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Ma confession

COMTE LÉON TOLSTOI

Zoria translation

MA CONFESSION

TRADUIT DU RUSSE

PAR

ZORIA

PARIS

NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR

18, RUE DROUOT, 18

1887

Table

PRÉFACE

La vive admiration que l'on manifeste à Paris pour les ouvrages de Tolstoï, la sympathie avec laquelle on accueille chaque nouveau volume de ses œuvres, et l'intérêt qu'on porte à son individualité, m'ont donné l'idée de traduire ce petit volume intitulé Ma Confession.

Ce livre n'a jamais été publié en Russie. Confession trop franche pour être tolérée dans un pays où la pensée même est sévèrement contrôlée, il n'a circulé dès l'année 1882 qu'en nombreux manuscrits parmi la société intelligente de toute la Russie. Ensuite, à Genève, il a eu deux éditions, dont la dernière date de 1886.

Je regrette de ne l'avoir pas traduit plus tôt; il aurait dû précéder Que faire?, Ma Religion, et leur servir d'introduction, puisque c'est justement le récit de l'évolution par laquelle Tolstoï a été amené à ses dernières idées. Or, pour tous ceux qui s'intéressent à notre illustre écrivain, cette évolution doit présenter un vif intérêt. Le psychologue, le moraliste, le médecin même y trouveront des matériaux pour leurs observations et leurs recherches, car, envisagée sous tous ces points de vue, la confession d'un grand écrivain, faite avec une entière franchise, ne peut pas être stérile.

Y lira-t-on l'explication de l'état où se trouve actuellement Tolstoï? Pourra-t-on en tirer une explication pour les idées bizarres qui se sont emparées de lui dans ces dernières années?

Je l'espère, et j'espère surtout qu'on pourra annoncer une réaction dans son esprit et une guérison complète, si c'est une maladie.

Qu'on me comprenne bien; je suis loin de classer Tolstoï parmi les aliénés. Admiratrice passionnée de mon cher compatriote, j'aurais éprouvé trop de peine à en parler, si jamais je l'avais pensé. Mais si j'ose exprimer mon humble opinion, je le crois fatigué moralement, comme du reste il le dit lui-même: «Je tombai malade, plutôt moralement que physiquement, etc.[1]», ou: «Il arriva ce qui se produit quand une maladie intérieure est sur le point de se déclarer, etc.[2].»

Or, on ne saurait expliquer autrement ce manque de logique dans ses raisonnements qu'on remarque après une critique sérieuse et suivie. Je dis une critique suivie, car Tolstoï possède au plus haut point ce don de captiver le lecteur dès le premier abord et de le rendre esclave souvent contre sa propre volonté, tant le choix des exemples est heureux, le style irrésistible et la sincérité de l'auteur convaincante.

Hélas! c'est une triste influence que celle-ci en Russie!... Son pessimisme ne pousse pas à l'action, il ne tend pas à élever les malheureux jusqu'à nous, il veut que nous nous abaissions jusqu'à eux....

Mais comme le disait M. Sarcey dans sa conférence sur Que faire? [3], les idées ne sont pas dangereuses en France. Effectivement, à part le charme du style bien affaibli par une traduction, le caractère français, l'état politique de la nation et bien d'autres raisons l'empêchent de tomber sous l'influence des dernières idées de Tolstoï qu'il regardera plutôt comme une simple curiosité.

ZORIA.

MA CONFESSION

I

J'ai été baptisé et élevé selon les principes de l'Église chrétienne orthodoxe. On me les enseigna dès mon enfance, pendant toute mon adolescence et ma jeunesse. Mais, à dix-huit ans, après une seconde année d'Université, je ne croyais déjà plus à rien de ce qu'on m'avait appris.

Certains souvenirs me donnent même à penser que jamais je n'ai cru sérieusement et que ce que je prenais pour la foi n'était que confiance en ce que professaient les grands.

Cette confiance elle-même était très chancelante.

Je me rappelle que, lorsque j'avais onze ans à peu près, nous eûmes, un dimanche, la visite de Volodinka[1] M., un élève du gymnase mort depuis, qui nous annonça comme une grande nouvelle une toute récente découverte faite au gymnase. Cette découverte consistait en ce que Dieu n'existait pas et que tout ce qu'on nous enseignait n'était que vaine invention.

C'était en 1838.

Je me rappelle combien mes frères aînés s'intéressèrent à cette nouveauté, en m'engageant à me joindre à eux. Nous nous animâmes tous extrêmement et reçûmes cette nouvelle comme quelque chose de très amusant et de tout à fait possible.

Je me rappelle encore que, pendant son séjour à l'Université, mon frère aîné, Dimitri, s'adonna tout à coup à la religion avec la passion qui lui était propre. Lorsqu'il commença à assister à tous les services, à jeûner, amener une vie pure et morale, nous tous, les plus âgés même, nous nous moquâmes de lui en le gratifiant, Dieu sait pourquoi, du surnom de Noé.

Je me souviens encore que M. Maussin-Pouchkine, alors recteur de l'Université de Kazan, nous invitait parfois à danser et comme mon frère refusait son invitation, il voulut le décider en lui disant ironiquement que David avait aussi dansé devant l'Arche.

Je faisais chorus alors à ces plaisanteries des aînés et j'en tirais la conclusion qu'il fallait apprendre le catéchisme et aller à l'église, mais qu'il ne fallait pas prendre tout cela trop au sérieux.

Je me souviens aussi que, très jeune encore, je lus Voltaire, et que ses moqueries, loin de me révolter, m'amusaient beaucoup.

Mon abandon de la foi se fit comme cela arrivait et arrive encore aux personnes de notre monde.

Il me paraît que cela se passe dans la plupart des cas ainsi:

Les hommes vivent comme vit tout le monde, et tout le monde base sa vie sur des principes qui non seulement n'ont rien de commun avec la religion, mais qui, le plus souvent, lui sont complètement opposés. L'enseignement de la Religion n'a pas d'action sur la vie. Il ne règle, en aucune façon, nos rapports avec les autres hommes, et dans notre propre existence, jamais il ne nous arrive de le consulter. Cet enseignement trouve son application là, quelque part, loin de la vie, et indépendamment d'elle. Si l'on se trouve en contact avec lui, c'est comme avec un phénomène tout extérieur, qui n'est pas du tout lié à la vie.

Par la vie de l'homme, par ses actions, alors comme aujourd'hui, il est impossible de savoir s'il croit ou non.

S'il y a une différence entre celui qui professe publiquement l'orthodoxie et celui qui la nie, ce n'est pas en faveur du premier.

Alors comme à présent, l'aveu et la pratique ostensible de l'orthodoxie se rencontrent, dans la plupart des cas, chez des personnes bornées, cruelles, immorales et se croyant une grande importance, tandis que l'intelligence, l'honnêteté, la franchise, la bienveillance et la morale se trouvent généralement parmi les hommes qui se disent incrédules.

On enseigne le catéchisme dans les écoles et on envoie les écoliers à l'église; on exige des employés du gouvernement des certificats de communion. Mais l'homme de notre société, qui n'apprend plus et qui n'est pas au service du gouvernement, maintenant et autrefois encore plus, peut vivre des années et des années sans se rappeler une seule fois qu'il vit parmi des chrétiens et que lui-même est considéré comme pratiquant la religion chrétienne orthodoxe.

Alors, de même que maintenant, ce qui a été admis sans examen et maintenu par la pression, fond sous l'influence du savoir et de l'expérience de la vie, qui sont contraires à la Religion. Et cependant l'homme vit, souvent très longtemps, en s'imaginant que la foi, dans laquelle il a été instruit dans son enfance, vit pleinement en lui, tandis qu'il n'y en a plus de traces depuis longtemps.

S..., un homme franc et spirituel, m'a raconté comment il cessa de croire.

Il avait vingt-six ans, lorsqu'un jour à la chasse, pendant l'heure du repos, il se mit à prier suivant une habitude d'enfance.

Son frère, qui chassait avec lui, était couché sur le foin et le regardait. Quand S... eut fini sa prière et se disposa à se coucher, son frère lui dit:

—Et tu fais cela encore à présent?

Et ils ne se dirent rien de plus. Mais S... ne pria plus depuis ce jour, et voici trente ans qu'il ne prie pas, ne communie pas et ne va pas à l'église. Et cela, non parce qu'il connaît les convictions de son frère et qu'il les a adoptées; non parce qu'il a décidé quelque chose dans son âme, mais seulement parce que la parole prononcée par son frère a été comme la légère poussée du doigt sur un mur près de tomber, entraîné qu'il est par son propre poids. Cette parole ne fit que lui montrer que l'endroit où il supposait que la Religion résidait, était une place vide depuis longtemps et qu'ainsi les paroles qu'il disait, les croix et les saluts qu'il faisait pendant sa prière, n'étaient que des actions sans le moindre sens. Ayant saisi leur absurdité, il ne put les continuer.

C'est ainsi que cela arrive et que cela est arrivé, je crois, pour la majorité des hommes de notre éducation. Je parle des hommes sincères envers eux-mêmes et non de ceux qui font de la Religion un moyen d'atteindre n'importe quel but éphémère.

Ces gens-là sont les athées les plus authentiques, parce que, si la Religion n'est pour eux qu'un moyen d'arriver à quelque but mondain, ce n'est bien sûr pas la conviction qui les mène.

C'est comme si ces hommes avaient senti la lumière du savoir et de la vie fondre cet édifice artificiel; ils s'en sont déjà aperçus ou bien n'ont pas encore ouvert les yeux.

L'instruction religieuse que j'avais reçue depuis mon enfance disparut en moi de la même manière que chez les autres, avec la seule différence que, comme j'avais commencé à lire des ouvrages de philosophie depuis l'âge de quinze ans, c'est avec discernement et de très bonne heure que j'abjurai ma foi première.

Dès l'âge de seize ans, je ne priai plus et je n'allai plus à l'église et ne fis plus mes dévotions, et en cela je suivais ma propre impulsion.

Je ne croyais pas à ce qu'on m'avait enseigné depuis mon enfance, mais je croyais à quelque chose.

A quoi?

Je ne pouvais pas le dire d'une manière précise.

Je croyais en Dieu, ou plutôt je ne niais pas Dieu, mais quel Dieu?

Je ne niais pas le Christ non plus, ni son enseignement, mais en quoi cet enseignement consistait-il?...

Aujourd'hui, en me rappelant ce temps, je vois clairement que ma Religion était ce quelque chose qui, en dehors de l'instinct purement animal, guidait ma vie.

Ma seule, ma véritable croyance en ce temps-là, était ma foi dans le perfectionnement.

Mais en quoi consistait le perfectionnement et quel était son but?

Je n'aurais pu le dire.

Je tâchais de me perfectionner spirituellement. J'apprenais tout ce que je pouvais sur les horizons que m'ouvrait la vie. J'essayais de développer ma volonté. Je composais des règles que je m'efforçais de suivre; je me perfectionnais physiquement par toutes sortes d'exercices, cultivant ma force et mon adresse et m'habituant à la fatigue et à la patience par toute espèce de privations.

Toutes ces réformes, je les prenais pour du perfectionnement.

Le commencement de tout était certainement le perfectionnement moral; mais bientôt cela se changea en perfectionnement général, c'est-à-dire en désir d'être meilleur, non pas à mes propres yeux ou à ceux de Dieu, mais en désir d'être meilleur aux yeux des autres hommes. Et bientôt cette tendance se modifia en désir d'être plus fort que les autres hommes, c'est-à-dire plus célèbre et plus riche que les autres.

II

Je raconterai un jour l'histoire de ma vie qui fut touchante et instructive, pendant ces dix années de ma jeunesse. Je voulais de toute mon âme être bon; mais j'étais jeune, j'avais des passions et j'étais seul, tout à fait seul, quand je cherchais le bien. Chaque fois que j'essayais de me prononcer sur cet ardent désir que j'avais d'être bon moralement, je ne rencontrais que mépris et moqueries; mais quand je m'adonnais aux vilaines passions, on me louait, on m'encourageait.

L'ambition, la passion du pouvoir, la cupidité, la volupté, l'orgueil, la colère, la vengeance—tout cela était estimé.

Me livrant à ces passions, je commençais à ressembler à un homme et je sentais qu'on était content de moi.

Ma bonne tante, chez qui je vivais et qui était bien l'être le plus pur du monde, me disait toujours qu'elle ne désirait rien tant pour moi qu'une liaison avec une femme mariée:

—Rien ne forme un jeune homme comme une liaison avec une femme comme il faut, disait-elle.

Elle souhaitait encore un autre bonheur pour moi, celui d'être aide de camp, et surtout aide de camp de l'Empereur; et, comme comble de la félicité—que je me mariasse à une jeune fille très riche, et que j'eusse, par suite de ce mariage, le plus de serfs possible.

Je ne puis sans effroi, sans dégoût et sans souffrance de l'âme, me rappeler ces années.

Je tuai des hommes à la guerre; je les défiai en duel pour les tuer; je perdis au jeu; je dissipai le produit des travaux des paysans; je les punissais, je faisais des folies, je trompais.

Le mensonge, le vol, les voluptés de toutes sortes, l'ivresse, la violence, le meurtre.... Il n'y a pas de crime que je n'aie commis, et pour tout cela, on me louait, on me comptait et on me compte au nombre des hommes relativement moraux.

Je vécus ainsi dix ans.

Cependant, je commençais à écrire par vanité, par cupidité et par orgueil. Je conformais mes écrits à ma vie.

Pour obtenir la gloire et l'argent pour lesquels j'écrivais, il fallait cacher le bien et montrer le mal. C'est ce que je fis.

Combien de fois me suis-je ingénié à cacher dans mes écrits, sous les dehors de l'indifférence et d'une légère moquerie, même ces aspirations au bien qui étaient le but de ma vie!

J'y parvenais et on me louait.

A vingt-six ans, j'arrivai à Pétersbourg, après la guerre, et je me liai avec les écrivains qui me reçurent comme un des leurs. On me flatta, et je n'eus pas le temps d'y penser que les opinions sur la vie, opinions toutes spéciales à la caste des gens avec lequel je me liai, s'emparèrent de moi et effacèrent bientôt complètement tous mes précédents efforts pour devenir meilleur.

Ces opinions se basaient sur une théorie qui excusait tout le libertinage de ma vie.

Le jugement que mes compagnons de lettres portaient sur la vie consistait en ce que la vie, en général, marche en progressant et que, dans ce développement, nous prenons la part principale, nous—les hommes de la pensée. L'influence prépondérante nous appartient, à nous, artistes et poètes. Notre vocation est d'instruire les hommes.

Et, pour que cette question naturelle: «que suis-je et que dois-je enseigner», ne se présentât pas de soi-même, on expliquait, dans cette théorie, qu'il était inutile de savoir cela et que l'artiste ou le poète enseignent sans connaissance de cause.

Moi, j'étais considéré comme un magnifique artiste, un grand poète et, par conséquent, il me fut très naturel de m'approprier cette théorie.

Moi, l'artiste, le poète—j'écrivais, j'enseignais, je ne savais pas quoi, moi-même.

On me payait pour cela; j'avais tout: table magnifique, logement, femmes, société, j'avais la gloire.

Et, par conséquent, ce que j'enseignais était très bon.

Cette foi dans l'importance de la poésie et du développement de la vie était une religion, et moi j'étais un de ses prêtres.

Être un de ses prêtres était très agréable et très avantageux.

Et je vécus assez longtemps dans cette croyance, ne doutant pas de sa vérité.

Mais à la seconde et surtout à la troisième année d'une pareille vie, je commençai à douter de l'infaillibilité de cette croyance et je me mis à l'étudier.

Le premier motif de doute fut le suivant:

Je commençais à remarquer que les prêtres de notre culte n'étaient pas tous d'accord entre eux.

Les uns disaient:

—Nous, nous enseignons ce qu'il faut, et les autres n'enseignent pas le vrai.

Et ils discutaient, se querellaient, se grondaient, se trompaient, s'abusaient les uns les autres.

Il y avait, en outre, beaucoup d'hommes parmi nous qui ne se souciaient même pas de savoir qui avait raison et qui avait tort, ne poursuivant qu'un but, celui de profiter de notre activité.

Force me fut de douter de la vérité de notre croyance.

Or, ayant douté de la vérité de cette religion littéraire, je commençai à observer plus attentivement ses prêtres, et je me convainquis que presque tous étaient des hommes immoraux et, pour la plupart, des hommes mauvais, insignifiants, d'un caractère beaucoup plus bas que celui des hommes que j'avais rencontrés dans ma vie militaire et débauchée.

C'étaient des hommes contents d'eux-mêmes, comme ne peuvent l'être que les saints ou ceux qui ne savent même pas ce que c'est que la sainteté.

Je me dégoûtai des hommes, je me dégoûtai de moi-même et je compris que cette croyance était une supercherie.

Mais l'étrange, c'est qu'ayant compris tout ce mensonge bien vite et l'ayant renié, je ne renonçai pas au titre que me donnèrent ces hommes, à celui d'artiste, de poète et de maître.

Je m'imaginais naïvement que moi du moins j'étais poète, artiste, et que je pouvais enseigner à tous, ne sachant pas ce que j'enseignais.

Et c'est ce que je continuai de faire.

De ma liaison avec ces hommes, j'emportai un nouveau vice, un orgueil qui se développa jusqu'à la maladie, une folle assurance de me croire voué à enseigner aux hommes ne sachant pas quoi moi-même.

Maintenant, quand je me rappelle ce temps, mon humeur d'alors et le caractère de ces gens,—du reste il y en a des millions qui leur ressemblent aujourd'hui,—je les plains, j'ai honte et j'ai envie de rire à la fois; j'éprouve ce sentiment qui s'empare de nous dans la maison des fous.

Nous étions tous convaincus alors qu'il nous fallait parler et parler sans cesse, écrire, imprimer aussi vite que possible et autant que possible; que tout cela était nécessaire pour le bien-être de l'humanité.

Et des milliers d'entre nous, tout en se grondant et se chicanant, imprimaient, écrivaient et prétendaient instruire les autres. Et, ne remarquant pas que nous ne savions rien, qu'à la question de la vie la plus simple: Qu'est-ce qui est bon et qu'est-ce qui est mauvais? nous ne savions que répondre, nous parlions tous ensemble, n'écoutant rien ni personne, quelquefois admirant et louant l'un ou l'autre, à la condition d'en être loué et admiré aussi; d'autres fois nous irritant l'un contre l'autre tout à fait comme des fous dans un asile.

Des milliers d'ouvriers travaillaient nuit et jour, et de toutes leurs forces, composaient, imprimaient des milliers de mots que la poste répandait dans toute la Russie; et puis nous enseignions plus longuement encore sans trouver le temps d'enseigner tout, et nous nous fâchions toujours de ce qu'on ne nous écoutait pas assez.

Ce n'est que maintenant que je comprends ce temps bien étrange.

Notre désir le plus vrai et le plus intime était de recevoir le plus d'argent et de louanges possible.

Pour atteindre ce but, nous ne pouvions rien qu'écrire des livres et des journaux.

C'est ce que nous faisions.

Mais pour accomplir un travail aussi inutile, il nous fallait avoir la conviction que nous étions des hommes très importants; nous avions encore besoin d'un raisonnement qui pût justifier notre activité.

Et nous avions inventé le suivant:

Tout ce qui existe est raisonnable. Tout ce qui existe se développe à l'aide de l'instruction. L'instruction se mesure d'après la propagation des livres et des journaux, et nous, on nous paye et on nous estime parce que nous écrivons des livres et des journaux. Par conséquent, nous sommes les hommes les meilleurs et les plus utiles.

Ce raisonnement aurait été très bon si nous eussions été tous d'accord; mais, comme à chaque pensée émise par l'un s'opposait toujours une autre diamétralement opposée, nous fûmes obligés de nous raviser. Mais nous ne remarquions pas cela; on nous payait, et les hommes de notre parti nous louaient. Aussi chacun de nous s'estimait-il dans le vrai.

Je vois maintenant qu'il n'y avait aucune différence avec la maison des fous; mais alors je ne soupçonnais ceci que vaguement, et encore, comme font tous les fous, j'appelais chacun fou, excepté moi-même.

III

Je vécus ainsi, m'adonnant à cette folie jusqu'à mon mariage.

Je partis d'abord pour l'étranger.

La vie en Europe et mes rapports avec les hommes du progrès et les savants européens m'affermirent de plus en plus dans ma foi au perfectionnement en général, puisque cette-même croyance je la trouvais chez eux aussi.

Cette croyance prit en moi la forme habituelle, celle qu'elle a chez la majorité des hommes instruits de notre temps. Elle s'exprimait par le mot «progrès».

Il me semblait alors que ce mot exprimait quelque chose.

Je ne comprenais pas encore que, tourmenté comme tout homme vivant par cette question: «Comment faire pour mieux vivre en accord avec le progrès?» je répondais justement ce que l'homme dont la barque est entraînée par les vagues et le vent répondrait à l'unique question qui existe encore pour lui: «Quelle est la route du salut?» Comme lui, en effet, je disais: «Où la fortune nous porte.»

Alors je ne remarquais pas cela.

De temps à autre, pourtant, mon sentiment—je ne dis pas mon esprit—se révoltait contre ce préjugé général de notre temps, derrière lequel les hommes se retranchent quand ils ne peuvent pas donner d'explication à la vie.

Ainsi, pendant mon séjour à Paris, la vue d'une exécution capitale suffit à me montrer la fragilité de ma confiance dans le progrès.

Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber avec un bruit lugubre dans le fond du panier, je compris, non pas par l'esprit, mais par tout mon être, qu'aucune théorie de la raison du progrès ne pouvait justifier cette action.

Quand même l'humanité, s'appuyant sur n'importe quelle théorie, aurait trouvé depuis le commencement du monde et trouverait encore ce châtiment nécessaire, moi, je sais qu'il ne l'est pas et que même c'est une action mauvaise. Et quand même les hommes et le progrès voudraient me démontrer que ce châtiment est salutaire et nécessaire, mon cœur à moi en est le juge et le niera toujours.

Une autre circonstance vint me prouver la nullité de la foi dans le progrès: ce fut la mort de mon frère.

Spirituel, bon, sérieux, il tomba malade, étant tout jeune encore. Il souffrit plus d'un an et mourut douloureusement sans avoir compris pourquoi il avait vécu et encore moins pourquoi il mourait.

Aucune théorie ne put venir à l'aide ni à ses questions ni aux miennes pendant sa lente et cruelle agonie.

Mais ceci n'était que de rares occasions de doute.

En réalité je continuais à vivre, pratiquant seulement la foi dans le progrès.

—Tout se développe et je me développe; mais pourquoi je me développe avec tous les autres, nous le verrons plus tard.

C'est ainsi que j'aurais dû alors formuler ma croyance.

Revenu de l'étranger, je m'établis à la campagne et voulus m'occuper des écoles de paysans. Cette occupation m'était surtout agréable, puisqu'il n'y avait pas en elle ce mensonge évident qui m'avait sauté aux yeux dans le cours de mon enseignement littéraire; ici aussi j'agissais au nom du progrès, mais je me comportais déjà en critique envers ce progrès. Je me disais que certains phénomènes du progrès ont une marche bizarre, irrégulière, et qu'il fallait se comporter avec une grande libéralité envers des gens primitifs, comme étaient les enfants des paysans, et que même il fallait leur laisser choisir la voie qu'ils voudraient pour aller vers le progrès.

En réalité, je tournais toujours autour de ce même et insoluble problème qui consistait à enseigner sans savoir quoi.

Dans les hautes sphères du travail littéraire, je comprenais qu'on ne pouvait instruire, car je voyais que tous enseignaient différemment et seulement par des discussions et tout en se cachant mutuellement leur ignorance; mais ici, avec les enfants des paysans, je croyais qu'on pouvait tourner cette difficulté en laissant les enfants apprendre ce qu'ils voulaient.

Je ris de moi-même maintenant en me rappelant comment je biaisais pour accomplir mon désir—enseigner,—quoique je susse très bien au fond de mon âme que je ne pouvais rien enseigner de ce qui pouvait être nécessaire, ne sachant pas moi-même ce qu'il fallait entendre par là.

Après un an passé dans ces organisations d'écoles, je partis encore une fois pour l'étranger, afin d'apprendre comment faire pour savoir enseigner aux autres, ne sachant rien soi-même.

Et il me parut que j'avais appris cela à l'étranger, car, armé de toute cette grande sagesse, l'année de l'émancipation des serfs, je rentrai en Russie où, ayant occupé le poste de juge de paix, je commençai à enseigner, au peuple ignorant dans les écoles, et au peuple instruit dans le journal que je me mis à éditer.

Tout paraissait bien marcher, mais je sentais que je n'étais pas tout à fait sain d'esprit et que cela ne pourrait pas se prolonger longtemps.

J'en serais venu peut-être alors déjà à ce désespoir auquel j'arrivai quinze ans plus tard, si je n'avais pas envisagé un autre côté de la vie que je n'avais pas encore éprouvé et qui me promettait le bonheur: c'était la vie de famille.

Pendant une année, je rendis la justice, je m'occupai d'écoles et de journalisme, et je fus bientôt accablé de fatigue. Si insupportable devint la lutte pour la conciliation, si vaguement se manifesta mon activité dans les écoles, si répugnant m'était devenu mon échappatoire dans le journal, laquelle consistait toujours dans la même chose, dans le désir d'instruire et de cacher que je ne savais rien, que je tombai malade, plutôt moralement que physiquement.

Alors j'abandonnai tout et je partis pour le désert, chez les Bashkirs, respirer l'air, boire le koumyss et vivre de la vie animale....

Quand je revins, je me mariai.

L'influence d'une vie de famille heureuse me détourna de toute recherche du sens général de la vie.

Toute ma vie en ce temps-là se concentra sur ma famille, sur ma femme, sur mes enfants.

Ainsi, par conséquence, grandit aussi le souci d'augmenter nos ressources pécuniaires.

Ma première aspiration, celle de me rendre moi-même meilleur, avait fait place déjà auparavant à celle de concourir au progrès général; et maintenant je ne pensais plus qu'à ce qui serait le meilleur pour moi et ma famille.

Ainsi passèrent quinze ans encore.

Bien que je me rendisse compte du vide de la littérature actuelle, je continuais néanmoins à écrire pendant ces quinze ans. Je connaissais déjà l'attraction qu'exercent les lettres; j'avais goûté au plaisir de voir un mince travail si largement récompensé par l'argent et les applaudissements; de nouveau je subis la tentation et je m'y adonnai comme à un moyen d'améliorer ma position matérielle et d'assoupir dans mon âme toutes les questions sur le sens de ma vie à moi et de la vie en général.

J'écrivais, enseignant ce qui était pour moi la seule vérité: qu'il fallait vivre de manière à se rendre soi-même et sa famille le plus heureux possible.

Ainsi je vécus, mais il y a cinq ans que quelque chose d'étrange se manifesta en moi.

D'abord ce furent des moments de perplexité, d'arrêt de la vie, comme si je ne savais pas comment vivre, quoi faire, et je me sentis perdu et je tombai dans l'abattement. Mais cela passait et je continuais à vivre comme auparavant.

Ensuite ces moments de perplexité se renouvelèrent toujours plus fréquemment sous la même forme.

Ces arrêts de vie se manifestaient toujours par les mêmes questions:

—Pourquoi?

—Et quoi après?

Il me sembla tout d'abord que ces questions venaient sans but et sans à-propos. Il me parut qu'elles étaient déjà connues et que, si je voulais un jour m'occuper de leur solution, cela me serait très facile, que le temps seul me manquait pour le faire et qu'aussitôt que je le voudrais j'étais sûr de trouver les réponses. Mais les questions commencèrent à se répéter toujours plus souvent; elles furent de plus en plus impératives. Les réponses étaient exigées et ces questions sans réponses tombant comme des points toujours sur la même place, s'accumulèrent en une grande tache noire.

Il arriva ce qui se produit quand une maladie intérieure est sur le point de se déclarer.

D'abord paraissent des symptômes insignifiants, des malaises auxquels le malade ne pas fait attention; ensuite ces symptômes se répètent de plus en plus souvent et finalement se résument en une souffrance unique et continue. La souffrance croît, et avant que le malade ait le temps de se reconnaître, il comprend que ce qu'il prenait pour un malaise est ce qui pour lui a le plus d'importance au monde, la Mort.

La même chose m'arriva.

Je compris que ce n'était pas un malaise accidentel, mais quelque chose de très grave et que, si les mêmes questions se répétaient toujours, c'était qu'il fallait y répondre.

Et j'essayais de le faire.

Les questions paraissaient d'abord si absurdes, si simples, si enfantines. Mais du moment que j'y touchai et que j'essayai de les résoudre, je fus instantanément convaincu que, premièrement ce n'étaient pas des questions enfantines ou imbéciles, mais que c'étaient les questions les plus graves et les plus profondes de la vie; et, secondement, que je ne pouvais, que j'aurais beau y penser, qu'il me serait impossible de les résoudre.

Avant de m'occuper de ma terre de Samara, de l'instruction de mon fils, de la rédaction d'un livre, il fallait que je susse pourquoi je le ferais.

Tant que je ne saurais pas pourquoi, je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas vivre.

Au milieu de mes pensées domestiques qui m'intéressaient beaucoup alors, tout à coup il me venait dans la tête la question:

—C'est bien, tu auras six mille deciatines dans le gouvernement de Samara,—trois cents têtes de chevaux.... Et après?

Et j'étais complètement déconcerté et ne savais plus que penser.

Ou bien, réfléchissant à la manière dont j'élèverais mes enfants, je me disais:

—Pourquoi?

Ou bien, supputant les moyens par lesquels le peuple pouvait arriver au bien-être, je me disais brusquement:

—Et qu'est-ce que cela me fait?

Ou bien, pensant à la gloire que mes ouvrages me procureront, je me disais:

—C'est bien: tu seras plus célèbre que Gogol, Pouchkine, Shakespeare, Molière et que tous les auteurs du monde.... Et après?...

Et je ne pouvais rien et rien répondre.

Ces questions n'attendent pas: il faut y répondre tout de suite; si on ne répond pas, on ne peut pas vivre.

Et il n'y a pas de réponse.

Je sentis que ce quelque chose sur quoi la vie repose se brisait, qu'il n'y avait plus rien où je pusse me retenir; que ce dont je vivais n'était déjà plus; que moralement je ne pouvais plus vivre.

IV

Ma vie s'arrêta.

Je pouvais respirer, manger, boire, dormir, car je ne pouvais pas ne pas manger, ne pas boire, ne pas dormir; mais la vie ne se manifestait pas en moi, puisque je ne sentais pas la raison de mes désirs ni la satisfaction de les voir accomplis.

Si je voulais quelque chose, je savais d'avance que, mon désir fût-il réalisé ou non, rien n'en résulterait.

Si une fée était venue et m'avait proposé d'accomplir mes vœux, je n'aurais su que dire.

Si parfois, dans un moment d'ivresse de la pensée, il me venait comme une réminiscence de mes anciennes aspirations, je savais que ce n'était que supercherie, que je ne devais rien en attendre.

Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je devinais déjà en quoi elle consistait.

La vérité est que la vie est un non-sens.

J'avais vécu, travaillé, marché en avant et j'étais arrivé à un abîme, et il n'y avait rien devant moi excepté la ruine.

Et cependant je ne pouvais ni m'arrêter, ni revenir sur mes pas, ni fermer les yeux pour ne pas voir qu'en dehors des souffrances et de la mort absolue, c'était le vide, l'anéantissement complet.

Il arriva que moi, homme bien portant et heureux, je sentis que je ne pouvais plus vivre.

Une invincible force m'entraînait à me débarrasser de la vie d'une manière ou d'une autre.

On ne peut pas dire que je voulusse me tuer.

La force qui m'entraînait hors de la vie était plus puissante, plus pleine, plus générale que le désir que j'en pouvais avoir.

C'était une force semblable à celle de mon ancienne aspiration à la vie; seulement elle se produisait en sens inverse.

J'aspirais de toutes mes forces à me défaire de la vie.

L'idée du suicide me vint tout aussi naturellement que précédemment les idées de l'amélioration de la vie.

Cette idée était si tentante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas l'accomplir trop précipitamment. Je ne voulais pas me hâter, uniquement parce que je voulais voir clair en moi; si j'y parvenais, il serait toujours temps.

Et voilà que moi, homme heureux, je me cachais la corde pour ne pas me pendre à la solive, entre les armoires de la chambre, où chaque soir j'étais seul en me couchant, et je n'allai plus à la chasse avec mon fusil, pour ne pas être tenté par ce moyen trop facile de me défaire de la vie.

Je ne savais pas moi-même ce que je voulais: j'avais peur de la vie, je tendais à en sortir, et malgré cela j'espérais d'elle encore quelque chose.

Cela se passait dans un moment où toutes choses étaient pour moi ce qui peut être considéré comme le bonheur complet; je n'avais pas encore cinquante ans; j'avais une épouse, bonne, aimante et aimée; de bons enfants, un grand bien qui s'accroissait sans aucune peine de ma part. J'étais respecté de mes proches et de mes connaissances plus que jamais je ne l'avais été; j'étais comblé d'éloges par les étrangers et je pouvais croire sans exagération mon nom célèbre.

Avec cela je n'étais pas fou, ou malade psychiquement. Au contraire, je jouissais d'une force morale et physique, que j'ai rarement rencontrée parmi les personnes de mon âge. Physiquement je pouvais faucher tout aussi bien que les paysans. Intellectuellement je pouvais travailler huit heures de suite sans éprouver aucune conséquence fâcheuse d'un pareil effort.

Et c'est dans cet état que j'arrivai à ne pouvoir pas vivre; et, ayant peur de la mort, je devais employer des ruses pour ne pas me tuer.

Cet état de mon âme se traduisait ainsi:

—Ma vie est quelque méchante et stupide plaisanterie qui m'est jouée par quelqu'un.

Bien que je ne reconnusse aucun quelqu'un qui m'eût créé, cette idée que quelqu'un s'était moqué de moi sottement et méchamment en me produisant au monde, était la forme la plus ordinaire sous laquelle mes inquiétudes se manifestaient.

Il me semblait involontairement que là, quelque part, il y avait ce quelqu'un, qui s'amusait maintenant à me regarder!

J'avais vécu trente ou quarante ans en apprenant, en me développant, en grandissant de corps et d'esprit, et maintenant que je m'étais tout à fait fortifié l'esprit, que j'étais arrivé au sommet de la vie, à ce point, où elle s'ouvre entièrement, je me tenais comme un crétin sur ce sommet, comprenant clairement qu'il n'y avait rien dans la vie, qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais rien.

—Et lui de se moquer de moi!

Mais s'il est ou s'il n'est pas ce quelqu'un qui se moque de moi, cela ne me soulage pas.

Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune action de ma vie.

Je m'étonnais seulement comment j'avais pu ne pas comprendre cela dès le commencement.

Tout cela, me disais-je, est depuis si longtemps connu de tout le monde! Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain que viendront les maladies, la mort,—et elles sont déjà venues,—pour les personnes aimées, pour moi, et il ne restera rien, excepté la pourriture et les vers. Mes actions, quelles qu'elles soient, seront oubliées tôt ou tard et moi je ne serai plus. Pourquoi donc prendre du souci? Comment l'homme peut-il ne pas voir cela et vivre, voilà ce qui est étonnant. On peut vivre seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais lorsqu'on se dégrise, on ne peut pas ne pas voir que tout cela n'est qu'une supercherie et une supercherie stupide. Ce qui est déjà bien vrai, c'est qu'il n'y a même rien de risible ou d'ingénieux en cela; ce n'est que cruel et stupide, tout simplement.

La fable orientale du voyageur surpris dans le désert par un animal furieux, est bien vieille.

Se sauvant d'une bête féroce, le voyageur saute dans un puits sans eau; mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux, n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter au fond pour ne pas être dévoré par le dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la fente du puits. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte certaine; mais il se cramponne toujours et voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous.

Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement; mais, pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et il trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel; il les atteint avec la langue et les suce avec volupté.

C'est ainsi que je me tiens sur les branches de la vie, sachant que le dragon de la mort m'attend inévitablement, prêt à me déchirer, et je ne puis comprendre pourquoi je suis martyrisé de la sorte. J'essaye de sucer ce miel qui me consolait autrefois; mais ce miel ne me réjouit plus et la souris blanche ainsi que la souris noire rongent jour et nuit la branche à laquelle je me tiens. Je ne vois qu'une seule chose: l'inévitable dragon et les souris—et je ne puis détourner d'eux mon regard.

Ceci ce n'est pas une fable, mais c'est la pure, l'incontestable vérité, compréhensible pour tous.

La supercherie des jouissances de la vie passée, qui étouffaient l'horreur du dragon, ne m'abuse plus.

On a beau me dire:

—Tu ne peux pas comprendre le sens de la vie; ne pense pas, vis!

Je ne puis pas faire cela, parce que je l'ai fait trop longtemps déjà.

Je ne puis pas ne pas voir maintenant le jour et la nuit qui courent et me mènent à la mort.

Je ne vois que cela puisque c'est la seule vérité. Tout le reste est mensonge.

Ces deux gouttes de miel qui, plus longtemps que les autres, me détournaient les yeux de la cruelle vérité,—l'amour pour ma famille et pour les lettres, que je nommais art,—n'avaient plus de douceur pour moi.

—La famille ... me disais-je;—mais la famille—épouse, enfants, ils sont donc aussi des hommes. Ils se trouvent dans les mêmes conditions que moi: ils doivent ou vivre dans le mensonge, ou bien voir l'affreuse vérité.... Pourquoi donc doivent-ils vivre?

Pourquoi les aimerais-je, les protégerais-je, veillerais-je sur eux? Pour qu'ils connaissent le même désespoir qui est en moi ou pour qu'ils vivent en êtres stupides?

Les aimant, je ne puis leur cacher la vérité; chaque pas dans le savoir mène vers cette vérité. Et la vérité, c'est la mort.

L'art, la poésie....

Longtemps sous l'influence du succès et des louanges des hommes, je me persuadais que c'était là un travail qu'on pouvait faire malgré la mort qui détruira tout: mes actions et jusqu'à leur souvenir. Je voyais clairement que l'art est un ornement de la vie, un attrait de la vie. Mais la vie ayant perdu pour moi son attrait, comment pouvais-je y attirer les autres? Tant que j'ai vécu, sans me rendre compte de ma propre vie, influencé que j'étais par la vie des autres, tant que j'ai pensé que la vie avait un sens, bien que je ne pusse pas le définir, le reflet de la vie dans la poésie et dans les arts me faisait plaisir et je m'amusais à la regarder dans ce petit miroir de l'art. Mais lorsque je m'efforçai de trouver le sens de la vie, lorsque je sentis la nécessité de vivre moi-même,—ce petit miroir me devint inutile, superflu, à la fois-drôle et pénible. Il m'était déjà impossible de me consoler en voyant dans ce miroir que ma situation était stupide et désespérante. C'était bien de m'en réjouir quand je croyais au fond de mon âme que ma vie avait du sens. Alors ce jeu des lumières de la vie—comique, tragique, touchante, belle, affreuse—m'amusait. Mais lorsque je sus que la vie est horrible et n'est qu'un non-sens, le jeu du petit miroir ne pouvait plus me divertir. Le miel avait perdu pour moi toute douceur, car je voyais le dragon et les souris ronger mon appui.

Mais ce n'est pas tout encore. Si j'eusse simplement compris que la vie n'a pas de sens, j'aurais pu le savoir tranquillement, j'aurais pu savoir que tel est mon sort. Mais je ne pouvais pas me tranquilliser par là. Si j'avais été comme un homme dans une forêt qu'il sait sans issue, j'aurais pu vivre; mais j'étais comme un homme égaré dans la forêt et qui court de tous côtés pour trouver la sortie: il sait que chaque pas l'égare davantage et pourtant il ne peut se défendre de se jeter de tous côtés.

Voilà ce qui était affreux!

Et pour me débarrasser de cet effroi je voulais me tuer: j'éprouvais l'horreur de ce qui m'attendait, je savais que cette horreur est encore plus terrible que la situation même, mais je ne pouvais pas attendre la fin patiemment.

Malgré toute la force de cet argument: «quelque vaisseau se rompra dans le cœur ou quelque chose éclatera et tout sera fini,» je ne pouvais pas attendre la fin avec patience.

La terreur de l'obscurité était trop forte, et je voulais plus vite, plus vite, m'en débarrasser à l'aide d'une corde ou d'une balle.»

V

C'est surtout ce sentiment qui m'attirait au suicide.

«Mais, peut-être, n'ai-je pas remarqué ou n'ai-je pas compris quelque chose?—me disais-je souvent. Il n'est pas possible que cet état de désespoir soit naturel aux hommes.»

Et je cherchais une explication à toutes ces questions dans toutes ces connaissances acquises par les hommes.

Et je cherchais douloureusement et longtemps, et non par curiosité oisive; je ne cherchais pas avec indolence, mais je cherchais péniblement, obstinément, des journées et des nuits entières; je cherchais comme un homme qui se perd et cherche à se sauver; et je ne trouvais rien.

Je cherchais dans toutes les sciences et non seulement je ne trouvais pas, mais je fus convaincu que tous ceux qui ont cherché comme moi dans la science n'ont rien trouvé non plus. Et non seulement ils n'ont rien trouvé, mais ils ont reconnu clairement que la même chose, qui me menait au désespoir—l'absurdité de la vie—est le seul, l'incontestable savoir accessible à l'homme.

Je cherchais partout et, grâce à ma vie passée dans l'étude et aussi à cause de mes relations avec le monde des savants, les savants de toutes sciences m'accueillirent et ne refusèrent pas de m'ouvrir toutes leurs connaissances, non pas par les livres seulement, mais par des conversations; et ainsi je compris tout ce que la science répond à la question de la vie.

Longtemps je ne pus croire que la science ne réponde rien de plus que ce qu'elle répond. Pendant bien longtemps, en considérant le ton grave et sérieux des sciences exactes, qui ne s'occupent guère du problème de la vie humaine, il me paraissait qu'elles renfermaient quelque chose que je ne comprenais pas.

Pendant longtemps je m'inclinais devant le savoir et je pensais que si les réponses n'étaient pas conformes à mes questions, ce n'était pas la faute de la science, mais celle de mon ignorance. Ce n'était pas une affaire de plaisanterie pour moi, mais la chose sérieuse de toute ma vie et, que je le voulusse ou non, je fus amené à la conviction que mes questions ne sont que des questions légitimes, qui servent de base à tout savoir et que ce ne sont pas elles, non plus que moi, qui sont fautifs, mais la science, si elle a la prétention d'y répondre.

Ma question, celle qui, à cinquante ans, me conduisait au suicide, était des plus simples: elle est dans l'âme de tout homme, depuis l'enfant stupide jusqu'au plus sage vieillard; sans elle, la vie est impossible, comme je l'ai éprouvé moi-même.

Voici en quoi elle consistait:

—Qu'est-ce qui sortira de ce que je fais aujourd'hui? de ce que je ferai demain? Qu'est-ce qui sortira de toute ma vie?

On peut encore la formuler ainsi:

—Pourquoi dois-je vivre? pourquoi dois-je faire quelque chose?

Ou encore autrement:

—Y a-t-il dans la vie un but qui ne se détruise pas par la mort inévitable qui m'attend?

A cette même question diversement exprimée, je cherchai une réponse dans le savoir de l'homme. Et j'ai trouvé que, relativement à cette question, toutes les sciences de l'humanité se divisent, pour ainsi dire, en deux hémisphères aux deux extrémités opposées desquelles se trouvent deux pôles: l'un négatif, l'autre positif; mais que ni à l'un, ni à l'autre pôle, il n'y a de réponse aux questions de la vie.

Toute une série de sciences semblent même ne pas admettre cette question, bien qu'elles répondent clairement et précisément à leurs propres objections: ce sont une série de connaissances expérimentées, et au point culminant se trouvent les mathématiques.

Une autre série de connaissances admettent la question, mais n'y répondent pas: ce sont une série de sciences théoriques, et à leur point culminant se tient la métaphysique.

Depuis ma première jeunesse, les sciences métaphysiques m'intéressaient beaucoup. Dans la suite, les sciences mathématiques et naturelles m'attirèrent aussi, et jusqu'au moment où cette question se posa clairement devant moi, grandissant toujours et exigeant impérieusement une solution, jusqu'à ce temps je me contentais de ce semblant de réponse que la science peut donner.

Ou bien dans le domaine des sciences positives, je me disais:

—Tout se développe, se différencie, marche vers la complication et l'amélioration, et il y a des lois qui guident cette marche. Toi, tu es une partie de l'entier. Ayant compris l'entier autant que possible et ayant compris la loi du développement, tu comprendras aussi ta place dans cet entier, tu te comprendras toi-même.

Malgré toute la honte que me coûte cet aveu, il y a eu un temps où j'avais l'air de me contenter de cela.

Mes muscles grandissaient et se fortifiaient. Ma mémoire s'enrichissait. La capacité de la pensée et de la compréhension s'augmentait. Je croissais et me développais, et, sentant cette croissance en moi-même, il était tout naturel pour moi de croire que c'était justement dans la loi de tout l'univers que je trouverais la solution de ce problème de ma vie. Mais le temps est venu où ma croissance s'est arrêtée. Je sens que je ne me développe plus et même que je me rétrécis. Mes muscles s'affaiblissent. Mes dents tombent, et je sens que cette loi, non seulement ne m'explique rien, mais qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'a pu exister pareille loi, et que j'avais pris pour une loi ce que j'avais trouvé en moi-même pendant un certain temps de ma vie.

Je me reportai alors plus sévèrement à la définition de cette loi, et je compris clairement que des lois du développement en général ne pouvaient pas exister. Je compris clairement que dire «Dans l'espace et le temps infini, tout se développe, s'améliore, se complique, se différencie», c'était ne rien dire. Tout cela ne sont que des mots sans portée, puisque, dans l'infini, il n'y a ni complication, ni simplicité, ni avant, ni après, ni pire, ni mieux.

Mais le principal est que la question qui m'était personnelle: «que suis-je avec mes désirs?» restait toujours et absolument sans réponse.

Et je compris que ces connaissances sont très intéressantes, très attrayantes, mais qu'elles sont précises et claires en proportions inverses de leur application aux problèmes de la vie. Moins elles sont applicables aux questions de la vie, plus elles sont précises et claires. Plus elles tendent à donner des solutions aux questions de la vie, moins elles sont claires ou attrayantes.

Si l'on se tourne vers les sciences qui tendent à conclure sur les grandes questions de la vie,—vers la physiologie, la psychologie, la biologie, la sociologie,—on y trouve une pauvreté d'esprit stupéfiante, une prétention non justifiée à résoudre des questions sur lesquelles elles ne sont pas compétentes. Elles n'aboutissent qu'à mettre le penseur en contradiction perpétuelle avec les autres penseurs et souvent avec lui-même.

Si l'on s'adresse aux sciences qui ne s'occupent pas de la solution des questions de la vie, mais qui répondent à ses questions scientifiques et spéciales, alors, on s'émerveille de la force de l'esprit humain, tout en sachant d'avance qu'il n'a rien à répondre aux questions de la vie.

Ces sciences ignorent ouvertement la question de la vie.

Elles disent:

—A ce que tu es, et pourquoi tu vis, nous n'avons pas de réponses et nous ne nous en occupons pas; mais si tu as besoin de connaître les lois de la lumière et des compositions chimiques, les lois du développement des organismes, si tu as besoin de connaître les lois des corps, leur forme et la relation des chiffres et des grandeurs, si tu as besoin de connaître les lois de ton esprit, alors, pour tout cela, nous avons des réponses claires, précises et incontestables.

En général, le rapport des sciences expérimentales à la question de la vie peut être exprimée ainsi:

QUESTION: Pourquoi est-ce que je vis?

RÉPONSE: Dans l'espace infiniment grand, dans le temps infiniment long, les portions infiniment petites changent de pbases dans la complication infinie, et lorsque tu comprendras les lois de ces changements tu comprendras pourquoi tu vis.

Ou bien dans le domaine théorique, je me disais:

—Toute l'humanité vit et se développe d'après les principes spirituels de l'idéal qui la guident. L'idéal s'exprime dans la religion, dans la science, dans l'art, dans la forme du gouvernement. Cet idéal devient plus beau et plus élevé; l'humanité marche vers les régions supérieures. Moi, je suis une partie de l'humanité et, par conséquent, ma vocation consiste à coopérer à la connaissance et à la réalisation de ce qui est l'idéal pour l'humanité. Et tant que dura l'affaiblissement de mon esprit, je me contentai de cette réponse; mais, dès que la question de la vie s'éleva clairement en moi, toute cette théorie s'écroula du coup. Sans tenir compte du manque de précision inconsciente, grâce auquel les résultats obtenus par l'étude sur une petite partie de l'humanité passent pour des principes généraux, sans tenir compte des contradictions flagrantes entre les partisans d'opinions différentes sur l'idéal de l'humanité, la bizarrerie, pour ne pas dire la sottise de cette opinion, consiste en ce que, pour répondre à la question qui se pose devant chaque homme: «Que suis-je?»—ou: «Pourquoi est-ce que je vis?»—ou: «Que dois-je faire?»—l'homme doit avant tout répondre à cette question: «Qu'est-ce que la vie de toute l'humanité?» Or, cette humanité lui est inconnue. Il n'en connaît qu'une toute petite partie, limitée à une toute petite période de temps. Pour pouvoir comprendre ce qu'il est, l'homme doit comprendre avant tout ce qu'est cette mystérieuse humanité faite d'individus tout pareils à lui, quoique ne se comprenant pas eux-mêmes.

Je dois avouer qu'il y eut un temps où je croyais à ce principe.

C'était le temps où je poursuivais un idéal favori qui justifiât mes caprices. A cet effet, je m'efforçais d'inventer une théorie telle que je pusse envisager ces caprices comme une loi de l'humanité. Mais, du moment où la question de la vie se souleva en moi, dans toute sa clarté, la vérité de cette réponse se dissipa comme une vapeur dans les airs. Et je compris que, de même que dans les sciences positives, il y a des sciences vraies et des demi-sciences, qui tendent à fournir des réponses aux questions qui ne leur sont pas proposées;—je compris aussi que dans ce domaine il y a tout une série de connaissances plus détaillées qui tâchent de répondre aux questions qui ne relèvent pas d'elles. Les demi-sciences de ce domaine, les sciences juridiques, historiques, sociales, qui tendent à résoudre la question de l'humanité, le font de pure imagination, d'une façon fantaisiste et chacune à sa manière.

Mais, de même que dans le domaine des sciences positives l'homme qui demande sincèrement: «Comment dois-je vivre?» ne peut pas se contenter de la réponse: «Etudie dans l'espace infini les changements infinis d'après le temps et la complication des parties infiniment petites, et alors tu comprendras ta vie»; de même un homme sincère ne peut non plus se contenter de la réponse: «Etudie la vie de toute l'humanité, dont nous ne pouvons connaître ni le commencement ni la fin et dont la plus grande partie est inconnue; alors tu comprendras ta vie.»

Il en est de même dans les demi-sciences expérimentales. Et plus ces demi-sciences s'éloignent de leur enseignement propre, plus elles sont pleines d'obscurité et d'indécision, de sottise et de contradiction.

Le problème d'une science positive est une succession de causes, de phénomènes matériels.

La science expérimentale n'a qu'à introduire la question de la cause finale et il en sort—une absurdité.

Le problème de la science théorique est d'essayer de comprendre l'essence de la vie sans en envisager les causes. Mais il n'y a qu'à pousser l'investigation jusqu'aux phénomènes de cause considérés comme phénomènes sociaux, historiques, et on n'obtient qu'une absurdité.

La science expérimentale ne donne une signification positive et ne montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle n'introduit pas dans ses investigations la cause finale. Et, au rebours, la science théorique n'est une science et ne montre la grandeur de l'esprit humain que lorsqu'elle écarte complètement les questions du rituel des phénomènes de causes et lorsqu'elle n'envisage l'homme que par rapport à la cause finale.

Cette science dans ce domaine dont elle est le pôle—est la métaphysique ou philosophie.

Cette science pose nettement la question:

—Que suis-je, et qu'est l'univers? Et pourquoi suis-je et pourquoi est tout l'univers?

Et, depuis qu'elle existe, elle répond toujours de la même manière. Que ce soit l'idée, la substance, l'esprit, ou la volonté que la philosophie désigne par le nom essence—essence de la vie qui est en moi et dans tout ce qui existe,—le philosophe répète toujours que l'essence est,—et que moi—je suis justement cette essence; mais pourquoi elle est, il ne le sait pas et ne répond pas s'il est un penseur sincère.

Je demande:

—Pourquoi cette essence est? Que sortira-t-il de ce qu'elle est ou de ce qu'elle sera?...

Et la philosophie, non seulement ne répond pas, mais c'est justement cela qu'elle-même demande.

Si elle est la vraie philosophie, tout son travail ne consiste qu'à poser clairement cette question. Et si elle tient fermement à son problème, elle ne peut répondre autrement qu'à la question: «que suis-je et qu'est tout le monde?—tout et rien»—et à la question: «pourquoi?—je ne sais pas.»

Ainsi j'aurai beau tourner et retourner les questions théoriques de la philosophie, je ne recevrai pas même un semblant de réponse, non pas que, dans une sphère nette et expérimentée comme l'est la sienne, la réponse ne puisse se rapporter à ma question. Au contraire, le travail spirituel qui est son objet la porte justement vers ma question; mais il n'y a pas de réponse, si ce n'est la même question présentée sous une forme beaucoup plus compliquée.

VI

Pendant que je cherchais la réponse à la question de la vie, j'éprouvais tout à fait le même sentiment qu'éprouve l'homme qui s'est égaré dans la forêt. Ayant débouché sur une clairière, il grimpa sur un arbre et vit clairement des espaces illimités, mais pas une seule maison; et il comprit qu'il ne pouvait s'en trouver. Il alla alors dans l'épaisseur du bois, dans les ténèbres; mais, là encore, nulle trace de refuge!

J'errais ainsi dans la forêt des connaissances humaines, parmi les lueurs des sciences mathématiques et expérimentales, qui, tout en me découvrant des horizons lumineux, ne pouvaient me fournir aucun abri. Je vaguais au milieu de l'obscurité des connaissances théoriques, toujours plus sombres à mesure que je m'y enfonçais, jusqu'à ce que je fusse enfin persuadé qu'il n'y avait et qu'il ne pouvait pas y avoir d'issue.

En étudiant les côtés positifs de la science, j'avais compris que je ne faisais que détourner mes yeux de la question. Malgré tout l'attrait et la clarté des horizons qui s'ouvraient devant moi, malgré tout le charme qu'il y a à se plonger dans l'infini de ces connaissances, je compris désormais que ces connaissances m'étaient d'autant plus claires qu'elles m'étaient moins nécessaires et utiles à la solution du problème que je poursuivais.

—Eh bien,—me disais-je,—je sais tout ce que la science veut savoir si obstinément; mais sur ce chemin il n'y a pas de réponse à la question du sens de ma vie. D'autre part, dans le domaine théorique,—malgré, ou justement parce que son objet est strictement dirigé vers la réponse à ma question,—il n'y a pas d'autre réponse que celle que je me donnais à moi-même: «—Quel est le sens de ma vie?—Nul»; ou: «—Qu'est-ce qui sortira de ma vie?—Rien», ou: «—Pourquoi existe tout ce qui existe et pourquoi est-ce que j'existe?—Parce que tu existes.»

M'adressant à un côté des connaissances humaines, je recevais une quantité infinie de réponses précises sur ce que je ne demandais pas: sur la composition chimique des étoiles, sur le mouvement du soleil vers la constellation d'Hercule, sur l'évolution des espèces et de l'homme, sur les formes infiniment petites, impondérables parties de l'éther; mais à ma question: «Quel est le sens de la vie?» je recevais pour toute réponse dans ce domaine de la science: «Tu es ce qui s'appelle la vie; tu es une agrégation accidentelle de molécules. La transformation de ces parties et leur influence mutuelle s'appelle la vie. Cette agrégation tiendra quelque temps, puis l'action réciproque de ces parties cessera: et ce que tu appelles vie cessera également, comme aussi toutes les questions que tu te poses—tu es une petite boule de «quelque chose» qui s'est accidentellement amassé. La petite boule se consume en fermentant, et cette fermentation de petites boules s'appelle la vie. La boule éclatera—et la fermentation finira de même que toutes les questions.» C'est ainsi que répondent les sciences positives et elles ne peuvent répondre autrement si elles restent logiques avec leur point de départ.

Il est évident qu'une telle réponse n'en est pas une, eu égard à ma question. J'ai besoin de savoir le sens de ma vie. M'expliquer qu'elle est une petite partie de l'infini, au lieu de lui donner un sens, c'est en détruire tout sens possible.

Ce compromis entre le savoir expérimental et la théorie pure, d'après lequel le sens de la vie consisterait dans le développement et la coopération à ce développement, ce compromis ne peut, pour cause d'inexactitude et d'obscurité, être compté comme une réponse.

L'autre côté du savoir, le côté théorique, lorsqu'il serre de près sa propre logique, donne et a toujours donné pour réponse directe à ma question:

—Le monde est quelque chose d'infini et d'incompréhensible. La vie humaine est une partie incompréhensible de cet incompréhensible tout.

Je ne veux pas parler de tous ces accommodements entre les sciences théoriques et les sciences expérimentales, lesquels forment tout le bagage des demi-sciences qu'on nomme juridiques, politiques, historiques.

Dans ces sciences également, on introduit irrégulièrement des idées, des développements, des perfectionnements, avec cette différence que tout à l'heure il était question du développement du tout en général, et qu'ici il ne s'agit que de la vie humaine.

L'irrégularité est la même: le développement, la perfection dans l'infini ne peut avoir ni but, ni direction, et ne répond rien à ma question.

Là où la science théorique est précise, dans la vraie philosophie—et non pas dans la philosophie que Schopenhauer nomme la philosophie de profession, laquelle ne sert qu'à classifier tous les phénomènes existants d'après de nouvelles bases philosophiques et à les nommer par de nouveaux noms,—là où le philosophe ne perd pas de vue la question essentielle, la réponse est toujours la même,—réponse donnée par Socrate, Schopenhauer, Salomon, Bouddha.

«Nous ne nous rapprocherons de la vérité qu'autant que nous nous éloignerons de la vie», dit Socrate se préparant à mourir.

«Pourquoi nous, qui aimons la vérité, nous précipitons-nous vers la vie?—Pour nous débarrasser du corps et de tout le mal qui sort de la vie du corps. Si c'est ainsi, comment donc ne pas nous réjouir quand la mort vient à nous?

«Le sage cherche la mort toute sa vie. C'est pourquoi la mort ne l'effraye pas.»

Et voici ce que dit Schopenhauer:

«Ayant compris l'essence intime du monde comme une volonté et n'ayant reçu que l'abjection de cette volonté depuis l'incontestable précipitation des forces obscures de la nature jusqu'à l'activité pleine de la conscience de l'homme, nous ne pourrons absolument pas éviter la conséquence suivante. Avec la libre négation de sa propre volonté, disparaîtront aussi tous ces phénomènes, cette précipitation continuelle et cette traction sans but ni repos par tous les degrés de l'abjection, dans laquelle et à l'aide de laquelle existe l'univers. La variation des formes successives disparaîtra. Disparaîtront aussi avec la forme tous ces phénomènes avec leurs formes générales, l'espace et le temps, et finalement la dernière forme fondamentale—le sujet et l'objet. S'il n'y a pas de volonté, s'il n'y a pas de figuration, il n'y a pas d'univers non plus. Certainement il ne reste devant nous que le néant. Mais ce qui s'oppose à cette transition au néant—notre nature—n'est donc que cette même volonté de l'existence (Wille zum Leben), de laquelle nous consistons ainsi que notre monde. Notre horreur du néant ou bien cette volonté que nous avons tous de vivre veut dire seulement que nous-même nous ne sommes que ce désir de vivre et ne connaissons rien d'autre que ce désir. C'est pourquoi pour nous, qui sommes pleins de volonté, après la destruction complète de la volonté, il ne reste que le néant; mais, au rebours aussi, pour cent chez qui la volonté s'est changée et s'est niée elle-même, pour ceux-là notre monde, si réel avec tous ses soleils et ses voies lactées, n'est aussi que le néant.»

«Vanité des vanités,—dit Salomon,—vanité des vanités, tout est vanité! Quel avantage l'homme tire-t-il de tout le travail qu'il fait sous le soleil? Une génération passe et une autre génération vient; mais la terre demeure toujours ferme et ce qui a été est ce qui sera; ce qui a été fait est ce qui se fera, et il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Y a-t-il quelque chose dont on puisse dire: Regarde, cela est nouveau? Cela a déjà été dans les siècles qui ont été avant nous. On ne se souvient plus des choses qui ont précédé; de même, parmi ceux qui viendront à l'avenir, on ne se souviendra point des choses qui seront ci-après. Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël, à Jérusalem, et j'ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder avec sagesse tout ce qui se faisait sous les cieux, ce qui est une occupation fâcheuse que Dieu a donnée aux hommes afin qu'ils s'y occupent. J'ai regardé tout ce qui se fait sous le soleil, et voilà: tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai parlé en mon cœur, et j'ai dit: Voici, j'ai grandi et crû en sagesse par-dessus tous ceux qui ont été avant moi sur Jérusalem et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de science; et j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à connaître les erreurs et la folie; mais j'ai connu que cela était aussi un tourment d'esprit; car où il y a abondance de science, il y a abondance de chagrin; et celui qui s'accroît de la science s'accroît de la douleur.

«J'ai dit en mon cœur:—Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie et jouis du bien; mais voilà, cela aussi est vanité. J'ai dit touchant le ris:—Il est insensé, et touchant la joie:—De quoi sert-elle? J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que cependant mon cœur s'appliquât à la sagesse et comprît ce que c'est que la folie, jusqu'à ce que je visse ce qu'il est bon aux hommes de faire sous les cieux pendant les jours de leur vie. Je me suis fait des choses magnifiques. Je me suis bâti des maisons; je me suis planté des vignes; je me suis fait des jardins et des vergers, et j'y ai planté toutes sortes d'arbres fruitiers; je me suis fait des réservoirs d'eau pour en arroser le parc planté d'arbres. J'ai acquis des serviteurs et des servantes, et j'ai eu des serviteurs nés en ma maison, et j'ai eu plus de gros et de menu bétail que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem. Je me suis amassé de l'argent et de l'or et les plus précieux joyaux des rois et des provinces. Je me suis acquis des chanteurs et des chanteuses, et les délices des hommes, une harmonie d'instruments de musique, même plusieurs harmonies de toutes sortes d'instruments. Je me suis agrandi et je me suis accru plus que tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et avec cela ma sagesse est demeurée avec moi. Enfin, je n'ai rien refusé à mes yeux de tout ce qu'ils ont demandé, et je n'ai épargné aucune joie à mon cœur; car mon cœur s'est réjoui de tout mon travail, et ç'a été tout ce que j'ai eu de tout mon travail. Mais ayant considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits et tout le travail auquel je m'étais occupé pour le faire, voilà: tout était vanité et tourment d'esprit; de sorte que l'homme n'a aucun avantage de ce qui est sous le soleil. Puis je me suis mis à considérer aussi bien la sagesse que les sottises et la folie, car quel est l'homme qui pourrait suivre un roi en ce qui a déjà été fait? Je reconnus qu'elles toutes ont le même sort. C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur. Il m'arrivera comme à l'insensé. Pourquoi donc ai-je été plus sage alors? C'est pourquoi j'ai dit en mon cœur que cela aussi était une vanité. La mémoire du sage ne sera point éternelle, non plus que celle de l'insensé, parce que dans les jours à venir tout sera déjà oublié. Et pourquoi le sage meurt-il de même que l'insensé? C'est pourquoi j'ai haï cette vie, parce que les choses qui se sont faites sous le soleil m'ont déplu, parce que tout est vanité et tourment d'esprit. J'ai aussi haï tout mon travail qui a été fait sous le soleil, parce que je le laisserai à l'homme qui sera après moi. Car qu'est-ce que l'homme a de tout son travail et du tourment de son cœur dont il se fatigue sous le soleil? Car tous ses jours ne sont que douleurs, et son occupation n'est que chagrin; même la nuit son cœur ne repose pas. Cela aussi est une vanité. N'est-ce donc pas le bien de l'homme qu'il mange et qu'il boive, et qu'il fasse que son âme jouisse du fruit de son travail? J'ai vu aussi que cela vient de la main de Dieu.

«Pour tout et pour tous la même chose; le même sort au juste et à l'impie, au bon et au méchant, à l'homme honnête et à l'homme malhonnête, à celui qui fait des sacrifices et à celui qui n'en fait pas. Comme au bienfaiteur, ainsi au pécheur; comme à celui qui jure, ainsi à celui qui a peur de la malédiction. Ce qui est mauvais en tout ce qui se fait sous le soleil, c'est qu'il n'y a qu'un sort pour tous et le cœur des fils des hommes est plein de méchanceté. La folie est au fond de leur cœur, de leur vie. Après quoi ils s'en vont chez les morts. Pour celui qui se trouve parmi les vivants il y a encore de l'espoir; de même qu'un chien vivant est plus heureux qu'un lion mort. Les vivants savent qu'ils mourront et les morts ne savent rien. Il n'y a plus de rémunération pour eux, parce que leur souvenir est livré à l'oubli; et leur amour, et leur haine, et leur jalousie sont déjà disparus et il n'y a plus d'honneur pour eux en rien de ce qui se fait sous le soleil.»

C'est ainsi que parle Salomon ou celui qui a écrit ces paroles.

Et voici ce que dit la Sagesse indienne:

Çakia-Mouni, un jeune prince heureux à qui on avait caché les maladies, la vieillesse et la mort, va à la promenade et voit un vieillard affreux, édenté, à l'aspect repoussant.

Le prince, qui ne connaissait pas la vieillesse, s'étonne et demande ce que c'est et pourquoi cet homme est arrivé à une situation si pitoyable, si dégoûtante et si hideuse. Et lorsqu'il entend que c'est le sort de tous, que lui, jeune prince, est inévitablement menacé de la même décrépitude, il ne peut plus aller se promener et retourne à son palais pour réfléchir sur ce sujet.

Et le voilà enfermé tout seul et songeant!

Probablement il se crée quelque consolation, puisque gai et heureux il sort de nouveau.

Mais, cette fois-ci, il rencontre un malade. Il voit un homme épuisé, devenu bleuâtre, tremblant, ayant des yeux troubles. Le prince, à qui on avait caché la maladie, s'arrête et demande ce que c'est.

Et lorsqu'il apprend que c'est la maladie, à laquelle sont sujets tous les hommes et que lui-même, prince bien portant et heureux, peut, dès demain, tomber malade de la même manière, il sent sa disposition à se divertir lui manquer de nouveau. Il ordonne de revenir et cherche la tranquillité. Il la trouve probablement, puisqu'il va se promener pour la troisième fois.

Mais, cette fois-ci, un nouveau spectacle s'offre encore à lui: il voit qu'on porte quelque chose.

—Qu'est-ce?

—Un homme mort.

-Que veut dire mort? demande le prince.

On lui dit que mourir veut dire être ce qu'est devenu cet homme.

Le prince s'approche du mort, ouvre le cercueil et le regarde.

—Qu'est-ce qu'il en sortira après? demande le prince.

On lui dit qu'on le déposera dans la terre.

—Pourquoi?

—Parce qu'il sera sûr qu'il ne sera plus jamais vivant et il ne sortira de lui que vers et puanteur.

—Et c'est le partage de tous les hommes? Sera-ce la même chose avec moi? M'enterrera-t-on et n'y aura-t-il de moi que la puanteur et des vers qui me mangeront!

—Oui.

—Arrière! je ne vais pas me promener et je n'irai plus jamais.

Et Çakia Mouni ne peut trouver de consolation dans la vie et il décide que la vie est un énorme mal. Il emploie toutes les forces de son âme à s'en libérer et à en libérer les autres, de telle sorte qu'après la mort la vie ne se renouvelât pas de quelque manière que ce fût, pour exterminer la vie dans sa racine même.

Voilà ce que proclame la sagesse indienne tout entière.

Voici ce que dit encore la sagesse humaine lorsqu'elle répond sans détour à la question de la vie.

«La vie du corps est un mal et un mensonge. C'est pourquoi l'abolition de cette vie du corps est un bien et pour cela nous devons le désirer,» dit Socrate.

«La vie est ce qui ne doit pas être, c'est un mal; et le passage au néant est le seul bien de la vie,» dit Schopenhauer.

«Tout au monde: sottise, sagesse, richesse, misère, gaieté, chagrin, tout est vanité et sottise. L'homme mourra et il n'en restera rien. Et cela est sot,» dit Salomon.

«Vivre avec la conscience de l'inévitabilité des souffrances, de l'affaiblissement et de la mort est impossible.... Il faut se délivrer de la vie, de toute possibilité de la vie,» dit Bouddha.

Ce qu'ont dit ces esprits forts, des millions d'hommes semblables à eux l'ont dit, l'ont pensé, l'ont senti. Et c'est ce que je pense et ce que je sens moi-même.

C'est ainsi que mes incursions dans le domaine des sciences, non seulement ne me débarrassèrent pas de mon désespoir, mais l'augmentèrent encore. L'une ne répondait pas aux questions de la vie. L'autre répondait directement, confirmant mon désespoir et montrant que la situation à laquelle j'étais arrivé n'était pas le fruit de mon erreur, de l'état maladif de mon esprit. Au contraire, elle me démontrait que je pensais correctement et que je tombais d'accord avec les plus forts esprits de l'humanité.

Il n'y a pas à s'y tromper: tout est vanité! Heureux celui qui ne fut jamais né. La mort vaut mieux que la vie, dont il faut se défaire.

VII

N'ayant pas trouvé d'explication dans la science, je commençai à chercher cette explication dans la vie, espérant la trouver chez les hommes qui m'entouraient; je commençai à observer mes semblables, à étudier leur vie et leur manière d'envisager cette question qui m'avait amené à ce désespoir.

Et voici ce que j'ai trouvé chez les hommes qui sont mes égaux par leur instruction et leur façon de vivre.

J'ai trouvé que pour les hommes de mon monde il y a quatre issues à cette affreuse situation dans laquelle nous nous trouvons tous.

La première est celle de l'ignorance. Elle consiste à ne pas savoir, à ne pas comprendre que la vie est un mal et un non-sens. Les personnes qui appartiennent à cette catégorie,—des femmes pour la plupart ou bien des hommes très jeunes ou peu intelligents,—n'ont pas encore compris cette question de la vie qui se présenta à Schopenhauer, à Salomon, à Bouddha. Ils ne voient ni le dragon qui les attend, ni les souris qui rongent les buissons auxquels ils se tiennent, et ils continuent de sucer les gouttes de miel. Mais leur quiétude ne durera que jusqu'au moment où quelque chose dirigera leur attention vers le dragon et les souris et ce sera la fin de leur plaisir. Je n'ai rien à apprendre d'eux et ne puis cesser de savoir ce que je sais déjà.

La seconde issue, c'est l'issue épicurienne. Elle consiste à profiter des biens qui s'offrent à nous; et, sachant que la vie est sans espoir, à ne regarder ni le dragon, ni les souris, mais à sucer le miel de la façon la plus agréable possible, surtout s'il y en a beaucoup.

Salomon exprime ainsi cette idée:

«Et je louai la gaieté, puisqu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme, que de manger; de boire et de se divertir; cela la récrée dans les travaux journaliers que lui donne Dieu ici-bas.

«Et ainsi, va, mange ton pain avec gaieté et bois ton vin dans la joie.... Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, dans tous les jours de ta vie vaniteuse, dans tous tes jours vaniteux, puisque c'est ta part dans la vie et les travaux que tu fais sous le soleil.... Tout ce qui est de la force de ta main, fais-le, puisque, dans le tombeau qui t'attend, il n'y a ni travail, ni réflexion, ni savoir, ni sagesse.»

C'est par de telles réflexions que la majorité des personnes de notre monde entend la possibilité de vivre. Les conditions dans lesquelles elles se trouvent font qu'elles ont plus de biens que de maux, et la stupidité morale leur donne la possibilité d'oublier que le profit de leur situation est occasionnel, que tout le monde ne peut pas avoir mille femmes et des palais, comme Salomon; que pour chaque homme ayant mille femmes il y a mille hommes sans femmes et que pour chaque palais il y a mille hommes qui le bâtissent à la sueur de leur front et que cet accident qui m'a fait Salomon aujourd'hui peut me faire le serf de Salomon demain. La stupidité de l'imagination de ces gens leur donne la possibilité d'oublier ce qui ne laisse pas de repos à Bouddha: l'imminence de la maladie, de la vieillesse et de la mort, qui, si ce n'est aujourd'hui, fera crouler demain tous ces plaisirs.

C'est ainsi que pensent et que sentent la plupart des hommes de notre temps et de notre monde. Quoique quelques-uns de ces gens affirment que la stupidité de leur imagination est de la philosophie, qu'ils nomment positive, ils ne se distinguent pas, à mon avis, de la catégorie de ceux qui sucent le miel pour ne pas voir. Je ne pouvais pas imiter ces gens-là: n'ayant pas leur stupidité d'imagination, je ne pouvais pas la produire en moi artificiellement. Je ne pouvais, pas plus qu'aucun autre homme vivant, arracher les yeux des souris et du dragon après les avoir vus une fois.

La troisième issue est celle de la force et de l'énergie. Elle consiste à détruire la vie, après avoir compris qu'elle est un mal et un non-sens.

C'est ainsi qu'agissent les rares hommes forts et logiques. Ayant compris toute la sottise de la plaisanterie qui nous est jouée, ayant compris aussi que le bien des morts est supérieur aux biens des vivants et que le mieux est de ne pas être, ils agissent en conséquence et terminent d'un seul coup cette stupide plaisanterie par les divers moyens à leur portée: une corde au cou, l'eau, le couteau pour se l'enfoncer dans le cœur, les roues d'une locomotive. Le nombre des personnes de notre société qui agissent de la sorte devient de plus en plus grand, et c'est surtout à la meilleure période de leur vie qu'elles s'y décident, lorsque les forces de l'âme sont dans tout leur épanouissement et qu'elles ne se sont pas encore familiarisées avec les habitudes dégradantes. Il me semblait que cette fin était la plus digne et je voulais agir de la sorte.

La quatrième issue est la faiblesse. Elle consiste à continuer à traîner la vie tout en en comprenant le mal et le non-sens et en sachant d'avance que rien n'en peut résulter.

Les hommes de cette espèce savent que la mort est meilleure que la vie; mais n'ayant pas la force d'agir raisonnablement, de mettre fin au plus vite à cette supercherie et de se tuer, ils ont l'air d'attendre quelque chose. C'est là l'issue de la faiblesse; car, connaissant le mieux et le pouvant, pourquoi ne pas s'y abandonner?... Je me traînais dans cette catégorie.

C'est ainsi que les hommes de ma qualité se sauvent par quatre chemins de l'horrible contradiction. J'ai eu beau exercer toute la force de mon esprit, je n'ai pas trouvé d'autres issues que ces quatre.

L'une est de ne pas comprendre que la vie est un non-sens, une vanité et un mal, et qu'il vaut mieux ne pas vivre. Je ne pouvais pas ne pas savoir cela, et le sachant, je ne pouvais plus fermer les yeux sur la vérité. La deuxième consiste à profiter de la vie telle qu'elle est, sans penser à l'avenir. Et je ne pouvais faire cela. Moi, comme Çakia-Mouni, je ne pouvais pas aller à la chasse quand je savais que j'entraînais sur mes pas la vieillesse, les souffrances et la mort. Mon imagination était trop vive. En outre, je ne pouvais pas goûter les jouissances qui s'offraient à moi accidentellement et pour un moment. La troisième issue est celle-ci: après avoir compris que la vie est un mal et une sottise, en finir, se tuer. Or je comprenais bien la vie comme cela, mais pour certaines raisons, je ne me tuai pas.

La quatrième issue—vivre comme Salomon ou Schopenhauer,—savoir que la vie est une sotte plaisanterie qui m'a été jouée et vivre malgré cela, s'habiller, écrire, parler et même écrire des livres.

Cela m'était pénible, me répugnait même et cependant je restais dans cette situation.

Voici exactement quel était l'état de mon âme. Mon intelligence m'avait fait reconnaître que la vie n'est pas raisonnable. S'il n'y a pas de raison suprême,—et il n'y en a pas, rien ne peut prouver qu'elle est,—alors la raison est la créatrice de la vie pour moi. S'il n'y avait pas de raison, il n'y aurait donc pas de vie. Comment donc cette raison nie-t-elle la vie, étant son auteur. Mais, d'un autre côté, s'il n'y avait pas de vie, ma raison n'existerait pas non plus; par conséquent la raison est fille de la vie. La vie est tout. La raison est le fruit de la vie et cette raison nie la vie même. Je sentais que dans tout cela quelque chose n'était pas juste.

La vie est un mal dépourvu de sens, c'est certain, me disais-je. Mais je vivais, je vis encore et toute l'humanité a vécu et vit toujours.

Comment cela? Pourquoi vit-elle donc, quand elle pourrait ne pas vivre? Suis-je donc, tout seul avec Schopenhauer, assez intelligent pour comprendre l'absurdité et le mal de la vie?

Les considérations sur la vanité de la vie ne sont pas si ingénieuses et elles ont été faites depuis bien longtemps par les hommes les plus simples. Malgré tout cela on a vécu et on vit encore. Pourquoi donc les autres vivent-ils et ne pensent-ils même jamais au sens de la vie?

Mon savoir, confirmé par la sagesse des sages, m'a montré que tout au monde—d'ordre organique et inorganique—tout est arrangé avec une intelligence extraordinaire, et que ma situation seule est bête. Et ces masses stupides et énormes de gens simples qui ne savent rien de ce qui est monde organisé ou non, elles vivent toujours et croient que leur vie est très raisonnable!...

Et il me passait par la tête: Peut-être y a-t-il encore quelque chose que je ne sais pas? L'ignorance agit bien toujours de la sorte. Lorsqu'elle se bute à quelque chose, elle prétend que ce qu'elle ignore est stupide. La réalité est qu'une humanité entière a vécu et vit, ayant l'air d'avoir saisi le sens de son existence, parce que, sans le comprendre, elle n'aurait pas pu vivre. Moi, je dis que toute cette vie est un non-sens et je ne puis vivre.

Personne ne nous empêche de nier la vie par le suicide. Mais alors tue-toi et tu ne raisonneras plus. La vie ne te plaît pas, tue-toi. Et si tu vis et ne peux pas comprendre le sens de ta vie, alors finis-la et ne tourne pas dans cette vie en décrivant et en racontant que tu ne la comprends pas. Tu es venu au milieu d'une compagnie joyeuse, tous s'y trouvent très bien, tous savent ce qu'ils font et toi tu t'ennuies, ce spectacle te répugne, eh bien, alors, va-t'en!

Nous qui sommes persuadés de la nécessité absolue du suicide et ne nous décidons pas à l'accomplir, ne sommes-nous pas véritablement des esprits faibles, sans suite,—tranchons le mot,—des sots qui nous enorgueillissons de notre sottise comme un crétin de sa musette?

Notre sagesse, malgré son incontestable justesse, ne nous a pas donné le savoir du sens de notre vie; tandis que toute l'humanité qui fait la vie ne doute pas de son sens.

Vraiment depuis ce long, long temps que la vie, dont je sais quelque petite chose, existe, les hommes ont vécu, tout en connaissant le raisonnement de l'inutilité de la vie, raisonnement qui fit conclure à son non-sens, et ils ont vécu tout de même, lui attribuant un sens quelconque.

Dès que la vie se fut manifestée chez les hommes, ils lui ont compris ce sens, et cependant ils l'ont supportée, et elle est arrivée jusqu'à moi.

Tout ce qu'il y a en moi et près de moi, matériel ou immatériel, tout est le fruit de leur savoir.

Les instruments mêmes de la pensée à l'aide desquels je délibère sur cette vie et la blâme,—tout cela est fait par eux et non par moi.

Moi-même je suis né, j'ai été élevé, j'ai grandi grâce à eux.

Ce sont eux qui ont extrait le fer de la terre, qui ont commencé à couper la forêt et à ensemencer la terre, qui ont apprivoisé les bœufs, les chevaux, qui nous ont enseigné à vivre ensemble, qui ont organisé notre vie; ce sont eux qui m'ont appris à penser, à parler.

Et moi, leur œuvre, nourri et abreuvé par eux, instruit par eux, je leur ai prouvé par leurs propres mots et leurs propres pensées qu'ils sont un non-sens.

—Dans tout cela quelque chose n'est pas juste, me disais-je. Je me suis trompé quelque part.

Mais cette faute, je ne pouvais absolument pas la trouver.

VIII

Tous ces doutes, que je suis plus ou moins en état de répéter aujourd'hui, je n'aurais pu les formuler alors. Je sentais seulement que, malgré toute la logique de mes conclusions, confirmées par les plus grands penseurs, sur l'inutilité de la vie, quelque chose de faux s'y était glissé.

Était-ce dans le raisonnement même, dans la forme de la question? Je ne le savais pas; je sentais seulement que ma conviction intelligente était complète, mais qu'elle ne suffisait pas.

Tous ces résultats ne purent me convaincre assez pour me faire faire ce qui ressortait de mes méditations, c'est-à-dire pour me tuer. Je ne dirais pas toute la vérité en affirmant que la somme entière du travail de mon intelligence m'ait amené à cette conclusion. Mon intelligence travaillait, mais autre chose aussi—que je ne puis désigner que par les mots: «conscience de la vie». C'était comme une force qui obligeait mon intelligence à se fixer dans une tout autre direction et à me tirer de ma situation désespérée. Cette force m'obligeait à considérer ce fait que, moi et quelques centaines de mes pareils, nous ne composions pas toute l'humanité et que la vie de l'humanité ne m'était pas encore connue.

En jetant les yeux sur le cercle très restreint des hommes de mon âge, j'en voyais que la question de la vie n'intéressait pas. D'autres comprenaient comme moi cette question, mais l'étouffaient dans l'ivresse de la vie; quelques-uns, pleinement convaincus, y mettaient un terme. D'autres enfin l'avaient comprise, mais par faiblesse continuaient cette existence désespérée. Et mes regards n'allaient pas au delà. Il me paraissait que ce petit nombre d'hommes savants, riches et oisifs, dont j'étais, composaient toute l'humanité, et que ces milliards d'hommes qui avaient vécu et vivaient encore, n'étaient pas en réalité des hommes.

Malgré toute la singularité, toute l'incompréhensibilité de ce fait qui me frappe aujourd'hui,—d'avoir pu délibérer sur la vie sans voir la vie qui m'entourait de tous côtés, la vie de l'humanité,—la pensée que j'aie pu être à tel point dans l'erreur et croire que ma vie, celle des Salomon et des Schopenhauer, étaient la vie véritable et normale, tandis que la vie des masses n'était qu'une circonstance d'aucune importance—tout étrange que cela me paraît maintenant, il en a pourtant été ainsi.

Dans l'orgueil de mon esprit, il me semblait incontestable que moi, avec Salomon et Schopenhauer, j'avais posé la question avec une si grande vérité et une telle précision qu'on ne pouvait mieux la formuler.

Si incontestable me paraissait l'idée que tous ces milliards de créatures n'étaient pas encore arrivés à concevoir toute la profondeur de la question, que je cherchais le sens de ma vie sans penser une seule fois:

—Mais quel sens donc lui donnent et donnaient tous les milliards d'êtres qui vivent et ont vécu sur la terre?

Je me débattis longtemps dans cette folie qui nous est surtout propre à nous hommes libéraux et instruits. C'est peut-être grâce à cet étrange amour que j'ai pour le vrai peuple des travailleurs, que je fus obligé à comprendre et à voir que ce peuple n'est pas si bête que nous le pensons; ou bien c'est grâce à la sincérité de ma conviction que la meilleure chose que je pusse faire était de me pendre, que je sentis que, si je voulais vivre et comprendre le sens de la vie, il fallait chercher ce sens, non pas chez ceux qui l'avaient déjà perdu et qui voulaient se tuer, mais chez ces millions d'hommes qui ont vécu et vivent, en organisant leur vie et la nôtre et en en subissant les conséquences.

Et alors je considérais l'énorme masse d'hommes simples, ignorants et peu fortunés, qui vivent et ont vécu—et je constatai tout autre chose.

Je vis que tous ces milliards d'hommes qui ont fini de vivre ou qui vivent encore, je vis que tous, à de rares exceptions près, ne pouvaient être rangés parmi ceux dont je viens déparier; il m'était impossible de les considérer comme ne comprenant pas la question, puisqu'ils la posent et y répondent avec une clarté étonnante.

Je ne pouvais non plus les classer parmi les épicuriens, parce que leur vie se compose de privations et de souffrances bien plus que de jouissances.

Encore moins pouvais-je les considérer comme vivant stupidement jusqu'à la fin de leurs jours, puisqu'ils s'expliquent chaque action de leur vie et la mort elle-même.

Ils tiennent le suicide pour un énorme mal.

Il s'ensuivait, dans mon esprit, que toute l'humanité avait une connaissance quelconque du sens de la vie que je n'admettais pas et que je méprisais....

Il s'ensuivait que, puisque la science raisonnée non seulement ne me donnait pas le sens de la vie, mais l'excluait, tandis que des milliards d'hommes lui en attribuaient un, il s'ensuivait que toute l'humanité était fondée sur quelque savoir faux et méprisable.

—Ainsi, me disais-je, le raisonnement, en la personne des savants et des sages, nie le sens de la vie; tandis que les énormes masses d'hommes,—toute l'humanité—lui reconnaissent ce sens dans un savoir absurde. Et ce savoir absurde repose sur cette même croyance que je ne puis pas ne pas rejeter: Dieu un et trois, la création en six jours, les démons et les anges et tout ce que je ne peux pas reconnaître à moins d'être fou!

Ma position était affreuse. Je savais que je ne trouverais rien sur le chemin de la science raisonnée, excepté la négation de la vie; rien non plus dans la croyance, excepté la négation de la raison, moins possible encore que celle de la vie. Du savoir intelligent il ressortait que la vie est un mal:

—Les hommes le savent donc, il dépend d'eux de ne pas vivre, et cependant ils ont vécu, ils vivent et je vis moi-même, bien que je sache depuis longtemps que la vie est un non-sens, qu'elle est un mal.

Or, la foi me dit que pour comprendre le sens de la vie, je dois renoncer à la raison, à cette même raison, pour laquelle le sens est nécessaire.

IX

De tout cela il naissait une contradiction à laquelle il n'y avait que deux issues: ou ce que j'appelais raisonnable ne l'était pas autant que je le pensais, ou ce qui me paraissait déraisonnable ne l'était pas autant que je le croyais. Et je commençai à raisonner l'enchaînement de mes réflexions que je trouvai tout à fait correct.

La conclusion que la vie n'est rien était inévitable; mais bientôt je m'aperçus d'une erreur: elle consistait en ce que j'avais raisonné sans me conformer à la question que j'avais posée.

—Pourquoi dois-je vivre, c'est-à-dire quel sera le résultat vrai, indestructible de ma vie éphémère et destructible? Quel sens a mon existence limitée dans cet univers infini?

Et pour répondre à cette question j'étudiais la vie.

Évidemment, les solutions de toutes les questions possibles de la vie ne pouvaient pas me contenter, parce que ma question, malgré toute sa simplicité au premier abord, exige l'explication de l'infini par le fini, et au rebours.

En effet, lorsque ma question était:

—Quel est le sens de ma vie temporaire, en dehors de toute cause extraterrestre?

Je répondais comme si la question avait été:

—Quel est le sens de ma vie temporaire, envisagée au point de vue de la cause et de son existence terrestre?...

Et après un long travail de mon esprit, je répondis:

Nul.

Dans mes raisonnements j'associais constamment—ne pouvant agir autrement—le fini au fini et l'infini à l'infini. Tout cela aboutissait à ceci: la force est la force, la substance est la substance, la volonté est la volonté, l'infini est l'infini, le néant est le néant et—c'était tout.

C'était quelque chose d'analogue à ce qui arrive en mathématiques, lorsque, croyant résoudre l'équation, on trouve l'identité. Le cours de la réflexion est correct, mais le résultat se formule par: A = A ou X = X, ou O = O. Il en advint de même de mes réflexions sur la signification de ma vie. Les réponses données par toutes les sciences à cette question ne sont que des identités.

Et, vraiment, le savoir strictement intellectuel qui, comme l'a fait Descartes, commence par le doute total sur tout, qui rejette tout savoir basé sur la foi et bâtit à neuf sur les lois de la raison et de l'expérience, ce savoir ne peut donner d'autre réponse à la question de la vie que celle que j'ai reçue.

Si tout d'abord il m'avait semblé que le savoir donnait une réponse positive,—la réponse de Schopenhauer, la vie n'a pas de sens, elle est un mal, je compris maintenant, après avoir mieux examiné l'affaire, que la réponse n'était pas positive, que ce n'était que le sentiment qui la fournissait. La réponse nettement exprimée, comme elle l'est par les Bramines, par Salomon et par Schopenhauer, n'est qu'une réponse vague ou une identité: O = O, la vie est une nullité. Ainsi la science philosophique ne nie rien et répond seulement qu'elle ne peut pas décider cette question qui pour elle reste un infini.

Ayant compris cela, je compris aussi qu'on ne pouvait pas chercher dans le raisonnement intellectuel une réponse à ma question et que la réponse donnée par ce raisonnement n'est que l'indication que la réponse ne peut être obtenue qu'à l'aide d'une autre donnée de la question, c'est-à-dire alors seulement que la relation du fini à l'infini sera introduite dans la question. Je compris enfin que, malgré toute l'absurdité et la monstruosité des réponses fournies par la foi, elles ont le privilège d'introduire dans chaque réponse la relation du fini à l'infini, sans laquelle la réponse ne peut exister.

De quelque manière que je me pose la question: «Comment dois-je vivre?» la réponse est: «par la loi de Dieu.»—Que sortira-t-il de vrai de ma vie?—Des souffrances éternelles ou la béatitude éternelle....—Quel sens n'est pas détruit par la mort?—L'union avec le Dieu infini, le paradis.

Ainsi, j'étais inévitablement amené à reconnaître que, indépendamment du savoir intelligent qui autrefois me paraissait unique, toute l'humanité possédait encore une autre connaissance, irraisonnée celle-là: la foi, qui donne la possibilité de vivre.

Toute la sottise de la foi restait pour moi la même qu'auparavant, mais je ne pouvais pas ne pas reconnaître qu'elle seule fournissait à l'humanité les réponses aux questions de la vie et, par conséquent, la possibilité de vivre.

Le raisonnement m'avait amené à l'aveu du non-sens de la vie qui, dès lors, n'avait plus de raison d'être, et je voulais me détruire.

Ayant considéré toute l'humanité, je vis que les hommes vivaient en affirmant qu'ils connaissaient le sens de la vie.

Je rentrai alors en moi-même.

Moi aussi, j'avais vécu jusqu'au moment où je m'étais inquiété du sens de la vie.

Ainsi qu'aux autres hommes, la vie et la possibilité de la vie m'étaient offertes par la foi.

Ayant jeté les yeux plus loin, sur les hommes des autres pays, sur mes contemporains et sur ceux qui avaient vécu, je vis toujours la même chose.

Là où est la vie, là, depuis que l'humanité existe, est la foi qui donne la possibilité de vivre, et les caractères principaux de la foi sont les mêmes partout et toujours.

Quelle qu'elle soit, la foi répond à tous que la vie, quoique mortelle, est infinie, et que, ni les souffrances, ni les privations, ni la mort ne peuvent la détruire. Cela veut dire que ce n'est que dans la foi qu'on peut trouver le sens et la possibilité de la vie.

Qu'est-ce donc que la foi?

Et je compris que la foi n'est pas seulement la conviction à l'existence des choses invisibles, etc., n'en est pas la révélation (ce n'est là que la description d'un des indices de la foi); elle n'est pas la relation de l'homme à Dieu,—il faut définir la foi et puis Dieu, et non pas définir la foi par Dieu;—elle n'est pas non plus le simple consentement de l'homme à croire ce qu'on lui a dit, ainsi que la foi est le plus souvent comprise.

Notes in this chapter

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