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Reading edition
Paris, 27 juin 1863.
Cher ami,
J'arrive de Strasbourg moulu, ému... L'Enfance du Christ, exécutée devant un vrai peuple, a produit un effet immense. La salle, construite ad hoc sur la place Kléber, contenait huit mille cinq cents personnes, et néanmoins on entendait de partout. On a pleuré, on a acclamé, interrompu involontairement plusieurs morceaux. Vous ne sauriez vous imaginer l'impression produite par le chœur mystique de la fin: «O mon âme!» C'était bien là l'extase religieuse que j'avais rêvée et ressentie en écrivant. Un chœur sans accompagnement de deux cents hommes et de deux cents cinquante jeunes femmes, exercés pendant trois mois! On n'a pas baissé d'un demi-quart de ton. On ne connaît pas ces choses-là à Paris. Au dernier Amen, à ce pianissimo, qui semble se perdre dans un lointain mystérieux, une acclamation a éclaté à nulle autre comparable; seize mille mains applaudissaient. Puis une pluie de fleurs... et des manifestations de toute espèce. Je vous cherchais de l'œil dans cette foule.
J'étais bien malade, bien exténué par mes douleurs névralgiques... il faut tout payer... Comment vont les vôtres (douleurs)? Vous paraissez bien souffrant dans votre dernière lettre. Donnez-moi de vos nouvelles en trois lignes.
Me voilà replongé dans la double étude de Béatrice et des Troyens. Madame Charton-Demeur s'est passionnée pour son rôle de Didon à en perdre le sommeil. Que les dieux la soutiennent et l'inspirent: Di morientis Elyssæ! Mais je ne cesse de lui répéter:
—N'ayez peur d'aucune de mes audaces, et ne pleurez pas!
Malgré l'avis de Boileau, pour me tirer des pleurs, il ne faut pas pleurer.
P.-S.—Je serai à Bade pour remonter Béatrice du 1er août au 10, et bien seul. Si vous en aviez la force, vous feriez œuvre pie de m'envoyer là quelques lignes, poste restante.
Mon directeur, Carvalho, vient enfin d'obtenir pour le Théâtre-Lyrique une subvention de cent mille francs. Il va marcher sans peur maintenant; ses peintres, ses décorateurs, ses choristes sont à l'œuvre; son enthousiasme pour les Troyens grandit. L'année a été brillante dès le commencement; sera-t-elle de même à sa fin? Faites des vœux!