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Lettres à sa fiancée

LETTRES A SA FIANCÉE (continued 2)

Reading edition

Tu es une fille du Nord, pure comme la neige des monts, élevée dans les principes les plus rigides. Et moi, je suis un fils du brûlant Midi, saturé de vie sensuelle, avide de joies extérieures, plein de rêves d’or, à moitié fou, dit-on — et par surcroît gâté, piétiné, ravagé par une vie effroyable à laquelle se sont mêlées des passions d’enfer.

Je t’ai dit l’autre jour un de mes secrets les plus douloureux. Tu l’as accepté généreusement. Mais j’ai peur que cette générosité ne soit l’effet d’une excessive innocence.

Je suis triste naturellement, comme on est petit ou comme on est blond. Je suis né triste, profondément, horriblement triste et si je suis possédé du désir le plus violent de la joie, c’est en vertu de la loi mystérieuse qui attire les contraires. Si tu deviens ma femme, c’est un malade qu’il te faudra soigner. Tu me verras, quelquefois, passer soudainement sans cause connue ni transition appréciable, de l’allégresse la plus vive à la mélancolie la plus sombre. Mais voici une chose bien étrange et que je ne prétends pas expliquer. Malgré l’attraction puissante exercée sur moi par l’idée vague du bonheur, ma nature plus puissante encore m’incline vers la douleur, vers la tristesse, peut-être vers le désespoir.

Je me rappelle qu’étant un enfant, un tout petit garçon, j’ai souvent refusé avec indignation, avec révolte, de prendre part à des jeux, à des plaisirs dont l’idée seule m’enivrait de joie, parce que je trouvais plus noble de souffrir, et de me faire souffrir moi-même en y renonçant.

Remarque bien, mon amie, que cela se passait en dehors de tout calcul, de tout concept religieux. Ma nature seule agissait obscurément. J’aimais instinctivement le malheur, je voulais être malheureux. Ce seul mot de malheur me transportait d’enthousiasme. Je pense que je tenais cela de ma mère dont l’âme espagnole était à la fois si ardente et si sombre, et le principal attrait du christianisme a été pour moi l’immensité des douleurs du Christ, la grandiose, la transcendante horreur de sa Passion. Le rêve inouï de cette amoureuse de Dieu qui demandait un paradis de tortures, qui voulait souffrir éternellement pour Jésus-Christ et qui concevait ainsi la béatitude me paraissait alors et me paraît encore aujourd’hui la plus sublime de toutes les idées humaines. J’ai écrit tout cela dans le Désespéré, aux chapitres X, XII et XIII. Il est évident qu’un pauvre être humain fabriqué de cette manière devait être à lui-même son plus grand ennemi, son propre bourreau.

Quand je fus un homme, je tins cruellement les promesses de ma lamentable enfance et la plupart des douleurs vraiment horribles que j’ai endurées ont été certainement mon œuvre, ont été décrétées par moi-même contre moi-même avec une férocité sauvage.

Ce que je vais ajouter est presque incompréhensible, mais ma conscience me pousse à te le déclarer, parce que ton innocence me gêne, me trouble et qu’il est nécessaire que tu connaisses très bien l’homme que tu as le malheur d’aimer. Il m’est arrivé alors que je me sentais rempli de d’amour de Dieu, que « mon cœur brûlait dans ma poitrine », comme saint Luc le raconte des disciples d’Emmaüs, il m’est arrivé de m’indigner de cette joie, de lui déclarer la guerre, ainsi qu’un démon, et d’offenser Dieu, à l’instant même, de quelque manière atroce, parce que je savais qu’aussitôt après, je souffrirais inexprimablement et que j’avais soif de souffrir, à quelque prix que ce fût.

Tu vois, ma pauvre Jeanne, que je suis un étrange malade. Je suis sûr de t’aimer beaucoup, mais je ne suis pas sûr de ne pas te désoler, de ne pas te crever le cœur un jour, et cette crainte me remplit d’angoisse.

J’avais commencé cette lettre hier, puis je l’ai abandonnée à l’endroit où l’écriture change de couleur. J’avais peur de mes pensées. Ce matin, j’ai compris qu’il fallait l’achever. Pardonne-moi si je te fais de la peine. Mais il me semble que cela était nécessaire.

Je viens de recevoir tes quatre pages saturées d’amour et de confiance en Dieu et en moi. Pauvre ange bien-aimé, pardonne-moi, pardonne-moi toujours et demain matin, demande à Notre Sauveur qu’il ait pitié de moi, et qu’il triomphe de mon grand ennemi qui n’est rien moins que ton douloureux

Léon Bloy.

27 novembre 1889, 4 heures du matin.

Croirais-tu, ma Jeanne bien aimée, que je suis ordinairement embarrassé pour t’écrire ? Mon cœur est plein de toi, cependant, et mon esprit s’exalte sans cesse. Il me suffit d’évoquer ta chère image pour qu’aussitôt je sois rempli de pensées et de sentiments divins. Mais, en même temps, je me vois si parfaitement incapable d’exprimer tout cela. Ce matin, je me suis levé pour toi, avec l’intention de te faire une grande lettre, une lettre magnifique, un chef-d’œuvre qui fût pour toi comme de la lumière et comme du feu, et dont je fusse consolé moi-même. En m’y préparant, je me croyais plein d’idées sublimes et maintenant que je tiens la plume, je découvre mon impuissance absolue, ma prodigieuse imbécillité. Il me semble que je n’ai rien à dire et presque toujours il en est ainsi. Mes sentiments pour toi sont tels, mon adorée, que je voudrais avoir le plus grand génie du monde et l’intelligence même des séraphins chaque fois que je parle ou que j’écris à mon cher amour.

Quelle émotion charmante tu m’as donnée avant hier soir, quand je t’ai rencontrée ! Que tu étais belle, ma chérie ! que tu étais distinguée par ta démarche et par ton grand air de lady, et combien je me sentais fier d’être aimé de toi ! Cette pensée ravissante que tu m’aimes est pour moi comme la sensation d’une pointe de flammes qui s’enfoncerait dans mon cœur… J’ai eu un instant de joie d’autant plus extrême que je n’avais pu l’espérer et tu as dû voir que je ne savais quelle chose te dire, étant comme suffoqué de ma surprise et de mon bonheur. Il est vrai qu’il a fallu presque aussitôt nous séparer et j’ai senti bien durement alors la profonde misère de notre situation. Chacun de ces deux êtres faits l’un pour l’autre et si nécessaires l’un à l’autre s’en est allé de son côté, dans les ténèbres, dans la pluie, dans le froid, dans la solitude. En vérité, j’ai grand besoin que Dieu m’envoie sa sainte patience, car je porte de bien lourdes peines !

Pauvre amour ! les paroles que tu m’as répétées de Mlle X… sont pour toi un avant-goût des niaiseries et des sottises qui t’attendent aussitôt que seront connus ton amour pour moi et les conséquences nécessaires de cet amour. Les X…, dont l’affection est certaine et dont l’intelligence n’est pas méprisable, sont probablement ce que tu trouveras de meilleur. Juge par là des autres. Comment ce monde pourrait-il s’accommoder à nos pensées ? Malheureuse enfant ! tu as rencontré un lion qui t’a emportée dans sa tanière. Qui donc aurait le courage de te suivre ? Désormais, ta vie sera pleine de surprises, je te mènerai où tu n’aurais jamais cru pouvoir aller, je te donnerai des pensées que tu aurais autrefois regardées comme des aberrations de folie et je ferai naître en toi des sentiments qui te plongeront dans d’inconnus ravissements que tu n’aurais jamais cru possibles à la nature. Je me trompe, c’est Dieu qui fera tout cela. Moi, je n’aurai que la peine de me laisser aimer. Toutes ces choses s’accompliront sans préméditation de ma part, sans aucun dessein tracé d’avance, tout simplement parce que tu m’aimes et que tu partageras mon destin.

Or, c’est un destin extraordinaire, je t’assure et tu ne manqueras pas de personnes prudentes et avisées pour te conseiller d’être plus sage. S’il n’était pas absurde de raisonner dans l’hypothèse d’événements qui ne sont pas arrivés et qui, par conséquent, ne pouvaient pas arriver, on pourrait te supposer, rencontrant au lieu de moi un homme quelconque, à peu près intelligent, à peu près bon, à peu près riche, à peu près amoureux de toi, qui t’aurait recherchée honnêtement et que tu aurais fini par épouser de guerre lasse, pour avoir une situation honorable et dans l’espérance de la paix.

Mariée sans enthousiasme, uniquement pour faire ce que tu aurais cru la volonté de Dieu, tu aurais accompli tes nouveaux devoirs le mieux possible, avec un zèle glacé, — comme cent mille autres.

Et quels devoirs, Jeanne ! Le don de soi, sans amour, n’est-ce pas un désordre effroyable ?

Ah, sur ce sujet-là, par exemple, je suis plein d’idées. Et j’en ai de terribles que personne, je le crois, ne peut avoir eues avant moi. Il semble que les lois sociales fondées sur le christianisme devraient agir victorieusement sur ma pensée, n’est-ce pas ? Le mariage, vaille que vaille, tel qu’il se pratique depuis des siècles dans l’univers, pour le refrènement des débauches et la multiplication de notre espèce douloureuse, l’union sanctionnée par Dieu de deux êtres que je suppose même de bonne volonté, l’un apportant la droiture la plus généreuse et l’autre la résignation la plus héroïque, en vue d’accomplir une loi d’ordre divin, — encore une fois, tout cela devrait m’apparaître comme une réalité des plus respectables et des plus saintes. Eh ! bien, non, mille fois non, je suis ainsi formé que cette chose me paraît intolérable et monstrueuse, du côté de la femme, sans l’intervention de l’amour. Du côté de l’homme, c’est infiniment différent et tu le comprendras à la fin, parce qu’il faut que tu épouses ma pensée en même temps que tu épouseras ma personne.

Or, ce que je te dis ici d’une manière très rapide et très imparfaite est d’une importance extrême et touche à tout ce qu’il y a de plus divin, de plus éternel. Considère seulement — ceci n’est qu’un exemple — que si aucune femme n’avait jamais donné au Seigneur sa virginité, le Rédempteur du genre humain n’aurait pas pu naître. Tout ce qui intéresse la terre porte expressément sur la Femme. Une pauvre créature qui tombe dans le gouffre des prostitutions par l’effet du désespoir mérite, certes, une pitié sans bornes, mais une vierge qui se marie par raison commet un acte effrayant qui la place au dessous des prostituées, — prodigieusement au dessous des plus viles prostituées et qui fait peur aux mauvais archanges.

Cette jeune fille d’esprit léger et de cœur frivole qui, pour échapper à sa famille, pour être appelée Madame, pour avoir des toilettes et des parures, ou pour d’autres raisons plus méprisables encore, livre au premier drôle venu qui s’appellera son mari le tabernacle possible d’un Dieu, — cette jeune fille fait sangloter la Troisième Personne divine, elle fixe, pour mille ans peut-être, sur sa Croix de feu, Notre patient Seigneur Jésus qui allait en descendre, elle décourage les esprits d’en haut, et fait gronder effroyablement les esprits d’en bas, elle pousse le verrou sur tous les captifs, aggrave la désolation des créatures et désespère les agonisants. Ah ! c’est heureux vraiment que le Seigneur mourant ait demandé grâce pour ceux qui « ne savent ce qu’ils font » car certaines pensées sont si décevantes qu’il n’y aurait pas moyen d’en supporter l’amertume.

Les femmes n’ont qu’un signe, mais un signe bien certain pour connaître leur vocation. C’est l’amour tel que tu le sens pour moi, ma bien-aimée. Alors tout est dit et la volonté de Dieu n’est pas douteuse. Elles sont faites visiblement pour le mariage, quand même, étant désignées pour souffrir, elles ne pourraient jamais épouser l’élu de leur cœur.

Toutes les femmes que j’ai pu connaître dans mon pays, toutes, sans exception, ont une idée qui doit être universelle, car la nature humaine est identique partout. Elle a partout le même fond de pressentiment et le même capital de sottises. C’est idée, c’est qu’elles ont un secret que nul homme n’est capable de pénétrer. — « Monsieur, vous ne pourrez jamais connaître une femme, il y a en elle quelque chose qui vous échappera toujours. » J’ai entendu cela mille fois et celles qui le disaient étaient souvent, je t’assure, d’une bêtise inexprimable. Pauvres créatures qui seraient, à coup sûr, bien embarrassées de s’expliquer à elles-mêmes leur fameux secret, à moins qu’elles n’eussent dans la pensée des turpitudes ou des niaiseries, comme il est probable. Cela est bien ridicule et cependant elles ont raison, sans le savoir. Mais si quelqu’un tentait de leur dévoiler ce secret ignoré d’elles-mêmes, et qui appartient à Dieu, elles n’y comprendraient absolument rien et traiteraient de fou le révélateur.

Bossuet, qui eut la gloire d’être un esprit absolu, disait que toute erreur est une vérité corrompue. Ce qui revient à dire qu’aucune opinion collective, quelque révoltante ou sotte qu’elle puisse paraître, n’est entièrement méprisable. Au commencement de ce siècle, un Français, qui portait un très grand nom, et qui se prétendait issu de Charlemagne, le duc de Saint-Simon, s’avisa de fonder une secte, une religion qui séduisit des esprits distingués et qui eut pour adeptes un assez grand nombre d’hommes devenus célèbres. Je ne voudrais pas t’entretenir cinq minutes de cette invention d’orgueil qui finit par aboutir à d’inexprimables ignominies. Mais il y avait une chose étonnante. C’était le culte de la Femme inconnue, qui devait sauver le monde et que chacun devait chercher avec le plus grand soin par toute la terre. Quel singulier témoignage !

Elle est attendue, en effet, depuis les siècles, avec d’immenses soupirs, par ceux mêmes qui croient attendre, qui croient chercher autre chose. Cette Désirée des nations est invoquée sous tous les noms symboliques des concupiscences mystérieuses qui agitent la vieille âme humaine. Au fond et dans la réalité, c’est toujours Elle que notre ignorance appelle. Les richesses, la Joie, la Gloire, la Puissance, la Vertu et même le Vice, tout ce qui peut être convoité par le Genre humain exprime symboliquement cette unique soif des créatures condamnées à l’enfantement et à la douleur.

Ce n’est pas l’homme seul qui est tombé dans l’Éden. La création tout entière, dont il était l’unique support, est tombée avec lui. C’est pourquoi tout ce qui subsiste a besoin d’être sauvé et appelle en son langage le Libérateur. Te rappelles-tu le psaume 148e et surtout le sublime cantique des trois enfants dans la fournaise au livre de Daniel, où toutes les créatures, vivantes ou inanimées, sont invitées à bénir le Seigneur ?

Dans la merveilleuse légende de saint Colomban, l’apôtre de la verte Irlande, il est raconté que cet adolescent extraordinaire entendait de loin, à travers les mugissements de l’Atlantique, les cris des petits enfants au sein de leurs mères qui l’appelaient en Hibernie. Cette histoire me fait pleurer d’admiration. Avec quelle force pourrait-on appliquer cela à l’Esprit Saint, au Paraclet, à l’Être inimaginable que tout désire et convoite en gémissant, parce qu’il doit tout réparer, tout sauver, tout éclairer, tout glorifier, tout accomplir !

Combien j’aime ces pensées ! Je t’ai parlé d’un livre sur la Femme que je veux écrire, quand Dieu voudra m’en donner le moyen. Je crois que ce serait une œuvre importante et je suis profondément affligé de mon impuissance actuelle. Comme il faut que tu sois au courant de mes pensées, je ne résiste pas au désir de te donner un aperçu de cette œuvre qui n’existe encore malheureusement que dans mon cerveau. Ce sera une œuvre d’une audace extrême et il me serait impossible de te l’expliquer si tu étais une prude ou une intelligence médiocre. Mais je compte sur la hauteur de ton esprit et la simplicité de ton âme.

Nous touchons à une époque du monde où il faut que tout soit dit.

Voici : Une jeune fille issue de la bourgeoisie ouvrière et douée, par transmission, d’une âme supérieure à son milieu, haïe, par conséquent, ou méprisée de ses proches, persécutée par son abominable mère qui voudrait la vendre, finit par tomber d’elle-même dans l’infortune banale d’un premier amant qui l’abandonne. Alors s’ouvre pour elle le triple gouffre de la prostitution, du suicide ou d’un retour pur et simple à la vie médiocre, avec l’aggravation d’un idéal irréparablement saccagé. Ces trois solutions détestées l’épouvantent et elle en cherche éperdument une quatrième qui sera, à la fin, la prostitution encore, parce que tel est l’inévitable destin de la femme désespérée, quand la Providence n’accomplit pour elle aucun miracle. Cette absurde odyssée sera l’occasion de traverser d’étranges milieux et de basses tragédies plus étranges encore…

Le central concept de ce livre est le sexe physiologique de la femme autour duquel s’enroule ou se débobine implacablement sa psychologie tout entière. Pour parler net, la femme dépend de son sexe, comme l’homme dépend de son cerveau. L’idée n’est pas neuve, mais il est possible de la renouveler et d’en donner même une impression terrifiante en la poussant jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, et c’est ce que je me propose avec l’espoir de rencontrer la vérité absolue. Par exemple, le culte, le vrai culte latrique de la femme, quelque vertueuse qu’on la suppose, pour le signe extérieur de son sexe qu’elle estime inconsciemment à l’égal du Paradis ; qu’on l’imagine, ce culte, en conflit immédiat avec l’absolue nécessité de la prostitution vénale, qu’on pousse jusqu’au bout cette idée, cette conception du sacrilège et le plus fier homme tremblera devant le monstre que son esprit aura évoqué.

Mon héroïne n’aura ni beauté supérieure, ni dons singuliers. Elle ne possédera qu’un noble cœur triste assez touchant, mais elle le portera à la manière des femmes, c’est à dire au plus profond de son sexe, puisqu’il faut les éventrer, ces êtres bizarres, pour leur donner la maternité qui est la véritable explosion de leur personnalité affective…

Elle sera donc forcée de revenir à son premier carrefour après de lamentables explorations. Cette fois, c’est bien la prostitution qu’il lui faut choisir, mais encore avec l’arrière espérance qu’au tournant de quelque ordure, elle dénichera le merle blanc d’un amour parfait. Le prodige, c’est qu’elle le trouve, en effet, juste à temps pour désespérer, avant de mourir, un brave homme qui arrive trop tard, comme tous les braves gens de ce dérisoire globe où personne ne se présente jamais assez tôt pour sauver personne.

Après le Désespéré, la Prostituée. J’aurai ainsi donné à ma manière d’artiste et d’après ma vision d’exégète, les deux faces cruellement symboliques de la vérité du drame divin.

Ai-je dit toute ma pensée ? J’ose à peine aller plus loin. Le fond de mon livre, le voici :

Il n’y a pour la femme — créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux manières d’être : la maternité la plus auguste ou le titre et la qualité d’un instrument de plaisir, l’amour pur ou l’amour impur. En d’autres termes, la Sainteté ou la Prostitution ; Marie-Magdeleine avant ou Marie-Magdeleine après. Entre les deux, il n’y a que l’Honnête femme, c’est à dire la femelle du Bourgeois, du réprouvé absolu que nul holocauste ne peut racheter. Une sainte peut tomber dans la boue et une prostituée monter dans la lumière, mais l’affreuse pécore sans entrailles et sans cerveau qu’on appelle une honnête femme et qui refusa naguère l’hospitalité de Bethléem à l’Enfant Dieu, est dans une impuissance éternelle de s’évader de son néant par la chute ou par l’ascension. Mais toutes ont un point commun, c’est la préconception assurée de leur dignité de dispensatrices de la Joie. Causa nostrae laetitiae ! Janua cœli ! (Cause de notre joie ! Porte du ciel ! Litanies de Marie.) Dieu seul peut savoir de quelle façon ces formes sacrées s’amalgament à la méditation des plus pures et ce que leur mystérieuse physiologie leur suggère.

Pour moi qui ne crois qu’aux idées absolues, je passerai par dessus toutes les psychologies connues et j’irai droit à cette monstrueuse affirmation par laquelle je crois possible de tout expliquer. Toute femme, qu’elle le sache ou qu’elle l’ignore, est persuadée que son sexe est le Paradis. Plantaverat autem Dominus Deus Paradisum voluptatis a principio, etc. (Genèse, II, 8). Par conséquent, nulle prière, nulle pénitence, nul martyre n’ont une suffisante efficacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébuleuses ne pourrait payer. Qu’on juge de ce qu’elle donne quand elle se donne et qu’on mesure son sacrilège quand elle se vend. Assurément cela est d’un ridicule prodigieux. Mais voici ma conclusion fort inattendue. La femme A RAISON de croire tout cela et de le prétendre ridiculement. Elle a infiniment raison, puisque cette partie de son corps a été le tabernacle du Dieu vivant et que nul ne peut assigner des bornes à la solidarité de ce confondant mystère.

En voilà assez, n’est-ce pas ? Je crains d’être ennuyeux et fort peu clair. J’aurais besoin des développements du livre et des péripéties du drame pour préciser ces évolutions psychologiques telles que je les conçois. Cependant, Jeanne, ai-je réussi à te faire entrevoir la magnificence d’un tel sujet dont les difficultés prodigieuses m’accablent d’avance, mais dont la seule pensée me transporte ? Je brûle de dire enfin un peu de vérité profonde au milieu de tant de mensonges littéraires et de dramatiques rengaines. Et tu le sais, la Vérité est un des noms de la Miséricorde. Je veux que cette œuvre transsude la Miséricorde, qu’elle la pleure, qu’elle la pleuve, et que celles qu’on regarde comme le fumier du monde soient littéralement submergées de cette effusion. De stercore erigens pauperem, dit le psalmiste, 112, 7, ce qui veut dire que le Seigneur élève le Pauvre du milieu de l’ordure et le pauvre, dans l’Écriture, signifie toujours Dieu lui-même. As-tu compris, chère amie, que je veux montrer, pour l’étonnement des âmes médiocres, la miraculeuse connexité qui existe entre le Saint Esprit et la plus lamentable, la plus méprisée, la plus souillée des créatures humaines, la Prostituée.

Tu dois, ma bonne et douce Jeanne, être étonnée de la date qui est au commencement de cette longue lettre. C’est bien simple. J’ai dû laisser la plume à la deuxième page pour aller rejoindre un ami qui m’attendait. Puis je n’ai pas su ressaisir ma pensée. Il a fallu m’y reprendre à trois fois…

Voilà la semaine qui finit et ma vie dure va recommencer. Hier soir, j’ai vu L… et j’ai dû lui faire de la peine, car j’étais bien triste. Je veux espérer avec toi que cette première commande est un bon signe. Mais, ma pauvre chérie, j’attends mieux du Seigneur. J’ai mon œuvre à faire et, pour cela, il me faut du loisir en même temps qu’un peu de bonheur, c’est à dire toi, ma chère compagne. Je te l’ai déjà dit, je n’attends et n’espère rien moins qu’un miracle.

Il faut que j’aille chez l’éditeur dont tu m’as donné le nom pour lui parler de ce travail, car je ne comprends pas très bien ce qu’on me demande.

Ce qui est assez curieux c’est que le même jour et à peu près à la même heure où je commençais de t’écrire sur la femme, tu m’écrivais toi-même sur le même sujet. C’est une remarquable sympathie de nos deux esprits.

Tes pensées sont justes. Tu as raison de chercher des analogies entre la femme et le Saint Esprit. C’est précisément ce que je fais moi-même, et ce qui précède prouve que je n’aurai jamais peur de te voir aller trop loin dans ce sens. La plus saisissante figure du Saint Esprit, c’est la Vierge Marie, mais c’est une figure rayonnante, une figure de gloire et il y en a d’horriblement sombres. Mais prends garde, il ne faut pas nommer le Saint Esprit, la femme, parce qu’il n’est pas la femme, il est le Saint Esprit, c’est à dire l’accomplissement de la femme en une manière que nous ne pouvons même pas conjecturer.

Un jour, peut-être, il nous sera donné de voir plus clair. En attendant, je suis averti intérieurement que cette manière absolue de désigner la Troisième Personne divine par sa figure, ne peut convenir et le sentiment irraisonné qui me fait écrire en cet instant ne doit pas me tromper.

Quand te reverrai-je, ma bien-aimée, ma très douce consolatrice, mon seul trésor ? Je n’ose pas trop te presser, car je vais bientôt, dès demain, retomber dans le dénuement et je ne sais de quelle façon je pourrais te recevoir. Cependant j’ai tant besoin de toi, mon bon ange.

Je te serre dans mes bras.

Léon Bloy.

2 décembre 89.

Ma très chère et très douce Jeanne,

Tu dois venir ce soir, Dieu soit béni, car je souffrais beaucoup de ne pas te voir. La journée d’hier avait été bien triste et bien dure. Cependant je veux t’écrire ce matin pour mettre mes pensées en ordre avant ton arrivée. Il ne doit y avoir entre nous aucun point obscur, aucune difficulté qui nous sépare et j’espère me faire mieux comprendre en écrivant qu’en parlant.

Je ne me rappelle pas très bien ma lettre, dont certains passages ont pu être écrits trop rapidement ou trop sommairement. Il m’arrive quelquefois, quand je suis rempli d’une idée, de la projeter hors de moi et de la dérouler avec plus de véhémence que de didactique, en d’autres termes, d’écrire pour moi-même encore plus que pour les autres, sans m’apercevoir que certains points qui me sont très clairs auraient besoin d’être élucidés.

Il faut nécessairement que j’aie eu ce genre de distraction en t’écrivant puisque tu as cru comprendre une chose qui est infiniment éloignée de mon esprit. Rassure-toi, ma bien-aimée, je vais tâcher de m’expliquer et de te faire voir que mon idéal est le tien absolument.

J’ai dit, en effet, que du côté de l’homme, c’était très différent, je m’en souviens. Je l’ai dit et je le répète sans crainte. Mais, ma chérie, il y a une confusion qui tient sans doute à la trop grande hâte de ma pensée. Je n’ai pas voulu dire qu’un homme ne commet pas un acte hideux et monstrueux en se mariant sans amour. Je pense, au contraire, qu’il est difficile d’imaginer une chose plus déshonorante et plus vile.

Je n’avais pas précisément en vue le mariage qui est un sacrement sublime dont la signification profonde est un des mystères de la Sainte Trinité et dont on ne peut se jouer sans un sacrilège épouvantable. La confusion fâcheuse qui t’a fait croire de ma part à une autre théorie, vient assurément de ce que je n’osais pas, avec une fille aussi pure que toi, aller jusqu’au bout de ma pensée…

Le sentiment tout féminin qu’on appelle la pudeur a été donné à la femme spécialement, de même que la liberté a été donnée à l’homme spécialement. La pudeur est, dans la femme, comme le retentissement de la liberté de l’homme, le retentissement à travers son sexe — non seulement pour qu’elle puisse se défendre contre les entreprises de cette liberté et garder ainsi son choix, mais encore et surtout pour que l’homme, instinctivement, soit forcé de respecter en elle l’Esprit Saint dont elle est la parfaite image. Je voudrais être clair et cela est fort difficile.

Voici, par exemple, de quelle manière je conçois en cet instant le grand drame de la chute. Le serpent, figure sombre de l’Esprit Saint, trompe la femme qui en est la figure radieuse. La femme accepte et mange la mort. Jusque-là, le genre humain n’est pas tombé, puisque si la femme a changé sa merveilleuse innocence contre la pudeur qui n’en est que le reflet lamentable, l’homme, figure éclatante de la seconde Personne divine, n’a pas encore altéré cette même innocence en faisant usage de sa liberté. Telle est la situation inouïe, presque inconcevable. Je demande toute ton attention. L’homme et la femme sont en présence, en conflit, et seuls, car le serpent est passé dans la femme, s’est amalgamé en elle, l’ombre et la lumière se sont fondues l’une dans l’autre pour toute la durée des siècles. L’homme et la femme, c’est à dire Jésus et l’Esprit Saint sont l’un devant l’autre, sous la main terrible et adorable du Père.

La femme, figure de l’Esprit Saint, représente tout ce qui est tombé, tout ce qui tombera. L’homme, figure de Jésus, représente le salut universel par l’acceptation, l’assomption libre de toutes les chutes, de tout le mal possible et, par le miracle d’une tendresse infinie, il consent à perdre la lumière de son innocence pour partager le fruit de la mort en vue de triompher un jour de la mort elle-même, quand la douleur aura prodigieusement agrandi sa liberté. Alors, tous deux s’aperçoivent qu’ils sont nus, parce que la Rédemption — déjà commencée — devant un jour s’accomplir sur un arbre dont celui de l’Éden n’était que la préfiguration, il faudrait, ce jour-là, que la victime, que l’holocauste universel de la Liberté et de la Pudeur fût contemplé tout nu sur la Croix adorable de l’universelle expiation. Il y aurait cinquante autres choses à dire, si je ne mourais pas de froid.

N’importe ! L’Amour, dans un mouvement ineffable et incompréhensible, tombe sur la terre, le Verbe, dont il est inséparable, tombe après lui et le Père les relève l’un par l’autre, successivement, l’homme devant d’abord donner sa liberté d’une façon terrible pour sauver la femme et la femme devant ensuite livrer sa pudeur d’une façon plus terrible encore pour délivrer son époux. Quand tu m’écris que peut-être la femme est la seule riche, et l’homme le seul pauvre, tu exprimes — est-ce à ton insu ? — une des plus admirables formules de l’exégèse la plus transcendante.

Mais cette formule n’est parfaitement vraie que dans le sens de l’exégèse, et cela me ramène à l’objet de ma lettre.

Quand j’ai écrit que du côté de l’homme cela n’avait pas la même importance, je n’ai pu, suivant la logique de ma pensée, avoir en vue que l’acte physiologique impliqué par le don de soi, en dehors de l’idée de mariage et ce qui aurait dû t’avertir, c’est l’emploi continuel dans ma lettre du mot de prostitution. S’il arrive, du côté de la femme, que le don de soi sans amour s’accomplisse dans le mariage, c’est une abomination et une dégoûtation sacrilèges auprès de quoi l’état des prostituées par désespoir ressemble à la sainteté des Dominations et des Séraphins, et voilà tout ce qu’on en peut dire. Du côté de l’homme, c’est encore une horreur et un sacrilège à faire beugler les étoiles. Seulement ce n’est pas le même genre d’attentat, l’un et l’autre n’ayant pas la même chose à donner ni à perdre.

Mais, encore une fois, je n’avais pas en vue l’institution divine du mariage. Je considérais simplement d’une manière abstraite, indépendamment de toute idée du sacrement, je considérais en soi un acte qui tient une place énorme dans l’humanité et je disais ou je voulais dire qu’à ce point de vue la différence est énorme. Si j’ai fait intervenir l’idée de mariage, c’est par inattention ou plutôt parce que je ne savais comment m’exprimer pour être intelligible et convenable en t’écrivant. Si tu veux bien comprendre, te pénétrer de cette idée que la différence est infinie, pense à nous deux. Songe au désordre de ma triste vie et à la pureté de la tienne. J’en appelle à ton bon sens, à ta droiture d’esprit. Du jour où je t’ai donné mon cœur pour ne jamais le reprendre, je suis ton égal et mon passé ne peut pas te faire souffrir d’une façon sérieuse, d’une façon intime. Crois-tu qu’il pourrait en être ainsi de mon côté, si ton passé n’était pas pur ? Il n’y a que les sottes qui puissent être révoltées de cette loi qui fait aux femmes le plus grand honneur, car elle prouve que si les hommes peuvent se dissiper çà et là sans inconvénient absolu, les femmes ont un trésor si précieux qu’on ne peut l’acheter qu’au prix du Sang de Jésus-Christ, c’est à dire par le septième sacrement de la Sainte Église. — Sois tranquille, ma bien-aimée, si tu donnes, j’ai de quoi te rendre.

Là dessus, je te quitte pour allumer mon feu, car je suis glacé et je sens que le froid m’a empêché de t’écrire aussi bien que j’aurais voulu, quoique cette lettre m’ait coûté plusieurs heures.

A ce soir, à tout à l’heure.

Ton Léon.

Samedi, 7 décembre 89.

Ma chère Jeanne bien aimée,

Qu’il me tarde d’être à demain !

C’est toujours une grande fête pour moi de te voir venir dans ma pauvre maison, car tu es à peu près tout pour moi, je le sens un peu plus chaque jour. Ma charmante amie, nous serons heureux, n’en doute pas, et peut-être que l’année ne s’achèvera pas sans qu’une nouvelle et grande consolation nous soit envoyée. Écarte la tristesse à force de prière et tâche de souffrir dans la paix de ton amour comme je m’efforce de le faire moi-même. Mais j’ai de plus grandes peines que toi et il n’y a pas de créature humaine qui ait plus besoin de secours que ton ami.

Ah ! si tu devenais catholique tout à fait et que tu connusses la douceur du Sacrement, du vrai sacrement eucharistique, ta joie serait grande, même dans les tourments, et tu aurais une force immense pour me consoler, pour me soutenir, car tu ne peux, en vérité, te faire une idée juste de la faiblesse et de la misère d’un homme dont l’âme fut si longtemps et si lourdement battue, piétinée, brisée par les plus insupportables souffrances.

Je te demande pardon, ma chérie, de parler encore de moi et surtout d’opposer mes chagrins aux tiens, mais il est dans la nature humaine de souffrir moins quand on regarde une souffrance plus grande et je voudrais que par l’effet d’une comparaison tes peines fussent adoucies.

Sais-tu, mon amour, ce qu’il y a de plus dur pour l’âme, c’est de souffrir, je ne dis pas pour les autres, mais DANS les autres. Ce fut la plus terrible agonie du Sauveur. Par dessous l’effroyable Passion visible du Christ, au delà de cette procession de tortures et d’ignominies dont nous avons déjà tant de peine à nous former une vague idée, il y avait sa Compassion qu’il nous faudra l’éternité pour comprendre, — compassion déchirante, absolument ineffable qui éteignit le soleil et fit chanceler les constellations, qui lui fit suer le sang avant son supplice, qui lui fit crier la soif et demander grâce à son Père pendant son supplice. S’il n’y avait pas eu cette compassion épouvantable, la Passion physique n’eût été peut-être pour Notre Seigneur qu’une longue ivresse de volupté, quoique elle ait été si affreuse que nous ne pourrions en supporter la vision parfaite sans mourir d’effroi.

Considère que Jésus souffrait dans son cœur avec toute la science d’un Dieu et que dans son cœur il y avait tous les cœurs humains avec toutes leurs douleurs, depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles.

Ah ! oui, souffrir pour les autres, cela peut être une grande joie quand on a l’âme généreuse, mais souffrir dans les autres, voilà ce qui s’appelle vraiment souffrir !

Lorsque celui chez qui tu vas prier tous les dimanches, lorsque l’admirable saint Vincent de Paul n’ayant aucun autre moyen de racheter un pauvre galérien, payait de sa personne en prenant ses fers à sa place, ce héros chrétien dut éprouver une grande joie, mais en même temps une très grande douleur, une douleur qui surpassait infiniment cette joie, quand il vit que son sacrifice ne pouvait compter que pour un seul malheureux et qu’autour de lui, une multitude de captifs continueraient à souffrir. Jeanne, ma consolatrice très chère, tu sais bien ce que je veux dire quand je parle de ces captifs.

Laissons cela. J’ai besoin de toi, plus que je ne puis dire. J’ai besoin de toi, non seulement pour avoir la paix du cœur et des sens, mais pour accomplir mon œuvre que tu connais.

Il se trouve, je ne sais comment ni pourquoi, que tu rallumes dans mon esprit ce qui paraissait éteint et qu’à l’occasion de toi, je retrouve ce qui s’était obscurci. N’est-ce pas un signe, cela ?

N’aie donc pas peur, mon cher amour, nous serons heureux, bientôt sans doute et nous serons heureux comme des élus. Notre vie sera ravissante.

Avec toi pour compagne je travaillerai dans ma voie et je me sens capable, en vérité, de faire des découvertes si belles que tu en perdras la vue à force d’éblouissement.

Je sais bien qu’il faut une espèce de miracle puisque les obstacles sont si grands. Mais je l’attends avec confiance. Il viendra sûrement et ce ne sera pas le premier que j’aurai vu.

Prie beaucoup pour nous demain matin. J’ai cette idée très ferme que tout dépend de tes prières, mon ange très pur. Je ne sais plus quel est le saint très humble qui priait toujours ainsi :

« Mon Dieu, vous savez tout, vous pouvez tout et vous nous aimez. » Il ne savait, je crois, que cette prière et il obtenait tout ce qu’il demandait.

A demain donc, ma bien-aimée. Je ne souffre pas, j’ai la paix pour une semaine et je dessine au coin de mon feu.

Que Dieu te comble de bénédictions.

Je te serre dans mes bras,

Ton Léon.

Lundi matin, 9 décembre 89.

Chère amie,

Ne te tourmente pas à mon sujet. Je ne suis plus malade. Je viens de faire mon ménage avec énergie et je vais me mettre au dessin.

De toute mon âme, je demande à Notre Seigneur qu’il te bénisse et qu’il t’envoie les pensées les plus consolantes. Nous sommes tout l’un pour l’autre, cela est bien clair et nous avons besoin l’un de l’autre. Donc, il nous sera donné de partager la même destinée car Dieu ne fait rien en vain.

Souviens-toi de tout ce que nous avons dit hier et de tout ce que je t’avais déjà écrit. Il faut que tu sois très forte, tout à fait forte, jusqu’à ne plus souffrir le moins du monde des bavardages, des jugements bêtes et même des calomnies. Car la femme qui aime un réprouvé tel que moi ne doit pas s’attendre à être ménagée. Ton éducation sévère et les milieux hypocrites et impitoyables dans lesquels tu as vécu ont habitué ton esprit à donner, par exemple, à l’idée relative de réputation une importance excessive qu’elle n’a pas en réalité. Moi, je vis dans l’Absolu et dans l’Amour. Il faut devenir très généreuse et très forte pour me suivre.

Je te le disais hier et je te l’écris aujourd’hui. N’oublie jamais la misère extrême, la profonde médiocrité des intelligences qui nous environnent. Souviens-toi que Jésus lui-même, le Dieu fait homme, a été accusé d’être « un gourmand et un ivrogne, l’ami des gens de mauvaise vie et de la plus vile canaille ». (Matthieu XI, 19 et Luc VII, 34.)

La véritable, la seule force, qu’on choisisse le bien ou le mal, qu’on soit un saint ou un criminel, consiste à rejeter tous les préjugés et à se mettre au dessus des jugements humains — ce qui n’exclut pas la prudence. Quand on a fait tout ce qu’on pouvait faire, qu’importe la misérable opinion des gens qui trouvent tout simple, comme le dit Notre Seigneur, de mettre sur le dos de leur frère des fardeaux qu’ils ne voudraient pas toucher du bout des doigts ?

Courage donc, ma Jeanne bien-aimée, nous serons heureux plus tôt peut-être que nous ne pouvons l’espérer.

Je compte beaucoup sur ce don de prière que tu as reçu. Va voir le P. Sylvestre et prie-le de t’épargner les longueurs.

Je te quitte, mon amour, il faut que je travaille.

Je t’aime plus que moi-même.

Ton Léon.

Mercredi, 11 décembre 89.

Ma Jeanne bien-aimée,

J’aurais dû répondre hier à ta lettre de deuil. Je n’ai pu le faire. Après quelques heures passées au dessin dans la matinée, je me suis senti tout à coup très malade et consumé de fièvre. J’ai dû me coucher et me tenir au chaud dans mon lit. J’ai passé une nuit très pénible, mais aujourd’hui je vais mieux. Je bois du lait chaud et des grogs brûlants.

C’est la suite naturelle de ce que j’avais éprouvé dimanche. Il paraît qu’il y a en ce moment beaucoup de personnes atteintes de ce mal qui n’est qu’une espèce de grippe. Je ne veux pas, mon amour, que tu aies la moindre inquiétude. C’est à peu près fini aujourd’hui, du moins la grande crise est passée et j’espère que dans trois jours, il n’y paraîtra plus. Ce qui me fâche, c’est le retard de mon travail.

Il est toujours bon de voir la mort et je suis heureux que cette vue t’ait remplie de la présence de Dieu. C’est un signe pour reconnaître les âmes supérieures. Les chrétiens doivent être continuellement inclinés sur les abîmes.

Un autre jour, ma chérie, je t’écrirai quelque chose sur la Mort. Je l’ai beaucoup connue et j’en ai beaucoup souffert. C’est une des choses que je sais le mieux et j’espère trouver précisément en ce point la lumière que tu m’as demandée sur le dogme sublime de la communion des saints.

Mais aujourd’hui, j’en suis incapable. Ma grande fièvre est passée, seulement le rhume de cerveau, qui me sauve d’un plus grand mal, est dans son plein. Or, en pareil cas, je suis à peu près idiot, incapable de formuler une pauvre idée.

Je t’écris simplement parce que j’ai pensé que tu verrais mon écriture avec plaisir. J’éternue et je me mouche trois fois par minute. Il ne faut pas me demander autre chose.

Tu es une bonne et charitable fille, ma petite Jeanne. Tu as raison d’aider cette pauvre femme. Nous devons croire que c’est encore un dessein de la Providence qui s’accomplit. Qui sait si tu ne trouveras pas de ce côté une précieuse consolation ?

Au revoir, ma Jeanne chérie, mon rhume m’aveugle et je ne vois plus ce que j’écris.

Ton Léon.

Samedi, 14 décembre 89.

Ma chère Jeanne aimée,

Je t’écris, cette fois encore, bien plus pour te faire voir mon écriture que dans l’espoir de te donner des idées sur quoi que ce soit. Je viens de passer une semaine très douloureuse. Je peux te le dire maintenant que c’est à peu près fini. J’ai été très malade et j’ai cruellement souffert de ma solitude, étant privé de soins et presque sans ressources.

Ce n’était, il est vrai, que la grippe. Mais une sorte de grippe particulière à moi qui me revient à peu près tous les trois ou quatre ans et dont la violence est extrême.

Je crois t’avoir déjà signalé ce fait remarquable de l’hostilité perpétuelle des circonstances contre toutes mes entreprises. Ainsi, mes mesures étaient bien prises pour que mon enluminure d’Angleterre s’achevât à peu près cette semaine. Il a fallu que je fusse malade. J’ai un peu travaillé, il est vrai, mais si peu et à quel prix ?

Dès demain, dès ce soir même, l’occasion est perdue, car il faut que je recommence mes courses d’enfer.

Il y a des heures où toute lumière m’abandonne et, alors, je me crois maudit.

Ne viens donc pas demain puisque tu es forcée de travailler. Je serai absent et peut-être bien malheureux, ce qui ne me changera guère.

Prie pour moi, ma chère âme, car je suis si navré que je ne peux prier.

Je voudrais espérer avec toi pour cette fin d’année, mais j’ai tant espéré depuis dix ans avec de si fortes raisons d’espoir et j’ai été si atrocement déçu !

Ton ami bien triste,

Léon Bloy.

Dimanche, 15 décembre 89.

Ma chère amie,

Pardonne-moi, je t’en supplie, ma lettre d’hier. J’ai écrit avec amertume sans presque m’en apercevoir, parce que je souffrais beaucoup, — beaucoup plus même que tu ne penses. Mon cœur s’échappait de tous les côtés. Et c’était bien plus mon âme que mon corps qui souffrait, quoique mon corps fût vraiment malade. Mais enfin, tout va mieux aujourd’hui. Le corps est complètement guéri et l’âme s’apaise, ayant reçu hier soir, par une espèce de miracle, une consolation réelle et ce matin ayant été rafraîchi par ta lettre miséricordieuse.

J’espère encore pouvoir finir à temps l’enluminure, sans en être sûr, mais ce sera bien difficile. Je suis dans un trouble immense, au point de ne plus être capable d’écrire ni de penser et quelque reproche d’impatience qui puisse m’être fait, la vérité me force à t’avouer que l’idée d’être forcé, à mon âge, d’entreprendre un métier comme un jeune homme, de recommencer pour ainsi dire la vie, de donner à des travaux de dessin que je méprise, un temps précieux que je ne retrouverai plus jamais pour ne pas même arriver à gagner mon pain, — tu me diras tout ce que tu voudras, ma pauvre Jeanne, — mais cette idée me désespère comme une injustice effroyable et m’exalte jusqu’à la folie. On ne peut me présenter les raisons ou les objections qui sont bonnes pour le premier venu. Je suis déshérité, dépouillé de mon héritage, relégué dans le plus inique exil et depuis beaucoup d’années, j’endure généreusement des maux infinis. Je ne peux plus. Tu me parles d’une lutte. C’est en effet ma seule espérance. Cette espèce de combat énorme que je subis me donne à penser que la fin est proche, parce que autrement ce serait la mort.

Tu le vois, ma bien-aimée, j’ai l’âme tellement et si violemment agitée, aussitôt que je prends la plume, que je ne peux même plus retrouver mon écriture. Il faut me pardonner tout cela, parce que c’est involontaire et il faut aussi ne pas trop prendre au tragique mes paroles. Il se passe évidemment quelque chose d’extraordinaire que je ne comprends pas moi-même et qui finira bien, je veux le croire.

Hier soir, un pauvre jeune homme élevé en Belgique pieusement, arrivé depuis très peu de jours à Paris et qui désirait me voir depuis deux ans, m’ayant rencontré comme par miracle, s’est presque mis à mes pieds en me disant : « Vous êtes mon Christ. » L’excès de cette parole m’a rempli d’effroi, car enfin, quel homme suis-je, en réalité, pour sentir ce que je sens et pour inspirer de tels sentiments ?

Ce qui me reste à t’écrire est fort pénible, ma petite Jeanne, que j’aime avec tendresse. Mais, vois-tu, il faut me comprendre, me deviner. Tu parles de venir demain soir et tu sais que ta présence me serait infiniment douce, mais, par pitié pour moi, il faut y renoncer et attendre quelques jours. Je t’avertirai du moment.

Je me souviens de tout ce que tu m’as écrit. Cependant il ne se peut pas que tu viennes chez moi quand je suis sans ressources pour te recevoir. J’en éprouve un chagrin et une confusion abominables dont tu ne peux avoir l’idée. C’est au point, que j’aimerais mieux prendre la fuite. Tu finiras par voir que ce n’est pas l’effet d’un préjugé, mais que j’ai raison.

Je t’écris cela, le cœur déchiré, parce que j’ai le devoir de te l’écrire. Mais ne me contrarie pas sur ce point, je t’en supplie, au Nom de Dieu. Je suis très fragile en ce moment et il me semble qu’il faudrait peu de chose pour me briser.

Attends bientôt une lettre de moi, une lettre plus calme.

Je t’aime et je te le répète, j’ai besoin de toi, mais patience.

A bientôt et que Dieu te bénisse trois fois pour ta lettre généreuse et consolante, mon ange aimé.

Ton Léon.

Vendredi, 20 décembre.

Ma chère amie, ma bien-aimée,

Hier, mon espérance était vaine, je n’ai pas pu dormir. J’ai passé une nuit horrible et l’abomination des vomissements est à recommencer.

Tout cela est vraiment bien douloureux. Je devrais, aujourd’hui, avoir fini mon travail.

Ne mangeant plus, je m’affaiblis un peu, mais sans souffrir. Ce qui m’est dur, c’est la soif continuelle que je ne puis satisfaire qu’à demi et avec de grandes difficultés. A chaque goutte de liquide, j’ai la sensation d’un coup de couteau dans la gorge.

Quand cela finira-t-il ?

Ma pauvre Jeanne, je crois bien que tu as eu tort, hier soir, avec ton tilleul qui m’a un peu produit l’effet du thé. Je ne suis pas sûr du tout de ce que je dis, mais il me semble que j’aurais eu une nuit meilleure si je n’avais rien pris, comme c’était mon intention.

Ma bien-aimée, je te porte tout au fond de mon cœur et je suis profondément touché de ton dévouement, mais, vois-tu, j’ai eu cet horrible mal deux fois déjà. La première fois, j’ai été, paraît-il, en danger d’en mourir. Eh ! bien, je connais le traitement : boire du lait et vomir, il n’y a pas autre chose.

Au revoir, chérie. J’ai peur de la nuit prochaine, il me semble que ça va moins bien qu’hier.

Elles sont si désespérantes, ces nuits d’insomnie et de douleur !

Ton Léon.

Aide-moi de ta prière.

Samedi matin.

Ma petite Jeannette adorée,

Je n’ai rien du tout à te dire, sinon que je t’aime avec une tendresse infinie. Je viens de recevoir ta lettre et je voudrais pouvoir tirer mon cœur de ma poitrine pour te le donner. Je suis fou d’amour pour toi. Je baise tes beaux yeux… ton front si pur. Je t’adore, je ne vis que pour toi. Ma chère âme, ma bien-aimée, je te chéris au delà de ce qui peut se dire. Je ne passe pas une heure sans penser à toi, sans te désirer de toutes mes forces. Tu as pris mon cœur, mon pauvre cœur et ma vie n’a de saveur que par toi, mon ange très doux…

O ma chérie, mon espérance, mon refuge, ma joie, ma paix, ma délivrance, mon idéal, tu es belle à mes yeux, tu es douce, tu es très bonne et je serais heureux de souffrir pour toi. Je voudrais te donner ma vie en souffrant de cruels supplices. Je voudrais baiser tes pieds, tes pieds infiniment aimables qui se sont fatigués pour venir vers moi. Je te bénirais si tu voulais marcher sur moi et je pleure de tendresse en t’écrivant cela, mon ange adoré, mon unique amour.

Ton Léon.

Dimanche.

Chérie,

Je sors de la grand’messe. De quel mot pourrais-je me servir pour t’exprimer ma joie, mon attendrissement profond. Mon cœur se liquéfiait dans ma poitrine en demandant à Jésus son secours pour toi et pour moi. Je te l’ai dit, c’est toi qui m’as rendu à Dieu, c’est par toi que l’esprit de prière m’est revenu, mon cher ange, ma petite colombe adorée, mon très bienfaisant et très enivrant amour. Tu es la maîtresse de mon cœur et j’appelle sur toi des bénédictions infinies. Avec toi, je le sens un peu plus chaque jour, tout ce que j’ai perdu me serait rendu et notre vie serait un rêve sublime, une extase de paradis.

Je voudrais, un dimanche, pouvoir entendre avec toi la grand’messe dans une église éloignée où nous ne pourrions être rencontrés. J’ai besoin de prier à côté de toi, de m’enivrer avec toi du son de cet orgue admirable qui nous parle de Dieu. Dis, mon amour, est-ce que cela est impossible ?

Je t’écris en hâte et sans trop savoir ce que j’écris. Mon sang, mes larmes, ma vie, tout est à toi. Je t’aime comme un insensé.

Léon.

7 janvier 90.

Ma très chère amie,

Il est à peu près minuit, un parfait silence règne autour de moi, je suis seul et triste et je veux t’écrire en attendant le sommeil, le bienfaisant sommeil qui fait oublier leurs souffrances aux infortunés. Je suis vraiment accablé de tristesse, ivre de tristesse, abattu par le découragement. Il faut, vois-tu, ma bien-aimée, que Dieu me fasse bientôt miséricorde et qu’il me délivre sans retard, car je sens que je perds ma pauvre âme et que ma belle espérance va s’éteindre. Les consolations ordinaires, les exhortations à la patience, à la résignation ne peuvent m’aider, après de si longues années de douleur. J’ai tant attendu, tant désiré, tant prié et mon cœur a été tellement crevé de chagrins qu’il me semble que je ne peux plus vivre si un peu de bonheur ne m’arrive pas enfin. Ce matin je me suis levé en proie à une mélancolie affreuse, en songeant à cette journée nouvelle qui serait probablement semblable à tant d’autres et qui ne m’apporterait sans doute aucune joie. Le beau soleil qu’il faisait et que j’aurais salué avec transport si mon âme eût été libérée de ses angoisses, augmentait encore mon affliction. Depuis longtemps déjà, j’ai tout au fond de moi cette impression très nette et qui doit se rapporter à quelque profonde réalité mystérieuse, que je ne suis pas où je devrais être, que je n’ai pas ce que je devrais avoir, que je suis, en quelque façon, frustré d’un héritage qui m’appartient et qui est détenu par des mains injustes. Je sais que cette pensée peut paraître folle. Cependant je n’ai jamais pu l’écarter, même dans la prière.

A l’époque où j’arrosais continuellement de mes larmes les pieds du Seigneur, la même formule revenait sans cesse : Délivrez-moi, brisez mes chaînes, reconduisez-moi chez mon père, dans ma patrie, dans ma maison, dans mon héritage et faites que ce qui m’appartient me soit rendu, pour que vous soyez glorifié dans votre justice ! J’ai prié ainsi pendant des années avec une ferveur, une force indicibles et des larmes à torrent. C’étaient alors des larmes d’amour, de joyeuses larmes d’espérance et de joie. Mais les catastrophes sont venues, les douleurs d’enfer, les déceptions infinies et j’ai été fait semblable à un puits de larmes amères. Quand cet être exceptionnel dont je t’ai parlé commença à perdre l’équilibre de sa raison, il ne fut plus question de moi dans ses navrantes et désolées supplications que comme d’un lamentable captif opprimé par des démons. Mon Dieu ! quels souvenirs effrayants ! Cela s’accordait si bien avec mes pressentiments les plus anciens, avec l’instinctif mouvement de ma perpétuelle prière, qu’il me semble que cette parole était comme un dernier éclat de lumière au bord du gouffre où l’étonnante malheureuse était sur le point de tomber.

On a souvent admiré que je conservasse l’espérance au milieu de mes abominables misères. Mais, ma chère Jeanne, c’est qu’il m’a été beaucoup promis et d’une manière qui ne permet pas de douter. Je te le dis en la présence de Dieu, avec une assurance infinie : il n’y a pas d’homme vivant à qui de plus merveilleuses promesses aient été faites, d’une manière plus clairement divine, accompagnée de signes plus sensibles et plus certains. Une erreur sur ce point serait monstrueuse, inconcevable, car Dieu ne se moque pas de sa créature. Comment et pourquoi des déceptions si terribles ? je n’en sais rien, je n’y comprends rien, mais il n’est pas possible que je me sois trompé. J’ai mon témoin, le témoin de Job, qui est au milieu des cieux et j’ai souvent, bien souvent, désiré, dans la furie de mes prières, que ce témoin fût semblable à un roi présent et visible sur notre terre, pour m’accrocher importunément à lui, pour me suspendre à son manteau, jusqu’à ce qu’il voulût déposer selon la justice, en faveur du misérable qui a reçu sa parole et qui ne peut plus compter que sur lui. Oh ! non, mille fois non, je ne me suis pas trompé et je renoncerais plus facilement à ma vie qu’à cette certitude, s’il était possible de mourir sans renoncer aux promesses mêmes dont j’attends avec une foi sans bornes l’accomplissement infaillible. Mais, mon Dieu, si longtemps attendre dans les ténèbres, dans le deuil, dans l’esclavage le plus abject, dans l’affliction, dans l’angoisse continuelles ! Quel est l’homme qui voudrait supporter une vie si dure ?

Ma fiancée chérie, toi que la volonté de Dieu a placée à côté de moi, sur mon cœur désolé, pour partager ma destinée mystérieuse, te souviens-tu de ce que je t’ai dit de l’argent ? Oh ! quel admirable symbole ! Eh ! bien, il a fallu que je fusse toujours privé d’argent pour signifier mon dénuement de la substance ineffable qui est représentée par l’argent dans l’ordre merveilleux des divines préfigurations. Je voudrais pouvoir, je voudrais savoir t’expliquer les choses que j’entrevois et dont la vision lointaine me brûle le cœur quand je me souviens de ce qui me fut promis autrefois. Assurément, je vois bien qu’il faut attendre, mais combien de temps encore, ô Seigneur ! et comment pourrai-je attendre ? car ma force est détruite et je crains de tomber dans l’accablement du désespoir et dans l’assoupissement de la mort.

Tout ce que j’écris là doit paraître excessif parce qu’il est impossible à un autre que moi-même de voir et de sentir comme je le fais. Si tu connaissais, pauvre amie, toute la détresse de mon esprit, tu aurais le cœur déchiré. Pense qu’à force de vivre dans une seule pensée, dans un sentiment unique, je finis par être atteint gravement dans ma volonté, dans ma mémoire, au point central de mes facultés. Parfois, quand mes pensées me font trop souffrir, je ne sais plus ce que je veux ni ce que j’aime et je sais à peine ce que je fais. Je deviens incapable d’un effort généreux et continu de mon esprit. Toute application commence à m’être impossible. Je vis dans une sorte d’ivresse lourde et stupide, causée par les fumées du malheur.

....... .......... ...

Ce matin, après ce triste réveil que je t’ai raconté, une lettre désolante m’est arrivée. Une lettre de Montchal d’un accent si amer qu’il est évident que cet homme est désespéré, absolument désespéré, n’acceptant plus la vie que par un dernier effort de conscience. En voilà encore un qu’on sauverait avec de l’argent, hélas ! si on avait seulement une parcelle de ces richesses dont tant de misérables font un si criminel emploi. Sa lettre m’a d’autant plus consterné qu’elle était une réponse à une lettre de moi que j’avais écrite avec tout mon cœur et dont j’attendais un tout autre effet. Aujourd’hui je ne sais plus que dire.

Ce chagrin nouveau venant aggraver ma mélancolie déjà si noire, je me sentis comme asphyxié dans ma chambre solitaire et m’habillant à la hâte, je m’élançai au dehors sans aucun but, dans l’espoir de m’échapper à moi-même, de m’évader de la prison ténébreuse que je traîne partout. J’ai couru ainsi une partie de la journée, errant dans les rues, dans un état d’âme à faire pitié à des galériens. Je me jugeais moi-même rigoureusement, je considérais ma totale impuissance, l’inutilité de ma vie, mon odieuse inaction au milieu d’un monde en travail, la nécessité de subsister pourtant et même de faire subsister les autres — à quel prix, grand Dieu ! — l’impossibilité de trouver un moyen quelconque de changer ces choses, enfin, l’incertitude absolue d’arriver un jour à te conquérir, ma bien-aimée, mon unique amour, mon seul refuge.

Vers trois heures, je me sentis tout à coup défaillir, au point que je craignis de perdre connaissance et de tomber dans la boue. Je pris alors un omnibus et je rentrai chez moi dans un état si pitoyable que je me couchai. Je me suis relevé à 8 heures du soir après diverses occupations assez vaines, j’ai résolu de t’écrire, dussé-je y passer la nuit. Je sais trop, malheureusement, que la lecture de ces pages désolées te fera souffrir. Mais il faut que tu me connaisses bien et je me croirais coupable de dissimulation si je ne t’écrivais pas tout ce qui est essentiel.

Pardonne-moi donc, mon ange bien-aimé, et prie pour moi.

Maintenant il est 3 heures après minuit. J’ai froid et le sommeil tombe sur moi. Je suis trop faible pour pouvoir passer une nuit entière. Et d’ailleurs, à quoi bon ? La journée qui vient de commencer sera peut-être moins dure.

Au revoir, mon amour, à vendredi, si tu peux, je t’attendrai. Ne te donne pas la peine de me répondre. Tu as moins de temps que moi et c’est surtout de ta présence, de ta personne si chère à mon cœur malade que j’ai faim et soif.

Que Dieu ait pitié de nous, je t’embrasse et je t’adore.

Léon Bloy.

9 janvier 90.

Chère bien-aimée,

Je t’écris pour te demander pardon.

Je suis à tes pieds que j’aime et je veux m’y tenir tout en larmes. Je suis un égoïste, un esprit cruel, un ingrat et je ne mérite pas d’être tant aimé.

Pauvre adorée, pendant que tu m’écrivais pour me consoler, pour me remplir de joie, je t’écrivais pour t’affliger, pour te désoler. Pendant que tu te réjouissais du clair soleil qui t’annonçait le printemps et te dilatait le cœur, je contemplais ce bel astre avec l’amertume d’un captif qui le verrait luire sur les heureux de ce monde à travers les barreaux de sa prison et j’emprisonnais ta joie avec ma tristesse. Pardonne-moi, mon amour. Tu es meilleure que moi, ton âme est plus forte que la mienne. Je t’assure qu’il faut beaucoup me pardonner. Mon excuse, c’est que je suis un cœur malade. J’ai trop enduré et je suis devenu très faible, même physiquement. J’étais fait, cependant, pour être fort et je puis encore le devenir, si un peu de bonheur m’est accordé.

Je veux te répéter ce que tu m’écris toi-même. Dis-toi bien sérieusement que je t’aime du fond de mon cœur, de tout mon être, tu es ma reine, mon salut, ma bien-aimée, mon idéal, mon tout et je n’espère qu’en toi, immédiatement après Dieu.

Tu te demandes, si, un jour, je ne cesserai pas de t’aimer. Ma petite femme chérie, ce doute n’est pas raisonnable, ni généreux. Je ne veux pas que tu le renouvelles jamais. Ce serait une grande injustice. Tu dois me connaître maintenant et tu dois savoir que mon âme est haute et qu’elle est fidèle. Ne me soupçonne pas, je t’en supplie, tu me rendrais plus malheureux que je ne suis.

Je ne te promets pas d’être toujours sans reproche, étant un pauvre garçon plein de misères, mais je sens que tu es vraiment « celle que j’aime » et je vois clairement qu’aucune autre femme ne pourrait me donner le bonheur que j’attends de toi.

Je crois que tu as raison de compter sur ma douceur. Je passe pour en manquer parce que j’ai écrit des choses violentes. Tels sont les jugements superficiels du monde. Je suis, en réalité, un homme très doux, un homme d’une douceur d’enfant et j’en ai été souvent la victime.

Je ne puis t’écrire plus longtemps, mon cher amour.

Un ami, ce jeune Hollandais dont je t’ai parlé, m’attend pour déjeuner. Encore une fois, pardonne-moi. Je suis moins triste depuis hier. J’ai revu Camille et cela m’a fait du bien, quoique le pauvre garçon soit toujours sombre et souffrant. D’ailleurs, écoute-moi bien, quand il m’arrivera encore de t’écrire des choses douloureuses, rassure-toi par cette pensée que je suis un véritable enfant et qu’il suffit d’un seul instant pour me ranimer, pour me consoler, pour me donner de la joie. Ne prends pas trop au sérieux mes lamentations. Je suis très malheureux, sans doute, mais j’ai, quand même, tant d’espérance et puis, qui sait ? peut-être qu’il se mêle, sans que je le sache, à l’expression de mes chagrins, un peu de littérature.

En ce moment j’ai la paix. Je vais passer quelques heures avec cet excellent jeune homme et cela me plaît. Mais, surtout, ta lettre m’a fait tant de bien ! Ma belle Jeanne, mon adorée, que ta lettre est admirable ! combien j’ai senti d’amour pour toi en la lisant ! et que je suis fier d’inspirer de tels sentiments.

....... .......... ...

Au revoir donc, ma parfaite amie, ma chère vie et ma chère âme. Je suis toujours à tes petits pieds que je baise avec transport !

A toi pour la vie,

Léon.

Samedi 18 janvier 1890.

Jeanne,

Tu es ma bien-aimée, mon unique amour, ma lumière et ma seule joie, mais la semaine a été mauvaise comme tant d’autres. Je ne veux pas recommencer mes plaintes, rassure-toi. D’ailleurs, quelles que soient les souffrances, un homme a-t-il vraiment le droit de se plaindre quand il n’a pas perdu l’espérance et qu’il se souvient de la passion de son Christ ? J’ai vu Camille aujourd’hui et le pauvre garçon m’a fait beaucoup de peine. Nous sommes tous un peuple de captifs assis dans les ténèbres et nous ne connaissons notre amour que quand nous voyons souffrir ceux que nous aimons. J’ai trouvé mon ami extrêmement malade, ne pouvant plus faire un seul pas sans douleur et forcé de se faire porter en voiture à ses affaires. Je ne sais quand nous le reverrons ensemble et je crains bien que les deux soirées délicieuses qu’il nous a données ne se renouvellent pas avant longtemps. J’ai senti la grande place que ce malheureux a prise dans mon cœur et je l’ai quitté navré d’une tristesse immense. Je crois qu’au fond de son âme il est fort touché de ton amitié et de la mienne, mais rien ne peut le consoler, l’ancienne blessure est toujours ouverte, et si sa santé vient à se perdre, que deviendra-t-il, étant sans foi religieuse et sans espérance ?

Moi, je suis toujours errant et bien souvent désolé.

Ma seule consolation est de te voir ou de lire tes chères lettres, mon amoureuse bénie, lesquelles sont pour moi d’une douceur inexprimable. Si Dieu faisait ce que je lui demande sans cesse, je crois que tu serais la plus heureuse des femmes et que ton sort pourrait être envié par les plus beaux anges. Je veux même espérer qu’il en sera ainsi, je veux en être certain, mais combien de temps encore, ô Seigneur ?

Ma peine la plus dure, je te l’ai dit souvent, c’est de ne pas accomplir mon œuvre et d’être condamné, par les circonstances, à cette inaction perpétuelle qui ferait de moi le plus méprisable des hommes si elle était volontaire. J’ai pourtant de belles choses à écrire, j’en suis très sûr, et je crois être le seul homme qui les puisse écrire. Pourquoi aurais-je reçu des armes sinon pour combattre et de la lumière sinon pour la répandre ? Cette avantageuse idée que j’ai de moi-même ne doit pas être une illusion puisque tous ceux qui s’intéressent à moi et qui ne sont pas mes ennemis me jugent appelé à de grandes choses.

Lundi dernier, j’ai fait la rencontre d’un homme qui paraît m’admirer beaucoup et qui m’a donné quelque espérance. Peu de chose, il est vrai, une avance d’argent pour subsister en paix deux ou trois mois. J’attends une décision qui sera prochaine, je pense. Si ce petit bonheur m’arrive, je tâcherai de produire un grand effort pour me mettre en état de publier un nouveau livre au commencement de l’été. D’autre part, je crois que quelques personnes s’agitent pour moi. Peut-être que la délivrance est proche et que cette année nous sera bonne, car enfin comment Dieu pourrait-il punir ceux qui le méprisent, s’il n’avait pas de miséricorde pour ceux qui l’aiment ?

Les vers que tu m’as envoyés ne sont pas bons, ma pauvre Jeanne. Je comprends néanmoins qu’ils t’aient touchée, parce qu’ils veulent exprimer des sentiments tendres et que tu ignores la véritable poésie française. L’auteur que je ne connais pas, doit être une femme qui ferait mieux de ravauder des chaussettes. Si c’est un homme, que Dieu ait pitié de lui ! Je te dis cela, mon cher amour, parce que je ne voudrais pas que la femme de Léon Bloy admirât des niaiseries. J’aime passionnément les petits enfants… mais si j’avais eu à écrire mes impressions, mon amour se fût très certainement exprimé d’une façon haute et puissante et j’aurais eu horreur de certains mots d’une sentimentalité si niaise qu’ils rapetisseraient jusqu’à la chaîne de l’Himalaya !

Ce qui me fait dire que l’auteur de cette misère est une femme ou du moins un homme sans virilité, c’est la confusion très visible de deux sentiments essentiellement différents, c’est à dire l’amour sexuel et l’amour maternel ou paternel. Le premier est une sorte d’enfantillage divin, une exquise et réciproque délectation qui suppose, jusqu’à un certain point, l’ascendant providentiel de la chair sur l’esprit et l’abdication momentanée de ce fier lord dont la lumineuse beauté serait inféconde s’il repoussait inexorablement sa compagne aveugle. Par conséquent, il est tout à fait dans l’ordre et dans la nature que deux amants, quelque distingués qu’ils soient par l’intelligence, se fassent tout petits et semblables à des enfants quand ils se caressent dans leur amour. Cela est absolument convenable et il n’y a pas alors de mots ridicules. Mais se servir, comme le fait ton poète, du langage de ce premier amour pour exprimer le second, c’est un désordre antipoétique, antinaturel et parfaitement insupportable. Car l’amour pour les enfants doit être complètement dégagé du lien charnel et, pour cette raison, parler un autre langage.

Un des plus grands poëtes du monde, le vieux Juvenal que j’adore, disait qu’on doit aux enfants le plus grand respect. Je pense à ces deux pauvres bêtes silencieuses prédites par Isaïe, qui réchauffaient de leur haleine le faible corps de Jésus enfant, créateur des montagnes et des océans. Je pense aussi à Joseph et à Marie, également silencieux et qui, par miracle, purent contempler sans mourir d’amour ce nouveau-né que la sublime Église a nommé le Père des pauvres. Cette Enfance, dit la tradition, fut perpétuellement silencieuse et environnée de silence, parce que le respectueux amour qui était dû à un tel Enfant ne pouvait s’exprimer par la parole. Or, tu le sais, ma chère Jeanne, tout ce que l’Évangile nous raconte doit être considéré non seulement comme symbole divin, mais comme précepte et comme exemple. Dans notre ignorance absolue des desseins de Dieu sur chacune de ses créatures humaines, il me semble que le plus faible et le plus tendre des petits enfants doit nous inspirer une crainte respectueuse, une espèce de vénération sans bornes. C’est peut-être celui-là que les siècles ont attendu et pour lequel dix-huit millions de martyrs sont morts, car il faut qu’il naisse un jour et sûrement il naîtra comme Jésus lui-même, c’est à dire d’une manière que personne n’aurait prévue. Que deviennent auprès de cela les petites images soi-disant lyriques et les petits vers enluminés et frisés à la manière des caricatures dévotes qu’on débite dans les magasins de piété et que j’ai dénoncées comme de véritables sacrilèges ?

Le mot « petit » semble dominer dans cette prétendue poésie. Cela est caractéristique.

Voici une règle à peu près infaillible : Recherchez dans un écrivain, bon ou mauvais, le mot habituel, le mot préféré, celui qui revient le plus souvent et quand on aura trouvé ce mot, il est probable qu’on apercevra le fond de son âme. J’ai fait un jour ce travail sur M. de Goncourt, l’un des écrivains les plus vantés de cette fin de siècle et sais-tu ce que j’ai trouvé ? J’ai trouvé le mot « Rien ». J’ai publié cette découverte et il paraît que j’ai touché juste, car cet homme, depuis lors, m’a pris en horreur.

Eh ! bien, dans ta poésie l’obsession du mot petit est si forte que j’y trouve ceci : « petite âme », ce qui est tout simplement monstrueux. C’est la confusion dont je te parlais tout à l’heure, la confusion visible, jusqu’à crever l’œil, des attributs de la chair et des attributs de l’esprit. Dire que l’âme est petite parce que le corps est petit, c’est une niaiserie à faire reculer les étoiles.

Assez de critique, n’est-ce pas ? Ma Jeanne bien-aimée, je suis ton pauvre amant bien triste, bien seul, et dont le cœur a bien froid quand tu lui manques. Ta pensée ne me quitte pas un seul instant. Quand je souffre, je te parle en te supposant présente, je t’implore comme une consolatrice, comme j’implorerais Dieu lui-même. Quand je ne souffre pas, je te parle encore. Le jour, la nuit, tu es dans mes bras, sur mon cœur. Enfin je ne vis qu’avec toi, pour toi, par toi et en toi. Quand Dieu nous unira-t-il ?

Ton Léon Bloy.

P. S. — Ce pauvre Camille me disait avec une voix déchirante : « Que je voudrais donc mourir ! » Prie pour lui.

1er février 90.

Ma Jeanne adorée,

Tes lettres sont si touchantes et si belles que je me sens inférieur et honteux quand je les lis et que je compare mon âme à la tienne. Je vois distinctement alors la pauvreté de mon cœur et l’étonnante misère morale de ma vie. Je suis lâche devant la souffrance, je me plains sans cesse, je suis paresseux, avide de joies inférieures et mon existence actuelle est profondément inutile. Il est vrai que j’ai toujours été traité d’une façon très dure, mais j’oublie trop facilement qu’autrefois j’ai voulu qu’il en fût ainsi, j’oublie que je l’ai demandé avec une ardeur infinie et quand je me révolte je perds le mérite de mon sacrifice. Peut-être cela encore est-il nécessaire, peut-être fallait-il qu’en surcroît de mes tourments j’endurasse le mépris de moi-même pour que mes souffrances fussent au grand complet. Tant mieux s’il en est ainsi, car cela prouverait, je pense, que l’épreuve est près de finir. Il est certain que je me méprise beaucoup, beaucoup plus que tu ne peux le savoir ou le comprendre. Je vois, je sais d’une manière absolue que je ne vaux rien, les choses qui me font estimer n’étant pas de moi. Quand je mets en regard ta vie et la mienne, ta vie si pure, si généreuse, si vaillante, et la mienne si lâche, si souillée, si profondément inutile, je suis accablé de confusion et j’ai peur, à la fin, d’être justement méprisé par toi qui te défends, qui luttes comme une lionne, tandis que je me laisse misérablement dévorer.

Je te l’ai déjà écrit, je suis très enfant et ma faiblesse de cœur est si grande qu’on ne pourrait la deviner dans un homme qui a reçu le don de la force intellectuelle et dont les écrits ou les paroles portent habituellement le caractère d’une force extrême. C’est là mon triste secret et je te le confie. Mais, pour l’amour de Dieu, ne me méprise pas, je t’en supplie ! Cela, il me semble que ce serait le dernier coup qui me jetterait par terre et qui détruirait sans aucun remède l’espérance en moi.

Pauvre bien-aimée, tu verras combien j’ai raison de te dire ces choses et combien mes paroles sont vraies ! Quand nous serons unis, quand tu seras la femme de ce pauvre homme, tu apprendras que c’est une rude besogne… Il y a en moi un fond d’indolence orientale qu’il faudra combattre… Ah ! ce sera une tâche vraiment laborieuse, je t’en avertis.

Mon cher amour, ne me défends pas l’impatience. Songe que tu es mon seul refuge, mon seul espoir, que je ne vois de salut que par toi, et que ce mariage seul peut accomplir ma destinée de chrétien et d’artiste. Comment ne serais-je pas impatient ? Je t’aime d’une façon si complète.

....... .......... ...

Je t’aime à la fois comme une épouse et comme une maîtresse et toi qui n’es pas une prude, quoique fille du Nord, tu sais très bien que cette combinaison est le parfait idéal de l’amour.

J’ai déjeuné hier avec mon ami Camille, et naturellement, nous avons parlé de toi. Il t’aime beaucoup et souffre visiblement de ne pouvoir arranger nos affaires. Comme il est mon confident et que je me lamentais sur ma situation, si compliquée et en apparence inextricable, il m’interrompit brusquement. — Assez, me dit-il, vous ignorez l’avenir, tout s’arrangera ! — A quoi pensait cet homme singulier, je n’en sais rien, mais il est sûr qu’une force étrange sort de lui et j’en ai senti l’effet tout de suite.

A demain donc, mon petit ange, ma belle reine, je t’adore et je te donne une fois de plus, pour toujours, tout mon cœur triste que toi seule peut guérir.

....... .......... ...

Que Dieu te bénisse et nous bénisse.

Ton Léon.

Samedi matin, 8 février 90.

J’aurais dû t’écrire plus tôt, ma bien-aimée. Je ne l’ai pas fait parce que je craignais de t’affliger inutilement. J’étais trop triste, trop malheureux. Cette semaine a été affreuse.

Souvent je me demande si je n’aurais pas dû te fuir dès le premier jour et si je ne suis pas coupable, criminel même, d’avoir laissé croître de ton côté et du mien ce sentiment, devenu si profond, qui peut nous rendre l’un et l’autre si malheureux.

Mais tu sais comment cela s’est passé. Nous avons été jetés, pour ainsi dire, l’un à l’autre, et j’ai tout de suite espéré que tu allais être mon pardon et ma délivrance. J’ai pensé que Dieu avait enfin pitié de moi et que mes peines étaient sur le point de finir. Voilà mon excuse.

Je te demande pardon, ma pauvre Jeanne, de t’écrire cela, mais, quoique l’espérance ne m’abandonne pas, tu dois bien comprendre que, par instants, quand je souffre trop, quand je n’aperçois aucun signe de miséricorde et que le temps s’écoule sans apporter aucun changement à ma situation désolante, — je sois épouvanté de l’avenir terrible de notre amour si nous ne parvenons pas à nous marier. Ce serait l’enfer, car nous ne pouvons plus vivre l’un sans l’autre.

....... .......... ...

Je vis comme dans un rêve douloureux. Ma pensée est pleine de toi, cher amour, mon cœur est plein de toi, que je désire plus que tout au monde… Je ne suis pourtant pas un lâche. J’ai prouvé souvent que j’avais du courage et que je savais souffrir. Mais, ma bien-aimée, souffrir toujours, être toujours privé de bonheur, n’est-ce pas la damnation et quel est l’homme qui pourrait accepter un tel destin ?

On frappe à ma porte, c’est ta lettre. Que Dieu te bénisse, ma chère consolatrice. Ce que tu me dis de notre petite maison me fait pleurer d’amour et de désir. Dieu nous refusera-t-il ce paradis ? Mon cher ange bien aimé, je veux espérer avec toi. Je te ferais peur si tu me voyais. J’ai la barbe longue et je suis très sale. J’ai l’air d’un vieux homme indigent et abandonné.

Tu as raison de parler du froid. Il est pour beaucoup dans ma mélancolie. Le froid m’est tout à fait contraire et j’en souffre énormément. Je t’écris avec des doigts tremblants. Cette semaine, plusieurs fois, quand je n’étais pas forcé de sortir, j’ai dû me mettre dans mon lit en plein jour pour ne pas être gelé dans ma chambre. Et je t’assure que cette nécessité me faisait horreur.

En vérité, tu es mon unique joie, ma seule consolation. Cette nuit, je me suis éveillé vers 3 heures. Je n’osais pas me lever à cause du froid. La lune, à son plein, éclairait ma chambre. Je me suis senti si seul, si pauvre, si dénué de secours qu’une tristesse immense m’est venue. Alors, comme si tu avais pu m’entendre, je me suis mis à te parler comme on parle à Dieu, je t’appelais à mon aide, je te suppliais de venir dans mes bras, je te donnais les noms les plus doux, les plus tendres, les plus amoureux. Je t’aime tant, mon adorée, je ne vis que par toi et je ne puis m’empêcher de te le redire sans cesse. Ma douce Jeanne, tu es parfaitement chérie, absolument et uniquement aimée. Si mes souffrances pouvaient te servir, je les accepterais de bon cœur.

Je viens de recevoir, en même temps que ta chère lettre, une lettre de ce jeune Hollandais Henry Carton de Wiart qui est presque une lettre d’amour. L’enthousiasme, la ferveur de ce garçon pour moi est admirable et surprenante. Il affirme, lui aussi, que mes peines vont finir. Je pense quelquefois — est-ce une pensée d’orgueil ? — que Dieu me doit un peu de bonheur, car j’ai fait beaucoup pour lui, beaucoup, en vérité.

Puisque j’ai de tels amis, je dois et je veux espérer.

....... .......... ...

Mille et mille baisers.

Ton Léon.

Je meurs de froid.

12 février 90.

Ah ! mon cher amour, que tu as bien fait de m’écrire ! Ta lettre que je viens de recevoir ce matin seulement, étant rentré hier soir assez tard, a été pour moi très bienfaisante, car elle a mis fin à une angoisse terrible qui a été, pendant deux jours, jusqu’au désespoir.

Je n’exagère pas. Il faut bien me comprendre, Jeanne, sans quoi tu manquerais de justice. Depuis quelque temps, je suis un peu embarrassé pour t’écrire. Je crains ta critique. Tu t’es un peu moquée de mes expressions absolues, et cela me rend timide, car je ne sais m’exprimer autrement. J’ajoute même que je ne peux pas sentir autrement et si tu ne le vois pas, tu manques de clairvoyance. J’avais promis de t’écrire dès lundi et je n’ai pu le faire, quoique je n’aie cessé, un seul instant, de le vouloir et d’y penser. Mais je souffrais tant, j’avais si peu d’équilibre dans mon esprit que je craignais de te désoler ou de te révolter. J’avais peur de te dire des choses cruelles ou maladroites qui eussent augmenté ta peine. Cette pensée injuste m’est venue, même, que tu pourrais me mépriser, comme un homme faible qui n’est capable que de se plaindre. Je t’avais vue pleurer, dimanche, à cause de moi, et tes larmes étaient restées sur mon cœur comme un poids étouffant. J’ai senti alors la profondeur de ma tendresse pour toi et j’ai vu d’une façon plus claire combien mon amour est vivant et fort, combien il m’est devenu essentiel. La journée de lundi a été affreuse, une journée d’agonie. Heureusement, mon jeune ami de Wiart est venu. Je lui ai fait pitié. J’avais le cœur si chargé que chacune de mes paroles était comme un sanglot. Je te dis la vérité, la stricte vérité, ma Jeanne chérie, et il faut me croire. D’ailleurs, ta lettre me met à l’aise et, puisque tu me montres tout ton cœur, je veux te découvrir tout le mien. La crise est passée, sois tranquille, mais elle a duré deux jours et a été extraordinaire. Pendant ces deux jours, je me suis vu abandonné de Dieu, incapable de te rendre jamais heureuse, sans aucun moyen d’accomplir mon œuvre, livré sans espoir à une existence de mendicité, de mépris, d’humiliations horribles, et mon amertume a été si grande que j’ai désiré la mort. Le croiras-tu ? Je me suis vu sur le point d’écrire à L… de venir rue Blomet et d’avoir pitié de mon corps. Quand nous serons heureux, Jeanne, si Dieu y consent un jour, ne te moque jamais de cela, car c’est la vérité parfaite, et je te raconte avec simplicité l’ivresse de la véritable douleur.

Je te le répète, c’est ta lettre qui vient de me guérir.

Sans ta lettre, l’obsession allait peut-être recommencer.

....... .......... ...

....... .......... ...

— Pourquoi es-tu triste, ô mon âme et pourquoi me troubles-tu ? — Espère en Dieu. — Telles sont les paroles que le prêtre catholique dit au commencement de la messe et ces paroles m’ont souvent consolé. Ne nous laissons pas abattre par la tristesse. Espérons en Dieu, quand même. Nous sommes malheureux, nous souffrons beaucoup, mais nous comptons beaucoup sur Dieu, et il ne nous abandonnera pas.

Ne sois pas effrayée de ce que j’ai dit au commencement de ma lettre. J’ai des heures de découragement terrible. Cela se conçoit. Ma vie est une succession de tourments. Mais je suis bien gardé. Je ne succomberai pas. J’ai pitié de moi-même quand je me regarde. Je suis si malheureux ! Mais j’espère, malgré tout. Quand j’ai une heure, une minute de paix, je vois un avenir heureux, je vois notre petite maison paisible, ma bien-aimée à côté de moi et la joie de s’aimer comme des amants fous et la joie de faire de belles choses, de se remplir de hautes pensées et cette idée m’attendrit jusqu’aux larmes.

Ma bien-aimée Jeanne, comprends-tu, sens-tu comme je t’adore, comme je suis à toi ? Dans ma pensée, dans le fond de mon cœur, je suis à tes pieds, comme un chien, comme un pauvre être que tu pourrais maltraiter, piétiner, et qui te dirait merci. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir ce que tu es pour moi. C’est vrai que j’ai eu une vie mauvaise, je ne te l’ai pas caché. J’ai cherché toute ma vie un aliment à cette rage d’amour qui me tenait. Mais toutes mes expériences ont fini d’une manière horrible, parce que je ne trouvais pas ce que je cherchais. Tu représentes pour moi l’innocence, la pureté de l’épouse chrétienne. Tu es le vrai fruit d’amour que j’ai toujours désiré. Mon adorée, mon unique, ma seule joie, il me suffit de penser à toi pour perdre la raison. Je t’aime infiniment. Que puis-je te dire de plus ?

....... .......... ...

Il est certain que cette passion qui m’est venue pour toi, mon cher amour, est une souffrance très grande, ajoutée à mes autres peines. Mais je la bénis et je l’aime parce qu’elle est le principe d’un admirable espoir.

A Dieu, mon amie très douce, je te quitte, car je deviens complètement fou, et je dirais beaucoup de sottises. Tu es aimée par un aliéné.

Ton Léon.

Un mot, je t’en prie, un mot seulement pour me dire que tu as reçu cette lettre et que tu n’as pas trop de chagrin.

Vendredi matin, 14 février 90.

J’ai lu ta lettre avec ravissement, ma Jeanne adorée. Tu as une admirable et douce fille de Dieu que je bénis du plus profond de mon cœur. Je ne puis donc m’empêcher de t’écrire encore une fois. Tu te plaignais tendrement l’autre jour de ne pas recevoir assez de lettres, nous verrons maintenant si tu te plaindras d’en recevoir trop. Mais tu me donnes tant de consolation, ton amour me remplit d’un si délicieux attendrissement qu’il m’est impossible d’attendre à dimanche pour te l’exprimer. Cependant, ne viens pas chez moi. J’en aurais une joie extrême, mais, mon pauvre petit ange, ton temps est trop précieux pour faire une course aussi longue et puis ce ne serait pas prudent. D’ailleurs, je vais beaucoup mieux depuis que tu m’as écrit. Les deux premiers jours seulement ont été cruels, et cela venait de tes larmes que j’avais vu couler par ma faute. Tant mieux, cela m’a servi à mieux voir la profondeur de mon amour.

Je t’ai écrit une chose qui t’a effrayée. Je n’ai pu m’en empêcher. Je voulais que ma pauvre âme t’apparût dans toute sa misère et toute sa faiblesse. Mais rassure-toi, je suis bien gardé. Ma raison et ma foi me disent que je ne pourrais rien entreprendre contre moi, à cause de la volonté de Dieu qui me destine certainement à accomplir un de ses desseins. Je suis persuadé que je ne peux pas mourir auparavant, ni par la misère, ni autrement. C’est une idée très forte et très vivante en moi. Je te l’ai dit, ma vie est une espèce de miracle, et depuis des années, je me vois investi de surnaturel. Cela est en dehors de moi, indépendant de mes mérites ou de mes démérites. C’est Dieu qui fait ce qui lui plaît. Je t’ai déjà fait remarquer cette merveille. Quoi que je fasse, que je m’aide ou que je ne m’aide pas, que j’accomplisse de bonnes ou de mauvaises actions, ma destinée suit son cours uniforme, c’est à dire que je suis soutenu tout juste assez pour subsister en souffrant jusqu’au jour marqué. Ce jour est inconnu, mais j’ai le sentiment intime que tout ce que je tenterais auparavant pour sortir de ma prison, par n’importe quel moyen, serait absolument inutile. Donc, il faut avoir pitié de moi puisque je suis malheureux deux fois, ayant à souffrir une peine que personne ne pourrait comprendre, mais il ne faut pas craindre de me voir périr. Ainsi, ma bien-aimée, mon adorable petit cœur d’or pur, ne t’inquiète pas, oublie cette vision de désespoir. Nous n’en parlerons plus jamais.

Je veux te rassurer aussi d’un autre côté, ma chérie. Je n’ai jamais cru un seul instant, d’une manière sérieuse, que tu pourrais te moquer de moi ou me mépriser. Ce sont là des expressions outrées dont il faut tenir peu de compte. Je ne serais pas ce que je suis, c’est à dire un artiste, si cette chienne de littérature n’intervenait pas jusque dans les mouvements les plus naïfs de mon cœur. Puis, je suis si vibrant, si passionné quand je t’écris, mon cher amour, qu’il m’est difficile quelquefois de surveiller mon esprit et de garder la bonne mesure. Songe que tu représentes pour moi le bonheur que je n’osais plus rêver, que tu es, à mes yeux, plus qu’aucune autre créature, l’image vivante du Dieu de bonté qui t’a choisie depuis l’éternité pour devenir un jour ma compagne. Ah ! si tu savais combien mon cœur se dilate, comme il se fond de délices, comme il brûle dans ma poitrine quand j’écris ce mot charmant, ce mot divin, quand je te nomme ma compagne pour toujours, mon épouse chérie, l’âme de mon âme, la chair de ma chair, la moitié de moi-même ! Quand nous aurons enfin la joie suprême d’être unis, si tu savais de quelle tendresse, de quelle douceur d’amour je t’envelopperai. Tu es aimée, tu seras aimée comme une reine voudrait l’être.

....... .......... ...

Cependant, tu as raison, mille fois raison de vouloir que nous ne brûlions pas nos ailes avant ce jour. Nous serions si malheureux, nous salirions une chose si belle, nous gâterions un si beau poème ! Que veux-tu ? Nous souffrirons aussi patiemment que nous le pourrons, et Dieu sans doute, qui mesure le vent à la brebis tondue et qui nous verra souffrir pour lui, pour lui seul, abrégera notre temps d’épreuve.

Je suis tout à fait content que tu me voies faible, tel que je suis, et que cela te rassure. Il me serait pénible de te voir persuadée de ma force pour qu’ensuite tu eusses le chagrin de perdre cette illusion. Il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont.

Tu dis avec beaucoup de noblesse qu’autrefois tu as été forte parce que tu étais sans amour et que maintenant ton amour te fait sentir combien tu es faible en réalité. Remarque bien ceci, mon adorée. L’amour ne te rend pas faible, puisqu’il est le principe de la force vraie, mais il fait paraître à tes propres yeux le néant de la force illusoire, sur laquelle tu t’appuyais avant de le connaître. En d’autres termes, il te rend humble et te prépare ainsi à devenir forte véritablement.

Pour moi qui suis saturé d’amour, je sens admirablement ma faiblesse. Lorsque nos deux cœurs unis, par l’amour parfait, seront ensemble dans la main de notre Père des cieux, nous deviendrons infiniment forts pour connaître, pour souffrir et pour adorer.

Il y a dans ta lettre délicieuse que je relis depuis hier soir, un passage qui me ravit. Tu m’apprends que la douce Vierge Mère a enfin parlé à ton cœur. Ma bien-aimée, tu sais combien j’ai pris patience avec ton préjugé d’éducation, et combien je me suis toujours montré plein de réserve sur ce point que je juge pourtant essentiel. J’attendais l’effet de la grâce divine sur ton cœur et sur ton esprit. Le culte, non d’adoration, mais de vénération infinie et d’amour sans bornes pour Marie est d’une telle importance que, sans lui, tout est stérile. Les pauvres âmes innombrables que de criminels imposteurs ont autrefois privées de cette merveilleuse lumière que l’Église a nommée l’Étoile du matin — qui est précisément le nom de Lucifer — ces chères âmes dépossédées font pitié au Seigneur et vivent sous l’empire de sa Miséricorde infinie, mais elles ne peuvent avoir part, du moins en cette vie, au rayonnement de sa Gloire, parce que sa gloire c’est précisément Marie. Toutes les fois que, dans la Bible, je rencontre le mot gloire, je lis indifféremment Marie ou l’Esprit Saint. Quand Dieu, qui seul en a le pouvoir, t’aura complètement éclairée, nous étudierons ensemble ces textes sacrés et tu en auras des éblouissements, tu en crieras et tu en sangloteras d’admiration, car alors, tu verras distinctement, face à face, la Troisième Personne divine. Mais, ma pauvre petite protestante, aussi longtemps que tu n’auras pas mis les deux pieds sur tes préjugés, aussi longtemps que tu n’auras pas connu Marie et que tu ne lui auras pas donné ton cœur, tu seras dans les ténèbres, parce que c’est en elle et par elle seule que le Saint Esprit peut être obtenu. Ce que je te dis là, mon cher cœur, mon doux amour, est profondément sérieux, et d’autres que moi ne te le diraient pas. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un seul prêtre capable de te présenter ainsi cette sublime question. Il faut donc, puisque tu veux entrer dans l’Église, te contenter ouvertement de l’enseignement ordinaire qui te suffira parfaitement avec la grâce de Dieu, et réserver dans le secret de ton âme l’enseignement exceptionnel que je te donne et qui te fera briller devant le Seigneur comme un magnifique flambeau.

Tu sentiras, tu comprendras que le Verbe fait chair, Jésus Rédempteur, ayant été donné au monde par Marie, sa mère, il faut nécessairement qu’à notre tour, nous autres qui sommes ses membres et ses frères, nous soyons engendrés par Elle, non pas selon la chair, mais selon l’Esprit. L’Église, dont le langage est ordinairement mystérieux, puisqu’elle est forcée de parler comme Dieu lui-même a parlé, nous enseigne que nulle grâce, nulle force, nul amour, que rien, absolument RIEN, ne nous vient de Dieu, sinon par Marie — c’est à dire par l’Amour de Dieu, et par sa gloire — et cela, c’est une admirable, une sublime vérité. Maintenant, si tu me demandes comment il se fait que Marie, qui était une vraie femme ou plutôt la vraie Femme, comme Jésus était le vrai Homme, se trouve tellement confondue avec la Troisième Personne divine qu’on ne puisse les séparer, je serai forcé de te laisser sans réponse. Je ne suis pas le confident de la Sainte Trinité. Mais je sais d’une manière absolue, infiniment certaine, qu’il en est ainsi. L’Église, toujours mystérieuse, appelle Marie l’Épouse du Saint Esprit. Cette expression ne donne pas beaucoup de lumière, cependant elle permet de supposer une importance et une dignité inouïes à la Mère du Fils de Dieu.

Va donc vers Elle, mon cher ange, avec une simplicité d’enfant. Tu en seras récompensée d’une façon sublime, et les mystères qui t’embarrassent et qui m’embarrassent moi-même s’élucideront un jour pour nos deux âmes, j’en ai la certitude et j’ose te le promettre au Nom de Dieu.

Je t’ai dit quelquefois que j’espérais beaucoup de ta conversion pour ma délivrance, pour notre bienheureux mariage. Je n’osais pas te dire toute ma pensée. J’espère tout de Marie. C’est Marie qui doit te donner à moi. Fais-y bien attention. Avant que je ne vinsse au monde, ma mère, qui était une chrétienne au cœur profond, a voulu que je ne fusse pas son enfant. Par un effort extraordinaire de volonté et d’amour, qui ne peut être compris que des âmes supérieures, elle a complètement abdiqué entre les mains de Marie ses droits maternels, faisant la Sainte Vierge responsable de tout mon destin, et tant qu’elle a vécu, elle n’a cessé de me dire avec une obstination sublime, que Marie était ma vraie mère, d’une façon très spéciale et très absolue. C’est donc à Elle qu’il faut t’adresser, ma bien-aimée Jeanne, si tu tiens à m’obtenir.

Je te laisse sur cette pensée. Voilà plusieurs heures que je t’écris et je n’ai plus une seule idée.

Ton Léon-Marie.

P. S. — Qu’il me tarde d’être à dimanche. Mais j’ai bien peur d’être sans le sou et ma peine est grande. Tu trouveras ton pauvre Léon bien enrhumé. J’ai eu si froid depuis quelque temps. Mais voici le mois de mars, qui approche, le mois de saint Joseph que j’aime tant, espérons beaucoup.

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