VIII NARRATION DE FRÈRE JOSÉ (continued 2)
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—Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout essoufflé jusqu'à lui.
—Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question, à rentrer le plutôt possible dans mes droits.
—Et dans quels droits encore?
—Ceux que la mort de mes deux associés m'a donnés sur ce qui leur reste.
—Mais le capitaine n'a-t-il pas laissé une épouse?
—Oh! pour cette succession là, je l'abandonne, dans l'impossibilité où je me trouverais peut-être de m'en dessaisir, et en raison surtout du danger qu'il y aurait à la convoiter. Mais pour celle-ci, c'est autre chose.
—Mais croyez-vous que l'hôtesse de votre ami vous laissera enlever l'argent qu'il lui a confié?
—Sur ce point là, j'ai prévu la difficulté, et les trois quarts de la besogne sont déjà faits à cet égard. Le besogne toute entière même n'était pas difficile à faire: cet ivrogne avait pris soin de m'en épargner, par prévoyance, une assez bonne partie: il a bu en un mois de séjour la moitié de ce qu'il avait si drôlement gagné.
—Et maintenant, que prétendez-vous faire?
—Je prétends faire maintenant ce qu'il vous importe assez peu de savoir, et ce qu'il peut me plaire de ne pas vous divulguer, à vous, monsieur, qui n'avez pas plus droit de me questionner, que je n'ai envie de vous répondre.
—Ainsi donc, la justice elle-même n'aurait pas, selon vous, le pouvoir de vous demander compte de votre conduite?
—La justice, monsieur, peut faire ce qu'elle peut, mais elle ne fait jamais ce qu'on a l'esprit de lui empêcher de faire, et si vous croyez avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au monde, de vous opposer à mes desseins, il ne tient qu'à vous d'essayer à me barrer, à vos risques et périls, le passage de cet escalier qui me sépare de la rue.
Et en m'adressant ces mots sans emportement et sans nulle émotion apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches pleines, le visage serein, et la main droite armée d'un long pistolet d'arçon.
Consterné de tant de froide effronterie, je laissai d'abord le misérable opérer paisiblement son audacieuse retraite, et ce ne fut qu'au bout de quelques instans de stupéfaction que, recouvrant l'usage de la réflexion, je me mis à poursuivre l'héritier de Bastringue avec l'intention de contrarier du moins le projet d'évasion que, selon toute probabilité, il devait avoir formé, pour s'assurer la tranquille possession de l'argent qu'il venait d'enlever. Je retrouvai bientôt, dans l'obscurité de la nuit, les traces du fugitif, et le fugitif lui-même en me dirigeant en toute hâte sur le bord de la mer, et je l'aperçus doublant le pas, pour gagner, malgré la pesanteur du fardeau dont il était chargé, un petit canot amarré non loin du rivage. Mais malgré toute la diligence que j'avais pu apporter à lui donner la chasse, le drôle prévoyant trop bien sans doute l'embarras dans lequel viendrait le jeter la résistance que je pourrais opposer à son départ, le drôle, dis-je, sauta avec la légèreté d'un daim ajusté par un chasseur, du bord de la grève dans la pirogue qui l'attendait pour l'emporter au large. La pirogue, sur l'avant de laquelle j'accrochai mes mains sans trop calculer l'inutilité et l'imprudence de ce mouvement, glissa sur le sable, poussée qu'elle était dans le sens contraire de mes efforts, par deux coquins de nègres que le prévoyant frère José avait sans doute mis dans ses intérêts. J'eus beau crier au secours, au voleur, et je crois bien même à l'assassin, pour appeler à mon aide les personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage: personne ne répondit à mes cris, ni à mes imprécations, et le canot disparut sur les flots et dans les ténèbres, en me laissant le corps à moitié dans l'eau, sur le rivage où j'avais essayé trop vainement à le retenir. Mais en m'échappant ainsi, l'abominable José voulut encore m'adresser ses adieux à sa façon; et sans avoir daigné répondre à mes clameurs, le monstre déchargea sur moi, et presque à bout portant, le pistolet dont il s'était muni en sortant de la chambre de Bastringue. La bourre de l'arme meurtrière vint me frapper au visage, mais la balle mal dirigée alla se loger dans une des planches sur le devant desquelles j'étais placé. Tel fut le signal de partance du dernier des pirates; et moins d'un quart-d'heure après l'explosion du coup de feu qui n'avait appelé personne sur le lieu de cette scène nocturne, une goëlette appareilla de la rade de Saint-Thomas, en livrant ses voiles à la brise du matin, et en emportant avec elle, on ne sait où, le vampire qui venait de s'engraisser de la dépouille de son ami mort.
Le lendemain de cet événement, la police de Saint-Thomas faisait transporter, par mesure de salubrité publique, dans une des fosses du cimetière le plus éloigné de la ville, deux corps sous le poids desquels huit nègres de l'hôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement côte à côte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fête. Les deux cercueils grossiers, qui renfermaient étroitement les cadavres, s'avançaient du même pas au milieu de la foule, de cette foule qu'attirent toujours les émanations du sang qui vient de couler ou du sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et par pauvreté, au service de l'hospice des marins, précédait ce double et sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude avide d'émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement, disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite pour rire, à Porto-Rico. Ils se sont tués pour un mot, les imbéciles, après avoir si bien fait leurs affaires.—Ah! c'est qu'ils ont voulu, répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, épargner à maître hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir eux-mêmes.
Bien long-temps, trop long-temps peut-être après la fin tragique de Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutôt une circonstance que je regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de la Gazette de Java, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins cachés du ciel la curiosité que m'inspira la lecture de cet article. Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intérêt que pouvait réveiller si subitement en moi le récit d'un fait qui devait m'être complètement indifférent, je dévorai les premières lignes du journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les événemens déjà bien vieux dont j'avais été appelé dans d'autres temps à devenir le témoin à Saint-Thomas. La Gazette de Java parlait de piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus, la tête toute remplie de ces idées et de ces souvenirs, le rapport suivant, adressé en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, De Meermin. Il suffira à mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils puissent se peindre l'étonnement et la joie dont je fus saisi à la nouvelle de l'événement inattendu qu'il retraçait avec les couleurs de la plus frappante vérité.
Batavia, 31 octobre 1834.
«Ministre,
«Permettez à votre serviteur de vous instruire des détails et des suites d'un engagement sérieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois, avec une Florine (une flottille) de bintasses appartenant aux pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi bien aimé m'a confié la surveillance.
«Informé depuis plusieurs jours que le navire Maria-Philippina, capitaine Cramer, avait été pillé le 17 août de la présente année, par un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar à Balie, je résolus d'aller croiser dans les parages où cet événement avait eu lieu. Quelques hommes de l'équipage du bâtiment européen avaient été lâchement massacrés après un combat acharné, et le désir de venger ces malheureux sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit accélérer mon départ, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer bientôt avec des misérables, dont l'impunité n'avait que trop long-temps encouragé l'audace.
«Favorisé, quelques heures après ma sortie, par une bonne brise de vent, je parvins en peu de temps à me rendre à la hauteur des côtes de Mangarai, et près d'une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang, sous laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté, vont quelquefois faire de l'eau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs, qui jusqu'ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces détroits dangereux, étaient assez généralement peints en noir à l'extérieur; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure soigneusement établie, annonçait de loin à l'œil exercé des pirates, l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus particulièrement éviter. Aussitôt qu'un croiseur paraissait sur ces mers, rien n'était plus facile aux pillards toujours intéressés à fuir son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse, avant qu'il ne pût accoster assez la terre pour être à même de s'emparer de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère leçon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. à la manière de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la tenue de mon gréement et l'installation de mes voiles, une négligence qui pût leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'un gros brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce stratagème, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance où j'allais me trouver, m'a réussi au-delà de toute espérance; et les événemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront à Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien présumé de la petite ruse au moyen de laquelle je m'étais flatté d'abuser les gens à qui je me proposai d'avoir affaire.
«Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'île Pangara-Bawang, dont j'ai parlé plus haut, je naviguais sous toutes mes voiles du plus près pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer qu'elle nous avait cachée jusque là, la surveillance redoublait à notre bord; car selon mes prévisions, c'était dans les environs de cette île, que nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placés en sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mâture, ne tardèrent pas à me signaler l'événement que j'étais venu chercher et que j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou quatre petites bintasses sortant à la rame des groupes d'arbustes marins qui croissent sur le bord des îles boiseuses et plates dont nous étions environnés. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien évidente de se trouver en face du brick, au moment où il aurait dépassé le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi à doubler de leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d'attention et d'anxiété nos regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous, nous pûmes voir tout à l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'élançant de tous les points des rivages les plus rapprochés, s'étaient mises en devoir de suivre les premières bintasses qui paraissaient avoir pris l'initiative et l'honneur de l'attaque.
«C'est en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger à la mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer de plus près, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il n'était guère probable qu'ils pussent être exposés à avoir un engagement avec un brick de guerre5. Le désordre calculé que j'avais eu la précaution de faire observer dans la disposition des voiles, complétait cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, à une portée de fusil, ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine d'hommes, tout au plus, avaient reçu l'ordre de se promener sur le pont et de montrer leurs têtes au-dessus des bastingages. Le reste de l'équipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de choix, se tenait à plat-ventre, le sabre et la mèche à la main, le long de mes pièces chargées de mitraille jusqu'à la gueule, et recouvertes en dehors d'un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des batteries de nos plus inoffensifs bâtimens marchands.
«Les plus pressées d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous approchèrent à demi-portée de canon. Rendues à cette distance respectueuse, elles s'arrêtèrent un instant, et toutes à la fois. Je crus alors mon coup manqué; car je supposai d'abord qu'elles nous avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce que nous étions bien réellement. Mais j'eus bientôt lieu de m'apercevoir que j'avais fait trop d'honneur à la prévoyance de nos adversaires. Les chefs de l'escadrille ne s'étaient ainsi tenus en observation que pour donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier à eux, pour pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et résolution.
«Ce moment attendu à notre bord avec ardeur, mais pourtant avec sang-froid, ne se fit pas long-temps désirer: les bintasses réunies enfin en masse serrée, se détachèrent du centre de la flottille, en formant, sur un espace assez étendu, un cercle régulier au milieu duquel elles voulaient nous emprisonner, pour nous étreindre ensuite dans leurs terribles replis. Des cris affreux poussés jusqu'au ciel par tous les forbans qui montaient les embarcations, donnèrent, en agitant l'air paisible de la journée, le signal du combat; et en un clin-d'œil, nous nous trouvâmes accostés et pressés par une triple ligne de canots qui ne présentaient plus autour de nous et de tous côtés, qu'une surface sous laquelle la mer était cachée à un bon demi-quart de lieue du brick. C'est alors que je commandai feu partout à mes hommes qui n'attendaient que l'instant de la vengeance et du carnage. Mes vingt-deux caronades bourrées de mitraille, lancèrent leur triple charge en éventail; et en quelques secondes, la moitié au moins des bintasses furent balayées de leurs hommes, qui, debout pour la plupart sur le fond de leurs barques et dans l'attitude de la menace, se trouvèrent emportés, criblés de balles, sur les vagues qu'ils allèrent teindre de leur sang et couvrir de leurs membres hachés. Jamais décharge de navire de guerre n'a dû faire une plus effroyable boucherie. Ce n'était plus de l'eau, c'était plutôt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre batterie rechargée précipitamment envoya une autre bordée aussi meurtrière aux bintasses qui étaient restées à flot après avoir reçu notre première volée, et le désordre que nous achevâmes de plonger ainsi au milieu de la flottille foudroyée, devint tel que nous n'eûmes plus qu'à nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore à nous éviter, pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s'efforçaient, mais vainement, de se soustraire par la fuite au sort que nous leur réservions en courant impitoyablement à toutes voiles sur elles.
«Pendant cette chasse que j'appuyais sans relâche aux lambeaux de l'escadrille que je venais de mettre en pièces, je crus devoir m'attacher particulièrement à faire main basse sur une espèce de prame assez grande, qui, pendant l'attaque, m'avait paru être la commandante des barques à la tête desquelles elle s'était fièrement placée. Malgré les efforts que firent les écumeurs qui la manœuvraient, pour échapper à ma poursuite, la prame, au bout d'une demi-heure de course tout au plus, tomba sous ma volée, et au moment où j'allais l'aborder en long, la brise assez forte à laquelle elle avait livré toutes ses voiles, la fit sombrer à un quart d'encablure sous le vent de mon brick. Grâce à la promptitude que mit mon équipage à sauter dans nos embarcations, nous pûmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur le pont de la prame chavirée. Le reste se noya avant qu'on pût lui porter secours.
«La capture que j'ai faite en cette dernière circonstance, mérite toute l'attention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufragés que j'ai réussi à ramener à Java, on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate arabe Daco Sariboc. Ce jeune homme, que les siens nomment Katarinbong, était le commandant de la flotte, et c'est à l'autorité qu'il exerçait sur les brigands de Bima, de Macassar et de Mangarai, que l'on doit attribuer les actes de férocité qui se sont exercés si souvent et trop impunément dans ces malheureuses contrées.
«Mais cette capture, quelque importante qu'elle puisse paraître à vos yeux, n'est pas cependant la plus heureuse que j'aie pu faire dans ma petite expédition. Le hasard le plus extraordinaire nous a conduits à notre arrivée à Java, à découvrir parmi les misérables que nous avions arrachés des flots, un monstre européen, qui, sous le nom de Lamisa, était parvenu à faire agréer ses services aux naturels de ces pays dont il avait appris à parler les différens dialectes. L'influence que ce Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets était devenue si absolue, que c'était par ses conseils et à son exemple, que les corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un matelot danois du brick de guerre colonial Niewa, ayant par hasard aperçu Lamisa parmi mes prisonniers, l'a dénoncé pour un pirate français qui, pendant plusieurs années, avait jeté l'effroi et l'épouvante sur les mers des Antilles où il était connu et redouté de tous les marins sous le nom de frère José. Après avoir opposé les dénégations les plus formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identité avec le frère José, ce scélérat a avoué la vérité qu'il ne lui était plus possible de cacher. Mais comme le châtiment de ses crimes devait suivre de près le jugement qui allait le condamner au supplice qu'il n'a que trop mérité, il s'est avisé de se déclarer sujet espagnol, pour obtenir la faveur de n'être pendu qu'à Manille où il a prétendu qu'il devait être jugé selon les lois et par des juges de son pays. M. le Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considération ce subterfuge employé à toute extrémité par le bandit, a donné ordre à un paduakang de notre station (sorte de bâtiment de l'Inde) de transporter l'infâme frère José à Manille pour qu'il fût remis aux autorités de sa nation, qui sans doute lui feront subir la punition qu'il n'a que trop long-temps évitée. Il serait impossible de dire les actes de cruauté dont ce renégat a souillé sa vie, parmi les pirates pour lesquels il était devenu une espèce de providence infernale. C'est le plus lâche et le plus féroce des êtres à qui la nature ait pu donner une forme humaine. Quand il s'est vu découvert et à la veille de porter sa tête sur le billot du bourreau, il n'est pas de bassesses qu'il n'ait tentées pour racheter sa détestable vie.
«Il s'est offert à moi pour me guider dans les repaires les plus cachés des pirates qui avaient placé toute leur confiance en lui. Le dégoût insurmontable que m'ont inspiré les contorsions de ce reptile affreux, m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.
«Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingués dans mon engagement, et le nom des hommes que j'ai eu le malheur de perdre dans cette journée où tous mes blessés ont succombé par l'effet de l'usage barbare qu'ont les pirates indiens d'empoisonner leurs armes et de mâcher les balles dont ils se servent pour charger leurs carabines.
«J'ai l'honneur de saluer Votre Seigneurie et d'être avec les sentimens du plus profond respect et du plus inaltérable dévouement,
«Le capitaine du brick de S. M. etc.»
A ce rapport textuel du commandant du brick hollandais était jointe par post-scriptum, la note suivante de la Gazette de Java.
«Le pirate José transféré à Manille par ordre de son Excellence le Gouverneur de Batavia, a en vain essayé devant le haut conseil des Philippines, d'invoquer sa fausse qualité de sujet espagnol; le tribunal chargé de prononcer le châtiment à infliger à ce grand criminel, l'a condamné à l'unanimité à être étranglé par l'œuvre du bourreau. Les pères de la Mission, près desquels il avait osé réclamer un sursis en raison du titre de prêtre qu'il disait lui avoir été conféré en France, ont rejeté avec indignation sa supplique, et se voyant réduit à expier enfin tous ses attentats, José n'a pas craint de solliciter pour grâce dernière, la faveur d'être enterré avec le capuchon de moine dont les religieux de Manille ont l'habitude de revêtir les morts d'une certaine distinction. L'exécuteur public a fait justice de cette ridicule prétention, en attachant la corde au cou de l'assassin et en jetant ses restes à la voirie, pour l'exemple et la terreur des malfaiteurs qui seraient tentés d'imiter ce monstre, le rebut des forbans et la honte éternelle de l'espèce humaine.»
Il est donc une justice céleste! m'écriai-je après avoir lu les derniers mots de cette lugubre histoire. Frère José, chassé, plein de crimes, du repaire qu'il avait cru trouver aux Antilles, et allant recommencer ses forfaits au fond des Indes, pour venir, vomi par l'écume des pirates, rendre entre les mains du bourreau toute une vie de sang et de meurtre, sur le sol d'une terre chrétienne; ah! voilà le signe le plus éclatant auquel je puisse reconnaître une Providence rémunératrice… A mes yeux, c'était d'un éclat de tonnerre que venait d'être frappé le dernier et le plus odieux des trois pirates; et après ce coup de foudre vengeresse, il me sembla respirer un air plus pur dans une atmosphère purgée du souffle d'un si lâche et si exécrable criminel.
FIN DES TROIS PIRATES.