DEUXIÈME PARTIE (continued 3)
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Duperrey la place par 38° 20´ 30´´ de latitude sud et 76° 21´ 55´´ de longitude ouest, et lui donne vingt-quatre milles de circonférence. Formée d'une chaîne de montagnes d'une hauteur médiocre, qui s'abaissent jusqu'à la mer, cette île fut le rendez-vous des premiers explorateurs de l'océan Pacifique. Là, les boucaniers et les navires marchands trouvaient des chevaux et des cochons sauvages, dont la viande était d'une délicatesse proverbiale. On y rencontrait aussi une eau pure et limpide, ainsi que quelques fruits européens, pommes, pêches et cerises, provenant des arbres importés par les conquérants. Mais, en 1823, toutes ces ressources avaient presque disparu, gaspillées par les imprévoyants baleiniers.
Un peu plus loin, apparurent les deux «mamelles», qui marquent l'embouchure du Bio-Bio, l'îlot de Quebra-Ollas, l'île Quiriquina; puis, se déroula la baie de la Conception, où il ne se trouvait qu'un seul baleinier anglais, qui allait doubler le cap Horn et auquel on remit la correspondance et le résultat des travaux exécutés jusqu'à cette époque.


Partout ce n'étaient que débris. (Page 287.)
Le lendemain de l'arrivée, dès que le soleil vint éclairer la baie, l'aspect de tristesse et de désolation qui, la veille, avait surpris nos marins, leur parut encore plus frappant. Les maisons en ruines et les rues silencieuses de la ville, sur la plage, quelques misérables pirogues à demi défoncées, près desquelles errait un petit nombre de pêcheurs aux vêtements sordides, des masures et des huttes béantes devant lesquelles des femmes en haillons se peignaient mutuellement, tel est le tableau lamentable qu'offrait le bourg de Talcahuano.


Cascade de Port-Praslin. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Pour contraster plus amèrement avec la misère des habitants, la nature avait revêtu de ses plus opulentes parures les collines et les bois, les jardins et les vergers; partout des fleurs éclatantes et des fruits, dont la brillante couleur annonçait la maturité. Un soleil implacable, un ciel sans nuage, ajoutaient encore à l'amertume de cette scène.
Ces ruines, cette désolation, cette misère, étaient les résultats les plus clairs des révolutions qui s'étaient succédées.
A Sainte-Catherine, les Français avaient été témoins de la déclaration d'indépendance du Brésil; ils assistèrent ici à la chute du directeur O'Higgins. Éludant la convocation d'un congrès, sacrifiant les agriculteurs aux commerçants par l'augmentation des impôts directs et la diminution des douanes, accusé de concussion ainsi que ses ministres, O'Higgins avait soulevé contre lui la plus grande partie de la population.
A la tête du mouvement qui se préparait contre lui était le général D. Ramon Freire y Serrano, qui donna aux explorateurs l'assurance la plus formelle que les événements n'entraveraient en rien l'approvisionnement de la Coquille.
Le 26 janvier, deux corvettes entraient à la Concepcion; elles portaient un Français, le colonel Beauchef, qui venait se joindre au général Freire avec un régiment organisé par ses soins, et qui était, par sa tenue, sa discipline, son instruction, l'un des plus beaux de l'armée chilienne.
Le 2 février, les officiers de la Coquille allèrent visiter le général Freire à la Concepcion. Plus on approchait de la ville, plus étaient nombreux les champs dévastés, les maisons brûlées, plus rares les habitants, à peine couverts de haillons. A l'entrée de la Concepcion, sur un mât, était plantée la tête d'un bandit fameux, une véritable bête féroce, Benavidez, qui avait commis toutes les horreurs imaginables et dont le nom fut longtemps en exécration au Chili.
L'aspect de la ville était encore plus triste. Tour à tour brûlée par les partis victorieux, la Concepcion n'était plus qu'un amas de décombres, au milieu desquelles erraient à demi nus quelques rares habitants, misérables restes d'une population opulente. L'herbe poussait dans les rues; le palais de l'évêque, la cathédrale, seuls édifices encore debout, mais béants, éventrés, ne devaient pas résister longtemps aux intempéries des saisons.
Le général Freire, avant de se déclarer contre O'Higgins, avait imposé la paix aux Araucaniens, braves indigènes qui avaient su conserver leur indépendance et se montraient toujours prêts à envahir le territoire espagnol. Quelques-uns étaient même employés comme auxiliaires dans les troupes chiliennes. Duperrey, qui les vit et recueillit sur eux, du général Freire et du colonel Beauchef, des informations véridiques, en trace un portrait peu flatteur, dont voici le résumé:
Montés sur des chevaux rapides, les Araucaniens portent une longue lance, un long coutelas, en forme de sabre, appelé «machete», et le lasso, qu'ils sont si habiles à manier.
De taille ordinaire, de teint cuivré, leurs yeux sont petits, noirs et vifs, leur nez un peu aplati, leurs lèvres épaisses, ce qui leur donne une expression de férocité bestiale. Divisés en tribus jalouses les unes des autres, amateurs effrénés de pillage, remuants, ils sont entre eux en guerre perpétuelle.
«Si on les a vus quelquefois recevoir sous leurs toldos les vaincus et prendre leur défense, dit la relation, ils ont toujours été portés à cette action généreuse par un esprit de vengeance particulière; c'est que, dans le parti opposé, se trouvait, comme alliée, une tribu qu'ils voulaient exterminer. Chez eux, la haine domine toutes les autres passions, et c'est elle seule qui est la garantie la plus durable de leur fidélité. Ils sont tous d'une bravoure éprouvée, ardents, impétueux, sans pitié pour leurs ennemis, qu'ils massacrent avec une horrible impassibilité. Impérieux et vindicatifs, ils sont d'une méfiance extrême à l'égard de tous ceux qu'ils ne connaissent point, mais hospitaliers et généreux envers ceux qu'ils ont pris pour amis. Véhéments dans toutes leurs passions, ils se montrent jaloux à l'excès de leur liberté et de leurs droits et sont toujours prêts à les maintenir les armes à la main. Ils gardent éternellement le souvenir de la moindre injure, ne pardonnent jamais et ont une soif inextinguible du sang de leurs ennemis.»
Tel est le portrait, ressemblance garantie, que Duperrey trace de ces sauvages enfants des Andes, qui ont eu, du moins, le mérite de résister, depuis le XVIe siècle, à tous les efforts des envahisseurs et de conserver intacte leur indépendance.
Après le départ du général Freire et des troupes qu'il emmenait avec lui, Duperrey mit à profit les instants pour activer l'approvisionnement de son navire. L'eau et le biscuit furent bientôt embarqués, mais il fallut un peu plus de temps pour le charbon de terre, qu'on se procura sans dépense, en allant le ramasser dans une mine à fleur de terre; on n'eut à payer que les muletiers, dont les mules le transportèrent au bord de la mer.
Bien que les circonstances au milieu desquelles la Coquille relâchait à la Concepcion fussent loin d'être gaies, la tristesse générale ne put tenir contre les joies traditionnelles du carnaval. Les dîners, les réceptions et les bals recommencèrent, et l'on ne s'aperçut du départ de l'armée que par l'absence des cavaliers. Les officiers français, pour reconnaître l'excellent accueil qui leur avait été fait, donnèrent deux bals à Talcahuano, et plusieurs familles de la Concepcion firent exprès le voyage pour y assister.
Par malheur, la relation de Duperrey s'interrompt au moment où il va quitter le Chili, et nous n'avons plus de document officiel pour raconter en détail cette intéressante et fructueuse campagne. Loin de pouvoir suivre pas à pas l'original comme nous l'avons fait pour les autres voyageurs, nous sommes obligés de faire à notre tour un résumé des résumés que nous avons sous les yeux. Tâche ingrate, peu agréable pour le lecteur, mais difficile pour l'écrivain, qui doit respecter les faits et ne peut égayer son récit par des observations personnelles et des anecdotes, parfois piquantes, de voyageurs.
Cependant, quelques-unes des lettres du navigateur au ministre de la marine ont été publiées, et nous pouvons en extraire les détails qui vont suivre.
Le 15 février 1823, la Coquille partit de la Concepcion pour Payta, où s'étaient embarqués, en 1595, Alvarez de Mendana et Fernandez de Quiros, pour le voyage de découvertes qui a illustré leurs noms; mais, une quinzaine plus tard, le calme ayant surpris la corvette dans les environs de l'île Laurenzo, Duperrey prit le parti de relâcher à Callao pour y prendre quelques vivres frais.
On sait que Callao est le port de Lima. Aussi les officiers ne pouvaient-ils se dispenser de faire une visite à la capitale du Pérou. Ils ne furent pas favorisés par les circonstances. Les dames étaient aux bains de mer de Miraflores, et les hommes les plus éminents du pays les y avaient accompagnées. Ils durent donc se contenter de visiter les habitations et les édifices les plus importants de la ville, et ils rentrèrent le 4 mars à Callao. Le 9 du même mois, la Coquille jetait l'ancre à Payta.
La position de cette place, entre l'équateur terrestre et l'équateur magnétique, permit de se livrer à des observations sur la variation diurne de l'aiguille aimantée. Les naturalistes y firent également quelques excursions dans le désert de Piura; ils y récoltèrent de très curieuses pétrifications coquillières dans un terrain tertiaire tout à fait analogue à celui des environs de Paris.
Aussitôt qu'on eut épuisé à Payta tout ce qui pouvait offrir quelque intérêt pour la science, la Coquille reprit sa route et fit voile pour Taïti.
La navigation fut marquée par un incident qui aurait pu, sinon amener la perte totale de l'expédition, du moins entraver sensiblement ses progrès. Dans la nuit du 22 avril, la Coquille se trouvait dans les parages de l'archipel Dangereux, lorsque l'officier de quart entendit tout à coup le bruit des vagues déferlant sur les récifs. Il fit aussitôt mettre en panne et, dès que le jour parut, on vit à quel danger on venait d'échapper.
Un mille et demi, à peine, séparait la corvette d'une île basse, bien boisée et bordée de rochers dans toute son étendue. Elle nourrissait quelques habitants, et une pirogue vint près du bâtiment; mais son équipage ne voulut jamais monter à bord. Duperrey dut renoncer à visiter cette terre, qui reçut le nom de Clermont-Tonnerre; partout la lame brisait avec violence sur les rochers, et il ne put que la prolonger de bout en bout à une très petite distance.
Le lendemain et les jours suivants furent reconnus quelques îlots sans grande importance, auxquels on imposa les noms d'Augier, de Freycinet et de Lostanges.
Au lever du soleil, le 3 mai, on découvrit enfin les plages verdoyantes et les montagnes boisées de Taïti. Comme ses prédécesseurs, Duperrey ne peut s'empêcher de noter le changement radical qui s'est opéré dans les mœurs et dans les habitudes des indigènes.
Pas une pirogue ne vint au-devant de la Coquille. C'était l'heure du sermon lorsqu'elle entra dans la baie de Matavaï, et les missionnaires avaient réuni la population entière de l'île, au nombre de sept mille individus, dans la principale église de Papahoa pour y discuter les articles d'un nouveau code de lois. Les orateurs taïtiens ne le cédaient pas aux nôtres, paraît-il. Un grand nombre d'entre eux possédaient le talent apprécié de parler pendant plusieurs heures pour ne rien dire et d'enterrer les plus beaux projets sous les fleurs de leur éloquence.
Voici comment d'Urville rend compte de l'une de ces séances:
«Le dessinateur de l'expédition, M. Lejeune, assistait seul à la séance du lendemain, où des questions politiques furent soumises à l'Assemblée populaire. Elle dura plusieurs heures, pendant lesquelles les chefs prirent tour à tour la parole. Le plus brillant orateur de cette foule était le chef Tati: la principale question agitée fut une capitation annuelle à établir, à raison de cinq bambous d'huile par homme. Ensuite on traita des impôts qui devaient être perçus, soit pour le compte du roi, soit pour le compte des missionnaires. Nous sûmes plus tard que la première question avait été résolue dans le sens affirmatif, mais que la seconde, celle qui concernait les missionnaires, avait été ajournée par eux, dans la prévision d'un échec. Quatre mille personnes environ assistaient à cette espèce de congrès national.»
Depuis deux mois, Taïti avait abandonné le pavillon anglais pour en adopter un qui lui fût personnel, et cette révolution pacifique n'avait en rien altéré la confiance que le peuple manifestait envers les missionnaires. Ceux-ci accueillirent parfaitement les Français et leur fournirent, à des prix ordinaires, les rafraîchissements dont ils avaient besoin.
Ce qu'il y avait de particulièrement curieux dans les réformes accomplies par ces hommes, c'était la transformation complète de la conduite des femmes. D'une facilité inouïe, au dire de Cook, de Bougainville et des autres explorateurs contemporains, elles étaient devenues d'une modestie, d'une retenue, d'une décence extrêmes, et l'île tout entière avait pris un air de couvent aussi réjouissant qu'invraisemblable.
De Taïti, la Coquille alla visiter l'île voisine, Borabora, qui fait partie du même groupe et qui avait également adopté les mœurs européennes.
Le 9 juin, la corvette, se dirigeant vers l'ouest, relevait tour à tour les îles Salvage, Eoa, Santa-Cruz, Bougainville et Bouka; puis, elle jetait enfin l'ancre, le 12 août, dans le port Praslin, fameux par sa belle cascade sur la côte de la Nouvelle-Irlande.
«Les relations amicales qui s'établirent avec les naturels permettront d'ajouter encore à l'histoire de l'homme quelques traits singuliers que les précédents voyageurs n'avaient point eu l'occasion de noter.»
C'est ici que nous regrettons que la relation originale du voyage n'ait pas été publiée en son entier, car la phrase précédente, qui se trouve dans la notice abrégée parue dans les Annales des Voyages, ne fait qu'exciter la curiosité sans la satisfaire.
L'élève Poret de Blosseville,—celui-là même qui devait se perdre avec la Lilloise dans les glaces du pôle,—fit, bien que les sauvages eussent tout mis en œuvre pour l'en dissuader, une course jusqu'à leur village. Là, ils lui montrèrent une sorte de temple où se dressaient plusieurs idoles informes et bizarres, placées sur une plate-forme entourée de murs.
La carte du canal Saint-Georges fut levée avec soin; puis, Duperrey alla visiter les îles autrefois reconnues par Schouten au N.-E. de la Nouvelle-Guinée. Les trois journées des 26, 27 et 28 août furent consacrées à leur relèvement. L'explorateur chercha ensuite sans les trouver les îles Stephens, de Carteret, et, comparant sa route avec celle qu'avait suivie d'Entrecasteaux, en 1792, il arriva à cette conclusion, que ce groupe ne pouvait être que celui de la Providence, anciennement découvert par Dampier.
Le 3 septembre fut reconnu le cap septentrional de la Nouvelle-Guinée. Trois jours plus tard, la Coquille pénétrait dans le havre étroit et rocailleux d'Offak, sur la côte nord-ouest de Waigiou, l'une des îles des Papous. Forest était le seul navigateur qui eût parlé de ce havre. Aussi Duperrey se montra-t-il particulièrement satisfait d'explorer ce coin de terre presque vierge des pas de l'Européen. Il était en même temps très intéressant pour la géographie de constater l'existence d'une baie méridionale que séparait d'Offak un isthme très étroit.
Deux officiers, MM. d'Urville et de Blosseville, se livrèrent à ce travail, que MM. Bérard, Lottin et de Blois de la Calande relièrent à celui que Duperrey avait eu l'occasion de faire sur la côte, pendant la campagne de l'Uranie. Cette terre se montra particulièrement riche en productions végétales, et d'Urville put y réunir les éléments d'une collection aussi précieuse par la nouveauté que par la beauté des types.
D'Urville et Lesson, curieux d'observer les habitants, qui appartiennent à la race papoua, s'étaient embarqués, aussitôt leur arrivée, sur un canot armé de sept hommes.
Par une pluie diluvienne, ils avaient déjà parcouru un long espace, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face d'une case élevée sur pilotis et recouverte de feuilles de latanier. A quelque distance se tenait, blotti dans les buissons, un jeune sauvage qui semblait les épier; un peu plus loin, un tas d'une douzaine de cocos fraîchement cueillis, placé bien en vue, semblait inviter les promeneurs à se rafraîchir. Les Français comprirent que c'était une offrande du jeune sauvage qu'ils avaient entrevu et firent fête à ce présent venu si à propos. Bientôt l'indigène, rassuré par le maintien paisible de nos compatriotes, s'avança en disant Bongous! «bon» et en indiquant que les cocos avaient été offerts par lui-même. Son attention délicate fut récompensée par le don d'un collier et de pendants d'oreilles.
Au moment où d'Urville rejoignait son embarcation, il y trouva une douzaine de Papous, qui jouaient, mangeaient et semblaient dans les meilleurs termes avec ses canotiers.
«Ils m'eurent bientôt environné, dit-il, en répétant: Capitan, bongous! et en me faisant toute sorte d'amitiés. Ces hommes sont en général de petite stature, d'une complexion grêle et débile, sujets à la lèpre; leurs traits ne sont pourtant point disgracieux; leur organe est doux, leur maintien grave, poli et même empreint d'une certaine mélancolie habituelle bien caractérisée.»
Parmi les statues antiques dont le Louvre est si riche, il en est une, la Polymnie, qui est célèbre entre toutes par une expression de rêverie mélancolique qu'on n'est pas habitué à rencontrer chez les anciens. Il est assez singulier que d'Urville ait trouvé chez les Papous, à l'état habituel, cet air de physionomie si bien caractérisé dans la statue antique.
A bord, une autre troupe de naturels s'était conduite avec calme et réserve, contrastant ainsi d'une façon bien marquée avec la plupart des indigènes de l'Océanie.
La même impression fut ressentie par les Français dans leur visite au rajah de l'île et dans celle qu'il leur rendit à bord de la Coquille. Dans un des villages de la baie du sud, on vit une sorte de temple où l'on remarqua plusieurs effigies grossières, peintes de diverses couleurs et ornées de plumes et de nattes. Il fut impossible de se procurer le moindre renseignement sur le culte que les naturels rendent à ces idoles.


Naturels de la Nouvelle-Guinée. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Le 16 septembre, la Coquille remit sous voile, prolongea la bande septentrionale des îles comprises entre Een et Yang, fit une courte station à Cayeli et gagna Amboine, où l'accueil particulièrement gracieux du gouverneur des Moluques, M. Merkus, reposa l'état-major des nombreuses fatigues qu'il avait essuyées pendant cette rude campagne.
Le 27 octobre, la corvette reprenait sa course, se dirigeant vers Timor en passant à l'ouest des îles Turtle et Lucepara. Puis, Duperrey détermina la position de l'île du Volcan, reconnut les îles Wetter, Babé, Dog, Cambing, et, donnant dans le détroit d'Ombay, releva un grand nombre de points de cette chaîne d'îles qui, de Panter et d'Ombay, se dirige vers Java.


Deux chefs vinrent prendre les voyageurs. (Page 299.)
Après avoir dressé la carte de Java et vainement cherché les Trial sur l'emplacement qu'on leur assigne, Duperrey se dirigea vers la Nouvelle-Hollande, dont les vents contraires ne lui permirent pas de longer la côte occidentale. Le 10 janvier 1824, il doublait enfin l'île de Van-Diémen. Six jours plus tard, il apercevait les feux de Port-Jackson et laissait tomber l'ancre le lendemain devant la ville de Sydney.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, qui avait été prévenu de l'arrivée de l'expédition, lui fit un accueil empressé, aida de toutes ses forces au ravitaillement, facilita avec la plus grande amabilité toutes les réparations que nécessitait l'état de délabrement de la corvette, et procura à MM. d'Urville et Lesson les moyens de faire une excursion fructueuse au delà des montagnes Bleues, dans la plaine de Bathurst, dont les Européens ne connaissaient encore que trop imparfaitement toutes les ressources.
Ce fut seulement le 20 mars que Duperrey quitta l'Australie. Cette fois, il dirigea sa course vers la Nouvelle-Zélande, qui avait été un peu laissée de côté par ses prédécesseurs, et s'arrêta dans la baie de Manawa, au fond de la vaste Baie des Iles. Des observations de physique, de géographie, des recherches d'histoire naturelle, occupèrent les loisirs des officiers. En même temps, les rapports fréquents de l'équipage avec les naturels jetaient un jour nouveau sur les mœurs, sur les idées religieuses, sur la langue, sur l'état d'hostilité d'un peuple jusqu'alors rebelle à l'enseignement des missionnaires. Ce que ces indigènes avaient apprécié dans la civilisation, c'étaient les armes perfectionnées, qui leur permettaient de donner plus facilement satisfaction à leurs goûts sanguinaires, et, à cette époque, ils en possédaient déjà une grande quantité.
Le 17 avril, la Coquille abandonnait cette relâche, remontait vers la ligne jusqu'à Rotuma, découverte, mais non visitée, par le capitaine Wilson, en 1797. Les habitants, doux et hospitaliers, s'empressèrent de fournir aux navigateurs tous les rafraîchissements dont ils avaient besoin. Mais on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ces naturels, profitant de la confiance qu'ils avaient su inspirer, dérobaient une quantité d'objets, qu'on avait ensuite toutes les peines du monde à leur faire restituer. Des ordres sévères furent donnés, et les voleurs, surpris en flagrant délit, furent fustigés en présence de leurs camarades, qui ne firent que rire plus franchement que les fustigés eux-mêmes.
Parmi ces sauvages se trouvaient quatre Européens, qui avaient, quelque temps auparavant, déserté le baleinier le Rochester. Aussi peu vêtus que les naturels, tatoués et couverts comme eux de poudre jaune, ils n'étaient reconnaissables qu'à leur peau plus blanche et à leur mine plus éveillée. Satisfaits de leur sort, ils s'étaient créé une famille à Rotouma, où ils comptaient bien finir leurs jours à l'abri des soucis, des inquiétudes et des difficultés de la vie civilisée. Un seul d'entre eux demanda à rester sur la Coquille, ce qui lui fut accordé sans difficulté par Freycinet, mais ce que le chef de l'île ne permit qu'en apprenant que deux convicts de Port-Jackson demandaient à débarquer.
Malgré tout l'intérêt qu'offrait aux naturalistes cette population peu connue, il fallait partir. La Coquille releva tout d'abord les îles Coral et Saint-Augustin, découvertes par Maurelle en 1781. Ensuite, ce furent l'île Drummond, dont les habitants, au teint très foncé, aux membres grêles, à la physionomie peu intelligente, vinrent échanger quelques coquilles tridacnes, vulgairement appelées bénitiers, contre des couteaux et des hameçons, puis, les îles Sydenham et Henderville, aux habitants entièrement nus; puis, Woolde, Hupper, Hall, Knox, Charlotte, Matthews qui forment l'archipel Gilbert, enfin les groupes des Mulgraves et de Marshall.
Le 3 juin, Duperrey reconnut l'île Ualan, qui avait été découverte en 1804 par le capitaine américain Croser. Comme elle ne figurait pas sur les cartes, le commandant résolut d'en prendre une connaissance précise et détaillée. L'ancre n'eut pas plus tôt mordu le fond, que Duperrey et quelques-uns de ses officiers se faisaient descendre à terre. Ils y trouvèrent un peuple doux et bienveillant, qui, leur offrant des cocos et des fruits de l'arbre à pain, les conduisirent, à travers les sites les plus pittoresques, jusqu'à la demeure de leur chef principal, leur «uross-tôn», comme ils l'appelaient.
Voici, d'après Dumont d'Urville, la peinture des sites qu'ils durent traverser avant d'arriver en présence de ce haut personnage:
«Nous flottions paisiblement au milieu d'un spacieux bassin que ceignaient les verdoyantes forêts du rivage. Derrière nous s'élevaient les hautes sommités de l'île, couvertes de tapis épais de verdure, au-dessus desquels s'élançaient les tiges élégantes et mobiles des cocotiers. Devant nous surgissait, au milieu des flots, la petite île de Leilei, entourée des jolies cabanes des insulaires et couronnée par un monticule de verdure... Qu'on joigne à cela une journée magnifique, une température délicieuse, et l'on pourra se faire une idée des sentiments qui remplissaient nos âmes, dans cette sorte de marche triomphale, au milieu d'un peuple simple, paisible et généreux.»
Une foule, que d'Urville évalue à huit cents personnes, attendait les embarcations devant un village propre et coquet, aux rues bien pavées. Tout ce monde, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, gardait un silence vraiment imposant. Deux chefs vinrent prendre les voyageurs par la main et les guidèrent vers la demeure de l'uross-tôn. La foule, toujours silencieuse, demeura dehors, tandis que les Français entraient dans la case.
Bientôt parut l'uross-tôn, vieillard hâve et défait, affaissé par les années, et qui devait avoir quatre-vingts ans. Par politesse, les Français se levèrent à son entrée dans la salle, mais un murmure des assistants leur apprit qu'ils venaient de manquer aux usages.
Ils jetèrent un regard autour d'eux. Tout le monde était prosterné le front dans la poussière. Les chefs eux-mêmes n'avaient pu se dérober à cette marque de respect. Le vieillard, un moment interdit de l'audace des étrangers, imposa cependant silence à ses sujets, et vint s'asseoir auprès d'eux. De petites tapes sur les joues, les épaules et les cuisses, telles furent les marques d'amitié qu'il prodigua pour les petits présents qui lui avaient été faits ainsi qu'à sa femme. Mais la reconnaissance de ces souverains ne se traduisit que par le don de sept «tots», dont cinq étaient du tissu le plus fin.
A la sortie de cette audience, les Français visitèrent le village et furent tout étonnés d'y rencontrer deux colossales murailles de corail, dont certains blocs pesaient plusieurs milliers.
Malgré quelques vols commis par les chefs, les dix jours de relâche se passèrent paisiblement, et l'accord, qui avait si bien inauguré les rapports entre les Français et les Ualanais, ne fut pas un seul instant troublé.
«Il est facile, dit Duperrey, de se convaincre de quelle importance l'île d'Ualan peut devenir un jour. Placée au milieu des îles Carolines, sur la route des navires qui vont de la Nouvelle-Hollande en Chine, elle leur présente à la fois des ports de carénage, de l'eau en abondance et des rafraîchissements de différentes espèces. Ses peuples sont généreux et pacifiques, et ils seront bientôt en état d'offrir aux navigateurs un aliment indispensable à la mer, celui qui résultera, sans doute, de deux truies pleines que nous leur avons laissées et qu'ils ont reçues avec la plus vive reconnaissance.»
Les réflexions de Duperrey n'ont pas été justifiées par les événements, et l'île d'Ualan, bien qu'une route d'Europe en Chine, par le sud de Van-Diémen, passe dans ses parages, n'a guère plus d'importance aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. La vapeur a tellement bouleversé les conditions de la navigation, elle a produit des changements si radicaux, que les navigateurs du commencement du siècle ne pouvaient les prévoir.
La Coquille n'avait quitté Ualan que depuis deux jours, lorsqu'elle découvrit, les 17, 18 et 23 juin, de nouveaux îlots, dont les noms, Pelelap, Takai, Aoura, Ougai, Mongoul, lui furent désignés par les indigènes. Ce sont les groupes Mac-Askyll et Duperrey, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais, et qui, de même qu'aux îles Radak, désignaient leurs chefs sous le nom de «tamons».
Le 24 du même mois, la Coquille donnait au milieu du groupe Hogoleu, que Kotzebue avait cherché sous une latitude trop élevée, et dont le commandant reconnut le gisement à quelques noms, donnés par les naturels, qui se trouvent inscrits sur la carte du père Cantova. La reconnaissance hydrographique de ce groupe, qui n'embrasse pas moins de trente lieues de circonférence, fut faite par M. de Blois du 24 au 27 juin.
Ces îles sont pour la plupart hautes et terminées par des pitons volcaniques; certaines autres accusent, par la disposition de leur lagon, une origine madréporique.
Quant aux habitants, ils sont petits, mal conformés, atteints d'infirmités répugnantes. Si jamais le dicton mens sana in corpore sano peut trouver son application par antiphrase, c'est bien ici, car ces naturels ne paraissent pas avoir une intelligence développée et sont bien au-dessous des Ualanais. Déjà les modes étrangères semblaient s'être implantées dans ces îles. Quelques-uns des indigènes portaient des chapeaux pointus, à l'instar des Chinois; d'autres étaient revêtus de nattes tressées, au milieu desquelles un trou permettait de passer la tête; on aurait dit le «poncho» de l'Amérique du Sud; mais tous méprisaient les miroirs, les colliers et les sonnettes; ils demandaient des haches et du fer, ce qui annonçait de fréquents rapports avec les Européens.
Après avoir reconnu les îles Tamatan, Fanendik et Ollap, les Martyres des anciennes cartes, après avoir vainement cherché les îles Namoureck et Ifelouk autour de la position que leur assignaient Arrowsmith et Malaspina, la Coquille, le 26 juillet, à la suite d'une exploration du nord de la Nouvelle-Guinée, s'arrêta au havre Doreï, sur la côte S.-E., et y resta jusqu'au 9 août.
Cette relâche fut on ne peut plus fructueuse au point de vue de l'histoire naturelle et de la géographie, de l'astronomie et de la physique. Les indigènes de cette île appartiennent à la race des Papous la plus pure. Leurs habitations sont des cases élevées sur des pieux, et on y monte au moyen d'une pièce de bois entaillée qu'on rentre tous les soirs à l'intérieur. Ces naturels des côtes sont, paraît-il, toujours en guerre avec ceux de l'intérieur, les nègres Harfous ou Arfakis. D'Urville, sous la conduite d'un jeune Papou, put pénétrer jusqu'aux habitations de ces derniers. C'étaient des êtres doux, hospitaliers et polis, qui ne ressemblaient guère au portrait que leurs ennemis en avaient tracé.
La Coquille, après cette station, traversa de nouveau les Moluques, stationna fort peu de temps à Sourabaya, sur la côte de Java, et, le 30 octobre, arriva aux îles de France et de Bourbon. Enfin, à la suite d'une station à Sainte-Hélène, où les officiers français allèrent visiter le tombeau de Napoléon, et à l'Ascension, où une colonie anglaise s'était établie depuis 1815, la corvette entrait à Marseille, le 24 avril 1825, après avoir fait trente et un mois et treize jours de campagne, et franchi 24,894 lieues, sans perte d'homme, sans malade, sans avarie.
Le succès tout à fait remarquable de cette expédition fit le plus grand honneur à son jeune commandant et à tous les officiers qui, avec un zèle infatigable, avaient procédé à toutes les observations scientifiques. Aussi la moisson était-elle des plus riches.
Cinquante-deux cartes et des plans avaient été dressés, des collections des trois règnes de la nature, aussi nombreuses que nouvelles, avaient été réunies. Vocabulaires très nombreux, à l'aide desquels on espérait reconstituer l'histoire des migrations des peuplades océaniennes, renseignements curieux sur les productions des endroits visités, sur l'état du commerce et de l'industrie des habitants, observations relatives à la figure de la terre, recherches de magnétisme, de météorologie et de botanique, tel était le bagage scientifique considérable que la Coquille rapportait et dont la publication était vivement attendue du monde savant.
II
Expédition du baron de Bougainville.—Relâche à Pondichéry.—La ville blanche et la ville noire.—La main droite et la main gauche.—Malacca.—Singapour et sa récente prospérité.—Relâche à Manille.—La baie de Tourane.—Les singes et les habitants.—Les rochers de marbre de Fay-Foë.—Diplomatie cochinchinoise.—Les Anambas.—Le sultan de Madura.—Les détroits de Madura et d'Allass.—Cloates et les Trials.—Van-Diémen.—Botany-Bay et la Nouvelle-Galles du Sud.—Santiago et Valparaiso.—Retour par le cap Horn.—Expédition de Dumont d'Urville sur l'Astrolabe.—Le pic de Teyde.—L'Australie.—Relâche à la Nouvelle-Zélande.—Tonga.—Tabou.—Escarmouches.—Nouvelle-Bretagne et Nouvelle-Guinée.—Premières nouvelles du sort de La Pérouse.—Vanikoro et ses habitants.—Relâche à Guaham.—Amboine et Mauado.—Résultats de l'expédition.
L'expédition dont le commandement fut confié au baron de Bougainville n'était, à proprement parler, ni un voyage scientifique ni une campagne de découvertes. Son but principal était de montrer notre pavillon dans l'extrême Orient, et de faire sentir à ces gouvernements peu scrupuleux que la France entendait protéger ses nationaux et ses intérêts, partout et en tout temps. Les instructions données à ce capitaine de vaisseau portaient, en outre, qu'il aurait à remettre au souverain de la Cochinchine une lettre du roi, ainsi que des présents qui devaient être embarqués sur la frégate la Thétis.
M. de Bougainville devait aussi se livrer à des recherches hydrographiques partout où il le pourrait, sans s'exposer à des retards nuisibles à sa navigation, et réunir les notions les plus étendues sur le commerce, les productions et les moyens d'échange des pays où il s'arrêterait.
Deux bâtiments étaient placés sous les ordres de M. de Bougainville. L'un, la Thétis, était une frégate toute neuve, portant quarante-quatre canons et trois cents matelots;—aucun bâtiment français de cette force, sauf la Boudeuse, n'avait encore accompli le tour du monde;—l'autre était la corvette rasée l'Espérance, ayant vingt caronades sur le pont et cent vingt hommes d'équipage.
Le premier de ces bâtiments était sous les ordres directs du baron de Bougainville, et son état-major se composait d'officiers de choix, parmi lesquels on remarque les noms de Longueville, Lapierre et Baudin, qui devinrent capitaine de vaisseau, vice-amiral et contre-amiral. L'Espérance était commandée par le capitaine de frégate de Nourquer du Camper, qui, comme second de la frégate la Cléopâtre, avait déjà exploré une grande partie du parcours de la nouvelle expédition. Elle comptait, parmi ses officiers, Turpin, futur contre-amiral, député et aide de camp de Louis-Philippe, Eugène Penaud, plus tard officier général, et Médéric Malavois, qui devait être gouverneur du Sénégal.
Pas un de ces savants spéciaux, que l'on avait vus répartis avec tant de prodigalité sur le Naturaliste ou sur tel autre bâtiment circumnavigateur, n'était embarqué sur les navires du baron de Bougainville, et ce fut pour celui-ci, durant toute la campagne, un regret d'autant plus vif que les officiers de santé, retenus par les soins à donner à un nombreux équipage, ne pouvaient s'absenter longtemps du bord pendant les relâches.
Le journal du voyage de M. de Bougainville s'ouvre par cette remarque judicieuse:
«C'était, il n'y a pas encore bien des années, une entreprise hasardeuse qu'un voyage autour du monde, et moins d'un demi-siècle s'est écoulé depuis l'époque à laquelle une expédition de cette nature suffisait pour répandre une certaine illustration sur l'homme qui la dirigeait... C'était alors le bon temps, l'âge d'or du circumnavigateur, et les dangers et les privations contre lesquels il avait à lutter étaient payés au centuple, lorsque, riche de précieuses découvertes, il saluait au retour les rivages de la patrie.... Il n'en est plus ainsi; le prestige a disparu; on fait à présent le tour de la terre comme on faisait son tour de France!....»
Que dirait donc aujourd'hui le baron Yves-Hyacinthe Potentien de Bougainville, le fils du vice-amiral, sénateur et membre de l'Institut, maintenant que nous possédons ces admirables navires à vapeur si perfectionnés, et ces cartes si exactes qui semblent faire un jeu des lointaines navigations!
Le 2 mars 1824, la Thétis quittait seule la rade de Brest; elle devait retrouver à Bourbon sa conserve l'Espérance, qui, partie depuis quelque temps, avait fait voile pour Rio-de-Janeiro. Une courte relâche à Ténériffe, où la Thétis ne put acheter que du vin de mauvaise qualité et fort peu des rafraîchissements dont elle avait besoin, la vue, à distance, des îles du cap Vert et du cap de Bonne-Espérance, la recherche de l'île fabuleuse de Saxembourg et de quelques vigies non moins fantastiques, furent les seuls événements de la traversée jusqu'à l'île Bourbon, où l'Espérance avait devancé sa conserve.


Idoles indiennes près de Pondichéry. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Bourbon était à cette époque un point si connu des navigateurs, qu'il n'y avait pas grand'chose à en dire, quand on avait parlé de ses deux rades foraines de Saint-Denis et de Saint-Paul.


Indiens de Pondichéry. (Page 306.)
Saint-Denis, la capitale, située au nord de Bourbon et à l'extrémité d'un plateau incliné, n'était, à proprement parler, qu'un gros bourg, sans enceinte ni murailles, dont chaque maison était entourée d'un jardin. Pas de monuments publics à citer, si ce n'est le palais du gouverneur, situé dans une position qui domine toute la rade, le jardin botanique et le jardin de naturalisation, qui date de 1817. Le premier, placé au centre de la ville, renfermait de belles promenades, par malheur peu fréquentées, et était admirablement entretenu. L'eucalyptus, le géant des forêts australiennes, le phormium tenax, ce chanvre néo-zélandais, le casuarina, ce pin de Madagascar, le baobab au tronc d'une grosseur prodigieuse, le carambollier, le sapotillier, la vanille, faisaient l'ornement de ce jardin, qu'arrosaient des canaux d'eau vive. Le second, sur la croupe d'un coteau, formé de terrasses échelonnées, sur lesquelles des ruisseaux portaient la vie et la fécondité, était consacré à l'acclimatation des arbres et des plantes des contrées européennes. Les pommiers, les pêchers, les abricotiers, les cerisiers et les poiriers, ayant parfaitement réussi, avaient déjà fourni à la colonie des plants précieux. On cultivait aussi, dans ce jardin, la vigne, l'arbuste à thé et nombre d'essences étrangères, parmi lesquelles Bougainville se plaît à citer le «laurea argentea», à la feuille brillante.
Le 9 juin, les deux bâtiments quittèrent la rade de Saint-Denis. Après avoir doublé les bancs de la Fortune et de Saya de Malha, passé au large des Séchelles, puis entre les attolls sud des Maldives, îles à fleur d'eau couvertes d'arbres touffus que couronnent des bouquets de cocotiers, ils reconnurent l'île de Ceylan et la côte de Coromandel, et jetèrent l'ancre devant Pondichéry.
Cette partie de l'Inde est loin de répondre à l'idée enchanteresse que les Européens ont pu s'en former d'après les descriptions dithyrambiques des écrivains qui ont célébré ses merveilles.
Peu considérable est le nombre des édifices et des monuments à Pondichéry, et, lorsqu'on a visité les pagodes,—ce qu'il y a de plus curieux,—et les «chaudières», dont l'utilité est l'unique recommandation, on n'a plus à s'intéresser qu'à la nouveauté des scènes qui se renouvellent à chaque pas dans cette ville séparée en deux quartiers bien distincts. A l'un, la ville «blanche», aux édifices coquets, mais si triste et si solitaire, ne doit-on pas préférer l'autre, la ville «noire», avec ses bazars, ses jongleurs, ses pagodes massives et les danses attrayantes de ses bayadères?
«La population indienne, à la côte de Coromandel, dit la relation, se divise en deux classes: la main droite et la main gauche. Cette division tire son origine du gouvernement d'un nabab sous lequel le peuple se révolta: tous ceux qui restèrent fidèles au prince furent distingués sous la qualification de main droite, et les autres sous celle de main gauche. Ces deux grandes tribus, qui partagent presque en égale portion toute la population, sont constamment en état d'hostilité pour ce qui tient aux rangs et aux prérogatives que les amis du prince avaient obtenus. Ceux-ci sont cependant restés en possession des emplois qui tiennent au gouvernement, tandis que les autres s'occupent de commerce et de métiers. Mais, pour maintenir entre eux la paix, il a fallu défendre leurs anciennes processions et cérémonies... La main droite et la main gauche se subdivisent en dix-huit castes ou métiers, pétries de prétentions et de préjugés que la fréquentation des Européens depuis des siècles n'a pas diminués. De là des sentiments de rivalité et de mépris qui seraient la source de guerres sanglantes, si les Hindous n'avaient horreur du sang et si leur caractère ne les éloignait de tous les partis violents. Cette douceur de mœurs et ce principe toujours actif de dissension servent à expliquer le phénomène politique de plus de cinquante millions d'hommes subissant le joug de vingt-cinq à trente mille étrangers.»
La Thétis et l'Espérance quittèrent, le 30 juillet, la rade de Pondichéry, traversèrent le golfe du Bengale, reconnurent les Nicobar et Poulo-Penang, port franc où se voyaient à la fois trois cents navires. Puis, elles embouquèrent le détroit de Malacca et s'arrêtèrent dans ce port hollandais, du 24 au 26 juillet, pour réparer quelques avaries survenues à l'Espérance, de manière qu'elle pût tenir la mer jusqu'à Manille. Les rapports avec le résident et les habitants furent d'autant meilleurs qu'ils se trouvèrent scellés par des repas donnés à terre et sur la Thétis en l'honneur des rois de France et des Pays-Bas.
Au reste, les Hollandais s'attendaient à céder bientôt cet établissement aux Anglais, comme cela se fit en effet quelque temps après. Et cependant, au point de vue de la fertilité du sol, de l'agrément de la situation, de la facilité de se procurer les objets de première nécessité, Malacca l'emportait de beaucoup sur ses rivales.
Bougainville quitta cette rade le 26 août, et fut contrarié par des vents debout, des calmes et des orages pendant le reste de la traversée du détroit. C'étaient les parages le plus particulièrement fréquentés par les pirates malais. Aussi, bien que la division fût de force à ne redouter aucun ennemi, le commandant fit placer des factionnaires et prit les précautions nécessaires pour éviter toute surprise. Il n'était pas rare de voir quelques-uns de ces pros montés par cent hommes d'équipage, et plus d'un navire marchand avait été récemment la proie de ces incorrigés et incorrigibles forbans.
Mais la division n'aperçut rien de suspect et continua sa route jusqu'à Singapour.
C'était un singulier mélange de races que la population de cette ville. On y rencontrait l'Européen, adonné aux principales branches du commerce; des marchands, Arméniens et Arabes; des Chinois, les uns cultivateurs, les autres exerçant différents métiers qui fournissent aux besoins de la population. Pour les Malais, déplacés au milieu de cette civilisation naissante, ou ils vivaient dans la domesticité, ou ils s'endormaient dans leur indolence et leur misère. Quant aux Hindous, chassés et bannis de leur patrie pour crimes, ils ne pratiquaient que ces métiers inavouables qui empêchent de mourir de faim la lie de toutes les grandes villes.
C'était en 1819 seulement que les Anglais avaient acheté du sultan malais de Djohor le droit de s'établir dans la ville de Singapour. La petite bourgade où ils s'établirent ne comptait à ce moment que cent cinquante habitants; mais, grâce à sir Stamford Raffles, une ville n'avait pas tardé à s'élever sur l'emplacement des modestes cabanes des habitants; par une sage mesure administrative, tout droit de douane avait été supprimé, et ce que la nouvelle cité devait à la nature, c'est-à-dire un port vaste et sûr, avait été habilement complété par la main de l'homme.
La garnison ne comptait que trois cents cipayes et trente canonniers; les fortifications n'existaient pas encore, et le matériel d'artillerie comprenait seulement une batterie de vingt canons et autant de pièces de campagne en bronze.
A vrai dire, Singapour n'était qu'un entrepôt de commerce. De Madras lui venaient les toiles de coton; de Calcutta, l'opium; de Sumatra, le poivre; de Java, l'arack et les épiceries; de Manille, le sucre et l'arack, et toutes ces marchandises étaient ensuite envoyées en Europe, en Chine, à Siam, etc.
D'édifices publics, nulle trace. Il n'y avait ni magasins publics, ni bassins de carénage, ni chantiers de construction, ni casernes; mais on remarquait une petite église à l'usage des indigènes convertis.
Le 2 septembre, la division reprit sa route et atteignit sans incident le port de Cavite. Le commandant de l'Espérance, M. Du Camper, qu'un séjour de plusieurs années à Luçon avait mis en relations avec les principaux habitants, reçut l'ordre de gagner Manille, où il devait prévenir le gouverneur général des Philippines de l'arrivée des frégates, des motifs de leur relâche, puis sonder ses dispositions et pressentir l'accueil qui serait fait aux Français.
L'intervention récente de ceux-ci en Espagne les plaçait, en effet, dans une situation assez délicate vis-à-vis du gouverneur, don Juan-Antonio Martinez, nommé à ce poste par le gouvernement des Cortès que ceux-ci venaient de renverser. Les appréhensions du commandant ne se trouvèrent pas confirmées, et il trouva auprès des autorités espagnoles, avec le concours le plus empressé, la bonne volonté la plus active.
La baie de Cavite, où les bâtiments avaient jeté l'ancre, s'encombrait tous les jours par les vases. C'était, pourtant, le principal port des Philippines. Les Espagnols y possédaient un arsenal fort bien muni, dans lequel travaillaient des Indiens des environs, ouvriers adroits et intelligents, mais paresseux à l'excès.
Tandis qu'on procédait au doublage de la Thétis et aux travaux importants que nécessitait l'état de l'Espérance, les commis et les officiers surveillaient à Manille la confection des vivres et des cordages. Ces derniers, faits en «abaca», fibres d'un bananier qu'on appelle vulgairement «chanvre de Manille», bien que cités pour leur grande élasticité, ne firent pas un bon usage à bord des bâtiments.
Le temps de la relâche fut douloureusement troublé par des tremblements de terre et des typhons qui sont périodiques à Manille. Le 24 octobre, le tremblement de terre fut si violent, que le gouverneur, les troupes et une partie des habitants durent abandonner la ville à la hâte. Le dommage fut estimé à trois millions de francs; quantité de maisons s'écroulèrent, huit personnes furent ensevelies sous les ruines et un grand nombre furent blessées.
A peine la population commençait-elle à se rassurer, qu'un épouvantable typhon vint mettre le comble à la calamité publique. Il ne dura qu'une partie de la nuit du 31 octobre, et le lendemain, lorsque le soleil se leva, on aurait pu croire n'avoir fait qu'un mauvais rêve, si la vue des campagnes ravagées, l'aspect lamentable de la rade avec six navires à la côte et les autres presque entièrement désemparés, n'eussent témoigné de la réalité du phénomène. Tout autour de la ville, le pays était dévasté, les récoltes perdues, les arbres, même les plus gros, violemment arrachés, les villages détruits. C'était un spectacle navrant!
L'Espérance avait son grand mât et le mât d'artimon rasés à quelques pieds au-dessus du pont, ses bastingages emportés. La Thétis, plus heureuse, était sortie presque sauve de cette épouvantable tempête. La paresse des ouvriers, le grand nombre de fêtes qu'ils chôment, eurent bientôt décidé Bougainville à se séparer momentanément de sa conserve, et, le 12 décembre, il faisait mettre à la voile pour la Cochinchine.
Mais, avant de suivre les Français aux bords peu fréquentés de ce pays, il convient de parcourir avec eux Manille et ses environs.
La baie de Manille est sans contredit l'une des plus vastes et des plus belles du monde; des flottes nombreuses y pourraient trouver place; ses deux passes n'étaient pas encore défendues, ce qui avait permis, en 1798, à deux frégates anglaises de pénétrer dans le port et d'enlever plusieurs bâtiments sous le canon même de la ville.
L'horizon est fermé par une barrière de montagnes, qui finit au sud par le Taal, volcan presque éteint aujourd'hui, mais dont les éruptions ont causé plusieurs fois des malheurs effroyables. Dans la plaine, au milieu des champs de riz, des hameaux ou des maisons isolées animent le paysage.
En face de l'entrée de la baie s'élève la ville, qui compte cent soixante mille habitants, avec son phare et ses longs faubourgs. Elle est arrosée par le Passig, rivière sortie du lac de Bay, et cette situation exceptionnelle lui assure des avantages que plus d'une capitale envierait.
La garnison, sans y comprendre la milice, se composait à cette époque de deux mille deux cents hommes de troupes. A côté de la marine militaire, toujours représentée par quelque bâtiment en station, était organisée une marine propre à la colonie, qui avait reçu le nom de «sutil», soit à cause de la petitesse des bâtiments employés, soit à cause de leur rapidité. Cette marine, dont tous les grades sont à la nomination du gouverneur général, se composait de goëlettes et de chaloupes canonnières, destinées à protéger les côtes et les bâtiments de commerce contre les pirates des îles Soulou. On ne peut pas dire que cette organisation, qui coûte beaucoup, ait produit de grands résultats. Bougainville en donne un singulier exemple: les Soulouans ayant, en 1828, enlevé sur les côtes de Luçon trois mille habitants, une expédition dirigée contre eux avait coûté cent quarante mille piastres pour leur tuer six hommes!
Une assez grande fermentation régnait aux Philippines à l'époque du séjour de la Thétis et de l'Espérance, et le contre-coup des événements qui avaient ensanglanté la métropole s'y faisait douloureusement sentir. En 1820, le 20 décembre, massacre des blancs par les Indiens, en 1824, révolte d'un régiment et assassinat d'un ancien gouverneur, M. de Folgueras, tels avaient été les premières secousses qui avaient ébranlé la domination espagnole. Les métis, qui formaient, avec les Tagals, la classe la plus riche et la plus industrieuse en même temps que la véritable population indigène, donnaient à cette époque des craintes légitimes à l'autorité, car on savait qu'ils voulaient l'expulsion de tout ce qui n'avait pas pris naissance aux Philippines. C'étaient eux qui commandaient les régiments indigènes, c'étaient eux qui possédaient la plupart des cures; on voit qu'ils jouissaient d'une influence considérable, et l'on pouvait se demander si l'on n'était pas à la veille d'une de ces révolutions qui ont privé l'Espagne de ses plus belles colonies.
La navigation de la Thétis jusqu'à Macao fut contrariée par des grains, des rafales, des averses et un froid qui furent d'autant plus sensibles que, pendant plusieurs mois, les navigateurs avaient éprouvé une température de vingt-sept degrés. A peine l'ancre fut-elle tombée dans la rivière de Canton, qu'un grand nombre de bateaux du pays vinrent entourer la frégate, offrant en vente des légumes, des poissons, des oranges et une foule de bagatelles, autrefois si rares, aujourd'hui plus communes, mais toujours coûteuses.
«La ville de Macao, encaissée entre des collines arides, dit la relation, se laisse apercevoir de loin par la blancheur éclatante de ses édifices. Son exposition fait face au levant, et les maisons qui bordent la plage, élégamment construites et bien alignées, dessinent les contours du rivage. C'est le beau quartier de la ville, celui que les étrangers habitent; au delà, le terrain s'élève brusquement; d'autres façades, celles de plusieurs couvents, que leur masse et leur architecture font remarquer, se montrent au second plan, et l'ensemble est couronné par les murailles crénelées des forts sur lesquels flottait le pavillon blanc aux armes de Portugal. Aux extrémités nord et sud de la ville, les batteries descendent par trois étages jusqu'à la mer, et, près de la première, un peu en dedans, se trouve placée une église dont le portique et les décorations extérieures sont de l'effet le plus gracieux. Plusieurs sampangs, des jonques et des bateaux de pêche, mouillés près de terre, animent ce tableau, dont le cadre paraîtrait moins sombre, si la végétation déployait quelque peu de ses richesses sur les hauteurs qui environnent la ville.»
Par sa position d'intermédiaire du commerce entre la Chine et le monde entier, Macao, un des débris de la fortune coloniale du Portugal, avait longtemps joui d'une prospérité brillante. En 1825, il n'en était plus ainsi, et cette ville ne se soutenait plus guère que par la contrebande de l'opium.
La relâche de la Thétis à Macao n'avait pour but que d'y déposer des missionnaires et d'y montrer le pavillon français. Aussi Bougainville quitta-t-il cette ville dès le 8 janvier 1825.
Aucun événement digne de remarque ne vint donner de l'intérêt à la navigation jusqu'à la baie de Tourane. Mais en y arrivant, Bougainville apprit que l'agent français, M. Chaigneau, avait quitté Hué pour Saïgon, avec l'intention d'y fréter une barque à destination de Singapour. Le commandant ne savait plus à qui s'adresser, et, privé de la seule personne qui pût faire réussir ses projets, il en augura tout de suite le plus triste succès. Il envoya cependant aussitôt à Hué une lettre exposant l'objet de sa mission, et dans laquelle il demandait à se rendre en personne, accompagné de quelques officiers, dans cette capitale.
Le temps qui s'écoula jusqu'à la réception de la réponse fut mis à profit par les Français, qui visitèrent en détail la baie et ses environs, ainsi que les fameux rochers de marbre, objets de la curiosité de tous les voyageurs.
Certains auteurs, et notamment Horsburgh, appellent la baie de Tourane l'une des plus belles et des plus vastes de l'univers. Telle n'est pas l'opinion de Bougainville, qui n'en considère comme sûre qu'une très petite partie. Le village de Tourane est situé sur le bord de la mer, à l'entrée du canal de Fay-Foë, sur la rive droite duquel s'élève un fort bâti par des ingénieurs français, avec glacis, bastions et fossé sec.
Les Français, considérés comme d'anciens alliés, étaient toujours accueillis avec bienveillance et sans défiance. Il n'en était pas de même, paraît-il, des Anglais, à qui l'on ne permettait pas de descendre à terre, tandis que les marins de la Thétis obtinrent aussitôt droit de pêche et de chasse, liberté entière d'aller et de venir, et toute facilité pour faire des vivres frais.


Rivière San Matheo, îles Luçon. (Fac-simile. Gravure ancienne.)
Grâce à la latitude qui leur était laissée, les officiers purent donc parcourir le pays et faire des observations intéressantes. L'un d'eux, M. de la Touanne, trace le portrait suivant des indigènes:
«Leur taille est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne, et, à cet égard, ils sont, à peu près, ce que sont les Chinois de Macao. Leur peau est d'un brun jaunâtre, leur masque est plat et arrondi. Leur physionomie sans expression et leurs yeux mornes ne sont cependant pas bridés comme ceux des Chinois. Ils ont le nez épaté, la bouche grande, et leurs lèvres sont renflées d'une manière d'autant plus désagréable, qu'avec l'habitude qu'ils ont tous, hommes et femmes, de mâcher l'arec mêlé à du bétel et de la chaux, elles sont constamment souillées et noircies. Les femmes, presque aussi grandes que les hommes, n'ont pas un extérieur plus agréable, et la malpropreté repoussante commune aux deux sexes achève de les priver de toute espèce d'attrait.»


Femmes de la baie de Tourane. (Page 313.)
Ce qui frappe le plus, c'est la misère de ces habitants comparée à la fertilité des campagnes, et ce contraste choquant dévoile l'égoïsme et l'incurie du gouvernement non moins que l'insatiable avidité des mandarins.
Si les plaines portent du maïs, des patates douces, du manioc, du tabac et du riz, dont la belle apparence accuse les soins qui leur sont donnés, la mer nourrit quantité de poissons exquis, et les forêts recèlent nombre d'oiseaux, des tigres et des rhinocéros, des buffles et des éléphants, ainsi que des singes, que l'on rencontre partout en grand nombre. Hauts de quatre pieds, le teint coloré, le corps d'un gris perle, les cuisses noires et les jambes rouges, ces derniers portent un collier rouge et une ceinture blanche, ce qui leur donne tout à fait l'air d'être habillés. Leur force musculaire est prodigieuse, et ils franchissent, en sautant de branche en branche, des distances énormes. Rien de curieux comme de voir une grappe d'une douzaine de ces animaux se livrer sur le même arbre aux grimaces et aux contorsions les plus étranges.
«Un jour que j'étais seul à la lisière du bois, dit Bougainville, j'en blessai un qui vint montrer son nez aux rayons du soleil. Il se prit la face à deux mains et se mit à pousser de tels gémissements, que, dans un instant, plus d'une trentaine des siens l'entourèrent. Je me hâtai de recharger mon fusil, ne sachant à quoi je devais m'attendre, car il y a tels de ces animaux qui ne craignent pas de s'attaquer à l'homme; mais la bande, s'emparant du blessé, s'enfonça de nouveau dans l'épaisseur du bois.»
Une autre excursion eut pour but les rochers de marbre de la rivière Fay-Foë. Il y a là des cavernes bien curieuses; dans l'une d'elles, on remarque une énorme colonne suspendue à la voûte et dont la base est absolument détachée du sol. On ne voyait pas de stalactites dans cette caverne, mais au fond on entendait le bruit d'une chute d'eau.
Un peu plus loin, à l'air libre, les Français visitèrent les ruines d'un ancien édifice, près d'une grotte où se trouve une idole. Dans un coin existait un conduit latéral que Bougainville suivit, et qui le conduisit dans une «immense rotonde éclairée par en haut et terminée par une voûte cintrée de soixante pieds d'élévation pour le moins. Qu'on se représente des colonnes de marbre de couleurs variées, dont quelques-unes paraissent être taillées dans le bronze par suite de l'enduit verdâtre que le temps et l'humidité y avaient imprimé; des lianes traversant la pierre du faîte, et tendant vers le sol, les unes en faisceaux, les autres en cordons, comme pour recevoir des lustres; des groupes de stalactites suspendues sur nos têtes, semblables à d'énormes jeux d'orgues; des autels, des statues mutilées, des monstres hideux taillés dans la pierre; enfin toute une pagode, qui n'occupait cependant qu'une très petite partie de ce vaste emplacement. Qu'on rassemble maintenant ces objets dans un même cadre, et qu'on les éclaire d'une lumière confuse, incertaine, et l'on aura peut-être quelque idée de ce qui frappa tout à coup mes regards.»
Le 20 janvier 1825, l'Espérance ralliait enfin la frégate. Deux jours plus tard arrivaient deux envoyés de la cour de Hué, qui venaient demander à Bougainville la lettre dont il était porteur. Mais, comme celui-ci avait ordre de ne la remettre qu'à l'empereur lui-même, ces exigences amenèrent des négociations aussi longues que puériles.
Les formes cérémonieuses dont s'entouraient les envoyés cochinchinois rappelèrent à Bougainville l'anecdote de cet envoyé et de ce gouverneur de Java qui, faisant assaut de gravité et de prudence diplomatique, restèrent vingt-quatre heures en présence et se quittèrent sans s'être adressé la parole. Le commandant n'était pas homme à faire preuve de tant de longanimité, mais il ne put obtenir l'autorisation qu'il sollicitait, et la négociation se termina par un échange de présents qui n'engageait à rien.
En somme, le résultat le plus clair de toutes ces entrevues était l'assurance donnée par l'empereur qu'il verrait avec plaisir les navires français visiter ses ports, à condition de se conformer aux lois de l'empire.
Depuis 1817, les Français avaient à peu près été les seuls qui eussent fait des affaires passables avec la Cochinchine, grâce à la présence de leurs résidents à la cour de Hué, et il dépendait d'eux seuls de conserver une situation exceptionnelle que les anciennes relations amicales avec le gouvernement cochinchinois leur avaient procurée.
Les deux bâtiments quittèrent la baie de Tourane, le 17 février, avec le projet de visiter le groupe des Anambas, îles qui n'avaient pas encore été explorées. Le 3 mars, on eut connaissance de cet archipel, qu'on trouva ne ressembler en aucune façon aux Anambas indiquées sur la carte anglaise de la mer de Chine. Bougainville fut agréablement surpris de voir se dérouler sous ses yeux une foule d'îles et d'îlots, qui devaient présenter d'excellents mouillages pendant les moussons.
Les deux navires pénétrèrent au milieu de cet archipel, dont ils firent le lever hydrographique. Tandis que les embarcations étaient employées à ce travail, deux pirogues d'une jolie construction s'approchèrent. L'une d'elles accosta la Thétis, et un homme d'une cinquantaine d'années, la poitrine couturée de cicatrices, la main droite privée de deux doigts, monta à bord. Il était déjà descendu dans l'entre-pont, lorsque la vue des rateliers d'armes et des canons le décida à regagner sa pirogue.
Le lendemain, deux autres canots montés par des Malais, à la physionomie farouche, accostèrent. Ceux-ci apportaient des bananes, des cocos et des ananas qu'ils troquèrent contre du biscuit, un mouchoir et deux petites haches.
Quelques autres entrevues eurent lieu avec ces insulaires, armés de kriss et de demi-piques au fer tranchant des deux côtés. On ne dut voir en eux que de forcenés pirates.
Bien que les Français n'aient exploré qu'une partie de ces îles, les informations qu'ils recueillirent n'en sont pas moins intéressantes par leur nouveauté.
La première condition qu'exige une nombreuse population, c'est l'abondance de l'eau. Or, celle-ci paraît fort rare. De plus, la terre végétale est loin d'être épaisse, et les montagnes n'étant séparées que par des ravins étroits et non par des plaines, il s'ensuit que la culture est presque impossible. Les arbres eux-mêmes n'atteignent, à l'exception des cocotiers, qu'une hauteur médiocre. Aussi la population, au dire d'un indigène, ne s'élèverait-elle pas à plus de deux mille habitants,—chiffre qui parut encore exagéré à Bougainville.
L'heureuse situation de ces îles sur les deux routes des bâtiments qui font le commerce de la Chine, aurait dû les désigner, depuis longtemps, à l'attention des navigateurs. Il faut sans doute attribuer à leur défaut de ressources l'abandon dans lequel elles ont été laissées.
Le peu d'empressement et de confiance que Bougainville rencontra chez ces insulaires, le haut prix des denrées, puis le renversement de la mousson dans les mers de la Sonde, déterminèrent le commandant à suspendre la reconnaissance de cet archipel pour gagner au plus tôt Java, où ses instructions lui prescrivaient de toucher.
Le 8 mars fut signalé par le départ des deux bâtiments, qui reconnurent d'abord les îles Victory, Barren, Saddle et Camel, passèrent par le détroit de Gaspar, dont la traversée ne dura pas plus de deux heures, bien qu'elle se prolonge souvent plusieurs jours lorsqu'elle n'est pas favorisée par le vent, et ils jetèrent l'ancre à Sourabaya, où l'on apprit la mort de Louis XVIII et l'avènement de Charles X.
Comme le choléra, qui avait fait, en 1822, trois cent mille victimes à Java, sévissait encore, Bougainville eut la précaution de conserver à bord ses équipages à l'abri du soleil, et défendit expressément toute communication avec les bateaux chargés de fruits, dont l'usage est si dangereux pour l'Européen, particulièrement durant la saison des pluies, dans laquelle on allait entrer. Malgré ces ordres si sages, la dysenterie allait s'abattre sur la Thétis, et y faire de trop nombreuses victimes.
La ville de Sourabaya est située à une lieue de l'embouchure de la rivière, et l'on n'y peut parvenir qu'en remontant ce cours d'eau à la cordelle. Ses abords sont animés, et tout annonce une population active et commerçante. Une expédition dans l'île de Célèbes ayant absorbé toutes les ressources du gouvernement, et les magasins étant vides, les Français durent avoir recours aux négociants chinois, les plus effrontés voleurs qu'il soit possible de rencontrer. Il n'est pas de ruse qu'ils n'aient employée, pas de friponnerie qu'ils n'aient tentée. Aussi la relâche à Sourabaya laissa-t-elle dans tous les esprits un souvenir désagréable.
Par contre, il n'en fut pas de même de la réception que les Français reçurent des notables de la colonie, et ils n'eurent qu'à se louer de l'affabilité de tous ceux qui appartenaient à l'administration.
Venir à Sourabaya sans rendre visite au sultan de Madura, dont la réputation d'hospitalité avait passé les mers, ce serait aussi impossible que de visiter Paris sans aller voir Versailles et Trianon.
Après un lunch réconfortant pris à terre, l'état-major des bâtiments monta dans des calèches à quatre chevaux. Mais les routes étaient si mauvaises, les chevaux si épuisés, qu'on serait maintes fois resté embourbé, si des hommes, placés en sentinelle dans les endroits difficiles, n'avaient énergiquement poussé à la roue. Enfin l'on arriva à Bacalan, et les calèches s'arrêtèrent dans la troisième cour du palais, au pied d'un escalier en haut duquel le prince héréditaire et le premier ministre attendaient les voyageurs.
Le prince Adden Engrate appartenait à la plus illustre famille de l'archipel indien. Son costume était celui des chefs javanais en tenue civile. Une longue jupe d'indienne à fleurs laissant à peine voir deux pantoufles chinoises, un gilet blanc à boutons d'or sous une petite veste à basques, de drap brun, avec boutons de diamant, un mouchoir noué sur la tête, que surmonte une casquette à visière, eussent donné à ce grand personnage l'apparence grotesque d'une amazone de carnaval, si l'aisance des manières et la dignité du maintien n'avaient corrigé l'excentricité de son costume.
Le palais ou «kraton» était constitué par une série de bâtiments ornés de galeries, dans lesquelles des auvents et des rideaux maintenaient une température d'une fraîcheur délicieuse. Des lustres, des meubles européens de bon goût, de belles tentures, des glaces et des cristaux contribuaient à la décoration des vastes salles et des appartements. Un corps de logis sans ouverture sur la cour et donnant sur des jardins, est réservé à la «Ratou» (souveraine) et aux odalisques.
La réception fut cordiale, et le déjeuner, servi à l'européenne, fut exquis.
«La conversation, dit Bougainville, se faisait en anglais, et les toasts ne furent pas épargnés, le prince nous portant les santés avec du thé mis en bouteille qu'il se versait en guise de madère. Chef de la religion dans ses États, il suit rigoureusement les principes du Koran, ne boit jamais de vin et passe une grande partie de son temps à la mosquée; mais il n'en est pas moins bon convive, et sa conversation ne se ressent nullement de l'austérité qu'on pourrait supposer d'après une vie aussi régulière. Il est vrai qu'elle ne se passe pas toute en prières, et les scènes dont nous fûmes témoins donneraient une idée bien différente de ses mœurs, si la religion du Prophète n'accordait sur ce point une grande latitude à ses sectateurs.»
Dans l'après-midi, on visita des remises contenant de très belles voitures, dont quelques-unes, construites dans l'île, étaient si bien travaillées, qu'il était absolument impossible de les distinguer de celles qui avaient été importées. Puis on s'exerça au tir à l'arc. En rentrant au palais, on fut accueilli au son d'une musique mélancolique qu'interrompit bientôt, par ses aboiements et sa danse bizarre, le bouffon du prince, qui fit preuve d'une agilité et d'une souplesse merveilleuses. A la danse, ou plutôt aux poses d'une bayadère, succédèrent les émotions du vingt-et-un; après quoi, chacun alla chercher un repos qu'il avait bien gagné. Le lendemain, nouveaux jeux, nouveaux exercices. Ce furent d'abord des luttes entre hommes faits et entre enfants; puis ce furent des combats de cailles, et enfin des exercices exécutés par un chameau et un éléphant. Au déjeuner succédèrent une promenade en calèche, le tir à l'arc, la course en sac, l'équilibre du panier, etc., et toutes les journées du sultan se passaient de la sorte.
Les marques de respect et de soumission qu'on donne à ce souverain sont vraiment étonnantes. Il n'est personne qui se tienne debout devant lui et qui ne se prosterne avant de lui parler. On ne le sert qu'à genoux et «il n'est pas jusqu'à son petit enfant de quatre ans qui ne joigne ses menottes en s'adressant à lui.»
Bougainville profita de son séjour à Sourabaya pour aller visiter, aux montagnes de Tengger, le volcan de Broumo. Cette excursion, dans laquelle il parcourut l'île sur une étendue de près de cent milles, de l'est à l'ouest, fut des plus intéressantes.
Sourabaya renferme des monuments curieux, qui sont pour la plupart l'œuvre d'un ancien gouverneur, le général Daendels: c'est l'atelier des constructions, l'hôtel de la Monnaie, le seul établissement de ce genre à Java, l'hôpital, dont l'emplacement est bien choisi et où l'on compte quatre cents lits.
L'île de Madura, en face de Sourabaya, qui n'a pas moins de cent milles de longueur sur quinze ou vingt de largeur, ne produit pas assez pour nourrir sa population, bien que celle-ci soit clairsemée. La souveraineté de cette île est partagée entre le sultan de Bacalan et celui de Sumanap, qui fournissent annuellement six cents hommes de recrue aux Hollandais, sans compter les levées extraordinaires.
Dès le 20 avril, des symptômes de dysenterie avaient fait leur apparition. Aussi, deux jours plus tard, les deux bâtiments mirent-ils à la voile. Il ne leur fallut pas moins de sept grands jours pour franchir le détroit de Madura. Ils remontèrent la côte septentrionale de Lombock, et passèrent par le détroit d'Allass, entre Lombock et Sumbava.
La première de ces îles présente, du pied des montages à la mer, un riant tapis de verdure, piqué de bouquets d'arbres au port élégant. Sur cette côte, on ne manque pas de bons mouillages et on s'y procure facilement l'eau et le bois dont on a besoin.
Mais de l'autre côté, ce sont de nombreux mamelons à l'aspect aride, une terre haute dont une chaîne d'îles escarpées et inaccessibles défend l'approche; c'est Lombock, dont il faut fuir le fond de corail et les courants trompeurs.
Deux relâches aux villages de Baly et de Peejow, pour se procurer des vivres frais, permirent aux officiers de procéder au lever hydrographique de cette partie de la côte de Lombock.
En sortant du détroit, Bougainville chercha l'île Cloates, sans la trouver, cela va sans dire, puisque de nombreux navires, depuis quatre-vingts ans, avaient passé sur la position que lui donnaient les cartes. Quant aux Tryals, ces rochers, vus en 1777 par le Fredensberg-Castle, ne seraient, au dire du capitaine King, que les îles Montebello, qui répondent parfaitement à la description des Danois.
Bougainville avait pour instructions de reconnaître les environs de la rivière des Cygnes, où le gouvernement français espérait trouver un lieu convenable pour y déporter les malheureux entassés dans ses bagnes. Mais l'Angleterre venait d'arborer son pavillon aux terres de Nuyts et de Leuwin, dans le port du Roi-Georges, la baie du Géographe, le petit port Leschenaut et la rivière des Cygnes. Cette reconnaissance devenait donc sans objet. En tout état de cause, il eût été impossible d'y procéder, en raison des retards qu'avait subis l'expédition, qui, au lieu d'arriver dans ces parages au mois d'avril, y parvenait seulement au milieu de mai, c'est-à-dire au cœur de l'hiver de cette contrée. En effet, cette côte n'offre aucun abri; dès que le vent se met à souffler, la houle devient énorme, et le souvenir des épreuves qu'avait essuyées le Géographe, à la même époque de l'année, était encore vivant dans l'esprit des Français.
Le gros temps accompagna la Thétis et l'Espérance jusqu'à Hobart-Town, le plus considérable des établissements anglais sur la terre de Van-Diémen. Malgré le vif désir qu'avait le commandant de s'arrêter en cet endroit, il dut fuir devant la tempête et remonter jusqu'à Port-Jackson.


Entrée de la baie de Sidney. (Page 320.)
Un fort beau phare en indiquait l'entrée: c'était une tour en granit, de soixante-seize pieds anglais de hauteur, dont la lanterne, éclairée au gaz, pouvait s'apercevoir par un beau temps à huit ou neuf lieues de distance.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, fit un accueil cordial à l'expédition, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour la fourniture des vivres. Elle eut lieu par adjudication au rabais, et la bonne foi la plus grande présida à l'exécution du marché.


C'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall.» (Page 323.)
La corvette dut être échouée pour qu'il fût possible de rétablir son doublage; mais cette réparation, ainsi que celles, moins importantes, qui furent faites à la Thétis, n'exigèrent que peu de temps.
D'ailleurs, cette relâche fut mise à profit par tout l'état-major, qu'intéressaient profondément les progrès merveilleux de cette colonie pénitentiaire. Tandis que Bougainville dévorait tous les ouvrages jusqu'à ce jour parus sur la Nouvelle-Galles du Sud, les officiers parcouraient la ville et s'arrêtaient émerveillés à l'aspect des innombrables monuments élevés par le gouverneur Macquarie: casernes, hôpital général, marché, hospices des orphelins, des vieillards et des infirmes, prison, fort, églises, hôtel du gouvernement, fontaines, portes de la ville, enfin «les écuries du gouvernement, que l'on prendra toujours au premier abord pour le palais lui-même.»
Mais il y avait quelques ombres au tableau: les rues larges et bien alignées n'étaient ni pavées ni éclairées; elles étaient même si peu sûres la nuit, que plusieurs personnes furent assommées et dévalisées au beau milieu de Georges Street, la mieux habitée de Sydney. Si les rues de la ville étaient peu sûres, les environs l'étaient moins encore. Des convicts vagabonds parcouraient la campagne par bandes de «bush-rangers[4]», et ils s'étaient à ce point rendus redoutables que le gouvernement venait d'organiser une compagnie de cinquante dragons dans l'unique but de les poursuivre.
Les officiers français n'en firent pas moins plusieurs excursions intéressantes à Parramatta, sur les bords de la Nepean, rivière très encaissée, où ils visitèrent le domaine de Regent-ville, puis aux «plaines d'Emu», établissement agricole du gouvernement et sorte de ferme-modèle; enfin ils assistèrent au théâtre, à une grande représentation qui fut donnée en leur honneur.
On sait le plaisir qu'éprouvent tous les marins à monter à cheval. Ce fut donc de cette manière que les Français parcoururent les plaines de l'Emu. Les nobles animaux, importés d'Angleterre, n'avaient pas dégénéré à la Nouvelle-Galles; ils étaient toujours aussi vifs, comme put s'en apercevoir l'un des jeunes officiers. Celui-ci s'adressant à leur cicerone, M. Cox, lui disait en anglais: «J'aime beaucoup cet exercice de l'équitation,» lorsqu'il fut lancé brusquement par dessus son cheval et se retrouva sur l'herbe, avant d'avoir pu se rendre compte de ce qui était arrivé. On rit d'autant plus que l'habile cavalier ne s'était fait aucun mal.
Au delà des cultures de M. Cox s'étend la forêt, «la forêt ouverte», comme disent les Anglais, qu'on peut parcourir à cheval, où rien n'entrave la marche, forêt d'eucalyptus et d'acacias d'espèces différentes, ainsi que de casuarinas au sombre feuillage.
Le lendemain, on fit en canot une promenade sur la rivière Nepean, affluent de l'Hawkesbury. Cette course fut fructueuse pour l'histoire naturelle. Bougainville y enrichit sa collection de canards, de poules d'eau, d'une très jolie espèce de martin-pêcheur «King's fisher» et de cacatoës. Dans les bois, on entendait le cri désagréable du faisan-lyre et de deux autres oiseaux, qui imitent à s'y méprendre le tintement d'une clochette et le bruit strident de la scie.
Ce ne sont pas les seuls oiseaux qui soient remarquables par la singularité de leur chant; il faut citer aussi le «siffleur», le «rémouleur», le «moqueur», le «cocher», qui imite le claquement du fouet, et le «laughing jackass», aux continuels éclats de rire, qui finissent par singulièrement porter sur les nerfs.
Sir John Cox fit également cadeau au commandant de deux taupes d'eau, autrement dites ornithorynques. Les mœurs de ce curieux animal amphibie étaient encore mal connues des naturalistes européens, et bien des musées n'en possédaient pas un seul échantillon.
Une autre course fut faite dans les montagnes Bleues, où l'on visita le fameux Plateau du Roi «King's table-land», d'où l'on jouit d'une vue magnifique. A grand'peine on arrive sur un coteau, et tout à coup un abîme de seize cents pieds de profondeur s'ouvre sous les pieds; c'est un immense tapis de verdure qui se déroule sur une étendue de vingt milles; à droite et à gauche, ce sont les flancs déchirés de la montagne, violemment écartés par quelque tremblement de terre et dont les assises se correspondent exactement; plus près, un torrent bondit en grondant et se précipite par cascades au fond de la vallée; c'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall». Puis, ce fut une chasse au kanguroo dans les Cow-Pastures avec M. Mac-Arthur, l'un des hommes qui avaient le plus fait pour la prospérité de la Nouvelle-Galles.
Bougainville mit encore à profit son séjour à Sydney pour poser la première pierre d'un monument à la mémoire de La Pérouse. Ce cénotaphe fut élevé dans la baie Botanique, sur l'emplacement même où le navigateur avait établi son camp.
Le 21 septembre, la Thétis et l'Espérance mirent enfin à la voile. Elles passèrent au large de Pitcairn, de l'île de Pâques et de Juan-Fernandez, devenue lieu de déportation pour les criminels du Chili, après avoir été occupée, durant un demi siècle, par des Espagnols qui y cultivaient la vigne. Le 23 novembre, la Thétis, qui pendant une brume épaisse s'était séparée de l'Espérance, mouillait à Valparaiso où elle trouvait la division de l'amiral de Rosamel.
Grande animation régnait dans la rade; une expédition se préparait contre l'île Chiloé, qui appartenait encore à l'Espagne, par le directeur suprême, le général Ramon Freire y Serrano, dont il a été déjà parlé.
Bougainville, comme le voyageur russe Lütké, est d'avis que la position de Valparaiso ne justifie pas son nom. Les rues sont sales, étroites et tellement escarpées qu'il est très fatigant de les parcourir. La seule partie agréable est le faubourg de l'Almendral qui, adossé à des jardins et à des vergers, le serait encore davantage sans les tourbillons de sable que soulève le vent pendant presque toute l'année. En 1811, Valparaiso ne comptait que quatre ou cinq mille âmes; cette population avait déjà triplé en 1825, et cette marche ascendante n'était pas près de s'arrêter.
Au moment de la relâche de la Thétis, se trouvait également à Valparaiso la frégate anglaise la Blonde, commandée par lord Byron, le petit-fils de l'explorateur dont nous avons raconté les découvertes. Par une coïncidence pour le moins singulière, il venait d'élever dans l'île Havaï un monument à la mémoire de Cook, alors que Bougainville, le fils du circumnavigateur rencontré par Byron dans le détroit de Magellan, venait de poser à la Nouvelle-Galles du Sud la première pierre du monument à la mémoire de La Pérouse.
Bougainville profita du long espace de temps que nécessita le ravitaillement de sa division pour faire une excursion jusqu'à Santiago, capitale du Chili, à trente-trois lieues dans l'intérieur.
Les environs de cette ville sont d'une nudité désespérante, sans habitation ni culture. On n'est averti de l'approche de la cité que par la vue de ses clochers, et l'on se croit encore dans les faubourgs qu'on est au centre de Santiago. Ce n'est pas, cependant, que les monuments fassent défaut; on peut citer l'hôtel de la Monnaie, l'université, l'archevêché, la cathédrale, l'église des Jésuites, le palais et la salle de spectacle, cette dernière si mal éclairée qu'on ne peut y distinguer le visage des spectateurs. La Cañada avait remplacé l'Alameda, promenade où l'on se réunissait le soir sur les bords du rio Mapocho. Puis, dès qu'on eut épuisé les curiosités de la ville, on se rejeta sur celles des environs, et l'on alla visiter le Salto de agua, cascade de deux cents toises de haut, à laquelle il est assez difficile d'accéder, et le Cerito de Santa-Lucia, sur lequel est un fortin, seule défense de la ville.
La saison avançait, et il importait de se presser si l'on voulait ne pas manquer l'époque la plus favorable pour le passage du cap Horn. Aussi, le 8 janvier 1826, les deux bâtiments reprenaient-ils la mer. Ils doublèrent le cap sans avarie, ne purent, à cause des brumes et des vents contraires, atterrir aux Malouines, et, le 28 mars, ils jetèrent l'ancre dans la rade de Rio-de-Janeiro.
Les circonstances de cette relâche furent assez heureuses pour permettre aux Français de prendre une idée exacte de l'ensemble de la ville et de la cour.
«L'empereur, dit Bougainville, était en voyage lors de notre arrivée, et son retour donna lieu à des fêtes, à des réceptions qui mirent la population en mouvement, faisant trêve, pour un temps, à l'uniformité de la vie que l'on mène en cette ville, la plus triste et la plus maussade du monde pour les étrangers. Les environs en sont cependant charmants, la nature y a prodigué ses richesses, et son havre immense, rendez-vous des nations commerçantes de l'Atlantique, présente le tableau le plus animé: c'est un innombrable concours de navires entrants et sortants, d'embarcations qui se croisent; un tapage, à ne pas s'entendre, de canonnades tirées par les forts et les bâtiments de guerre faisant et rendant des saluts, célébrant un anniversaire ou la fête de quelque saint; enfin c'est un échange continuel de politesses entre les officiers des marines étrangères se visitant mutuellement, et les agents diplomatiques de ces puissances près de la cour de Rio.»
Le 11 avril, la division reprenait la mer et rentrait à Brest le 24 juin 1826, sans avoir fait escale depuis son départ de Rio-de-Janeiro.
Si Bougainville n'avait accompli aucune découverte dans ce voyage, il est bon de rappeler que ses instructions étaient formelles à cet égard: il n'avait qu'à montrer le pavillon français dans des localités où il ne se faisait que rarement voir.
On doit, cependant, à cet officier général des détails très intéressants et parfois nouveaux sur les pays qu'il visita. Quelques relèvements, opérés par cette division, devaient rendre service aux navigateurs, et il faut avouer que la partie hydrographique, la seule des sciences que le manque de savants spéciaux sur ses bâtiments lui permît d'étudier, est soignée et comporte des observations aussi nombreuses qu'exactes. On ne peut que se joindre au commandant de la Thétis, lorsqu'il regrette dans sa préface que le gouvernement ou l'Académie des Sciences n'ait pas jugé à propos d'utiliser cet armement pour recueillir quelques nouveaux documents, qui seraient venus augmenter les séries déjà si riches des prédécesseurs du baron de Bougainville.
L'expédition dont allait être chargé le capitaine Dumont d'Urville n'était, dans la pensée du ministre, qu'un moyen d'augmenter et de compléter la masse considérable de documents scientifiques, recueillis par le capitaine Duperrey, pendant sa campagne de 1822 à 1824.
Nul officier n'offrait autant de titres que Dumont d'Urville, puisqu'il avait été le second de Duperrey, et d'ailleurs, c'était lui qui avait conçu le plan et avait arrêté tous les détails de cette nouvelle exploration. Les parties de l'Océanie qu'il se proposait de reconnaître, parce qu'elles lui semblaient réclamer le plus impérieusement l'attention du géographe et du voyageur, c'étaient la Nouvelle-Zélande, l'archipel Viti, les Loyalty, la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Guinée.
On verra, en suivant pas à pas le voyageur, ce qu'il lui fut possible d'exécuter.
Un intérêt d'une autre sorte devait se rattacher à cette expédition, mais il est bon de laisser ici parler l'instruction qui fut remise au navigateur:
«Un capitaine américain, dit-elle, a dit avoir vu entre les mains des naturels d'une île située dans l'intervalle de la Nouvelle-Calédonie à la Louisiade, une croix de Saint-Louis et des médailles qui lui ont paru provenir du naufrage du célèbre navigateur (La Pérouse), dont la perte cause de si justes regrets. Sans doute, ce n'est là qu'un bien faible motif d'espérer que des victimes de ce désastre existent encore; cependant, monsieur, vous donneriez à Sa Majesté une satisfaction bien vive si, après tant d'années de misère et d'exil, quelqu'un des malheureux naufragés était rendu par vous à sa patrie!»
Le but que devait s'efforcer d'atteindre l'expédition était donc multiple, et, par le plus grand des hasards, elle obtint presque tous les résultats qu'on en attendait.
Dumont d'Urville reçut, dès le mois de décembre 1825, sa lettre de commandement, et fut autorisé à choisir toutes les personnes qui l'accompagneraient. Il s'attacha pour second le lieutenant Jacquinot, et pour collaborateurs scientifiques, Quoy et Gaimard, qui avaient fait la campagne de l'Uranie, et le chirurgien Primevère Lesson.
Le bâtiment choisi fut la Coquille, dont d'Urville avait pu apprécier les excellentes qualités; il lui donna seulement, en mémoire de La Pérouse, le nom d'Astrolabe et y embarqua un équipage de quatre-vingts hommes. L'ancre fut levée le 25 avril 1826, et l'on eut bientôt perdu de vue les montagnes de Toulon et les côtes de France.
Après une relâche à Gibraltar, l'Astrolabe s'arrêta à Ténériffe pour y prendre quelques vivres frais avant de traverser l'Atlantique. Le commandant mit à profit cette station pour gravir le pic de Teyde. D'Urville, avec MM. Quoy, Gaimard et plusieurs officiers, suivit d'abord un chemin assez mauvais au travers de campagnes couvertes de scories.
Mais, à mesure qu'on approche de la Laguna, la scène s'embellit. Cette ville, assez grande, ne renferme qu'une population peu considérable, indolente et misérable.
Depuis Matanza jusqu'à Orotava, la végétation est magnifique, et la vigne, avec ses pampres verdoyants, vient ajouter à la richesse du tableau.
Orotava est une petite ville maritime dont le port n'offre qu'un mauvais abri; bien bâtie et bien percée, elle serait agréable, n'étaient ses pentes rapides qui y rendent la circulation presque impossible.
Après trois quarts d'heure d'escalade au milieu de campagnes bien cultivées, on atteint la région des châtaigniers. Au delà commencent les nuages, et le voyageur n'avance plus que baigné d'une brume humide excessivement désagréable. Plus loin c'est la région des bruyères, au delà de laquelle l'atmosphère s'éclaircit, les plantes disparaissent, et le sol devient plus maigre et plus stérile. On rencontre alors des laves décomposées, des scories et des pierres ponces en quantité, tandis qu'au-dessous s'étale la mer immense des nuages.
Jusqu'alors masqué par les nuées ou les hautes montagnes qui l'entouraient, le Pic se détache enfin. La pente n'est plus rapide, et l'on pénètre dans ces plaines immenses et d'une tristesse poignante, que les Espagnols ont appelées «cañadas», en raison de leur nudité.
Pour déjeuner, on s'arrête à la Grotte-du-Pin, avant de franchir les immenses blocs de basalte qui, disposés circulairement, forment l'enceinte du cratère, aujourd'hui comblé par les cendres du Pic.
Il faut alors attaquer le pic lui-même, au tiers duquel se trouve une sorte d'esplanade nommée Estancia-de-los-Ingleses.
C'est là que les voyageurs passèrent la nuit, non pas aussi bien que dans leurs cadres, mais sans souffrir trop violemment des malaises et des suffocations qu'avaient éprouvés tant d'autres explorateurs. Seules, les puces leur livrèrent des assauts répétés qui empêchèrent le commandant de fermer l'œil.
A quatre heures du matin, on se remit en route et l'on gagna bientôt une nouvelle esplanade qui porte le nom d'Alta-Vista. Au delà, tout sentier disparaît, et il faut péniblement grimper sur la lave nue jusqu'au Pain-de-Sucre, croisant à tout moment des paquets de neige que leur position abritée du soleil empêche de fondre. Le Piton est très escarpé, et son escalade est rendue encore plus difficile par les pierres ponces qui, roulant sous les pieds, empêchent d'avancer.
«A six heures trente minutes, dit Dumont d'Urville, nous arrivâmes à la cime du Pain-de-Sucre. C'est évidemment un cratère à demi oblitéré, à parois peu épaisses et échancrées, dont la profondeur est de soixante à quatre-vingts pieds au plus et semé sur sa surface de fragments d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfureuses s'exhalent de ses bords et forment, pour ainsi dire, une couronne de fumée, tandis que le fond est tout à fait refroidi. A la cime du Piton, le thermomètre était à 11°; mais je soupçonne qu'il se ressentait encore de l'exposition à la fumerolle, car, arrivé au fond du cratère, de 19° au soleil, il descendit en peu de temps à 9° 5 à l'ombre.»
La descente eut lieu sans accident, par une route différente, qui permit aux voyageurs d'explorer la Cueva de la Nieve et de visiter la forêt d'Agua-Garcia, que traverse un ruisseau limpide, et où d'Urville fit une récolte abondante de végétaux.


Maison du havre Doreï. (Nouvelle-Guinée.) (Fac-simile. Gravure ancienne.)
A Santa-Cruz, le commandant put voir dans le cabinet du major Megliorini, au milieu d'armes, de coquilles, d'animaux, de poissons et d'objets disparates, une momie complète de Guanche, qu'on lui dit être celle d'une femme. Enveloppée de peaux cousues, elle semblait avoir eu cinq pieds quatre pouces de hauteur; les mains étaient grandes et les traits du visage paraissaient avoir été assez réguliers.
Les grottes sépulcrales des Guanches contenaient aussi des vases en terre et en bois, des cachets triangulaires en terre cuite et une foule de petits disques de même matière qui, enfilés comme des chapelets, servaient peut-être à cette race disparue aux mêmes usages que les «quipos» des Péruviens.


La baie Jervis, où l'on trouva de magnifiques forêts d'eucalyptus. (Page 331.)
Le 21 juin, l'Astrolabe remit à la voile et s'arrêta à La Praya, aux îles du cap Vert, où d'Urville comptait trouver le capitaine anglais King, qui lui aurait donné des renseignements précieux pour la navigation des côtes de la Nouvelle-Guinée. Mais celui-ci avait quitté La Praya depuis trente-six heures. Aussi, le lendemain matin 30 juin, l'Astrolabe reprit-elle sa route.
Les rochers de Martin-Vaz et l'île de la Trinité furent aperçus le dernier jour de juillet. Cette dernière paraît complètement stérile; on n'y découvre qu'une maigre verdure et quelques bouquets de bois rabougris, qui font tache au milieu des rochers.
D'Urville aurait vivement désiré faire quelques recherches de botanique sur cette île déserte, mais le ressac était si violent qu'il jugea hors de propos d'y hasarder une embarcation.
Le 4 août, l'Astrolabe courut sur la position de Saxembourg, île qu'il faut définitivement rayer des cartes françaises, comme avaient déjà fait les Anglais; puis on passa, à la suite d'une série de coups de vent qui fatiguèrent considérablement le navire, à proximité des îles Saint-Paul et Amsterdam, et, le 7 octobre, le bâtiment mouilla dans le port du Roi-Georges, à la côte d'Australie.
Bien que la houle eût été très violente et le temps presque constamment mauvais pendant les cent huit jours que l'Astrolabe venait de tenir la mer, d'Urville n'en avait pas moins procédé à ses recherches habituelles sur les effets du roulis, sur la hauteur des lames, qu'il estima atteindre quatre-vingts et cent pieds, au banc des Aiguilles, en même temps que sur la température de la mer à différentes profondeurs.
Le capitaine Jacquinot ayant découvert, sur la rive droite du goulet de la Princesse, une fort belle aiguade, et non loin de là un lieu propice à l'établissement de l'observatoire, les voiliers vinrent bientôt y dresser les tentes, tandis que plusieurs officiers faisaient le tour entier de la baie de la Princesse et que plusieurs autres entraient en relations avec quelques aborigènes.
Un de ces derniers consentit à monter à bord. On eut toutes les peines du monde à obtenir qu'il laissât de côté un tison de banksia, qui lui servait à conserver longtemps du feu et à se chauffer le ventre et toute la partie antérieure du corps. Au reste, il passa deux jours à bord très tranquillement, buvant, mangeant devant le feu de la cuisine. Ses compatriotes, qui étaient restés à terre, firent tout le temps preuve de dispositions pacifiques et ne craignirent même pas d'amener au camp trois de leurs enfants.
Pendant cette relâche, une embarcation, montée par huit Anglais, se présenta. Ils demandèrent à être pris à bord comme passagers. Ils racontèrent une histoire d'abandon peu vraisemblable, qui donna au commandant l'idée que ce devaient être des convicts échappés, et cette présomption devint une certitude à la grimace qu'ils firent, lorsqu'ils s'entendirent proposer d'être ramenés à Port-Jackson. Le lendemain, cependant, l'un d'eux s'engagea comme matelot, deux autres comme passagers; quant aux cinq autres, ils se décidèrent à rester sur ces plages et à continuer l'existence misérable qu'ils menaient au milieu des sauvages.
Pendant ce temps, les opérations hydrographiques et astronomiques se poursuivaient, tandis qu'à terre les chasseurs et les naturalistes essayaient de se procurer des échantillons d'espèces nouvelles. Cette relâche, qui se prolongea jusqu'au 24 octobre, permit à l'équipage de se remettre de la pénible traversée qu'il avait eue à supporter, de procéder aux réparations nécessaires, de faire l'eau et le bois, de dresser le plan de tous les environs et de recueillir d'importantes collections de plantes et de zoologie.
D'après les observations de tout genre qu'il avait faites, d'Urville s'étonnait que les Anglais ne se fussent pas encore établis au port du Roi-Georges, admirablement situé, tant pour les navires qui se rendent directement d'Europe à la Nouvelle-Galles que pour ceux qui vont du Cap en Chine ou aux îles de la Sonde à contre-mousson.
L'exploration de cette côte fut continuée jusqu'à Port-Western, relâche que d'Urville préféra au port Dalrympe, dont l'entrée et la sortie étaient difficiles et souvent dangereuses. D'ailleurs Port-Western n'était encore connu que par les rapports de Baudin et de Flinders. Il y aurait donc bien plus de profit à explorer cette terre peu fréquentée. Les travaux, qui avaient été accomplis au port du Roi-Georges, furent également faits à Port-Western, et ils amenèrent le commandant à cette conclusion:
«Port-Western, dit-il, offre un mouillage aussi facile à prendre qu'à quitter; la tenue en est excellente, le bois abondant et facile à faire. En un mot, dès qu'on aura découvert une aiguade commode (et elle se trouvera probablement), ce sera un point de relâche très important dans un détroit comme celui de Bass, où les vents soufflent souvent avec fureur d'un même côté durant plusieurs jours de suite et où les courants peuvent rendre la navigation difficile dans ces sortes de circonstances.»
Du 19 novembre au 2 décembre, l'Astrolabe continua à prolonger la côte, sans autre arrêt qu'à la baie Jervis, où l'on trouva de magnifiques forêts d'eucalyptus.
L'accueil qui fut fait aux Français, à Port-Jackson, par le gouverneur Darling et par les autorités de la colonie, fut on ne peut plus cordial, bien que les relâches que d'Urville avait faites sur divers points de la Nouvelle-Hollande eussent fort intrigué les autorités anglaises.
Depuis trois ans, la ville s'était singulièrement accrue et embellie; quoique la population de la colonie ne fût encore évaluée qu'à cinquante mille âmes, cependant les Anglais créaient toujours de nouveaux établissements.
Le commandant profita de sa relâche à Sydney pour expédier ses dépêches en France, ainsi que plusieurs caisses d'échantillons d'histoire naturelle. Puis, aussitôt qu'il eut embarqué ses vivres et qu'il se fut procuré tous les objets qui lui étaient nécessaires, il remit à la voile.
S'arrêter avec Dumont d'Urville à la Nouvelle-Galles serait inutile; il consacre un volume tout entier de sa relation à l'histoire et à l'état de cette colonie en 1826, et nous en avons déjà parlé en détail. Mieux vaut quitter avec lui Sydney, le 19 décembre, et le suivre à la baie Tasman, à travers les calmes, les vents debout, les courants et les tempêtes, qui ne lui permirent d'atteindre la Nouvelle-Zélande que le 14 janvier 1827.
Aucune expédition n'avait encore fait connaître la baie Tasman, que Cook seul avait vue durant son second voyage.
Des pirogues portant une vingtaine de naturels, dont la moitié paraissaient être des chefs, accostèrent l'Uranie. Ils furent assez confiants pour monter à bord; quelques-uns même y restèrent plusieurs jours. D'autres arrivèrent enfin, qui s'établirent dans le voisinage, et les échanges commencèrent.
Plusieurs officiers grimpèrent sur les hauteurs qui dominent la baie, au milieu de fourrés épais.
«Point d'oiseaux, dit d'Urville, point d'insectes, pas même de reptiles; cette absence complète de tout être animé, ce silence absolu a quelque chose de solennel et de lugubre.»
Telle est l'impression pénible que produisirent ces tristes déserts.
Du haut de ces coteaux, le commandant avait aperçu une nouvelle baie, la baie de l'Amirauté, qui communiquait par un chenal avec celle où l'Astrolabe était mouillée. Il voulut l'explorer, car, de haut, elle lui avait semblé encore plus sûre que la baie Tasman. Mais à plusieurs reprises, les courants le mirent à deux doigts de sa perte. Si l'Uranie avait été jetée sur cette côte rocheuse et accore, l'équipage aurait péri tout entier, il ne serait par resté trace du naufrage. Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, d'Urville parvint à franchir cette passe en ne perdant que quelques fragments de la contre-quille du navire.
«Pour consacrer, dit la relation, le souvenir du passage de l'Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de passe des Français; mais, à moins d'un cas urgent, je ne conseillerais à personne de le tenter.... Nous contemplâmes alors tout à notre aise le beau bassin où nous nous trouvions. Il mérite certainement tous les éloges que Cook en a faits, et je recommanderais surtout un joli petit havre, à quelques milles au sud de l'endroit où mouilla ce capitaine... Notre navigation par la passe des Français venait d'établir positivement l'existence comme île de toute la partie de terre qui se termine au cap Stephens de Cook. Elle se trouve divisée de Tavaï-Pounamou par le bassin des Courants. La comparaison de notre carte avec celle que dressa Cook pour le détroit montrera combien ses travaux laissaient à désirer....»
L'Astrolabe donna bientôt dans le détroit de Cook, passa devant la baie de la Reine-Charlotte, et doubla le cap Palliser, formé de montagnes entassées. Avec une profonde surprise, d'Urville reconnut que bien des inexactitudes s'étaient glissées dans les travaux du grand navigateur anglais, et, dans la partie hydrographique de son voyage, il discute certains points pour lesquels il a trouvé des erreurs de quinze à vingt minutes.
L'intention du commandant était alors de reconnaître la côte orientale d'Ika-Na-Mawi, l'île nord, sur laquelle on trouve des cochons et pas de «pounamou», ce jade vert dont les Zélandais font leurs instruments les plus précieux, tandis que sur l'île méridionale on en trouve et pas de cochons.
Deux naturels, qui avaient absolument voulu rester à bord, étaient devenus tristes et mélancoliques en voyant s'effacer à l'horizon les côtes du district qu'ils habitaient. Ils regrettaient maintenant, mais trop tard, l'audace qui les avait portés à voyager. Le mot d'audace «n'est vraiment pas trop fort», car, à plusieurs reprises, ils demandèrent aux Français s'ils n'allaient pas les manger, et les bons traitements ne les rassurèrent qu'au bout de quelques jours.
D'Urville continua à remonter la côte. Les caps Turn-again et Kidnappers de Cook, furent doublés et l'on reconnut l'île Stérile avec son ipah.
Dans la baie de Tolaga de Cook, des naturels apportèrent à la corvette des cochons et des pommes de terre, qu'ils échangèrent contre des objets de peu de valeur. D'autres pirogues s'étant présentées, les Néo-Zélandais, qui étaient sur le bâtiment, harcelaient le commandant pour le déterminer à faire feu dessus et à tuer leurs compatriotes. Mais lorsque ceux-ci montaient à bord, les premiers arrivés allaient au-devant d'eux et les accueillaient avec les plus vives démonstrations d'amitié. Cette conduite singulière se comprend par la défiance et la jalousie qu'ils se portent mutuellement. «Ils voudraient tous profiter exclusivement des avantages qu'ils attendent des visites des étrangers, et sont désespérés de voir leurs voisins y participer.» Cette explication était si exacte qu'elle reçut bientôt confirmation.
Sur l'Astrolabe se trouvait un certain nombre de Zélandais, mais surtout un certain Shaki, que sa haute taille, son tatouage complet, son maintien altier, et l'air de soumission avec lequel lui parlaient ses compatriotes, avaient fait reconnaître pour un chef. En voyant s'approcher de la corvette une pirogue montée par sept ou huit hommes seulement, Shaki et les autres vinrent supplier avec instance d'Urville de tuer ces nouveaux arrivants; ils allèrent même jusqu'à demander des fusils pour tirer eux-mêmes. Cependant, les nouveaux venus ne furent pas plus tôt montés à bord, que tous ceux qui s'y trouvaient déjà les accablèrent de marques de respect, et Shaki, bien qu'il se fût montré l'un des plus acharnés, changea de ton et alla leur offrir quelques haches qu'il venait d'acquérir.