CHAPITRE IV (continued 2)
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Terriblement épris, comme tout quinquagénaire que trouble une adolescente, le commerçant voulait, à l'occasion de son mariage, donner à chacun de ses amis quelque précieux souvenir, qui, susceptible de rester, perpétuerait indéfiniment la mémoire d'une date suprême dont s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se démode, s'abîme,—et las de sa vue on s'en défait. Seule, aux yeux de Barioulet, une œuvre d'art signée d'un nom illustre avait chance, même petite et, partant, abordable, de tenir bon dans telle famille à travers maintes générations.
Spécialisé dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de quelques centimètres, Jerjeck, éminemment célèbre, lui parut désigné pour recevoir sa commande.
Il fut convenu que l'artiste exécuterait comme échantillons trois différents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs à l'excès en tant qu'évocateurs d'un jour d'ardente félicité, seraient, s'ils agréaient à Barioulet, suivis d'une foule d'autres du même genre,—en attendant que la grande date fût, sitôt fixée, explicitement gravée sur chaque socle.
Le Toulousain parti, Jerjeck se mit à l'œuvre, employant de bizarres procédés dont il avait, dans son enfance, contracté l'habitude.
Orphelin pauvre, auquel des oncles chargés de famille payaient collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lycée parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.
Les plus belles joies de sa vie d'enfant étaient les longues visites faites en troupe aux musées par les dimanches pluvieux. Aux lendemains de ces journées bénies, il s'essayait de mémoire à reproduire tel tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en pétrissant un bloc de mie distrait de son pain.
Au Louvre, un jour, ses regards furent médusés par le Gilles de Watteau, qu'il s'acharna, par la suite, à copier d'après son souvenir. Mais nul croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses déboires à la gênante pénurie de traits de plume qui, exigée par la totale blancheur du personnage enfariné, créait une grave difficulté, il imagina un subterfuge propre à lui donner au moins l'illusion d'une besogne plus copieuse.
Il noircit d'encre une page entière—puis, à l'aide d'un grattoir, quand tout fut sec, fit, dans un coin, apparaître son Gilles par élimination.
D'emblée ce procédé le conduisit au succès, tant l'inspirait la venue progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de son héros.
S'écartant alors du modèle, il parsema la page noire de nombreux Gilles en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.
Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses pas, il s'ingénia fort assidûment, dans la suite, à confectionner, grattoir en main, sur papier largement maculé, une foule d'esquisses du même personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares vestiges d'encre laissés au laiteux visage par sa lame, d'étonnants jeux de physionomie.
Ayant tenté de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une clarté brusque s'épandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout temps préférée au dessin, faisait mieux encore s'épanouir les mystérieuses facilités que lui donnait son sujet favori. Sculpter des Gilles, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.
Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts comme outils—sans un centime pour s'offrir mieux?
Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur Brothelande, qui, célibataire économe fixé dans la banlieue et très épris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son traitement et de ses leçons à la culture en serre de végétaux curieux.
Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait rouler sa classe.
Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en parler longuement, une pridiana vidua (veuve de la veille), grande fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales noirs.
La pridiana vidua est surtout remarquable par le fond de sa corolle, qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs—appelée cire nocturne pour son aspect de firmament étoilé.
Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance molle,—douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son tour, fut subitement frappé.
Heureux de constater que la pridiana vidua avait fort captivé son jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine composition.
Pensant aux pas de géant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. A force de travailler sans relâche son cours de botanique, en négligeant au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leçons, il conquit la première place dans l'épreuve désignée—et reçut des mains de Brothelande la pridiana vidua.
Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu'à la mort de la fleur, à recueillir par intervalles dans la corolle, où elle renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une masse importante, prompte à combler ses vœux, dès le premier essai, par son obéissante souplesse.
Visant à une extrême finesse d'exécution, que ne pouvaient lui donner tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du moins, à façonner avec ses doigts des ébauchoirs de formes infinies et précises, bons à étrenner une fois durs.
Mise en pratique, son idée triompha. Pourvu d'outils conçus par lui et bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'après le dernier dessin dû à son bizarre procédé, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le pied à l'étrier, il passa tout son temps libre à sculpter son héros sous mille formes, commençant par établir—à l'aide d'une silhouette blanche qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fécondes trouvailles—l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.
Sitôt une œuvre finie, la cire, roulée entre ses mains, devenait une boule unie prête à resservir.
Jerjeck attacha bientôt une importance grandissante à son étrange travail préalable sur papier, voyant qu'il en tirait décidément ses plus lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux études très poussées qui le guidaient pas à pas pour le modelage—et prit même, presque sans le vouloir, trouvant là instinctivement une aide singulière pour sa tâche de sculpteur, l'habitude de reproduire à la surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules blancs de la cire nocturne, les évocateurs traits d'encre laissés avec tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi l'œuvre, après achèvement, formait en quelque sorte le négatif exact du Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient à manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents dans l'épaisseur même de la cire, enfonçant au contraire en cas de pléthore, pour les recouvrir ensuite, ceux qui l'eussent, inutilisables, empêché d'établir telle vierge unité noire.
Cette tactique plastico-linéaire fut pour Jerjeck féconde en immenses résultats—et l'amena finalement à produire d'exquis chefs-d'œuvre, qui, sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le même degré de perfection.
Ainsi, sans maîtres, Jerjeck se fit, dès l'adolescence, un splendide talent, auquel, ses études terminées, il dut un prompt succès.
Or jamais il ne put, malgré diverses tentatives, changer ses originelles façons de travailler. Seul un double dessin au grattoir éclairait bien la genèse de chacun de ses Gilles, et il préférait à l'invariable série d'ébauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui, du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes toujours nouvelles aptes à contenter ses plus subtils désirs,—non sans parvenir vite à une dureté suffisante; quant à la cire nocturne, qu'un horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prêtait plus commodément que toute autre matière, par la présence naturelle de ses grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des traits copiés sur le modèle.
Une fois un Gilles achevé, il en faisait exécuter, pour le commerce, des reproductions en marbre où ne figurait nullement le tracé linéaire, qui ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet auxiliaire était puissant et, par son importance, faisait dire à Jerjeck qu'il n'eût, sans lui, jamais conquis une complète maîtrise. L'artiste remerciait donc le hasard grâce auquel était venu jadis jusqu'en ses mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur fond noir l'avait irrésistiblement incité à sculpter avec traits le négatif exact du dessin justement très blanc qui le guidait; son nom devait un rayonnement supplémentaire à la pridiana vidua présentée, certain jour mémorable, en classe de botanique.
Jerjeck envoya bientôt à Barioulet trois exultants Gilles de marbre, faits par phases suivant sa méthode habituelle. La réponse l'amusa par son style, où éclatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien commerçant non affiné par la fortune. Barioulet lui écrivait naïvement: «Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito, chacun dans une pose différente.»
Ces mots: «une grosse dito», visant des œuvres d'art citées pour leur délicate perfection, provoquèrent le rire de Jerjeck, qui, la lettre sitôt achevée, se mit à la tâche pour le premier des cent quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler à quelques pas, entendait son maître, qui lui avait communiqué l'épître, dire par moments, secoué d'une brusque hilarité: «Une grosse dito!»
Gaîment lancée par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis à Polge de reconnaître la scène reproduite, qui n'était autre, en effet, que celle amenée par la lettre de Barioulet.
Pourvu de son matériel exact des derniers temps, Jerjeck, mort, fit, en ratures d'abord, en cire nocturne ensuite, un Gilles identique à celui qui, de son vivant, avait paru dans les minutes en cause. L'expérience, renouvelée, fut chaque fois concluante, touchant l'extraordinaire finesse de l'œuvre ainsi créée.
* * *
6o Le sensitif écrivain Claude Le Calvez, qui, peu de temps avant sa fin, atteint à son su d'une affection d'estomac sans recours et nerveusement terrifié par l'approche de la mort, avait demandé lui-même à être, dès son dernier soupir, accommodé à souhait dans la glacière de Locus Solus, trouvant un peu d'adoucissement à ses angoisses devant le néant dans la pensée d'agir encore après le grand moment redouté.
L'heure venue, on s'aperçut que les façons du défunt se rapportaient à un traitement médical récemment suivi par lui.
L'année précédente, un illustre praticien, le docteur Sirhugues, avait trouvé le moyen d'émettre certaine lumière bleue qui, bien que très faible d'éclat, contenait une merveilleuse puissance thérapeutique et se chargeait, intensifiée par une immense lentille, de rendre promptement de la vigueur à tout valétudinaire soumis après dévêtement, soit de jour, soit de nuit, à ses mystérieux rayons.
Placé au foyer de la lentille, le sujet, en proie à une folle surexcitation et souffrant d'une cruelle brûlure générale, s'efforçait de fuir. Aussi l'enfermait-on étroitement dans une sorte de cage cylindrique à forts barreaux, qui, établie juste au lieu indiqué, avait reçu le nom de geôle focale.
D'un maniement encore précaire la rendant souverainement dangereuse, l'étrange lumière, à peine agissante sur la vue et rebelle à toute photométrie, eût pu tuer le turbulent détenu, en cas de soudaine prodigalité fortuite et insoupçonnée de l'appareil qui la créait; comme toute marque tracée sur une surface quelconque mise près du foyer de la lentille s'effaçait vite à son terrible contact, Sirhugues songea que, par sa contenance dans la geôle aux moments voulus, quelque gravure déjà ancienne ayant fait preuve d'exceptionnelle résistance pourrait jouer le rôle d'avertisseur.
Grâce à d'actives recherches, il trouva chez un antiquaire, en réponse à ses désirs, un plan de Lutèce gravé sur soie, qui, remontant au roi Charles III le Simple, était le fruit d'un fait émouvant.
Visitant un jour, proche la partie nord-ouest de l'enceinte, un des plus pauvres quartiers de Lutèce, Charles III avait frémi de dégoût devant d'inextricables dédales de petites ruelles sombres et puantes.
Rentré dans son palais, il demanda un plan de la ville puis, avec un large trait de plume, traversa le quartier en cause d'une ligne strictement droite, qui, dépassant de ses deux bouts, afin de mieux attirer l'attention, l'enceinte, régulièrement courbe à cet endroit, avait l'aspect d'une sécante.
Ordre fut donné de percer une spacieuse avenue suivant l'exacte indication fournie par la portion intra-muros de la ligne, pour assainir le triste coin où, faute d'air et de clarté, sévissaient de nombreuses maladies.
Le lendemain, Charles III fit exposer au centre du quartier intéressé le plan à la marque prometteuse, pour que les habitants pussent d'avance se réjouir.
On indemnisa ceux que lésaient les démolitions, et l'œuvre s'accomplit.
Vers le premier tiers des travaux, un pauvre ouvrier graveur nommé Yvikel, habitant une ruelle obscure et infecte entre toutes, avait vu soudain la brise et le soleil entrer à flots dans sa maison, dont la façade, par chance, était sur l'alignement de la nouvelle avenue.
Or Yvikel, veuf, n'avait au monde que sa fille unique Blandine, adolescente de fragile nature, qui, depuis un an, pâle et secouée par la toux, déclinait de jour en jour, clouée en son lit par la faiblesse.
S'épuisant de travail pour payer soins et remèdes, Yvikel avait résolu de se tuer après le décès de son enfant, qui seule l'attachait à la vie,—quand l'enivrante transformation de son logis lui fit concevoir l'espoir d'une guérison.
Le printemps commençait. Blandine, de son lit, traîné contre la fenêtre ouverte, se grisa éperdument d'oxygène et de rayons. Pleurant de bonheur, son père la vit reprendre des forces et du teint, tandis que les quintes s'espaçaient. La victoire était complète au moment où s'achevait l'avenue.
Dans son délire de joie, Yvikel voulut témoigner par un hommage divin sa reconnaissance au roi, dont l'œuvre louable était la cause de son ardente félicité.
C'était l'usage alors, quand par des prières à telle adresse on obtenait quelque merveilleuse guérison, de faire graver sur soie, en réservant le parchemin aux seuls textes religieux, un sujet naïf où l'auteur du miracle, auréole au front, tendait sa main puissante vers le chevet occupé par l'être cher sauvé de la mort. L'œuvre, encadrée, servait d'ex-voto et venait accroître tel groupe de ses pareilles, qui partout ornaient en foule les autels de Jésus, de la Vierge et des saints.
Yvikel, qui, fort habile en son art, avait plusieurs fois, sur commande, exécuté des ex-voto de ce genre, projetait d'en offrir un au roi.
Or, tel que ceux qui, le front nimbé, allongeaient le bras, sur les soyeuses gravures, vers le lit de souffrance, Charles III avait eu nettement, en créant d'un rigide trait de plume la fameuse artère, son geste guérisseur, qu'il fallait évoquer pour obéir à la coutume.
Avec sa meilleure encre, Yvikel, prodigue de temps et de soins, grava sur soie, en s'inspirant de l'original toujours exposé au cœur même du quartier, un plan de Lutèce traversé, en place voulue, par une large sécante—puis fit encadrer l'œuvre pour l'envoyer au roi, expliquant son action dans une lettre enthousiaste, où, non sans en montrer longuement la cause, il relatait la guérison de sa fille.
Touché, Charles III pensionna Yvikel et fit mettre au dos de l'ex-voto l'épître lisible en partie derrière une vitre.
Or, après tant de siècles, le plan et la sécante avaient encore une surprenante vigueur, due aux mille soins exceptionnels apportés dans l'exécution de la gravure ainsi qu'au choix spécial de l'encre et à la présence de la soie, plus apte que toute autre matière à garder sans altération une effigie reçue.
Retirant la lettre de l'objet pour la lire toute, Sirhugues avait appris l'anecdote puis complété ses informations par des recherches.
Il mit à diverses reprises le plan dans la geôle focale—et le vit résister victorieusement aux attaques de la lumière bleue.
Comme chaque fois un léger affaiblissement des lignes, inexistant pour l'œil nu, se produisait néanmoins, prouvant que les puissants effluves avaient quand même une certaine prise sur elles, on pouvait être sûr qu'en cas d'effervescence subite de la source lumineuse l'œuvre pâlirait vite, annonçant ainsi le danger.
Sirhugues tirait grand profit de l'aventure d'Yvikel, dans laquelle tout s'était allié pour inciter l'honnête graveur, armé de procédés perdus depuis, à établir sur soie, avec des soins inusités dont sa lettre au roi faisait mention, cette gravure prodigieusement durable, si utile maintenant pour l'emploi de la geôle focale.
Il fallait en outre à Sirhugues, pour chaque séance, une gravure moins solide, dont l'effacement progressif dans la geôle lui permît de régler son courant.
Seuls ceux restés bons, après l'épreuve d'un grand demi-siècle au moins, parmi des exemplaires quelconques, tirés en un stock unique le même jour et de même façon, pouvaient lui donner des indications fixes.
Fort en peine pour trouver dans le passé quelque abondante édition ni dispersée ni détruite, Sirhugues fit paraître en note, dans divers périodiques spéciaux, son desideratum—et reçut bientôt la visite du grand éditeur de gravures Louis-Jean Soum, qui lui apportait mille exemplaires d'une caricature de Nourrit datée de 1834.
Au début de cette année-là, l'éminent chanteur s'était couvert de gloire en prodiguant généreusement sa voix au timbre énorme dans sa belle création d'Énée à l'Opéra.
Au troisième acte, penché, parmi des roches, sur une sorte de puits qui devait le conduire aux enfers, Énée appelait Caron par plusieurs «hôô» sans cesse plus élevés et plus forts. Le dernier, très perché, fournissait à Nourrit, par une habile attention du compositeur, l'occasion d'émettre, avec sa puissance maxima, son fameux ut aigu, cité dans toute l'Europe. Or cette note, suivie d'une explosion d'enthousiasme, était le clou de chaque représentation et faisait beaucoup parler d'elle.
Josolyne, l'un des premiers caricaturistes de l'époque, résolut d'exploiter la vogue de ce son transcendant.
Il fit une charge où l'on voyait le célèbre do sortir de la bouche de Nourrit, penché vers les enfers, et parvenir au nadir, après s'être propagé à travers toute la terre.
Par là, Josolyne voulait indiquer que la note renommée, sans se soucier d'aucun obstacle, résonnait jusqu'aux régions stellaires.
La maison Soum, alors tenue par le bisaïeul de Louis-Jean, tira de l'œuvre mille exemplaires, dont la vente devait, à chaque représentation d'Énée, accompagner celle du programme.
Josolyne offrit l'original même à Nourrit, en lui exposant ses projets, certain de le voir flatté par une telle glorification de sa voix.
Mais le ténor, connu d'ailleurs pour son esprit lunatique et violent, vit seulement le côté burlesque de l'œuvre, qu'il déchira nerveusement, révolté d'être ainsi tourné en ridicule. Il s'opposa formellement, en outre, à la sortie des mille reproductions.
Josolyne, nature indulgente, prit en philosophe son parti de la chose et régla le graveur, en le priant de garder chez lui l'édition malchanceuse, pour le cas où il serait un jour possible de la mettre en circulation.
Peu après, Josolyne disparut subitement un soir, sans donner prise à aucune recherche.
Au bout de trente-cinq ans, il fut légalement considéré comme mort et on exécuta ses volontés testamentaires.
Alors octogénaire, le bisaïeul de Louis-Jean Soum apprit officiellement que la fatale édition jadis invendue lui était léguée sans réserve—mais, par délicatesse, décréta péremptoirement que ni lui ni ses successeurs, tant que manquerait la preuve certaine du trépas de l'illustre caricaturiste, ne se permettraient de toucher à ce qui, en somme, pouvait continuer à n'être qu'un dépôt.
Sous l'aïeul puis sous le père de Louis-Jean, nul incident ne survint.
Or, dernièrement, en démolissant une vieille maison dans un des bas quartiers de Paris, on avait trouvé, muré dans un retrait de la cave, un cadavre non dévêtu, facile à identifier grâce au nom inscrit par le tailleur dans chaque pièce d'habillement.
C'était le corps de Josolyne, qui, artiste névropathe et bohème, grand amateur de crapuleuses orgies, auxquelles imprudemment il se livrait paré de bijoux et portefeuille en poche, avait dû, le soir de sa disparition, se laisser entraîner par une fille dans un repaire où l'attendaient la mort et le dépouillement.
La prescription couvrant le crime, on n'ouvrit pas d'enquête.
Désormais Louis-Jean Soum pouvait, sans arrière-pensée, disposer de l'édition si longtemps inutilisée.
Il se demandait encore quel parti en tirer, quand la note de Sirhugues avait frappé son regard et déterminé sa démarche.
Sirhugues acheta le stock sans marchander, ébloui par la rare aubaine qu'il devait à la fois au caractère ombrageux de Nourrit, au mystère qui si longtemps avait plané sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux excès de probité des Soum.
Huit cent seize exemplaires de ton identique lui restèrent, après élimination de ceux dont le temps irremplaçable, se chargeant d'accomplir un indispensable office, avait, en les altérant, dévoilé l'infériorité, originairement inconnaissable.
Il fut décidé qu'une caricature de Nourrit, mise en la geôle focale, serait sacrifiée, pendant le début de chaque séance, au difficile réglage du courant, que Sirhugues modérerait ou pousserait tour à tour suivant telles manifestations de hâte ou de paresse observées par lui dans l'escamotage de l'œuvre.
Dès lors, Sirhugues chercha quel était le meilleur subterfuge à employer pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille cylindrique, le plan de Lutèce et la charge astronomique fissent avec continuité, comme il importait, rigoureusement face à la lumière bleue, sans pouvoir, même passagèrement, recevoir de l'ombre du sujet, au détriment de leur mission, ni lui en donner, au préjudice du traitement,—malgré la turbulente mobilité qui, là, s'emparait des plus calmes.
Après de longues réflexions, il fit exécuter, en le destinant au patient, un casque étrange, surmonté d'une pivotante aiguille aimantée après laquelle devaient pendre les deux gravures,—qu'on exposerait à nu, sans même admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste, pour avoir été fabriqué sur commande bien déterminée, le poids nécessaire au parfait équilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans lequel chaque fois le fortuit élu des exemplaires caricaturaux viendrait prendre place pour garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du plan de Lutèce, muni de deux crochets suspenseurs. Un aimant, intelligemment manié à côté de la geôle par un homme attentif, forcerait l'aiguille, sans même la toucher, à conserver, en dépit de tout, la bonne orientation. Grâce à cet ensemble d'artifices, les deux gravures demeureraient toujours vis-à-vis le rayonnement bleu, sans que le malade et elles courussent le risque réciproque de se faire de l'ombre.
Un miroir, convenablement situé et tourné, permettrait au manipulateur de l'appareil photogène d'épier chacune des deux gravures malgré l'obstacle de la lentille.
C'est alors qu'on avait amené à Sirhugues l'infortuné Claude Le Calvez, dans l'espoir qu'un énergique reconstituant externe suppléerait quelque temps à l'alimentation, déjà devenue, dans son cas, à peu près impossible.
De quotidiens séjours dans la geôle focale rendirent en effet du nerf au pauvre condamné, dont ils retardèrent la mort de plusieurs semaines.
Or Le Calvez, pendant sa première incarcération, avait donné les signes d'une exaltation terrible, qui s'était peu à peu atténuée au cours des épreuves suivantes. Et c'étaient les minutes angoissantes de cette séance initiale—à partir de l'instant où, sur un brancard, on l'avait conduit, plein d'appréhension, devant la geôle focale—qui, vu l'ébranlement profond qu'elles avaient causé en lui, revenaient facticement au jour depuis sa mort.
Sirhugues apprit ce fait, qui lui suggéra une idée. Il voulut voir si sa lumière bleue pourrait avoir quelque effet régénérateur sur un corps maladif doué par Canterel de vie artificielle—et vint pour cela, à l'intention de son défunt client, tout agencé lui-même en lieu désigné comme s'il se fût agi d'un sujet ordinaire,—en maintenant même la précaution relative au plan de Lutèce, pour supprimer toute chance de détérioration photogénique du cadavre. A son point de vue spécial l'événement fut négatif, mais, dans l'espoir d'un résultat futur, il tint à multiplier les essais.
* * *
7o Une jeune beauté d'outre-Manche, accompagnée de son mari le riche lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendrement impatient de voir la trépassée renaître un moment auprès de lui, eut le cœur serré, à la réalisation de son rêve, par certains côtés tragiques du moment revécu.
Épousée pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda Exley, esprit léger grisé par l'argent et les titres, n'avait jamais songé, depuis son mariage, qu'à sa parure et à la perfection vantée de sa personne physique.
Elle avait notamment adopté, à l'instar des premières élégantes de Londres, une mode récente concernant certain étamage des ongles, qui, supérieur à tous systèmes de polissage, créait au bout de chaque doigt une sorte d'étincelant petit miroir.
Opérateur adroit, l'inventeur du procédé, après complète insensibilisation locale, séparait avec une drogue spéciale la chair et l'ongle, dont il étamait la face interne, avant de le recoller solidement à l'aide d'un second produit de sa façon. L'étain employé, savamment doué d'une demi-transparence, laissait, non sans atténuation, à la lunule sa blancheur et à tout le reste, moins la portion réservée aux ciseaux, sa discrète nuance rosée.
A mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps à autre, que l'inventeur le décollât de nouveau, pour étamer, à sa base, la mince bande neuve.
Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre faible de raison depuis une grave émotion ressentie en son enfance au fond de l'Inde, où son père, jeune colonel, était mort sous ses yeux au cours d'une excursion, la gorge broyée par la mâchoire d'un tigre dont l'attaque subite n'avait pu être prévenue. D'intarissables flots vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donné à Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu'à un certain point, des objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge ou de revêtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, incliné vers la bizarrerie.
Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prévenant époux, ne se séparait jamais de sa vieille mère, dont la santé précaire l'inquiétait. C'était avec elle et Ethelfleda qu'il avait passé en France le précédent mois d'août, dans un vaste Hôtel de l'Europe dominant une des brillantes plages de la côte normande.
Sportsman accompli, fervent d'équitation et de menage, Alban s'était fait suivre là d'une partie de ses écuries.
Une après-midi, devançant sa femme qui achevait de s'apprêter, il venait de s'installer, guides en mains, dans son spider—ou léger phaéton de campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait à la tête des chevaux le moment de gravir, au départ, l'étroit siège de derrière.
Bientôt Ethelfleda, confuse de son retard, parut, pleine de hâte, ses gants encore pliés, tenant en main, par tendre attention conjugale, une rose-thé distraite d'un bouquet exempt de toute nuance voisine du rouge, dont son mari, le matin même, lui avait fait hommage.
Interrompant son élan, un certain Casimir, vieillard octogénaire portant la livrée de l'hôtel, la rattrapa pour lui présenter un pli.
Depuis soixante ans en service dans l'établissement, Casimir, maintenant gratifié d'une sinécure, ne s'occupait plus que du classement et de la remise des lettres.
L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le mot pairesse tracé à l'encre rouge au-dessous du nom: Lady Alban Exley.
Mort un an avant un frère aîné célibataire, le père d'Alban—nommé Alban aussi—n'avait jamais été que lord de courtoisie étranger à la pairie. Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on respectivement recours aux termes douairière et pairesse.
Or l'épître en question émanait d'une jeune femme qui, demandant à regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de lui garder le plus grand secret. La crainte spéciale d'une confusion entre belle-mère et bru avait amené la signataire, en quête de tel voyant soulignement, à un emploi partiel d'encre rouge.
Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour prendre la lettre, sa main droite armée de la rose, dont la tige, pressée par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.
Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoutée, le mot qui entre tous, justement, servait à la désigner de façon sûre, elle se fixa sur place, impressionnée, et, ne pouvant réprimer une crispation nerveuse, se piqua le pouce à une épine oubliée par le fleuriste.
Par sa vue abhorrée, le sang tachant la tige et le papier accrut son trouble, et, prise de répulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.
Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait changé l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et claire lunule dont la blancheur était particulièrement favorable, un reflet rouge crûment lumineux provenant de certaine vieille lanterne célèbre dans le pays.
C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul, avait fondé sous le nom d'Hôtel de l'Europe l'établissement en jeu, encore exploité de nos jours par ses descendants.
Au-dessus de l'entrée il avait fait suspendre, en guise d'enseigne diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le côté en façade portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe où chaque pays offrait une nuance spéciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant réservé à la patrie.
Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli d'enthousiasme et très occupé de sa lanterne, fit, date par date, mettre en un rouge identique à celui de la France chaque contrée subjuguée, sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea réduite par le blocus continental.
Dès la nouvelle de l'entrée dans Moscou, la Russie, à son tour, subit l'unifiante opération, et l'Europe entière fut alors gagnée par la pourpre de l'état suzerain.
Orgueilleusement, Cassigneul, inspiré par la monochromie de cette partie du monde sans frontières, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot: Hôtel de l'Europe française.
Il dut reprendre, à l'heure des revers, l'appellation primitive—mais garda intacte la carte unicolore, comme un précieux et parlant souvenir de l'apogée napoléonienne.
Lors d'une récente reconstruction de l'hôtel, on avait soigneusement remis à son ancien poste la lanterne légendaire, dont l'histoire, de tout temps répétée de bouche en bouche, constituait une efficace réclame.
Ethelfleda, qui, à son arrivée, avait remarqué cette provocante rougeur, s'était contentée depuis lors, chaque fois qu'elle passait là, d'en détourner ses regards.
Or, c'est illuminée par un ardent rayon de soleil, en train de luire à travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se reflétait maintenant dans la lunule de son ongle.
Cruellement bouleversée déjà, la jeune femme resta hypnotisée par cette brillante tache rouge, dont la forme caractéristique était pour elle nettement reconnaissable malgré l'interversion de l'occident et de l'orient.
Immobile, angoissée, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous l'empire de l'ambiance, le français, qu'elle parlait comme sa langue maternelle:
«Dans la lunule… l'Europe entière… rouge… tout entière…»
Dur d'oreille vu son âge, Casimir ne l'entendit pas.
N'ayant rien remarqué de ce qui se passait d'insolite, il s'était mis en devoir de ramasser lettre et rose-thé. Mais la raideur de ses vieux reins arrêta ses doigts à mi-chemin, et, d'une voix forte et brève qui intimait la hâte, il appela, pour être suppléé, le groom de lord Exley.
Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi comme tigre chez un dandy parisien de l'époque romantique, ne s'était jamais déshabitué, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme, caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait répondu.
Ce fut donc ce seul mot: «Tigre» qu'alors il prononça le verbe haut, en fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.
Obéissant au regard et au geste plutôt qu'au substantif, pour lui dénué de sens, le groom, quittant la tête des chevaux, vint agripper fleur et missive pour les tendre à Ethelfleda.
Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, perçu, non sans un frémissement, le vocable émis par Casimir avec une sèche puissance, crut à un cri d'alarme et, soudain hallucinée, vit devant elle—ainsi qu'en témoignèrent ses attitudes hagardes et ses paroles, françaises comme les précédentes—son père aux prises avec le fauve qui l'avait jadis égorgé.
Ajoutée aux trois secousses déséquilibrantes qui s'étaient si vite succédé, la sanglante réapparition maladive de la scène même d'où découlait sa faiblesse mentale assena le coup de grâce à la malheureuse.
Elle se prit à donner des signes de complète folie, sans reconnaître Alban, éperdu d'inquiétude, qui, accourant aussitôt, tandis qu'Ambrose retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement à leur appartement.
A dater de ce jour, son état ne fit qu'empirer. Dans son délire tout lui apparaissait revêtu d'une couleur rouge sang.
Transportée à Paris, elle fut examinée par un grand spécialiste, qui, bien documenté par Alban, trouva la cause de la forme spéciale prise par sa vésanie. Rencontrant, à une minute d'ébranlement aigu, un terrain depuis si longtemps mauvais sous certains rapports déterminés, la fameuse tache pourpre ensoleillée contenue en un reflet d'ongle avait, par ses contours évocateurs, conduit la fragile Ethelfleda à la vision démesurée d'une Europe réelle totalement rouge. Ainsi engagée sur une dangereuse pente, elle avait, en sombrant quelques secondes plus tard dans la folie, franchi brusquement d'elle-même une série d'étapes extensives, jusqu'au moment où l'univers entier était devenu rouge à ses yeux.
Combinée avec son érythrophobie, cette absolue généralisation de la couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'idée du sang fit de sa vie un perpétuel enfer.
Tous traitements échouèrent, et, minée par le martyre qu'elle endurait, la pauvre folle dépérit et mourut.
Accablé de chagrin et songeant à l'immense part qu'avaient prise dans le drame, au fatal instant, la puissance et la netteté du reflet hypnotiseur, Alban exécra l'étameur d'ongles, dont l'invention était en somme la principale cause de son deuil.
Or Ethelfleda, morte, accomplissait à nouveau la funeste et frappante sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.
Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.
Les ongles de la jeune femme ayant poussé depuis le décès, il fit venir de Londres, à prix d'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande, effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplémentaire étamage requis—d'abord au pouce droit, appelé à se mettre si en vue, puis même aux neuf autres doigts pour éviter un choquant défaut d'unité. Le maître s'arrangea pour qu'Alban ne vît pas celui qui, depuis son malheur, lui inspirait tant d'aversion.
Amoureusement détenue comme souvenir par le veuf, la rose-thé, dont on eût pu laver la tige encore tachée du sang d'Ethelfleda, était trop fanée pour paraître. Canterel en fit donc exécuter un certain nombre de copies artificielles, ayant chacune son épine en bonne place.
Puis on se procura, pour les utiliser une à une, des enveloppes identiques à celle du jour néfaste, indélébilement maculée, dont la suscription fut, sur toutes, exactement reproduite à la main. Chacune, au moment de servir, recevrait, avant d'être cachetée, une lettre en papier blanc qui lui donnerait à souhait de l'épaisseur et de la consistance.
Dès lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison pendant les rapides instants qui précédaient la remise du pli, ne put se lasser du court spectacle renouvelable offert à son avidité. Il y jouait lui-même son rôle en compagnie de deux figurants, l'un très vieux, l'autre adolescent, qui remplaçaient Casimir et le groom. Un rayon factice était projeté sur la lanterne par une lampe électrique, qu'on s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la pureté du ciel s'y prêtant à la fois, le soleil lui-même éclairait de façon satisfaisante et stable la rouge carte géographique. Avant chaque séance on collait soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le plus charnu qu'offrait la première phalange du pouce droit d'Ethelfleda. A l'heure dite, l'épine d'une des roses-thé artificielles, la crevant sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.
La tige d'une fleur fausse n'étant guère lavable, chaque rose ne servait qu'une fois—de même que chaque enveloppe, bonne à jeter après le maculage rouge.
* * *
8o Un jeune homme, François-Charles Cortier,—suicidé mystérieux introduit à Locus Solus dans des conditions très spéciales.
Les actes que Canterel obtint du cadavre provoquèrent la découverte d'une précieuse confession manuscrite, qui permit de rebâtir clairement en pensée un drame retentissant, jusqu'alors environné d'ombre.
A une date lointaine déjà, un homme de lettres, François-Jules Cortier, veuf depuis peu et père de deux jeunes enfants, François-Charles et Lydie, avait acquis près de Meaux, pour y vivre toute l'année en travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance, une villa s'élevant solitaire au milieu d'un vaste jardin.
Doté d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil, François-Jules préconisait au profit de sa gloire la science phrénologique. Dans son cabinet, une large étagère noire était pleine de crânes bien rangés, sur les curiosités desquels il pouvait savamment discourir.
Une après-midi de janvier, comme l'écrivain se mettait à la tâche, Lydie, alors âgée de neuf ans, vint demander affectueusement la faveur de jouer auprès de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige qui, tombant dru, la cloîtraient au logis. Elle tenait une poupée-avocate, jouet qui, forme palpable d'un propos à l'ordre du jour, faisait fureur cette année-là, où pour la première fois on voyait des femmes au barreau.
François-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle depuis qu'il s'était, à regret, privé de François-Charles, placé récemment à onze ans, en vue de fortes études, interne dans un lycée de Paris.
Il dit «oui» en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la plus silencieuse sagesse.
Soucieuse de ne pas devenir une cause de distractions, Lydie alla s'asseoir à terre, derrière la table, grande et chargée, où s'accoudait son père, qui dès lors ne pouvait la voir.
Jouant sans bruit avec sa poupée, elle fut apitoyée, en songeant à la neige, par l'impression de fraîcheur que donnait à ses doigts la figure de porcelaine—et, vite, comme s'il se fût agi de quelque personne transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'âtre tout proche où flambait un grand feu.
Mais bientôt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux yeux de verre, presque en même temps, tombèrent au fond de la tête.
L'enfant, chagrinée, ressaisit la poupée, qu'elle dressa devant ses regards pour examiner de près les effets de l'accident.
L'avocate se détachait alors sur le mur paré de l'étagère noire, et Lydie, malgré elle, fut soudain frappée du rapport d'expression établi entre les têtes de morts exposées et le rose visage artificiel par la commune vacuité des orbites.
Elle prit un des crânes et, tout heureuse d'avoir trouvé un jeu nouveau, s'imposa la tâche attrayante de compléter une fois, par tous les moyens inventables, la ressemblance observée.
Ainsi que l'exigeaient l'austérité de la tenue et le sérieux de la profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrière, sans apprêt, dans une résille sévère, excluant frisure et chignon.
Fabriqué, vu l'ordre secondaire de sa destination, à l'aide de quelque méthode économique trop sommaire pour atteindre à la précision, le léger filet, non exempt de raideur, dépassait en avant sous la toque, en s'appliquant sur le front nu.
Lydie jugea que son premier devoir était de copier sur le crâne cet entre-croisement de lignes ténues, qui, au point de vue de l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximité si grande avec les deux vides orbitaires, où siégeaient les fondements de l'analogie en cause.
La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie. Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main, traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de l'enfance.
Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.
Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux journaux anglais.
Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.
Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque jour procuré le Times, où abondaient alors les plus sérieux commentaires sur un événement qui le passionnait.
Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres nouvelles.
Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes.
Près du rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée, elle livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur, couvert d'étranges caractères manuscrits.
A peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.
Rédigée en vieux norois avec signature et date encore nettes, l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu. Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu fouler déjà l'île au mât rouge,—perchée à une latitude qui, pour être atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles d'efforts,—le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document, d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations contradictoires.
Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'abstruse question du jour, surtout ceux d'outre-Manche. Le Times, en plus des versions multiples proposées par de compétents esprits, réussit même à donner quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la forme—voulue par les mesures du texte original—de quelques lignes très étendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les trois colonnes invariablement consacrées au célèbre sujet. François-Jules, qui, très versé dans la connaissance du vieux norois et des runes, s'était vite enflammé pour le problème, découpait toutes ces reproductions fidèles pour les porter sur lui et y pâlir à chaque moment perdu,—écrivant au dos de chacune, afin d'éviter toute confusion, ses remarques la concernant, dont il surchargeait à l'encre les lignes imprimées quelconques s'y trouvant échues.
Le grimoire finit par s'élucider entièrement et révéla en détails, sans toutefois en éclaircir le dénouement tragique, un voyage boréal qui, vu le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.
L'incident étant clos, François-Jules, le matin même, avait, au cours d'un rangement, jeté pêle-mêle au panier coupures et exemplaires du Times.
Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numéro du célèbre journal, attirant en même temps, sans le vouloir, trois coupures runiques, à demi engagées dans l'intérieur de l'épais dernier pli.
Détachant une feuille intacte, elle la fronça partout perpendiculairement à une circulaire portion lisse ménagée en son milieu—puis eut recours aux ciseaux de son nécessaire pour ne laisser que la hauteur voulue à la toque ainsi ébauchée.
Pour l'étroit bord vertical indispensable au parachèvement de l'objet, Lydie utilisa les trois bandes à runes, qui, l'ayant frappée par leur forme allongée, semblaient s'offrir à elle comme pour lui éviter un surcroît de découpage.
Armée, grâce au nécessaire, d'un dé puis d'une aiguille que traversait un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entièrement le bas extrême de la toque avec le bord supérieur, choisi par instinct, des trois minces rubans de papier bien juxtaposés,—non sans dissimuler chaque fois, en lui octroyant la vue intérieure, le côté gribouillé par les annotations de son père.
Le travail terminé, elle posa la fragile coiffure sur le crâne et, satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de réparer le désordre du tapis. Le nécessaire, peu à peu, recouvra son contenu, partout éparpillé, puis fut remis en poche,—et le journal mutilé, bientôt replié naturellement, réintégra le panier. Quant à l'encombrant et chaotique résidu plissé de la toque tombé sous l'effort de ses ciseaux, Lydie jugea plus décent de le brûler et, prenant soin, vu la petitesse de ses bras, de se glisser derrière le garde-feu pour pouvoir viser juste, en jeta l'inutile masse au milieu de l'âtre.
Voyant, après une brève attente, que tout prenait à souhait, elle se tourna légèrement pour sortir de son torride enclos.
Mais à cet instant, par suite d'un déploiement dû à la combustion, tout un coin enflammé du papier, après avoir pointé en l'air, s'inclina obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas en train de s'ouvrir grâce aux charnières de sa base horizontale.
Le feu de ce brandon avancé se communiqua, par derrière, aux courtes jupes de Lydie, qui ne découvrit l'accident qu'au bout de plusieurs secondes, alors que de larges flammes commençaient à l'environner.
A ses cris, François-Jules dressa la tête puis se mit debout, livide. Embrassant la pièce du regard pour y trouver le meilleur élément de sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant à deux mains sans souci de ses propres brûlures, courut l'envelopper étroitement dans un des gros rideaux de la fenêtre. Mais, attisées au vent de l'indispensable course, les flammes grondèrent pendant un long moment, malgré les efforts insensés du malheureux père, qui, les yeux hors des orbites, s'acharnait à rendre de tous côtés l'emmaillotement plus hermétique.
Après l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transportée dans son lit, fut condamnée par deux médecins mandés en hâte.
Prise de délire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les moindres choses faites par elle entre l'affectueux «oui» de son père et le fatal embrasement.
Elle succomba le soir même.
François-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la cheminée de son cabinet,—non sans l'abri d'un globe de verre,—le crâne aux marques frontales, coiffé de sa toque fragile. Symbolisant la dernière belle heure de son enfant bien-aimée, ces deux objets étaient devenus pour lui des reliques inestimables.
Peu après ce drame horrible, François-Jules, avec de nouveaux pleurs, vit mourir poitrinaire—contaminé par sa femme, décédée un an avant lui—son meilleur ami, le poète Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis les bancs du lycée, la plus fraternelle affection.
Aparicio, que la maladie avait endetté, laissait une fille, Andrée, qui, exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.
Père encore pantelant de chagrin, François-Jules, pour pouvoir en s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive tendresse. Nature aimante, François-Charles, que de fréquents sanglots secouaient encore à la pensée de Lydie, apprit avec joie la venue de cette sœur nouvelle.
Les ans passèrent, développant la beauté d'Andrée Aparicio, devenue à seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds cheveux d'or illuminant un fin visage éclatant, paré d'admirables yeux verts immenses et candides.
Et François-Jules vit alors, avec effroi, son affection paternelle pour l'orpheline faire place à une passion dévorante, insensée.
Malgré l'absence de tout lien de parenté, sa conscience le blâmait d'aimer cette enfant qui, élevée par lui, l'appelait père, et il garda secret son nouveau sentiment.
Maîtrisant ses désirs, il goûtait le profond bonheur de vivre sous le même toit qu'Andrée, de la voir et de l'entendre chaque jour—et de se sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.
A dix-huit ans, par l'épanouissement complet de sa jeunesse, Andrée mit le comble au trouble de François-Jules, qui, ne pouvant se contenir davantage, projeta une immédiate démarche matrimoniale.
Rien, en somme, n'allait matériellement à l'encontre de l'union rêvée. A défaut de tout amour, un élan de gratitude envers l'homme qui l'avait recueillie ferait acquiescer Andrée, sans doute heureuse, d'ailleurs, de voir une situation venir au-devant de sa pauvreté.
Choisissant pour lui-même la carrière suivie par son père, qui lui avait transmis ses dons d'écrivain, François-Charles travaillait alors tout le jour en vue de la licence ès lettres. Après le dîner, quittant François-Jules et Andrée, il consacrait, seul dans sa chambre, une grande heure encore à l'étude—puis allait par le dernier train coucher en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothèques, ne regagnant ensuite Meaux qu'à la brune.
Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements de cœur, François-Jules dit, balbutiant presque:
«Andrée… chère enfant… te voici d'âge à te marier… Je veux te parler d'un projet… renfermant le bonheur de ma vie… Mais, hélas!… je ne sais… si tu accepteras…»
Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se méprenant à ses paroles.
Elle et François-Charles s'étaient de tout temps réciproquement adorés. Enfants, par les jours de vacances, ils égayaient la maison ou le jardin du bruit de leurs jeux mêlés de purs baisers. Adolescents, ils se confiaient leurs rêves, discutaient de communes lectures. Et dernièrement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'étaient juré de s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir à François-Jules, dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.
Andrée, pensant que l'allusion contenue dans la phrase énoncée pouvait seulement viser son hymen avec François-Charles, répondit sur-le-champ:
«Père, soyez heureux, car d'avance vos désirs s'étaient réalisés. Aimée de François-Charles que j'aime, je me suis promise à lui, qui déjà m'a choisie.»
Selon François-Jules, jusqu'alors sans ombrage, François-Charles et Andrée, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste tendresse habituée à régner entre le frère et la sœur.
Foudroyé, il vit accourir son fils à un prompt appel explicite lancé joyeusement par Andrée—puis reçut sans perdre contenance les remerciements de l'heureux couple.
Bientôt le jeune homme partit pour la gare, et, béni encore par Andrée jusqu'au seuil de sa chambre, François-Jules, une fois seul, subit une crise terrible.
Souligné par une complète ressemblance de traits et d'allure, le contraste que formait avec son déclin propre l'écrasante jeunesse de son fils exaspérait ses tortures jalouses.
«Elle l'aime!…» râlait-il, rendu fou par l'image de François-Charles prenant Andrée.
Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et gémissant tout bas.
Tout à coup la conception d'un plan téméraire lui rendit l'espoir. Malgré son fils désormais dressé entre eux deux, avouant humblement son amour il supplierait Andrée de devenir sa femme, en lui montrant que de sa réponse dépendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance. Par pitié, elle consentirait…
Sa résolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter à l'instant la démarche. Oh! mettre fin à ses tourments atroces… vite… vite… sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible félicité!
Et livide, chancelant, hagard, il gravit un étage puis entra chez Andrée.
Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angéliquement belle, ses cheveux d'or épars autour de son cou nu.
Éveillée par les pas de François-Jules s'approchant, elle lui sourit d'abord.
Mais, se rendant compte soudain de l'excentricité de l'heure et de l'anomalie de la visite, elle conçut une intense frayeur, qu'augmentèrent l'aspect terrifiant et les traits décomposés de l'insomniaque.
«Père, qu'avez-vous?…» dit-elle. «D'où vient votre pâleur?
—Ce que j'ai?» bégaya le malheureux.
Et, par mots entrecoupés, il lui dépeignit son irréfrénable amour.
«Tu seras ma femme, Andrée,» dit-il, joignant les mains, «sinon… oh!… je mourrai, moi… moi… ton bienfaiteur.»
Anéantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.
«J'aime François-Charles,» murmura-t-elle; «je ne veux être qu'à lui…»
Ces paroles, rencontrant la sensibilité à vif de François-Jules, furent pareilles au fer rouge appliqué sur la plaie.
«Oh! non… non… pas à lui… à moi… à moi…» s'écria-t-il, le geste et le regard suppliants.
Elle répéta, d'une voix plus ferme:
«J'aime François-Charles; je ne veux être qu'à lui.»
Cette phrase maudite sonnant de nouveau à ses oreilles acheva d'égarer François-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si effroyable pour lui, de son fils possédant Andrée.
Il dit, les lèvres tremblantes: «Non… pas à lui… non… non… à moi… à moi…» et tâcha d'étreindre la jeune fille, affolé par le cou nu et les formes exquises devinées sous une fine batiste.
La malheureuse tenta un cri. Mais à deux mains il lui saisit la gorge, répétant, sur un ton terrible:
«Non… pas à lui… à moi… à moi…»
Ses doigts, serrant longtemps, ne se détendirent qu'après la mort.
Puis il se rua sur le cadavre.
Une heure après, réintégrant sa chambre, François-Jules, redevenu lui-même, fut terrifié par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin d'avoir tué son idole se mêlaient, dans son esprit, l'effroi du châtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et rejaillir sur son fils.
Puis l'infortuné s'apaisa, en songeant que, tout s'étant passé en silence, aucun témoignage ne pourrait surgir—et que, n'ayant jamais rien laissé transpirer de son amour, il défierait aisément le soupçon derrière sa vie entière d'irréprochable honneur.
A huit heures, la servante habituée à réveiller chaque jour Andrée donna l'alarme, et François-Jules fit lui-même appeler la justice.
L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant la nuit ne s'était immiscé dans la demeure,—où deux hommes seulement avaient couché, François-Jules d'une part, de l'autre Thierry Foucqueteau, jeune domestique engagé depuis peu.
François-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanimement Thierry, qui, malgré ses ardentes révoltes, fut arrêté sous prévention d'assassinat suivi de viol.
Accouru de Paris à un pressant appel de son père, François-Charles, devant le cadavre outragé de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla de douleur comme un dément.
L'affaire suivit son cours, et aux assises, où l'on admit l'absence de préméditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les apparences, fut, en dépit de ses véhémentes dénégations, condamné au bagne perpétuel.
Convaincue de son innocence, sa mère, Pascaline Foucqueteau, honnête fermière des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour seul but désormais sa réhabilitation.
Miné par le remords, François-Jules, qu'obsédait nuit et jour l'image du pauvre forçat subissant mille tourments à sa place, perdit le sommeil et la santé; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible, s'attaqua dès lors grièvement et le conduisit en peu d'années jusqu'au seuil du tombeau.
Se voyant perdu, il voulut rédiger une confession qui pût, après sa mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immérités n'avaient cessé de le hanter.
Forcé à se taire de son vivant par l'épouvante des suites judiciaires et pénales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop complet éclaboussement qu'eût octroyé à François-Charles l'odieux scandale de son procès, il acceptait l'idée d'un franc mea-culpa posthume.
Mais il résolut d'enfermer son écrit, afin de pallier la honte appelée à s'en dégager, dans quelque sûre cachette qui, célébrant elle-même sa gloire, ne pût se découvrir qu'au terme d'une série de manœuvres propres à faire sans cesse toucher du doigt des particularités honorifiques pour lui.
Il avait jadis remporté le plus grand succès de sa carrière avec une alerte comédie jouée toute une saison à Paris.
Au début de son souper de centième, il avait ouvert, en le sortant des plis de sa serviette, un écrin où, montrant une largeur égale aux deux tiers de sa hauteur, brillait à plat, tout en pierres précieuses serties dans une plaque d'or, un petit fac-similé de son affiche du jour même, commandé à un joaillier d'art par tous ses amis cotisés. Grâce à une dense multitude d'émeraudes offrant deux tons distincts, le texte se détachait nettement en vert foncé sur fond vert pâle. Dans treize blancs emplacements rectangulaires de tailles diverses dus à de la poussière de diamant, apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en lettres bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assemblés,—et un, le premier et le plus énorme, en voyants caractères rouges comprenant des masses de rubis. Cette formule enviée «100e représentation de» trônait dans le haut.
François-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commémorant le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre, envelopper de gloire la boue de sa confession.
Sur ses ordres longs et précis, un habile orfèvre parisien, par un complet évidage, changea invisiblement en une sorte de boîte plate à l'extrême l'élégante plaque d'or,—dont le dessus chargé de pierreries devint un couvercle à glissières ne pouvant se manœuvrer qu'après le jeu de certain système d'arrêt actionnable par une pression de l'ongle sur un rubis à ressort de la grande vedette.
Le coupable se jura d'enfouir là ses terribles aveux.
Quant aux agissements devant peu à peu conduire à la trouvaille de l'écrit, François-Jules décida qu'en partie ils auraient trait à certaines conséquences d'un lointain fait historique.
En 1347, peu après le fameux siège de Calais, Philippe VI de Valois voulut récompenser l'héroïsme des six bourgeois qui, pieds nus et la corde au cou, étaient volontairement allés vers Édouard III en croyant marcher à la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque ennemi, avaient sauvé la ville d'une destruction certaine, pour ne devoir ensuite leur grâce imprévue qu'à l'intercession de Philippine de Hainaut.
D'abord disposé à leur conférer la noblesse, Philippe VI jugea le don exagéré en songeant que l'aventure, tout en plaçant haut leur courage puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourné, sans leur causer le moindre dommage.
Or, à une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des notables de condition aisée, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique, vu l'exclusion forcée de toute pensée ayant pour objet quelque rémunération pécuniaire.
Choisissant un moyen terme, le roi se promit de décerner aux six héros, tout en les maintenant dans leur roture, certains privilèges nobiliaires.
Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les aînés de la branche primordiale prenaient invariablement le même prénom, inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect évocateur dévolu à l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'un t affectant la forme d'une épée debout sur sa pointe, soit d'un o changé en bouclier par des fioritures intérieures,—tantôt d'un z qu'une subtile dislocation métamorphosait en éclair d'orage, tantôt d'un i figurant un cierge allumé,—ici d'un c devenu faucille, là d'un s créant un cours d'eau. L'intéressé, en signant, savait avec routine exécuter promptement la lettre-vignette. Celle-ci, sorte de complément aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre particulièrement rare et apprécié, à laquelle s'ajoutait toujours la très insigne prérogative d'être admis à recevoir le sacrement du mariage des mains d'un évêque portant la subtunique,—rouge vêtement qui, ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, était réservé aux plus hautes solennités ecclésiastiques.
Recourant à cette double institution, le roi fit partiellement illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prénom de chacun des six Calaisiens, en le déclarant transmissible sous son nouvel aspect par voie de primogéniture, avec l'habituelle conséquence matrimoniale touchant la subtunique.
Or, dans le groupe fameux comptait un certain François Cortier, qui, ancêtre direct de François-Jules, avait vu sa cédille changée par Philippe VI en aspic infléchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous les aînés, appelés François avec adjonction fréquente d'un second prénom distinctif, avaient, en signant gros, donné à l'annexe du premier c l'apparence animale requise,—et jusqu'au milieu du grand siècle, d'où date sa suppression, la subtunique épiscopale avait présidé au mariage de chacun.
L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de l'histoire, des bourgeois, à maintes reprises, après différents hauts faits, reçurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques avantages.
Aussi, quand sous Louis XV il écrivit son colossal ouvrage sur les Armoiries, prérogatives et distinctions des grandes familles françaises, Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra que vingt-trois à la noblesse, réservant l'avant-dernier à la plus marquante portion de la roture à privilèges et le dernier au restant. Puis l'auteur projeta d'établir une disparité au tirage en réservant aux tomes de la noblesse un luxueux papier bis refusé à ceux de la roture; mais, à la réflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au banal papier blanc, jugeant le pénultième digne encore d'un riche porte-texte. Dans les vingt-trois premiers volumes, aux meilleures maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus belles, fut réservé, comme plus avantageux et commode pour le regard, l'endroit des feuillets, qui, paginés d'un seul côté, exigeaient, pour la désignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction à leur numéro d'ordre d'un des mots recto et verso,—par lesquels s'établissait avec netteté pour les noms, ainsi classés utilement en deux catégories, une marque de prépondérance ou d'infériorité. Après une courte hésitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture, pour l'unité de l'ouvrage, reçurent une entière application de l'inhabituelle méthode, bien qu'étrangers à la cause première de son adoption,—cause purement esthétique basée sur la beauté plus ou moins grande promise aux images héraldiques; toutefois le vingt-quatrième garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos de celui-ci valant moins que ceux portés aux versos de celui-là. Vu leur importance et surtout leur insurpassable ancienneté d'inaugurateurs, ce fut page 1, recto, tome XXIV, en un paragraphe explicite, que figurèrent, avec le déterminant trait d'héroïsme de l'aïeul, les deux privilèges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatté de la circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui, accaparant à lui seul tout un rayon de bibliothèque, s'était depuis lors soigneusement transmis de père en fils jusqu'à François-Jules.
Celui-ci, très fier de son origine, si vieille et illustre, tenait à s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant nécessaire à la rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant paragraphe,—qu'il plaça sous ses yeux pour rédiger ainsi, sur feuille volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes spécialement honorifiques:
«Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tome bis de la roture et choisir au recto de la page 1, dans l'alinéa des Cortier, les lettres 17,—30,—43,—51,—74,—102,—120,—173,—219,—250,—303,—348,—360—et 412.»
Empruntées à bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte à remémorer, ces lettres, juxtaposées, constituaient cette courte sentence si clairement désignative: «Vedette en rubis»—qui, incitant à scruter obstinément le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, déterminerait à coup sûr la découverte du ressort, suivie de près par celle de la cachette.
Exprès, François-Jules avait ordonné à l'orfèvre de situer, au cours de son travail, l'initial point de manœuvre dans le gros nom aux reflets pourpres, qui, prédominant et seul de sa couleur, était facile à indiquer laconiquement sans équivoque possible.
Mais, de la formule même, François-Jules voulait que la trouvaille atténuât son infamie, en faisant une réclame forcée à certain objet éminemment palliateur, qui n'était autre que le crâne sous globe dont le front aux marques bizarres et la toque légère lui rappelaient de manière si tragique les suprêmes agissements de sa fille Lydie.
Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conservé cette relique ne trahissait-il pas en effet, à sa haute louange, un touchant amour paternel appelant la sympathie?
Examinant l'émouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer du même coup à la révélation de la formule l'étrange toque et le réseau frontal, qui, en tant que créés par Lydie, devaient plus que le reste, vu l'esprit du projet, être signalés à l'attention.
Bientôt, son idée fixe d'associer réseau et toque pour une tâche commune lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles gauchement gravées sur os et les runes parant le bord vertical du couvre-chef improvisé.
Inspiré par cette remarque, François-Jules, déplaçant le globe, approcha la tête de mort—puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier à un long travail transformateur, ajoutant ici, effaçant là, non sans utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi à camper sur le front du crâne, tout en la gardant française, la formule entière en caractères runiques, lisibles quoique penchés en tous sens, déformés et soudés. Chacun des deux mots soulignés dans le modèle, qu'il eut soin de brûler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du moindre chiffre runique, les numéros figurèrent en toutes lettres. La besogne achevée, il restait encore quelques mailles, qui simplement se passèrent d'emploi.
Réinstallé à son poste, le crâne, toujours coiffé de la toque, reçut de nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect général de filet délié, les signes du front offraient avec les avoisinantes runes sur papier un rapport assez frappant pour rendre presque sûr un futur éveil d'attention et, partant, mettre en repos la conscience du coupable,—non sans laisser cependant flotter autour du monstrueux secret de rassérénantes chances d'éternelle irrévélation.
D'une fine écriture serrée qui recouvrit plusieurs feuilles, François-Jules écrivit alors sa confession sur du colombophile, papier ultra-mince réservé aux messages qu'emportent les pigeons. Véridiquement il exposa tout ab ovo, sans omettre finalement le pourquoi des curieuses étapes destinées à précéder la palpation de son manuscrit, qui, bien plié, fut enseveli sans peine dans son étroite cachette d'or à pierreries.
Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation dérisoire, François-Jules venait d'atteindre à un degré de faiblesse qui le contraignit à prendre le lit. Il garda auprès de lui la clef de son cabinet fermé, pour préserver le front modifié du crâne-relique de toute remarque prématurée propre à faire découvrir son secret avant sa mort,—qui survint au bout de deux semaines.
Quand arriva le moment des classements qui suivent tout décès, François-Charles, entrant un soir, après son repas, dans le cabinet de son père, s'assit à la table de travail, encombrée de paperasses qu'il commença de voir une à une.
Après deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos et, se levant, non sans porter une cigarette à ses lèvres, marcha, en quête de feu, vers une boîte de la régie ouverte sur la cheminée. La première bouffée obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'éteindre et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombèrent distraitement sur le crâne à la toque, bien éclairé par certain lustre électrique suspendu au milieu du plafond.
Apte à être saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier à ses regards depuis son enfance, François-Charles sentit soudain son attention éveillée par les marques frontales, qui, jadis quelconques, formaient maintenant une série de signes étranges, ressemblant, il le remarqua de suite, à ceux du bord de la légère coiffure.
Intrigué, il mit l'abri de verre à l'écart et, emportant le crâne avec sa toque, vint se rasseoir à la table.
Là, pouvant commodément, de près, examiner le front à loisir, il s'aperçut qu'en effet le réseau, par suite de modifications subtiles, constituait plusieurs lignes de texte runique.
Se sentant sur la voie de quelque révélation émanant sans nul doute de celui qu'il pleurait, François-Charles éprouva une impatiente curiosité, d'ailleurs pure de toute appréhension, car son père avait toujours incarné à ses yeux la droiture et l'honneur.
Lettré trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de transcrire en caractères français, sur une petite ardoise à crayon blanc ornant la table, l'énoncé mystérieux,—non sans mettre entièrement en majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient à l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothèque voisine de la cheminée, le volume désigné—puis, une fois réinstallé, obtint au bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la sélection de lettres voulue, la brève sentence: «Vedette en rubis».
Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couchée dans un écrin ouvert, avait orné la table de François-Jules.
Il s'en saisit—puis, au moyen d'une loupe qui traînait à portée de sa main parmi plumes et crayons, éplucha le marquant nom rouge.
A la longue, il découvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille circulaire entourant de très près l'un des rubis, qui, sous un léger effort aussitôt tenté par lui du bout de l'ongle, s'enfonça pour se relever une fois libre.
Dès lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques tâtonnements pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte, livra son contenu.
Jetant de loin dans l'âtre sa cigarette achevée, François-Charles, très intéressé au vu de l'écriture paternelle, se mit à lire l'atroce confession.
Peu à peu sa face se décomposa, tandis que ses membres tremblaient. Andrée, sa compagne chérie, sa fiancée, aimée de son père, tuée puis violée par lui!…
Une sorte d'hébétude suivit chez lui l'achèvement de la lecture.
Puis d'infernales angoisses l'étreignirent. Fils d'assassin! Ces mots, il croyait les sentir stigmatiser son front.
Incapable de survivre à sa honte, il décida de mourir dans la nuit même.
Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dénonciateur de son père s'il abandonnait au grand jour ce document trouvé par lui, auteur, s'il l'anéantissait, d'une éternisation de tortures à l'endroit d'un innocent, François-Charles semblait, de toutes manières, condamné à un rôle odieux.
Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'état primitif. Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard acceptée par son père présider au déterrement du secret, qui demeurerait ouaté par les divers remparts d'honneur,—dont la pensée l'attendrissait au milieu de ses affres.
Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession, François-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pût un jour connaître et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa terrible soirée puis, non sans leurs motifs, ses projets immédiats concernant le ré-ensevelissement des aveux et son suicide.
Complété de la sorte, le document réintégra l'affiche-bijou, bientôt fermée et remise à plat sur l'interne velours de son écrin.
Puis, ayant replacé dans la bibliothèque le volume de Saint-Marc de Laumon—et tout effacé sur l'ardoise, François-Charles rétablit sous son globe, au milieu de la cheminée, le crâne toujours paré de sa fragile coiffure.
Dès lors, sortant de sa poche un revolver chargé, que la prudence, vu l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le cœur, tandis qu'on accourait au bruit de la détonation.
Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.
Pascaline Foucqueteau, cramponnée à l'idée de la réhabilitation de son fils, soupçonna l'existence de quelque mystérieux rapport entre l'assassinat d'Andrée et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.
Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des morts, elle songea que, facticement ranimé, François-Charles devrait logiquement revivre, comme ayant été plus frappantes pour lui que nulles autres, les minutes, sans doute grosses de révélations précieuses pour la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient poussé à se détruire.
Grâce à de fiévreuses démarches, publiant partout son idée, elle obtint de la justice que le corps, en vue d'un supplément d'instruction, fût transporté d'office de la maison de Meaux, où l'on mit les scellés, jusqu'à Locus Solus,—malgré la résistance de la famille, composée de proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante éventualité d'une revision de l'affaire Foucqueteau.
François-Charles, apprêté par Canterel, choisit pour renaître, comme l'indiquait certain tragique geste final suivi de brusque chute, les derniers moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son attitude, il avait, à coup sûr, été constamment solitaire, fait qui, défendant d'espérer sur eux la moindre source verbale de renseignements directs,—alors qu'ultérieurement nul récit, et pour cause, ne pouvait en avoir été tracé à quiconque par le suicidé,—rendait fort difficile leur complète reconstitution.
Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouvé le cadavre, en quel lieu précis s'était déroulée la scène intrigante, Canterel, notant mathématiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se rendit à la maison meldoise, où on leva pour lui les scellés.
Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de raisonnement, que François-Charles avait d'abord marché vers la cheminée, où il s'était saisi de la tête-de-mort-avocate.
L'attention attirée vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense n'était pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent étrangement ressembler ceux du front.
Otant le globe à son tour, il vit, de près, que c'étaient bien des caractères runiques qu'offrait l'osseuse surface rayée—et bientôt eut clairement sous les yeux, copiée de sa main en lettres françaises sur son calepin de poche, la formule conductrice.
Par la même subtile filière que François-Charles, sur les cadavériques manigances duquel ses notes précises, sans cesse consultées, lui facilitaient sa tâche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il remit à la justice, après avoir lu en entier à Pascaline Foucqueteau rayonnante les longs aveux du père et le sombre post-scriptum du fils.
Ramené du bagne, Thierry, dont le procès fut succinctement revisé pour la forme, reconquit, avec lustre, la liberté en même temps que l'honneur.
Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle résurrection de François-Charles, sans laquelle les fameuses runes crâniennes, dont le déchiffrage constituait pour son fils-martyr la seule porte vers le relèvement, eussent peut-être passé inaperçues longtemps encore, sinon toujours.
Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime révoltant dont l'auteur était de leur sang, les cousins-héritiers, se gardant bien de réclamer à Canterel le cadavre méprisé du fils de l'assassin, vendirent à l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut—d'ailleurs vieille et indigne de regrets—ignominieusement vouée par eux à une complète démolition.
Désireux de mettre au point la scène qui avait attiré, comme étant évidemment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix du suicidé, Canterel acquit à la vente presque tout le contenu du cabinet de François-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la glacière.
D'après un journal qui en fac-similé l'avait publiée in extenso, il fit, en prescrivant l'imitation de l'écriture et de la signature, copier sans post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier colombophile destinées à prendre place dans l'affiche-bijou,—non sans exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la dernière, forcée de présenter à chaque expérience une vierge demi-page que le mort remplirait.
Dès lors il contraignit souvent feu François-Charles à recommencer son dramatique soir suprême, sur la prière de Pascaline et de Thierry, qui ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels, somme toute, ils devaient leur bonheur. C'était le fatal revolver lui-même qui servait, chaque fois chargé à blanc.
* * *
Enveloppé de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit morts leur autoritaire bouchon de vitalium—et faisait au besoin se succéder les scènes sans interruption en ayant régulièrement soin d'animer tel sujet un peu avant de réengourdir tel autre.