DEUXIÈME PARTIE. (continued 2)
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Examinons rapidement la synthèse universelle.
Quelle est la forme absolue de l’opposition morale ?
C’est l’être infiniment parfait maudit de Dieu. C’est le juste portant le fardeau du péché humain dans sa totalité.
Mais voici une parole de la vérité éternelle :
« Il est entré une seule fois dans le sanctuaire, non avec le sang des boucs et des veaux, mais avec son propre sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle. C’est pourquoi il (Jésus-Christ victime sans tache) est le médiateur du Nouveau Testament afin que, par la mort qu’il a soufferte pour expier les iniquités qui se commettaient sous le premier Testament, ceux qui sont appelés de Dieu reçoivent l’héritage qu’il leur a promis. »
Quelle est la forme absolue de l’opposition métaphysique ?
C’est la vie éternelle subissant la mort.
Exanimavit semetipsum. La vie humaine était déjà pour lui un anéantissement. Or, il s’anéantit jusqu’à la mort humaine. Car voici une autre parole :
« Il a plu au Père que toute plénitude résidât en lui, et de réconcilier toutes choses avec soi par lui, ayant pacifié par le sang qu’il a répandu tant ce qui est sur la terre que ce qui est au ciel. »
Jésus-Christ, poussant un grand cri, baissa la tête et expira.
Tout était consommé.
Quelle est la forme absolue de l’opposition géométrique ?
C’est la rencontre de deux parallèles.
Un jour, par ordre du proconsul romain, un arbre fut abattu dans une forêt. C’était un sycomore. Les ouvriers galiléens reçurent l’ordre de le tailler. Ils ne le taillèrent pas sans peine. Il leur fallait réaliser le plan géométrique aperçu par Dieu dans le Verbe qui allait être cloué sur ce morceau de bois. Sur ce bois en effet fut cloué le Verbe fait chair. Le corps fut dressé verticalement : ligne de vie ; les bras furent étendus horizontalement : ligne de mort. Ainsi se résuma le sacrifice qui contient la vie et la mort réconciliées.
Toutes choses s’embrassèrent dans un baiser immense. Car le bois du sycomore fut croisé. Ses lignes, parallèles tant que l’arbre avait vécu, tant que les racines avaient été en terre, se coupèrent à angles droits, à angles égaux. L’arbre prit la forme d’une croix et fut transporté sur la montagne.
La vie et la mort se traversèrent, et, se coupant à angles droits, chantèrent une musique infinie qui entraîna dans le même accord l’essence éternelle et les choses créées, Dieu, l’homme et la nature. Dieu le Père, revenu de sa fuite infinie, ne se repentant plus d’avoir fait l’homme, atteignit et embrassa la création sur cet épouvantable sommet. Il trouva encore une fois son œuvre bonne.
Or, voici un postulatum de mathématique transcendante :
LES PARALLÈLES SE RENCONTRENT A L’INFINI.
Omnia in ipso constant. Je le dis avec une sorte de terreur : la vie et la mort se tiennent debout ensemble, cum stant, constant, sur la terre et sous les cieux.
Le panthéisme n’a pas de croix. Sa ligne, c’est la ligne horizontale. La terre s’étend aux regards, isolée et désolée. L’infini est absent. Les créatures sont ensemble, mais elles ne se tiennent pas debout, et aucun Dieu ne les redresse. Du mot chrétien, du grand mot si simple et si complet, constant, peut-être le panthéisme peut-il prononcer la première syllabe cum, avec, stant lui est refusé.
La croix janséniste, qui représente Jésus-Christ les mains levées, viole l’angle droit, ferme les bras du crucifié et l’isole de la nature. La croix janséniste est debout, stat. Mais elle est seule, le cum lui est interdit.
Le panthéisme n’a pas de tête, le jansénisme n’a pas de bras. L’un embrasse sans s’élever, l’autre s’élève sans embrasser.
Dans la croix catholique, Omnia constant. La vie soulève la mort et l’entraîne avec elle aux cieux dans sa course triomphante. Tout s’embrasse, tout s’élève, tout se distingue, tout s’unit.
Unité, reconstruction, plénitude, synthèse, consommation en un, cris de l’homme et cris de Dieu ! Au moment où le Verbe, hypostatiquement uni à la nature humaine, fut attaché à la croix, Dieu continuait à voir dans ce Verbe la Vérité ! Au moment où le Verbe attirait à lui toute créature, consommant dans l’unité toute division, cette croix sur laquelle les hommes clouaient son corps humain figurait géométriquement cette rencontre suprême, cette plénitude, cette fusion qui apercevait Dieu le Père, satisfait dans sa justice, dans sa miséricorde, dans toute sa personne infinie, et se réconciliant avec l’univers en la personne de ce Fils qu’il faisait semblant d’abandonner.
L’opposition absolue était réalisée : par elle se préparait l’harmonie absolue.
Trois jours après, celui qui avait consommé sur la montagne l’harmonie du temps et de l’espace par un sacrifice idéal et réel, ressuscita. Il alla s’asseoir à la droite du Père. C’est là que les élus le contempleront. La foi aura fait place à la vision.
Le Credo sera remplacé par l’Éternel Alleluia, et du symbole que nous chantons en exil il ne restera que la dernière parole : Amen.
Nous verrons face à face Dieu tel qu’il est. Nous verrons face à face l’Être, le Principe, Celui qui Est, Celui dont le nom est ineffable et ne s’écrit qu’en tremblant, Dieu le Père.
Nous verrons face à face Dieu le Fils, le Verbe, la distinction dans l’unité, Celui en qui Dieu le Père contemple éternellement les exemplaires de tous les mondes créés et possibles, le Verbe par qui celui qui Est communique avec ceux qui ne sont pas, le Dieu fait homme, le Dieu fait enfant, le Dieu qui a dormi[4], le Dieu qui a eu une mère, le Dieu qui a prié Dieu, le Dieu qui a pleuré, le Dieu qui s’est incliné vers le néant, le Dieu qui s’est penché sur l’abîme, le Dieu qui a trouvé moyen de faire connaissance avec l’infirmité, avec la peur, avec l’ennui, le moyen de s’anéantir ; enfin nous verrons face à face le Saint-Esprit, l’union du Père et du Fils, leur repos dans l’amour, Celui qui se laisse symboliser par l’huile et qui a dit de frotter d’huile les malades en priant pour que l’harmonie qui s’appelle la santé leur soit rendue, la paix et la joie incompréhensible du Seigneur, l’harmonie immense, infinie, éternelle, absolue, absolument inexprimable, absolument suradorable, l’harmonie enfin, l’harmonie, l’harmonie, l’harmonie.
CHAPITRE IX. ADRESSE AUX UNIVERSITÉS ALLEMANDES.
Il me reste à exprimer une espérance. Ce livre dit certaines choses. Il en sous-entend certaines autres. Les plus grandes, ce sont les sous-entendues. Son but sera atteint, s’il réunit quelques hommes dans une affirmation précise de la vérité, et il sera atteint surabondamment s’il inspire à ces mêmes hommes, à ces amis dont j’ignore le nom, le sentiment des choses supérieures. O lumière mystérieuse ! ô lumière évidente ! ô chose sublime !
Dieu de Dieu, lumière de lumière, Deum de Deo, lumen de lumine. O vous qui savez tout, faites-nous savoir quelque chose ! O Verbe en qui tout est vie, essence infiniment infinie en qui toute vérité est comprise, ô lumière, je vous adore ! ô lumière, brillez sur nous !
Nous vivons dans une époque où la hardiesse du mal autorise la hardiesse du bien. Les esprits troublés se promènent sans repos, d’une extrémité à l’autre, dans le champ de leurs pensées. Les grands troubles sont favorables aux grands mouvements. Les éléments en fusion se pénètrent mieux. Le jour où l’Allemagne et la France, où la science et la vie se rencontreront dans le christianisme sera un grand jour dans l’histoire du monde. Messieurs les professeurs des universités allemandes, Dieu vous demande votre coopération. Dites à vos maîtres, dites à vos élèves, dites à vos concitoyens, que l’éternel Exilé, celui qui n’a pas où reposer sa tête, le Christ, demande l’hospitalité au peuple germanique.
Vérité absolue prête à s’assimiler toutes les vérités, il les transfigurera dans sa lumière, au lieu de les anéantir. Il sera votre vie et la vie de votre science. Vous avez brisé l’Europe en scindant l’unité.
Une idée germe dans l’intelligence de l’Allemagne. Le bras de la France la traduit en faits. Le monde civilisé imite la France et l’Allemagne. Jusqu’ici vous avez lancé la négation sur le monde ; mais vous l’avez épuisée, et, sous peine de mort, vous rentrerez dans le domaine de l’être. Vous réparerez les maux que vous avez faits. Vous montrerez au monde un peuple catholique, une science catholique. La France vous suivra dans la vie comme elle vous a suivis dans la mort. La science et la foi s’embrasseront. En face des grandes choses qui vous attendent pour éclater, vous ne serez pas retenus, messieurs, par une contrainte indigne de vous, la contrainte de l’habitude, du préjugé, du parti pris. Mandataires de l’Europe, réfléchissez devant Dieu dans la liberté de vos âmes.
L’Église vous attend. Elle porte, depuis la catastrophe qui vous a séparés d’elle, le deuil éternel des mères. Elle répète sur vous les paroles du prophète-roi sur son fils perdu : « Absalon, fili mi, fili mi, Absalon ! » Ézéchiel était en présence d’ossements brisés et glacés, quand il entendit cette parole : « Souffle sur eux, fils de l’homme ; souffle et prophétise. » Il souffla, la vie revint et les morts se levèrent. Votre science est un monceau de ruines gigantesques qui demandent la vie, le souffle de l’Esprit-Saint. Vous changerez en cathédrale le caveau sépulcral où dorment les froides dépouilles de vos aïeux. Écoutez-les. Ils vous disent de leur grande voix que la science et la foi veulent se réunir, que l’avenir du monde est à cette condition, que par vous le XIXe siècle doit racheter les crimes du XVIe, que les petits-fils de ceux qui s’égarèrent ont une œuvre à accomplir, digne de leur génie et digne de leur courage.
Schelling est mort, Hégel est mort, l’Allemagne meurt si elle ne se laisse étreindre dans les bras de l’universel amour, si elle ne réchauffe sa science contre le cœur de la mère universelle, si vous ne levez le drapeau de l’unité dans les métropoles de votre philosophie. Tout s’abat autour de vous. L’arbre que le révolté planta en entrant à Worms a exaucé la prière de cet homme : il a grandi comme sa doctrine, il est tombé comme elle ; l’ormeau de Luther est foudroyé. Worms a entendu le bruit du tonnerre. Schelling a salué de ses derniers regards l’espoir qui se réalisera.
Voulez-vous qu’un cri de paix retentisse de Notre-Dame de Paris à Notre-Dame de Cologne ! Cologne, la ville catholique ! Les murs tant de fois séculaires de sa métropole inachevée ignoreraient peut-être l’apparition du protestantisme, s’ils n’avaient entendu Frédéric Schlegel, célébrant son retour à l’unité catholique, réciter, avec la profession de foi de Pie IV, le Te Deum de la réconciliation ! Par ces idées et par ces souvenirs, par les aspirations de vos plus illustres ancêtres, par la mémoire des grands hommes et par la mémoire des saints, par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits, et qui rend raisonnables les intelligences, j’ose vous prier, messieurs, de résoudre enfin dans l’harmonie cette grande dissonance qui retarde la science et qui désole les âmes.