de l'Académie Française (continued 2)
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Tout était tranquille dans la maison. Le tic-tac de l'horloge, toujours pareil, lent, égal et sec, accroissait le silence et la solitude. J'appliquais l'oreille à la porte, dans l'espoir d'entendre un gémissement, un mot, une injure, quelque chose qui fût un signe de vie et qui pût apaiser ma conscience; j'étais prêt à me laisser frapper dix, vingt, cent fois, de la main du colonel. Mais tout se taisait. Je me mettais à marcher au hasard dans la pièce; je m'asseyais, je me prenais la tête entre les mains; je me repentais d'être venu là.
Je m'écriais: «Maudite soit l'heure où j'ai accepté d'entrer à son service!» Et j'en voulais au prêtre de Nictheroy, au médecin, au vicaire, à tous ceux qui m'avaient obtenu cette place et à ceux qui m'avaient forcé à y rester si longtemps. Je me cramponnais à la complicité des autres.
Comme le silence finissait par m'épouvanter, j'ouvris une fenêtre, dans l'espoir d'entendre au moins le murmure du vent. Mais aucun vent ne soufflait. La nuit était tranquille. Les étoiles scintillaient avec l'indifférence de ceux qui tirent leur chapeau devant un enterrement qui passe et continuent à parler d'autre chose. Je restai là quelque temps, accoudé, plongeant mon regard dans la nuit, me contraignant à faire une récapitulation mentale de ma vie pour essayer d'échapper à la douleur présente. Je crois que ce fut seulement alors que je pensai clairement au châtiment. Je me vis déjà accusé et menacé d'une punition certaine. À partir de ce moment, la crainte compliqua le remords. Je sentis mes cheveux se dresser. Quelques minutes après, je vis trois ou quatre formes humaines qui m'épiaient de la terrasse, où elles semblaient se tenir en embuscade; je reculai; les formes s'évanouirent dans l'air: c'était une hallucination.
Avant qu'il fît jour, je pansai la contusion que j'avais reçue au visage. Alors seulement, je me hasardai à retourner dans l'autre chambre. Cela n'alla pas sans quelque hésitation; mais il le fallait, et j'entrai. Je ne m'approchai pas tout de suite du lit. Les jambes me tremblaient, le cœur me battait. Je songeai à fuir; mais c'eût été dévoiler le crime... Il importait au contraire, il était urgent même d'en faire disparaître les traces. Je me dirigeai vers le lit. Je vis le cadavre les yeux grands ouverts et la bouche béante, comme pour laisser échapper le reproche éternel des siècles: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» Je retrouvai sur le cou la marque de mes ongles; je boutonnai haut la chemise et je rejetai le drap jusque sur le menton. Ensuite, j'appelai un serviteur et je lui dis tout bas que le colonel était mort vers le matin; je l'envoyai avertir le vicaire et le médecin.
La première idée qui me vint fut de me retirer était malade; et, en réalité, quelques jours auparavant, j'avais reçu de mauvaises nouvelles de mon frère de Rio. Mais je réfléchis que mon départ immédiat pourrait éveiller quelques soupçons, et je pris le parti d'attendre. J'ensevelis moi-même le cadavre en me faisant aider par un nègre vieux et myope. Je ne quittais plus la chambre mortuaire. Je tremblais qu'on ne découvrît quelque chose d'anormal. Je voulais m'assurer qu'aucune méfiance ne se lisait sur le visage des autres; mais je n'osais regarder personne en face. Tout me donnait des impatiences: les allées et venues de ceux qui, à pas de loup, traversaient la chambre; leurs chuchotements; les cérémonies et les oraisons du vicaire... L'heure étant venue, je fermai la bière, mais d'une main tremblante, si tremblante que quelqu'un en fit la remarque tout haut et non sans quelque pitié:
—Ce pauvre Procope! malgré ce qu'il a enduré, il est fort ému.
Il me sembla que c'était de l'ironie. J'étais anxieux de voir tout finir. Nous sortîmes. Arrivé dans la rue, le passage de la demi-obscurité à la grande lumière me saisit et me fit chanceler. Je commençai à craindre alors qu'il ne me fût plus possible de cacher plus longtemps le crime. Je gardai les yeux obstinément fixés sur le sol et je me mis en marche. Quand tout fut fini, je respirai. J'étais en paix avec les hommes. Je ne l'étais cependant point avec ma conscience, et les premières nuits, je les passai naturellement dans l'inquiétude et dans l'affliction. Faut-il vous dire que je m'empressai de retourner à Rio de Janeiro, et que j'y vécus dans la terreur et dans l'abattement, quoique éloigné du lieu du crime? Je ne riais point; je parlais à peine; je mangeais peu; j'avais des hallucinations, des cauchemars...
—Laissez donc là celui qui est mort,—me disait-on—il n'est pas raisonnable de montrer tant de mélancolie.
Et je me félicitais de l'illusion, faisant de grands éloges du mort, l'appelant bonne créature, impertinent, à la vérité, mais doté d'un cœur d'or. Et tout en parlant de la sorte, je tâchais de me convaincre moi-même, au moins pour quelques instants. Un autre phénomène intéressant se produisit en moi,—je vous le rapporte parce que vous en tirerez peut-être quelque déduction utile,—c'est que, n'étant guère pieux, je fis dire une messe pour le repos éternel du colonel, en l'église du Saint-Sacrement. Je n'envoyai aucune invitation, je n'en soufflai mot à personne; je m'y rendis seul. Je restai agenouillé durant tout l'office et fis force signes de croix. Je doublai la gratification du prêtre et je distribuai des aumônes à la porte, le tout à l'intention du défunt.
Je ne voulais tromper personne. La preuve en est que j'agissais ainsi à l'insu de tous. Pour compléter ce détail, j'ajouterai que je ne faisais jamais allusion au colonel sans répéter avec un soupir: «Que Dieu ait son âme!» Et je racontais à son sujet quelques anecdotes joyeuses, quelques impertinences amusantes...
Peu de jours après mon arrivée à Rio, je reçus une lettre du vicaire. Il m'annonçait qu'on avait ouvert le testament du colonel et que j'y étais désigné comme son légataire universel. Imaginez ma stupéfaction! Il me semblait avoir mal lu; j'allai trouver mon frère, j'allai trouver mes amis: tous lurent la même chose. Aucun doute n'était possible, j'étais bien l'héritier du colonel. J'en vins à supposer que c'était un piège qu'on me tendait; mais je réfléchis en même temps qu'il y avait d'autres moyens de m'arrêter, si le crime était découvert. De plus, je connaissais la probité du vicaire, j'étais sûr qu'il ne se prêterait point à semblable manœuvre. Je relus la lettre cinq fois, dix fois, cent fois; je n'en revenais pas.
—Combien possédait-il? me demandait mon frère.
—Je l'ignore, mais je crois qu'il était très riche.
—Réellement, il a prouvé qu'il était ton ami.
—Assurément, il l'était.
Ainsi, par une étrange ironie du sort, c'est à moi que revenaient tous ses biens. Je songeai d'abord à refuser l'héritage. Il me semblait odieux de recevoir un sou de ce legs; n'était-ce pas toucher la prime d'un assassinat? Cette pensée m'obséda pendant trois jours; mais je me heurtais de plus en plus à cette considération: que mon refus ne manquerait pas d'éveiller quelques soupçons. Enfin, je m'avisai d'un moyen terme: j'accepterais l'héritage et je le distribuerais par petites sommes, en cachette.
Ce n'était pas seulement scrupule de ma part, c'était aussi le désir de racheter mon crime par un acte de vertu; et n'était-ce pas l'unique moyen de recouvrer ma tranquillité?
Je fis rapidement mes préparatifs et je partis. À mesure que j'approchais de la petite ville, le triste événement me revenait obstinément à la mémoire. Je trouvais des aspects tragiques à tout ce que je revoyais. À chaque détour de la route, il me semblait voir surgir l'ombre du colonel. Et malgré moi, j'évoquais dans mon imagination ses cris, ses gestes, ses regards, toute l'horrible nuit du crime...
Crime ou lutte?... Réellement, ce fut plutôt une lutte; j'avais été attaqué, je m'étais défendu; et en me défendant... Ce fut une lutte malheureuse, une vraie fatalité. Cette Idée se fixa dans mon esprit. Et je passais en revue toutes les offenses reçues; je tenais compte des coups, des injures... Ce n'était pas la faute du colonel, je le savais bien, c'était la maladie qui le rendait acariâtre et même méchant. Mais je pardonnais tout, tout!... Le pire, c'était la fatalité de cette nuit... Je considérai aussi que le colonel ne pouvait plus vivre longtemps. Ses jours étaient comptés; lui-même ne le sentait-il pas? ne répétait-il pas à tout instant: «Combien de temps vivrai-je encore? Deux semaines, ou une, peut-être moins?»
Ce n'était déjà plus la vie, c'était une agonie lente, si l'on peut appeler ainsi le martyre continuel de ce pauvre homme. Et qui sait, qui pourrait dire si la lutte et la mort ne furent pas une simple coïncidence? Cela se pouvait après tout, c'était même le plus probable; à bien peser les choses, il n'en pouvait être autrement. À la longue, cette idée se fixa aussi dans mon esprit.
En arrivant dans la petite ville, mon cœur se serra, je voulus repartir; mais je dominai mon émotion et j'avançai. On me combla de félicitations. Le vicaire me communiqua les dispositions du testament, m'énuméra les legs pieux, et, tout en discourant, loua la mansuétude chrétienne et le zèle dont j'avais fait preuve en soignant le défunt, lequel, malgré ses rigueurs et sa dureté avait su me témoigner de la reconnaissance.
—Sans doute,—disais-je—en regardant de côté et d'autre.
J'étais abasourdi. Tout le monde approuvait ma conduite, toute de patience et de dévouement. C'était un concert d'éloges. Les premières formalités de l'inventaire me retinrent quelque temps; je fis choix d'un avoué; les choses suivirent tranquillement leur cours. Pendant plusieurs semaines, on parla beaucoup du colonel. On venait me raconter des traits de sa vie, mais sans observer la modération du prêtre. Je défendais sa mémoire, je rappelais quelques-unes de ses qualités, de ses vertus; n'était-il pas austère?...
—Austère!—interrompait-on—allons donc! Il est mort, c'est fini maintenant; mais c'était un vrai démon.
Et l'on me rapportait des faits, on me citait des actions perverses dont quelques-unes même étaient extraordinaires.
Faut-il vous l'avouer? Au début, j'écoutais tous ces propos avec curiosité; ensuite, un plaisir singulier me pénétra le cœur, un plaisir auquel, sincèrement, je cherchais à échapper. Et je continuais de défendre le colonel; je l'expliquais; j'attribuais beaucoup de ses fautes aux rivalités locales; j'admettais, oui, j'admettais qu'il était un peu dur, un peu violent...
—Un peu! Mais c'était un serpent en fureur! s'exclamait le barbier.
Et tous, le receveur, le pharmacien, le greffier, tous étaient du même avis. Et ils se mettaient à conter d'autres anecdotes. Toute la vie du défunt y passait. Les vieillards se plaisaient surtout à rappeler ses cruautés de jeunesse. Tout le monde le haïssait. Et le plaisir intime, muet, insidieux, grandissait en moi, sorte de ténia moral dont j'avais beau arracher les anneaux, qui se reformait aussitôt et s'accrochait toujours plus profondément.
Les formalités de l'inventaire me donnaient quelque distraction; d'autre part, l'opinion était si unanimement défavorable au colonel que peu à peu la localité ne m'apparaissait plus sous l'aspect ténébreux que je lui avais trouvé au début. Enfin, j'entrai en possession de l'héritage et je le convertis en titres et en argent. Plusieurs mois s'étaient écoulés, et l'idée de le distribuer en aumônes et en dons pieux ne s'imposait plus à mon esprit comme la première fois; il me semblait même que c'eût été de l'affectation. Je limitai mon plan primitif: je distribuai quelques menues sommes aux pauvres; je fis don à l'église de quelques ornements neufs; je donnai quelques milliers de francs à l'Hôpital de la Miséricorde; et je n'oubliai point de faire ériger un monument sur la tombe du colonel, un monument très simple, tout en marbre, œuvre d'un sculpteur napolitain qui était venu s'établir ici à cette époque, et qui, depuis, s'en est allé mourir au Paraguay.
Les années ont continué de passer. Ma mémoire est devenue vague et défaillante. Je pense parfois au colonel, mais sans ressentir les terreurs des premiers jours. Tous les médecins à qui j'ai fait le récit de ses maladies se sont montrés d'accord sur l'inévitable fin qui lui était réservée; plusieurs se sont étonnés même qu'il ait résisté si longtemps. Il se peut que j'aie involontairement exagéré la description que je leur ai faite de ses diverses affections; mais la vérité est qu'il devait mourir, même si cette fatalité ne s'était pas produite...
Adieu, mon cher monsieur. Si vous jugez que ces notes ne sont pas dépourvues de valeur, récompensez-m'en aussi par un tombeau de marbre, et mettez-y comme épitaphe cette variante que je fais ici au divin sermon sur la montagne:
«Bien heureux ceux qui possèdent, parce qu'ils seront consolés».
CERCLE VICIEUX
Se balançant dans l'air, une luciole ne cessait de gémir:—«Que je voudrais être la blonde étoile qui scintille là-haut dans l'éternel azur!»
Et l'étoile, toisant la lune, songeait avec jalousie:—«Que je voudrais ressembler à l'astre dont la transparente lumière bleue baigne mollement le contour de la colonne grecque ou de la fenêtre gothique, et que la femme belle et aimée contemple en soupirant!»
Et la lune, lorgnant le soleil, se disait avec amertume:—«Que je suis malheureuse! Que je voudrais posséder cette immense, cette immortelle clarté en laquelle toute lumière se résume!» Mais le soleil, inclinant sa couronne resplendissante, soupirait à son tour:—«Elle me pèse, cette brillante auréole divine.... Elle m'ennuie, cette immense voûte étoilée.... Hélas! que ne suis-je né simple luciole?»
ENFANT ET JEUNE FILLE
La voici parvenue à cet âge vague et inquiet... C'est le jour clair qu'on devine au fond de l'aube indécise; c'est le bouton entr'ouvert, la rose prête à s'épanouir. Ce n'est pas encore la femme et ce n'est déjà plus l'enfant.
Tantôt elle est très calme et très sage; tantôt elle fait l'évaporée; elle allie, dans un même geste, la folie et la pudeur; elle a tantôt un air d'enfant et tantôt des attitudes de jeune fille; elle étudie le catéchisme et lit des vers d'amour.
Parfois, en valsant, son cœur palpite à se briser, peut-être de fatigue, peut-être d'émotion. Quand ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrent et s'agitent, on ne sait si c'est pour demander un baiser ou pour dire une prière.
D'autres fois encore, en embrassant sa poupée, elle jette un coup d'œil furtif à son cousin... qui sourit. Et quand elle se met à courir, il semble que la brise énamourée, secouant sa chevelure, lui prête des ailes d'ange ou des grâces de houri.
Quand elle traverse le salon, il lui arrive souvent de s'arrêter devant le miroir; et il n'est pas rare qu'en se couchant elle se mette à feuilleter quelque roman dont l'héroïne conjugue l'éternel verbe aimer.
Dans la chambre où elle dort la nuit et se repose le jour, elle a placé le lit de sa poupée au pied de la toilette. Et quand elle rêve, il lui arrive souvent de redire tout haut ses leçons de collège et... le nom d'un jeune docteur.
Elle se réjouit aux cadences de l'orchestre, et quand elle fait son entrée dans le bal, elle prend des manières de demoiselle. Les visites chez la modiste lui font oublier l'ennui des heures passées auprès de sa maîtresse; elle a du respect pour l'une, mais elle adore l'autre.
Des ennuis de la vie, le plus triste et le plus rude pour elle, c'est l'étude, excepté toutefois la leçon de syntaxe où elle récite le verbe «To love» ... non sans sourire au professeur d'anglais.
Que de fois cependant, fixant son regard dans l'espace, elle semble suivre une vision éthérée; que de fois, ramenant son bras frêle sur sa poitrine, elle comprime les pulsations de son cœur agité.
Ah! insensé celui qui dans un moment d'hallucination irait se jeter à ses pieds et lui faire l'aveu d'une espérance vaine; comme elle se moquerait de ces tristes amours, comme elle rirait de l'aventure et s'empresserait d'aller la conter à maman!
C'est que cette créature adorable, divine, ne se peut expliquer et ne se peut comprendre. Quand on y cherche la femme, on y trouve l'enfant, et quand on veut y voir l'enfant, on y découvre la femme!
APPENDICE
Machado de Assis synthétise complètement et admirablement notre degré de culture mentale. Il est le chef supérieur et incontesté de notre littérature.... Nul n'a affirmé comme lui, dans le domaine littéraire, et son individualité et notre nationalité... Il a décrit son monde, son époque, son propre milieu. Son champ d'activité a été la société dans laquelle nous vivons... Quoique d'un caractère calme, peu expansif, timide même, il a exercé une influence considérable et intense sur les classes cultivées de la société. En effet, il suffit de parcourir son œuvre pour se convaincre qu'aucun phénomène social ne s'est produit sans qu'il y ait pris part directement ou indirectement, par la chronique quotidienne ou par le roman, par la propagande ébauchée en ses personnages ou par une critique pleine d'ironie et dont il avait le secret. Il avait un style à lui, un style particulier, vraiment unique dans notre langue et introuvable en aucune autre. Je pourrais dire même qu'il possédait ou qu'il avait créé une langue nouvelle, tant ses expressions étaient neuves et profondément originales.
... Il était philosophe, commentateur, critique et analyste,—analyste des choses et des hommes, des âmes et des mœurs, des individus et du milieu, des grandes passions et des petits vices. Il n'avait pas le sarcasme dissolvant; mais il professait un doux et bienveillant scepticisme. C'était un annotateur. Il savait commenter les situations, les coutumes et les idées, applaudir ou protester avec bonté, souligner d'un sourire ce qui était risible...
... Cet esprit lucide a disparu. Je lui rends ici un témoignage personnel d'estime, de vénération et de respect... Je n'étais qu'un adolescent lorsque je l'ai connu, et, déjà alors, j'éprouvais pour lui cette admiration profonde que lui-même avouait avoir ressentie pour Alencar.... Cet hommage, je ne suis pas seul à le rendre; je parle au nom de tous ceux qui, en ce pays, ont quelque culture; au nom de tous ceux qui estiment et aiment vraiment l'art.
C'est pourquoi je demande à la Chambre de lui rendre les honneurs suprêmes. Je le demande non pour lui, mais pour le pays. Je sais, par ses personnages, ce qu'il pensait lui-même de ces manifestations posthumes, ce qu'il pensait de la mort et de ce qui reste après nous.... «Il eut,—fait-il dire à l'un de ses héros,—il eut la mort lente, la mort d'un vin filtré qui sort impur d'un flacon pour entrer purifié dans un autre: la lie irait au cimetière». Et ce n'est pas la peine de chercher à savoir de quel cimetière il s'agit.
Dans une page de ses mémoires, il nous parle aussi d'un personnage en habit de soie noire, portant culotte, bas de soie et souliers à boucle. C'était le portier du Vieux Sénat, qui s'en allait le long d'un interminable corridor obscur et disparaissait dans un cimetière—qu'il ne valait pas la peine de mentionner, parce que «tous les cimetières se ressemblent».
Tâchons, messieurs, de démentir cette assertion en ce qui le concerne! Que le champ de repos où l'on déposera la dépouille mortelle de Machado de Assis ne ressemble à aucun autre: que la pensée brésilienne s'oriente vers celui-là pour rendre l'hommage de sa vénération à la plus haute expression qu'elle a possédée en cet écrivain de génie. Que le Brésil atteste, par ce solennel hommage rendu à sa propre gloire, son orgueil de constituer un milieu capable de donner le jour à des hommes vraiment supérieurs, tels que Machado de Assis!...
Alcindo Guanabara.
(Discours prononcé à la Chambre des Députés.)
Comment évoquer ici, comme je le voudrais, le côté moral de son caractère? Machado de Assis a donné de constants témoignages de la richesse de son inspiration dans le lyrisme, de sa maestria dans le style, de sa sagacité en psychologie, de sa grâce dans l'invention, de sa bonhomie dans l'humour, de son nationalisme dans l'originalité, de sa franchise, de son tact et de son goût littéraire. Ses écrits constituent une galerie de chefs-d'œuvre; ils attestent surtout notre culture, l'indépendance et la vitalité des énergies civilisatrices de notre race... Mais à cette heure où il entre dans le mystère, où il entre en contact presque direct, presque sensible avec l'inconnue du problème suprême,—problème que nos interrogations pleines d'anxiété renouvellent à chaque disparition de l'un d'entre nous dans le torrent des générations,—ce n'est pas l'occasion d'entonner des cantiques d'enthousiasme ni des hymnes à la victoire dans les luttes du talent. D'ailleurs, les commémorations ne lui manqueront point: son souvenir grandira avec les années, à mesure que sa traînée de lumière rayonnera dans l'avenir, toujours plus loin de son foyer.
Ce qui s'éteindrait peut-être, si nous ne nous empressions de le recueillir dans la mémoire des vivants, c'est le souffle de sa vie morale.. Quand, avec son dernier soupir, ce souffle s'est exhalé pour la dernière fois, ses amis ont contracté l'obligation de retenir ce souffle,—comme on retiendrait dans une aspiration intense l'arome d'une fleur dont l'espèce serait perdue,—afin de le transmettre à nos descendants et d'en imprégner l'impérissable tradition...
Ruy Barbosa.
(Discours prononcé au nom de l'Académie Brésilienne.)
Au bord de la route, une toile d'araignée emprisonnant des perles de rosée qu'irise la lumière matinale est certainement une belle chose, encore qu'elle soit presque vulgaire pour des yeux qui ne savent pas la voir. Qui, cependant, se jugerait capable de doubler cette beauté? Pour cela, il faudrait d'abord l'araignée; ensuite, il faudrait la rosée, larmes que la nuit recueille de toutes les souffrances ignorées; enfin, une collaboration indispensable aussi serait celle du soleil, ce grand centre de vie, qui, à chaque palpitation, émet des ondes de lumière et de chaleur qui sont l'âme des choses créées.
Celui qui chercherait, dans son œuvre, les traits profonds d'une eau-forte de Rembrandt avec ses prodiges de clair-obscur, ferait fausse route. Qu'il quitte la forêt ombreuse et revienne vers la lisière, et là, à la clarté douce et diffuse d'un beau soir d'automne, qu'il lise en repos le Mémorial de Ayres, comme qui contemplerait une de ces gravures fermes, nettes mais légères dont Botticelli a illustré la Divine Comédie. Alors, pour celui qui a des yeux pour voir et pour admirer, le phénomène s'accomplira.
Pour celui, toutefois, qui pendant plus d'un demi-siècle a accompagné l'œuvre de Machado de Assis,... le Mémorial de Ayres contient quelque chose de plus encore. Dès le début, on y découvre un parfum de tristesse. À mesure qu'on avance dans la lecture, on voit se détacher de ses pages les papillons bleus du regret. Enfin, sous la palpitation de grandes ailes blanches, on perçoit un appel venu de très loin, auquel l'auteur répond du fond de lui-même par la chanson du roi troubadour; et, discret comme Ayres, pour ne pas troubler le colloque de deux cœurs très aimants, il se retire sans bruit, sur la pointe des pieds, parce que celle qui l'appelle, c'est la Muse familière et consolatrice, l'Espérance...
Salvador de Mendonça.
(Jornal do Commercio. Septembre 1908.)
La nuit où mourut Machado de Assis, celui qui aurait franchi le seuil de la villa du poète, à Laranjeiras, n'aurait pu soupçonner que le dénouement fatal était si proche. Dans la salle à manger, un groupe de dames relisaient d'anciens vers encore inédits... Dans le salon, quelques disciples s'entretenaient à voix basse...
Le silence était presque complet dans cette demeure où le profond regret glorifiait une existence prête à s'en aller...
À un certain moment, on entendit frapper timidement à la porte d'entrée. On ouvrit. Un visiteur apparut: c'était un jeune homme de seize à dix-huit ans à peine. On lui demanda qui il était. Il répondit qu'il jugeait inutile de se nommer, car il ne connaissait le maître de la maison que par la lecture de ses livres qu'il adorait. Il avait appris par les journaux du soir que Machado de Assis était dangereusement malade, et il avait eu la pensée de le visiter... Il s'excusait de sa hardiesse. S'il ne lui était pas donné de voir le malade, il suppliait qu'on lui donnât au moins des nouvelles de son état.
Et le jeune homme anonyme—venu de la nuit—fut conduit à la chambre du poète... Il s'agenouilla en silence, puis, s'étant approché, il prit la main du maître, y déposa un baiser et étreignit sa poitrine moribonde dans un beau geste de tendresse filiale. Il se releva et, sans proférer une parole, il sortit.
En le reconduisant, M. José Verissimo lui demanda son nom. Le jeune homme se fit enfin connaître. Mais il doit rester anonyme.
Quelle que soit la destinée de cet adolescent, il ne s'élèvera jamais davantage dans la vie... Pendant un moment, son cœur a battu seul pour l'âme d'une nation. Pendant la minute où il a étreint Machado de Assis mourant, il a été le plus grand de son pays.
Euclydes da Cunha.
(Renascença. Septembre 1908.)
Toute vulgarité dans la vie ou dans l'art répugnait à sa nature qu'on peut, sans exagération, appeler aristocratique. Il avait en horreur tout excès, toute exubérance, toute emphase... Les fautes contre le bon goût le chagrinaient réellement. Volontiers il répétait cette pensée, qui est de Mérimée je crois: «Le mauvais goût mène au crime»... Sans se vanter de quoi que ce fût, et sans se proclamer esthète,—qualificatif qu'il détestait d'ailleurs, comme tous les qualificatifs en général, se formant même une piètre idée de ceux qui se l'attribuent,—il fut vraiment un esthète. Il voyait et considérait toutes choses sous l'aspect de la beauté, qui, pour lui, était aussi l'élégance et le bon goût. Il aimait tout ce qui était littérature ou portait le cachet littéraire. Il était vraiment avide d'histoires, d'anecdotes, de faits révélant quelque intérêt psychologique, littéraire ou esthétique. Son imagination de poète se plaisait à les idéaliser, à les amplifier, à en extraire une sensation ou la philosophie que ces faits pouvaient contenir. Quoiqu'il n'éprouvât que répugnance pour les choses sordides où les autres se complaisent trop facilement, et bien que sa délicatesse native s'en scandalisât, il les tolérait néanmoins, s'il y trouvait de l'esprit et quelque style...
Son horreur pour la banalité et l'emphase s'ajoutait à sa timidité naturelle, à sa défiance de lui-même, lui donnant ainsi une distinction de plus, celle—très rare—de n'être ni un orateur ni un beau parleur. Quant aux deux ou trois petits discours qu'il prononça dans sa vie, ils furent plutôt lus, et d'une voix si faible que personne ne les entendit; mais ils n'en portent pas moins le cachet de sa prose incomparable....
José Verissimo.
(Jornal do Commercio. 29 Octobre 1908.)
L'émotion ni la sympathie pour la souffrance humaine ne lui ont fait défaut, car il a exposé avec la simplicité d'un narrateur véridique quelques-uns de ces cas grotesquement douloureux que l'existence nous offre à chaque pas; car il a mis en relief avec un savant humour les déceptions nées de l'imbécillité ou de la jactance et, avec un sarcasme vainqueur, les humiliantes déroutes des méchants et des imposteurs privés du fruit de leurs plans ténébreux. Jamais, cependant, en aucune de ses pages, il n'a refusé le pieux tribut de sa commisération à une infortune digne de respect; jamais il n'a aggravé d'un mot léger ou railleur l'affliction d'une créature faible, injustement opprimée. Certes, l'âme d'un écrivain n'est jamais tout entière dans ses livres, et l'aphorisme qui consiste à dire que «le style c'est l'homme» est très faux dans l'interprétation étroite qu'on lui attribue d'ordinaire. Mais, sans sortir de l'œuvre de Machado de Assis, en la lisant sans préjugés et sans intention de se subordonner à un jugement systématique, il apparaît nettement et à l'évidence, que si la part des «choses vaines et grossières» lui semblait vraiment excessive dans l'existence commune, dans notre labeur de chaque jour, personne ne sentait mieux que lui au-dessus de cette atmosphère,—déjà pesante et impure pour un simple homme de bien et souvent irrespirable pour un homme supérieur,—le libre azur d'une autre atmosphère plus saine, plus sereine, plus lumineuse. Et c'est vers celle-là que tendait son effort, c'est dans celle-là qu'il se réfugiait et que, autant qu'il lui était possible, il prétendait vivre.
Carlos Magalhães de Azevedo.
(Jornal do Commercio. Octobre 1908).
TABLE DES MATIÈRES
AU LECTEUR LE GÉNIE LATIN, par Anatole France MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE, par M. de Oliveira Lima MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE, par Victor Orban L'INFIRMIER, conte, traduction de Victor Orban CERCLE VICIEUX, sonnet, traduction de Victor Orban ENFANT ET JEUNE FILLE, traduction de Victor Orban APPENDICE Extrait du discours de M. Alcindo Guanabara Extrait du discours de M. Ruy Barbosa Extrait de l'article de M. Salvador Mendonça Extrait de l'article de M. Euclydes da Cunha Extrait de l'article de M. José Verissimo Extrait de l'article de M. Magalhães de Azevedo