A Madame Maxime Despeyroux.
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Une carte postale m’apporte, avec la figure du petit roi d’Espagne sur son timbre rouge, l’image de la cathédrale de Burgos et ces trois lignes:
«Bonjour, mon oncle. Je suis heureuse. Mais il faut m’écrire. «Françoise Despeyroux...»
Hum!... Pour les motifs que je vous ai détaillés déjà, chère madame toute neuve, je n’aimerais point à vous interrompre d’être heureuse, et, cette fois, le temps des conseils est fini, fini.—Afin de vous obéir sans manquer à mes principes, et puisqu’il vous faut absolument une lettre, je m’en vais copier quelques pages sur mon journal intime et vous les envoyer. Ces pages furent écrites le 17 mars dernier, en rentrant chez moi après le très intime dîner de contrat qui eut lieu chez vous ce soir-là. Si vous avez gardé mes autres lettres, épinglez celle-ci à la fin de la collection, en manière d’épilogue.
* * *
«... Dernière soirée passée auprès de Françoise jeune fille. A pareille heure, demain elle sera loin de nous, emportée par son heureux mari. Dure loi, juste loi... Ah! que cette chère enfant soit heureuse!
«Pendant toute cette soirée, où j’ai peu parlé, je n’ai guère cessé d’observer Françoise quand elle ne causait pas avec moi. Je pensais à elle, avec un mélange de mélancolie et de joie, où dominait la joie. Je pensais aussi un peu à moi. Je repassais dans ma mémoire les conseils que je lui avais donnés, les espérances que j’avais tâché de lui inspirer... Je faisais, en somme, l’examen de ma conscience de directeur de conscience...
«Quiconque assume la tâche de diriger une jeune conscience a deux devoirs: il ne lui est pas permis de tromper, et il ne lui est pas permis de se tromper.
«Que je n’aie jamais trompé sciemment Françoise, je ne le discute même pas. Le charme de sa jeunesse ne m’aveuglait pas au point que je désirasse lui plaire par des conseils uniquement agréables et flatteurs. D’ailleurs, ma propre jeunesse n’est pas encore assez loin de moi pour aciduler mes conseils du regret de n’être qu’un oncle, ni pour que toute intelligence d’une âme de dix-huit ans me fût ôtée. J’ai bien dit à Françoise ce que je pensais sur les choses, sur les doctrines, sur elle-même. Le chemin que je lui ai montré est vraiment celui que je crois le meilleur.
«Maintenant ne me suis-je pas trompé moi-même?
«Il y a une idée qui m’est chère: c’est que, depuis quelques années, la femme française, plus particulièrement la jeune fille, est en pleine évolution, que de jour en jour elle se transforme, et que cette transformation est salutaire. Il me semble qu’elle prend un sentiment plus net de ses droits et de ses destinées, qu’elle rompt les bandelettes où on la momifiait; qu’elle est plus sérieuse et plus laborieuse, qu’elle s’évade du souci exclusif des chiffons et du plaisir. Il me semble que ces changements sont visibles en France, à Paris même, depuis une courte période, mettons depuis dix ans... Il me semble que le type de la fausse innocente n’apparaît plus dans la bourgeoisie qu’exceptionnellement, qu’il se réfugie dans le monde cosmopolite, dans l’étroit troupeau des «jeunes filles de plages», pour l’agrément de quelques rastaquouères faisandés.
«Est-ce vrai, cela?
«N’est-ce pas de ma part une pure illusion, une apparence toute littéraire? Ne vois-je pas cela parce que, littérairement, je désire le voir, parce que cela courbe harmonieusement une doctrine de la jeune fille au début du XXe siècle? Ou bien encore, ne suis-je pas victime d’une erreur analogue à celle du voyageur qui, de son train, regarde un autre train engagé sur la voie parallèle? Le mouvement que j’attribue au train où je ne suis pas, n’est-ce point le mouvement du train où je suis? N’est-ce pas mon évolution, en un mot, où je crois voir l’évolution de la jeune fille?
«Tachons d’étudier une fois de plus ce problème à la façon d’un chimiste qui fait une analyse et ne désire nullement trouver tels ou tels éléments au fond de ses alambics.
«Quels sont les motifs essentiels de ma conviction,—motifs de raisonnements, motifs d’observation?
«Voyons... Il y a d’abord une grande raison générale, qui règle les mouvements sociaux comme les phénomènes mécaniques. Dans ce dernier quart du XIXe siècle,—je ne parle que du temps que j’ai vu,—l’éducation féminine eut pour principe fondamental: «Défense à la jeune fille d’être une personne.» Sous cette contrainte, la jeune fille n’eut d’autre ressource que l’hypocrisie ou la nullité. Voyez dans la littérature: Augier, Dumas, Feuillet, etc. Pas une seule jeune fille vraie, pas une!... La réaction contre un tel système était infaillible comme le retour du soleil après la pluie. Il était infaillible que des parents, que des éducateurs, et aussi que des jeunes filles voulussent un jour briser ce mauvais cadre, émanciper l’éducation.
«Outre cette raison de mécanique sociale (principe de réaction égale à l’action), il y a une raison spéciale à notre époque: l’effort du sexe féminin tout entier vers plus de liberté, plus d’initiative, vers la parité de droits et de devoirs avec les hommes. On peut déplorer cela, on peut en rire. On ne peut pas le nier. La femme veut être «sa» personne, et non le reflet de telle ou telle personnalité masculine. Elle le veut et elle l’obtient de la loi, de plus en plus, à l’étranger et chez nous. Il est naturel, immanquable, que la jeune fille subisse le contre-coup de cet effort, tende aussi à affirmer sa personnalité, et par suite à avoir son caractère propre, sa morale propre, ce qu’on lui interdisait autrefois.
«Donc, il est probable a priori que la jeune fille a changé, évolué, comme disent les pédants. L’observation des faits vient-elle corroborer ces probabilités, mon observation, par exemple?
«Hélas! le champ est bien étroit où un seul observateur peut étudier ses contemporains. Et les jeunes filles sont des sujets particulièrement malaisés à connaître, peu mêlées encore à la vie ambiante.
«La seule que j’aie vue de près et constamment suivie est cette chère Françoise. De celle-ci je suis sûr. Ce n’est pas l’oie blanche, la petite niaise des comédies de Labiche. Ce n’est pas le petit hussard (expression de Taine) des comédies d’Augier ou de Dumas. Ce n’est pas non plus une fausse Agnès. C’est un type nouveau, qu’aucune littérature ne nous a présenté, un type transitionnel. Elle a subi sans se plaindre la contrainte de l’ancienne éducation, mais elle a émancipé spontanément son esprit, en pleine contrainte officielle. Éduquée dans une institution des plus arriérées, des plus vieux jeu, elle n’a perdu aucune occasion de s’instruire ailleurs. Destinée par sa mère au mariage de convenance cher à la bourgeoisie française, elle a choisi son mari, à peine plus âgé qu’elle et sans fortune. Elle ne cherche pas dans le mariage l’argent, la situation, ni même la liberté. Elle y cherche, sans plus, d’être épouse et d’être mère. Et sans doute quelques-unes des bandelettes de l’antique momie entravent encore ses gestes. Il y a encore un peu de coquetterie, un peu de ruse, un peu de sensiblerie dans cet attrayant personnage. Ce n’est pas sa faute. Elle est transitionnelle. Mais quel progrès accompli déjà dans une Françoise!
«... D’autres jeunes filles?
«Oui. J’en connais quelques-unes.
«Je pense en ce moment à deux sœurs, filles d’un fonctionnaire supérieur de l’État, lequel m’a confié ceci. Ses deux filles, récemment, vinrent le trouver et lui dirent: «Père, voilà l’une de nous qui a passé vingt-cinq ans; l’autre va y atteindre. Il est probable que nous ne pourrons jamais nous marier, étant peu riches et d’ailleurs résolues à épouser seulement un homme que nous nous sentirions capables d’aimer... Enfin, notre jeunesse va passer... La vie fausse, inutile et sans but que nous menons nous excède. Voulez-vous nous permettre d’apprendre un métier et de gagner notre vie?» Le père a permis.
«Autre fait d’observation personnelle. A la suite d’un livre que j’avais publié il y a deux ans, je reçus, signée d’un nom inconnu, une lettre me disant en substance:
«Monsieur, j’ai dix-huit ans, je vis seule avec ma mère, comme votre Frédérique ou votre Léa. Je veux, comme elles, me libérer, être une personne, gagner ma vie (toujours, c’est le nœud de la question). Que faire?...»
«Je lui conseillai la sténographie-dactylographie. Trois mois plus tard, une dame à cheveux grisonnants se présenta chez moi, accompagnée d’une ravissante petite personne de dix-huit ans. Celle-ci était ma correspondante inconnue.
«—Monsieur, me dit-elle, j’ai suivi vos conseils. Voici mes diplômes de sténographe-dactylographe...»

«Je réussis à la placer dans les bureaux d’une grande entreprise industrielle. Au bout d’un an, elle voulut spontanément partir pour l’Angleterre, afin de se perfectionner dans la langue du pays. Elle en est revenue récemment, fiancée, de son propre choix; mais, durant l’intervalle des fiançailles, elle continue à travailler. Elle vient d’entrer dans les bureaux parisiens d’une grande compagnie d’assurance américaine, où elle gagne 250 fr. par mois... Et ce n’est nullement «une manœuvre». C’est une jeune fille du monde, accomplie, jolie, élégante, pratiquant tous les arts dits d’agrément...
«Autre exemple encore. Tout près de chez moi, habite une jeune institutrice qui, elle aussi, est venue un jour me consulter sans me connaître. Elle gagne 75 francs par mois! Elle est sage. Elle n’attend rien du mariage, sur lequel elle ne compte pas. Ses joies sont la lecture, le spectacle de Paris, la maigre liberté dont elle jouit, ses leçons finies. De temps en temps elle me rend visite: elle m’affirme qu’elle ne désire rien, qu’elle est heureuse, parce qu’elle est libre de sa pensée, parce qu’elle est «une personne».
«Ce ne sont que des cas isolés!... dira-t-on...
«Pourquoi se sont-ils groupés sous mes yeux depuis quelques années seulement?
«Enfin, dans les milieux dits mondains, où toujours plus longtemps les vieux errements d’éducation persistent, pourquoi les jeunes filles, quand je les interroge, protestent-elles de leur volonté de choisir leur genre d’existence et leur mari? Pourquoi la mode n’est-elle plus de la fausse ignorance? Pourquoi les flirteuses clandestines se font-elles moins audacieuses et deviennent-elles tout à fait décriées?
«Si je me trompe, je me trompe de bonne foi, et les motifs de mon erreur tromperaient un plus avisé. Et puis, je ne me trompe pas! Pourquoi douter de sa raison et de ses yeux? Quelque chose de nouveau s’élabore vraiment: la jeune fille française renaît. Elle n’est déjà plus une «expression psychologique» comme dans les livres du dernier quart de siècle... Si elle porte encore la marque de l’éducation opprimante d’hier, elle a déjà les yeux fixés sur demain. La transformation continue. Celles de demain n’auront peut-être plus la grâce double d’une Françoise, encore traditionnelle et pourtant émancipée. Elles seront tout à fait, sans effort et naturellement, des «personnes»... Les hommes de demain, qui se seront modifiés avec elles, les aimeront ainsi...»
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