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Lettres à une inconnue, Tome Premier

PROSPER MÉRIMÉE (continued 4)

Reading edition

J'espère que vous me pardonnerez maintenant; il ne me reste nulle colère, seulement une grande tristesse. Elle serait moindre si nous ne nous étions pas quittés de la sorte. Adieu, puisque nous ne pouvons être amis qu'à distance. Vieux l'un et l'autre, nous nous retrouverons peut-être avec plaisir. En attendant, dans le malheur ou dans le bonheur, souvenez-vous de moi. Je vous ai demandé cela il y a je ne sais combien d'années. Nous ne pensions guère alors à nous quereller.

Adieu encore, pendant que j'ai du courage.

CIII

Paris, jeudi, 6 septembre 1844.

Il me semble que je vous ai vue en rêve. Nous sommes demeurés si peu de temps ensemble, que je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire. Vous-même, vous aviez l'air de ne pas trop savoir si j'étais une réalité. Quand nous verrons-nous? Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux: je sollicite pour l'Académie des inscriptions. Il m'arrive les scènes les plus ridicules, et souvent il me prend des envies de rire de moi-même, que je comprime pour ne pas choquer la gravité des académiciens que je vais voir. C'est un peu à l'aveugle que je me suis embarqué, ou plutôt qu'on m'a embarqué dans cette affaire. Mes chances ne sont point mauvaises, mais le métier est des plus rudes, et le pire de tout, c'est que le dénoûment se fera longtemps attendre: vraisemblablement jusqu'à la fin d'octobre, et peut-être plus. Je ne sais si je pourrai aller en Algérie cette année. La seule réflexion qui me console, c'est que je resterai ici et que, par conséquent, je vous verrai. Cela vous fera-t-il plaisir? Dites-moi que oui et gâtez-moi bien. Je suis tellement abruti par ces ennuyeuses visites, que j'ai besoin de toutes vos câlineries, et des plus tendres, pour me donner un peu de courage et de vie.

Vous avez tort d'être jalouse des inscriptions. J'y mets quelque amour-propre, comme à une partie d'échecs engagée avec un adversaire habile; mais je ne crois pas que la perte ou le gain m'affecte le quart autant qu'une de nos querelles. Mais quel vilain métier que celui de solliciteur! Avez-vous jamais vu des chiens entrer dans le terrier d'un blaireau? Quand ils ont quelque expérience, ils font une mine effroyable en y entrant, et souvent ils en sortent plus vite qu'ils n'y sont entrés, car c'est une vilaine bête à visiter que le blaireau. Je pense toujours au blaireau en tenant le cordon de la sonnette d'un académicien, et je me vois in the mind's eye tout à fait semblable au chien que je vous disais. Je n'ai pas encore été mordu cependant. Mais j'ai fait de drôles de rencontres.

Adieu.

CIV

Paris, 14 septembre 1844.

Tout était prêt et nous allions partir aujourd'hui, quand est venue une bourrasque qui a jeté nos projets au vent. Il y a conflit entre la guerre et l'intérieur. La guerre ne veut point de nous. Nous restons, ou, pour mieux dire, je ne vais pas en Afrique. Je vais passer une quinzaine de jours en courses et je reviendrai à Paris. À part la vexation qui accompagne tout projet avorté, et le regret très-vif d'avoir employé deux mois à apprendre un tas de choses inutiles, j'ai pris mon parti avec la plus grande impassibilité. Peut-être devinerez-vous pourquoi.

J'ai trouvé dans votre dernière lettre quelques phrases malsonnantes pour lesquelles je pourrais bien vous faire la guerre, si je ne trouvais, comme vous, qu'il est inutile et, qui plus est, dangereux et triste de se disputer à distance.—Je ne me représente pas trop comment vous passez les vingt-quatre heures de la journée. Je trouve bien l'emploi de seize, mais il y en a dix sur lesquelles je voudrais des détails. Lisez-vous toujours Hérodote? Mais quel dommage que vous n'essayiez pas un peu de l'original avec la traduction de Lanher, que vous avez, je pense! vous n'aurez guère d'autre difficulté que l'excès des ή ioniens. Si vous avez à votre disposition l'Anabase de Xénophon, vous pourrez y prendre plaisir, surtout si vous avez une carte d'Asie sous les yeux. Je ne me rappelle guère les dialogues marins. Lisez plutôt Jupiter confondu, ou bien Jupiter tragique, ou bien le Festin ou les Lapithes, à moins que vous ne m'en gardiez l'étrenne.

Je suis sûr que vous êtes florissante, toute robes et fleurs, et j'ose vous conseiller des lectures grecques! Adieu; écrivez-moi vite et ne vous moquez pas de moi. Je partirai lundi pour aller je ne sais où, mais pas trop loin, selon tous mes calculs.

CV

Poitiers, 15 septembre 1844.

Si je réponds tard à votre lettre du mois dernier, que je trouve ici, ce n'est pas, comme votre mauvaise conscience vous le dirait, par représailles pour la lenteur que vous avez mise à me donner de vos nouvelles. Vous avez passé dix jours entiers sans que l'idée de m'écrire une ligne vous vînt entête, et c'est bien mal. Vous me parlez de vos contemplations à D... Je crois que vous vous y êtes fort amusée, et je ne puis m'empêcher de croire que vous ne vous amusez que quand vous trouvez occasion de faire des coquetteries. Pour moi, j'ai mené une vie maussade au dernier point depuis mon départ de Paris. Comme Ulysse, j'ai vu beaucoup de mœurs, d'hommes et de villes. J'ai trouvé les unes et les autres très-laides. Puis j'ai eu quelques accès de fièvre, qui m'ont étonné et chagriné en me montrant comme je décline. J'ai trouvé le pays le plus plat et le plus insignifiant de la France; mais il y a beaucoup de bois et de grands arbres et des solitudes où j'aurais bien aimé à vous rencontrer. Votre souvenir se représente à moi maintenant dans une foule de lieux, mais je le lie surtout aux bois et aux musées. Si vous avez quelque plaisir à occuper une place dans ma mémoire, et une grande place, vous devez penser qu'avec la vie que je mène, je ne vous oublie pas. Tel arbre me rappelle telle conversation. Je passe mon temps à méditer sur nos promenades. J'admire beaucoup Scribe d'avoir fait rire un public vertueux et néo-catholique avec les prix de vertu. Je suis également surpris de ce que vous me dites de son débit. Autrefois, il lisait comme un fiacre. Il faut croire que c'est l'habit académique qui donne cet aplomb, et cela me rend un peu d'espoir.

Depuis mon départ, je n'ai pas déballé deux fois mon discours, et, si cela continue, je ne crois pas, en vérité, que j'y puisse changer une ligne. Je m'attends qu'au dernier moment je serai épouvanté de la quantité de sottises que j'aurai laissées. Tant que je n'aurai pas tourné mon timon vers Paris, je ne saurai pas l'époque de mon retour avec quelque certitude. Si mon gouvernement ne me force pas à aller plus loin que Saintes, je crois que nous arriverons à peu près en même temps. Quel bonheur si nous pouvions nous voir dès le lendemain! Adieu; écrivez-moi à Saintes, je pense y être bientôt et m'y arrêter quelques jours.

CVI

Parthenay, 17 septembre 1844.

Votre lettre, que j'ai reçue à Saintes, a fait un peu diversion aux tribulations que j'y éprouvais. J'étais fort empêché à plonger dans le désespoir quatre mille de mes concitoyens qui m'envoyaient des députations et me faisaient des discours fabuleux.

Entre mon devoir et ma sensibilité naturelle, j'étais fort malheureux. Enfin, j'ai pris le parti le plus sage, et j'ai tranché du proconsul. D'ici à un an, je n'oserais pas repasser à Saintes. Je vois avec plaisir que vous vous souvenez de Paris à D... J'avais craint que vous n'eussiez oublié nos bois et nos gazons émaillés. Pour moi, j'y pense toujours plus vivement, surtout à présent que je viens de faire un pas vers Paris. Suivant toute apparence, je vous y précéderai. J'y serai dans dix jours au plus tard, à moins d'accidents que je ne puis prévoir. Et vous? voilà le plus important. Être à Paris sans vous me semblera bien plus dur que de courir les champs comme je fais à présent. J'ai une soif de vous voir que vous ne pouvez comprendre. Pourrez-vous, voudrez-vous revenir pour dire adieu à vos domaines de la rive gauche? je cherche à n'y pas penser, mais je n'y puis réussir. Pour me préparer aux déceptions comme Scapin quand il revenait de voyage, je cherche à me représenter Your Ladyship, statue cuirassée aussi méchante quelle m'est apparue quelquefois. J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que vous avez été la dernière fois que nous nous assîmes si commodément sur un quartier de roc. Vraiment, je le crois un peu, d'abord parce que vous me l'avez promis, et puis je ne me persuaderai jamais que nous ayons pu changer tous les deux après avoir été aussi unis de pensée. Si vous songez à revenir, écrivez-moi à Blois, j'y serai bientôt, ou bien après le 25 à Paris, et dites-moi quand je pourrai vous voir et le plus tôt possible. Je vous écris d'une horrible ville de chouans et d'une auberge abominable, où l'on fait un bruit infernal. On met tant de cheveux dans tout ce qu'on me donne à dîner, que je mange à peine. J'ai trouvé aujourd'hui à Saint-Maixent des femmes avec la coiffure du XIVe siècle, et des corsages presque du même temps qui laissent voir la chemise, laquelle est en toile à torchon, boutonnée sous le cou et fendue comme celle des hommes. Malgré le pain d'épice qui est dessous, cela me semble très-joli. Je me suis presque foulé la main aujourd'hui et je n'ai plus la force d'écrire.

Adieu.

CVII

Perpignan, 14 novembre.

. . . . . . .

Vous aviez été si longtemps sans m'écrire, que je commençais à être inquiet. Et puis j'étais tourmenté d'une idée saugrenue que je n'ai pas osé vous dire. Je visitais les arènes de Nîmes avec l'architecte du département, qui m'expliquait longuement les réparations qu'il avait fait faire, lorsque je vis, à dix pas de moi, un oiseau charmant, un peu plus gros qu'une mésange, le corps gris de lin, avec les ailes rouges, noires et blanches. Cet oiseau était perché sur une corniche et me regardait fixement. J'interrompis l'architecte pour lui demander le nom de cet oiseau. C'est un grand chasseur, et il me dit qu'il n'en avait jamais vu de semblable. Je m'approchai, et l'oiseau ne s'envola que lorsque j'étais assez près de lui pour le toucher. Il alla se poser à quelques pas de là, me regardant toujours. Partout où j'allais, il semblait me suivre, car je l'ai retrouvé à tous les étages de l'amphithéâtre. Il n'avait pas de compagnon et son vol était sans bruit, comme celui d'un oiseau nocturne.

Le lendemain, je retournai aux arènes et je revis encore mon oiseau. J'avais apporté du pain, que je lui jetai. Il le regarda, mais n'y toucha pas. Je lui jetai ensuite une grosse sauterelle, croyant à la forme de son bec qu'il mangeait des insectes, mais il ne parut pas en faire cas. Le plus savant ornithologiste de la ville me dit qu'il n'existait pas dans le pays d'oiseau de cette espèce.

Enfin, à la dernière visite que j'ai faite aux arènes, j'ai rencontré mon oiseau toujours attaché à mes pas, au point qu'il est entré avec moi dans un corridor étroit et sombre où lui, oiseau de jour, n'aurait jamais dû se hasarder.

Je me souvins alors que la duchesse de Buckingham avait vu son mari sous la forme d'un oiseau le jour de son assassinat, et l'idée me vint que vous étiez peut-être morte et que vous aviez pris cette forme pour me voir. Malgré moi, cette bêtise me tourmentait, et je vous assure que j'ai été enchanté de voir que votre lettre portait la date du jour où j'ai vu pour la première fois mon oiseau merveilleux.

Je suis arrivé ici avec un temps affreux. Une pluie comme on n'en voit jamais dans le Nord a inondé toute la campagne, coupé les routes, changé tous les ruisseaux en grosses rivières. 11 m'est impossible de sortir de la ville pour aller à Serrabonne, où j'ai affaire. Je ne sais combien de temps cela durera.

Il y a une foire à Perpignan, et de plus les Espagnols qui fuient l'épidémie encombrent la ville, si bien que je n'ai pu trouver à me loger dans une auberge. Si je n'étais parvenu à émouvoir la commisération d'un chapelier, j'aurais été réduit à coucher dans la rue. Je vous écris dans une petite chambre bien froide, à côté d'une cheminée qui fume, maudissant la pluie qui bat mes vitres. La servante qui me sert ne parle que catalan et ne me comprend que lorsque je lui parle espagnol. Je n'ai pas un livre et je ne connais personne ici. Enfin, le pire de tout, c'est que, si le vent du nord ne s'élève pas, je resterai ici je ne sais combien de jours, sans même la ressource de retourner à Narbonne, car le pont qui pouvait assurer ma retraite ne tient plus à rien, et, si l'eau grossit, il sera emporté. Admirable situation pour faire des réflexions et pour écrire ses pensées. Mais des pensées, je n'en ai guère maintenant. Je ne sais que m'impatienter. J'ai à peine la force de vous écrire. Vous ne me parlez pas d'une lettre que je vous ai écrite d'Arles. Peut-être s'est-elle croisée avec la vôtre?

J'ai été à la fontaine de Vaucluse, où j'ai eu quelque envie d'écrire votre nom; mais il y avait tant de mauvais vers, de Sophies,de Carolines, etc., que je n'ai pas voulu profaner votre nom en le mettant en si mauvaise compagnie. C'est l'endroit le plus sauvage du monde. Il n'y a que de l'eau et des rochers. Toute la végétation se réduit à un figuier qui a poussé je ne sais comment au milieu des pierres, et à des capillaires très-élégantes dont je vous envoie un échantillon. Lorsque vous avez bu du sirop de capillaire pour un rhume, vous ne saviez peut-être pas que cette plante avait une forme aussi jolie.

Je serai à Paris vers le 15 du mois prochain. Je ne sais pas du tout quelle route je prendrai. Il est possible que je revienne par Bordeaux. Mais, si le temps ne s'améliore pas, je reviendrai par Toulouse. Je serai alors à Paris quinze jours plus tôt. J'espère trouver une lettre de vous à Toulouse. S'il n'y en avait pas, je vous en voudrais mortellement.

Adieu.

CVIII

Paris, 5 décembre 1844.

J'avais juré de ne pas vous écrire, mais je ne sais pas si j'aurais pu tenir mon serment encore longtemps. Pourtant, je ne pensais pas que vous fussiez souffrante. Notre promenade avait été si heureuse! Je ne croyais pas possible que vous pussiez en garder un mauvais souvenir. Il paraît que ce qui vous irrite, c'est que je suis plus entêté que vous. Voilà une belle raison et dont vous devez bien vous faire gloire. Ne devriez-vous pas plutôt avoir honte de m'avoir rendu tel! Et puis vous dites que je suis dur, et vous me demandez si je m'en aperçois. Franchement, non. Pourquoi ne m'avertissez-vous pas? Si je l'ai été, je vous en demande pardon. Il me semble qu'en nous en allant, vous n'aviez pas un seul grain de colère contre moi. Je vous croyais aussi confiante, aussi intime que je l'étais pour vous. Vous dirai-je que c'est le souvenir le plus doux que j'ai conservé de notre promenade? Quand je vous vois ainsi, vous me rendez bien heureux. Si vous aviez alors de la colère, cela fait honneur à votre dissimulation. Mais j'aime mieux croire aux secondes pensées que de croire que vous n'étiez pas sincère alors. Dites-moi si je me trompe.

J'ai commencé ce soir le dessin que vous commandez. C'est difficile à faire. Je voudrais vos instructions. Vous tenez donc à ce champ de chardons? Vous dites qu'il vous paraît l'un des plus beaux lieux du monde. Je vous apporterai mon esquisse et aussi votre portrait. Je vous ai donné vos yeux mauvais. Ne croyez pas que telle est leur expression ordinaire. J'en connais une meilleure, d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. Vous verrez tout cela et vous donnerez vos ordres. Vous voudrez bien, pour le payement, vous rappeler que je ne suis pas un peintre ordinaire, ce n'est pas l'œuvre que vous devrez payer, c'est la peine et le temps. Enfin, il est toujours bien de se montrer généreux avec les artistes.

Pendant que vous vous guérissiez de votre colère, j'en avais presque contre vous. Je m'étais figuré que vous m'écririez plus tôt. C'est en partie pour avoir attendu votre lettre, en partie par mauvais sentiment d'orgueil, que je ne vous ai pas prévenue. Vous voyez que je m'accuse aussi de mes méfaits. Pardonnez-moi celui-là. Au moins ce n'était pas le passé qui me rendait injuste.

Depuis que je vous ai vue, j'ai été presque toujours très-souffrant; je croyais que c'était la leçon d'espagnol sur «la large terre», comme dit Homère. Votre lettre m'a remis. Je crois maintenant que c'est la mine que vous aviez en nous quittant qui en était cause. Vous n'avez pas daigné tourner la tête pour me dire adieu.—Nous aurons bien des pardons à nous demander tous les deux pour toutes nos mauvaises pensées!

Il est une heure indue, mon feu est éteint et je grelotte. Je vous dis encore adieu et vous remercie de cœur de m'avoir écrit. Il y a huit jours que j'attends cette lettre. N'êtes-vous pas entêtée aussi!

CIX

Paris, jeudi 7 février 1845.

Tout s'est passé mieux que je ne l'espérais[1]. Je me suis trouvé un aplomb rare. Je ne sais si le public a été content de moi, je le suis de lui.

CX

Vendredi, 8 février 1845.

Puisque vous ne m'avez pas trouvé trop ridicule, tout est bien. Je n'aurais pas été content de vous savoir là, voyant mon habit couleur d'estragon et ma figure idem.—Pourquoi pas demain? autrement, il faudrait attendre à mercredi prochain, et je n'en aurais pas le courage. Nous en aurons long à nous raconter. J'aurais perdu tout mon aplomb si je vous avais sue là.

CXI

Toulouse, 18 août 1845.

Je viens de trouver ici votre lettre; c'est fort heureux, car j'étais furieux de n'avoir pas eu de vos nouvelles à Poitiers comme je m'y attendais. Vous me direz que j'avais tort de m'attendre à ce que vous penseriez à moi plus tôt que vous n'avez fait. Que voulez-vous! je ne puis m'habituer à vos façons. Vous n'êtes jamais plus près de m'oublier que lorsque vous m'avez persuadé que vous pensiez à moi. Heureusement qu'entre tous ces oublis il y a des souvenirs, et j'y pense sans cesse. Je ne vois pas de ces belles grottes dont vous me parlez et je n'en ai pas besoin pour que bien des idées tristes et gaies me viennent par la tête. Je ne suis pas difficile en matière de paysage, comme vous le savez. Je n'y fais pas attention quand je me promène avec vous. Je voudrais bien vous gâter comme vous me le demandez. Mais je suis de trop mauvaise humeur. Je viens de passer quinze jours sans décolérer, d'abord contre le temps, puis contre les architectes, puis contre vous et contre moi-même. Le temps, qui avait été des plus affreux ces jours passés, s'est remis subitement au beau hier, mais avec une chaleur accablante, accompagnée d'un vent de sirocco qui m'ôte toutes mes forces. J'ai passé vingt-quatre heures chez un député, et, si j'avais l'ambition d'être un homme politique, cette visite-là m'aurait complètement fait changer d'avis. Quel métier! quels gens il faut voir, ménager, flatter! Je dirai comme Hotspur: I had rather be a kitten and cry mew. Esclavage pour esclavage, j'aime mieux la cour d'un despote; au moins, la plupart des despotes se lavent les mains. Je suis fâché d'apprendre que vous partiez si tard pour D...; c'est-à-dire je crains que vous n'en reveniez bien tard. Ce qui me fait prendre patience dans mon métier, c'est de penser que, lorsque je serai de retour, je vous retrouverai en face de ces lions de l'Institut, et qu'après m'avoir fait grise mine pendant un quart d'heure, vous me ferez oublier tous mes ennuis. Combien de temps passerez-vous à D...? Voilà ce que je me demande à présent; très-probablement, vous irez en Angleterre, et lady M... vous exposera encore ses belles théories about the baseness of being in love. Je voudrais bien que vous fussiez la première figure amie qui se présentât à moi aussitôt après mon retour. Malheureusement, cela ne sera pas et vous attendrez qu'il n'y ait plus une feuille aux arbres pour revenir à Paris. Dieu sait si vous n'y reviendrez point Anglaise aux trois quarts? Dites-moi bien que cela ne sera pas, que vous tâcherez de ne pas rester trop longtemps, et que vous ne serez pas pire que vous n'êtes. C'est déjà bien assez comme cela. Écrivez-moi à Montpellier, d'où je vous rapporterai un sachet, puis à Avignon. Je calcule mes heures de façon à être de retour le 20 septembre. Ce sera difficile, mais j'espère bien y parvenir.

Adieu; votre lettre finit bien, mais pourquoi ne me parlez-vous pas comme vous écrivez quelquefois?

CXII

Avignon, 5 septembre 1845.

Je remercie ces gens malades qui vous retiennent à Paris. Je vous remercie encore plus vous-même, si vous pensez moins à leurs rhumatismes qu'au plaisir que vous me ferez en restant. Suivant toute apparence, je serai de retour dans une quinzaine de jours, ou plutôt je ferai une halte dans mes foyers, entre mon voyage du Midi et celui du Nord; le second sera, j'espère, des plus courts et vous ne vous en apercevrez sans doute pas. Je me réjouis de vous savoir en si bonne santé. Pour moi, je n'en puis dire autant. Je suis souffrant depuis mon départ; j'avais compté sur le beau temps et sur le soleil du Languedoc pour me remettre; mais il est demeuré sans effet. Aujourd'hui, je reviens accablé de fatigue d'une très-longue course, où j'ai fait plus de mauvais sang que je n'en fais ordinairement quand vous ne vous en mêlez pas. Je suis tout étourdi et je vois presque double; pendant que vous mangez des pêches fondantes, j'en mange de jaunes très-acides et d'un goût singulier qui n'est pas trop déplaisant et que je voudrais vous faire connaître. Je mange des figues de toutes couleurs; mais je n'ai nul appétit à tout cela. Je m'ennuie horriblement le soir, et je commence à regretter la société des bipèdes de mon espèce. Je ne compte point les provinciaux pour quoi que ce soit. Ce sont des choses à mes yeux souvent fatigantes, mais tout à fait étrangères au cercle de mes idées. Ces Méridionaux sont d'étranges gens: tantôt je leur trouve de l'esprit, tantôt il me semble qu'ils n'ont que de la vivacité. Ce voyage me les fait voir un peu plus en laid qu'à l'ordinaire. Mon seul plaisir, dans le pays assez beau que je parcours, serait de rêvasser à mon aise, et je n'en ai pas le temps. Vous devinez à quoi j'aimerais rêver, et avec qui? Je voudrais vous raconter quelques histoires dignes d'être envoyées à deux cents lieues: malheureusement, je n'en apprends pas qui se puissent raconter. J'ai vu l'autre jour les ravages d'un torrent qui a noyé cent vingt chèvres, rasé des maisons, et vous avez eu mieux que cela à Paris; mais ce que vous n'y trouverez jamais, c'est une vue comme celle qu'on rencontre à chaque pas quand on parcourt le Comtat. Venez-y, ou plutôt atlendez-moi à Paris et promenons-nous dans nos bois, que je trouverai alors admirables. Écrivez-moi à Vézelay (Yonne).

CXIII

Barcelone, 10 novembre 1845.

Me voici arrivé au terme de mon long voyage sans rencontrer de trabucayres ni de rivières débordées, ce qui est encore plus rare. J'ai été admirablement reçu par mon archiviste, qui avait déjà préparé ma table et mes bouquins, où je vais assurément perdre le peu d'yeux qui me restent. Il faut, pour arriver à son despacho; traverser une salle gothique du XIVe siècle et une cour de marbre plantée d'orangers hauts comme nos tilleuls, et couverts de fruits mûrs. Cela est fort poétique, comme, aussi mon appartement, qui me rappelle les caravansérails de l'Asie pour le luxe et les conforts. On est cependant mieux ici qu'en Andalousie, mais les natifs sont inférieurs en tout aux Andalous. Ils ont de plus un défaut majeur à mes yeux ou plutôt à mes oreilles: c'est que je n'entends rien à leur baragouin. J'ai trouvé à Perpignan deux bohémiens superbes qui tondaient des mules. Je leur ai parlé caló, à la grande horreur d'un colonel d'artillerie qui m'accompagnait, et il s'est trouvé que j'étais bien plus fort qu'eux et qu'ils ont rendu à ma science un éclatant témoignage dont je n'ai pas été peu fier. Le résumé de mes impressions de voyage, c'est que ce n'était pas la peine d'aller si loin et que j'aurais peut-être achevé mon histoire aussi bien sans aller secouer la vénérable poussière des archives d'Aragon. C'est un trait d'honnêteté de ma part dont mon biographe, j'espère, me tiendra compte. En route, quand je ne dormais pas, c'est-à-dire pendant presque toute la route, j'ai fait mille châteaux en Espagne auxquels il manque votre approbation. Répondez-moi sur-le-champ et mettez l'adresse en très-gros et lisibles caractères.

CXIV

Madrid, 18 novembre 1845.

Me voici installé ici depuis une semaine et plus, avec un grand froid, quelquefois de la pluie, un temps tout semblable à celui de Paris. Seulement, je vois tous les jours des montagnes dont la cime est couverte de neige, et je vis familièrement avec de très-beaux Velasquez. Grâce à la lenteur ineffable des gens de ce pays-ci, je n'ai commencé que d'aujourd'hui seulement à mettre le nez dans les manuscrits que j'étais venu consulter. Il a fallu une délibération académique pour me permettre de les examiner, et je ne sais combien d'intrigues pour obtenir des renseignements sur leur existence. D'ailleurs, cela me semble peu de chose et ne valait pas la peine de faire un si long voyage. Je pense que j'aurai fini mes perquisitions assez promptement, c'est-à-dire avant la fin du mois.

J'ai trouvé ce pays-ci fort changé depuis ma dernière visite. Les gens que j'avais laissés amis sont ennemis mortels. Plusieurs de mes anciennes connaissances sont devenues de grands seigneurs, et très-insolents. Somme toute, je me plais moins à Madrid en 1845 qu'en 1840. Ici, l'on pense tout haut et l'on ne se gêne guère pour personne. On a une franchise qui nous surprend fort, nous autres Français, et qui m'étonne d'autant plus que vous m'avez habitué à tout autre chose. Vous devriez aller faire un tour de l'autre côté des Pyrénées pour prendre une leçon de véracité. Vous ne sauriez vous faire une idée des figures qu'on a quand l'objet aimé n'arrive pas à l'heure où on l'attend, ni du bruit des soupirs qu'on laissé échapper librement; on est tellement habitué à des scènes semblables, qu'il n'y a pas de scandale ni de cancans. Chacun et chacune savent qu'ils seront de même dimanche. Est-ce bien? est-ce mal? je me demande cela tous les jours sans conclure. Je vois les amants heureux et je trouve qu'ils abusent de l'intimité et de la confiance. L'un raconte ce qu'il a mangé à son dîner, l'autre donne des détails peu ragoûtants sur un rhume qui le tient. Le plus romanesque des amants n'a pas la moindre idée de ce que nous nommons galanterie. Les amants ne sont, à vrai dire, ici que des maris non autorisés par l'Église. Ils sont les souffre-douleur des maris véritables, font les commissions et gardent madame quand elle prend médecine. Il fait si froid, que je n'irai pas à Tolède comme je me l'étais proposé. Il n'y a pas de taureaux par la même raison. En revanche, on annonce force bals qui m'ennuient fort. J'irai après-demain chez Narvaez, ou je verrai probablement Sa Majesté Catholique. Vous pouvez m'écrire ici, si vous me répondez courrier par courrier; sinon, à Bayonne, poste restante. Je pense quand je m'ennuie, c'est-à-dire tous les jours, que vous viendrez peut-être me voir à mon débarquement, et cette idée me ranime. Malgré votre infernale coquetterie et votre aversion pour la vérité, je vous aime mieux que toutes ces personnes si franches. N'abusez pas de cet aveu.

Adieu.

CXV

Paris, lundi 19 janvier 1846.

Je suis bien fâché que vous n'ayez pas plus de courage. Il ne faut jamais attendre les douleurs en matière de dents, et c'est parce qu'on n'ose pas aller chez le dentiste qu'on se prépare des souffrances abominables. Allez donc chez Brewster ou chez tout autre plus tôt que plus tard. Si vous le désirez, j'irai avec vous et je vous tiendrai, s'il le faut. Croyez, du reste, que c'est l'homme le plus habile en son genre et qui est, en outre, conservateur par système.—Vous êtes bien bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez fait. Vous auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne action. Il n'y a rien que je méprise et même que je déteste autant que l'humanité en général; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus. Vous ne me dites pas ce qui m'intéresserait le plus, c'est-à-dire quand je pourrai vous voir. Cela me prouve que vous n'en avez nulle envie. Voulez-vous faire une promenade mercredi? Si vous étiez prise parles dents, ne venez pas. Si vous aviez toute autre maladie je n'admettrais pas d'excuse, parce que je n'y croirais pas.

CXVI

Paris, 10 juin 1846.

En ouvrant le paquet de livres, j'ai eu la bêtise de croire que je trouverais un mot de vous, et que le beau soleil vous aurait inspirée. Pas une ligne! Je me suis mis à relire votre lettre de ce matin, que j'ai trouvée un peu bien sèche à la seconde lecture. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je remarque l'espèce de bascule très-impartiale de votre correspondance et, en général, de toute votre conduite à mon égard. Vous n'êtes jamais plus près de me faire quelque méchanceté que lorsque vous venez d'être bonne et gracieuse pour moi. Vous m'aviez promis de me donner un jour bientôt. Mais, si j'attendais l'exécution de vos promesses, la patience que le ciel m'a départie ne suffirait pas. L'autre jour, vous étiez aussi insouciante en me disant adieu qu'en me disant bonjour. Ce n'était pas cela l'avant-dernière fois. C'est un phénomène très-curieux que l'eau qui a bouilli se gèle plus facilement que l'eau froide. Vous illustrez cette chimie-là. En me quittant, vous aviez votre air de bouderie; aussi je m'attends que vous serez charmante mercredi. Il faudra revoir nos jolies promenades sablées pour nous. Vous me ferez grand plaisir en acceptant. Mais c'est ce qui ne vous touche que médiocrement. Si vous avez quelque curiosité, elle sera récompensée par un monument d'auld lang syne que je vous montrerai. Et puis je vous donnerai quelque chose. Du moins, j'ai eu envie de vous donner quelque chose, mais vous avez été si mal pour moi, d'abord en m'écrivant votre lettre de ce matin, puis en n'écrivant rien avec les livres, que je ne sais trop si je vous offrirai ce présent projeté. Pourtant, si vous le demandez, il est probable que je céderai.

Je suis devenu, comme vous savez, grand observateur du temps. Le vent est magnifique au nord-est. Cela nous promet quelques beaux jours. Je voudrais que vous fissiez autant que moi attention au soleil et à la pluie.

CXVII

Dijon, 29 juillet 1846.

J'espérais trouver ici une lettre de vous, mais je suppose que vous vous amusez trop pour penser à m'écrire. Je n'ai rien trouvé à Bar non plus, ce qui m'étonne et m'indigne fort. Est-ce la faute de la poste ou la vôtre? J'avais toujours cru la poste infaillible. Que faites-vous, où êtes-vous en ce moment? Je ne sais en vérité où vous adresser cette lettre, et je vous l'envoie à tout hasard à Paris. Écrivez-moi donc à Privas et puis à Clermont-Ferrand. J'ai beaucoup vu de mœurs, d'hommes et de villes depuis vous avoir quittée il y a quinze jours, et, comme Ulysse, j'ai eu toute sorte de contrariétés dans mes pérégrinations. Chaque année, je trouve la province plus sotte et plus insupportable. Cette fois-ci, j'ai le spleen et je vois tout en noir, peut-être parce que vous m'avez oublié si indignement. Je n'ai eu de bons moments qu'en traversant toute sorte de bois très-épais dans les Ardennes, qui me faisaient penser à d'autres bois bien plus agréables. Je crains que vous n'y pensiez guère. Pour m'achever, j'ai trouvé ici d'horribles bêtises qu'on a faites avec notre argent. Ce sont des pères de famille vertueux et niais qui les ont faites, et contre lesquels je dois lancer les rapports les plus fulminants, tendant à les faire crever de faim. Ce métier de férocité m'afllige. J'aurais besoin d'être adouci par une lettre de vous. J'en reviens toujours à mes moutons. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Je vais être je ne sais combien de temps sans nouvelles, car je n'ai pas d'itinéraire assez arrêté pour vous indiquer mes étapes. En somme, je ne trouve que des raisons d'être furieux. Il est vraisemblable que vous vous trouvez bien où vous êtes, et je m'attends à ne vous revoir que cet hiver, quand l'Opéra vous rappellera à Paris.

Adieu; quand vous penserez à moi, vous verrez si je sais être magnanime. Ne m'écrivez pas à Privas, mais à Clermont-Ferrand. Je viens de m'apercevoir que je n'avais que faire à Privas. Après Clermont, j'irai probablement à Lyon, mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.

CXVIII

10 août 1846.

À bord d'un bateau à vapeur dont je ne sais le nom.

Je suis allé dans les montagnes de l'Ardèche chercher un lieu écarté où il n'y eût ni électeurs ni candidats. J'y ai trouvé une si grande quantité de puces et de mouches, que je ne sais pas si les élections ne valaient pas mieux. Avant de quitter Lyon, j'avais reçu une lettre de vous qui m'avait fait beaucoup de plaisir, car j'étais vraiment un peu inquiet. J'ai beau avoir l'habitude de votre négligence à mon endroit, je ne puis m'empêcher, quand je suis sans nouvelles de vous, de penser qu'il vous est arrivé quelque chose d'extraordinaire. Ce qu'il y aurait de vraiment extraordinaire, c'est que vous daignassiez penser à moi aussi souvent que je pense à vous. J'apprends avec beaucoup de peine que vous êtes partie pour D... plus tard que vous ne l'aviez prévu, et que par conséquent vous reviendrez plus tard. Je ne doute pas que vous ne vous amusiez fort à D...; mais, si, au milieu des gâteries que vous aimez tant, il vous prenait quelque souvenir de nos promenades, vous feriez une œuvre méritoire en hâtant votre retour. J'ai eu hier un grand succès dans ma veillée avec des paysans et des paysannes à qui j'ai fait dresser les cheveux sur la tête, en leur racontant des histoires de revenants. Il y avait une lune magnifique qui éclairait parfaitement les traits réguliers et montrait les beaux yeux noirs de ces demoiselles, sans laisser apercevoir leurs bas sales et la crasse de leurs mains. Je suis allé me coucher très-fier de mon succès auprès d'un auditoire tout nouveau pour moi. Le lendemain, quand j'ai vu au soleil mes Ardéchoises, con villanos manos y pies, j'ai presque regretté mon éloquence. Ce diable de bateau fait sauter ma plume de çà et de là, de la façon la plus ridicule! Il faut une éducation particulière pour pouvoir écrire sur une table qui danse perpétuellement. Je n'en peux plus de sommeil et de fatigue. Je vous dis adieu. Vous m'écrirez à Paris le jour de votre arrivée, et, le lendemain, nous irons revoir nos bois. Je serai à Paris le 18 au plus tard; plus probablement, j'arriverai le 15.

Adieu encore.

CXIX

Paris, 18 août 1846.

Je suis arrivé ici aujourd'hui en médiocre état de conservation, la tête toute étourdie de quatre cents kilomètres parcourus tout d'un trait. Pour me remettre, il faudrait votre présence réelle. Mais quand reviendrez-vous? That is the question. Je vous suppose beaucoup trop éprise de la mer et des monstres marins pour songer à retourner ici de sitôt. J'en aurais grand besoin pourtant, je vous assure. Je ne saurais vous dire combien d'ennuis et de chagrins se sont amoncelés sur moi dans ce petit voyage. Il me rappelle le rêve de Gloster: I would not sleep another such a night though I were to live a world of happy days. En rentrant ici, je m'y sens encore plus isolé qu'à l'ordinaire, plus triste que dans aucune des villes que je viens de quitter: quelque chose comme un émigré qui rentre dans sa patrie et qui y trouve une nouvelle génération. Vous allez croire que j'ai horriblement vieilli dans ce voyage. Cela est vrai, et je ne serais pas étonné que quelque chose comme l'aventure d'Épiménide me fût arrivé. Tout cela, c'est pour vous dire que je suis horriblement triste et de mauvaise humeur et que j'ai grande envie de vous voir. Hélas! vous n'avancerez pas d'une heure l'époque de votre retour. Le plus sage, c'est de me résigner. Lorsque vos robes se seront fanées à l'air de la mer, ou qu'il en viendra de plus fraîches de Paris, peut-être penserez-vous à moi. Mais alors je serai à Cologne, ou peut-être à Barcelone. J'irai à Cologne au commencement de septembre, et à Barcelone en octobre. On me dit des merveilles des manuscrits qui s'y trouvent. On dit que, pour une femme, il n'y a rien de plus agréable au monde que de montrer de jolies robes.—Je ne puis vous offrir d'équivalent à ces joies-là. Mais je souffrirais trop de vous croire ainsi faite.—Dieu est grand! quelle que soit la nouvelle que vous avez à m'annoncer, écrivez-moi promptement. Nous verrons-nous pendant qu'il y a des feuilles? Me ferez-vous manger des pêches de Montreuil, cette année? Vous savez comme je les aime. Si vous avez quelque tendre souvenir, j'espère qu'il vous inspirera une résolution généreuse. J'ai la fièvre et je tremble horriblement en écrivant.

CXX

Paris, 22 août 1846.

Nos lettres se sont croisées. J'espérais que la vôtre m'apporterait de meilleurs nouvelles, je veux dire l'annonce de votre prochain retour. Avant de partir, vous paraissiez plus pressée de nous revoir. Il y a longtemps que je me plains de la trop grande différence entre le dire et le faire pour vous. À ce qu'il paraît, vous passez le temps si heureusement, si agréablement, que vous ne pensez pas même à l'époque de votre retour à Paris. Vous me demandez si cela me ferait bien plaisir, ce qui est une dérision assez méchante. Pour moi, je m'ennuie fort ici, encore plus qu'en voyage, et cependant je suis assez occupé pour ne plus avoir le loisir de regretter le monde absent de Paris; mais ce n'est pas à cela que je tiens. C'est vous, ce sont nos promenades qui me font faute. Si vous les aimiez la moitié autant que vous le dites, elles ne se feraient guère attendre. J'y ai pensé pendant tout le temps de mon voyage, et j'y pense maintenant plus que jamais. Pour vous, vous les avez oubliées.

Paris est absolument dépourvu d'habitants intelligents. Il n'y reste plus que des bonnetiers ou des députés, ce qui revient à peu près au même. Je crois que je partirai pour Cologne dans les premiers jours de septembre. Sera-ce avant de vous avoir revue? J'ai bien peur que vous ne me disiez que, pour si peu, ce n'est pas la peine de revenir. Ainsi la moitié de notre année se sera passée vous absente ou malade. Il me prend des envies d'aller vous voir à ***, et j'y céderais probablement si vous trouviez des possibilités que je ne prévois pas. Pourtant, voyez. Adieu; je suis de trop mauvaise humeur pour vous écrire longuement. Je finis comme j'ai commencé, en vous répétant que rien ne pourra me faire plus de plaisir que de vous revoir, surtout si ce plaisir est partagé par vous. Sinon, restez là-bas tant que vous voudrez.

CXXI

Paris, 3 septembre 1846.

Je m'étais figuré, tant j'étais de mon village, que vous préféreriez une ou deux promenades avec moi à huit jours de white bait; mais, puisque vous n'êtes pas de cet avis, votre volonté soit faite! Je n'ai pas même le courage de ne pas vous écrire, ce que je m'étais promis, et ce que je devrais faire si j'étais moins bête. Mon voyage de Cologne est un peu désorganisé depuis deux jours. Un de mes compagnons de route me manque de parole, un autre ne pourra peut-être pas. En sorte que je cours grand risque de me trouver seul sur le Rhin bleu. Ce sera un petit malheur. Mais je ne sais plus si je repasserai par ici. Ainsi, nous courons grand risque, je veux dire que je cours grand risque de ne nous revoir qu'en novembre. À vous la responsabilité. Je sais que vous la porterez légèrement. Je ne me mettrai pas en route avant le 12 septembre. D'ici là, j'espère que vous voudrez bien me donner de vos nouvelles et vos commissions. Probablement encore, je serai à Paris vers le commencement d'octobre; mais, si j'ai le moindre courage, j'irai à Strasbourg, à Lyon, et de Lyon à Marseille. Je crains de n'avoir pas ce courage, surtout si vous parlez de retour. Pendant votre absence, en recueillant mes souvenirs, j'ai fait de vous deux dessins en pied. Je les trouve assez ressemblants; cependant, ils ont besoin d'être retouchés. Nous verrons s'ils vous plaisent. Je m'ennuie extraordinairement et je voudrais voir tomber des torrents de pluie pour me consoler. Mais le temps est toujours au très-sec. Il n'y a que les feuilles qui tombent. Il n'en restera plus la queue d'une en octobre.

Vous apprendrez avec plaisir que vous avez à l'Opéra italien les mêmes enrouements que la saison passée, plus une autre Brambilla. Il n'en reste plus que cinq inconnues, et une mademoiselle Albini qui n'avait pas de voix en 1839, mais qui en a peut-être trouvé depuis quelque part.

Adieu, je ne dis pas sans rancune. Ce qui m'a particulièrement piqué, c'est que vous n'avez répondu que par le silence le plus dédaigneux à ma proposition d'aller vous voir à ***; mais n'y pensons plus.

CXXII

Metz, 12 septembre 1846.

Il est fort heureux que vous ayez bien voulu penser à m'écrire avant mon départ, car j'allais en Allemagne sans nouvelles de vous. J'ai reçu votre lettre au moment de me mettre en route. D'après les promesses que vous me faites et dont j'attends avec trop de confiance peut-être l'entier accomplissement, je serai de retour vers le commencement d'octobre, peut-être le 1er. J'espère qu'il restera encore quelques feuilles. Nous verrons si vous serez as good as your word. Je vais demain à Trêves et de là soit à Mayence, soit à Cologne, selon que le temps sera ou non invitant. De toute façon, vous feriez bien de m'écrire très-vite à Aix-la-Chapelle, et puis assez vite après à Bruxelles. Je n'ai pas besoin de vous dire de m'écrire des choses aimables et qui me tentent au retour. Quand je suis lancé, une fois en route, j'ai toutes les peines du monde à m'arrêter, et il faudra les promesses les plus séduisantes pour m'empêcher de pousser jusqu'en Laponie. Je crois vous avoir parlé de deux portraits. J'en ai maintenant au moins trois, et, à chaque tentative infructueuse, j'ai recommencé sans détruire le premier essai et sans mieux réussir; enfin, vous verrez si ma mémoire m'a bien ou mal servi. Vous me demandez quelle robe? En vérité, je ne m'en suis guère préoccupé; mais ce n'est pas là que gît la ressemblance. Je désespère de saisir jamais l'expression indéfinissable de votre physionomie. Je viens d'arriver ici après une nuit passée en malle-poste sans dormir, et j'ai la tête excessivement giddy. Il me semble que mes bougies tournent sur ma table. On m'annonce pour demain une navigation entremêlée d'échouages, car la Moselle n'a que fort peu d'eau, mais ce n'est pas cela qui m'empêchera de dormir. Je vous écrirai probablement de quelque auberge allemande et très-assurément de Lille, où je m'arrêterai. De là, sans doute, je pourrai vous annoncer le jour de mon arrivée. J'apprends avec beaucoup de plaisir que vous vous ennuyez à ***; je vous l'avais prédit. Quand on habite Paris, on ne peut plus retourner en province. On dit et on fait quantité d'énormités qui passeraient à Paris et qui sont grosses comme des maisons à ***. Cela vous est peut-être aussi arrivé, du caractère dont je vous connais. Je vous pardonnerai tout si, le 1er ou 2 octobre, vous m'annoncez votre retour.

CXXIII

Bonn, 18 septembre 1846.

Je suis depuis six jours dans ce beau pays, non pas Bonn, mais je dis la Prusse rhénane, où la civilisation est très-avancée, sauf pour les lits, qui ont toujours quatre pieds de long et les draps trois. Je mène tout à fait une vie allemande, c'est-à-dire que je me lève à cinq heures et me couche à neuf, après avoir fait quatre repas. Jusqu'à présent, cette vie-là me convient assez et je ne me suis pas trouvé mal de ne rien faire qu'ouvrir la bouche et les yeux. Seulement, les Allemandes sont devenues horriblement laides depuis ma dernière visite. Voici le chapeau de la plus jolie que j'aie encore rencontrée;—ce fut sur un bateau à vapeur entre Trèves et Coblence; la place me manque pour l'illustration, que je mets au verso: c'est une capote d'où pend une pièce d'étoffe carrée, ouverte à l'extrémité, dont un angle est relevé à gauche au moyen d'une petite cocarde verte, blanche et rouge; la capote est noire, l'Allemande fort blanche avec des pieds comme il suit... N. B.—Le dessin est exécuté à l'échelle de un centimètre pour mètre. Je voudrais que vous introduisissiez ces capotes-là. Vous leur feriez faire fortune.—En fait de monuments, je n'ai guère été content de ce que j'ai vu: les architectes allemands m'ont paru pires que les nôtres. On a saccagé le Munster à Bonn et peint l'abbaye de Laarh à faire grincer les dents. Les sites de la Moselle sont beaucoup trop vantés. Au fond, cela est peu de chose. Je ne trouve plus rien de beau depuis que j'ai passé le Tmolus. Mon admiration demeure exclusive pour ses ombrages et surtout pour la façon dont on y entend la cuisine; ici, la grande affaire est zu speisen. Tous les honnêtes gens, après avoir dîné à une heure, prennent le thé et des gâteaux à quatre, vont manger à six un petit pain avec de la langue fourrée dans un jardin; ce qui permet d'attendre jusqu'à huit heures pour entrer dans un hôtel et souper. Ce que deviennent les femmes pendant ce temps-là, je l'ignore; ce qu'il y a de certain, c'est que, de huit à dix, il ne reste pas un homme dans les maisons: chacun est dans son hôtel favori à boire, manger et fumer; la raison est, je crois, dans les pieds de ces dames et la bonté du vin du Rhin.

Je pense que vous allez être à Paris dans deux ou trois jours. En voyant les bois du Rhin et de la Moselle si verts, je ne puis me figurer que ceux de notre température soient devenus des balais. Cela n'est malheureusement que trop possible. Vous l'avez voulu. Adieu; je suis fâché de ne pas vous avoir dit de m'écrire à Cologne, mais il est trop tard.

CXXIV

Soissons, 10 octobre 1846.

Il paraît que vous avez été de bien mauvaise humeur samedi dernier; mais enfin vous avez repris votre sérénité dimanche, sauf quelques petits nuages qui flottent encore dans votre lettre. Pour suivre la métaphore, je voudrais bien un jour vous voir au beau fixe, sans qu'il y eût des tempêtes auparavant. Malheureusement, c'est une habitude que vous avez prise. Nous nous séparons presque toujours meilleurs amis que nous ne nous sommes vus. Tâchons donc d'avoir, un de ces jours, l'amabilité continue que j'ai rêvée quelquefois. Il me semble que nous nous en trouverions bien l'un et l'autre. Vous me faites des menaces pour le seul plaisir de m'ôter les consolations de l'espérance. Vous sentez si bien votre tort, que vous me dites que vous êtes dispensée de loyauté à l'égard d'une certaine promesse que vous m'avez faite déjà une fois et que vous ne voulez pas tenir. N'est-ce pas un effet du hasard seul qui vous a permis de dire que vous aviez accompli cette promesse? Vous ne vouliez me voir que pendant un quart d'heure; ainsi, il y avait de votre part trahison méditée. Je sais ce que vous pensez vous-même de ces subterfuges-là, et je m'en rapporte à votre propre jugement. Vous pouvez me faire beaucoup de plaisir ou beaucoup de peine; c'est à vous de choisir.

Le temps affreux qui me m'a pas quitté depuis samedi est sans doute celui que vous avez à Paris. Le seul chagrin qu'il me fasse, c'est que je pense à mes bois, dont le vent enlève les feuilles, à mes gazons, que la pluie inonde, et à l'éloignement de notre prochaine promenade. Hier, au milieu des champs, par un vrai déluge, je ne pensais pas à autre chose. Et vous, regrettez-vous la pluie à cause de moi, ou bien parce qu'elle vous empêche d'aller à shopping à votre ordinaire?

Quel jour étiez-vous à l'Opéra italien?

Était-ce jeudi par hasard, et aurions-nous été tout près l'un de l'autre sans nous en douter? J'aurais bien voulu vous voir un peu avec votre cour, pour savoir si vous êtes pour le monde telle que je le voudrais.

J'espère être à Paris jeudi soir ou vendredi au plus tard. S'il fait beau samedi, voulez-vous faire une longue promenade? Dans le cas contraire, nous en ferons une courte, ou nous irons au Musée. La mémoire de ces promenades est à la fois un plaisir et une douleur. C'est pour moi une sensation qu'il faut renouveler sans cesse pour qu'elle ne devienne pas triste. Adieu, chère amie; je vous remercie bien de tout ce qu'il y a de tendre dans votre lettre. Je tâche d'oublier le peu qui reste de dur et de sec. Je pense que c'est à votre usage une espèce de parure de fantaisie dont vous vous couvrez. J'aime à deviner dessous que vous êtes tout cœur et tout âme; croyez que cela paraît, malgré tous vos efforts pour le cacher.

CXXV

Paris, 22 septembre 1847.

. . . . . . .

La Revue me tourmente beaucoup pour Don Pèdre. Je voudrais savoir votre opinion à ce sujet. Je suis partagé entre l'avarice et la pudeur. J'aurais aussi à vous prier d'en lire quelque chose. Cela me paraît avoir l'inconvénient de tout ce qui a été fait longuement et péniblement. Je me suis donné bien du mal pour une exactitude dont personne ne me saura gré. Cela me chagrine quelquefois.

Vous comprendrez sans peine que, depuis votre départ, j'ai eu très-souvent les blue devils.

. . . . . . .

Ce que vous me dites de Don Pèdre me plaît assez, parce que votre opinion est d'accord avec mon désir et ce que je crois mon intérêt. Pourtant, il y a une question de dignité qui me tient encore au cœur et qui m'a empêché de tout terminer d'abord avant mon départ. Je serai bien aise d'avoir votre avis de vive voix, et je vous montrerai quelques bribes d'après lesquelles vous jugerez mieux. Je n'ai jamais été plus tristement choqué de la bêtise des gens du Nord qu'à ce voyage-ci, et aussi de leur infériorité sur les Méridionaux. La moyenne du Picard me paraît au-dessous de la plus inférieure espèce du Provençal. En outre, je mourais de froid dans toutes les auberges où mon triste sort me poussait.

. . . . . . .

CXXVI

Saturday, 26 febr. 1848[1].

I believe you are now a little better. I don't know why you could be so uneasy about your brother. No wonder you have no news. Bad ones corne very soon. I begin to get accustomed to the strangeness of the thing and to be reconciled with the strange figures of the conquerors, who what's stranger still, behave themselves as gentlemen. There is now a strong tendency to order. If it continues, I shall turn a staunch republican. The only fault I find with the new order of things is that I do not very clearly see how I shall be able to live and that I cannot see you.

I hope though it will not be long before the coaches can go on.

CXXVII

Paris, mars 1848.

Je suis tourmenté par cette faillite de la maison ***, dans laquelle je crains que vous n'ayez des intérêts. Rassurez-moi, je vous prie, là-dessus, ou, s'il y a quelque malheur, tâchons de nous consoler ensemble. Chaque jour nous apportera d'ici à longtemps de nouvelles peines. Il faut se soutenir et se faire part mutuellement du peu de courage que l'on conserve. Voulez-vous nous voir demain ou après? Il me semble qu'il y a un siècle que nous ne nous sommes vus. Adieu; vous avez été l'autre jour bien aimable, et je regrette que vous ne l'ayez pas été plus longtemps.

CXXVIII

Paris, mars 1848.

Je crois que vous vous effrayez un peu trop. Les choses ne sont pas plus mal quelles n'étaient hier; ce qui ne veut pas dire quelles soient bien et qu'il n'y ait pas de danger. Quant à ce projet de voyage, il est bien difficile de donner un conseil et de voir clair dans ce grand brouillard étendu sur notre avenir. Il y a des gens qui pensent que Paris, à tout prendre, est un lieu plus sûr que la province. Je suis assez de cet avis. Je ne crois pas à une bataille dans les rues: d'abord, parce qu'il n'y a pas encore de motif; puis, parce que la force et l'audace sont du même côté, et que, de l'autre, je ne vois que platitude et poltronnerie. Si la guerre civile devait commencer, c'est, je crois, en province quelle se déclarerait d'abord. Il y a déjà une assez grande irritation contre la dictature de la capitale, et peut-être des mesures que l'on ne peut prévoir amèneraient-elles ce résultat dans l'Ouest ou ailleurs. Quant aux conséquences des émeutes, voyez ce qu'elles ont été à Paris dans la première révolution, et ce qu'elles ont été en province tout récemment. Le département de l'Indre, où vous voulez aller, en a vu une il y a deux ans, à Buzançais, plus vilaine que toutes celles de 93. Il est bien entendu que je ne vous conseille pas et que je raisonne seulement théoriquement. Je ne crois pas à un danger immédiat. Je crois même que, les circonstances devenant plus graves, Paris serait encore le meilleur séjour. Enfin, entre l'Indre et Boulogne, je préférerais le dernier lieu, qui a l'avantage d'être près de la mer. Mais je serais bien triste si vous partiez sans me voir. Ne pourriez-vous pas retarder de quelques jours? Vous voyez que tout s'est passé tranquillement hier. Nous aurons encore des processions semblables et longtemps, avant qu'on en vienne aux coups de feu, si l'on y vient jamais dans ce pays si timide. Adieu. . . . . .

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CXXIX

Samedi, 11 mars 1848.

Le temps se met de la partie pour nous contrarier encore. J'espère qu'il nous sera plus favorable lundi. Je suis inquiet de votre mal de gorge par cette pluie ou ce froid. Soignez-vous bien et tâchez d'oublier un peu tout ce qui se passe. Je suis moulu par une nuit de corps de garde; mais, après tout, la fatigue a son bon côté dans ce temps-ci. Je voudrais bien avoir autre chose que votre ombre. Je regrette que vous vous soyez retirée sitôt. Le bonheur de vous voir est aussi grand sous la république que sous la monarchie, il ne faut pas en être avare. Dans quel étrange monde vivons-nous! Mais le plus important à vous dire et le plus pressé, c'est que je vous aime tous les jours davantage, je crois, et que je voudrais bien que vous prissiez assez de courage pour m'en dire autant.

CXXX

Paris, 13 mai 1848.

J'espérais que vous ne partiriez pas si vite et sans me dire adieu. Je vous avais même écrit hier, espérant vous voir aujourd'hui. Je ne sais pourquoi je ne me réconcilie pas à ce voyage. Mais vous ne me dites pas combien de temps vous prétendez demeurer à boire du lait, et c'était pourtant le point capital. J'aimerais bien que vous fussiez à Paris avec un chapeau neuf pour la réception de jeudi à l'Académie, où les chapeaux neufs seront rares, je le crains. C'est dans un intérêt purement académique que je vous fais cette demande. Dans le mien, je compte sur vous samedi prochain pour une belle promenade. Si vous voulez aller jeudi prochain à l'Académie, faites prendre des billets chez moi jusqu'à midi.

CXXXI

Paris, mercredi 15 mai 1848.

Tout s'est passé très-bien, parce qu'ils sont si bêtes, que, malgré toutes les fautes de la Chambre, elle s'est trouvée plus forte qu'eux. Il n'y a ni tués ni blessés, on est fort tranquille. La garde nationale et le peuple sont dans d'excellents sentiments. On a pris tous les chefs des émeutiers, et il y a tant de troupes sous les armes, que, d'ici à quelque temps, il n'y a rien à craindre. J'espère que nous nous verrons samedi. En somme, tout s'est passé pour le mieux. J'ai assisté à des scènes très-dramatiques qui m'ont fort intéressé et que je vous raconterai.

CXXXII

27 juin 1848.

Je rentre chez moi ce matin, après une petite campagne de quatre jours où je n'ai couru aucun danger, mais où j'ai pu voir toutes les horreurs de ce temps et de ce pays-ci. Au milieu de la douleur que j'éprouve, je sens par-dessus tout la bêtise de cette nation. Elle est sans égale. Je ne sais s'il sera jamais possible de la détourner de la barbarie sauvage où elle a tant de propension à se vautrer. J'espère que votre frère va bien. Je ne pense pas que sa légion ait été sérieusement engagée. Mais nous sommes bien accablés de fatigue et nous n'avons pas dormi depuis quatre jours. Croyez peu à tout ce que disent les journaux sur les morts, les destructions, etc. J'ai parcouru avant-hier la rue Saint-Antoine: les vitres étaient brisées par le canon et beaucoup de devantures de boutiques endommagées; d'ailleurs, le ravage n'était pas si grand que je l'avais supposé et qu'on le disait. Voici ce que j'ai vu de plus curieux. Je me hâte de vous le dire pour aller me coucher: 1° La prison de la Force est demeurée plusieurs heures gardée par la garde nationale et entourée d'insurgés. Ils ont dit à la garde nationale: «Ne tirez pas sur nous et nous ne tirerons pas. Gardez les prisonniers.» 2° Je suis entré dans une maison qui fait le coin de la place de la Bastille pour voir la bataille; elle venait d'être enlevée sur les insurgés. J'ai demandé aux habitants: «Vous a-t-on pris beaucoup?—On n'a rien volé.» Ajoutez à cela que j'ai conduit à l'Abbaye une femme qui coupait la tête aux mobiles avec son couteau de cuisine, et un homme qui avait les deux bras rouges de sang pour avoir fendu le ventre à un blessé et s'être lavé les mains dans la plaie. Comprenez-vous quelque chose à cette grande nation? Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous nous en allons à tous les diables!

Quand revenez-vous? Nous ne nous battrons plus de six semaines, tout au moins.

CXXXIII

Paris, 2 juillet 1848.

J'aurais bien besoin de vous voir pour me remettre un peu des tristes scènes de la semaine dernière, et c'est avec le plus vif plaisir que j'apprends vos projets de retour, plus prochains que je ne l'avais espéré. Paris est et sera tranquille pour un temps assez long. Je ne pense pas que la guerre civile, ou plutôt la guerre sociale soit finie; mais une nouvelle bataille aussi effroyable me semble impossible. Il a fallu pour l'amener une infinité de circonstances qui ne peuvent plus se reproduire. Quand vous reviendrez, vous ne trouverez guère les traces hideuses que votre imagination vous représente probablement. Les vitriers et les badigeonneurs en ont déjà fait disparaître la plus grande partie. Mais j'ai peine à croire que vous ne nous trouviez pas à tous la mine allongée, et encore plus triste que lorsque vous êtes partie. Que voulez-vous! c'est le régime actuel et il faut s'y habituer. Petit à petit, nous en viendrons à ne plus penser au lendemain et à nous trouver très-heureux quand nous nous éveillerons le matin ayant notre soirée assurée. Au fond, ce qui me manque le plus à Paris, c'est vous, et je crois que, si vous y étiez, je trouverais le reste très-bien. Le temps s'est remis à la pluie depuis trois jours. Maintenant, je la vois tomber avec la plus grande insouciance; mais je ne voudrais pas cependant que cela durât trop. Vous me parlez en termes si généraux de votre retour, que je ne sais trop sur quoi compter, et vous savez que j'aime assez à savoir combien de temps durera le purgatoire. Vous parliez de six semaines en me disant adieu, et maintenant vous dites que vous reviendrez plus tôt? Que veut dire plus tôt? voilà ce que je voudrais bien savoir. Mandez-moi aussi ce que deviennent les désagréables affaires qui vous ont empêchée d'assister à ma fête, célébrée par tant de coups de canon.—Adieu; pour prendre patience, j'ai besoin d'avoir souvent de vos nouvelles. Donnez-m'en vite et envoyez-moi quelque souvenir. Je pense à vous sans cesse. J'y pensais même en voyant ces maisons désertes de la rue Saint-Antoine pendant qu'on se battait à la Bastille.

CXXXIV

Paris, 9 juillet 1848.

Vous êtes comme Antée, qui reprenait des forces en touchant la terre. Vous n'avez pas plus tôt touché votre pays natal, que vous retombez dans tous vos vieux défauts. Vous répondez joliment à ma lettre. Je vous priais de me dire combien de temps vous prétendiez demeurer encore à manger des amiles; un chiffre de jour n'était pas bien difficile à écrire, mais vous avez préféré trois pages de circonlocutions où je ne puis comprendre autre chose, sinon que vous seriez revenue, si vous n'étiez pas restée. Je vois aussi que vous passez votre temps assez agréablement. Je pensais bien que l'écharpe de madame *** n'avait pas été achetée pour en faire des reliques. Vous auriez du me dire au moins contre qui vous aviez jugé à propos de l'essayer. En somme, je suis fort mécontent de votre lettre.—Nous passons ici des jours bien longs et passablement chauds, mais aussi tranquilles qu'on peut le souhaiter ou plutôt l'espérer sous la République. Tout annonce que nous aurons une trêve assez longue. Le désarmement s'opère avec assez de vigueur et produit de bons résultats. On remarque un curieux symptôme: c'est que, dans les faubourgs insurgés, on trouve quantité de dénonciateurs pour indiquer les cachettes, et même les coryphées des barricades. Vous savez que c'est bon signe quand les loups se battent entre eux. Je suis allé hier à Saint-Germain pour commander le dîner de la Société des bibliophiles. J'ai trouvé un cuisinier très-capable et, de plus, éloquent. Il m'a dit que c'était à tort que tant de gens se faisaient un fantôme des artichauts à la barigoule, et il a compris tout de suite les plats les plus fantastiques que je lui ai proposés. C'est dans le pavillon où Henri IV est né que demeure ce grand homme. On a, de là, la plus belle vue du monde. En faisant deux pas, on se trouve dans un bois avec de grands arbres et un magnifique underwood au-dessous. Pas une âme pour jouir de tout cela! Il est vrai qu'il faut cinquante-cinq minutes pour parvenir dans ces beaux lieux. Mais serait-ce impossible d'aller y dîner ou déjeuner un jour avec madame...? Adieu. Écrivez-moi bientôt.

CXXXV

Paris, lundi 19 juillet 1848.

Vous devinez parfaitement les choses quand vous voulez bien vous en donner la peine, et vous m'avez envoyé ce que je vous demandais; qu'importe que ce fût une répétition! Ne suis-je pas comme le pauvre ex-roi? «Je reçois toujours avec un nouveau plaisir, etc.» Ce que je ne puis vous dire, c'est combien j'ai été charmé de retrouver ce parfum connu et d'autant plus délicieux qu'il est bien connu et qu'il s'y rattache tant de souvenirs. Vous vous êtes enfin décidée à lâcher le grand mot. Il est vrai qu'il y a un mois que vous êtes partie et qu'en partant vous aviez parlé de six semaines; d'où il suivrait que, dans quinze jours, je pourrais vous revoir; mais aussitôt vous vous mettez à compter les six semaines à votre manière, c'est-à-dire du jour où vous m'écrivez. Cela ressemble un peu à la manière de compter du diable, qui, comme vous savez, groupe les chiffres tout autrement que les bons chrétiens. Dites-moi donc un jour, prenons le délai le plus long que je puisse vous accorder, soit le 15 août. Nous avons passé fort paisiblement le 14 juillet, malgré les prédictions sinistres qu'on nous faisait. La vérité, si on peut la découvrir sous le gouvernement où nous avons le bonheur de vivre, la vérité, c'est que nos chances de tranquillité sont singulièrement augmentées. Il avait fallu plusieurs années d'organisation et quatre mois d'armements pour préparer les affaires des 23-26 juin. Une seconde représentation de cette sanglante tragédie me paraît impossible, du moins tant que les conditions actuelles ne seront pas très-matériellement changées. Pourtant, quelque petit complot, quelques assassinats, quelques émeutes même sont encore probables. Nous avons pour un demi-siècle peut-être à nous perfectionner, les uns dans la confection des barricades, les autres dans leur destruction. On emplit Paris en ce moment d'obusiers et de mortiers à grenades, très-transportables et très-efficaces. C'est un argument nouveau et qu'on dit excellent. Mais laissons la πολεμιχὰ. Vous ne pouvez vous faire une idée du plaisir que vous me ferez en acceptant mon invitation à déjeuner avec lady ***.

CXXXVI

Paris, samedi 5 août 1848.

. . . . . . .

On reparle de coups de fusil, mais je n'y crois nullement. Pourtant, ce soir, mon ami M. Mignet se promenait avec mademoiselle Dosne dans le petit jardin qui est devant la maison de M. Thiers. Une balle est venue de haut en bas sans faire le moindre bruit, qui a frappé contre la maison, près de la fenêtre de madame Thiers; et, comme toute balle porte son billet, celle-là en avait un pour une partie charnue sur laquelle était assise une petite fille de douze ans en dehors de la grille du jardin. On la lui a extirpée très-proprement et elle n'aura aucun autre mal qu'une légère cicatrice. Mais à qui en voulait-on? à Mignet? cela est impossible; à mademoiselle Dosne? encore moins. Madame Thiers n'était pas chez elle, ni Thiers non plus. Personne n'a entendu d'explosion; pourtant, la balle était de calibre de guerre, et les fusils à vent sont tous d'un calibre beaucoup plus faible. Pour moi, je pense que c'est une tentative républicaine d'intimidation, bête comme tout ce qui se fait aujourd'hui. Voilà les seules balles à craindre à mon avis. Le général Cavaignac a dit: «On me tuera, Lamoricière me succédera, ensuite Bedeau; puis viendra le duc d'Isly, qui balayera tout.» Ne trouvez-vous pas quelque chose de prophétique là-dedans? On ne croit guère à une intervention en Italie. La République sera un peu plus poltronne que la monarchie. Seulement, il se peut qu'on fasse la frime de laisser soupçonner qu'on serait tenté d'intervenir, dans l'espoir qu'on obtiendra des atermoiements, un congrès et des protocoles. Un de mes amis qui revient d'Italie a été pillé par des volontaires romains qui trouvent les voyageurs de meilleure composition que les Croates. Il prétend qu'il est impossible de faire battre les Italiens, excepté les Piémontais, qui ne peuvent être partout.

Je vous envoie toute cette politique et j'espère qu'elle ne changera rien à vos projets. On fait de grands préparatifs à la Marine pour transporter six cents de ces messieurs pris en juin: ce sera le premier convoi. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eût, le jour du transport, quelques milliers de veuves éplorées à la porte de l'Assemblée; mais de nouveaux insurgés, n'y croyez point.—Laissez donc de côté le romaïque, où vous avez tort de vous complaire, car il vous jouera le même tour qu'à moi, qui n'ai pu l'apprendre et qui ai désappris le grec. Je m'étonne que vous compreniez quelque chose à ce baragouin-là. Il va, d'ailleurs, disparaître en peu de temps. Déjà on parle grec à Athènes, et, si cela continue, le romaïque ne servira plus qu'à la canaille. Dès 1841, on n'entendait plus prononcer, dans la Grèce du roi Othon, un seul des mots turcs si fréquents dans les τραγἡδιον de M. Fauriel. Vous ai-je traduit une ballade très-jolie d'un Grec qui revient chez lui après une longue absence et que sa femme ne reconnaît pas? Elle lui demande, comme Pénélope, des renseignements sur sa maison; il y répond fort bien, mais elle n'est pas convaincue; elle en veut, d'autres qu'elle obtient et la reconnaissance se fait. Tout cela est abandonné à votre divination. Adieu; j'attends de vos nouvelles.

CXXXVII

Paris, 12 août 1848.

Le beau temps s'en va et nous allons entrer, d'ici à quelques jours, dans la saison froide, qui m'est si antipathique. Je ne puis vous dire combien je suis en colère contre vous. En outre, les abricots et les prunes sont presque passés et je me faisais une fête d'en manger avec vous. Je suis parfaitement sûr que, si vous aviez réellement voulu revenir, vous seriez déjà à Paris. Je m'ennuie horriblement et j'ai bien envie de m'en aller quelque part sans vous attendre. Tout ce que je puis faire, c'est de vous donner jusqu'au 25 à trois heures, et pas une heure de plus.—Nous sommes fort tranquilles. On parle toujours, il est vrai, d'une émeute que M. Ledru ferait par manière de protestation contre l'enquête; mais ce ne peut être quelque chose de sérieux. La première condition pour qu'on se batte, c'est qu'il y ait de la poudre et des fusils des deux côtés. Or, maintenant, tout est du même côté. Avant-hier, au concours général, un gamin nommé Leroy a eu un prix. Les autres gamins ont crié: «Vive le roi!» Le général Cavaignac, qui assistait, je ne sais pourquoi, à la cérémonie, a ri de fort bonne grâce. Mais, le même gamin ayant eu un autre prix, les cris sont devenus si forts, qu'il en a perdu toute contenance et tortillait sa barbe comme s'il eût voulu l'arracher. Adieu; je vous en veux horriblement! écrivez-moi bien vite.

CXXXVIII

Paris, 20 août 1848.

. . . . . . .

Je commence à croire que je ne vous verrai pas cette année. Voilà que l'on recommence à parler d'émeutes, et puis le choléra va venir compliquer les affaires. On dit qu'il est à Londres. IL est certainement à Berlin. Depuis quelques jours, on s'attend à une bagarre. On prédit des coups de fusil pour la discussion de l'enquête. Je suis si entêté dans mes idées, que je n'y crois pas encore; mais je suis à peu près seul de mon avis. La situation est au fond bien embrouillée. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à celle de Rome pendant la conjuration de Catilina. Seulement, il n'y a pas de Cicéron. Quant à l'issue d'une émeute, je ne doute pas que la bonne cause ne triomphe. Personne n'en doute, mais avec des fous il ne faut pas compter sur des entreprises raisonnables; peut-être, en effet, ai-je tort de croire que l'impossibilité de réussir empêche cette émeute susdite. Nous verrons, au reste, la semaine prochaine. Mercredi, la discussion doit commencer; l'enquête me paraît surtout prouver une chose, c'est la profonde division des républicains entre eux. Il est évident qu'il n'y en a pas deux de la même opinion. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que le citoyen Proudhon a un grand nombre d'adeptes et que ses petites feuilles se vendent à milliers dans les faubourgs. Tout cela est fort triste; mais, quoi qu'il arrive, nous vivrons longtemps de cette vie-là, et il faut nous y accoutumer. Le point qui me paraît capital, c'est de savoir si vous viendrez le 25. S'il doit y avoir bataille, elle sera perdue ou gagnée ce jour-là. Ainsi, ne faites pas encore de projets, ou plutôt faites celui de venir assister à notre victoire ou à notre enterrement pour le 25. Une autre chose me chagrine: c'est que la chaleur s'en va, le beau temps se passé, et il n'y aura plus de pêches à votre retour. Les feuilles commencent à jaunir et à tomber. Je prévois tous les ennuis du froid et de la pluie, qui me semblent beaucoup plus graves et beaucoup plus certains que l'émeute. Je suis malade depuis quelques jours, c'est peut-être pour cela que je suis triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que je serais très-contrarié de mourir avant notre déjeuner à Saint-Germain, qui, je l'espère, tiendra toujours. Adieu; écrivez-moi vite. Vous ne devriez pas taquiner les gens de si loin.

CXXXIX

Paris, 23 août 1848.

Vous n'êtes guère aimable de ne pas me répondre plus tôt. Je crois que je vous ai écrit trop en noir la dernière fois. Je vois aujourd'hui les choses, non en couleur de rose, mais gris de lin. C'est la couleur la plus gaie que comporte la République. On m'avait fait croire malgré moi à la bataille; maintenant, je n'y crois plus, ou, si j'y crois, c'est pour plus tard. Aussi bien, je m'imagine que vous mourez de froid au bord de votre mer. Je suis toujours malade, je ne mange ni ne dors; mais le pire de mes maux, c'est que je m'ennuie épouvantablement. Cependant, j'ai à travailler, et ce n'est pas dans l'oisiveté que je bâille; mais, dans quelque situation que le phénomène se manifeste, il est toujours fort désagréable. Pour vous, je ne comprends pas ce que vous pouvez faire à D..., et je ne vois pas d'autre explication à votre séjour parmi vos sauvages, que de penser que vous y avez fait quelque conquête dont vous êtes toute fière. Je vous réserve une belle querelle pour votre retour. Sera-ce vendredi ou bien lundi? Je ne crois pas qu'il soit prudent à vous d'attendre plus longtemps. Adieu; je vous quitte pour aller entendre votre favori, M. Mignet, qui fait un discours à d'Académie morale. Croyez que l'enquête se passera sans coups de fusil; quant au scandale, on ne sait plus ce que c'est par le temps qui court.

CXL

Paris, samedi 5 novembre 1848.

J'ai été très-irrité contre vous, car j'avais le plus grand besoin de vous voir; j'ai été et je suis encore très-souffrant et, qui pis est, affreusement triste. Une heure passée auprès de vous m'aurait fait grand bien. Vous n'avez même pas pris la peine que vous preniez autrefois de me dire quelque chose d'aimable lorsque vous aviez quelque méchanceté en tête. Quelques justes reproches que j'aie à vous faire, il faudra toujours finir par vous pardonner; mais je voudrais bien que vous fissiez quelque chose pour cela. Me ferez-vous quelque finezay pour me dédommager de tout l'ennui que j'ai eu pendant quinze jours? Je vous laisse à trouver vous-même ce dédommagement adequate.

Avez-vous entendu le canon et avez-vous eu peur? J'ai cru qu'on voulait démolir la République aux trois premiers coups. J'ai compris au quatrième de quoi il s'agissait. Vous avez toujours à moi un livre grec. J'ai peur que vous ne gâtiez votre hellénisme avec le baragouin romaïque. Cependant, je crois qu'il y a de très-jolies choses dans ce volume. Je travaille à un ouvrage nouveau également historique.

CXLI

Londres, 1er juin 1850.

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que, ayant à faire dix lieues par jour, je ne pouvais m'asseoir devant une table sans m'endormir tout de suite. Je ne vous dirai pas grand'chose de mes impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont individuellement bêtes et en masse un peuple admirable. Tout ce qui peut se faire avec de l'argent, du bon sens et de la patience, ils le font; mais ils se doutent des arts comme mon chat. Il y a ici des princes népâlais dont vous deviendriez éprise. Ils ont des turbans plats tout bordés de grosses émeraudes en pendeloques, et ne sont que satin, cachemire, perles et or! Leur couleur est un café au lait très-foncé. Ils ont bon air et on dirait qu'ils ont de l'esprit.

J'ai été interrompu en cet endroit de ma lettre par une visite et je n'ai pu retrouver le fil de mes idées qu'aujourd'hui 2 juin, jour de dimanche. Nous allons à Hampton-Court pour éviter les chances de suicide que le Lord's day ne manquerait pas de nous offrir. J'ai dîné hier avec un évêque et un dean qui m'ont rendu de plus en plus socialiste. L'évêque est de ce que les Allemands appellent l'école rationaliste; il ne croit pas même à ce qu'il enseigne, et, moyennant son tablier de gros de Naples noir, il fricote ses cinq ou six mille livres tous les ans et passe son temps à lire du grec. Outre cela, je me suis enrhumé, en sorte que je suis on ne peut plus démoralisé. Sous le prétexte que nous sommes en juin, on me livre à des courants d'air destructeurs. Toutes les femmes me paraissent faites en cire. Elles mettent des bustles (tournures) si considérables, qu'il ne tient qu'une femme sur le trottoir de Regent's Street. J'ai passé ma matinée hier dans la nouvelle chambre des Communes, qui est une affreuse monstruosité. Nous n'avions pas encore d'idée de ce qu'on peut faire avec un manque de goût complet et deux millions de livres sterling. Je crains de devenir tout à fait socialiste en mangeant de trop bons dîners dans de la vaisselle plate en vermeil, et en voyant des gens qui gagnent quatorze mille livres sterling aux courses d'Epsom. Mais il n'y a pas encore de probabilité qu'une révolution éclate ici. La servilité des pauvres gens est étrange pour nos idées démocratiques. Chaque jour, nous en voyons quelque nouvel exemple. La grande question est de savoir s'ils ne sont pas plus heureux. Écrivez-moi à Lincoln, poste restante. Lincoln est dans le Lincolnshire, je crois, mais je n'en jurerais pas.

CXLII

Salisbury, samedi 15 juin 1850.

. . . . . . .

Je commence à avoir assez de ce pays-ci. Je suis excédé de l'architecture perpendiculaire et des manières également perpendiculaires des natifs. J'ai passé deux jours à Cambridge et à Oxford, chez des révérends, et, tout bien considéré, je préfère les capucins. Je suis particulièrement furieux contre Oxford. Un fellow a eu l'insolence de m'inviter à dîner. Il y avait un poisson de quatre pouces dans un grand plat d'argent et une côtelette d'agneau dans un autre. Tout cela servi dans un style magnifique avec des pommes de terre dans un plat de bois sculpté. Mais jamais je n'ai eu si faim. C'est la suite de l'hypocrisie de ces gens-là. Ils aiment à montrer aux étrangers qu'ils sont sobres, et, moyennant qu'ils font un luncheon, ils ne dînent pas. Il fait un vent du diable et un froid de chien. S'il ne faisait grand jour à huit heures du soir, on pourrait se croire en décembre. Cela n'empêche pas toutes les femmes de sortir avec un parasol ouvert. Je viens de faire une boulette. J'ai donné une demi-couronne à un monsieur en noir qui m'a montré la cathédrale, et puis je lui ai demandé l'adresse d'un gentleman pour qui j'avais une lettre du dean. Il s'est trouvé que c'était à lui-même que la lettre était adressée. 11 a eu l'air fort sot, et moi aussi; mais il a gardé l'argent. Je compte aller demain revoir Stone-Henge, et j'irai le soir dîner à Londres, s'il fait un peu moins de brouillard. Lundi ou mardi, je partirai pour Canterbury, et je pense être à Paris vendredi. Je voudrais bien que vous fussiez à Salisbury. Stone-Henge vous étonnerait fort. Adieu; je retourne à mon église. Ma lettre partira, Dieu sait quand! On vient de me dire que, le jour du Seigneur, la poste se reposait. J'ai un rhume abominable, je tousse et je n'ai que du vin de Porto à boire.—Les femmes ont ici des cerceaux à leurs robes. Il est impossible de voir quelque chose de plus ridicule qu'une Anglaise en cerceau.—Qu'est-ce que c'est qu'une miss Jewsbury, un peu rousse, qui fait des romans? Je l'ai rencontrée l'autre soir, et elle m'a dit quelle avait rêvé toute sa vie un plaisir quelle croyait impossible, qui était de me voir (textuel). Elle a fait un roman sous le titre de Zoé. Vous qui lisez tant, vous me direz quelle est cette personne, pour qui je suis un livre. Il y a un petit hippopotame au Jardin zoologique, qu'on nourrit de riz au lait. Le Punch du 15, donne son portrait qui est d'une ressemblance achevée. Adieu; tâchez de me dédommager par une jolie promenade de mon voyage de trois semaines.

CXLIII

Bâle, 10 octobre 1850.

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire et je ne sais comment il se fait que j'ai tant tardé. D'abord, j'ai vécu dans des lieux si déserts et si sauvages, qu'il n'était pas vraisemblable que la poste y pénétrât, et puis j'ai eu tant de gymnastique à faire pour visiter les châteaux gothiques des Vosges, que, le soir, il ne me restait plus de force pour prendre une plume. Le temps, qui avait été très-mauvais à mon départ, s'est mis au beau pour mon excursion d'Alsace, et j'ai joui très-complètement des montagnes, des bois et d'un air que la fumée de charbon de terre n'a jamais vicié, et qui n'a jamais vibré aux accents du chœur des Girondins. J'éprouvais un vif plaisir au milieu de ces lieux sauvages et je me demandais comment on pouvait vivre ailleurs. Les bois sont encore tout verts et ont des odeurs délicieuses qui me rappellent nos promenades. Me voici enfin en pays républicain modèle, où il n'y a ni douaniers ni gendarmes, et où il y a des lits de ma taille, confort ignoré en Alsace, Je m'y repose un jour. Demain, je verrai la cathédrale de Fribourg, et j'irai tout de suite vérifier si les statues sont aussi belles que celles d'Erwin de Steinbach, à Strasbourg.—De Strasbourg, je partirai le 12, et serai le là à Paris. J'espère vous y trouver. Je n'ai pas besoin de vous dire combien cela me ferait plaisir. Mais cela ne vous empêchera pas d'en faire à votre tête. Adieu; vous devez, étant paresseuse comme vous êtes, me savoir gré de vous écrire si tard, puisque cela vous dispense de me répondre.

CXLIV

Paris, lundi 15 juin 1851.

Ma mère va mieux et je pense que sous peu elle sera tout à fait remise. J'ai été bien inquiet; j'ai craint une fluxion de poitrine. Je vous remercie de l'intérêt que vous lui avez témoigné.

Hier, je suis sorti pour la première fois depuis huit jours, pour aller voir les danseuses espagnoles qui travaillaient chez la princesse Mathilde. Elles m'ont paru médiocres. La danse chez Mabille a tué le mérite du boléro. En outre, ces dames avaient une telle quantité de crinoline par derrière et tant de coton par devant, qu'on s'aperçoit que la civilisation envahit tout. Ce qui m'a le plus amusé, c'est une petite fille de douze ans et une vieille duègne, l'une et l'autre encore toutes surprises de se voir hors de la tierra de Jésus et aussi barbares qu'on puisse le désirer.—Je viens de recevoir votre coussin; vous êtes vraiment une très-habile ouvrière, ce dont je ne vous aurais jamais soupçonné. Le choix des couleurs et la broderie sont également merveilleux. Ma mère a fort admiré le tout. Quant à la symbolique, il m'a suffi du commencement d'explication que vous avez bien voulu me donner pour comprendre tout le reste.—Je ne sais comment vous remercier.

Je joins ici le Saint-Évremont. Je l'avais perdu, et il m'a fallu des efforts de mémoire prodigieux pour le retrouver. Vous me direz ce que vous pensez du père Ganaye. Je trouve qu'on ne peut plus lire après cela rien du XIXe siècle.

Adieu.

CXLV

Londres, samedi 22 juillet 1851.

Je suis bien triste de ce que vous me dites de votre départ; je comptais vous retrouver à Paris et je ne puis m'accoutumer à l'idée de votre éloignement. Je n'ai pas même la consolation de vous gronder; tâchez d'être de retour dans les premiers jours d'août. Je ne vous ferai pas de reproches, parce que je suis sûr que vous ferez tous vos efforts pour me dire adieu. Pensez qu'il est bien dur de passer plusieurs mois sans vous voir. Enfin, vous savez tout le bonheur que j'aurai, et, si la chose est possible, elle se fera.

Le Palais de Cristal est une grande arche de Noé, merveilleux pour la singularité des objets qui s'y trouvent, très-médiocre d'ailleurs au point de vue de l'art; en résumé, on y passe une journée très-amusante.

Je suis si contrarié de votre lettre, que je n'ai pas le courage d'écrire. Adieu.

CXLVI

Paris, jeudi soir, 2 décembre 1851.

Il me semble qu'on livre la dernière bataille, mais qui la gagnera? Si le président la perd, il me semble que les héroïques députés devront céder la place à Ledru-Rollin. Je rentre horriblement fatigué et n'ayant rencontré que des fous, à ce qu'il m'a paru. La mine de Paris me rappelle le 24 février; seulement, les soldats font peur aux bourgeois. Les militaires disent qu'ils sont sûrs du succès; mais vous savez ce que c'est que leurs almanachs. Voilà notre promenade ajournée...

Adieu, écrivez-moi et dites-moi si les vôtres sont engagés dans la bagarre.

CXLVII

Paris, 3 décembre 1851.

Que vous dirai-je? Je n'en sais pas plus long que vous. Il est certain que les soldats ont l'air farouche et font cette fois peur aux bourgeois. Quoi qu'il en soit, nous venons de tourner un récif et nous voguons vers l'inconnu. Rassurez-vous et dites-moi quand je pourrai vous voir.

CXLVIII

24 mars 1852.

. . . . . . .

J'ai toutes les tracasseries du monde, outre beaucoup d'ouvrage sur les bras; enfin, j'ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier mouvement, et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus complète de son innocence, et je suis à faire une grande tartine dans la Revue, au sujet de son procès et de toutes les petites infamies qui s'y rattachent. Plaignez-moi; il n'y a que des coups à gagner à ce métier-là; mais quelquefois on se sent si révolté par l'injustice, qu'on devient bête.

Quand donc ferons-nous un tour au Musée? Je suis bien fâché d'apprendre cette triste mort d'une personne que vous aimez. Mais c'est une raison de plus pour se voir et essayer si une intimité comme la nôtre est un remède contre le chagrin. Vous avez bien raison de trouver la vie une sotte chose, mais il ne faut pas la rendre pire qu'elle n'est. Après tout, il y a de bons moments, et le souvenir de ces bons moments est plus agréable que le souvenir des mauvais n'est triste. J'ai plus de plaisir à me rappeler nos causeries que de chagrin à penser à nos querelles. Il faut faire ample provision de ces bons souvenirs...

CXLIX

Paris, 22 avril au soir, 1852.

Votre lettre m'a fait grand bien. Je suis en ce moment nerveux comme on l'est après avoir cédé à un premier mouvement; vous savez qu'ils sont presque toujours honnêtes. C'est le moment où tous les sentiments bas reviennent. On me menace d'un procès pour mépris de la justice et attaque contre la chose jugée. Cela me paraît fort, mais tout est possible, y siempre lo peor es Cierto. D'un autre côté, l'École des chartes aiguise ses griffes pour me déchirer. Il va falloir subir peut-être des interrogatoires et faire une polémique enragée. J'espère qu'au moment de la bataille je retrouverai mon énergie. À présent, je suis tout déconfit et ennuyé. Je vous remercie de ce que vous me dites; j'y suis très-sensible. Tâchez de vous porter de mieux en mieux pour venir me voir en prison, le cas échéant.

CL

Vendredi soir, 1er mai 1852.

Ma bonne mère est morte; j'espère qu'elle n'a pas trop souffert. Elle avait les traits calmes et l'air doux qui lui était ordinaire. Je vous remercie de tout l'intérêt que vous lui avez témoigné.

Adieu; pensez à moi et donnez-moi vite de vos nouvelles.

CLI

Paris, 19 mai 1852.

Ce beau temps ne vous dit-il rien? Il me renouvelle, à ce qu'il me semble. Je vous attendais presque hier, je ne sais pourquoi; il me semblait que vous auriez dû savoir que je vous attendais. Venez donc au plus vite; j'ai quantité de choses à vous dire. Je ne sais si l'on veut me prendre ou non, et l'on me dit à ce sujet tantôt blanc, tantôt noir. Ce qui me rend très fidgetty, c'est la pensée d'une cérémonie publique[1] devant la fleur de la canaille et trois imbéciles en robe noire, roides comme des piquets et persuadés qu'ils sont quelque chose, auxquels on ne peut songer à dire le profond mépris qu'on a pour leur robe, leur personne et leur esprit.

Adieu; répondez-moi un mot.

CLII

Paris, 22 mai 1852.

Notre promenade vous a-t-elle fatiguée? Dites-moi vite que non. J'attendais un mot de vous aujourd'hui. Je suis confisqué par mon avocat, qui me plaît fort[1]. Il me semble homme d'esprit, point trop éloquent et comprend l'affaire exactement comme moi. Cela me donne un peu d'espérance. . . . . .

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CLIII

Mai 1852, mercredi à cinq heures.

Quinze jours de prison et mille francs d'amende! Mon avocat a très-bien parlé; les juges ont été très-polis; je n'ai pas été nerveux du tout. En somme, je ne suis pas aussi mécontent que j'aurais le droit de l'être. Je n'en appelle pas.

CLIV

27 mai 1852, au soir.

Vous êtes, par ma foi, d'un bon sel! J'étais allé l'autre jour chez des magistrats et j'avais eu l'imprudence d'avoir un billet de mille francs dans ma poche. Je ne l'ai plus retrouvé; mais il est impossible que, chez des personnes d'un si haut mérite, il se glisse des coupeurs de bourse; aussi le billet s'est évaporé de lui-même, n'y pensons plus. En même temps, j'ai eu le malheur de toucher un soi-disant pestiféré et l'on a jugé prudent de me mettre en quarantaine pour quinze jours; le grand malheur vraiment! Mon ami M. Bocher va en prison à la fin de juin, nous nous y installerons ensemble. En attendant, j'ai grand besoin de vous voir!—Mes vengeances ont déjà commencé. Mon ami Saulcy se trouvait hier chez des gens où l'on a parlé de l'arrêt qui me concerne; là-dessus, sans consulter l'air du bureau, voilà mon canonnier qui, avec la discrétion de son arme, se lance à tort et à travers dans les grands mots de sottise, fatuité, stupidité, amour-propre de faquins, etc., prenant à témoin un monsieur en habit noir qu'il connaissait de vue, mais dont il ignorait la profession. Or, c'était M. ***, un de mes juges, qui aurait préféré être ailleurs. Figurez-vous l'état de la maîtresse de la maison, des assistants, et enfin Saulcy, averti trop tard, qui tombe sur un canapé en crevant de rire, et disant; «Ma foi, je ne me dédis de rien!»

CLV

Lundi soir, 1er juin 1852.

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Je passe tout mon temps à lire la correspondance de Beyle. Cela me rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les miennes. Cela me rend triste et gai vingt fois tour à tour dans une heure et me fait bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait. . . . . .

CLVI

Marseille, 12 septembre 1852.

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Je suis allé en Touraine, où j'ai visité Chambord par une pluie battante et Saint-Aignan par une pluie intermittente. Je suis rentré à Paris le 7 par la pluie, reparti le même jour au milieu d'un orage et j'ai descendu le Rhône par un brouillard à couper au couteau. C'est seulement dans la Canebière que j'ai retrouvé le soleil; depuis deux jours, il brille dans toute sa gloire. J'y ai trouvé (à Marseille, et non dans le soleil) mon cousin et sa femme, que j'ai embarqués hier sur le Léonidas par une mer d'un bleu céleste, sans une vague, et un temps ni froid ni chaud dont vous n'avez nulle idée en vos tristes pays du Nord. Ce sont les seuls parents qui me restent, et les propriétaires de ce salon que vous avez daigné honorer de votre approbation. Je me suis senti pris d'un isolement bien triste lorsque j'ai vu le panache de fumée du Léonidas disparaître derrière les îles que vous connaissez par la description de Monte-Cristo. Je me suis senti vieux et ganache. J'aurais eu besoin de votre présence et j'ai pensé combien vous vous seriez amusée en ce pays qui me paraît si maussade. Je vous y ferais manger des fruits de vingt espèces différentes qui vous sont inconnues; par exemple, des pêches jaunes et des melons blancs et rouges, des azeroles et des pistaches fraîches. Outre cela, vous passeriez votre journée dans des boutiques de curiosités turques et autres, où il y a les inutilités les plus agréables à voir et les plus désagréables à payer. Je me suis demandé souvent pourquoi vous ne faites pas un voyage dans le Midi, et je ne trouve pas de bonnes raisons contre. Je vais courir les montagnes pendant trois jours, tout seul, sans pouvoir échanger une pensée avec un bipède parlant français. Je ne sais, après tout, si cela ne vaut pas mieux que d'avoir affaire aux provinciaux des villes; chaque année, il me semble qu'ils deviennent plus intolérables. Ici, maires et préfets ont la tête perdue de l'arrivée du président; on blanchit toutes les préfectures, on met des aigles partout où il en peut tenir. Il n'y a pas de niaiseries qu'on n'imagine; quel drôle de peuple! Au milieu de tout cela, je crains bien que les épreuves de Démétrius ne se perdent; car je dois les corriger en route et elles ne m'arrivent pas.

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CLVII

Moulins, 27 septembre 1852.

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J'ai été fort malade et je suis encore assez faible, d'autant plus que le remède qui m'a tiré d'affaire, c'est-à-dire le mistral ou le vent du Nord, m'a donné un rhume qui me fatigue fort et qui ne se guérit pas par les nuits blanches et les courses continuelles. J'ai été, pendant quarante-cinq heures, avec une disposition à la congestion cérébrale telle, que je croyais que j'allais voir le royaume des ombres. J'étais absolument seul, et je me suis traité moi-même ou plutôt je ne me suis pas traité du tout, car j'étais dans un état de prostration physique et moral qui me rendait la moindre excursion horriblement pénible. Je sentais bien quelque ennui de passer dans un monde inconnu; mais ce qui me semblait encore plus ennuyeux, c'était de faire, de la résistance. C'est par cette résignation brute, je crois, qu'on quitte ce monde, non pas parce que le mal vous accable, mais parce qu'on est devenu indifférent à tout, et qu'on ne se défend plus. J'attends ici qu'un monsignore à qui j'ai affaire sorte de retraite. Très-probablement j'aurai pour deux ou trois jours à courir d'après ses indications, puis je reviendrai à Paris. C'est demain mon jour de naissance, que j'aurais voulu passer avec vous. Il se trouve que je suis toujours seul ce jour-là et d'une tristesse abominable.

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