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Les trente-six vues de la Tour Eiffel

PROLOGUE

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L>a Tour Eiffel, dans toute cette affaire n’est guère qu’une grande baguette à suspendre les kakémonos.

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Il ne faut pas que la surprise et le plaisir qu’elle ne peut manquer d’éprouver à se voir peindre par un artiste tel que M. Henri Rivière, lui fassent concevoir de l’orgueil et lui tournent la tête. On aurait vite fait de lui dire qu’elle est un simple prétexte, une raison qu’on se donne pour décrire tout ce qu’il y a d’admirable autour d’elle et signaler certaines occasions où elle est admise, par faveur spéciale, à faire bien dans le paysage.

Et si elle se rebiffait, si elle invoquait l’autorité des ingénieurs, qui sont les personnages les plus considérables de ce temps, on lui répondrait: «Nous nous fichons pas mal de tes ingénieurs, espèce de vieille figure de géométrie! Nous ne les avons pas encore vus capables de faire oublier avec leurs constructions en bouts d’allumettes entrecroisés, les Tours de Notre-Dame ou celle de Saint-Jacques de la Boucherie. «Tu parles de tours!» Mais as-tu seulement idée, pour ne pas citer la Tour de Babel, qu’on ne saurait trop regretter, si on en juge par la vue qu’en a peinte le vieux Breughel dans le tableau qui est au musée de Vienne, ni de la grande Tour de porcelaine de la Chine, épargnée jusqu’ici par M. Pierre Loti, as-tu la moindre idée de la Tour du château de Coucy et de celle de Solidor, à Saint-Malo, qui n’est pourtant qu’une petite tour modeste—et de celles du Château de Vitré, du château de Combourg où Chateaubriand passa son enfance (tandis que toi, en fait de chateaubriands, tu ne connais que ceux, plus ou moins recommandables, de tes restaurants d’exposition);—et des admirables Tours des remparts d’Aigues-Mortes? En voilà des Tours qui comme Tours, valent trois cents fois plus que toi, malgré tes trois cents mètres. Mais connais-tu seulement les pastels de La Tour? Non, n’est-ce pas? Alors, tais-toi, abstraction! Ferme ton bec, théorème!»

Au lieu que, si elle était gentille et modeste, comme il convient à une tour qui, en somme, est encore mineure, on lui tiendrait un autre langage et on lui dirait, par exemple:

Lorsque tu sais te tenir à ta place, pour un bel accessoire, tu es un bel accessoire. Quoique tu sois dans l’âge ingrat, tu as réussi à te faire accepter comme une sorte de signal familier, une façon de symbole du Paris moderne, édifice si l’on veut, excroissance plus sûrement, chose à la fois incomplète et significative à n’en pas douter, parfois irritante, parfois amusante, parfois même capable d’émouvoir, si habitué que l’on soit à ta silhouette dégingandée... Mais il faut savoir te prendre... En général tu fais bien fragmentairement, lorsqu’on aperçoit à l’improviste entre les maisons de nos rues ou à travers les arbres de nos jardins, un bout de ta carcasse, ou ton petit chapeau rond. De très loin, dans les banlieues, tu dis encore assez éloquemment de ta voix pointue: C’est ici que s’étend une immensité, et tu figures, non sans nous apporter des craintes, des espérances, des regrets ou des chagrins, la cheminée de la bouillonnante usine, le phare du confus océan. Nous t’avons encore senti frapper notre pensée et retenir notre imagination dans deux circonstances. D’abord, lorsque nous sommes tout près de toi, ou dans toi, levant la tête entre tes quatre pattes écartées, ou grimpant dans ton ossature. Ou bien alors, la nuit, lorsque tu deviens candélabre, joyau de lumière, et que dans les mystères égayés ou épouvantés des ténèbres, tu sembles un squelette rougeoyant, en train d’être incinéré. Je ne parle pas de ce qu’on voit de tes plates-formes et de ton sommet, c’est-à-dire un des plus merveilleux spectacle du monde, car cela, ce n’est pas toi; mais comme nous sommes tout petits, et ce n’est même que pour cela que tu nous parais relativement grande, nous devons te savoir gré de nous hausser un peu jusqu’au point d’où la vue plane, d’où les horizons s’éloignent et d’où l’on a pour quelques secondes, l’illusion d’être moins captifs. Mais il faut te le redire, ce n’est pas toi qui es la vraie raison de tous ces prestiges. Quand l’hiver, dans les brumes, ou par les contre-jours et les soleils couchants, tu deviens plus fantastique ou plus riche, ce n’est pas toi qui es belle, c’est la lumière. Quand tu nous apparais soudain par quelque lucarne ou présidant un concile de cheminées, ce n’est pas toi qui nous donnes l’idée de la vie surmenée des grandes villes, mais c’est ce Paris que tu ponctues. Quand tu te mêles aux rêveries des vagabonds dans les jardins, les rues désertes, ou que tu t’insinues dans les méditations des artistes ou des flâneurs, tu es comme une grande canne que notre esprit emploierait distraitement à tracer des figures sur le sable, ou à jouer avec les feuilles tombées. Enfin, c’est déjà quelque chose d’être un bon prétexte, et cela vaut toujours un remercîment.»?

Cependant, les prétextes ne sont vraiment bons que par la qualité de celui qui sait les choisir, et par le talent avec lequel il en tire parti. C’est pourquoi, toute réflexion faite, nous croyons que M. Henri Rivière mérite beaucoup plus de remercîments que la Tour Eiffel. L’idée de ce recueil de Trente-six Vues lui vint voilà près de quinze ans, alors que l’évocateur des transparentes ombres du Chat Noir cherchait en se promenant à travers Paris une diversion aux rêves qu’il était chargé d’illustrer et se reposait, en croquant le long des berges et des rues de ses durs labeurs de graveur sur bois. Alors la Tour commençait à sortir de terre et son ébauche était vraiment plus passionnante que ne le fut sa finition. Toutefois, une fois achevée d’ériger, elle obséda les esprits et les yeux pendant un assez long temps encore, et tout naturellement, celui qui composait une suite de tableaux de Paris songeait à les accrocher à ce clou.

Certes, il eût préféré avoir à l’horizon de ses promenades le mont Fuji-Yama, à la forme si merveilleuse, au sommet chenu d’une si troublante et enivrante pureté, encore qu’il ne soit plus guère permis de le peindre après le divin Hokusaï; pourtant, les japonais actuels ne redoutent pas d’en orner des pacotilles, mais on a le Fuji-Yama qu’on peut. Il est sage de se contenter de celui-ci lorsqu’on ne peut avoir l’autre, et il est beau d’en tirer le spectacle que vous allez voir. Ce spectacle est formé de la succession, en apparence capricieuse, de toutes sortes d’aspects de Paris, populeux, sauvages élégants, dramatiques, enfiévrés de rudes travaux ou estompés de mélancolie.

Le caprice à la vérité, y préside, et le plus heureux et le plus imprévu comme il règne dans les différents mouvements d’une symphonie: ils semblent n’avoir entre eux aucun lien, ni de rythme, ni d’harmonie, et ils ont le lien le plus puissant, celui d’un sentiment, d’un état d’esprit, d’un but intellectuel qui sera, par exemple, comme vous savez, de dépeindre la vie pastorale ou de fêter le souvenir d’un héros. Ici, il s’agit de dire l’effarante beauté de Paris, de la redire sous toutes ses formes et par toutes les couleurs aux ingrats et insouciants parisiens qui l’oublient sans cesse. De faire de cet album un memento de cette beauté pour les gens d’à présent et un testimonial pour ceux qui viendront après nous.

Ils se promèneront, nos successeurs, grâce à ceci, dans une ville qui sera alors toute métamorphosée, et celle-ci sera dis parue, peut-être.

La Tour qui, comme une brochette relie toutes ces vues se sera, qui sait? évanouie dans les airs, car il n’est vraisemblablement point dans sa destinée de connaître la ride et l’antiquité fière que Victor Hugo attribue par avance à l’Arc de Triomphe. La brochette détruite par la rouille, les tableaux resteront. Rien n’est attrayant comme ces promenades en images, soit dans le présent, soit dans le passé. Les vues que retraçait il y a trois cent ans, le burin du vieil Abraham Bosse avaient pour les contemporains, un charme de portrait, comme elles ont maintenant pour nous un charme d’apparition.

Dans ce livre-ci, pour que la séduction soit encore plus grande, on a mis tout ce qu’on a pu de richesse dans les impressions, de chatoyances dans les harmonieuses ressources de la lithographie en couleurs.

On a voulu faire un livre précieux, un livre qui plaise au regard comme au toucher et qui, indépendamment de sa valeur d’art, qu’il vous appartient de juger, ne rappelle en rien les hâtives et grossières camelotes que l’on voit abonder aujourd’hui.

C’est à cette belle tâche que se sont adonnés tous les collaborateurs des Trente-Six Vues de la Tour Eiffel: Avant tous Henri Rivière, qui les a inventées et qui nous a menés au combat tant que nous sommes, depuis l’éditeur jusqu’à l’apprenti. Puis le bon maître es-lettres Georges Auriol, qui a tracé les caractères et fait éclore les ornements. Puis le savant imprimeur Eugène Verneau, qui, pour cette entreprise a fait gémir ses presses. Mais ne les plaignez pas, bonnes gens, car elles n’ont gémi que de joie.

Chacun a travaillé ici de son mieux pour le salut de son âme et pour votre satisfaction de raffinés.

Prenez donc en gré les Trente-six présentes vues et si vous nous témoignez votre plaisir, nous avons encore, afin de vous remercier et de nous récompenser, d’autres projets capables de vous surprendre et dignes de vous plaire.

Arsène Alexandre

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Frontispice

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Les Chantiers de la Tour Eiffel

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La Tour en construction, vue du Trocadéro

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En haut de la Tour

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Rue Beethoven

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Des Jardins maraîchers de Grenelle

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Du Pont des Saints Pères

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Du Quai de la Conférence

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De Notre-Dame

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Du Boulevard de Clichy

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Du Point-du-Jour

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Fête sur la Seine, le 14 juillet

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Quai de Passy

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De la rue Lamark

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De la rue Rochechouart

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Quai de Passy, par la pluie

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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En bateau-mouche

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Quai de Grenelle

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De la rue des Abbesses

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Pont de Grenelle

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Sur les toits

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du bois de Boulogne

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De la place de la Concorde

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De l’île des Cygnes

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Dans la Tour

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Pont d’Austerlitz

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Derrière l’élan de Frémiet (Trocadéro)

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Quai de Javel (baraque d’aiguilleur)

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Du Bas-Meudon. Vieux Lavoir

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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Ouvrier plombier dans le Tour

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Du Quai de Passy-Charbonniers

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De la gare du bas-Meudon

Illustration from Les trente-six vues de la Tour Eiffel

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De l’Estacade

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Des jardins du Trocadéro, l’automne

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Les péniches

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Le peintre dans la Tour

DÉSIGNATION DES PLANCHES

1 Frontispice 19 De la rue des Abbesses

2 Les Chantiers de la Tour Eiffel 20 Du Pont de Grenelle

3 La Tour en construction 21 Sur les toits

4 En haut de la Tour 22 Du bois de Boulogne

5 Rue Beethoven 23 De la place de la Concorde

6 Des Jardins maraîchers de Grenelle 24 De l’île des Cygnes

7 Du Pont des Saint Pères 25 Dans la Tour

8 Du Quai de la Conférence 26 Du Pont d’Austerlitz

9 De Notre-Dame 27 Derrière l’élan de Frémiet (Trocadéro)

10 Du Boulevard de Clichy 28 Du Quai de Javel

11 Du Point-du-Jour 29 Du Bas-Meudon. Vieux Lavoir

12 Fête sur la Seine, le 14 juillet 30 Ouvrier plombier dans la Tour

13 Du Quai de Passy 31 Du Quai de Passy-Charbonniers

14 De la rue Lamark 32 De la Gare du Bas-Meudon

15 De la rue Rochechouart 33 De l’Estacade

16 Du Quai de Passy, par la pluie 34 Des jardins du Trocadéro

17 En bateau-mouche 35 Les péniches

18 Du Quai de Grenelle 36 Le peintre dans la Tour

Eugène Verneau Imprimeur R. de la Folie Méricourt 108 Paris

Achevé d’imprimer sur les presses du maître-Imprimeur Eugène Verneau le 22e jour de Décembre mil-neuf-cent-deux, Arthur Petit étant prote, René Toutain conducteur et Charles Vandezande pressier. Le papier teinté à la forme a été spécialement fabriqué par la Papeterie de Rives en Dauphiné. Les planches exécutées par l’auteur, ont été imprimées sous sa direction à 500 exemplaires, numérotés et signés par lui. Les pierres ont été détruites après le tirage. La lettre des titres, le Prologue d’Arsène Alexandre, les fleurons, cachets et marques ont été dessinés par Georges Auriol. La reliure du volume a été exécutée par Charles Baron.

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