LETTRES CHOISIES DE MME DE SÉVIGNÉ. (continued 4)
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J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos lettres, je suis dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la suite de votre discours. Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et que je serais obligée à quelque Breton qui me voudrait faire une sotte proposition qui me mît en colère! Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je fusse dans ma solitude, et que j'y penserais à vous: c'est bien rencontré; c'est que je n'y pense pas assez dans tous les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel endroit de ma lettre; je finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un peu: encore a-t-on son honneur à garder.
67.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.
Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal du pauvre chevalier de Buous; il est étrange: c'est un garçon qui me plaisait dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous m'en dites; ce qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la mort; c'est un beau sujet de faire des réflexions, que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera tous nos désespoirs et tous nos troubles; et ce temps que nous prodiguons, et que nous voulons qui coule présentement, nous manquera; et nous donnerions toutes choses pour avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité: voilà de quoi je m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne est excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez raisonnable là-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte toutes les réflexions du soir.
Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête[194] jolie; sans être aussi habile que vous, je l'ai entendue per discrezione, elle m'a paru admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si merveilleuse écolière[195].
Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie; c'est une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite ville étouffée[196], où peut-être il y aura des maladies et du mauvais air; et ce pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait pitié. Enfin, sa destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le mènerez-vous à vos états: mais c'est une grande différence; et vous devez bien sentir le désagrément de ce voyage, dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous sommes. Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assurances que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le même style: il vous assure de son service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amitié, sous condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous n'ayez toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.
M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment au parlement, et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le lendemain à Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris.
Je serai ici jusqu'à la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et mener chez moi mes petites entrailles; et au printemps si Dieu me prête vie, je verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller voir avec moi, et vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez en Provence. Il est vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien, et qu'à tout moment on se trouve le cœur arraché dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut donc toujours avoir cette morale dans les mains, comme du vinaigre au nez, de peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien souffrir; j'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur.
Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté vous étonne vous-même: savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver médiocre, de la dernière médiocrité, quand vous me comparerez à votre idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble un peu à détruire par sa présence; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce Carpentras[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos dames sont bien dépeintes avec leurs habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai vus nulle part. Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni, est agréable et beau! et que je voudrais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de Dieu, mon enfant, conservez-vous, évitez les occasions d'être effrayée. Je n'approuve guère d'avoir voyagé dans votre septième: je prie Dieu qu'il guérisse ce pauvre chevalier (de Buocus); j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas me donner une plus petite idée de la place que j'ai dans le cœur de M. de Grignan, qu'en me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas: je sais ce que c'est que de tels restes; il faut être bien aisée à contenter pour en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une si belle place.
68.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671.
Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel; toutes nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos maçons, nos charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et je souhaite votre soleil à tout moment; peut-être que vous souhaitez ma pluie; nous faisons bien toutes deux.
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon, qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la vie, les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais son frère l'avocat général[198] s'en soucie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais le voir, et suis son unique consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut faire des merveilles. Du reste, je suis dans ma chambre à lire, sans oser mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que je crois que vous vous portez bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des tempêtes continuelles: sans le repos que me donne mon cœur, je ne souffrirais pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre; c'est une trahison, dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je ferais un beau bruit, Quos ego[199]!
Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que, quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné l'enflure du cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent: cherchez un autre mot; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous peut dire une vraie solitaire.
On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa une heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de faire voir son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration; il témoigna qu'il était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait, on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le voir comme un homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut soin de l'envoyer dîner, et de le faire promener dans une calèche: il en a parlé un jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de moment en moment, sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous pouvez penser la joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je voudrais bien que mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.
69.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.
Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus assurée; il voit de quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, et quelle sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout le reste. Vous voyez bien que je le crois dans le ciel; o che spero! Il mourut lundi matin; je fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat général me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis il me semble que la mort est l'affaire de tout le monde, et que les conséquences viennent bien droit jusqu'à nous.
Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du troisième traité, Des moyens de conserver la paix avec les hommes[201]: lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin: ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la sincérité d'avouer; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement; il pleut sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous représenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le quittez pour vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse l'imagination. M. de Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? N'en est-il point le maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il devenu? Notre solitude nous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires de tout; je lis et relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous puissiez imaginer, car je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos dernières que j'ai le bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses font de l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis contente de lui sur votre sujet.
Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches; il veut aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence, ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants; et, après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que, venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par les petits enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des vieillards disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse arrivée là-dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion eût bien fait un autre désordre que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant; vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
70.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit présentement, c'est cette Morale de Nicole; il y a un Traité sur les moyens d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière; si vous ne l'avez pas lu, lisez-le; et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention: je crois que tout le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune. La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et, par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur votre terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne sais plus où j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans m'écrire, j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous, et si je n'en ai point, vous avez été si prévoyante, que je ne serai point en peine; il y a des soins, comme, par exemple, celui-là, qui marquent tant de bonté, de tendresse et d'amitié, qu'on est charmé. Amen, ma très-chère et très-aimable; je ne veux point vous écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit grand: je n'ai que des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante générale qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé, notre Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de vous dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?
Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voilà ce qu'on me mande.
71.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671.
Des scorpions, ma fille! il me semble que c'était là un vrai chapitre pour le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos entrailles sur la glace et le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui, mais plutôt avec vous, et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont point offensées, et si elles ne vous font point de bonnes coliques, pour vous apprendre à leur donner de tels antipéristases[202]: voilà un grand mot. J'ai voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de jeûner jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voilà de quoi je le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne sais pas ce que vous avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-jambes, pour prendre des alignements; je fais des allées de retour tout autour de mon parc, qui seront d'une grande beauté; si mon fils aime les bois et les promenades, il bénira bien ma mémoire. Mais, à propos de mère, on accuse celle du marquis de S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a été criblé de cinq ou six coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voilà une belle scène pour notre petite amie[204]. Je mande à mon fils que j'approuve le procédé de cette mère, que voilà comme il faut corriger les enfants, et que je veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit frère; il aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais que dites-vous de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris: il épouse une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de madame de la Bazinière, façonnière et coquette en perfection; le mariage se fait en Touraine; il a quitté quarante mille livres de rente de bénéfices pour..... Dieu veuille qu'il soit content! Tout le monde en doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait de s'en tenir à moi.
M. d'Harouïs m'écrit ceci: «Mandez à madame de Carignan que je l'adore; elle est à ses petits états; ce ne sont pas des gens comme nous qui donnons des cent mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant qu'à madame de Chaulnes pour sa bienvenue.» Il aura beau souhaiter, et moi aussi; vos esprits sont secs, et leur cœur s'en ressent; le soleil boit toute leur humidité, et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un de vos paquets la semaine passée: la Provence est devenue mon vrai pays; c'est de là que viennent tous mes biens et tous mes maux. J'attends toujours les vendredis avec impatience, c'est le jour de vos lettres. Saint-Pavin fit autrefois une épigramme sur les vendredis, qui étaient les jours qu'il me voyait chez l'abbé; il parlait aux dieux, et finissait:
Multipliez les vendredis, Je vous quitte de tout le reste.
A l'applicazione, signora. M. d'Angers[205] m'écrit des merveilles de vous; il a fort vu M. d'Uzès[206], qui ne peut se taire de vos perfections; vous lui êtes très-obligée de son amitié; il en est plein, et la répand avec mille louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous aime très-parfaitement, la Mousse vous honore, et moi je vous quitte: ah! marâtre. Un mot aux chers Grignan.
72.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.
Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire plus agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut tout ce qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour vous, ma fille, je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette éternité vous fait peur, comme à moi d'aller en litière avec quelqu'un; je ne veux point vous dire la seule personne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de connaître Jacquemart et Marguerite[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous êtes une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence avec votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous vos ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la crainte que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre imagination va vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que me fait la mienne à tout moment; il me semble toujours que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon, va m'échapper; et cela donne de telles tristesses à mon cœur, que si elles étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée; et à force de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en servît dans certaines occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien ri en récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne crois pas que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de vous avec un homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, puisqu'il est méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment, et qu'il entrera par force. On me mande que ce régiment est une distinction agréable; mais n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je trouve de bon, c'est que le roi se soit souvenu du chevalier de Grignan, en absence; plût à Dieu qu'il se souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme s'il n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé.
J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, approchez-vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans. Il s'en faut bien que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux effets qu'en M. de Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j'en ai un qui est dans la moelle de mes os; et que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que je sais bien l'admirer! mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il nous veut inspirer! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il est vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma fille, il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que je vous ramène; je vous en ferai demeurer d'accord.
73.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.
Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène à Livry[209], et que mon cœur fut dans une terrible presse: mais il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a longtemps que nous n'en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain. Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous. Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre, qui se trouvent dans toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que l'éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées; cette expression m'a paru belle et nouvelle; le mot d'éclat est bien placé, ne le trouvez-vous pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà mon emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou, qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence, que fait la cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait des hommes qui, pour 12 sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des choux! quand ils ont un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci d'un bon auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me contez sérieusement l'histoire d'Auger, elle est persuadée que rien n'est plus vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait d'abord que ce fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien penser; si vous lui en écrivez, que ce soit sur ce ton.
M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je ne croyais pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. Ma tante a eu une bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite fille a mal aux dents, et pince comme vous; cela est plaisant. Que vous dirai-je de plus? Songez que je suis dans un désert; jamais je n'ai vu moins de monde que cette année. La Troche, que j'attendais, est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons beaucoup; et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma chère enfant, je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, hasta la muerte inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
74.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.
Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque chose! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être entièrement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi pourrait-il vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi avec de grandes impatiences: voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l'épaule; et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez, sans qu'on le hâte d'aller. Madame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire: je crois qu'elle n'aura pas manqué de vous apprendre que la Marans entra l'autre jour chez la reine à la comédie espagnole, tout effarée, ayant perdu la tramontane dès le premier pas; elle prit la place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle, comme d'une folle très-malapprise.
L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, que l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le comte de Créance; cet homme-là, sire, c'était lui-même. Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit: il alla souper et coucher chez le juge qui l'avait condamné: le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire; il en partit cependant dès le grand matin, le jour d'après.
Pour des devises, hélas, ma fille! ma pauvre tête n'est guère en état de songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et plus de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire une fusée poussée fort haut, avec ces mots: Che peri, pur che s'innalzi. Plût à Dieu que je l'eusse inventée! je la trouve toute faite pour Adhémar: Qu'elle périsse, pourvu qu'elle s'élève! Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles; je ne m'en souviens pourtant pas précisément; mais je la trouve si jolie, que je ne crois point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu dans un livre, au sujet d'un amant qui avait été assez hardi pour se déclarer, une fusée en l'air, avec ces mots: Da l'ardore l'ardire[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela. Je ne sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des devises; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu; et si elle était bonne, et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un cachet, ce ne serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de toutes nouvelles. Vous m'avez entendu mille fois ravauder sur ce demi-vers du Tasse, que je voulais employer à toute force, l'alte non temo: j'ai tant fait, que le comte des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil, l'alte non temo[214]; il est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne vaut rien; et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien.
75.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.
Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières lettres, c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne méritent pas tout l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé celles que je vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous garderez encore celles-ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de les contenir: hélas! il faudra des coffres.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites du nom d'Adhémar. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la signature[215]. Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous en ai mandé mon avis. Vous savez comme je suis pour Adhémar, et que je voudrais le maintenir au péril de ma vie[216]; mais je crains que nous ne soyons pas les plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie:
Che peri, pur che m'innalzi.
Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un petit téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. J'ai bien envie d'en savoir votre avis, et où je l'ai pêchée, car je ne crois pas l'avoir faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis assurée qu'il aime mieux une grive que vous; et sur ce pied-là, j'aime mieux un hibou que lui: qu'il s'examine, je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une de vos lettres me redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue; car enfin il faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et qui me trouble avec raison, jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez, c'est beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et les jeunes gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je dis: mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage; pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je me plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient compagnie, parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s'échauffer: l'abbé va et vient pour nos affaires; et moi, je suis là fichée avec ma casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement: la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra Adhémar; je le trouve empêché: M. de Grignan défend Grignan, et a raison; Rouville[218] défend l'autre; il faudra se réduire au petit glorieux[219].
Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui, beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville: l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je ne trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous voudrez faire, et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous recommande ma vie.
76.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la voir, parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je l'ai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? Demandez au coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l'on fait? Le cœur se serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce que j'ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop agréable; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait nommer par la Provence[220]! voilà qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m'avez écrites: elles m'ont donné l'achèvement d'une joie complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi. Adieu, mon ange; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
77.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame de la Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus penser: voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et dit: Je suis perdu. On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait: il faut avouer aussi qu'elle est extrême.
Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac répondit: «Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur que personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'étais pas ami de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait.—Vous êtes, dit le roi, trop scrupuleux; j'en sais autant qu'un autre là-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté.—Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier.—Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux.—Oui, sire, je la remets entre vos mains.—Et moi, dit le roi, je vous la donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la différence: jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement de Berri; il n'en avait pas pris les provisions; et voilà un homme pénétré de reconnaissance.» Tout ceci est extrêmement vrai, M. de la Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m'a bien parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant.
J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire vos compliments; vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez encore.
Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je crois qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres: enfin, ma chère enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend goût: nous trouvons que c'est un bon signe pour elle; car mon style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en accommoder.
J'ai envoyé querir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir pu chasser ce venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien commencé.
J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges[221]; je ne comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand bonheur que le hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mon cœur, point de faiblesse humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé par-dessus mes premières faiblesses. Mais Cateau m'a mise encore une fois en déroute; elle entra, il me sembla qu'elle me devait dire:—Madame, madame vous donne le bonjour; elle vous prie de la venir voir.—Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente: je m'amuse à votre fille; vous n'en faites pas grand cas, mais nous vous le rendons bien: on m'embrasse, on me connaît, on me crie, on m'appelle. Je suis maman tout court; et de celle de Provence, pas un mot.
Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres tours: quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours, mais les officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je soupçonne encore quelque expédition comme celle de la Franche-Comté. Vous savez que le roi est un héros de toutes les saisons[222]. Les pauvres courtisans sont désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages, et m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il aimerait mieux avoir affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister honnêtement; enfin, ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que j'exhorte à vous faire un impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne sera que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre est devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau[223], le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence, sur qui tous les astrologues disent que les fées ont soufflé. E con questo mi raccommando.
78.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le jour de Noël, vendredi 1671.
Le lendemain que j'eus reçu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins, le zèle et l'application de M. de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa Majesté. M. de Lavardin, qui vint aussi, m'assura qu'il en rendrait compte en bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa chambre; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses, et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer l'assemblée, et de faire sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne pas obéir.
Au reste, ma fille, j'ai le cœur serré, et très-serré, de ne point vous avoir ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que j'aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence; mais je n'ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche: mille choses imprévues me font souvenir de vous par-dessus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute. Je suis en peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et Arles sont empestés de la petite vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul; venez dans ma chambre, ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue. Adieu, vous en voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome, je ne sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; on dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville[224]; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas besoin: avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compliment aux Grignans.
79.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le 1er jour de l'an 1672.
J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que je n'ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès aura soin de vous instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la province: et quand on serait obligé d'envoyer des ordres, il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour avoir trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà; la Trousse s'en va; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent comptant. Voilà l'archevêque de Reims qui commence par vous faire mille compliments très-sincères; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père aujourd'hui: il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari; qu'il reçoit le présent de votre province; mais que, pour n'avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls: on ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et très-spirituelle: en voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.
80.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 5 janvier 1672.
Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la lecture: le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole, et dit, avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, comme c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au régiment qu'il leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit la pique à la main, chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi; mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres: «M. de Langlée, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi.»
Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour se retirer, et songer uniquement à l'affaire de son salut.
M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) est premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui n'écrira pas écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolaï est remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.
81.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 6 janvier 1672.
Enfin, ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai de longtemps à cet éloignement: je coupe court, parce que je ne veux point m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus: je ne veux point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage par le récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez de la grandeur de votre âme, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai, de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la reine m'attaqua la première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai coutume. On traita à fond le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence, un mot sur celui de Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée: nous étions là toutes deux. Pour Monsieur, il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous, et m'ordonna très-sérieusement de vous faire ses compliments, et de vous dire la joie qu'il avait de votre joli accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las, comme on dit, d'adorer l'ange (madame de Grancey): je fis de telles offres le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais, mais d'une sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant en emporte le vent: on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue; elle fera réponse à M. de Grignan; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet; son moulin me parut en chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez moi? des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite: vous dites qu'elle me fait souvenir de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où vais-je? chez madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de Provence, de vos affaires et de vos commissions que j'aime uniquement. Enfin Coulanges disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-là? Elle est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne, vous avez peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut l'être avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait quelquefois que je ne songe guère à vous: ce n'est pas où je suis le plus en liberté.
Je reçois votre lettre du 30: vous me déplaisez, mon enfant, en parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la princesse d'Harcourt[230]? Où pêchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité; quelles manières! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure, et voyez les choses comme elles sont: si cela est, vous n'aurez plus qu'à vous défendre de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue: hélas! où est le temps que vous ne mangiez qu'une tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être trop grasse?
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où nous étions: il y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez: tout est encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous savez bien que Lauzun, en entrant en prison, dit: In sæcula sæculorum; et je crois qu'on eût répondu ici en certain endroit, amen, et en d'autres, non. Vraiment, quand il était jaloux de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait à d'autres? Ah! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin!
Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur: elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime; mais je n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.
82.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 janvier 1672.
Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis blessée, vous me fâchez; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en gronder, préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits: hélas! si vous saviez qu'ils sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de leurs personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. Vous souvient-il combien vous en étiez quelquefois excédée? Prenez garde que l'éloignement ne vous grossisse les objets; c'est un effet assez ordinaire.
Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien. Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-être que la plus enviée (madame de Montespan) n'en est pas toujours exempte: c'est une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous mènent quelquefois bien loin de moralité en moralité, tantôt chrétienne, et tantôt politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit et vos manières; et quand vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à craindre de n'être pas à la mode.
Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si aimable maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son cabinet, et lui a dit: «Monsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi vous me voulez quitter: est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer? est-ce l'accablement de vos dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner ordre, et entrer dans le détail de vos affaires.» Le maréchal fut sensiblement touché de cette bonté. «Sire, dit-il, ce sont mes dettes; je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns de mes amis qui m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé bien! dit le roi, il faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre maison de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui servira d'assurance, si vous veniez à mourir; vous payerez les arrérages avec les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez à mon service.» En vérité, il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître qui entre avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domestiques: aussi le maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa place et comblé de bienfaits. Tout ce détail est vrai.
Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à Saint-Germain. Le roi a une application à divertir Madame, qu'il n'a jamais eue pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la paille; vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer: voilà ce qui s'appelle louer; il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et par nos oreilles.
Du bruit de Bajazet mon âme importunée[234],
fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons.
J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu parole, et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau, quoique très-froid; mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés de perles et de cristaux: cette diversité ne déplaît point. Je me promenai fort: je fus le lendemain dîner à Pomponne: quel moyen de vous redire ce qui fut dit en cinq heures? je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jours; ce serait un grand chagrin pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d'Uzès; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme, ni d'un meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.
Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.
83.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.
Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte toutes les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit pas dit que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez; vous me le dites: pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vous-même? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres: les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre belle âme: c'est Langlade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, de bonne foi, vous l'avez fort belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez les Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans une si grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre courage par votre raison.
La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma belle-fille[236] m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue: elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazet est beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine[238]. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-dîner, vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre belle-sœur; vous auriez vu les anges (les demoiselles de Grancey) devant vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne. M. le Duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre: le marquis de Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de la Rochefoucauld; il me parut avoir bien de l'esprit, et il était moins surnaturel qu'à l'ordinaire.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan de Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il voudrait bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. Que vous dirai-je de mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde, depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses? J'embrasse l'admirable Grignan, le prudent coadjuteur, et le présomptueux Adhémar: n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour?
84.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 20 janvier 1672.
Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait comme vous les entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de Paris[240] et l'archevêque de Reims: c'est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission d'officier; Reims jure qu'il n'en fera rien: on dit que ces deux hommes ne s'accorderont jamais bien, qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre: ils seront donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia, jésuite; toute la musique de l'Opéra y fait rage: il y a des lumières jusque dans la rue Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville[241] est mort sans y être allé.
Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que vous avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela: j'en tremblai, sans dessein toutefois de me corriger; et, me tenant à ce que vous m'en dites, je ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui vous puisse divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que le commerce que j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de votre petit frère: il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un temps infini: j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse: je voudrais aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle, comme elle m'embrasse; elle n'est point belle, mais elle est aimable; elle a un son de voix charmant; elle est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me paraissez folle de votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de fantaisies, musquées ou point musquées, il n'importe.
Il y a demain un bal chez Madame; j'ai vu chez Mademoiselle l'agitation des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées, et plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez pitié de moi, et me faites bien envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère fille; je n'oserais dire que je vous adore, mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au delà de la mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, par les aimables et douces assurances de la vôtre.
85.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 janvier 1672, à dix heures du soir.
Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si vous ne voulez pas être jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant que j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits desseins et de petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été aujourd'hui chez Mademoiselle, qui m'a envoyé dire d'y aller; Monsieur y est venu, il m'a parlé de vous, il m'a assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal; il m'a dit que votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal; c'est justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la guerre, qui est enfin très-certaine. Nous attendons la résolution de la reine d'Espagne[242]; et, quoi qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour nous, nous fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous prendrons la Flandre: et quand nous aurons commencé la noise, nous ne l'apaiserons peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers Cologne. C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques mouvements en Allemagne.
J'ai fort causé avec M. d'Uzès: notre abbé lui a parlé de très-bonne grâce du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan[243]: il faut tenir cette affaire très-secrète; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle roule; car on ne peut obtenir de Sa Majesté les agréments nécessaires que par son moyen. On me dit en rentrant ici que le chevalier de Grignan a la petite vérole chez M. d'Uzès: ce serait un grand malheur pour lui, un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et un grand embarras pour M. d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir dans toutes les choses où l'on a besoin de lui: voilà qui serait digne de mon malheur ordinaire.
Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges; mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous avez des pensées et des tirades incomparables, il ne manque rien à votre style: d'Hacqueville et moi, nous étions ravis de lire certains endroits brillants; et même dans vos narrations, l'endroit qui regarde le roi, votre colère contre Lauzun et contre l'évêque, ce sont des traits de maître: quelquefois j'en donne aussi une petite part à madame de Villars; mais elle s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne craignez point que je montre vos lettres mal à propos; je sais parfaitement bien ceux qui en sont dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher.
Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est revenu de très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda une petite abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et sortit fâché de chez le roi, en disant: Il n'y a que les ministres et les maîtresses qui aient du pouvoir en ce pays. Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies; le roi les sut: il fit appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son emportement, le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui, et le lendemain il fit madame de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que voilà des conduites de Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a été confondu, aussi bien que l'évêque, qui vous doit sa députation. Ces manières de se venger sont bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque de Reims avec l'archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre tante est accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un devoir qui m'occupent.
86.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà ma première radoterie; c'est que je fais des bouts de l'an de tout.
Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement: la pensée m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne heure que je me promène toute seule dans le jardin: toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées d'une méchante musique; et moi, j'ai eu l'esprit de m'en dispenser. Ma chère enfant, je n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions: j'ai pensé mourir dans ce jardin, où je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous dire en quel état je suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans la faiblesse humaine; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis pas la maîtresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas: tant y a, je n'en puis plus, et, pour m'achever, voilà un homme que j'avais envoyé chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est extraordinairement mal: cette pitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je crois qu'il dispose en votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque de sa tendresse, et ne le donnez point, comme votre cœur le voudrait: il n'y a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous. Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas! un petit aspic, comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garçon, bien né, bien fait, de bon naturel, d'un bon cœur, dont la perte ne fait de bien à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne l'aurais pas abandonné; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas sur cela ma volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui vous parleront plus précisément de ce malheur: pour moi, je me contente de le sentir.
Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe, c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi, nous voulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes cent piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est point fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien: il est impossible de se la représenter parlant communément et d'affection sur quelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut célébré: je n'ai jamais vu une personne si bien louée; je n'eus pas le courage de faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est très-affligée de la mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne peut assez se conserver, et grosse, et en couche, ni assez éviter d'être dans ces deux états, je ne parle pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre sera courte: je ne puis rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas besoin de ma tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies, ne vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le plaisir que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en plaindre. Je vous embrasse mille fois, et m'en retourne à mon jardin, et puis à un bout de salut, et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.
87.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 3 février 1672.
J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte sur mille chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. Enfin je ne l'ai point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit que je vaux plus que je ne vaux effectivement: son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait l'obliger plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses: mille autres raisons, à ce qu'il dit, lui donnent ce même désir, et surtout il se trouve que j'ai le gouvernement de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable pour avoir bien des affaires ensemble: voilà le seul chapitre qui ne fut point étranglé. Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire le gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fallait dire: il me donne toujours de l'esprit; le sien est tellement aisé, qu'on prend, sans y penser, une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on pense: je connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans vouloir m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi, je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui vous serait très-utile; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir qu'il n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait été au delà de l'extrême-onction, et qu'il soit encore très-mal: sa petite vérole sort et sèche en même temps; il me semble que c'est comme celle de madame de Saint-Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que moi; j'en sais pourtant tous les jours des nouvelles, et j'en suis dans une très-véritable inquiétude; je l'aime encore plus que je ne pensais. Cette nuit, madame la princesse de Conti est tombée en apoplexie: elle n'est pas encore morte, mais elle n'a aucune connaissance; elle est sans pouls et sans parole; on la martyrise pour la faire revenir: il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa maison: on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour M. le chancelier (P. Séguier), il est mort très assurément; mais mort en grand homme: son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle éloquence, sa haute piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie: la comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste pour lui. Le Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses réponses et par ses citations; il paraphrasait le Miserere, et faisait pleurer tout le monde; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les évêques dont il était environné; enfin sa mort est une des plus belles et des plus extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a point laissé de grands biens; il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chancelier, et qui était riche naturellement? La mort découvre bien des choses, et ce n'est point de sa famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait aujourd'hui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de Verneuil[249] est si mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui aura les sceaux.
Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire réponse sur l'affaire dont lui écrit M. d'Agen[250], j'en suis tourmentée: cela est mal d'être paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le condamne, et je l'imite. J'embrasse M. de Grignan: est-il encore question des grives? Il y avait l'autre jour une dame[251] qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de dire, elle est soûle comme une grive, disait que la première présidente était sourde comme une grive; cela fit rire. Adieu, ma chère fille, je vous aime, ce me semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la vie.
88.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 février 672. Il y a aujourd'hui mille ans que je suis née.
Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je vous envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle condition: j'espère en recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques; après cela, j'aspirerai à d'autres plaisirs.
On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espère en sa jeunesse; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le redonne. Madame la princesse de Conti mourut sept ou huit heures après que j'eus fermé mon paquet; c'est-à-dire, hier à quatre heures du matin, sans aucune connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle appelait quelquefois Cécile, une femme de chambre, et disait: Mon Dieu! On croyait que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d'une convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désolation de sa chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, MM. les princes de Conti, madame de Longueville, madame de Gamaches, pleuraient de tout leur cœur. Madame de Gesvres avait pris le parti des évanouissements; madame de Brissac de crier les hauts cris, et de se jeter par la place. Il fallut les chasser, parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas réussi: qui prouve trop ne prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur est universelle. Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu'elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. M. le Prince est tuteur: il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses domestiques; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement, comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos; mais vous voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse; elle était défigurée par le martyre qu'on lui avait fait à la bouche: on lui avait rompu deux dents, et brûlé la tête; c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point de l'apoplexie, ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles réflexions à faire sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais très-heureuse pour elle qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. Brancas en est pénétré.
J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples à Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que le maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan étaient admirées dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que le roi avait dit qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites: je lui promis de vous le mander. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma dernière lettre, c'était madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil depuis quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec six conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes; on ne sait combien cela durera: voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me vient des pensées folles sur le chancelier; mais où puis-je les avoir prises, dans le chagrin où je suis depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce lendemain, ce temps de votre départ de l'année passée, tout cela m'a tellement touché le cœur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux yeux, malgré moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dévore hors de propos, aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne: vous êtes trop sage pour les aimer; et moi, je les aime.
89.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 février 1672.
Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous, quand je songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments plus droits et plus souhaitables, avec une très-belle physionomie et une très-grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment aimable, et pour vous et pour tout le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque je la sens en moi: cependant j'entreprends de vous amuser un quart d'heure, et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.
J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il est piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort contraires, il n'a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en usage: c'est ce dont il ne faut point se départir, quoi qu'il arrive; cette mode revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde, et les fourbes sont enfin découverts: j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins opposé à ce qui lui est si contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d'agréable pour M. le Camus: ce sont des faveurs précieuses pour lui, et d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune réponse.
Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât: on croit que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (de Soissons); enfin,
On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].
Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit: On parle fort de ce pauvre marquis.—Et qu'en dit-on?—On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu parler pour un autre malheureux.—Et quel malheureux, dit le roi?—Pour le chevalier de Lorraine, dit Monsieur.—Mais, dit le roi, y songez-vous encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous bien quelqu'un qui vous le rendrait?—En vérité, répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.—Oh bien! dit le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que le courrier est parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que vous m'ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi; je fais plus, car je le fais maréchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se jette aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est pas ainsi que des frères se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement. Tout ce détail est de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le voyage, et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans l'armée de Monsieur, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi: «Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les peines de ce monde ne durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai; c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais: si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue; car en voici d'infinis.
La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu que vous y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour de la mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance; elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.
Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette douleur d'une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable, si je n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques peines qui y soient attachées.
90.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout m'est cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson pour rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le puis croire, si je ne le vois.
Cette pauvre Madame[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose étrange que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le courrier d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu'elle défendra les Hollandais de toute sa puissance: voilà donc la plus grande guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est bien proprement les petits soufflets; vous en souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu nous garde des Suédois, des Anglais, des Allemands; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits et faire la paix.
Notre cardinal (de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.
Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point, ce me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un homme après sa mort; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps. On verse; la bière coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-Germain; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, et point du tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu son papa: il s'en défendit par de très-bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-aimable; je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que je n'ai rien à dire aujourd'hui; je vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court, si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour vous.
91.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi 1er mars 1672.
Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre abbé, qui a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de l'émotion; je n'en suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière[255]; mais, en vérité, j'ai tout refusé avec plaisir; et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire: il y a longtemps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans en rien rabattre, sans aucune distraction: cette application à faire valoir et à vouloir sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si embarrassée qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en prends à témoin votre cœur.