Front matter (continued 2)
Reading edition
«Sophie! s'écria-t-il. Je ne me trompe pas: c'est bien Sophie de Réan. Pauvre enfant! comment est-elle ici? Mais, ajouta-t-il, Marguerite! ma petite Marguerite! N'est-ce pas cette petite brune si gentille qui me regarde d'un air tendre et craintif?»
Marguerite, pour toute réponse, se jeta dans les bras de son père qui l'embrassa tant et tant que ses joues en étaient cramoisies.
Quand il eut recommencé cent et cent fois à embrasser sa femme et son enfant, il s'avança vers Sophie, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa deux ou trois fois.
«Pauvre petite! dit-il. Quels affreux souvenirs elle me rappelle! Où est son père? Par quel hasard se trouve-t-elle avec vous?
—Mon bon commandant, répondit Sophie, je vous expliquerai tout cela. Mon pauvre papa est mort il y a longtemps, ajouta-t-elle en baissant la voix et en essuyant une larme; mais Paul, mon cher Paul, où est-il? Vit-il encore?»
M. DE ROSBOURG.—Paul est un grand et beau garçon, ma chère enfant; il est ici; il déballe et range nos affaires.
SOPHIE.—Oh!… que je voudrais le voir, ce cher Paul! Dans quelle chambre est-il, que je coure le chercher?
M. DE ROSBOURG.—Près de celle de ma femme; c'est celle qu'on m'a donnée et où Paul a monté mes effets.
Sophie courut à cette chambre; on entendit des cris de joie, des gambades, des rires et bientôt on vit accourir Sophie entraînant Paul, un peu honteux de se trouver en présence de tous ces visages inconnus.
«Viens, mon garçon, lui cria M. de Rosbourg, ce ne sont pas des sauvages; pas de danger à courir, va! D'ailleurs tu es homme, toi, à aller en avant, jamais en arrière. En avant donc et embrasse tes amis. Voici ma femme d'abord, puis ma petite Marguerite, puis… Ma foi, je ne connais pas les autres, mais, comme nous sommes en pays ami, embrassons-les tous pour faire connaissance; ils diront leurs noms après.»
La mêlée fut générale; tout le monde s'embrassait en riant. La belle et aimable figure de M. de Rosbourg avait déjà séduit tous les enfants; l'air déterminé de Paul, sa taille élevée, son apparence vigoureuse, sa figure intelligente et bonne, disposèrent en sa faveur les coeurs des enfants. M. de Rosbourg se retira en riant avec sa femme; Sophie présenta Paul à tous ses amis.
«Voici d'abord Marguerite, la fille de notre bon capitaine; c'est elle qui est la plus jeune et avec laquelle je me suis le plus amusée et disputée; nous te raconterons tout cela. Voici mes chères amies Camille et Madeleine, si bonnes, si bonnes, qu'on les appelle les petites filles modèles. Voici notre petit ami Jacques de Traypi, un petit malin, mais bien bon. Voici Jean de Rugès, qui a douze ans comme toi et qui fera la paire avec toi pour le courage et la bonté. Voici enfin son frère, qui s'appelle Léon et qui est notre aîné à tous; il a treize ans.»
Paul ne tarda pas à se mettre à l'aise avec ses nouveaux amis. Sophie l'accablait de questions sur ce qui lui était arrivé; il promit de tout raconter quand on serait un peu plus posé. Il parla de M. de Rosbourg avec une tendresse et une reconnaissance qui touchèrent Marguerite jusqu'aux larmes.
MARGUERITE.—Comme vous aimez papa, monsieur Paul! Alors je vous aimerai bien aussi.
PAUL.—Si vous m'aimez, Marguerite, vous m'appellerez Paul tout court et pas monsieur.
MARGUERITE.—Oh! je ne demande pas mieux, et, quand nous nous connaîtrons bien, demain par exemple, nous nous tutoierons: c'est si gênant de dire vous!
PAUL.—Tout de suite, si tu veux, Marguerite; d'abord je te connais beaucoup, car ton papa me parlait souvent de toi.
MARGUERITE.—Et Sophie ne m'a jamais parlé de toi.
PAUL.—Comment, Sophie, tu m'avais oublié?
SOPHIE, _tristement.—_Oublié, non, mais tu dormais dans mon coeur et je n'osais pas te réveiller. Je t'avais cru mort, et puis j'ai été si malheureuse que je suis devenue égoïste et je n'ai pensé qu'à moi; j'ai perdu l'habitude de penser au passé et à ceux qui m'avaient aimée.
JEAN.—Ne croyez pas ce qu'elle dit, Paul; Sophie est bonne, et très bonne; elle dit toujours du mal d'elle-même. Pauvre Sophie, elle vous racontera ses trois années de malheur.
Jacques s'avança vers Paul, et, se mettant sur la pointe des pieds pour l'embrasser, il lui dit:
«Je vois dans tes yeux que tu seras mon ami; tu aimeras bien ma petite amie Marguerite, n'est-ce pas? Nous la protégerons à nous deux quand elle en aura besoin.»
Paul embrassa Jacques en souriant et lui promit d'être son ami dévoué et celui de Marguerite.
Léon ne disait rien; il semblait piqué de ce que Sophie n'avait ajouté aucune réflexion aimable en le nommant. Il se laissa pourtant embrasser par Paul. Camille et Madeleine souriaient et attendaient, pour faire plus ample connaissance avec ce dernier, que le temps eût augmenté leur intimité. Bientôt on entendit sonner le dîner; chacun s'apprêta à se rendre au salon. Mme de Rosbourg y entra radieuse, appuyée sur le bras de son mari qui tenait sa petite Marguerite par la main.
La joie, le bonheur étaient sur tous les visages; Sophie et Paul avait mille choses à se demander. Sophie parla tant et tant, qu'à la fin de la journée elle lui avait raconté tous les événements importants de sa vie depuis leur séparation. Les enfants firent promettre à Paul de leur raconter à tous ensemble ce qui lui était arrivé depuis le naufrage. M. de Rosbourg fit la même promesse à ces dames et à ces messieurs.
SOPHIE.—Mais dis-moi, Paul, comment et avec qui es-tu arrivé ici, à Fleurville?
PAUL.—Avec M. de Traypi, que le commandant a trouvé au Ministère comme il arrivait lui-même pour annoncer son retour et expliquer sa longue absence. Nous étions à Paris depuis une demi-heure, le commandant très impatient de revoir sa femme et Marguerite, qu'il ne savait trop où chercher ni où trouver, et moi très tranquille, parce que je n'imaginais pas que tu fusses en vie et encore moins ici. Je croyais que tu avais dû périr avec ton papa, dans cette vilaine caisse où l'on t'avait mise par une tempête si affreuse et avec des vagues hautes comme des maisons.
SOPHIE.—Je t'avais cru mort aussi. C'est par le _Normand _que je t'ai su vivant et chez les sauvages.
PAUL.—Le _Normand! _Tu as vu le _Normand? _Quand? Où cela? Où est-il? Que j'embrasse ce brave homme si bon, si dévoué! Nous l'avons bien regretté, et nous pensions que les sauvages l'avaient tué.
SOPHIE.—Il y a trois jours seulement que le _Normand _est revenu, après s'être échappé de chez les sauvages et après vous avoir cherchés et attendus pendant quatre ans. Nous l'avons rencontré, par hasard, dans la forêt.
PAUL.—Brave homme! Que je serai content de le revoir!
MARGUERITE.—Nous irons le voir demain et nous lui annoncerons le retour de papa; il en sera aussi heureux que nous, car il l'aime!… il l'aime! autant que maman et moi.
JACQUES.—Et après tu nous raconteras tes aventures. Tu es resté cinq ans chez les sauvages?
PAUL.—Tu le sauras demain, et bien d'autres choses encore. Il est trop tard pour commencer.
—Mes enfants, dit Mme de Fleurville, il est tard; votre nouvel ami Paul doit être fatigué…
M. DE ROSBOURG, _interrompant.—_Paul fatigué! Il en a fait bien d'autres avec moi! Nous avons passé des nuits et des jours à travailler, à marcher, à veiller. Il est maintenant robuste comme un vrai marin.
—Mais les nôtres, qui n'ont pas eu comme lui l'avantage d'une si terrible éducation, cher commandant, répondit en souriant Mme de Fleurville, ont vraiment besoin de repos. Tous ont pris une part si vive au bonheur de Marguerite, qu'ils ont comme elle besoin d'une bonne nuit pour se remettre. Demain ils seront de force à lutter avec Paul.
M. de Rosbourg ne répondit que par un salut gracieux, et, attirant à lui Marguerite et Sophie, il les embrassa avec tendresse.
«Oh! papa, dit Marguerite en serrant les bras autour de son cou, que c'est ennuyeux de vous quitter et de me coucher!
—Je vais prolonger la soirée en montant jusque chez toi, mon enfant», répondit M. de Rosbourg.
Et, la prenant dans ses bras, il l'emporta jusque dans sa chambre, à la grande joie de Marguerite qui répétait en l'embrassant:
«Oh! que c'est bon un papa! Maman avait bien raison.»
M. DE ROSBOURG.—En quoi avait raison ta maman? Que disait-elle?
—Maman disait que vous étiez le plus beau et le meilleur des hommes; que sans moi elle mourrait de chagrin; qu'elle ne pouvait pas être heureuse sans vous, et beaucoup d'autres choses encore. Et puis elle pleurait si souvent et si fort, que je pleurais quelquefois aussi; alors elle essuyait ses yeux, elle souriait et m'embrassait.
Tout en causant, Marguerite s'était déshabillée. Pour finir, elle se jeta au cou de son père, qui, vaincu par son émotion, la serra dans ses bras et la couvrit de baisers en sanglotant. Marguerite effrayée lui demanda:
«Papa, cher papa, qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous ainsi?
—Mon enfant, ma Marguerite chérie, c'est le bonheur qui fait couler mes larmes; c'est la joie!»
Quand il releva son visage baigné de larmes, elle était endormie. Il essuya la main humide de Marguerite, baisa son joli front blanc et pur, lui donna sa bénédiction paternelle, et sortit en se retournant plus d'une fois pour regarder cette charmante petite figure dormant si paisiblement et si gracieusement.
VII. La mer et les sauvages.
Le lendemain on se réunit plus tôt que d'habitude. Les enfants firent honneur à un premier déjeuner, que Paul mangea avec délices, s'extasiant sur la bonté du lait, l'excellence du beurre normand; il retrouvait en chaque chose des souvenirs d'enfance, et il regardait avec bonheur et reconnaissance son cher commandant qui lui tenait lieu de père. L'excellent M. de Rosbourg, non moins heureux que Paul, répondait à ses regards par un sourire affectueux.
On sortait de table; Paul et Marguerite saisirent chacun une main du commandant et la couvrirent de baisers. Il en rendit un à Paul, une douzaine à Marguerite; il fit un signe de tête amical à Sophie, et il offrit le bras à Mme de Fleurville pour la ramener au salon. La journée se passa à faire connaissance; on mena Paul voir toute la maison, le potager, la ferme, les écuries, le parc, le village, le petit jardin et les cabanes. Puis on alla faire tous ensemble une visite à Lecomte. En apercevant son commandant, il faillit tomber à la renverse. M. de Rosbourg lui témoigna une grande amitié et lui promit de revenir le voir et de s'arranger de façon à l'avoir toujours près de lui. Après dîner les enfants demandèrent à Paul de leur raconter ses aventures. Tout le monde se groupa autour de lui, et il commença ainsi:
«Sophie vous a raconté notre naufrage; mais elle ne sait pas comment il s'est fait qu'elle et moi nous soyons restés sur le vaisseau qui allait périr; M. de Rosbourg me l'a expliqué depuis. Quand papa, maman, mon oncle et ma tante sont montés sur le pont, nous laissant en bas dans la chambre, on avait déjà mis à la mer les chaloupes; le commandant, voyant le vaisseau prêt à s'engloutir, fit partir le plus de monde possible sur la première chaloupe et ordonna à ses gens d'enlever les personnes qui restaient et de les sauver de gré ou de force en les faisant passer sur la seconde chaloupe. Des matelots enlevèrent maman et ma tante malgré leurs cris. Papa et mon oncle voulurent aller nous chercher; on leur dit que nous étions déjà embarqués. Dans le tumulte et la frayeur du naufrage, c'était vraisemblable. On les jeta dans la chaloupe où ils trouvèrent maman et ma tante qui nous appelaient à grands cris. Papa voulut s'élancer sur le vaisseau, on le retint de force; mon oncle cria: «Attendez-moi!» et remonta sur le bâtiment. Il ne me vit pas; j'étais derrière le commandant; mais il aperçut Sophie, il la saisit dans ses bras et courut à la chaloupe; on avait déjà coupé la corde qui la retenait au vaisseau, et, sans écouter ses supplications et les cris de ma pauvre tante, ils s'éloignèrent. Leur chaloupe, trop chargée, fut presque immédiatement engloutie par une vague énorme avant que mon oncle l'eût perdue de vue. Alors mon oncle voulut au moins me sauver ainsi que Sophie; il me demanda au commandant, qui lui représenta l'imprudence de se risquer tous ensemble sur une planche ou un morceau de mât brisé.
» Mon oncle partit avec Sophie; je pleurais, car je croyais bien qu'ils allaient s'engloutir comme les chaloupes. Le bon Normand et M. de Rosbourg ne perdirent pas de temps pour faire un radeau, sur lequel le Normand mit un petit tonneau d'eau et des provisions; il passa une hache à sa ceinture et à celle du commandant, pensa aux rames, à la boussole, et je me trouvai sur le radeau dans les bras du commandant. Il regardait son pauvre vaisseau d'un air aussi triste que mon oncle m'avait regardé en me quittant; et, quand le vaisseau acheva de se briser et fut enlevé par les vagues, je vis pour la première fois des larmes dans les yeux de mon cher commandant. Il se détourna, passa le dos de sa main sur ses yeux et reprit tout son courage.
» Pendant que le Normand ramait, M. de Rosbourg me posa sur ses genoux en me disant: «Dors, mon garçon, dors sur les genoux de ton père, tu seras à l'abri des vagues; appuie ta tête sur ma poitrine.» Je craignais de le fatiguer; il me prit la tête et l'appuya de force sur son épaule. Je ne voulais pas m'endormir, mais je ne sais comment il arriva que cinq minutes après je dormais profondément. Je m'éveillai au jour; ce bon M. de Rosbourg n'avait pas bougé pour ne pas m'éveiller, et, craignant que je n'eusse froid, il m'avait couvert avec son habit. En lui prenant les mains, je sentis qu'elles étaient raides de froid. Je le priai de remettre son habit, l'assurant que j'avais bien chaud.
»—Au fait, dit-il, voici le soleil qui commence à chauffer; la lune était moins agréable, n'est-ce pas, le Normand? Cette diable de lune ne donne pas beaucoup de chaleur.
» Et, me posant sur le radeau, il reprit son habit et le remit non sans quelque peine sur ses épaules glacées. Le vent nous poussait vers la terre, mais nous eûmes de la peine à aborder parce qu'il y avait des rochers contre lesquels les vagues venaient se briser, et il fallut toute l'habileté de M. de Rosbourg et du brave Normand pour que notre pauvre petit radeau ne fût pas mis en pièces. Enfin il entra dans une eau tranquille. Le Normand redoubla d'efforts avec ses rames, et nous nous trouvâmes sur le sable. Le commandant me prit dans ses bras et me porta sur le rivage à l'abri des vagues. Le Normand roula à terre le tonneau d'eau et le peu de provisions qu'il avait pu emporter sur le radeau. Le commandant me serra contre son coeur et me dit: «Paul, tu es mon fils! je suis ton père, le seul qui te reste en ce monde; et je jure que je serai ton père tant que je vivrai.» Il a bien tenu parole, ce bon et cher père; vous le verrez bien par la suite de mon histoire.
» Après avoir fait un maigre déjeuner de biscuit et d'eau, nous allâmes tous les trois à la recherche d'un abri pour y déposer nos provisions. On apercevait dans le lointain des arbres qui paraissaient former un bois. Le soleil commençait à piquer; le commandant craignait que l'eau du tonneau ne se gâtât avant que nous eussions découvert une source; aidé du Normand, il le poussa à l'ombre d'un rocher un peu creusé par le bas. Il me proposa de me mettre là pendant que lui et le Normand iraient jusqu'au bois pour voir s'ils n'y trouveraient pas un ruisseau et des fruits; mais je lui demandai de ne pas le quitter, et il m'emmena. Le chemin était difficile. Le Normand marchait en avant et brisait avec sa hache les joncs et les plantes piquantes qui l'empêchaient d'avancer. Je commençais à me repentir de les avoir suivis, quand le commandant, voyant mes bras tachés de sang, me prit sur ses épaules malgré ma résistance. Le Normand voulut me porter, mais le commandant lui dit: «Tu as une tâche plus rude que la mienne, en marchant en avant et en me frayant un passage aux dépens de ta peau, mon brave Normand. Il n'est pas lourd, ce garçon! Et puis est-ce qu'un enfant pèse jamais trop sur les épaules de son père?» Le Normand obéit et marcha en avant. Je me repentis bien plus encore de n'être pas resté sous mon rocher quand je vis mon pauvre père trempé de sueur et plier malgré lui sous mon poids. Je lui demandai de me laisser marcher, il ne le voulut pas; j'essayai de me glisser de dessus ses épaules, il me retint d'une main de fer et me dit: «N'essaye plus, car je t'attache si tu recommences.» Nous avancions lentement; nous mîmes plus d'une heure à arriver à cette forêt, car c'en était une. Le terrain y était assez doux et uni. Le commandant me posa à terre, nous nous assîmes à l'ombre de ces grands arbres qui étaient des palmiers-cocotiers et des palmiers-dattiers. Le Normand nous apporta quelques noix de coco et aussi des dattes tombées des palmiers. Le commandant ouvrit une noix avec sa hache; il me fit boire l'eau ou plutôt le lait qu'elle contenait: c'était frais et délicieux; puis il me fit manger la chair de cette noix: je la trouvai excellente et je regrettai amèrement que ma pauvre Sophie ne pût pas en goûter avec moi. Sophie avait toujours été de moitié dans tous mes plaisirs, dans tous mes projets, dans toutes mes sottises même, car j'exécutais ses idées qui n'étaient pas toujours heureuses, il faut le dire. Et maintenant, je me la représentais dans ce vilain baquet qui sautait sur ces énormes vagues, et je croyais bien qu'elle était engloutie par la mer ainsi que mon pauvre oncle. Je m'aperçus que mon père me regardait boire et manger, et ne mangeait pas lui-même: «Et vous, père? lui dis-je. Prenez, vous avez chaud, vous avez soif.—Ne t'occupe pas de moi, mon cher enfant; je suis un homme, un marin; je sais supporter la faim, la soif, le chaud, le froid. Je suis content de te voir manger et boire de bon appétit.—Oh! père, je n'ai plus faim ni soif, si je ne vous vois pas partager ces provisions. Et le bon Normand, où est-il?—Il est allé chercher d'autres noix, s'il peut en trouver.»
» Je refusai de toucher à ce qui restait, et je priai si instamment le commandant de le partager au moins avec moi, qu'il finit par y consentir. Je vis avec bonheur ses lèvres desséchées par la soif se tremper dans le lait si rafraîchissant des noix de coco. Quelque temps après, le Normand revint, apportant encore quelques noix et des dattes fraîches. Nous nous en régalâmes tous les trois. Je me sentais fatigué par la chaleur. Je voyais les yeux du commandant se fermer malgré lui. Le bon Normand paraissait aussi fatigué; je demandai si je pouvais dormir. «Dors, mon ami, répondit mon père, nous ferons bien aussi un somme; la nuit a été rude et la chaleur est accablante. Allons, mon Normand, étends-toi près de nous et tâchons d'oublier en dormant.» Le Normand obéit; il s'étendit à ma gauche; le commandant s'était couché à ma droite. Deux minutes après, je dormais profondément. Je crois que j'avais dormi longtemps, car en m'éveillant je sentis la fraîcheur du soleil couchant.
» La faim se faisait sentir, je demandai à manger. «Nous t'attendions pour dîner, me dit mon père. Le couvert est mis, ici à côté! Viens voir notre salle à manger.» Je le suivis; il me mena dans un fourré où il avait fait avec sa hache, aidé du Normand et pendant que je dormais, un passage comme un corridor; au bout il y avait comme une grande salle, taillée aussi dans le fourré. Ils avaient étendu par terre d'énormes feuilles de palmier-dattier et de cocotier; sur une de ces feuilles, larges comme une table, étaient plusieurs noix de coco ouvertes et une espèce de pommes de terre que le Normand avait fait cuire dans de l'eau de mer pour les saler; une énorme coquille lui avait servi de casserole. Il avait été chercher aussi le tonneau d'eau et nos provisions, et avait rapporté en même temps la coquille et l'eau salée. Mon pauvre père, de son côté, avait travaillé à notre logement, au lieu de se reposer de ses fatigues. Je m'assis à terre entre eux, et nous mangeâmes tous avec un appétit qui faisait honneur au cuisinier. Comme nous achevions notre dîner, un bruit singulier se fit entendre. Mon père se releva d'un bond; le Normand lui fit signe de ne pas bouger. Ils écoutaient avec une anxiété qui me fit peur. Je me serrai contre le commandant, il se baissa et me dit tout bas: «Ne bouge pas, ne parle pas: ce sont des sauvages qui débarquent.» Ce mot de sauvages glaça mon sang dans mes veines; je me voyais déjà mangé avec mon pauvre père et le bon Normand. Le commandant, me voyant trembler, chercha à me rassurer par un sourire et me dit encore tout bas: «N'aie pas peur, mon ami: tous les sauvages ne sont pas si méchants. Mais, comme nous ne les connaissons pas, restons tranquilles pour leur échapper. Pendant que je te garderai, le Normand va tâcher de les reconnaître; il saura bien de quelle tribu ils sont et s'il faut les fuir ou nous montrer.» Pendant que le commandant parlait, je vis le Normand se mettre à plat ventre et se traîner ainsi dans le fourré en prenant les plus grandes précautions pour ne pas faire de bruit et pour ne pas être vu. Il rampa hors du bois; mais avant de sortir du fourré il coupa des branches et des ronces et les piqua à l'entrée de notre allée pour la bien cacher à la vue des sauvages. Mon père me fit quitter la cabane et me traîna avec lui dans un massif de jeunes cocotiers; à mesure que nous passions, il avait soin de relever les branches et les herbes foulées par nous, pour enlever toute trace de notre passage. Peu de temps après le départ du Normand, nous entendîmes les sauvages courir de côté et d'autre et s'appeler entre eux; le bruit approchait; je me tenais tremblant tout près de mon père qui me serrait contre son coeur et me faisait signe de me taire.
» Un cri général des sauvages nous fit voir qu'ils avaient découvert notre allée; l'instant d'après, ils se précipitaient dans la salle que mon pauvre père avait faite avec tant de peine. Je crus voir sur son visage une vive inquiétude; le Normand ne revenait pas; les sauvages l'avaient-ils découvert et fait prisonnier? À chaque minute nous nous attendions à les voir apparaître. Une fois nous entendîmes craquer une branche si près de nous, que mon père, m'écartant doucement, saisit sa hache et se tint prêt à frapper. Pendant quelques instants, nous restâmes immobiles, osant à peine respirer. Le bruit cessa, les voix s'éloignèrent; nous nous crûmes sauvés, lorsque je sentis tout à coup une main qui me saisissait la jambe: je ne criai pas, mais me raccrochait à mon père qui me regarda avec surprise; il ne voyait pas la main qui me tenait, et moi je me sentais entraîné. Une seconde main vint saisir mon autre jambe, et je serais tombé le nez par terre si je ne m'étais retenu avec une force surnaturelle aux jambes de mon père. «Paul, qu'as-tu? me dit-il tout bas et avec terreur.—Il me tire! il me tire! mon père, sauvez-moi!» lui répondis-je bas aussi. Mon père regarda à terre, vit les deux mains; il les saisit à son tour, et avec une force irrésistible il tira violemment l'homme auquel appartenaient ces mains. Il amena un jeune sauvage qui lui fit des gestes suppliants et qui finit par se jeter à genoux. Il avait l'air doux et craintif. Mon père lui fit signe de regarder, leva sa hache, et d'un seul coup abattit un arbre plus gros que le bras. Le sauvage regarda l'arbre, la hache, mon père, avec une surprise mêlée d'admiration; il fit un bond, poussa un cri, baisa la main, toucha de cette main le pied de mon père, et, s'élançant dans la direction de notre cabane, par le chemin que nous avions suivi pour nous cacher, il appela à grands cris ses compagnons. «Nous sommes découverts, il ne s'agit plus de se cacher. Il faut à présent nous montrer hardiment et leur imposer par notre attitude. Que n'ai-je mon pauvre Normand! Où s'est-il fourré?» Le commandant se dirigea vers la salle, me tenant par la main; il tenait sa hache de l'autre. Il entra dans la salle qui se remplissait de sauvages; à leur tête était le jeune garçon qui venait de nous quitter. «Arrière!» cria le commandant de sa voix de tonnerre en brandissant sa hache. Tous reculèrent. Le jeune sauvage approcha timidement, presque en rampant, baisa la main, toucha le pied du commandant et lui fit voir par gestes que ses compagnons voudraient bien voir la hache couper un arbre. Le commandant choisit un jeune cocotier et l'abattit d'un coup. Les sauvages vinrent l'un après l'autre examiner l'arbre, toucher craintivement la hache; ensuite chacun, comme le jeune sauvage, baisait sa main et touchait le pied du commandant. Je n'avais plus peur. Je sentais l'empire que prenait sur eux cet homme si fort, si courageux, si résolu. Les sauvages se tenaient immobiles, le regardant avec curiosité et respect; me tenant toujours par la main, il avança vers eux, leur fit signe avec sa hache de s'écarter pour nous laisser passer. Ils se retirèrent avec un effroi comique. «Suivez-moi!» leur dit-il de sa voix de commandement, et il marcha, suivi de tous ces sauvages, jusqu'à ce qu'il fût sorti du bois. Là, il regarda autour de lui, et, ne voyant pas le Normand, il cria: «Mon brave Normand, nous sommes découverts. Montre-toi et viens à moi, car ton bras peut m'être utile.» Aucune réponse ne se fit entendre; mais quelques minutes après je vis le Normand sortir du bois. Il regarda les sauvages et dit au commandant: «Mon commandant, je n'ai pas répondu parce que j'étais à plat ventre dans les herbes et je ne voulais pas que ces Peaux-Rouges pussent croire que je me cachais. Je suis rentré dans le bois en rampant. J'ai commencé mon évolution dès que j'ai entendu votre _Arrière! _retentissant.»
» Il réfléchit un instant. Son visage devint sévère; il se retourna vers les sauvages, leur ordonna d'un geste impérieux de le suivre, et, marchant en avant, me tenant par la main et suivi du Normand, il se dirigea vers la mer où il apercevait de loin les canots des sauvages. Tout le long du chemin, lui et le Normand se faisaient un passage en battant avec leurs haches les herbes et les joncs piquants. À chaque coup de la hache, les sauvages se précipitaient pour voir ce qu'elle avait abattu; ils entouraient le commandant qui ne daignait pas leur accorder un regard; le Normand, lui, les éloignait en brandissant sa hache. Quand nous fûmes arrivés au bord de la mer, le commandant ordonna au Normand de se tenir prêt à monter avec lui dans un des plus grands canots, et fit signe aux sauvages d'en amener un près du rivage. Ils obéirent, en approchèrent un; le commandant y entra avec moi, suivi du Normand. Il fit signe de ramer, et nous partîmes, ne sachant pas où nous allions. Le canot était grand; il pouvait contenir dix à douze personnes. Une foule de sauvages se précipitèrent pour y entrer; mais, lorsque les quatre premiers y eurent grimpé, le commandant cria aux autres: _Arrière! _et brandit sa hache; les sauvages s'élancèrent tous dans l'eau et gagnèrent à la nage les autres canots dans lesquels ils entrèrent et s'arrangèrent comme ils purent. Nos sauvages se mirent à ramer; nous fûmes bientôt en pleine mer; ils ramèrent longtemps; il était nuit quand nous touchâmes à une terre: je n'ai jamais su laquelle ni le commandant non plus.
» Les sauvages voulaient me prendre dans leurs bras, mais mon père les repoussa d'un air de commandement qui les effraya, car ils se culbutèrent les uns les autres et firent un grand cercle pour nous laisser passer.
» Le commandant marcha avec moi et le Normand; nous trouvâmes promptement un rocher creux; il y faisait noir comme dans un four. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes, et, à la grande frayeur des sauvages, il en alluma une; ils firent tous une exclamation de surprise et d'effroi, et reculèrent de quelques pas. Mon père entra dans la grotte formée par le rocher, l'éclaira, et, la voyant sèche et sans habitants dangereux, tels que serpents ou bêtes féroces, il m'y fit entrer et y entra lui-même avec le Normand, après avoir fait signe aux sauvages qu'il voulait être seul. Ils obéirent avec répugnance et ne s'éloignèrent pas beaucoup, à en juger par le bruit léger que nous entendions de temps à autre; tantôt un chuchotement, tantôt un petit bruit de feuilles sèches, tantôt un sifflement étouffé comme de gens qui s'appellent. Mon père me mit au fond de la grotte et s'assit par terre à l'entrée, lui d'un côté, le Normand de l'autre. Je fus réveillé au petit jour par un bruit extraordinaire. J'ouvris les yeux et je vis mon père et le Normand debout à l'entrée de la grotte, leur hache à la main. Mon père se retourna vers moi d'un air inquiet au moment où je m'éveillai. Je sautai sur mes pieds, je courus à lui, j'avançai ma tête, et je vis une multitude de sauvages qui se dirigeaient vers nous. Au milieu d'eux marchait un homme qui paraissait être leur chef ou leur roi. Tous les autres le traitaient avec respect, n'osant pas l'approcher de trop près et lui parlant la tête baissée. Quand il fut à cent pas de nous, il dit quelques mots à deux sauvages qui vinrent à nous et nous firent signe d'approcher du roi. «Allons, dit mon père en souriant. Aussi bien, nous avons besoin d'eux pour avoir de quoi manger et de quoi nous loger.» Je n'avais pas peur, car je voyais près du roi deux petits garçons à peu près de mon âge. Nous nous avançâmes; les deux petits garçons accoururent et tournèrent autour de moi en touchant ma veste, mon pantalon, mes pieds, mes mains; ils faisaient de si drôles de mines et des gambades si étonnantes que je me mis à rire; ils eurent l'air enchanté de me voir rire; ils baisèrent leurs mains et me touchèrent les joues; je leur en fis autant; alors leur joie fut extrême; ils coururent au roi, lui parlèrent avec volubilité, revinrent à moi en courant, et, me prenant chacun par une main, ils m'entraînèrent vers lui. J'entendis mon pauvre père appeler d'une voix altérée: «Paul, Paul, reviens!». Mais je ne pouvais plus revenir; les petits sauvages m'entraînaient en répétant: _Tchihan, tchihane poundi! _Le roi me regarda, me toucha, puis il me prit dans ses bras, me toucha l'oreille de son oreille, me remit à terre et dit quelques mots à un sauvage. Celui-ci disparut et revint promptement, lui apportant deux petites lianes. Le roi en prit une qu'il noua légèrement au bras d'un des petits garçons; il en fit autant à l'autre, puis il attacha les bouts opposés à mes bras, à moi, de manière que je me trouvai attaché à chacun des petits sauvages par le bras. Ils semblaient enchantés, ils faisaient des gambades et poussaient des cris de joie qui me faisaient rire comme eux; je sautai aussi pour leur tenir compagnie et je me mis à chanter à tue-tête.
» Aux premières paroles, les petits sauvages restèrent immobiles. Mais leur surprise et leur admiration furent partagées par le roi et ses sujets quand mon père et le Normand m'accompagnèrent de leurs belles voix retentissantes. Quand nous eûmes fini, les sauvages, y compris les petits, tombèrent tous la face contre terre; ils se relevèrent d'un bond, coururent au commandant et au Normand, auxquels ils donnèrent tous les témoignages d'amitié qu'ils purent imaginer. Ils cherchèrent à imiter nos chants, mais d'une manière si grotesque que nous rîmes tous à nous tenir les côtes. Ils paraissaient enchantés de nous voir rire; ils riaient aussi et faisaient des gambades comiques.
SOPHIE.—Pardonne-moi si je t'interromps, Paul, mais je voudrais savoir pourquoi on t'avait attaché aux petits sauvages et si tu es resté longtemps ainsi.
PAUL.—J'ai appris depuis, quand j'ai su leur langage, que c'était pour marquer l'affection qui devait me lier à mes nouveaux amis, et que nous devions à trois ne faire qu'un. Je n'osais pas défaire ces liens, de peur de les fâcher, et en effet, j'ai su depuis que, si je les avais défaits, c'eût été comme si nous leur eussions déclaré la guerre. Mon père me dit: «Tant qu'ils ne te feront pas de mal, mon garçon, laisse-les faire. Il ne faut pas risquer de les fâcher. Nous avons besoin d'eux. D'ailleurs ils n'ont vraiment pas l'air méchant.» Le roi fit alors signe à mon père d'approcher. Un sauvage apporta un autre lien; le chef en attacha un bout au bras de mon père et lui donna l'autre bout en touchant son oreille de la sienne. Mon père prit le lien et l'attacha au bras du roi, dont il toucha aussi l'oreille. Le roi parut transporté de joie ainsi que tous les sauvages qui se mirent à pousser des hurlements d'allégresse et à faire autour de nous une ronde immense. Les petits sauvages dansaient, je dansais avec eux, le roi dansa, mon père sauta aussi; nous nous mîmes tous à rire; ce rire gagna les sauvages et le roi; le Normand gambadait tant qu'il pouvait.
» Ce fut mon père qui donna le signal du repos en s'arrêtant et criant: «Halte-là! Assez pour aujourd'hui, sauvageons!» Sa voix domina le tumulte, et tout le monde s'arrêta. J'avais faim; je le dis à mon père qui fit signe au roi qu'il voulait manger. _Moune chak, _s'écria aussitôt le roi. _Pris kanine, _répondirent les sauvages, et ils se dispersèrent en courant. Ils revinrent bientôt, apportant des bananes, des fruits qui m'étaient inconnus, des noix de coco, du poisson séché. Nous mangeâmes de bon appétit; les sauvages s'assirent par dizaines, formant de petits ronds. Le roi et les petits sauvages mangèrent seuls avec nous.
» Le roi, nous voyant tirer de nos poches des couteaux, regarda attentivement ce que nous en ferions. Quand il nous vit couper facilement et nettement les bananes, le poisson et d'autres mets, il témoigna une grande admiration. Mon père voulut lui faire essayer de couper une banane, mais il n'osa pas; il retirait sa main avec effroi, et il regardait sans cesse les mains de mon père, celles du Normand et les miennes, s'étonnant qu'elles ne fussent pas coupées comme les fruits et le poisson. _Régite, régite, _répétait-il. Ce qui veut dire: «Ça coupe.»
» Quand le repas fut fini, le roi se leva, marcha avec mon père attaché à son bras; je suivais entre les deux petits sauvages, mes amis. Le Normand venait ensuite. «Ne perds pas Paul des yeux, lui avait dit mon père. Ma dignité me défend de me retourner trop souvent pour veiller sur lui; mais je te le confie. Emboîte son pas et ne laisse pas les sauvages trop en approcher.
»—Soyez tranquille, mon commandant, lui répondit le Normand. Je considère cet enfant comme le vôtre, et dès lors pas de danger tant que j'ai l'oeil sur lui.»
» Nous marchâmes longtemps. Les petits sauvages m'apprirent quelques mots de leur langage, que je parlai en peu de temps aussi bien qu'eux-mêmes. Il n'était pas très difficile, mais il leur manque une foule de mots; nous leur apprîmes à notre tour le français, qu'ils prononçaient d'une manière très drôle; mais tout cela ne se passa que longtemps après.
» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants. Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes, à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient, nous examinaient, nous touchaient.
» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami.
» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme. Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos haches au bout de nos bras.»
M. DE ROSBOURG.—Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin à demain. Qu'en dit la société?
MADAME DE ROSBOURG.—Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants.
M. DE ROSBOURG.—Et ne rêvez pas sauvages et naufrages.
VIII. La délivrance.
Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa bonté pour Paul.
«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il te regarde.»
PAUL.—Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur chérie, puisque nous avons le même père.
MARGUERITE.—Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort, ne t'aimait pas?
PAUL.—Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant moi.
MARGUERITE.—Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui a l'air si bon?
PAUL.—Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et qu'il aimait comme il t'aime.
MARGUERITE.—Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas resté avec vous?
PAUL.—Tu sauras cela ce soir.
MARGUERITE.—Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta soeur.
PAUL, _l'embrassant et riant.—_Une petite soeur que j'aime bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la patience.
Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.
Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.
«J'en suis resté hier, dit Paul, au moment où mon père appelait le Normand pour abattre des arbres et construire notre hutte. Les sauvages s'étaient déjà mis au travail; ils commençaient à couper lentement et péniblement de jeunes arbres avec des pierres tranchantes ou des morceaux de coquilles. Mon père et le Normand arrivèrent à eux, les écartèrent, brandirent leurs haches et abattirent un arbre en deux ou trois coups. Les sauvages restèrent d'abord immobiles de surprise; mais, au second arbre, ils coururent en criant vers le village, et l'on vit accourir avec eux leur roi et le chef ami qui était chez eux en visite. Mon père et le Normand continuèrent leur travail. À chaque arbre qui tombait, les chefs approchaient, examinaient et touchaient la partie coupée, puis ils se retiraient et regardaient avec une admiration visible le travail de leurs nouveaux amis. Quand tous les arbres nécessaires furent coupés, taillés et prêts à être enfoncés en terre, mon père et le Normand firent signe aux sauvages de les aider à les transporter. Tous s'élancèrent vers les arbres qui, en cinq minutes, furent enlevés et portés ou traînés en triomphe à travers le village, avec des cris et des hurlements qui attirèrent les femmes et les enfants. On leur expliquait la cause du tumulte; ils s'y joignaient en criant et gesticulant. Quand tous les arbres furent apportés sur l'emplacement où devait être bâtie la hutte, mon père et le Normand se firent des maillets avec leurs haches et enfoncèrent en terre les pieux épointés par un bout. Ils eurent bientôt fini et ils se mirent à faire la couverture avec les bouts des cocotiers abattus, garnis de leurs feuilles, qu'ils posèrent en travers sur les murs formés par les arbres. Ils relièrent ensuite avec des lianes les bouts des feuilles de cocotier et les attachèrent de place en place aux arbres qui formaient les murs. Ensuite ils bouchèrent avec de la mousse, des feuilles et de la terre humide les intervalles et les trous. Je les aidai dans cette besogne; mes petits amis les sauvages voulurent aussi nous aider et furent enchantés d'avoir réussi. Il ne s'agissait plus que de faire une porte. Mon père alla couper quelques branches longues et minces et se mit à les entrelacer comme on fait pour une _claie. _Quand il en eut attaché avec des lianes une quantité suffisante, lui et le Normand tirèrent leurs couteaux de leurs poches et se mirent à tailler une porte de la grandeur de l'ouverture qu'ils avaient laissée. Ils l'attachèrent ensuite aux murs, comme on attache un couvercle de panier. Les sauvages, qui s'étaient tenus assez tranquilles pendant le travail, ne purent alors contenir leur joie et leur admiration; ils tournaient autour de la maison, ils y entraient, ils fermaient et ouvraient la porte comme de véritables enfants.
» Le roi s'approcha de mon père, lui frotta l'oreille de la sienne, et lui fit comprendre qu'il voudrait bien avoir cette maison. Mon père le comprit, le prit par la main, le fit entrer dans la maison et ferma la porte sur lui. Le roi ne se posséda pas de joie, ressortit et commença avec ses sujets une ronde autour de la maison. Il fit signe à mon père que cette nuit la maison servirait à ses nouveaux amis et qu'il ne la prendrait que le lendemain. Mon père lui expliqua, par signes aussi, que le lendemain il lui ferait une seconde chambre pour les femmes et les enfants, ce qui redoubla la joie du roi. Le chef ami regardait d'un oeil triste et envieux, lorsque tout à coup son visage prit un air joyeux; il dit quelques mots au roi qui lui répondit: _Vansi, Vansi, pravine. _Alors le chef s'approcha du Normand, frotta son oreille contre la sienne, et le regarda d'un air inquiet. «Mon commandant, dit le Normand, je n'aime pas ce geste-là. Le sauvage me déplaît; au diable lui et son oreille!—Tu vas le mettre en colère, mon Normand, rends-lui son frottement d'oreille.» En frottant son oreille contre celle du sauvage: «Tiens, diable rouge, la voilà mon oreille de chrétien, qui vaut mieux que ton oreille de païen.» Le chef parut aussi joyeux que l'avait été le roi, et donna un ordre qu'exécuta un sauvage; il reparut avec le lien de l'amitié; le chef fit à son bras et à celui du Normand la même cérémonie qu'avait faite le roi à mon père.
» Mon père serra la main au bon Normand, que j'embrassai; mes petits amis, qui imitaient tout ce que je faisais, voulurent aussi embrasser le Normand qui allait les repousser avec colère, lorsque je lui dis: «Mon bon Normand, mon ami, sois bon pour eux; ils m'aiment.» Ce pauvre Normand! je vois encore sa bonne figure changer d'expression à ces paroles et me regarder d'un air attendri en embrassant les sauvageons du bout des lèvres. Pendant ce temps, on avait apporté le repas du soir. Tout le monde s'assit par petits groupes comme le matin; les femmes nous servaient. Mes amis sauvages me placèrent entre eux deux, en face de mon père, qui était entre le roi et le Normand, lié au bras du chef. Après le souper, que je mangeai de bon appétit, le chef délia le Normand, qui fut obligé de passer à son cou la moitié du lien, et chacun se retira chez soi. Mais on voyait encore des têtes apparaître par les trous qui servaient d'entrée aux huttes.
» Avant d'entrer dans notre maison, nous vîmes tous les sauvages à l'entrée de leur hutte, nous regardant avec curiosité, mais en silence. Nous rentrâmes, le Normand ferma la porte. «Il nous faudrait un verrou, mon commandant, dit-il. On ne sait jamais si l'on est en sûreté avec ces diables rouges.» Mon père sourit, lui promit d'en fabriquer un le lendemain, et je m'étendis entre lui et le Normand; je ne tardai pas à m'endormir. Mon père et le Normand, qui n'avaient pas dormi pour ainsi dire depuis quatre jours, s'endormirent aussi.
» Le lendemain, mon père et le Normand firent une seconde chambre à la maison où nous avions passé la nuit, comme ils l'avaient promis au roi, puis ils bâtirent une autre cabane pour nous-mêmes. Le roi, impatient de s'installer dans son nouveau palais, y fit apporter tout de suite les nattes et les calebasses qui formaient son mobilier; il avait aussi quelques noix de coco sculptées, des coquilles travaillées, des flèches, des arcs et des massues. Mon père tailla quelques chevilles qu'il enfonça dans des intervalles des arbres, et il suspendit à ces clous de bois les armes et les autres trésors du roi, qui fut si enchanté de cet arrangement, qu'il appela tous les sauvages pour l'admirer. Ils ne pouvaient comprendre comment ces chevilles tenaient; mon père en fit une devant eux et l'enfonça dans une fente, à leur grande surprise et joie. J'aidais mon père et le Normand à préparer les chevilles, à couper les liens avec mon couteau, à chercher la mousse et la terre pour boucher les trous.
» Cette seconde maison fut bien plus jolie et plus grande que la première, et, malgré les désirs du roi clairement exprimés, mon père voulut la garder et la conserva pendant les cinq longues années que nous avons passées près de ces sauvages. Les jours suivants, il fabriqua des escabeaux et une table, puis il tapissa toute la chambre de grandes feuilles de palmier, qui faisaient un charmant effet.
» Je vous ai dit que le chef ami qui était en visite chez le roi avait _lié amitié _avec le Normand. Je vous ai dit que le Normand y avait de la répugnance, qu'il ne laissa faire le chef que pour obéir à son commandant. Nous ne savions pas alors que, lorsqu'on s'était laissé lier au bras d'un homme, on s'engageait à être son ami, à le protéger et à le défendre contre tous les dangers. Et quand, après avoir coupé le lien, on le mettait à son cou, on s'engageait à ne jamais se quitter, à se suivre partout. Quelques jours après son arrivée, le chef s'apprêta à retourner dans son île; quatre à cinq cents de ses sauvages vinrent le chercher. On fit un repas d'adieu, pendant lequel le roi parut lié au bras de mon père, le Normand à celui du chef, et moi à ceux des petits sauvages. Nous étions loin de penser que cette cérémonie, que mon père avait accomplie comme un jeu et sans en connaître les conséquences, nous séparait de notre brave Normand. Après le repas, les chefs coupèrent les liens et les passèrent à leur cou, de même que mes petits amis et moi. Tout le monde se leva. Le Normand voulut revenir près de mon père, mais le chef lui passa le bras dans le sien et l'entraîna doucement et amicalement vers la mer. Le roi en fit autant pour mon père, et nous allâmes tous voir partir le chef et ses sauvages. Après le dernier adieu du chef, le Normand voulut retirer son bras; le chef le retint; le Normand donna une secousse, mais le chef ne lâcha pas prise. Au même instant, deux ou trois cents sauvages se précipitèrent sur lui, le jetèrent à terre, le garrottèrent et l'emportèrent dans le canot du chef. Mon père voulut s'élancer à son secours, mais en moins d'une seconde, lui aussi fut jeté à terre, lié et emporté. «Mon pauvre Normand!» criait mon père. Le Normand ne répondait pas; les sauvages l'avaient bâillonné. «Paul, mon enfant, cria enfin mon père, ne me quitte pas. Reste là, près de moi, que je te voie au moins en sûreté.» J'accourus près de lui; on voulut me repousser, mais les petits sauvages parlèrent d'un air fâché, se mirent près de moi et me firent rester avec mon père. Je pleurais; ils essuyaient mes yeux, me frottaient les oreilles avec les leurs; en un mot, ils m'ennuyaient, et je cessai de pleurer pour faire cesser leurs consolations. Les sauvages emportèrent mon père dans sa maison. Le roi vint se mettre à genoux près de lui en faisant des gestes suppliants et en témoignant son amitié d'une manière si touchante que mon père fut attendri et qu'il regarda enfin le roi en lui souriant de son air bon et aimable. Le roi comprit, fit un saut de joie et délia une des mains de mon père en le regardant fixement. Rassuré par l'immobilité de mon père, il délia l'autre main, puis les jambes. Voyant que mon père ne se sauvait pas, il ne chercha plus à contenir sa joie, et la témoigna d'une façon si bruyante, que mon père, ennuyé de cette gaieté, le prit par le bras et le poussa doucement en dehors de la porte, lui adressant un sourire et un signe de tête amical. Il ferma la porte, et nous nous trouvâmes seuls.
» À partir de ce jour, mon père et moi nous passions une partie de notre temps au bord de la mer dans l'espérance d'apercevoir un vaisseau à son passage; tout en regardant, nous ne perdions pas notre temps: mon père abattait des arbres, les préparait et les reliait ensemble pour en faire un bateau assez grand pour nous embarquer avec des provisions et nous mener en pleine mer. Je ne pouvais l'aider beaucoup; mais pendant qu'il travaillait, j'apprenais à lire les lettres qu'il me traçait sur le sable. Il eut la patience de m'apprendre à lire et à écrire de cette façon. Quand je sus lire, je traçais à mon tour les lettres que je connaissais, puis des mots. Plus tard, mon bon père eut la patience de me tracer sur de grandes feuilles de palmier des histoires, des cartes de géographie.»
Il y eut encore une petite interruption, après laquelle Paul continua son récit:
«Nous sommes restés ainsi cinq longues années à attendre un vaisseau, et sans avoir des nouvelles de notre pauvre Normand. L'année qui suivit celle de son enlèvement, le chef revint voir le roi; mon père parlait déjà bien son langage; il lui demanda où était notre ami. Le chef répondit d'un air triste qu'il était perdu; qu'il n'avait jamais voulu leur faire une maison comme celle que nous avions faite au roi, qu'il restait triste, silencieux, qu'il ne voulait les aider en rien, ni faire usage de sa hache, qu'un beau jour enfin il avait disparu, on ne l'avait plus retrouvé, qu'il avait probablement pris un canot, et qu'il était noyé ou mort de faim et de soif. Nous fûmes bien attristés de ce que nous disait le chef. Celui-ci demanda au roi de lui donner mon père, mais le roi le refusa avec colère. Le chef se fâcha; ils commencèrent à s'injurier; enfin le chef s'écria: «Eh bien! toi non plus, tu n'auras pas cet ami que tu refuses de me prêter.» Et il leva sa massue pour en donner un coup sur la tête de mon père; je devinai son mouvement et, m'élançant à son bras, je le mordis jusqu'au sang. Le chef me saisit, me lança par terre avec une telle force que je perdis connaissance; mais j'avais eu le temps de voir mon père lui fendre la tête d'un coup de hache. Je ne sais ce qui se passa ensuite. Mon père m'a raconté qu'il y avait eu un combat terrible entre nos sauvages et ceux du chef qui furent tous massacrés; mon père fit des choses admirables de courage et de force. Autant de coups de hache, autant d'hommes tués. Moi, on m'avait emporté dans notre cabane. Après le combat, mon père accourut pour me soigner. Il me saigna avec la pointe de son couteau; je revins à moi, à la grande surprise du chef. Je fus malade bien longtemps, et jamais mon père ne me quitta. Quand je m'éveillais, quand j'appelais, il était toujours là, me parlant de sa voix si douce, me soignant avec cette tendresse si dévouée. C'est à lui après Dieu que je dois la vie, très certainement. Je me rétablis; mais j'avais tant grandi qu'il me fut impossible de remettre ma veste et mon pantalon. Mon père me fit une espèce de blouse ou grande chemise, avec une étoffe de coton que fabriquent ces sauvages; c'était très commode et pas si chaud que mes anciens habits. Mon père s'habilla de même, gardant son uniforme pour les jours de fêtes. Nous marchions nu-pieds comme les sauvages; nous avions autour du corps une ceinture de lianes dans laquelle nous passions nos couteaux, et mon père sa hache. Nous avions enfoncé dans le sable, au bord de la mer, une espèce de mât au haut duquel mon père avait attaché un drapeau fait avec des feuilles de palmier de différentes couleurs. Le drapeau, surmonté d'un mouchoir blanc, devait indiquer aux vaisseaux qui pouvaient passer qu'il y avait de malheureux naufragés qui attendaient leur délivrance. Un jour, heureux jour! nous entendîmes un bruit extraordinaire sur le rivage. Mon père écouta, un coup de canon retentit à nos oreilles. Vous dire notre joie, notre bonheur, est impossible. Nous courûmes au rivage, où mon père agita son drapeau; un beau vaisseau était à deux cents pas de nous. Quand on nous aperçut, on mit un canot à la mer, une vingtaine d'hommes débarquèrent; c'était un vaisseau français, _l'Invincible, _commandé par le capitaine Duflot. Les sauvages, attirés par le bruit, étaient accourus en foule sur le rivage. Dès que le canot fut à portée de la voix, mon père cria d'aborder. On fit force de rames, les hommes de l'équipage sautèrent à terre; mon père se jeta dans les bras du premier homme qu'il put saisir et je vis des larmes rouler dans ses yeux. Il se nomma et raconta en peu de mots son naufrage. On le traita avec le plus grand respect en lui demandant ses ordres. Il demanda si l'on avait du temps à perdre. L'enseigne qui commandait l'embarcation dit qu'on avait besoin d'eau et de vivres frais. Mon père leur promit bon accueil, de l'eau, des fruits, du poisson en abondance. Les hommes restèrent à terre et dépêchèrent le canot vers le vaisseau pour prendre les ordres du capitaine. Peu d'instants après, nous vîmes le capitaine lui-même monter dans la chaloupe et venir à nous. Il descendit à terre, salua amicalement mon père qui le prit sous le bras, et, tout en causant, nous nous dirigeâmes vers le village; nous rencontrâmes le roi, qui accourait pour voir le vaisseau merveilleux dont lui avaient déjà parlé ses sujets. Il frotta son oreille à celle du capitaine, auquel mon père expliqua que c'était un signe d'amitié. Le capitaine le lui rendit en riant. Le roi examinait attentivement les habits, les armes du capitaine et de sa suite. Les sauvages tournaient autour des hommes, couraient, gambadaient. On arriva au village. Mon père fit voir sa maison, que le capitaine admira très sincèrement; c'était vraiment merveilleux que mon père eût pu faire, avec une simple hache et un couteau, tout ce qu'il avait fait. Je vous dirai plus tard tous les meubles, les ustensiles de ménage qu'il avait fabriqués, et tout ce qu'il a appris aux sauvages.
» Mon père demanda au capitaine s'il pouvait s'embarquer avant la nuit. Le capitaine demanda vingt-quatre heures pour remplir d'eau fraîche ses tonneaux et pour faire une provision de poisson et de fruits. Mon père y consentit à regret: il désirait tant revoir la France, sa femme et son enfant! Pour moi, cela m'était égal; j'aimais mon père par-dessus tout; avec lui j'étais heureux partout; je n'avais que lui à aimer dans le monde.»
SOPHIE.—Est-ce que tu n'aimais pas les petits sauvages qui t'aimaient tant?
PAUL.—Je les aimais bien, mais j'avais passé ces cinq années avec la pensée et l'espérance de les quitter, et puis, ils étaient plutôt mes esclaves que mes amis; ils m'obéissaient comme des chiens et ne me commandaient jamais; ils prenaient mes idées, ils ne me parlaient jamais des leurs; en un mot, ils m'ennuyaient; et pourtant, je les ai regrettés; leur chagrin quand je les ai quittés m'a fait de la peine. Tu vas voir cela tout à l'heure.
» Mon père alla dire au roi que le chef blanc, son frère (le capitaine), demandait de l'eau, du poisson et des fruits. Le roi parut heureux de faire plaisir à mon père en donnant à son ami ce qu'il demandait. Les sauvages se mirent immédiatement les uns à cueillir des fruits du pays (il y en avait d'excellents et inconnus en Europe), d'autres à pêcher des poissons pour les saler et les conserver. On servit un repas auquel tout le monde prit part et à la fin duquel mon père annonça au roi notre départ pour le lendemain. À cette nouvelle, le roi parut consterné. Il éclata en sanglots, se prosterna devant mon père, le supplia de rester. Les petits sauvages poussèrent des cris lamentables. Quand les autres sauvages surent la cause de ces cris, ils se mirent aussi à hurler, à crier; de tous côtés on ne voyait que des gens prosternés, se traînant à plat ventre jusqu'aux pieds de mon père, qu'ils baisaient et arrosaient de larmes. Mon père fut touché et peiné de ce grand chagrin; il leur promit qu'il reviendrait un jour, qu'il leur apporterait des haches, des couteaux et d'autres instruments utiles et commodes; qu'en attendant il donnerait au roi sa propre hache et son couteau; qu'il demanderait à son frère le chef blanc quelques autres armes et outils qui seraient distribués au moment du départ. Il réussit enfin à calmer un peu leur douleur. Le capitaine proposa à mon père de nous emmener coucher à bord, de crainte que les sauvages ne nous témoignassent leur tendresse en nous enlevant la nuit et nous emmenant au milieu des terres. Mon père répondit qu'il allait précisément le lui demander.
» Quand les sauvages nous virent marcher vers la mer, ils poussèrent des hurlements de douleur; le roi se roula aux pieds de mon père et le supplia, dans les termes les plus touchants, de ne pas l'abandonner.
» Mon père et moi, nous fûmes attendris, mais nous restâmes inexorables. Mon père promit de revenir le lendemain, et nous montâmes dans la chaloupe. Le beau visage de mon père devint radieux quand il se vit sur mer, sur une embarcation française, entouré de Français.»
—Mon bon Paul, interrompit M. de Rosbourg en lui serrant vivement la main, je ne saurais te dire combien ta tendresse me touche, mais je dois te rappeler à l'ordre en te disant que tu nous a promis toute la vérité; or, j'ai vainement et patiemment attendu le récit de deux événements que tu n'as certainement pas oubliés puisqu'il s'agissait de ma vie, et que je veux t'entendre raconter.
—Oh! mon père, reprit Paul en rougissant, c'est si peu de chose, cela ne vaut pas la peine d'être raconté.
M. DE ROSBOURG.—Ah! tu appelles peu de chose les deux plus grands dangers que j'aie courus.
MARGUERITE.—Quoi donc? Quels dangers? Paul, raconte-nous.
PAUL.—C'est d'abord qu'un jour mon père a été piqué par un serpent et que les sauvages l'ont guéri; et puis que mon pauvre père a fait une longue maladie et que les sauvages l'ont encore guéri.
M. DE ROSBOURG.—Voyez, mes amis, si j'ai raison d'aimer mon Paul comme j'aime ma Marguerite. Il m'a deux fois sauvé du désespoir, de la mort du coeur. Et c'est toi, mon fils, qui me remercies, c'est toi qui prétends me devoir de la reconnaissance! Ah! Paul, tu te souviens de mes bienfaits et tu oublies trop les tiens.
En achevant ces mots, M. de Rosbourg se leva et réunit dans un seul et long embrassement son fils Paul et sa fille Marguerite. Tout le monde pleurait. Mme de Rosbourg, à son tour, saisit Paul dans ses bras et, l'embrassant cent et cent fois, elle lui dit:
«Et tu me demandais si tu pouvais m'appeler ta mère? Oui, je suis ta mère reconnaissante. Sois et reste toujours mon fils, comme tu es déjà celui de mon mari.»
Quand l'émotion générale fut calmée, que Paul eut été embrassé par tous, les parents s'aperçurent qu'il était bien tard et que l'heure du coucher était passée depuis longtemps.
IX. Fin du récit de Paul.
Le lendemain, les enfants avaient rejoint M. et Mme de Rosbourg et Marguerite. Ils trouvèrent Lecomte dans la joie, parce que M. de Rosbourg venait de lui promettre qu'il le prendrait à son service, que sa femme serait près de Mme de Rosbourg comme femme de charge. Lucie devait être plus tard femme de chambre de Marguerite.
Ils restèrent quelque temps chez Lecomte qui leur raconta comment il s'était échappé de chez les sauvages. «Je les ai tout de même bien attrapés, et ils n'ont rien gagné à m'avoir séparé de mon commandant et de M. Paul. Ils croyaient que j'allais leur bâtir des maisons. Ils me montraient toujours ma hache. «Eh bien! qu'est-ce que vous lui voulez à ma hache? que je leur dis. Croyez-vous pas qu'elle va travailler pour vous, cette hache? Elle ne vous coupera pas seulement un brin d'herbe.» Et comme ils avaient l'air de vouloir me la prendre: «Essayez donc, que je leur dis en la brandissant autour de ma tête, et le premier qui m'approche je le fends en deux depuis le sommet de la tête jusqu'au talon.» Ils ont eu peur tout de même, et m'ont laissé tranquille pendant quelques jours. Puis j'ai vu que ça se gâtait; ils me regardaient avec des yeux, de vrais yeux de diables rouges. Si bien qu'une nuit, pendant qu'ils dormaient, je leur ai pris un de leurs canots, pas mal fait tout de même pour des gens qui n'ont que leurs doigts, et me voilà parti. J'ai ramé, ramé, que j'en étais las. J'aperçois terre à l'horizon; j'avais soif, j'avais faim; je rame de ce côté et j'aborde; j'y trouve de l'eau, des coquillages, des fruits. J'amarre mon canot, je bois, je mange, je fais un somme. Je charge mon canot de fruits, d'eau que je mets dans des noix de coco évidées, et me voilà reparti. Je suis resté trois jours et trois nuits en mer. J'allais où le bon Dieu me portait. Les provisions étaient finies; l'estomac commençait à tirailler et le gosier à sécher, quand je vis encore terre. J'aborde; j'amarre, je trouve ce qu'il faut pour vivre; arrive une tempête qui casse mon amarre, emporte mon canot, et me voilà obligé de devenir colon dans cette terre que je ne connaissais pas. J'y ai vécu près de cinq ans, attendant toujours, demandant toujours du secours au bon Dieu, et ne désespérant jamais. Rien pour me remonter le coeur, que l'espérance de revoir mon commandant, ma femme et ma Lucie. Un jour je bondis comme un chevreuil: j'avais aperçu une voile, elle approchait; je hissai un lambeau de chemise, on l'aperçut, il vint du monde; quand ils me virent, je vis bien, moi, que ce n'étaient pas des Français, mais des Anglais. Ils m'ont pourtant ramassé, mais ils m'ont traîné avec eux pendant six mois. Je m'ennuyais, j'ai fait leur ouvrage, et joliment fait encore! Ils ne m'ont seulement pas dit merci; et, quand ils m'ont débarqué au Havre, ils ne m'ont laissé que ces méchants habits que j'avais sur le dos quand vous m'avez trouvé dans la forêt, messieurs, mesdames, et pas un shilling avec.»
Le soir, Sophie rappela que Paul n'avait pas entièrement terminé l'histoire de leur délivrance. Tout le monde en ayant demandé la fin, Paul reprit le récit interrompu la veille.
«Il ne me reste plus grand-chose à raconter. Je me retrouvai avec bonheur sur un vaisseau français. Je reconnus beaucoup de choses pareilles à celles que j'avais vues sur la _Sibylle. _J'avais tout à fait oublié le goût des viandes et des différents mets français. Je trouvai très drôle de me mettre à table, de manger avec des fourchettes, des cuillers, de boire dans un verre. Le dîner fut très bon; je goûtai une chose amère, que je trouvai mauvaise d'abord, bonne ensuite. C'était de la bière. Je pris du vin, que je trouvai excellent; mais je n'en bus que très peu parce que mon père me dit que je serais ivre si j'en avalais beaucoup. Ce qui me rendait plus heureux que tout cela, c'était le bonheur de mon père: ses yeux brillaient comme je ne les avais jamais vus briller; je suis sûr qu'il aurait voulu embrasser tous les hommes de l'équipage.
» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon père était superbe, avec des galons partout; le mien était un habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage. Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis. Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et des aiguilles pour les femmes.
» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible. _Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après, nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine, où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.»
X. Histoires de revenants.
Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser quand on se sépara pour aller se coucher.
Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon, qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté. Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des éloges.
Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement, et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait toutes les sympathies: «Merci, Léon, merci.» Ces seuls mots, dits si simplement, achevèrent de fondre le coeur de Léon qui se jeta dans les bras de Paul en disant: «Paul, sois mon ami comme tu es celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite envers toi. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de toi; je t'ai détesté; je me suis conduit comme un mauvais coeur; j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que j'ai cherché à te dénigrer; dis-lui que je le respecterai, que je l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu le lui diras, et toi-même tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?»
PAUL.—Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en voyant un étranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amitié et les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intérêt que j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les tiens une place qui ne m'appartenait pas.
LÉON.—Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en suis reconnaissant, je t'en remercie.
JACQUES.—Mais pourquoi ça n'a-t-il pas fait le même effet sur nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là.
PAUL, _embarrassé.—_Parce que… parce que tout le monde ne pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus jeunes que Léon, et alors…
JACQUES.—Alors quoi? Je ne comprends pas du tout.
PAUL.—Eh bien! alors… vous êtes tous trop bons pour moi; voilà tout.
SOPHIE, _riant.—_Ha! ha! ha! voilà une explication qui n'explique rien du tout, mon pauvre Paul. Les sauvages ne t'ont pas appris à faire comprendre tes idées.
LÉON.—Non, mais son bon coeur lui fait comprendre qu'il est doux de rendre le bien pour le mal, et son bon exemple me fait comprendre à moi la générosité de son explication.
Paul allait répondre, lorsqu'ils entendirent des cris d'effroi du côté du château; ils y coururent tous et trouvèrent leurs parents rassemblés autour d'une femme de chambre sans connaissance; près d'elle, une jeune ouvrière se tordait dans une attaque de nerfs, criant et répétant: «Je le vois, je le vois. Au secours! il va m'emporter! il est tout blanc! ses yeux sont comme des flammes! Au secours! au secours!
—Qu'est-ce donc, mon père? demanda Paul avec empressement; pourquoi cette femme crie-t-elle comme si elle était entourée d'ennemis?»
M. DE ROSBOURG.—C'est quelque imbécile qui a voulu faire peur à ces femmes, et qui leur a apparu déguisé en fantôme. Nous allons faire une battue, ces messieurs et moi. Viens avec nous, Paul; tu as de bonnes jambes, tu nous aideras à faire la chasse au fantôme.
—Est-ce que tu n'auras pas peur? lui dit tout bas Marguerite.
PAUL, _riant.—_Peur d'un fantôme?
MARGUERITE.—Non, mais d'un homme, d'un voleur peut-être?
PAUL.—Je ne crains pas un homme, ma petite soeur; pas même deux, ni trois. Mon père m'a appris la boxe et la savate; avec cela on se défend bien et l'on attaque sans crainte.
Et Paul courut en avant de ces messieurs; ils disparurent bientôt dans l'obscurité. Les domestiques avaient emporté la femme de chambre évanouie, l'ouvrière en convulsions; Mme de Fleurville et ses soeurs les avaient suivies pour leur porter secours. Mme de Rosbourg, que sa tendresse pour son mari rendait un peu craintive, était restée sur le perron avec les enfants.
On n'entendait rien, à peine quelques pas dans le sable des allées, lorsque tout à coup un éclat de voix retentit, suivi de cris, de courses précipitées; puis on n'entendit plus rien.
Les enfants étaient inquiets; Marguerite se rapprocha de sa mère.
MARGUERITE.—Maman, papa et Paul ne courent aucun danger, n'est-ce pas?
MADAME DE ROSBOURG, _avec vivacité.—_Non, non, certainement non.
MARGUERITE.—Mais alors, pourquoi votre main tremble-t-elle, maman, c'est comme si vous aviez peur?
—Ma main ne tremble pas, dit Mme de Rosbourg en retirant sa main de celle de Marguerite.
Marguerite ne dit rien, mais elle resta certaine d'avoir senti la main de sa mère trembler dans la sienne. Quelques instants après on entendit un bruit de pas, de rires comprimés, et l'on vit apparaître Paul traînant un fantôme prisonnier, que M. de Rosbourg poussait par derrière avec quelques coups de genou et de pied.
«Voici le fantôme, dit-il. Il était caché dans la haie, mais nous l'avons aperçu; nous avons crié trop tôt, il a détalé; Paul a bondi par-dessus la haie, l'a serré de près et l'a arrêté; le coquin criait grâce et allait se débarrasser de son costume quand nous l'avons rejoint. Nous l'avons forcé à garder son drap pour vous en donner le spectacle. Il ne voulait pas trop avancer, mais Paul l'a traîné, moi aidant par derrière. Halte là! À présent, ôte ton drap, coquin, que nous reconnaissions ton nom à ton visage.»
Et, comme le fantôme hésitait, M. de Rosbourg, malgré sa résistance, lui écarta les bras et arracha le drap qui couvrait toute sa personne. On reconnut avec surprise un ancien garçon meunier de Léonard.
«Pourquoi as-tu fait peur à ces femmes? demanda M. de Rosbourg. Réponds, ou je te fais jeter dans la prison de la ville.
—Grâce! mon bon monsieur! Grâce! s'écria le garçon tremblant. Je ne recommencerai pas, je vous le promets.
—Cela ne me dit pas pourquoi tu as fait peur à ces deux femmes, reprit M. de Rosbourg. Parle, coquin, et nettement, qu'on te comprenne!»
LE GARÇON.—Mon bon monsieur, je voulais emprunter quelques légumes au jardin de Relmot, et ces dames étaient sur mon chemin.
M. DE ROSBOURG.—C'est-à-dire que tu voulais voler les légumes des pauvres Relmot, et que tu as fait peur à ces femmes pour t'en débarrasser, pour faire peur aussi aux voisins et les empêcher de mettre le nez aux fenêtres.
LE GARÇON.—Grâce, mon bon monsieur, grâce!
M. DE ROSBOURG.—Pas de grâce pour les voleurs!
LE GARÇON.—Ce n'était que des légumes, mon bon monsieur.
M. DE ROSBOURG.—Après les légumes viennent les fruits, puis l'argent; on fait d'abord le fantôme, puis on égorge son monde, c'est plus sûr. Pas de grâce, coquin! Paul, appelle mon brave Normand, il va lui attacher les mains et mettre ce drôle entre les mains de ses bons amis les gendarmes.
Le voleur voulut s'échapper, mais M. de Rosbourg lui saisit le bras et le serra à le faire crier. Paul revint bientôt avec Lecomte, qui, sachant la besogne qu'il allait avoir, avait apporté une corde pour lier les mains du voleur et le mener en laisse jusqu'à la ville. Ce fut bientôt fait. Ces dames revinrent au salon; la femme de chambre et l'ouvrière restaient persuadées qu'elles avaient vu un fantôme; elles avaient entendu une voix caverneuse; elles avaient vu des yeux flamboyants, elles s'étaient senti saisir par des griffes glacées: c'était un revenant; elles n'en démordaient pas. On eut beau leur dire que c'était un voleur de légumes qui avait confessé s'être habillé en fantôme pour voler tranquillement le jardin des Relmot, que M. de Rosbourg l'avait pris, amené et envoyé en prison, on ne put jamais leur persuader que les yeux flamboyants, la voix diabolique et les griffes glacées eussent été un effet de leur frayeur.
«Je ne croyais pas que Julie fût si bête, dit Camille. Comment peut-elle croire aux fantômes?»
M. DE RUGÈS.—Il y en a bien d'autres qui y croient, et l'histoire du maréchal de Ségur en est bien une preuve.
—Quelle histoire, papa? dit Jean; je ne la connais pas.
—Oh! racontez-nous-la! s'écrièrent les enfants tous ensemble.
—Je ne demande pas mieux, si les papas et les mamans le veulent bien, répondit M. de Rugès.
—Certainement, répondit-on tout d'une voix. On se groupa autour de M. de Rugès, qui commença ainsi: «Je vous préviens d'abord que c'est une histoire véritable, qui est réellement arrivée au maréchal de Ségur et qui m'a été racontée par son fils.» Le maréchal, à peine remis d'une blessure affreuse reçue à la bataille de Laufeld, où il avait eu le bras emporté par un boulet de canon, quittait encore une fois la France pour retourner en Allemagne reprendre le commandement de sa division. Il voyageait lentement, comme on voyageait du temps de Louis XV; les chemins étaient mauvais, on couchait toutes les nuits, et les auberges n'étaient pas belles, grandes et propres comme elles le sont aujourd'hui. Un orage affreux avait trempé hommes et chevaux, quand ils arrivèrent un soir dans un petit village où il n'y avait qu'une seule auberge, de misérable apparence.
»—Avez-vous de quoi nous loger, l'hôtesse, moi, mes gens et mes chevaux? dit-il en entrant.—Ah! monsieur, vous tombez mal: l'orage a effrayé les voyageurs; ma maison est pleine; toutes mes chambres sont prises. Je ne pourrais loger que vos chevaux et vos gens. Ils coucheront ensemble sur la paille.—Mais je ne puis pourtant pas passer la nuit dehors, ma brave femme! Voyez donc: il pleut à torrents. Vous trouverez bien un coin à me donner.
» L'hôtesse parut embarrassée, hésita, tourna le coin de son tablier, puis, levant les yeux avec une certaine crainte sur le maréchal, elle lui dit: «Monsieur pourrait bien avoir une bonne chambre et même tout un appartement, mais…—Mais quoi? reprit le maréchal, donnez-la-moi bien vite, cette chambre, et un bon souper avec.—C'est que…, c'est que…, je ne sais comment dire…—Dites toujours et dépêchez-vous!—Eh bien! monsieur, c'est que… cette chambre est dans la tour du vieux château; elle est hantée; nous n'osons pas la donner depuis qu'il y est arrivé des malheurs.—Quelle sottise! Allez-vous me faire accroire qu'il y vient des esprits?—Tout juste, monsieur, et je serais bien fâchée qu'il arrivât malheur à un beau cavalier comme vous. —Ah bien! si ce n'est pas autre chose qui m'empêche d'être logé, donnez-moi cette chambre: je ne crains pas les esprits; et, quant aux hommes, j'ai mon épée, deux pistolets, et malheur à ceux qui se présenteront chez moi sans en être priés!—En vérité, monsieur, je n'ose…—Osez donc, parbleu! puisque je vous le demande. Voyons, en marche et lestement!» L'hôtesse alluma un bougeoir et le remit au maréchal: «Tenez, monsieur, nous n'en aurons pas trop d'un pour chacun de nous. Si vous voulez suivre le corridor, monsieur, je vous accompagnerai bien jusque-là.—Est-ce au bout du corridor?
—Oh! pour ça non, monsieur, grâce à Dieu! Nous déserterions la maison si les esprits se trouvaient si près de nous; vous prendrez la porte qui est au bout, vous descendrez quelques marches, vous suivrez le souterrain, vous remonterez quelques marches, vous pousserez une porte, vous remonterez encore, vous irez tout droit, vous redescendrez, vous…
»—Ah çà! ma bonne femme, interrompit le maréchal en riant, comment voulez-vous que je me souvienne de tout cela? Marchez en avant pour me montrer le chemin.—Oh! monsieur, je n'ose.—Eh bien! à côté de moi, alors.—Oui da! Et pour revenir toute seule, je n'oserai jamais.—Holà, Pierre, Joseph, venez par ici! cria le maréchal, venez faire escorte à madame, qui a peur des esprits.—Faut pas en plaisanter, monsieur, dit très sérieusement l'hôtesse, il arriverait malheur.
» Les domestiques du maréchal étaient accourus à son appel. Suivant ses ordres, ils se mirent à la droite et à la gauche de l'hôtesse, qui, rassurée par l'air intrépide de ses gardes du corps, se décida à passer devant le maréchal. Elle lui fit parcourir une longue suite de corridors, d'escaliers, et l'amena enfin dans une très grande et belle chambre, inhabitée depuis longtemps à en juger par l'odeur de moisi qu'on y sentait. L'hôtesse y entra d'un air craintif, osant à peine regarder autour d'elle; son bougeoir tremblait dans ses mains. Elle se serait enfuie si elle avait osé parcourir seule le chemin de la tour à l'auberge. Le maréchal éleva son bougeoir, examina la chambre, en fit le tour et parut satisfait de son examen. «Apportez-moi des draps et à souper, dit-il, des bougies pour remplacer celle-ci qui va bientôt s'éteindre; et aussi mes pistolets, Joseph, et de quoi les recharger.» Les domestiques se retirèrent pour exécuter les ordres de leur maître; l'hôtesse les accompagna avec empressement, mais elle ne revint pas avec eux quand ils rapportèrent les armes du maréchal et tout ce qu'il avait demandé. «Et notre hôtesse, Joseph? Elle ne vient donc pas? J'aurais quelques questions à lui adresser; cette tapisserie me semble curieuse.
—Elle n'a jamais voulu venir, monsieur le marquis. Elle dit qu'elle a eu trop peur, qu'elle a entendu les esprits chuchoter et siffler à son oreille, dans l'escalier et dans la chambre, et qu'on la tuerait plutôt que de l'y faire rentrer.—Sotte femme! dit le maréchal en riant. Servez-moi le souper, Joseph; et vous, Pierre, faites mon lit et allumez les bougies. Ouvrez les fenêtres: ça sent le moisi à suffoquer.» On eut quelque peine à ouvrir les fenêtres, fermées depuis des années: il faisait humide et froid; la cheminée était pleine de bois; le maréchal fit allumer un bon feu, mangea avec appétit du petit salé aux choux, une salade au lard fondu, fit fermer ses croisées, examina ses pistolets, renvoya ses gens et donna l'ordre qu'on vînt l'éveiller le lendemain au petit jour, car il avait une longue journée à faire pour gagner une autre étape. Quand il fut seul, il ferma sa porte au verrou et à double tour, et fit la revue de sa chambre pour voir s'il n'y avait pas quelque autre porte masquée dans le mur, ou une trappe, un panneau à ressort, qui pût en s'ouvrant donner passage à quelqu'un: «Il ne faut, se dit-il, négliger aucune précaution; je ne crains pas les esprits dont cette sotte femme me menace; mais cette vieille tour, reste d'un vieux château, pourrait bien cacher dans ses souterrains une bande de malfaiteurs, et je ne veux pas me laisser égorger dans mon lit comme un rat dans une souricière.» Après s'être bien assuré par ses yeux et par ses mains qu'il n'y avait à cette chambre d'autre entrée que la porte qu'il venait de verrouiller et qui était assez solide pour soutenir un siège, le maréchal s'assit près du feu dans un bon fauteuil et se mit à lire. Mais il sentit bientôt le sommeil le gagner; il se déshabilla, se coucha, éteignit ses bougies, et ne tarda pas à s'endormir. Il s'éveilla au premier coup de minuit sonné par l'horloge de la vieille tour; il compta les coups: «Minuit, dit-il; j'ai encore quelques heures de repos devant moi.» Il avait à peine achevé ces mots, qu'un bruit étrange lui fit ouvrir les yeux. Il ne put d'abord en reconnaître la cause, puis il distingua parfaitement un son de ferraille et des pas lourds et réguliers. Il se mit sur son séant, saisit ses pistolets, plaça son épée à la portée de sa main et attendit. Le bruit se rapprochait et devenait de plus en plus distinct. Le feu à moitié éteint jetait encore assez de clarté dans la chambre pour qu'il pût voir si quelqu'un y pénétrait; ses yeux ne quittaient pas la porte; tout à coup, une vive lumière apparut du côté opposé; le mur s'entrouvrit, un homme de haute taille, revêtu d'une armure, tenant une lanterne à la main, achevait de monter un escalier tournant taillé dans le mur. Il entra dans la chambre, fixa les yeux sur le maréchal, s'arrêta à trois pas du lit et dit: «Qui es-tu, pour avoir eu le courage de braver ma présence?—Je suis d'un sang qui ne connaît pas la peur. Si tu es homme, je ne te crains pas, car j'ai mes armes, et mon Dieu qui combattra pour moi. Si tu es un esprit, tu dois savoir qui je suis et que je n'ai eu aucune méchante intention en venant habiter cette chambre.— Ton courage me plaît, maréchal de Ségur; tes armes ne te serviraient pas contre moi, mais ta foi combat pour toi.—Mon épée a plus d'une fois été teinte du sang de l'ennemi, et plus d'un a été traversé par mes balles.—Essaye, dit le chevalier: je m'offre à tes coups. Me voici à portée de tes pistolets; tire, et tu verras.—Je ne tire pas sur un homme seul et désarmé», répondit le maréchal. Pour toute réponse, le chevalier tira un long poignard de son sein et, approchant du maréchal, lui en fit sentir la pointe sur la poitrine. Devant un danger si pressant, le maréchal ne pouvait plus user de générosité; son pistolet était armé, il tira: la balle traversa le corps du chevalier et alla s'aplatir contre le mur en face. Mais le chevalier ne tombait pas, il continuait son sourire et le maréchal sentait toujours la pointe du poignard appuyée contre sa poitrine. Il n'y avait pas un moment à perdre; il tira son second pistolet: la balle traversa également la poitrine du chevalier et alla, comme la première, s'aplatir contre le mur en face. Le chevalier ne bougea pas: seulement son sourire se changea en un rire caverneux, et son poignard piqua assez fortement la poitrine du maréchal. Celui-ci saisit son épée et en donna plusieurs coups dans la poitrine, le coeur, la tête du chevalier. L'épée entrait jusqu'à la garde et sans résistance, mais le chevalier ne tombait pas et riait toujours. «Je me rends, dit enfin le maréchal, je te reconnais esprit, pur esprit, contre lequel ma main et mon épée sont également impuissantes. Que veux-tu de moi? Parle.—Obéiras-tu? —J'obéirai, si tu ne me demandes rien de contraire à la loi de Dieu.—Oserais-tu me braver en me désobéissant? Ne craindrais-tu pas ma colère?—Je ne crains que Dieu, qui est mon maître et le tien.—Je puis te tuer.—Tue-moi! si Dieu te donne pouvoir sur mon corps, il ne t'en donne pas sur mon âme, que je remets entre ses mains.» Et le maréchal ferma les yeux, fit un signe de croix et baisa l'étoile du Saint-Esprit qu'il portait toujours sur lui en qualité de grand cordon de l'ordre. Ne sentant plus le poignard sur sa poitrine, il ouvrit les yeux et vit avec surprise le chevalier qui, les bras croisés, le regardait avec un sourire bienveillant. «Tu es un vrai brave, lui dit-il, un vrai soldat de Dieu, mon maître et le tien, comme tu as si bien dit tout à l'heure. Je veux récompenser ton courage en te faisant maître d'un trésor qui m'a appartenu et dont personne ne connaît l'existence. Suis-moi. L'oseras-tu?» Le maréchal ne répondit qu'en sautant à bas de son lit et revêtant ses habits. Le chevalier le regardait faire en souriant. «Prends ton épée, dit-il, cette noble épée teinte du sang des ennemis de la France. Maintenant, suis-moi sans regarder derrière toi, sans répondre aux voix qui te parleront. Si un danger te menace, fais le signe de la croix sans parler. Viens, suis-moi!» Et le chevalier se dirigea vers le mur entrouvert, descendit un escalier qui tournait, tournait toujours. Le maréchal le suivait pas à pas, sans regarder derrière lui, sans répondre aux paroles qu'il entendait chuchoter à son oreille. «Prends garde, lui disait une voix douce, tu suis le diable; il te mène en enfer.—Retourne-toi, lui disait une autre voix, tu verras un abîme derrière toi; tu ne pourras plus revenir sur tes pas.— N'écoute pas ce séducteur, disait une voix tremblante, il veut acheter ton âme avec le trésor qu'il te promet.» Le maréchal marchait toujours. De temps à autre il voyait, entre lui et le chevalier, la pointe d'un poignard, puis des flammes, puis des griffes prêtes à le déchirer: un signe de croix le débarrassait de ces visions. Le chevalier allait toujours; depuis une heure il descendait, lorsque enfin ils se trouvèrent dans un vaste caveau entièrement dallé de pierres noires; chaque pierre avait un anneau; toutes étaient exactement pareilles. Le chevalier passa sur toutes ces dalles, et s'arrêtant sur l'une d'elles: «Voici la pierre qui recouvre mon trésor, dit-il; tu y trouveras de l'or de quoi te faire une fortune royale, et des pierres précieuses d'une beauté inconnue au monde civilisé. Je te donne mon trésor, mais tu ne pourras lever la dalle que de minuit à deux heures. Prie pour l'âme de ton aïeul, Louis-François de Ségur. Garde-toi de toucher aux autres dalles, qui recouvrent des trésors appartenant à d'autres familles. À peine soulèverais-tu une de ces pierres, que tu serais saisi et étouffé par l'esprit propriétaire de ce trésor. Pour reconnaître ma dalle et emporter ce qu'elle recouvre, il faut…» Le chevalier ne put achever. L'horloge sonna deux heures: un bruit semblable au tonnerre se fit entendre, les esprits disparurent tous et le chevalier avec eux. Le maréchal resta seul; la lanterne du chevalier était heureusement restée à terre. «Comment reconnaîtrai-je ma dalle? dit le maréchal; je ne puis l'ouvrir maintenant, puisque deux heures sont sonnées. Si j'avais emporté ma tabatière ou quelque objet pour le poser dessus!» Pendant qu'il réfléchissait, il ressentit de cruelles douleurs d'entrailles, résultat du saisissement causé par la visite du chevalier. Le maréchal se prit à rire: «C'est mon bon ange, dit-il, qui m'envoie le moyen de déposer un souvenir sur cette dalle précieuse. Quand j'y viendrai demain, je ne pourrai la méconnaître…» Aussitôt dit, aussitôt fait, poursuivit M. de Rugès en riant. Le maréchal ne commença à remonter l'escalier qu'après s'être assuré de retrouver sa pierre entre mille. Il monta, monta longtemps; enfin il arriva au haut de cet interminable escalier; à la dernière marche la lanterne échappa de ses mains et roula jusqu'en bas. Le maréchal ne s'amusa pas à courir après. Il rentra dans sa chambre, repoussa soigneusement le mur, non sans avoir bien examiné le ressort et s'être assuré qu'il pouvait facilement l'ouvrir et le fermer. Après s'y être exercé plusieurs fois, et après avoir fait avec son épée une marque pour reconnaître la place, il allait se recoucher, lorsqu'il entendit frapper à la porte. C'était le valet de chambre qui venait l'éveiller. «Je vais ouvrir!» s'écria-t-il. Sa propre voix l'éveilla. Sa surprise fut grande de se retrouver dans son lit. Il examina ses pistolets: ils étaient chargés et posés près de lui comme lorsqu'il s'était endormi la veille, de même que son épée. Il se sentit mal à l'aise dans son lit: il se leva. Fantôme, trésor, tout était un rêve, excepté le souvenir qu'il avait cru laisser sur la dalle et que ses draps avaient reçu. N'en pouvant croire le témoignage de ses sens, il examina le mur percé de ses deux balles: point de balles, point de traces; il chercha la place du passage mystérieux, de la marque faite avec son épée: il ne trouva rien. «J'ai décidément rêvé, dit-il, c'est dommage! Le trésor aurait bien fait à ma fortune ébréchée par mes campagnes. Et que vais-je faire de mes draps? dit-il en riant. Je mourrais de honte devant cette hôtesse… Ah! une idée! un bon feu fera justice de tout. Je dirai à l'hôtesse que les esprits ont emporté ses draps, et je lui en payerai dix pour la faire taire.»
» Le maréchal ranima son feu qui brûlait encore, y jeta les draps, et n'ouvrit sa porte que lorsqu'ils furent entièrement consumés.
»—L'honneur est sauf, dit le maréchal; en avant les revenants!»
»—Comment monsieur le marquis a-t-il dormi? demanda l'hôtesse, qui accompagnait les domestiques du maréchal.
»—Pas mal, pas mal, ma bonne femme; j'ai seulement été ennuyé par les esprits, qui m'ont tiraillé, turlupiné, jusqu'à ce qu'ils se soient emparés de mes draps. Voyez, ils les ont emportés; ils n'en ont point laissé seulement un morceau.—C'est, ma foi, vrai! s'écria la maîtresse désolée. J'avais bien dit qu'il arriverait malheur. Mes pauvres draps! Mes plus fins, mes plus neufs encore!