consentait...

Avec sa rapidité d’impressions, et la surprenante vivacité de sa pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure qu’on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la mort inattendue du fils d’Hortense...

—Oui, je vois ce que l’on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph, Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais triompherait... oui, ce serait possible!... L’adoption de cet enfant pourrait me tenir lieu d’héritier... Mais que diraient les rois de l’Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille régnante?

Il s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit et son œil soupçonneux se fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit alors:

—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission de Votre Majesté, qui fera connaître à l’Impératrice, quand elle le jugera à propos, la résolution qu’elle aura arrêtée... Je vais retourner en France, toute heureuse d’avoir trouvé Votre Majesté en bonne santé et toujours victorieuse...

—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!

Et l’Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant que l’audience était terminée.

La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à l’Empereur, conséquence de la preuve qu’il avait de sa possibilité de donner à l’empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le blé dans le grain qu’on sème, germait dans les profondeurs de la pensée du nouveau Charlemagne.

XVII LA BELLE POLONAISE

Le divorce! ce grand événement de l’existence impériale, n’était encore qu’un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses perceptions d’un avenir possible, mais improbable, qu’on entrevoit dans les brumes de la rêverie, du désir, de l’éventualité.

A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de rompre son mariage avec Joséphine.

D’abord, lors de la crise du retour d’Egypte, quand Bonaparte avait été informé des fredaines de sa volage créole.

Puis à l’époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du départ pour la campagne d’Allemagne.

Fouché, l’un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché, sondé, tâté le terrain.

Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari, reprenait l’avantage.

Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête coiffée du madras, par l’escalier dérobé mettant en communication son appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s’opérait sur l’oreiller.

Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l’Europe était toujours vaincu.

Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien ascendant, l’asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et solidement, par les sens. Il l’avait, comme on dit familièrement, dans le sang.

Les infidélités qu’il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu’à l’époque où nous sommes arrivés.

On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon. La duchesse d’Abrantès, mademoiselle d’Avrillon, Constant, Bourienne, Fain, d’autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné le tableau complet des amours de Bonaparte et de l’Empereur. Tout dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté, fort intéressant et impartial, a résumé l’histoire anecdotique des maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n’eut pourtant d’influence véritable sur la décision de Napoléon.

On sait peu de chose sur ses liaisons d’officier: pauvre, laborieux, fier et pas avenant, il est peu probable qu’à Valence ou à Auxonne ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu’une partie de courte débauche, la passade d’une soirée.

On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari n’eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace protection accordée au jeune général d’artillerie. Au 13 Vendémiaire, Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l’Intérieur, et contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de la Convention.

Bonaparte se montra d’ailleurs reconnaissant envers Turreau d’abord, puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à l’armée d’Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie, abandonnée, misérable, il donna d’abondantes gratifications.

Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès est l’héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s’informa. C’était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu l’ordre de rejoindre l’armée d’Egypte. S’embarquer au premier quartier de la lune de miel, c’était pénible pour les deux amoureux. La petite modiste eut l’aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.

Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume d’homme, s’enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l’aperçut et s’en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d’abord les cadeaux du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d’embarquement. On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la France. Le général en chef l’avait distingué pour sa capacité, pour son intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son importante tâche, il reviendrait à Damiette.

L’officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement maladroit, il renversa une carafe d’eau: voilà la robe de la jeune femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l’emmène dans un appartement, sous le prétexte de lui permettre d’essuyer l’eau et de réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame les soins que réclamait l’aspersion, et elle revint la coiffure si en désordre, bien que la carafe n’eût pas inondé si haut, que les convives surent immédiatement à quoi s’en tenir.

Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais qu’il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours comme dans les comédies, Fourès, qu’on croyait bien loin, sur la route de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut brusquement, ainsi qu’un diable surgissant d’une trappe.

Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général Bonaparte, l’amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le mari de la maîtresse en titre en lui donnant d’ironiques conseils et des renseignements fort précis.

Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s’en prendre à son supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres. Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l’appela familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d’elle, lui permit de l’accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu’il se serait déclaré prêt à l’épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui un enfant.

Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d’impressionner Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l’avis de la naissance de l’enfant d’Eléonore de la Plaigne, qu’il était peut-être impuissant à engendrer.

Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord de l’América, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée de son second mari qu’elle avait consciencieusement trompé, Bellilote partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une fidélité à l’Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et d’autres ingrats chamarrés.

Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait nullement la peinture; en œuvres littéraires il n’aimait que la tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer le majeur du mineur, prêtant peu d’attention à la symphonie, il éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine. On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute l’Italie en donnant à cet eunuque musical l’ordre de la Couronne de Fer. Aussi la passion qu’il éprouva pour la Grassini, cantatrice célèbre, naquit-elle autant de l’audition que de la vue de cette belle personne. C’est à Milan que Bonaparte l’admira et la connut. Il la fit venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une petite maison de la rue Chantereine. Elle s’ennuyait. Un violoniste, Rode, s’offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d’archet de l’artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la suite, chaque fois qu’elle traversait Paris, en revenant de chanter à Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l’Empereur, conservant d’elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut l’ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.

Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les compagnes éphémères de l’Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de l’Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne lyrique; mademoiselle Bourgoins qu’il eut la cruauté de faire annoncer dans sa chambre, un soir qu’il travaillait avec son ministre Chaptal, dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire de l’Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son amant lui valut d’être exclue du Théâtre-Français, à l’instigation des gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui administraient la scène.

Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l’amour à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout bonheur que la main n’atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas s’étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de chambellans ou d’officiers de sa maison, de lectrices de l’Impératrice, qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant avait la clef.

Ces distractions physiques, l’Empereur les eut d’abord parce qu’il y éprouvait satisfaction, qu’il était vigoureux et bien portant,—il faut se rappeler qu’à l’époque du siège de Dantzig il n’a que trente-huit ans,—et ensuite parce qu’il redoutait une liaison, un attachement qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l’attention, de la volonté. Et puis il craignait l’influence que pourrait avoir une maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d’influence féminine dans son entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de la chambre du conseil.

Cette appréhension d’une favorite, d’une maîtresse régnante, comme les Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l’ancienne monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes aventurières comme madame de Vaudey.

Cette femme intrigante et coquette était la fille d’un militaire célèbre, Richaud d’Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut nommée dame du palais en 1804 et accompagna l’Impératrice aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été rejoindre Joséphine, qu’il la connut. Napoléon s’en dégoûta un jour qu’elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable. Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à l’Empereur; l’aide de camp de service qu’il envoya, avec l’argent sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d’Auteuil, présidant un joyeux souper et ne pensant pas du tout l’achever promptement chez Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses services au prince de Polignac, proposant d’attirer l’Empereur dans un guet-apens et de le faire assassiner.

Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle Lacoste, petite blondinette qui n’était pas admise au salon de l’Impératrice et se tenait dans l’antichambre, puis Félicité, fille d’un huissier de l’Empereur et qui avait pour fonction d’ouvrir la porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de Rémusat, qui n’avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial; mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck de Napoléon, vint brusquement l’avertir de la visite du souverain. Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d’avoir un enfant de l’Empereur, ou de faire croire qu’elle était grosse de lui. Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l’heure. La Restauration la récompensa des méchants propos qu’elle tint sur l’Empereur en nommant son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.

Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de l’empereur, celle qu’il a aimée profondément et qui lui est restée fidèle jusqu’à l’exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska, la belle Polonaise.

Pendant le siège de Dantzig, l’Empereur allant à Varsovie, reçut à un relais de poste les compliments et un bouquet d’une députation de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et charmante, avec de grands yeux bleus, candides.

Duroc la présenta pour qu’elle débitât son compliment. Elle demeura troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de l’Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l’espoir de la revoir à Varsovie.

Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l’épouse du comte Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf ans. Pour l’épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur d’un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme s’appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire, était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine l’âme d’une héroïne. L’amour de la patrie dominait son être. Elle donna sa main au vieux noble en souhaitant d’avoir un fils qui contribuât à délivrer la Pologne.

En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N’a-t-il pas infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.

Dès lors, dans son cœur, l’admiration pour l’Empereur a pris une telle place qu’à la première occasion un autre sentiment doit naître inévitablement.

Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt d’accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque. Ils avaient remarqué l’attention profonde avec laquelle, à un bal, l’Empereur l’avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions de l’Empereur durant un dîner auquel elle assistait n’ont pas échappé à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa vertu. L’amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout des auxiliaires. Son mari même l’engage vivement à se rendre aux invitations de l’Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle l’histoire d’Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus, délivra le peuple d’Israël accablé. On la presse, on l’entoure, on l’entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire de la patrie.

Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on obtient d’elle une entrevue avec l’Empereur. Elle s’y rend, comme au supplice. Duroc l’introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les yeux avec ses mains et s’affaisse, anéantie, dans un fauteuil.

Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia. Napoléon eut le tact et l’habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna chez elle, cette nuit-là, telle qu’elle était venue. Cette respectueuse attitude de l’Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc, dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de sa patrie à l’amoureux empereur qui ne proférait que des paroles passionnées.

On peut dire que Marie Walewska n’aimait point Napoléon quand elle devint sa maîtresse; mais depuis elle s’attacha fortement à lui; et quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu’à sa chute, il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l’île d’Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de son sexe et l’ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand soldat vaincu! L’une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut l’annonce que le misérable Hudson-Lowe s’empressa de lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le général comte d’Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.

La nouvelle de la naissance de l’enfant d’Eléonore, apportée par la maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l’Empereur vers la belle Polonaise.

Puisqu’il pouvait engendrer, puisqu’il n’y avait aucun obstacle physique de son côté, et que l’absence d’héritier de l’empire provenait uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska était susceptible, elle aussi, de devenir mère.

Pourquoi n’adopterait-il pas son enfant?

Et s’il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il pas dans les familles régnantes une princesse qu’il épouserait et qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par conséquent aucun souverain n’oserait par la suite contester les droits à l’hérédité de l’empire?

Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son esprit, subitement échauffé à l’idée d’un mariage qui lui ôterait sa tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l’enfant qu’il aurait d’une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la fiction de l’hérédité du principe monarchique. La certitude où il se trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son trône. L’amour qu’il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à rompre le lien qui depuis tant d’années l’attachait à Joséphine.

Pour la première fois, il songea qu’elle était vieille, et rapidement il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il pourrait rencontrer, dans les cours d’Europe, pour en faire une Impératrice.

Sa méditation fut interrompue par Rapp, l’avertissant que l’armée se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.

XVIII MONSIEUR LE DUC

Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.

Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l’épée du maréchal Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.

Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège mémorable.

Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig fournirent un détachement d’honneur et entrèrent, tambour battant, drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.

Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait cette troupe d’élite, la moitié avait péri dans les tranchées.

L’Empereur avait reconnu sa valeur, et l’ordre du jour suivant avait été lu, avant l’entrée dans la ville, à toute l’armée:

«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées aujourd’hui à midi.

»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les sapeurs se sont couverts de gloire.»

Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable de la place, la force numérique égale chez l’assiégé aux troupes assiégeantes, l’insuffisance de l’artillerie de siège, le climat rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la résistance.

La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.

L’effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce climat froid, fut pour l’armée un cordial énergique, un élixir de bonne santé et de joyeuse humeur.

Napoléon, deux jours après l’entrée de Lefebvre, vint visiter les tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.

Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre, Lannes et Mortier attendaient l’arrivée de l’Empereur, le grand maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée, enrichie de diamants.

Un officier l’accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel était posée une couronne d’or fermée.

Duroc tenant l’épée, et l’officier le coussin avec la couronne, se postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.

Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la couronne et l’épée.

Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:

—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à s’approcher.

Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea vers Napoléon.

Machinalement il avançait la main, pensant que l’Empereur allait, pour le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant tous une accolade fraternelle.

Mais Napoléon reprit:

—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le genou pour recevoir l’investiture!...

Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s’était retourné comme si l’Empereur se fût adressé à quelqu’un d’autre derrière lui, un fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n’y avait, parmi les Français, ni duc ni duché.

Duroc se pencha vers lui, murmurant:

—Agenouille-toi!...

Et il vit l’officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait sur la tête...

Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu près la haute et curieuse fortune dont il était l’objet, que lorsque Napoléon, prenant l’épée et lui frappant légèrement trois coups sur l’épaule, lui dit avec la gravité d’un pontife officiant:

—Au nom de l’Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette dignité!...

Puis d’une voix plus douce:

—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre Empereur!...

Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais, battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.

C’était un acte politique d’une importance énorme que cette élévation d’un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque ridicules.

Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l’aide d’une aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa cour les représentants de l’ancienne aristocratie. A présent, il voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles, illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et grâce aux dotations qu’il se proposait de leur accorder, se mêleraient, se confondraient avec les descendants des familles de la vieille France. Ainsi selon lui serait cimentée l’union des deux France et son œuvre dynastique serait parfaite.

Cette pensée de créer une noblesse d’empire s’ajoutait, dans son cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d’alliance avec une famille souveraine.

Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il siégerait, lui, l’Empereur.

Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande, Joseph l’Espagne, Jérôme la Westphalie.

A côté d’eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples, Eugène, vice-roi d’Italie.

Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier; des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu’il avait institués au camp de Boulogne.

Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l’ordre social reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le moule de l’ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière révolutionnaire.

C’est pour cette raison qu’ayant décidé de refaire une noblesse et de créer des ducs et des comtes d’Empire, son choix s’était d’abord arrêté sur Lefebvre.

La bravoure légendaire, les services militaires, la probité inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte. Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de son empire, cherchait à frapper l’esprit de son armée et à bien mettre en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.

C’était parce qu’il était fils de paysan, et qu’il l’avait connu sergent aux gardes-françaises que l’Empereur prit Lefebvre comme prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.

Le nouveau duc, qui d’ailleurs, avec l’épée et la couronne, recevait une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat n’étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans l’armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre, fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d’envie. Il stimula aussi l’héroïsme et le dévouement de ses compagnons d’armes. Chacun, en secret, pensait à s’illustrer davantage afin d’obtenir de l’Empereur une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au premier rang de la société impériale l’ancien sergent, le volontaire de 92, l’officier subalterne de l’armée de Sambre-et-Meuse.

Tout ému par l’embrassade de l’Empereur, un peu gêné par la couronne qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l’épée ducale qui venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à Duroc, qui le félicitait:

—Moi! je m’en f... de tout cet attirail-là... Mais c’est ma bonne femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça, Duroc!

Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l’état-major de Lannes un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le regardait avec un sourire moqueur.

Il alla droit à lui et l’apostropha ainsi:

—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois à moi-même, tandis que vous, c’est le hasard de la naissance qui vous a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous; moi, je suis un ancêtre!...

Et, tournant le dos à l’ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:

—Mon cher maréchal, quand donc l’Empereur donnera-t-il le signal de se mettre à table?

—Vous avez faim, Lefebvre?

—Non!... Mais plus vite l’Empereur nous fera dîner, plus vite nous serons libres... Et j’ai une furieuse envie d’être le premier à embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

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