TOME SECOND (continued 2)
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Après un petit silence, Lucien répondit:
«—Oui, monsieur.»
Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse.
Lucien continua d'un air glacial:
«—Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.
«—Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que le Courrier Fronçais au café de l'Hôpital.»
Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par dire au ministre:
«—Je ne veux pas être inutile. Si j'accepte de Votre Excellence de me conduire envers le blessé comme le ferait l'homme le plus tendre, j'accepte la mission.
«—Cette condition me fait injure,» s'écria le ministre d'un ton affectueux.
Et réellement les idées d'empoisonnement ou seulement d'opium lui faisaient horreur. Lorsqu'il avait été question, dans le conseil, d'opium pour calmer les douleurs du malheureux policier, il avait pâli.
«—Rappelons-nous, ajouta-t-il avec effusion, l'opium tant reproché au général Bonaparte sous les murs de Jaffa.
«Ne nous exposons pas à être en butte pour toute la vie aux calomnies des journaux républicains, et ce qui est bien pis, des journaux légitimistes qui pénètrent dans les salons.»
Ce mouvement vrai et vertueux diminua l'angoisse horrible de Lucien. Il se disait:
«—Ceci est bien pis que tout ce que j'aurais pu rencontrer au régiment. Là, sabrer ou fusiller un pauvre ouvrier égaré ou même innocent; ici, se trouver mêlé toute la vie à un ignoble récit d'empoisonnement. Si j'ai du courage, qu'importe la forme du danger?»
Et il dit d'un ton résolu:
«—Je vous seconderai, monsieur le comte. Je me repentirai peut-être toujours de ne pas tomber malade à l'instant, garder le lit huit jours et ensuite revenir au bureau, et, si je vous trouvais trop changé, donner ma démission.
«Le ministre est trop honnête homme (et il pensait: trop engagé avec mon père) pour me persécuter avec les grands bras du pouvoir. Mais je suis las de reculer devant le danger. Puisque la vie au XIXe siècle est si pénible, je ne changerai pas d'état pour la troisième fois. Je vois fort bien à quelles affreuses calomnies j'expose tout le reste de mes jours. Je vais donc agir avec l'inquiétude continue à chaque démarche de la possibilité de la justifier dans un mémoire imprimé.
«Peut-être, monsieur le comte, eût-il été mieux, même pour vous, de laisser ces démarches à des agents couverts par l'épaulette. Le Français pardonne beaucoup à l'uniforme.»
Le ministre fit un mouvement.
«—Je ne veux, monsieur le comte, ni vous donner des conseils, non demandés et d'ailleurs tardifs, ni encore moins vous insulter. Je n'ai pas voulu vous demander une heure pour réfléchir, et, naturellement, j'ai pensé tout haut...»
Cela fut dit d'un ton si simple, mais en même temps si mâle, que la figure morale de Lucien changea aux yeux du ministre.
«—C'est un homme, et un homme ferme, pensa-t-il. Tant mieux. Je maudirai moins l'effroyable pouvoir de son père.
«Mes affaires du télégraphe sont enterrées à jamais; et je puis, en conscience, fermer la bouche à celui-ci par une préfecture; ce sera une façon fort honnête de m'acquitter avec le père, s'il ne meurt pas d'ici là d'une indigestion—et en même temps de lier son salon.»
«—Voici, dit-il, une lettre qui place sous vos ordres tout ce que vous rencontrerez dans les hôpitaux, et voici de l'or.»
Lucien s'approcha d'une table pour écrire un mot de reçu.
«—Que faites-vous là, mon cher, un reçu entre nous? dit le ministre avec une légèreté guindée.
«—Monsieur le comte, tout ce que nous faisons ici peut être un jour imprimé! répondit Lucien avec le sérieux d'un homme qui dispute sa tête à l'échafaud.
«—Attendez-vous à trouver auprès du lit de Kortis,—c'est le nom du policier,—un agent du National ou de la Tribune; surtout pas d'emportement, pas de duel avec ces messieurs. Vous sentez quel immense avantage pour eux, et comme le général B... triompherait de mon pauvre ministère?
«—Je vous réponds que je n'aurai pas de duel, ou du moins du vivant de Kortis.
«—C'est la grande affaire du jour. Dès que vous aurez fait ce qui est possible, cherchez-moi partout. Voici mon itinéraire. Vous m'obligeriez infiniment en me tenant au courant de tout ce que vous ferez.
«—Votre Excellence m'a-t-elle mis au courant de tout? dit Lucien d'un air significatif.
«—D'honneur! répondit le ministre. Je n'en ai pas dit un mot à personne, et, de mon côté, je vous livre l'affaire vierge.
«—Votre Excellence me permettra de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que dans le cas où j'apercevrais quelqu'un de la police, je me retirerais. Un tel voisinage n'est pas fait pour moi.
«—De ma police, oui, mon cher aide de camp. Mais puis-je être responsable envers vous des sottises que peuvent faire les autres polices? Je ne veux ni ne puis rien vous cacher. Oui me répond qu'aussitôt après mon départ, on n'a pas donné la même commission à un autre ministre? L'inquiétude est grande au château.
«L'article du National est abominable de modération... Il y a une finesse, une hauteur de mépris...! On le lira jusqu'au bout dans les salons. Ce n'est point le ton de la Tribune. Ah! ce roi qui n'a pas fait Carrel conseiller d'État!
«Mais Carrel aurait refusé, et avec raison. Il vaut mieux être candidat à la présidence de la République française, que conseiller d'État. Un conseiller d'État a douze mille francs, et lui reçoit trente-six mille pour dire ce qu'il pense. D'ailleurs, son nom est dans toutes les bouches.
«Adieu, adieu, mon cher; bonne chance, je vous ouvre un crédit illimité. Tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, soyez assez bon pour me chercher.»
Lucien retourna à son cabinet avec le pas assuré d'un homme qui marche à l'assaut d'une batterie.
Il trouva Desbacs dans son bureau.
«—La femme de Kortis a écrit. Voici la lettre.» Lucien la prit.
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«Mon malheureux époux n'est pas entouré de soins suffisants à l'hôpital. Pour que mon cœur puisse lui prodiguer les soins que je lui dois, il faut de toute nécessité que je me fasse remplacer auprès de ces malheureux enfants qui vont être orphelins.
«Mon mari est frappé à mort sur les marches du trône et de l'autel. Je réclame de la justice de Votre Excellence...»
«—Au diable l'Excellence, pensa Lucien. Quelle heure? dit-il en s'adressant à Desbacs, voulant ainsi s'assurer un témoin irrécusable.
«—Six heures moins un quart. Il n'y a plus un chat dans les bureaux.»
Lucien marqua cette heure sur une feuille de papier, et appela le garçon de bureau espion.
«—Si l'on vient me demander dans la soirée, dites que je suis sorti à six heures.»
Il remarqua encore que l'œil de Desbacs, ordinairement si calme, était étincelant de curiosité et d'envie de savoir.
«—Vous pourriez bien n'être qu'u coquin, mon ami, pensait Lucien, ou peut-être même un espion du général B...»
«—C'est que, tel que vous me voyez, reprit-il d'un air indifférent, j'ai promis d'aller dîner à la campagne. On va croire que je me fais attendre comme un grand seigneur.»
Et il regarda l'œil de Desbacs qui, à l'instant, perdit son feu.
Lucien vola à l'Hôtel-Dieu et se fit conduire par le portier au chirurgien de garde. Dans les cours de l'hôpital, il rencontra deux médecins, déclina ses noms et qualités, et pria ces messieurs de l'accompagner à l'instant. Et il mit tant de politesse dans ses manières, que ces messieurs n'eurent pas l'idée de le refuser.
«—Quelle heure est-il? demanda-t-il au portier qui marchait devant eux.
«—Six heures et demie.
«—Ainsi je n'aurai mis que dix-huit, minutes du ministère ici, et je puis le prouver.»
En arrivant auprès du chirurgien de garde, il le pria de prendre communication de la lettre du ministre.
«—Messieurs, dit-il aux trois médecins qu'il avait auprès de lui, on a calomnié l'administration du ministère de l'intérieur, à propos d'un blessé, Kortis, qui appartient, dit-on, au parti républicain... Le mot d'opium a été prononcé. Il convient à l'honneur de votre hôpital et à votre responsabilité comme employés du gouvernement, d'entourer de la plus grande publicité tout ce qui se passera autour du lit de ce blessé. Il ne faut pas que les journaux de l'opposition puissent nous calomnier. Peut-être enverront-ils des agents. Ne trouveriez-vous pas convenable, messieurs, d'appeler M. le médecin ou M. le chirurgien en chef, et d'expédier des élèves internes à ces messieurs. Et ne serait-il pas à propos de mettre, dès cet instant, auprès du lit de Kortis, deux infirmiers, gens sages et incapables de mensonges?»
Ces mots furent compris par le plus âgé des médecins présents, dans le sens qu'on leur eût donné quatre ans plus tôt. Il désigna deux infirmiers, ayant jadis appartenu à la Congrégation, et coquins consommés. L'un des chirurgiens se détacha pour aller les installer sur-le-champ.
Les médecins et les chirurgiens affluèrent vite dans la salle de garde, mais il régnait un grand silence et tous avaient l'air morne.
«—Je me propose, messieurs, leur dit Lucien, au nom de M. le ministre de l'Intérieur, dont j'ai l'ordre dans ma poche, de traiter Kortis comme s'il appartenait à la classe la plus riche. Il me semble que cette marche convient à tous.»
Il y eut un assentiment méfiant, mais général.
«—Ne conviendrait-il pas, messieurs, de nous rendre tous autour du lit du blessé, et ensuite de faire une consultation? Je ferai un bout de procès-verbal de ce qui sera dit, et je le porterai à M. le ministre de l'Intérieur.»
L'air résolu de Lucien en imposa à ces messieurs, dont la plupart avaient disposé de leur soirée et comptaient la passer d'une façon plus profitable ou plus gaie.
«—Mais, monsieur, j'ai vu Kortis ce matin, dit d'un air pointu une petite figure sèche; c'est un homme mort. À quoi bon une consultation?
«—Monsieur, je placerai votre observation au commencement du procès-verbal.
«—Mais, je ne parlais pas dans l'intention que mon observation fût répétée.
«—Répétée! monsieur, vous vous oubliez. J'ai l'honneur de vous donner ma parole que tout ce qui est dit ici sera fidèlement reproduit dans le procès-verbal; votre dire, monsieur, comme ma réponse.»
Les paroles de Lucien n'étaient pas mal, mais il devint fort rouge en les prononçant, ce qui pouvait envenimer la chose.
«—Nous ne voulons tous, certainement, que la guérison du blessé,» se dit le plus âgé des médecins, pour mettre le holà.
Il ouvrit la porte et l'on se mit en marche. Trois ou quatre passants se joignirent au cortège dans les cours de l'hôpital. Enfin le chirurgien en chef arriva comme on ouvrait la porte de la salle où était Kortis. On entra chez un portier voisin.
Lucien pria le chirurgien de s'approcher avec lui d'un quinquet, lui fit lire la lettre du ministre, et raconta ce qui avait été fait depuis son arrivée à l'hôpital.
Ce chirurgien en chef était un fort honnête homme, et malgré un ton d'emphase bourgeoise, ne manquait pas de tact. Il comprit que l'affaire pouvait être importante.
«—Ne faisons rien sans M. Monod, dit-il à Lucien. Il loge à deux pas de l'hôpital.
«—Ah! pensa Lucien, c'est le chirurgien qui a repoussé par un coup de poing l'idée de l'opium.»
Au bout de quelques minutes, M. Monod arriva en grommelant; on avait interrompu son dîner et il songeait aussi un peu aux suites de son coup de poing. Quand il sut de quoi il s'agissait:
«—Eh bien, messieurs, dit-il à Lucien et au chirurgien en chef—c'est un homme mort. Voilà tout. C'est un miracle qu'il vive encore avec une balle dans le ventre, et non seulement la balle, mais encore des lambeaux de drap, la bourre du fusil, que sais-je moi? Vous songez bien que je ne suis pas allé sonder une telle blessure. La peau a été brûlée par la chemise, qui a pris feu.»
En parlant ainsi, on arriva au malade. Lucien lui trouva la physionomie résolue et l'air pas trop coquin—moins coquin que Desbacs.
«—Monsieur, lui dit-il, en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre de Mme Kortis...
«—Madame... madame... Une drôle de madame! qui mendiera son pain dans huit jours...
«—Monsieur, à quelque parti que vous apparteniez, res sacra miser, le ministre ne veut voir en vous qu'un homme qui souffre.
«On dit que vous ôtes un ancien militaire; je suis lieutenant au 27e de lanciers. En qualité de camarade, permettez-moi de vous offrir quelques petits secours temporaires...
«—Voilà qui s'appelle parler! dit le blessé. Ce matin il est encore venu un monsieur avec l'espérance d'une pension... Eau bénite de cour, rien de comptant. Mais vous, mon lieutenant, c'est bien différent, et je vous parlerai...»
Lucien se hâta d'interrompre et, se tournant vers les médecins ou chirurgiens qui l'entouraient:
«—Monsieur, dit-il au chirurgien en chef, je suppose que la présidence de la consultation vous appartient.
«—Je le pense aussi, répondit le chirurgien, si ces messieurs n'ont pas d'objections...
«—En ce cas, comme mon devoir est de prier celui de ces messieurs que vous aurez la bonté de désigner, de dresser un procès-verbal fort circonstancié de tout ce que nous faisons, il serait peut-être bon que vous fissiez la désignation de la personne qui voudra bien écrire...»
Et comme il entendait une conversation peu agréable pour le pouvoir qui commençait à s'établir à voix basse, il ajouta:
«—Il faudrait que chacun de nous parlât à son tour...»
Cette gravité ferme en imposa enfin. Le blessé fut examiné et interrogé régulièrement.
M. Monod, chirurgien de la salle, fit un rapport succinct. Ensuite on quitta le lit du malade, et dans une salle à part se fit la consultation que M. Monod écrivit pendant qu'un jeune médecin, portant un nom bien connu dans les sciences, écrivait le procès-verbal sous la dictée de Leuwen.
Sur sept médecins ou chirurgiens, cinq conclurent à la mort possible à chaque instant, et certaine—avant deux ou trois jours. Un des sept proposa l'opium.
«—Ah! voilà le coquin gagné par le général B...» pensa Lucien.
C'était un monsieur fort élégant, avec des cheveux blonds, et portant à sa boutonnière deux énormes rubans.
Lucien lut sa pensée dans les yeux de l'assistance. On fit justice de cette proposition en deux mots. Un autre proposa une saignée abondante au pied, pour prévenir l'hémorragie dans les entrailles.
Lucien ne voyait rien de politique dans cette nouvelle proposition, mais M. Monod lui fit changer d'avis en disant de sa grosse voix et d'un ton significatif:
«—Cette saignée n'aurait qu'un effet hors de doute, celui d'ôter la parole au blessé.
«—Je la repousse de toutes mes forces, dit un chirurgien honnête homme.
«—Et moi!
«—Et moi!
«—Et moi!
«—Il y a majorité, ce me semble,» dit Lucien d'un ton fort animé.
La consultation et le procès-verbal furent signés à dix heures un quart. MM. les médecins et chirurgiens parlaient tous de malades à voir et se sauvaient à mesure qu'ils avaient signé.
Lucien resta seul avec le chirurgien Monod.
«—Je vais revoir le blessé, dit-il.
«—Et moi achever de dîner. Vous le trouverez peut-être mort. Il peut passer comme un poulet. Au revoir.»
Et Lucien rentra dans la salle des blessés. Il fut choqué de l'obscurité et de l'odeur. De temps en temps, s'entendaient des gémissements faibles. Notre héros n'avait jamais rien vu de semblable. La mort était pour lui quelque chose de terrible, sans doute, mais propre et de bon ton.
Il s'approcha du lit du blessé.
Les deux infirmiers étaient à demi couchés sur leurs chaises, les pieds étendus sur une chaise percée. Ils dormaient et semblaient ivres.
Le blessé avait les yeux bien ouverts.
«—Les parties nobles ne sont pas offensées, ou bien vous seriez mort dans la première nuit. Vous êtes bien moins dangereusement blessé que vous ne le croyez.
«—Bah! dit Kortis avec impatience, comme se moquant de cet espoir.
«—Mon cher camarade, ou vous mourrez, ou vous vivrez, dit Lucien d'un ton mâle, résolu et même affectueux.
«—Il n'y a pas de ou, mon lieutenant. Je suis un homme frit.
«—Dans tous les cas, regardez-moi comme votre ministre des Finances...
«—Comment? Le ministre des Finances me donnerait une pension? Quand je dis moi, c'est à ma pauvre femme?»
Lucien regarda les deux infirmiers; ils ne jouaient pas l'ivresse et étaient hors d'état d'entendre ou du moins de comprendre.
«—Oui, mon camarade, si vous ne jasez pas.»
Les yeux du mourant s'éclaircirent et se fixèrent sur Leuwen avec une expression étonnante.
«—Vous m'entendez, mon camarade?
«Oui, mais à condition que je ne serai pas empoisonné. Je vais mourir, je m'en f..., mais voyez-vous, j'ai l'idée que dans ce que l'on me donne...
«—Vous vous trompez. D'ailleurs, n'avalez rien de ce que fournit l'hôpital. Vous avez de l'argent.
«—Dès que j'aurai tapé de l'œil, ces bougres vont le voler.
«—Voulez-vous, mon camarade, que je vous envoie votre femme?
«—F...! mon lieutenant, vous êtes un brave homme. Je donnerai vos dix napoléons à ma pauvre femme.
«—N'avalez que ce que votre femme vous présentera. J'espère que c'est parlé, cela?... D'ailleurs, je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y a rien de suspect...
«—Voulez-vous approcher votre oreille, mon lieutenant! Sans vous commander... mais quoi! le moindre mouvement me tue...
«—Eh bien, comptez sur moi, dit Lucien en s'approchant.
«—Comment vous appelez-vous?
«—Lucien Leuwen, sous-lieutenant au 27e de lanciers.
«—Pourquoi n'êtes-vous pas en uniforme?
—Je suis en permission à Paris, et détaché près le ministre de l'Intérieur.
«—Où logez-vous? Pardon, excuse... voyez-vous...
«—Rue de Londres, 43...
«—Ah! le fils de ce riche banquier Van Peters et Leuwen...
Après un petit silence:
«—Précisément.
«—Enfin, quoi! je vous crois. Ce matin, pendant que j'étais examiné après le pansement, j'ai entendu qu'on proposait de me donner de l'opium, à ce grand chirurgien si puissant. Il a juré, et puis ils se sont éloignés. J'ai ouvert les yeux, mais j'avais la vue trouble; la perte de sang... Enfin, suffit! Le chirurgien a-t-il consenti à la proposition ou n'a-t-il pas voulu?
«—Êtes-vous bien sur de cela? dit Lucien fort embarrassé! Je ne croyais pas le parti républicain si alerte...
Le blessé le regarda.
«—Mon lieutenant, sauf votre respect, vous le savez aussi bien que moi d'où ça vient.
«—Je déteste ces horreurs; j'abhorre et je méprise les hommes qui se les permettent. Comptez sur moi. Je vous ai amené sept médecins, comme on le ferait pour un général. Comment voulez-vous que tant de gens s'entendent pour une manigance? Vous avez de l'argent, appelez votre femme ou un parent, et ne buvez que ce qu'ils vous auront acheté.
«—Enfin, quoi! dit le malade, j'ai été caporal au 3e de ligne, à Montmirail. Je sais bien qu'il faut sauter le pas, mais je n'aime pas à être empoisonné. Je ne suis pas honteux, et, ajouta-t-il en changeant de physionomie, dans mon métier il ne faut pas être honteux. S'il avait du sang dans les veines, après ce que j'ai fait pour lui et à sa demande, vingt fois répétée, le général B... devrait être là, à votre place. Êtes-vous son aide de camp?
«—Je ne l'ai jamais vu.
«—L'aide de camp s'appelle Saint-Vincent, et non pas Leuwen, dit le blessé comme en se parlant à lui-même. Il y a une chose que j'aimerais mieux que votre argent.
«—Dites.
«—Si c'était un effet de votre bonté, je ne me laisserai panser que lorsque vous serez là. Car voyez-vous, mon lieutenant, quand ils verront que je ne veux pas boire leur opium... en me pansant... crac, un coup de lancette est bien vite donné, là, dans le ventre. Et y a me brûle... ça me brûle... Ça ne durera pas; ça ne peut pas durer. Pour demain, voulez-vous ordonner, car vous commandez ici... Et pourquoi commandez-vous? Et sans uniforme encore!... Enfin, au moins, pansé sous vos yeux. Et le grand chirurgien puissant, a-t-il dit oui ou non? Voilà le fait...»
La tête s'embarrassait.
«—Ne jasez pas, dit Lucien. Je vous prends sous ma protection et je vais vous envoyer votre femme.
«—Vous êtes un bien brave homme. Le riche banquier Leuwen, qui entretient Mlle de Brions de l'Opéra, ça ne triche pas comme le général B...
«—Certainement je ne triche pas. Tenez, ne me parlez jamais du général B..., ni de personne, voilà encore dix napoléons.
«—Comptez-les-moi dans la main. Lever la tête me fait trop mal au ventre.»
Lucien compta les napoléons à voix basse, et en les faisant sentir comme il les mettait dans la main du blessé.
«—Motus! dit celui-ci.
«—Motus. Si vous parlez, on vous vole votre argent. Ne parlez qu'à moi et quand nous sommes seuls. Je viendrai vous voir tous les jours, jusqu'à ce que vous soyez en convalescence.»
Lucien passa encore quelques instants auprès du blessé, dont la tête semblait se perdre. Il courut ensuite dans la rue de Braque, où logeait Kortis, et trouva la femme de celui-ci entourée de commères qu'il eut assez de peine à faire retirer.
«—Je côtoie le mépris et la mort, se répétait-il en s'en allant, mais j'ai bien mené ma barque.»
Enfin, comme onze heures sonnaient à Saint-Eustache, Lucien remonta dans son cabriolet. Il s'aperçut qu'il mourait de faim, n'ayant pas dîné et presque toujours parlé.
«—Actuellement, il faut chercher le ministre...»
Mais il ne le trouva pas à l'hôtel de la rue de Grenelle. Il écrivit un mot, fit changer le cheval du cabriolet et le domestique, et alla au ministère des Finances. M. de Vaize en était sorti depuis longtemps.
«—C'est assez de zèle comme cela,» pensa-t-il, et il s'arrêta dans un café pour dîner. Puis il remonta en voiture après quelques minutes, fit deux courses inutiles dans la chaussée d'Antin, et comme il passait devant le ministère des Affaires étrangères l'idée lui vint d'y faire frapper. Le portier répondit que M. le ministre de l'Intérieur était chez son Excellence. Mais l'huissier ne voulut pas l'annoncer et interrompre ainsi la conférence de Leurs Excellences. Lucien, qui savait qu'il y avait une porte dérobée, eut peur que son ministre lui échappât; il était las de courir et n'avait pas envie de retourner rue de Grenelle.
Il insista encore, et l'huissier refusa avec hauteur.
«—Parbleu, j'ai l'honneur de vous répéter que je suis porteur d'un ordre auprès de M. le ministre de l'Intérieur. J'entrerai. Appelez la garde, si vous voulez, mais j'entrerai de force. Je vous répète que je suis M. Lucien Leuwen, maître des requêtes.»
Quatre ou cinq domestiques étaient accourus pour défendre la porte.
Voyant qu'il allait avoir à combattre cette canaille, Lucien eut l'idée d'arracher les cordons des deux sonnettes à force de sonner.
Au mouvement de respect que firent les laquais, il s'aperçut que M. le comte de Beauséant, ministre des Affaires étrangères, entrait dans le salon.
Il ne l'avait jamais vu.
«—Monsieur le comte, je me nomme Lucien Leuwen, maître des requêtes. J'ai un million d'excuses à demander à Votre Excellence. Mais je cherche M. le comte de Vaize, depuis deux heures, et par son ordre exprès; il faut que je lui parle pour une affaire importante et pressée.
«—Quelle affaire... pressée? dit le ministre avec une fatuité rare et en redressant sa petite personne.
«—Parbleu, je vais te faire changer de ton, pensa Lucien, et il ajouta de grand sang-froid et avec une prononciation marquée:
«—L'affaire Kortis, monsieur le comte; cet homme blessé sur le pont d'Austerlitz par un soldat qu'il voulait désarmer.
«—Sortez!» dit le ministre aux valets.
Et comme l'huissier restait:
«—Mais sortez donc!...»
L'huissier sorti, il dit à Leuwen:
«—Monsieur, le mot Kortis eût suffi, sans les explications.»
L'empressement du ton de voix et des gestes était rare.
«—Monsieur le comte, je suis nouveau dans les affaires. Dans la société de mon père, M. Leuwen, je n'ai pas été accoutumé à être reçu avec l'accueil que Votre Excellence m'a fait. J'ai interrompu aussi rapidement que possible un état de choses désagréable et peu convenable.
«—Comment, monsieur, peu convenable, dit le ministre en prononçant du nez, en relevant la tête et en redoublant d'impertinence. Mesurez vos paroles.
—Si vous en ajoutez une seule, sur ce ton, monsieur le comte, je donne ma démission, et nous mesurerons nos épées. La fatuité, monsieur, ne m'en a jamais imposé.»
M. de Vaize venait d'un cabinet éloigné pour savoir ce qui se passait; il entendit les derniers mots de Lucien, et vit, que lui, de Vaize, pouvait en être la cause indirecte.
«—De grâce, mon ami, de grâce, dit-il à Leuwen. Mon cher collègue, c'est le jeune officier dont je vous parlais. N'allons pas plus loin.
«—Il n'y a qu'une façon de ne pas aller plus loin, dit Lucien avec un sang-froid qui cloua les ministres dans le silence. Il n'y a absolument qu'une façon, répéta-t-il d'un air glacial. C'est de ne pas ajouter un seul petit mot sur cet incident, et de supposer que l'huissier m'a annoncé à Vos Excellences.
«—Mais, monsieur! dit le ministre des Affaires étrangères en se redressant vivement.
«—J'ai un million de pardons à demander à Votre Excellence. Mais si Votre Excellence ajoute encore un mot, je donne ma démission à M. de Vaize, que voilà, et je vous insulte de façon à rendre une réparation nécessaire.
«—Allons-nous-en, allons-nous-en!» s'écria M. de Vaize fort troublé, entraînant Lucien.
Celui-ci prêta l'oreille pour entendre ce que disait le ministre...; il n'entendit rien.
Une fois en voiture, il pria M. de Vaize, qui commençait un discours paternel, de lui permettre d'abord de lui rendre compte de l'affaire Kortis. Comme on arrivait dans la rue de Grenelle, et comme Lucien finissait de rendre compte de sa mission, M. de Vaize essaya de reprendre son discours onctueux.
«—Monsieur le comte, je travaille pour Votre Excellence depuis cinq heures du soir. Il est une heure. Souffrez que je monte dans mon cabriolet qui suit votre voiture. Je suis mort de fatigue.»
Le ministre se laissa quitter, Lucien monta dans son cabriolet et dit à son domestique de conduire. Il était réellement exténué.
En passant sur le pont Louis XV, le domestique lui dit:
«—Voilà le ministre.»
Il retournait chez son collègue, malgré l'heure avancée.
Chez lui, Lucien trouva son père, un bougeoir à la main qui montait se coucher.
Malgré l'envie passionnée d'avoir l'avis d'un homme de tant d'esprit sur cette affaire:
«—Il est vieux, et il ne faut pas l'empêcher de dormir. À demain les affaires.»
Effectivement, le lendemain à dix heures, il conta tout à son père qui se mit à rire.
«—M. de Vaize te mènera demain dîner chez son collègue, aux Affaires étrangères. Mais voilà assez de duels dans ta vie; maintenant ils seraient de mauvais ton pour toi. Ces messieurs se seront promis de te destituer dans deux mois, ou de te faire nommer préfet à Briançon ou à Pondichéry. Mais si cette place éloignée ne te convient pas plus qu'à moi, je leur ferai peur et j'empêcherai cette disgrâce. Du moins, je le tenterai avec quelques chances de succès.»
Le dîner du ministère des Affaires étrangères se fit attendre jusqu'au surlendemain, et dans l'intervalle, Lucien, toujours occupé de l'affaire Kortis, ne permit pas que M. de Vaize lui reparlât de l'incident.
Quelques jours après, M. Leuwen raconta l'anecdote à trois ou quatre diplomates. Il ne cacha que le nom de Kortis et le genre de l'affaire importante qui obligeait Lucien à chercher son ministre à une heure du matin.
Après des démarches au ministère des Affaires étrangères et une audience au château, M. Leuwen pria Lucien de le suivre.
«—Viens ici, que je répète pour la deuxième fois la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ton ministre. Mais pour ne pas m'exposer à une troisième répétition, allons chez ta mère.»
À la fin de la conférence chez Mme Leuwen, Lucien crut pouvoir accorder un mot de remerciement à son père.
«—Tu deviens commun, mon ami, sans t'en douter. Tu ne m'as jamais tant amusé que depuis un mois. Enfin je t'aime, et la mère te dira que jusqu'ici, pour employer un mot des livres ascétiques, je l'aimais en toi. Mais il faut payer mon amitié d'un peu de gêne.
«—De quoi s'agit-il?
«—Suis-moi.»
Arrivé dans sa chambre:
«—Il est capital que tu te laves de la calomnie d'être saint-simonien. Ton air sérieux et même important peut lui donner cours.
«—Rien de plus simple, un coup d'épée...
«—Oui, pour le donner la réputation de duelliste, presque aussi triste que celle de saint-simonien. Je t'en prie, plus de duel sous aucun prétexte.
«—Et que faut-il donc?
«—Aimer. Rien de moins. Il faut séduire Mme Grandet.
«—Mais, mon père, est-ce que je n'ai pas l'honneur d'être amoureux, déjà, de Mlle Raymonde?»
Lucien demanda au ministre un congé de quatre jours pour terminer quelques affaires d'intérêt à Nancy. Il se sentait depuis quelque temps une envie folle de revoir la petite fenêtre de Mme de Chasteller. Après avoir obtenu le congé du ministre, Lucien en parla à ses parents qui ne trouvèrent pas d'inconvénient à un petit voyage à Strasbourg. Là-dessus, un beau jour, arriva Mme d'Hocquincourt qui débuta par la folie de venir le trouver au ministère.
«—Prenons Mme d'Hocquincourt, se dit Lucien; je ne l'aurai jamais, mais elle va faire mille folies; je m'en tiendrai pour les besoins physiques à Mlle Raymonde.
«—J'ai gagné bien de l'argent par ton télégraphe, dit M. Leuwen à son fils, et jamais ta présence n'a été aussi nécessaire.»
Le soir même, Lucien trouva à dîner, chez son père, son cousin Ernest Déverloy. Celui-ci était fort triste. Son savant, qui lui avait promis quatre voix à l'Académie des sciences politiques, était mort aux eaux de Vichy, et après l'a voir dûment enterré, Ernest s'aperçut qu'il venait de perdre quatre mois de soins ennuyeux et de gagner un ridicule.
«—Car il faut réussir, disait-il à Lucien, et si jamais je me dévoue à un membre de l'Institut, je le prendrai de meilleure santé. Tu as une grande passion et parbleu! tu es bien heureux. On s'occupe de toi! Il ne s'agit que d'en deviner l'objet. Je le dirai bientôt quels sont les beaux yeux qui t'ont enlevé ta gaieté. Heureux Lucien! tu occupes le public. Qu'on est chançard d'être né d'un père qui donne à dîner et qui reçoit Pozzo di Borgo et la haute diplomatie. Si j'avais été le fils d'un tel père, je serais pour tout cet hiver le héros de Paris, et la mort de mon savant m'eût été plus utile que sa vie. Faute d'un père tel que le tien, je fais des miracles et cela ne compte pas, ou ne compte que pour me faire appeler intrigant.»
Lucien trouva les mêmes bruits sur son compte chez quelques anciennes amies de sa mère, qui avaient des salons de second ordre où il était reçu avec amitié.
Le petit Desbacs, auquel il donna quelque liberté de parler de choses étrangères aux affaires, lui avoua que les personnes les mieux instruites parlaient de lui comme d'un jeune homme destiné aux plus grandes choses, mais arrêté tout court par une grande passion.
«—Ah! mon cher, que vous êtes heureux, surtout si vous n'aviez pas cette passion.»
Lucien se détendait du mieux qu'il le pouvait.
Mais il était loin de deviner qu'il devait sa réputation à son père, lequel, réellement, depuis l'aventure du ministère des Affaires étrangères, avait pris de l'amitié pour lui jusqu'au point d'aller à la Bourse, par ces jours froids et humides, chose à laquelle, depuis le jour où il avait eu 60 ans, rien n'avait pu le décider. M. Leuwen songeait à Mme de Thémines, vieille amie de 20 ans et fort liée avec Mme Grandet. Depuis bien des années il prenait soin de sa fortune, et c'est un grand service à Paris et pour lequel la reconnaissance est sans bornes, car, dans la déroute des dignités et de la noblesse d'origine, l'argent est resté la seule chose essentielle, et l'argent sans inquiétudes est la belle chose des belles choses. M. Leuwen alla lui demander des nouvelles de Mme Grandet.
Il voyait Mme de Thémines une fois la semaine, ou chez lui ou chez elle, parce qu'il habitait auprès d'elle. Il prit son rôle au sérieux.
Même il alla plus loin, et jugea qu'à son âge il pouvait entreprendre de la tromper net et de supprimer dans l'histoire de son fils le nom de Mme de Chasteller. Des aventures de son fils il fit une histoire fort jolie, et après avoir amusé Mme de Thémines pendant toute la fin d'une soirée, finit par lui avouer des inquiétudes sérieuses sur son fils qui, depuis trois mois qu'il était admis dans les salons de Mme Grandet, était d'une tristesse mortelle. Il craignait un amour sérieux qui dérangerait ses projets de mariage pour son Lucien.
«—Ce qu'il y a de singulier, lui dit Mme de Thémines, c'est que depuis son retour d'Angleterre, Mme Grandet est fort changée. Il y a aussi du chagrin dans cette tête-là.»
Pour prendre les choses par ordre, voici ce que M. Leuwen apprit de Mme de Thémines et de ses amies, qu'il vit séparément, et nous y ajouterons aussi ce que des mémoires particuliers nous ont fait savoir sur cette femme célèbre.
Mme Grandet se voyait à peu près la plus jolie femme de Paris, ou du moins, on ne pouvait citer les dix plus jolies sans la mettre du nombre. Ce qui brillait surtout en elle, c'était une taille élancée, souple, charmante. Elle avait les plus beaux cheveux blonds du monde. C'était une beauté dans le genre des jeunes Vénitiennes de Paul Véronèse. Les traits étaient jolis, mais pas très distingués. Pour son cœur, il était à peu près l'opposé de ce que l'on se figure comme étant le cœur italien. Le sien était parfaitement étranger à tout ce qu'on appelle émotions tendres et enthousiasme, et cependant elle passait sa vie à jouer ces sentiments. Lucien l'avait trouvée dix fois s'apitoyant sur les infortunes de quelques prêtres prêchant l'évangile en Chine ou sur la misère d'une famille appartenant dans sa province à tout ce qu'il y a de mieux. Mais dans le secret de son cœur, rien ne lui paraissait plus ridicule, plus bourgeois en un mot, que d'être attendrie. Elle voyait en cela la marque la plus sûre d'une âme faible. Elle lisait souvent les Mémoires du cardinal de Retz; ils avaient pour elle le charme qu'elle cherchait vainement dans les romans. Le rôle politique de mesdames de Longueville et de Chevreuse était pour elle ce que sont les aventures de tendresse et de danger pour un jeune homme de dix-huit ans.
«—Quelles positions superbes, se disait Mme Grandet, si elles eussent su se garantir de ces erreurs de conduite qui donnent tant de prise sur nous!»
L'amour même, dans ce qu'il y a de plus réel, ne lui semblait, qu'une corvée, qu'un ennui. C'est peut-être à cette tranquillité d'âme qu'elle devait son étonnante fraîcheur, ce teint admirable qui eût pu lutter avec celui des plus belles Allemandes; cet air de fraîcheur qui était comme une fête pour les yeux. Aussi aimait-elle à se laisser voir à neuf heures du matin, au sortir du lit. C'est alors surtout qu'elle était incomparable: il fallait songer au ridicule du mot, pour résister au plaisir de la comparer à l'aurore. Aucune de ses rivales ne pouvait approcher d'elle sous le rapport de la fraîcheur du teint. Aussi son bonheur était-il de prolonger jusqu'au grand jour les bals qu'elle donnait, et de faire déjeuner les danseurs au soleil, les volets ouverts. Si quelque femme, sans se douter de ce coup de Jarnac, était restée à l'étourdie, entraînée par le plaisir de la danse, Mme Grandet triomphait. C'était le seul moment dans la vie où son âme perdit terre, et ces humiliations de ses rivales étaient l'unique chose à quoi sa beauté lui semblait bonne. La musique, la peinture, l'amour lui semblaient des niaiseries inventées par et pour les petites âmes. Et elle passait sa vie à goûter un plaisir sérieux, disait-elle, dans sa loge aux Bouffes; car, avait-elle soin d'ajouter, les chanteurs italiens ne sont pas excommuniés.
Le matin, elle peignait des aquarelles avec un talent vraiment fort distingué. Cela lui semblait aussi nécessaire à une femme du grand monde qu'un métier à broder, et bien moins ennuyeux. Une chose marquait qu'elle n'avait pas l'âme noble: c'était l'habitude et presque la nécessité de se comparer aux grandes dames du faubourg Saint-Germain. Elle avait engagé son mari à la conduire en Angleterre, pour voir si elle trouverait une blonde qui eût plus de fraîcheur, et pour savoir si elle aurait peur à cheval. Elle avait rencontré dans les élégants Country-Seats où elle avait été invitée, l'ennui, mais non le sentiment de la moindre crainte.
Quand Lucien lui fut présenté, elle revenait d'Angleterre, et ce séjour en ce pays avait envenimé l'admiration, voisine de l'envie, qu'elle éprouvait pour la noblesse d'origine. Mme Grandet n'avait été en Angleterre que la femme d'un des juste-milieu de Juillet les plus distingués par la faveur du roi, mais à chaque instant elle s'était sentie la femme d'un marchand. Ses cent mille livres de rente qui la tiraient si fort du pair à Paris, en Angleterre n'étaient presque qu'une vulgarité de plus.
Elle vivait donc avec ce grand souci:
«—Il faut n'être plus femme de marchand; devenir une Montmorency!»
Son mari était un gros et grand homme de quarante ans, fort bien portant. Il n'y avait pas de veuvage à espérer. Mais elle ne s'arrêta pas longtemps à cette idée: sa grande fortune l'avait éloignée de bonne heure, et par orgueil, des voies obliques. Elle méprisait tout ce qui était crime. Il s'agissait de devenir une Montmorency sans rien se permettre qu'elle n'eût pu avouer. C'était comme la diplomatie de Louis XIV quand il était heureux.
Son mari, colonel de la garde nationale, avait bien remplacé les Rohan et les Montmorency, politiquement parlant, mais quant à elle, personnellement, sa fortune était encore à faire.
Qu'est-ce qu'une Montmorency, à peine âgée de vingt-trois ans et avec une immense fortune, ferait de son bonheur? Et ce n'était pas encore là toute la question. Ne fallait-il pas faire encore autre chose, pour arriver à être regardée dans le monde à peu près comme cette Montmorency le serait?
Une haute et sublime dévotion, ou bien de l'esprit comme Mme de Staël, ou bien une illustre amitié. Devenir l'amie intime de la reine ou de Mme Adélaïde, ou une sorte de Mme de Polignac de 1785; être à la tête de la cour et donner des soupers à la reine. Ou encore, à défaut de tout cela, une amitié dans le faubourg Saint-Germain.
Toutes ces possibilités occupaient tour à tour son esprit, et l'accablaient, car elle avait plus de persévérance et de courage que d'esprit. Elle ne savait pas se faire aider, elle avait bien deux amies, Mmes de Thémines et de Travel, mais elle n'accordait sa confiance que pour une partie seulement des projets qui l'empêchaient de dormir.
Un peu avant le voyage de Lucien à Nancy, Mme Grandet ne voyant rien se réaliser de ses ambitions, s'était dit ceci:
«—Ne serait-ce pas négliger un avantage actuel et perdre une grande chance de distinction, que de ne pas inspirer un grand amour, célèbre par le malheur de l'amoureuse? Ne serait-il pas admirable, dans toutes les suppositions, qu'un homme distingué allât voyager en Amérique pour m'oublier, moi qui ne lui accordais jamais un moment d'attention?»
Ce fut dans ces circonstances intimes et tout à fait inconnues de M. Leuwen le père, que Mme de Thémines, un matin, vint passer une heure avec sa jeune amie pour savoir si dans ce cœur il y avait quelque chose pour Lucien. Après avoir ménagé l'état de sa vanité et de son ambition, Mme de Thémines lui dit:
«—Vous faites des malheureux, ma belle, et vous les choisissez bien.
«—Je suis si éloignée de choisir, répondit sérieusement Mme Grandet, que j'ignore jusqu'au nom du malheureux chevalier. Est-ce un homme de naissance?
«—La naissance ne lui manque pas.
«—Trouve-t-on vraiment de bonnes manières sans naissance? fit Mme Grandet avec découragement.
«—Que j'aime le ton parfait qui vous distingue! s'écria Mme de Thémines. Malgré la plate adoration qu'on a pour l'esprit, cet acide de vitriol qui ronge tout, vous ne l'admettez pas comme compensation des bonnes manières. Ah! que vous êtes bien des nôtres!
«Mais je croirais assez que votre victime nouvelle a des manières distinguées. Il est vrai qu'il est habituellement si triste depuis qu'il vient ici, qu'il n'est pas bien facile d'en juger. C'est la gaieté d'un homme, c'est le genre de ses plaisanteries et sa manière de les dire, qui marquent sa place dans la société. Si celui que vous rendez malheureux appartenait à une famille de noblesse, il appartiendrait indubitablement au premier rang.
«—Ah! c'est M. Leuwen, le maître des requêtes?
«—Eh bien! c'est vous ma belle, qui le conduirez au tombeau.
«—Ce n'est pas l'air malheureux que je lui trouve, dit Mme Grandet; c'est l'air ennuyé.»
On ajouta à peine quelques mots, Mme de Thémines laissa tomber le discours sur la politique et dit, à propos de quelque chose:
«—Ce sont les gens que vous recevez chez vous qui font et défont les ministres.
«—Mais je suis bien loin de recevoir exclusivement ces messieurs.
«—Ne désertez pas une belle position, ma chère. Déjà une fois, sous Louis XIV, comme le rabâche sans cesse ce méchant duc de Saint-Simon que vous aimez tant, les bourgeois ont pris le ministère. Qu'étaient Colbert, Séguier? À la longue les ministres font la fortune de leurs amis.
«Qui fait les ministres aujourd'hui? Les Rothschild, les Leuwen, les... À propos, n'est-ce pas M. Pozzo di Borgo qui disait l'autre jour que M. Leuwen avait fait une scène au ministre des Affaires étrangères à propos de son fils, ou bien c'est le fils qui au milieu de la nuit, est allé faire une scène à ce ministre...»
Mme Grandet raconta tout ce qu'elle savait sur l'affaire; c'était la vérité, à peu près, mais racontée à l'avantage des Leuwen.
Le soir, Mme de Thémines crut pouvoir rassurer M. Leuwen le père et lui dire qu'il n'y avait ni amour, ni galanterie, entre son fils et la belle Mme Grandet.
* * *
M. Leuwen était, un homme gros et fort; il avait le teint fleuri, l'œil vif et de jolis cheveux gris bouclés. Son habit, son gilet, étaient un modèle de cette élégance modeste qui convient à un homme âgé. On trouvait dans toute sa personne quelque chose d'assuré. À son œil noir, à ses brusques changements de physionomie, on l'eût pris plutôt pour un peintre, pour un homme de génie (comme il n'y en a plus) que pour un banquier célèbre. Il paraissait dans beaucoup de salons, mais il abhorrait les gens graves; il passait sa vie avec les diplomates, gens d'esprit, et le corps respectable des danseuses de l'Opéra. Il était leur providence dans les petites affaires d'argent; tous les soirs on le trouvait au foyer de l'Opéra. Il faisait assez peu de cas de la société qui s'appelle bonne. L'impudence et le charlatanisme, sans lesquels on ne réussit pas, l'importunaient. Il ne craignait, comme nous l'avons dit, que deux choses au monde: les ennuyeux et l'air humide. Pour fuir ces deux pestes, il faisait des choses qui eussent donné des ridicules à tout autre. Se promenant sur le boulevard, son laquais lui donnait un manteau pour passer devant la rue de la Chaussée-d'Antin. Il changeait d'habit cinq ou six fois par jour au moins, suivant le vent qui soufflait, et il avait pour cela des appartements dans tous les quartiers de Paris. Il ne disait jamais la vérité qu'à sa femme, qui l'adorait, mais aussi il la lui disait toute. Elle était pour lui comme une seconde mémoire à laquelle il tenait plus qu'à la sienne propre. D'abord, il avait voulu s'imposer quelque réserve quand son fils était en tiers, mais cette réserve était incommode et gâtait l'entretien. Mme Leuwen aimait à ne pas se priver de la présence de son fils, et comme il le jugeait fort discret, il avait fini par tout dire devant lui. L'intérieur de ce vieillard, dont les mots méchants faisaient si peur, était des plus gais.
À l'époque dont il est question ici, M. Leuwen était triste, agité. Pendant quelques jours, il joua fort gros jeu, se permit même d'aller à la Bourse, et Mlles des Brions, sa maîtresse, donna deux soirées dansantes dont il fit les honneurs.
Une nuit, à deux heures du matin, en revenant de l'une de ces soirées, il trouva son fils qui se chauffait dans le salon, el son chagrin éclata.
«—Allez pousser le verrou de cette porte...»
Et comme Lucien revenait près de la cheminée:
«—Savez-vous le ridicule affreux dans lequel je suis tombé? dit-il avec humeur.
«—Et lequel, mon père? je ne me serais jamais douté...
«—Je vous aime, et par conséquent vous me rendez malheureux, car la première des peines, c'est d'aimer, fit-il en s'animant de plus en plus et en prenant un ton sérieux que son fils ne lui connaissait pas. Dans ma longue carrière, je n'ai connu qu'une exception, mais aussi elle est unique. J'aime votre mère, elle est nécessaire à ma vie, et elle ne m'a jamais donné un grain de malheur. Au lieu de vous regarder comme mon rival dans son cœur, je me suis avisé devons aimer, et c'est un ridicule dans lequel je m'étais bien juré de ne jamais tomber. Vous m'empêchez de dormir.»
À ce mot Lucien devint tout à fait sérieux. Son père n'exagérait jamais et il comprit qu'il allait avoir affaire à un accès de colère réel.
M. Leuwen était d'autant plus irrité qu'il parlait à son fils après s'être promis, quinze jours durant, de ne pas lui dire un mot de ce qui le tourmentait.
«—Daignez m'attendre, dit-il avec amertume.
Il revint bientôt avec un petit portefeuille en cuir de Russie.
«—Il y a là 12.000 francs. Si vous ne les prenez pas, je crois que nous nous brouillerons.
«—Le sujet de la querelle serait neuf, dit Lucien en souriant. Les rôles sont renversés et...
«—Oui, ce n'est pas mal. Voilà du petit esprit. Mais, en un mot comme en mille, il faut que vous preniez une grande passion pour Mlle Gosselin, la petite danseuse. Et n'allez pas lui donner votre argent et puis vous sauver à cheval, dans les bois de Meudon ou au diable, comme c'est votre belle habitude. Il s'agit de passer vos soirées avec elle, de lui donner tous vos moments. Il faut en être fou.
«—Fou de Mlle Gosselin?
«—Le diable t'emporte! Fou de Mlle Gosselin ou d'une autre. Qu'est-ce que cela fait? Il convient que le public sache que tu as une maîtresse.
«—Et, mon père, la raison de cet ordre si sévère?
«—Tu la sais fort bien. Voilà que tu deviens de mauvaise foi en parlant avec ton père, et de tes intérêts encore. Que le diable t'emporte, et qu'après t'avoir emporté, il ne te rapporte jamais! Je suis certain que si je passais deux mois sans le voir, je ne penserais plus à toi. Que n'es-tu resté à Nancy! Cela fallait fort bien: tu aurais été le digne héros de deux ou trois bégueules...
Lucien devint pourpre...
«—Mais dans la position que je l'ai faite, ton fichu air sérieux et même triste, si admis en province, où il est l'exagération de la mode, n'est propre qu'a le donner dans le ridicule abominable de n'être au fond qu'un fichu saint-simonien.
«—Mais je ne suis pas saint-simonien: je crois vous l'avoir prouvé.
«—Eh! sois-le, saint-simonien! sois encore mille fois plus sot, mais ne le parais pas.
«—Mon père, je serai plus gai, plus causeur, je passerai deux heures à l'Opéra au lieu d'une.
«—Est-ce qu'on change de caractère? Est-ce que tu seras jamais folâtre ou léger? Or, toute ta vie, si je n'y mets ordre, mais ordre d'ici à quinze jours, ton sérieux passera non pour l'enseigne du bon sens, non pour la conséquence d'une bonne chose, mais pour tout ce qu'il y a de plus antipathique à la bonne compagnie. Et quand ici l'on s'est mis à dos la bonne compagnie, il faut accoutumer son amour-propre à recevoir dix coups d'épingle par jour, auquel cas la meilleure ressource est de se brûler la cervelle ou d'aller s'enfermer à la Trappe. Voilà où tu en étais il y a deux mois, moi me tuant à faire comprendre que tu me ruinais en folies de jeune homme. Et en ce bel état, avec ce fichu bon sens sur la figure, tu vas te faire un ennemi du comte de Beauséant, le ministre des Affaires étrangères, un renard qui ne te pardonnera jamais si tu parviens à faire quelque figure dans le monde, et si tu t'avises à parler encore de l'affaire, pour laquelle tu veux l'obliger a se couper la gorge avec toi, ce qu'il n'aime pas.
«Tu en trouveras d'autres, fort bien reçus dans le monde, hommes d'esprit et, de plus, espions du ministère des Affaires étrangères. Prétends-tu les tuer tous en duel? Et si tu es tué, que devient ta mère? car le diable m'emporte si je pense à toi après que je ne te verrai plus. Pour toi, depuis trois mois, je cours les chances de prendre un accès de goutte qui peut fort bien m'enlever. Je passe ma vie à cette Bourse qui est plus humide que jamais depuis que j'y mets les pieds.
«—Ainsi, vous faites la guerre au pauvre petit quart d'heure de liberté que je puis encore avoir! Sans reproche, vous m'avez pris tous mes moments. Il n'est pas de pauvre diable d'ambitieux qui travaille autant que moi, car je compte pour travail, et le plus pénible, dans la disposition d'esprit où je me trouve, les séances à l'Opéra...
«—Si tu partais, en revenant au bout de six mois tu trouverais ta réputation complètement perdue, et tes mauvaises qualités seraient établies sur des faits incontestables et parfaitement oubliés. C'est ce qu'il y a de pire pour une réputation. Il faut ensuite ramener l'attention du public et se donner l'inflammation à la blessure pour la guérir. M'entends-tu?
«—Que trop, hélas! Je vois que vous ne voulez pas de six mois de voyage ou de six mois de présence, en échange de Mlle Gosselin.
«—Ah! tu parais devenir raisonnable, le ciel en soit béni! Mais comprends donc que je ne suis pas baroque. Mme de Beauséant dispose de vingt, de trente, peut-être de quarante espions diplomatiques, appartenant à la bonne compagnie et plusieurs à la très haute société. Il y a là des espions volontaires, tels que X... qui a quarante mille livres de rente. Mme la princesse de Morvan est à ses ordres.
«Ces gens ne manquent pas de tact, la plupart ont servi sous dix ou douze ministres et la personne qu'ils ont étudiée de plus près avec le plus de soin, c'est naturellement leur ministre. Je les ai surpris jadis, ayant des conférences entre eux à ce sujet. Même j'ai été consulté par demi ou trois qui m'ont des obligations d'argent. Quatre ou cinq,—M. le comte X... par exemple, que tu vois chez moi,—quand ils peuvent donner une nouvelle, veulent jouer à la rente et n'ont pas toujours ce qu'il faut pour couvrir les différences. Je leur rends service, par-ci par-là, pour de petites sommes. Enfin, pour le dire tout, j'ai obtenu l'aveu, il y a deux jours, que le Beauséant a une colère bleue, contre toi. Il passe pour n'avoir du cœur que lorsqu'il y a un grand cordon à gagner. Peut-être rougit-il de s'être trouvé faible en ta présence. Le pourquoi de sa peine, je l'ignore, mais il te fait l'honneur de te haïr.
«Ce dont je suis sur, c'est qu'on a organisé la mise en circulation d'une calomnie qui tend à te faire passer pour saint-simonien, retenu à grand peine dans le monde par ton amitié pour moi. Après moi, tu arboreras le saint-simonisme et tu te feras chef de quelque nouvelle religion.
«Je ne répondrais pus même, si la colère de Beauséant lui dure, que quelqu'un de ces espions ne le servît avec trop de zèle... Plusieurs de ces messieurs, malgré leurs brillants cabriolets, ont souvent le plus urgent besoin d'une gratification de cinquante louis et seraient trop heureux d'accrocher cette somme au moyen d'un duel. C'est à cause de cette partie de mon discours que j'ai la faiblesse de parler. Tu me fais faire, coquin, ce qui ne m'est pas arrivé depuis quinze ans: manquer à la parole que je me suis donnée à moi-même. C'est à cause de la gratification de cinquante louis, gagnée si l'on t'envoie ad patres, que je n'ai pas pu te parler devant ta mère. Si elle le perd, elle meurt, et j'aurai beau faire des folies, rien ne pourrait me consoler de sa perte, et,—ajouta-t-il avec emphase,—nous aurions une famille effacée du monde.
«—Je tremble que vous ne vous moquiez de moi, dit Lucien d'une voix qui semblait s'éteindre à chaque mot. Quand vous me faites une épigramme, elle me semble si bonne que je me la répète pendant huit jours contre moi-même, et le Méphistophélès que j'ai en moi, triomphe de la partie agissante. Ne me plaisantez pas, car je saurai être sincère. Ne me persiflez pas pour une chose que vous savez sans doute, mais que je n'ai jamais avouée à âme qui vive.
«—Diable! c'est du neuf en ce cas. Je ne t'en parlerai jamais.
«—Je tiens, ajouta Lucien d'une voix brève et en regardant le parquet, à être fidèle à une maîtresse que je n'ai jamais eue. Le moral entre pour si peu dans mes relations avec Mme Raymonde qu'elle ne me donne presque pas de remords. Et cependant—vous allez vous moquer de moi—elle m'en donne souvent! quand je la trouve gentille. Mais quand je ne lui fais pas la cour, je suis triste, sombre et il me vient des idées de suicide—car rien ne m'amuse... Répondre à votre tendresse c'est seulement un devoir moins pénible que les autres.
Je n'ai trouvé de distraction complète qu'auprès du lit de ce malheureux Kortis, et encore à quel prix! Je côtoyais l'infamie!
«Mais vous vous moquez de moi, dit Lucien, en osant relever les yeux à la dérobée.
«—Pas du tout. Heureux qui a une passion, fût-ce d'être amoureux d'un diamant, comme cet Espagnol dont Tallemant des Réaux raconte l'histoire.
«La vieillesse n'est, autre chose que la privation de folies, l'absence d'illusions et de passions. Je place l'absence des folies bien avant la diminution des forces physiques. Je voudrais être amoureux, fût-ce de la plus laide cuisinière de Paris, et qu'elle répondît à ma flamme.
«Je dirai comme saint Augustin: «Credo quia absurdum.» Plus la passion serait absurde, plus je l'envierais.»
Et la physionomie de M. Leuwen prit un caractère de solennité que Lucien ne lui avait jamais vu. (C'est que M. Leuwen n'était jamais absolument sérieux. Quand il n'avait personne de qui se moquer, il se moquait de lui-même, souvent sans que Mme Leuwen même s'en aperçût.) Ce changement de physionomie plut à notre héros et encouragea sa faiblesse.
«—Eh bien, reprit-il d'une voix plus assurée, si je fais la cour à Mlle Gosselin ou à toute autre demoiselle célèbre, tôt ou tard, je serai obligé d'être heureux, et c'est ce qui me fait horreur. Ne vous est-il pas égal que je prisse une femme honnête?»
M. Leuwen éclata de rire.
«—Ne... te... fâche pas, dit-il en étouffant. Je resterai fidèle... à notre traité; c'est de la partie réservée du traité... que je ris... Et où diable... prendras-tu ta femme honnête?...
«Ah! mon Dieu, fit-il en riant aux larmes, et quand enfin, un beau jour... ta femme honnête confessera sa sensibilité à ta passion, quand enfin sonnera l'heure du berger... que fera le berger?...
«—Je lui reprocherai gravement de manquer à la vertu, dit Lucien d'un grand sang-froid. Cela ne sera-t-il pas digne de ce siècle moral?
«—Pour que la plaisanterie fût bonne, il faudrait choisir cette maîtresse dans le faubourg Saint-Germain.
«—Mais vous n'êtes pas duc, et je ne sais pas avoir de l'esprit et de la gaieté, en ménageant trois ou quatre préjugés saugrenus, dont nous rions même dans nos salons du juste-milieu, si stupides d'ailleurs.»
Tout en parlant, Lucien vint à songer à quoi il s'engageait insensiblement; il tourna à la tristesse sur-le-champ, et dit malgré lui:
«—Quoi, mon père, une grande passion! Avec ses assiduités, sa constance, son occupation de tous les moments.
«—Fais ton arrêt toi-même, et choisis ton supplice. J'en conviens, la plaisanterie serait meilleure avec une vertu à haute pitié et à privilège. Et d'ailleurs le pouvoir, qui est une bonne chose, se retire de ces gens-là, quand ils viennent à nous.
«Eh bien! parmi nous autres, nouvelle noblesse, gagnée en écrasant ou en escamotant la révolution de Juillet...
«—Ah! je vois où vous voulez en venir.
«—Eh bien! dit M. Leuwen du ton de la plus parfaite bonne foi, où veux-tu trouver mieux? N'est-ce pas une vertu, d'après celles du faubourg Saint-Germain?
«—Comme Dangeau n'était pas un grand seigneur, mais d'après un grand seigneur! Ah! elle est trop ridicule à mes yeux; jamais je ne pourrai m'accoutumer à avoir une grande passion pour Mme Grandet. Dieu! quel flux de paroles, quelles prétentions!
«—Chez Mlle Gosselin, tu auras des gens désagréables et de mauvais ton. D'ailleurs plus elle est différente de ce que l'on a aimé, moins il y a d'infidélité.»
M. Leuwen alla se promener à l'autre bout du salon. Il se reprochait cette allusion.
«—J'ai manqué au traité. Cela est mal, fort mal. Quoi! même avec mon fils, ne puis-je pas me permettre de penser tout haut?
«Mon ami, ma dernière phrase ne vaut rien et je parlerai mieux à l'avenir. Mais voilà trois heures qui sonnent. Si tu fais ce sacrifice, c'est pour moi et uniquement pour moi. Je ne te dirai point que, comme le prophète, tu vis dans un nuage depuis plusieurs mois, et qu'au sortir du nuage, tu seras tout étonné du nouvel aspect de toutes choses. Tu en croiras toujours plus les sensations que mes récits. Ainsi ce que mon amitié te demande, c'est le sacrifice de six mois de ta vie. Il n'y aura de très amer que le premier. Ensuite tu prendras certaines habitudes dans ce salon où vont quelques hommes paisibles, si toutefois tu n'en es pas expulsé par la vertu terrible de Mme Grandet, auquel cas nous chercherions une autre vertu. Te sens-tu le courage de signer un engagement de six mois?»
Lucien se promenait dans le salon et ne répondait pas.
«—Si tu dois signer le traité, signons-le tout de suite, et tu me donneras une bonne nuit, car,—fit-il en souriant,—depuis quinze jours, à cause de vos beaux yeux, je ne dors plus.»
Lucien s'arrêta, le regarda et se jeta dans ses bras. M. Leuwen père fut très sensible à cette embrassade; il avait soixante-cinq ans!
Lucien lui dit, pendant qu'il était dans ses bras:
«—Ce sera le dernier sacrifice que vous me demanderez?
«—Oui, mon ami, je te le promets. Tu fais mon bonheur. Adieu!»
Lucien resta debout dans le salon, profondément pensif. Ce mot si touchant: tu fais mon bonheur, retentissait dans son cœur.
Mais d'un autre côté, faire la cour à Mme Grandet lui semblait une chose horrible.
«—Voyons ce que dit la raison, se dit-il tout à coup. Quand je n'aurais pour mon père aucun des sentiments que je lui dois en stricte justice, je suis obligé de lui obéir, car enfin j'ai été incapable de gagner quatre-vingt-quinze francs par mois. Si mon père ne me donnait pas ce qu'il faut pour vivre à Paris, ce que je devrais faire pour gagner de quoi vivre ne serait-il pas plus pénible que de faire la cour à Mme Grandet?»
Lucien prolongea longtemps son examen. Comment ferait-il le lendemain pour marquer à Mme Grandet qu'il l'adorait. Et ce mot le jeta peu à peu dans le profond et tendre souvenir de Mme de Chasteller. Il y trouva tant de charme qu'il finit par se dire:
«—À demain les affaires.»
Ce demain n'était qu'une façon de parler. Quand il éteignit sa bougie, les tristes bruits d'une matinée d'hiver remplissaient déjà la rue.
Il eut, ce jour-là, beaucoup de travail au bureau de la rue de Grenelle et à la Bourse. Jusqu'à deux heures, il examina les articles d'un grand règlement qu'il fallait rendre le soir même. Depuis quelque temps le ministre avait pris l'habitude de renvoyer à l'examen sérieux de Lucien les rapports de ses chefs de division, travail qui exigeait plutôt du bon sens et de la probité qu'une profonde connaissance des 4.400 lois, arrêts, circulaires, qui régissaient le ministère de l'Intérieur. Le ministre avait donné à ces rapports de Lucien le nom de sommaires succinctset ces sommaires succincts avaient souvent de dix à quinze pages. Très occupé par les affaires du télégraphe, Lucien avait été obligé de laisser en retard plusieurs de ces travaux. Il prit un cabriolet qui roula rapidement vers le comptoir de son père et, de là, à la Bourse. Comme à l'ordinaire, il se garda bien d'y entrer, mais attendit des nouvelles de ses agents dans les cafés voisins et en regardant les boutiques d'estampes.
Tout à coup, il rencontra trois domestiques de son père qui le cherchaient partout pour lui remettre un billet de deux lignes:
«Courez à la Bourse. Entrez-y vous-même et arrêtez toute l'opération. Coupez net. Faites revendre, même à perte, et cela fait, venez bien vite me parler.»
Cet ordre l'étonna beaucoup; il courut l'exécuter et il eut assez de peine. Enfin il put courir chez son père.
«—Eh bien, as-tu défait cette affaire?
«—Tout à fait: mais pourquoi la défaire? elle me semble...
«—C'est de bien loin, la meilleure affaire dont nous nous soyons occupés. Il y avait là trois cent mille francs à réaliser. Ton ministre te le dira si tu sais l'interroger. Va le retrouver, il est fou d'inquiétude.»
Lucien courut au ministère et trouva M. de Vaize qui attendait enfermé à double tour dans sa chambre et tourmenté par une profonde agitation.
«—Êtes-vous parvenu à tout défaire?
«—Tout absolument, à dix mille francs près que j'avais fait acheter par un M. Bourbon que je n'ai pas retrouvé.
«—Ah! cher ami, je sacrifierais un billet de cinq cents francs, je sacrifierais même un billet de mille francs pour ravoir cette bribe et ne pas paraître avoir fait la moindre affaire sur cette damnée dépêche. Il y a longtemps que je ne doute plus de votre prudence et que je suis sur de vous. On se réserve cette affaire, et encore c'est par miracle que je l'ai su. Il faut à tout prix retrouver M. Bourbon et retirer les dix mille francs. Et il faut encore que demain vous soyez assez complaisant pour acheter une jolie montre de femme. Voici deux mille francs, faites bien les choses: allez jusqu'à trois mille au besoin. Peut-on pour cela avoir quelque chose de présentable?
«—Je le crois.
«—Eh bien, il faudra faire remettre cette jolie montre de femme, par une personne sûre, et avec un volume des romans de Balzac, portant un chiffre impair: 3, 1, 5, à Mme Lavernange, rue Sainte-Anne, n° 90. À présent que vous savez tout, mon ami, encore un acte de complaisance; ne laissez pas la chose faite à demi. Raccrochez-moi ces dix mille francs et qu'il ne soit pas dit ou du moins que l'on ne puisse pas prouver, à qui de droit, que j'ai fait, moi ou les miens, la moindre affaire sur cette dépêche...
«—Votre Excellence ne doit avoir aucune inquiétude à ce sujet», dit Lucien en prenant congé avec tout le respect possible.
Il n'eut aucune peine à trouver ce M. Bourbon qui dînait tranquillement à son troisième étage avec sa femme et ses enfants, et moyennant l'assurance de payer la différence à la revente, le soir même, au café Tortoni, ce qui pouvait monter à cinquante ou cent francs, toute trace de l'opération fut anéantie, ce dont Lucien prévint le ministre par un mot.
Il arriva chez son père à la fin du dîner... Il était tout joyeux, et la corvée du soir, dans le salon de Mme Grandet ne lui semblait plus qu'une chose fort simple. Tant il est vrai que les caractères qui ont leur imagination pour ennemie doivent agir beaucoup avant d'accomplir une chose pénible, et jamais y réfléchir.
«—Ma mère, pardonnez-moi tontes les choses communes que je vais dire avec emphase, dit Lucien à sa mère, en la quittant sur les neuf heures.»
En entrant à l'hôtel Grandet, il examinait curieusement le portier, et cette cour, cet escalier, au milieu desquels il allait manœuvrer. Tout était magnifique, mais trop neuf. Dans l'antichambre, un paravent de velours bleu garni de clous d'or, et un peu usé, disait aux passants: Ce n'est pas d'hier seulement que nous sommes riches...
Lucien trouva Mme Grandet en petit comité: il y avait sept à huit personnes dans l'élégante rotonde où elle recevait à cette heure. Elle examinait, avec des bougies que l'on plaçait successivement sur tous les points, un buste de Cléopâtre, que l'on venait de lui envoyer. L'expression de la reine d'Égypte était simple et noble. Toutes les personnes présentes faisaient des phrases et l'admiraient.
Un député du centre complaisant, attaché à la maison, proposa une poule au billard.
Lucien reconnut la grosse voix qui, à la Chambre, est chargée de rire, quand par hasard on fait quelque proposition généreuse.
Mme Grandet sonna avec empressement pour faire éclairer le billard.
Tout semblait à Lucien avoir une physionomie nouvelle.
«—Il est bon à quelque chose, pensa-t-il, d'avoir des projets, quelque ridicules qu'ils soient. Elle a une taille charmante et le jeu de billard fournit cent occasions de se placer dans les poses les plus gracieuses. Il est étonnant que les convenances religieuses du faubourg Saint-Germain ne se soient pas encore avisées de proscrire ce jeu!»
Au billard, Lucien commença à parler et ne cessa presque plus. Sa gaieté augmentait à mesure que le succès de ses propos communs et lourds venait chasser l'image de l'embarras que devait lui causer l'ordre de faire la cour à Mme Grandet. Il se donnait l'esprit de se moquer de lui-même, de ce qu'il disait; c'était de l'esprit d'arrière-boutique, des anecdotes imprimées partout, des nouvelles de journaux.
Il considérait avec une admiration assez peu dissimulée les charmantes poses que prenait Mme Grandet.
«—Grand Dieu! qu'eût dit Mme de Chasteller si elle avait surpris un de ces regards.
Mais il finit l'oublier pour être heureux ici!» se dit-il, et il éloigna cette idée fatale, mais pas assez vite pour que son regard n'eût pas l'air fort ému.
Mme Grandet le regardait elle-même d'une façon assez singulière; point tendre, il est vrai, mais assez étonnée. Elle se rappelait vivement tout ce que Mme de Thémines lui avait appris quelques jours auparavant de la passion que Lucien avait pour elle.
«—Réellement il est présentable, pensait-elle; il a beaucoup de distinction.»
À la poule, le hasard avait donné à Leuwen la bille n° 6. Un grand jeune homme silencieux, apparemment adorateur muet de la maison, eut le n° 5 et Grandet le n° 4.
Lucien essaya de tuer le 5, y réussit, et se trouva par là chargé de jouer sur Mme Grandet et de la faire gagner, ce dont il s'acquitta avec assez de grâce. Il tentait tou jours les coups les plus difficiles, et avait le malheur de ne jamais faire la bille de Mme Grandet, et de la placer presque toujours dans une position avantageuse.
Mme Grandet était heureuse.
«—La chance de gagner une poule de vingt francs donnerait-elle de l'émotion à cette âme de femme de chambre logée dans un si beau corps? La poule va finir: voyons si ma conjecture est fondée.»
Il se laissa tuer; alors ce fut le n° 7 à jouer sur Mme Grandet. Ce numéro était tenu parmi préfet en congé, grand hâbleur et porteur de toutes les prétentions, même de celle de bien jouer au billard. Ce fat montrait une exaltation de mauvais goût à parler des coups qu'il allait faire, et menaçait Mme Grandet de faire sa bille ou de la mal placer.
Celle-ci, voyant son sort changé par la mort de Leuwen, prit de l'humeur, les coins de sa bouche si fraîche se serrèrent contre ses dents.
Au troisième mauvais coup que lui infligeait le préfet, elle regarda Lucien avec une expression de regret. Bientôt, en effet, elle perdit la partie, mais Lucien avait fait de tels progrès dans son esprit, qu'elle jugea à propos de lui adresser une petite dissertation géométrique et profonde, sur les angles que forment les billes d'ivoire en frappant les bandes du billard. Leuwen fit des objections.
«—Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»
Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.
Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des compliments indirects et admirables de délicatesse.
À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à Lucien.
«—Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»
Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des personnes présentes.
Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler un bail avantageux.
Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la Gazette de France qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.
Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du Voyage d'Anacharsis; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.
«—Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même pour faire des sottises.»
Au commencement de la quatrième anecdote sur les ridicules de Chénier, Lucien n'y put tenir et regagna le grand salon, par une galerie garnie de bustes et que l'on tenait moins éclairée. Devant une porte, il rencontra Mme Grandet qui lui adressa encore la parole.
«—Je serais un ingrat si je ne me rapprochais pas de son groupe, au cas où il lui prendrait envie de faire sa Mme Staël.»
Il n'eut pas longtemps à attendre.
On avait, ce soir-là, présenté à Mme Grandet un jeune savant allemand, à grands cheveux blonds séparés au milieu du front, et horriblement maigre. Elle parla d'Homère, de l'École d'Alexandrie, des découvertes faites par les Allemands. On en vint aux antiquités chrétiennes, et pour en parler, Mme Grandet prit un air sérieux, les coins de sa bouche s'abaissèrent.
Cet Allemand, nouvellement présenté, ne se mit-il pas à attaquer la messe, en présence d'une bourgeoise de la cour de Louis-Philippe? (Ces Allemands sont les rois de l'inconvenance.)
La messe n'était au Ve siècle, disait-il, qu'une réunion où l'on rompait le pain en mémoire de Jésus-Christ. C'était une sorte de thé de gens bien pensants. Il n'entrait dans l'idée de personne que l'on fit actuellement quelque chose différant le moins du monde d'une action ordinaire, et encore moins que l'on fit un miracle du changement de pain et de vin dans le corps et le sang du Sauveur. Ce thé des premiers chrétiens a augmenté d'importance et la messe s'est formée.
«—Mais, grand Dieu! où voyez-vous cela, monsieur? disait Mme Grandet effrayée. Apparemment dans quelques-uns de vos autours allemands, ordinairement pourtant si amis des idées sublimes et mystérieuses, et par là si chères à tout ce qui pense bien. Quelques-uns se seront égarés, et leur langue, malheureusement si peu connue de mes légers compatriotes, les met à l'abri de toute réfutation.
«—Non, madame! Les Français aussi sont fort savants, reprenait le jeune dialecticien allemand qui, pour faire durer les discussions, avait appris un formulaire de politesse. La littérature française est si belle, les Français ont tant de trésors, qu'ils sont comme les gens tropriches, ils ignorent leurs richesses. Toute celle histoire véritable de la messe, je l'ai trouvée dans le Père Mabillon, qui vient de donner son nom à une des rues de votre brillante capitale. À la vérité, cela ne figure pas dans le texte de Mabillon—le pauvre moine ne l'eût pas osé—mais dans les notes. Votre messe, madame, estime invention d'hier.»
Mme Grandet avait répondu jusque-là par des phrases entrecoupées et insignifiantes, à quoi notre Allemand, relevant ses lunettes, répliquait par des faits, et comme on les lui contestait par des citations, le monstre faisait preuve d'une mémoire étonnante.
Mme Grandet était excessivement contrariée.
«—Comme Mme de Staël, se disait-elle, eût été belle dans ce moment, au milieu d'un cercle si nombreux et si attentif. Il y a au moins trente personnes qui nous écoutent, et je vais rester sans un mot de réponse et il est trop tard pour me lâcher.»
Après avoir compté les auditeurs qui, après s'être moqués de l'étrange tournure de l'Allemand, commençaient maintenant à l'admirer, précisément à cause de sa dégaine et de la façon de relever ses lunettes, les yeux de Mme Grandet rencontrèrent ceux de Lucien.
Dans sa terreur, elle lui demanda presque grâce.
Elle venait d'éprouver que son regard le plus enchanteur n'avait aucun effet sur ce jeune Allemand qui s'écoutait parler et ne voyait rien.
Lucien vit dans ce regard suppliant un appel à la bravoure; il perça le cercle et vint se placer auprès du dialecticien.
Il avait un peu trop compté sur ses moyens, et enfin, comme il ne savait pas le premier mot de cette question, pas même dans quelle langue avait écrit Mabillon, il fut battu. Mais Mme Grandet était sauvée. À une heure, il quitta cette maison où l'on avait tout fait pour chercher à lui plaire. Son âme était desséchée. Ce fut avec délices qu'il se permit un tête-à-tête d'une heure avec le souvenir de Mme de Chasteller. Les gens de lettres, les savants, les députés dont il venait de voir la fleur ce soir-là, le faisaient douter de la possibilité d'existence d'êtres comme Mme de Chasteller. D'ailleurs toutes ces personnes n'avaient garde de paraître dans le salon horriblement méchant de M. Leuwen père. Là, tout le monde se moquait de tout le monde, tant pis pour les sols et pour les hypocrites qui n'avaient pas infiniment d'esprit. Les titres de duc, de pair de France, de colonel de la garde nationale—comme l'avait éprouvé M. Grandet—ne mettait personne à l'abri de l'ironie la plus gaie.
«—Je n'ai rien à demander à la faveur des hommes, gouvernants ou gouvernés, disait quelquefois M. Leuwen dans son salon. Je ne m'adresse qu'à leur bourse. C'est à moi de leur prouver, dans mon cabinet, le malin, que leurs intérêts et les miens sont les mêmes. Hors de mon cabinet, je n'ai qu'un intérêt: me délasser et rire des sots, qu'ils soient sur le trône ou dans la crotte. Ainsi, mes amis, moquez-vous de moi, si vous pouvez.»
Toute la matinée du lendemain, Lucien travailla à voir clair dans une dénonciation sur Alger, faite par un M. Gaudin. Le roi avait demandé un avis motivé à M. le comte de Vaize, lequel avait été d'autant plus flatté que cette affaire regardait le ministère de la guerre. Il avait passé la nuit à faire un beau travail, puis il avait fait appeler Lucien:
«—Mon ami, critiquez-moi cela impitoyablement, dit-il en lui remettant son cahier tout barbouillé. Trouvez-moi des objections. J'aime mieux être critiqué en secret par mon aide de camp, que par mes collègues en plein conseil. À mesure que vous ne vous servirez plus d'une de mes pages, faites-la copier par un commis discret; n'importe l'écriture. Comme il est fâcheux que la vôtre soit si détestable. Réellement, vous ne formez pas vos lettres. Ne pourriez-vous pas tenter une réforme?
«—Est-ce qu'on réforme l'habitude? Si cela se pouvait combien de voleurs qui ont deux millions deviendraient honnêtes hommes...
«—Ce Gaudin prétend que le général lui a fermé la bouche avec 1.500 louis... Au reste, mon cher ami, j'ai besoin de la mise au net et de votre critique avant huit heures. Je veux mettre cela dans mon portefeuille. Mais je vous demande une critique sans pitié. Si je pouvais compter que votre père ne tirerait pas une épigramme des trésors de la Casbah, je payerais au poids de l'or son avis sur cette question...»
Lucien feuilletait la minute du ministre qui avait douze pages.
«—Pour tout au monde, mon père ne lirait un rapport aussi long, et encore il faudra vérifier les pièces.»
Il trouva que cette affaire était aussi difficile, pour le moins, que l'origine de la monarchie.
À sept heures et demie, il envoya au ministre son travail, et ce travail était aussi long que le rapport du comte de Vaize et sa mise au net.
Sa mère avait fait naître des incidents pour prolonger le dîner, et à son arrivée il n'était pas encore fini.
«—Qui t'amène si tard? dit M. Leuwen.
«—Son amitié pour sa mère, dit Mme Leuwen; certainement il eût été plus commode pour lui d'aller au cabaret. Que puis-je faire pour te marquer ma reconnaissance? demanda-t-elle à son fils.
«—Engager mon père à me donner son avis sur un petit opuscule de ma façon que j'ai là, dans ma poche...»
Et l'on parla d'Alger, de la Casbah, de 48 millions, de 13 millions volés jusqu'à neuf heures et demie.
«—Et Mme Grandet?
«—Je l'avais tout à fait oubliée...
«—Il faut y retourner... et dès demain...»
* * *
Lucien était tout homme d'affaires ce jour-là; il courut chez Mme Grandet comme il serait allé à son bureau pour une affaire en retard. Il traversa lentement la cour, l'escalier, l'antichambre, en souriant de la facilité de l'affaire dont il allait s'occuper. Il avait le même plaisir qu'à retrouver une pièce importante, un instant égarée au moment où on la chercherait pour un rapport au roi.
Il trouva Mme Grandet entourée de douze complaisants ordinaires; ces messieurs disputaient sur un certain M. Greslin, nommé référendaire à la Cour des comptes—moyennant 12.000 francs comptés à la cousine de la maîtresse du comte de Vaize. Celui-ci s'enquérait si l'épicier du coin, major de la garde nationale et fournisseur de l'État, oserait mécontenter les bonnes pratiques et votait dans le sens de son journal. Un autre de ces messieurs, jésuite avant 1800 et maintenant lieutenant de grenadiers, décoré, venait de dire qu'un des commis de l'épicier était abonné au National, ce qu'il n'eût certes osé faire si son patron avait eu toute l'horreur convenable pour cette rapsodie républicaine et désorganisatrice. Chaque mot diminuait sensiblement aux yeux de Lucien la beauté de Mme Grandet. Pour comble de misère, elle se mêlait fort à cette discussion qui n'eût pas déparé la loge d'un portier. Il s'aperçut aussi qu'elle le recevait froidement et il en fut amusé.
Mme Grandet se dit tout à coup presque en riant, mouvement rare chez elle:
«—S'il a pour moi cette passion que Mme de Thémines lui prête, il faut le rendre tout à fait fou. Et pour cela le régime des rigueurs convient peut-être à ce beau jeune homme, et me convient certainement beaucoup.»
Au bout d'une demi-heure, Lucien se voyant décidément reçu avec une froideur marquée, se trouva à l'égard de Mme Grandet dans la situation d'un connaisseur qui marchande un tableau médiocre: tant qu'il compte l'avoir pour quelques louis, il exagère ses beautés; les prétentions du vendeur s'élevant, le tableau devient ridicule et le connaisseur ne voit que les défauts.
«—Je suis ici, pensait Lucien, pour avoir une grande passion aux yeux de ces nigauds. Or, que fait-on, quand, dévoré par un amour violent, on se voit aussi mal reçu par l'objet de sa flamme? On tombe dans la plus sombre et silencieuse mélancolie!»
Et il ne dit plus un mot.
Sur les dix heures arriva à grand bruit M. de Torset, jeune ex-député, fort bel homme, et rédacteur éloquent d'un journal ministériel.
«—Avez-vous lu le Messager, madame? dit-il en s'approchant de la maîtresse de la maison d'un air commun, presque familier, et comme voulant faire prendre acte de cette familiarité avec une jeune femme dont le monde s'occupait. Ils ne peuvent répondre à ces quelques lignes, que j'ai lancées ce matin, sur l'exaltation et la dernière période des idées de ces réformistes. J'ai traité en deux mots l'augmentation du nombre des électeurs. L'Angleterre en a 800.000, et nous 180.000 seulement. Mais si je jette un coup d'œil rapide sur l'Angleterre, que vois-je avant tout? Quelle sommité frappe mon regard de son éclat brillant? Une aristocratie puissante et respectée, une aristocratie qui a des racines profondes dans les habitudes de ce peuple sérieux avant tout, et sérieux parce qu'il est biblique. Que vois-je de ce côté-ci du détroit? Des gens riches pour tout potage. Dans deux ans l'héritier de leur nom et de leur richesse sera peut-être à Sainte-Pélagie.
«—Ce Gascon impudent se croit obligé de parler comme les livres de M. de Chateaubriand,» se dit Lucien.
Il entendit tant de sottises, il vit tant de sentiments bas et mesquins étalés avec orgueil, qu'à un moment il crut être dans l'antichambre de son père.
«—Quand ma mère a des laquais qui causent comme M. de Torset, elle les renvoie.»
Lorsque arriva l'inévitable proposition d'une poule, il vit que M. de Torset se disposait à prendre une bille. Et comme il ne se sentait pas la force de remuer autour du billard, il sortit silencieusement avec la démarche lente qui convient au malheur.
«—Il n'est que onze heures,» se dit-il, et pour la première fois de la saison, il courut à l'Opéra avec quelque plaisir.
Il trouva Mlle Gosselin dans la loge grillée de son père: elle était seule depuis un quart d'heure et mourait d'envie de parler. Il l'écouta avec un plaisir qui le surprit, et fut charmant pour elle. Au plus fort de la causerie, la porte de la loge s'ouvrit avec fracas pour donner passage à S. E. le comte de Vaize.
«—C'est vous que je cherchais, dit-il à Lucien, avec un sérieux qui n'était pas exempt d'importance. Cette petite fille est-elle sûre?»
Quelque bas que ces derniers mots fussent prononcés, Mlle Gosselin les saisit.
«—C'est une question que l'on ne m'a jamais faite impunément, s'écria-t-elle, et puisque je ne puis pas chasser Votre Excellence, je remets ma vengeance à la Chambre prochaine!» et elle s'enfuit.
«—Pas mal, dit Lucien en riant, réellement pas mal!
«—Mais peut-on, quand en est dans les affaires, et dans les plus grandes, être aussi léger que vous! grommela le ministre avec l'humeur naturelle à l'homme qui, embrouillé dans des pensées difficiles, se voit distrait par une fadaise.
«—Je me suis vendu corps et âme à Votre Excellence pour les matinées; mais il est onze heures du soir, et, parbleu, les soirées sont à moi. Que m'en donnerez-vous si je les vends? fit Lucien toujours gaiement.
«—Je vous ferai lieutenant, de sous-lieutenant que vous êtes!
«—Hélas! cette monnaie est fort belle, mais je ne saurais qu'en faire.
«—Il viendra un moment où vous en sentirez tout le poids. Mais nous n'avons pas le temps de faire de la philosophie!... Pouvez-vous fermer cette loge?
«—Rien n'est plus facile,» et Lucien tira le verrou.
Pendant ce temps, le comte de Vaize regardait si l'on pouvait entendre des loges voisines. Il n'y avait personne, et malgré coin Son Excellence se cacha soigneusement derrière une colonne.
«—Par votre mérite, vous êtes devenu mon premier aide de camp. Votre place n'était rien et je ne vous y avais appelé que pour faire la conquête de M. votre père: vous avez créé la place, elle n'est point sans importance! Je viens de parler de vous au roi.»
Le ministre s'arrêta, s'attendant à un grand effet; il regarda attentivement Lucien et ne vit qu'une attention triste.
«—Malheureuse monarchie! pensa le comte de Vaize! Le nom du roi est dépouillé de tout son effet magique. Il est réellement impossible de gouverner avec ces petits journaux qui démolissent tout.»
Après un silence de dix secondes:
«—Mon ami, reprit-il, le roi approuve que je vous charge d'une double mission électorale.
«—Votre Excellence n'ignore pas que ces missions ne sont précisément pas tout ce qu'il y a de plus honorable aux yeux d'un public abusé.
«—C'est ce que je suis loin d'accorder, permettez-moi de vous le dire; j'ai plus d'expérience que vous.
«—Et moi, monsieur le comte, j'ai assez d'indépendance et trop peu de dévouement au pouvoir, pour supplier Votre Excellence de confier ces sortes de missions à un plus digne!
«—Mais, mon ami, c'est un des devoirs de votre place, de cette place dont vous avez fait quelque chose.
«—En ce cas, j'ai une seconde prière à ajouter à la première; c'est celle d'agréer ici ma démission et mes remerciements de vos bontés pour moi.
«—Je ne puis parler de cette démission qu'avec M. votre père...
«—Je voudrais bien, monsieur le comte, ne pas être obligé à chaque instant d'avoir recours au génie de mon père; s'il convient à Votre Excellence de m'expliquer ces missions, et s'il n'y a pas de combat de la rue Transnonain au fond de cette affaire, je pourrai m'en charger.
«—Je gémis comme vous sur les accidents terribles qui peuvent survenir dans l'emploi trop rapide de la force la plus légitime. Mais vous sentez bien qu'un accident déploré et réparé autant que possible, ne prouve rien contre un système. Est-ce qu'un homme qui blesse son ami à la chasse, par accident, est un assassin?
«—M. de Torset nous a parlé pendant une grande demi-heure, ce soir, sur cet inconvénient exagéré par la mauvaise presse.
«—Torset est un sot, et c'est parce que nous n'avons pas de Leuwen, ou parce qu'ils manquent de liant dans le caractère, que nous sommes quelquefois obligés d'employer des Torset. Car enfin il faut bien que la machine marche. Les arguments et les mouvements d'éloquence pour lesquels ces messieurs sont payés, ne sont pas faits pour des intelligences comme la vôtre: mais dans une armée nombreuse, tous les soldats ne sont pas des héros de délicatesse.
«—Mais qui m'assure qu'un autre ministre n'emploiera pas en mon honneur précisément les mêmes termes dont Votre Excellence se sert pour le panégyrique de M. de Torset?
«—Ma foi, mon ami, vous êtes intraitable!»
Ceci fut dit avec naturel et bonhomie, et Lucien était encore si jeune que le ton de ces paroles amena la réponse prévue.
«—Non, monsieur le comte, car, pour ne pas chagriner mon père, je suis prêt à prendre ces missions, s'il n'y a pas de sang au bout.
«—Est-ce que nous avons le pouvoir de répandre du sang? dit le ministre avec une voix différentiel où il y avait du reproche et presque du regret.
Ce mot venant du cœur frappa Lucien:
«—Voilà un inquisiteur tout trouvé.»
De son côté le ministre songeait:
«—À quoi nous en sommes réduits avec nos subalternes! Si nous en trouvons de respectueux, ce sont des hommes douteux, prêts à nous vendre au National ou à Henry V!
«—Il s'agit de deux choses, mon cher aide de camp, continua-t-il tout haut. Allez faire une apparition à Champagnié, dans le Cher, où M. votre père a de grandes propriétés, parlez à vos hommes d'affaires, et, par leur secours, tâchez de deviner ce qui rend la nomination de M. Bouleau si incertaine. Le préfet, M. de Riquebourg, est un brave homme très dévoué, très dévoué! mais qui me fait l'effet d'un imbécile. Vous serez accrédité auprès de lui, vous aurez de l'argent à distribuer sur les bords de la Loire, et, de plus, trois débits de tabac. Je crois même qu'il y aura deux directions de la poste aux lettres; le ministre des Finances ne m'a pas encore répondu à cet égard, mais je vous dirai cela par télégraphe. De plus, vous pourrez faire destituer à peu près qui vous voudrez. Vous êtes sage, vous n'userez de tous ces droits qu'avec discrétion. Ménagez l'ancienne noblesse et le clergé, entre eux et nous, il n'y a que la vie d'un enfant. Point de pitié pour les républicains, surtout pour les jeunes gens qui ont reçu une bonne éducation et qui n'ont pas de quoi vivre. Et comme vous savez que mes bureaux sont pavés d'espions, vous m'écrirez les choses importantes sous le couvert de M. votre père. Mais l'élection de Champagnié ne me chagrine pas infiniment.
«M. Malot, le libéral et le rival de Bouleau, est un hâbleur; il n'est plus jeune, et, de plus, il s'est fait peindre en uniforme de capitaine de la garde nationale, bonnet à poil en tête. Pour me moquer de lui, j'ai dissous sa garde huit jours après. Un tel homme ne doit pas être insensible à un ruban rouge qui ferait un bel effet dans son portrait. En tous les cas, c'est un hâbleur, impudent et vide qui, à la Chambre, fera tort à son parti. Vous étudierez les moyens de capter Malot en cas de non réussite pour ce fidèle Bouleau.
«Mais le grave de l'affaire c'est Caen, dans la Normandie. Vous donnerez un jour ou deux aux affaires de Champagnié, et vous vous rendrez en toute hâte à Caen. Il faut à tout prix que M. Mairobert ne soit pas élu. C'est un homme de tête et d'esprit. Avec douze ou quinze têtes comme celle-là, la Chambre serait ingouvernable. Je vous donne à peu près carte blanche, places à accorder, argent, et destitutions. Ces décisions pourraient être contrariées par deux pairs, des nôtres, qui ont de grands biens dans le pays. Mais la Chambre des pairs n'est pas gênante, et je ne veux à aucun prix de M. Mairobert. Il est riche, il n'a pas de parents pauvres, el il a la croix. Bien à faire de ce côté-là. Le préfet de Caen, M. Crépu, a tout le zèle qui ne vous brûle pas. Il a fait lui-même un pamphlet contre M. Mairobert et il a eu l'étourderie de le faire imprimer là-bas, dans le chef-lieu de sa préfecture. Je viens de lui ordonner par le télégraphe de demain matin, de ne pas en distribuer un seul exemplaire. M. de Torset a aussi composé un pamphlet, dont vous prendrez trois cents exemplaires dans votre voiture. Enfin, vous serez le maître de distribuer ou de ne pas distribuer ces pamphlets. Si vous voulez en faire un vous-même, ou bien un extrait des deux autres, vous m'obligeriez sensiblement. Mais faites tout au monde pour empêcher l'élection de M. Mairobert. Écrivez-moi deux fois par jour. Je vous donne ma parole d'honneur de lire vos lettres.»
Lucien se mit à rire.
«—Anachronisme! monsieur le comte! Nous ne sommes plus au temps de Samuel Bernard. Que peut le roi pour moi en choses raisonnables? Quant aux distinctions, M. de Torset dîne une fois ou deux, tous les mois chez Leurs Majestés. Réellement les moyens de récompense manquent à votre monarchie.
«—Pas tant que vous croyez. Si M. Mairobert est élu, malgré vos bons et loyaux services, vous serez lieutenant. S'il n'est pas nommé, vous serez lieutenant d'état-major, avec le ruban.
«—M. de Torset n'a pas manqué de nous apprendre ce soir qu'il est officier de la Légion d'honneur depuis huit jours, apparemment à cause de son article sur les maisons ruinées par le canon, à Lyon. Au reste, je me souviens du conseil donné par le maréchal Bournonville au roi d'Espagne Ferdinand VIl. Il est minuit, je partirai à deux heures du matin.
«—Bravo, bravo, mon ami. Faites vos instructions dans le genre que je vous ai indiqué, et vos lettres aux préfets et aux généraux. Je signerai le tout avant de me coucher, à une heure et demie. Probablement, il me faudra encore passer la nuit pour ces diables d'élections.
«—Pourrais-je emmener M. Coffe, qui a du sang-froid pour deux?
«—Mais je resterai seul.
«—Seul, avec quatre cents commis! Et M. Desbacs?
«—C'est un petit coquin trop malléable, qui trahira plus d'un ministre avant d'être conseiller d'État. Cependant emmenez qui vous voudrez, même ce Coffe. Pas de Mairobert à tout prix. Je vous attends à une heure et demie.»
* * *
Lucien monta chez sa mère, on lui donna la calèche de voyage de la maison de banque qui était toujours prête, et à trois heures du matin il était en route pour le département du Cher.
La voiture était encombrée de pamphlets électoraux, il y en avait partout, et jusque sur l'impériale. À peine restait-il de la place pour Lucien et M. Coffe. À six heures du soir, ils arrivèrent à Blois et s'y arrêtèrent pour dîner.
Tout à coup, un bruit énorme se fit devant l'auberge et l'hôte entra tout pâle.
«—Messieurs, sauvez-vous, on veut piller votre voiture.
«—Et pourquoi? demanda Lucien.
«—Ah! vous le savez mieux que moi.
«—Comment!» fit Lucien furieux, et il sortit vivement du salon qui était au rez-de-chaussée.
Il fut accueilli par des cris assourdissants:
«—À bas l'espion, à bas le commissaire de police!»
Rouge comme un coq, il prit sur lui de ne pas répondre et voulut s'approcher de la voiture. La foule s'écarta un peu. Pendant qu'il ouvrait la portière, une énorme pelletée de boue tomba sur sa figure et de là sur sa cravate, et comme il parlait à M. Coffe dans ce moment, la boue lui entra même dans la bouche.
Un grand commis voyageur, à favoris rouges, qui fumait tranquillement au balcon du premier étage chargé de voyageurs qui se trouvaient dans l'hôtel, dit en criant au peuple:
«—Voyez comme il est sale! Vous avez mis son âme sur sa figure.»
Ce propos fut accueilli par un éclat de rire général qui se prolongea dans toute la rue avec bruit et dura bien cinq minutes.
Lucien se retourna vivement vers le balcon pour chercher à deviner parmi ces figures qui riaient d'un rire affecté, celui qui avait parlé de lui. Mais deux gendarmes au galop arrivèrent sur la foule. Le balcon fut vidé en un instant et la foule se dissipa, dans les rues latérales. Ivre de colère, Lucien voulut entrer dans la maison pour chercher l'homme qui l'avait insulté, mais l'hôte avait barricadé la porte; ce fut en vain que notre héros y donna des coups de poing et de pied.
«—Filez rapidement, messieurs, disait le brigadier de gendarmerie d'un ton grossier, et riant lui-même de l'état de Leuwen. Je n'ai que trois hommes et ils peuvent revenir avec des pierres.»
Pendant ce temps, on attelait les chevaux en toute hâte. Lucien était fou à force de colère et parlait à Coffe qui ne répondait pas et tâchait, à l'aide d'un grand couteau de cuisine, d'ôter le plus gros de la boue fétide dont les manches de son habit étaient couvertes.