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Les pilotes de l'Iroise

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—Quoi! c'est toi, qui....Le Palafox! Parbleu, je me souviens bien, un petit brick espagnol, chargé de vin et de drap brun!

—C'est justement cela. Il y a quelque temps. Les autorités n'ayant pas voulu me reconnaître comme Français, je me suis dit: Il faut aller en course, et peut-être qu'on te reconnaîtra là pour marin. Un marin, vous le savez bien, est de toutes les nations.

—Oui, de toutes les nations, car la mer appartient à tout le monde, c'est-à-dire à tous ceux qui savent vivre sur elle. Mais puisque tu as mis le Palafox dans le sac, il ne faut plus t'appeler à bord que Palafox: ce sera ton nom de course, et je te baptise, au nom de je ne sais pas encore qui, quatrième capitaine de prise, si tu veux.

—Ce n'est pas de refus, capitaine. Mais voulez-vous dire de nous parer à virer? Il y a là à terre une basse dont voilà l'accore. Là où vous voyez la mer clapoter.» On vira de bord encore une fois, d'après l'avis de Palafox, car ce fut le nom de guerre de l'orphelin, à bord de l'Empereur. En peu d'instants, le lougre, piloté adroitement par notre homme, se glisse comme une anguille entre les rochers de la côte, laissant tantôt arriver pour un brisant, et revenant tantôt au vent pour un autre. Le corsaire s'élève, ainsi habilement conduit, de la partie du rivage où les flots vont se briser avec un horrible fracas sur les rochers, les bancs de sable et les basses de ces parages dangereux. Honneur en soit rendu au petit pilote Palafox! Le capitaine Felouc lui assure qu'il l'estime, en lui faisant boire le reste d'un verre de rum qu'il a déjà humé à moitié. L'équipage le regarde d'un air qui a cessé d'être goguenard, et avec une sorte de surprise qui semble dire: Ce petit gaillard-là est plus malin qu'il n'en a la mine!... Le lougre l'Empereur était déjà en mer.

6

Course, capture, baraterie du Patron, avant-goût de piraterie.

Quel changement de physionomie s'opère au large dans la physionomie d'un équipage qui vient de quitter le mouillage! A peine ces corsaires, dont je vous ai dépeint la lourde joie et les grossiers amusements dans la rade de Labervrack, eurent-ils senti la lame de la Manche, qu'ils prirent tous un air grave et une contenance impassible. Plus de gaîté dans leurs propos, plus d'abandon dans leurs gestes. Leurs yeux, rôdant autour du bord et sur tous les points de l'horizon qui s'étend devant eux, semblent chercher à découvrir la proie dont ils veulent se saisir. Leur conversation ne roule que sur le partage du large butin qu'ils se promettent. C'est un trois-mâts chargé de piastres qu'ils veulent aborder, un bâtiment de la Compagnie qu'ils voudraient attaquer. Bien ne leur semblerait trop redoutable, parce qu'ils se sentent autant de courage que d'avidité.

Un convoi se présente: le capitaine Felouc se jette au beau milieu des navires qu'escorte une corvette. La vue d'un lougre effraie tous les navires marchands, qui s'empressent d'abord de fuir. La corvette chasse le corsaire qui l'amuse ainsi jusqu'à la nuit. Puis quand l'obscurité enveloppe et le bâtiment chasseur et le bâtiment chassé, celui-ci revient sur sa route, rejoint les navires du convoi, et en élonge trois, en jetant mystérieusement à leur bord des paquets d'hommes qui menacent les Anglais du bout de leur poignard, au moindre cri, au moindre signe dont le but serait de trahir leur présence.

On expédie les prises. La nuit favorise leur fuite; mais les équipages qu'il a fallu leur donner, épuisent le nombre d'hommes du corsaire. Le lendemain il faudra songer à là retraite, et aller dans quelques ports de France se ravitailler d'hommes nouveaux pour continuer la course.

Trois ou quatre jours se passent avant qu'on ne puisse gagner la terre avec des vents de Sud. Un petit brick anglais se rencontre sur les attérages. Le corsaire oriente sur lui. En quelques heures il le tient sous son écoute. Un coup de canon siffle dans sa mâture, et le brick amène. On va à bord s'assurer si sa cargaison vaut la peine qu'on se démunisse de quelques hommes pour le conduire en France. Il est richement chargé. Le petit pilote Palafox a fait preuve de capacité et d'audace. Les capitaines de prise commencent à être rares à bord. Aucun de ceux qui restent ne connaît assez bien la côte, pour qu'on le charge de piloter le navire amariné, en lieu sûr. Palafox se propose: on lui donne dix hommes. Il saute à bord du brick, et vogue la barque! Le corsaire l'escorte pendant quelque temps: le mauvais temps vient, et sépare le lougre du brick. Mais celui-ci, avec les premiers vents d'Ouest, laisse courir au Sud-Sud-Est, et au bout de quelque temps Palafox découvre les roches des Épées de Tréguier. Tréguier, bel attérage pour des corsaires qui, garantis par les dangers que présente cette côte, peuvent braver les croiseurs trop prudents pour s'engager dans de tels parages! Un soir enfin, la prise laisse les Sept-Iles par tribord à elle, et va s'enfoncer dans les roches qui s'étendent sur l'avant: son capitaine connaît toute cette côte, dont l'aspect fait dresser les cheveux à nos marins du midi. Un navire, qui semble poursuivi par un bâtiment à la haute voilure, se montre sur la partie de l'horizon que la prise laisse derrière elle. Bientôt elle reconnaît un lougre dans le navire chassé. C'est peut-être le corsaire l'Empereur lui-même, et le navire qui le presse, une corvette ou une frégate. Le vent qui bat en côte pousse grand largue le navire carré, et doit contrarier le lougre, dont la marche est le plus près. Hélas! oui, le croiseur gagne, gagne le pauvre lougre: il sera bientôt sur lui.... Il l'a joint, et quelques longs coups de canon qui résonnent au loin avec un lugubre fracas, annoncent qu'avant la nuit le lougre a été amariné!

Plus heureux, le petit brick, en refoulant un horrible courant, en se laissant pousser par un vent qui grossit les lames, passe entre tous les dangers qu'il effleure, qu'il contourne, et va mouiller avec la nuit tombante, à la Roche-Jaune.

Douce fête que l'arrivée d'une prise! Triomphe pour les marins, joie pour les habitants du port, que les richesses conquises sur l'ennemi vont vivifier! Ivresse enfin pour tout le monde, ivresse surtout pour l'équipage du navire capturé! Les embarcations du stationnaire de Tréguier, les pataches de la Douane, environnent le brick. On embrasse Cavet sans le connaître. On lui offre un lit, un repas, des femmes même. sans savoir s'il a le sou en poche. La prise paiera toutes ses dépenses, ses profusions, ses folies. Arrivent du vin, des amis qu'il n'a jamais vus, des femmes dont il ne se soucie guère! Il est corsaire, corsaire heureux, et de plus, un des mieux bâtis des jolis garçons que l'on ait vus sous une chemise de molleton rouge! Qu'avec plaisir les jeunes filles promènent leurs regards animés sur ses traits hardis et son front expressif! Il entend et parle leur langage bas-breton. Il fait mieux encore, il comprend cet autre langage plus tendre qui ne se parle pas. Il finit par répandre l'or qu'on lui compte, entre des marins insouciants qui boivent avec lui, et des femmes qui l'enchaînent une heure ou deux au sein de ces orgies qui sont à peine des excès pour sa brûlante imagination et pour la force de son organisation. Ouessant et ses innocentes moeurs, le bon Tanguy et ses paternelles exhortations, sa soeur même, ravie par les Anglais, tout est oublié avec des corsaires qui oublient tout, hors le plaisir brutal dont ils sont altérés.

Ce ne fut que lorsqu'il n'y eut plus d'argent à dépenser, que notre jeune pilote se rappela quelque chose.

Un matin il se réveille calme, après avoir prolongé dans le sommeil les grossières illusions de l'orgie du soir. Il ne trouve près de lui ni les femmes qui l'avaient flatté la veille, ni les amis avec lesquels il s'était enivré. Il porte la main à sa ceinture: elle est vide. L'or qu'elle renfermait s'est évanoui en fumée; il ne le regrette pas: au contraire, même, il se félicite d'être délivré du souci de le dépenser. Ses réflexions se reportent plus librement au-delà de la vie qu'il a menée depuis quelques jours. Il entend la mer battre le rivage sur lequel, il a trouvé un refuge. Cette mer, qui a bercé son enfance, et qui s'est fait entendre si constamment à son oreille, semble, en mugissant au loin, le rappeler sur son sein maternel. Jamais le bruit des vagues n'avait retenti si harmonieusement pour lui. «Ah! dit-il, en ouvrant une fenêtre qui donne sur les flots, c'est là qu'est ma vocation, ma vie! La terre m'a trompé, elle m'a toujours repoussé. Les hommes, là, sont trop méprisables, leur existence trop fade. J'ai éprouvé déjà leur injustice, leur égoïsme. J'ai voulu goûter de leurs plaisirs. Les femmes, qu'ils estiment et qu'ils flattent avec délicatesse, auraient peut-être consenti à jeter un regard de bienveillance sur ma figure; mais sur mon sort aucune d'elles n'aurait gémi. J'aurais pu être l'amant caché de quelques-unes: aucune n'aurait songé à devenir ma protectrice désintéressée. Je me suis livré aux dernières de ces créatures qui tiennent une si grande place dans l'existence des hommes; elles ne m'ont inspiré qu'une passion sans fièvre, qu'a bientôt suivie le dégoût. C'est à la mer qu'il faut aller oublier ces impressions pénibles. La lame de l'Océan effacera tout cela. Ce n'est que loin d'ici que je puis respirer à l'aise. Un corsaire, un corsaire encore, pour celui qu'ils appellent l'orphelin! Des combats, du fracas et du carnage pour l'enfant qui n'a pas eu le courage d'être, bas, rampant et méprisé. À l'eau! à l'eau! toi, petit pilote, que l'eau a jeté expirant dans la barque d'un pêcheur.»

Il trouva bientôt un autre corsaire. Pour l'aller chercher, il prend un bâton à la main, marche vers Saint-Malo, comme s'il allait porter une lettre à la poste du lieu le plus voisin. Lui, qui, quelques jours auparavant, nageait dans une certaine opulence, au milieu de ses femmes, des flatteurs qu'il avait trouvés, se traîner sur une grande route comme un vil piéton!... Oui, sans doute, il marche, sans bagage même, mais aussi sans souci, sans regret, sans pénible prévoyance de l'avenir. Il ne lui reste plus rien; mais l'avenir se déroule riant devant lui, comme ce chemin sinueux et long, dont les blancs contours semblent se perdre capricieusement au sein des forêts qui le bordent, ou des rivières qu'il divise. Il marche en piéton, le petit corsaire; mais ne voyez-vous pas, à cette allure franche, à ce pas rapide et décidé, qu'il porte toute une fortune avec lui? Dans quel endroit du monde pourrait-il tomber avec sa jeune et jolie figure, sa noble et vigoureuse taille, où il fût réduit à demander le pain de la pitié?

Comme lui, j'ai été voyageur à vingt ans; pauvre, mais rempli d'espérance, et allant chercher la fortune, à pied, un bâton à la main, une gibecière sur le dos. Le soir, dans la modeste auberge que j'avais choisie tout exprès bien mesquine, la jeune fille qui me portait un léger repas, me regardait du moins avec intérêt, avec une tendre curiosité qui me faisait oublier jusqu'aux fatigues de la journée. L'hôtesse me questionnait avec bonté sur mon âge, ma vie et mes projets, et je me couchais heureux d'avoir rencontré de braves gens qu'avaient intéressés ma jeunesse, ma figure, mon naïf langage. Plus tard, j'ai voyagé moins modestement. Une voiture, louée à grands frais, m'a quelquefois transporté avec vivacité, avec éclat, d'une brillante hôtellerie à une autre hôtellerie aussi brillante, où mon arrivée mettait filles et garçons sur pied. Mais là, plus de doux regards de femmes sur moi; plus de bienveillantes et familières questions sur les rêves bien aimés que j'avais caressés en route. Je n'étais plus jeune, je n'étais plus pauvre non plus. Ah! ma première manière de voyager était la bonne!

Saint-Malo se présente aux yeux de notre piéton, avec ses grands murs étroits au milieu des flots qu'ils défient, avec ses pieux pour briser la lame furieuse, qui vient blanchir sous les remparts de cette cité à la fois commerçante et guerrière. Oh! c'était bien alors une ville de corsaires. Des matelots, en grosses bottes et en bonnets rouges, inondaient ses rues, remplissaient ses cafés et ses cabarets. C'était un bruit, une activité, un mouvement! La course était l'industrie du pays; on ne parlait qu'armement, prises, capitaines capturés, hommes tués, lougres, côtres amarinés. Saint-Malo était enfin la ville d'Alger de la France, moins toutefois la barbarie et le pillage.

Cavet va trouver l'armateur du lougre l'Empereur, qui se consolait de la capture de son corsaire en en équipant un autre, sous le nom du Grand-Napoléon.

—Monsieur l'armateur, c'est moi qui ai attéri le brick anglais, dont vous m'avez payé mes parts de prise à Tréguier. J'ai mangé tout, et je veux naviguer.

—Soyez le bien venu, jeune homme. Il y a à bord du Grand-Napoléon une place de sous-lieutenant.

—N'y aurait-il pas moyen d'être lieutenant, en considération de la prise que j'ai mise à terre?

—Non, mon ami, toutes les places de lieutenant sont occupées; mais je crois pouvoir vous promettre que vous aurez une des premières prises que l'on amarinera.

—Et combien me donnerez-vous de parts?

—Trois parts, selon votre grade.

—Mais je crois valoir mieux que le grade que vous me donnez, faute de place. Accordez-moi quatre parts, et qu'il n'en soit plus question: je suis pilote, je connais mon état, et quatre parts ne sont pas trop.

—Je voudrais bien pouvoir vous rendre justice, mais je ne puis vous offrir que ce qu'il m'est permis de vous proposer.

—Je chercherai ailleurs, en ce cas.

—Essayez; mais je crois devoir vous prévenir que mon corsaire sera le meilleur marcheur de la Manche peut-être, et qu'il est un des mieux équipés du port.

Cavet réfléchit un moment. Peu de temps lui restait pour se déterminer, et il conclut avec son armateur, mais en se promettant tout bas de rétablir, à la première occasion, l'équilibre entre le mérite qu'il se suppose, et les avantages trop mesquins qu'on lui a faits.

—Il saute à bord du Grand-Napoléon. Le capitaine le reçoit en lui faisant la mine sans trop savoir pourquoi. Le corsaire appareille: il se bat, se sauve, revient à la charge, happe çà et là quelques navires sur la côte d'Angleterre. On jette d'un côté et d'autre quelques dizaines d'hommes sur les bâtiments amarinés. Cavet demande à commander une des prises. Le gaillard avait prouvé qu'il était marin. On lui donne à conduire en France un petit trois-mâts chargé d'objets d'équipement, de vivres et d'armes. Le capitaine du Grand-Napoléon lui compose un équipage des plus mauvais sujets du bord, et voilà notre homme manoeuvrant d'abord pour attérir sa prise, après avoir quitté le corsaire.

Mais à bord de cette prise se trouvaient deux officiers marchands et trois passagers, que le corsaire n'avait pas eu le temps de prendre avec l'équipage du navire.

Les matelots du Grand-Napoléon s'empresseront, toujours galants, de faire leur cour aux passagères, qui étaient jeunes, et qui, après les premiers instants accordés à la douleur, parurent écouter nos écumeurs de mer avec moins de cruauté. Le capitaine Cavet songea d'abord à la manoeuvre. Les vents étaient contraires pour attérir. On louvoya.

Les mauvaises pensées naissent quelquefois des contrariétés que l'on éprouve. Il est si facile de rester honnête quand on est toujours heureux, et si difficile de rester toujours probe quand la fortune ne se lasse pas de vous poursuivre! Pardieu, se dit notre jeune capitaine, si, au lieu de chercher à crocher la terre avec ce bâtiment, qui était si richement chargé pour la Colombie, je lui faisais suivre sa première destination, et si j'allais m'enrichir moi-même plutôt que contribuer à augmenter assez inutilement pour moi, la fortune d'un armateur ingrat!... On m'a refusé, malgré mes services, le grade de lieutenant à bord du corsaire.... Je puis maintenant faire tout seul mon bien-être, me venger d'une injustice aux dépens de qui l'a commise, et me traiter selon mon mérite... Voyons un peu.

Le soir il rassemble ses gens, à qui il avait laissé prendre, dans la journée, une assez forte ration de grog.

—Enfants! leur dit-il, vous êtes de braves et vaillants matelots. Chacun de nous, dans le cas où nous terririons la prise que nous avons sous les pieds, recevrait peut-être pour sa part douze à quinze cents francs, deux mille francs, tout au plus.

—Oui, capitaine, ça irait tout au plus à quatre ou cinq cents gourdes.

—Ce n'est pas trop, n'est-ce pas?

—Ce n'est pas assez, capitaine...

—Eh bien! si je vous proposais de tripler, de quadrupler, de décupler vos parts de prises, que diriez-vous?

—Nous dirions que vous êtes un bon... un bon enfant, quoi! Mais il faudrait un moyen honnête, car l'honnêteté avant tout, et l'argent après.

—Le moyen que j'ai à vous proposer est tout simple, c'est de terrir la prise en Colombie, où nous la vendrons pour notre compte.

—Ah çà, capitaine, c'est-il là un moyen honnête; parce que nous, voyez-vous, pour ce qui est de ça, nous ne nous y connaissons pas beaucoup. Nous avons de bonnes intentions, mais l'éducation manque.

—Mais c'est un moyen tout comme un autre, et meilleur même que tout autre. Je sais conduire un navire partout. Nous avons des vivres, des femmes, et un bon bâtiment à patiner. Cela vous va-t-il, avec des piastres en piles, au bout de la route?

Les gens de la prise se concertèrent un instant entre eux, avant de prendre une détermination qui pourrait blesser leurs scrupules. Au bout de quelques minutes de discussion sur le gaillard d'avant, l'un d'eux s'avance, le bonnet à la main, et dit, au nom de tous, au capitaine Cavet:

—Ma foi, capitaine, ils se sont décidés devant, et ils ont dit que vous feriez comme vous voudrez.

—En ce cas-là, changeons de route, répond le capitaine. Nous allons mettre le cap au Ouest, et laisse courir la bordée qui porte au vent!

La brise de Nord-Est favorisa ce scandaleux projet. On va si vite quand on va mal! Nos forbans se livrèrent dès ce moment à toute la joie et à tous les désordres qu'ils pouvaient se permettre. Les vivres de la cambuse allèrent grand train. Les passagères furent laissées libres d'accorder leurs bonnes grâces à tous ceux qui sauraient les mériter. Les deux Anglais furent contraints de faire la cuisine. On buvait, on se battait, on se raccommodait à bord, et la manoeuvre allait comme elle pouvait, après que le capitaine avait trouvé le sang-froid nécessaire pour donner chaque jour la route à suivre. Jamais travers n'alla mieux au gré d'un équipage. C'étaient des chants et des cris continuels. Chacun des actes d'insubordination, qui se multipliaient à bord, était puni comme on le pouvait, à coups de poing, à coups de barre d'anspect; et la discipline temporaire, que ce genre de répression rétablissait tant bien que mal, permettait quelquefois au capitaine de faire exécuter les manoeuvres nécessaires. Un autre bâtiment bien conduit, bien tenu et sévèrement mené, aurait pu vingt fois être aperçu et pris par les croiseurs ennemis. La prise, commandée par Cavet, espèce de demi-forban, apprenti pirate, au milieu d'une dizaine de renégats, faisait son chemin, sans être seulement inquiétée par le plus petit événement. À la mer comme à terre, il est rare que le hasard ne favorise pas les mauvaises actions, et ne tourne pas entièrement du côté de ceux qui savent tenter les mauvais coups avec audace.

—Où nous conduis-tu à la fin? capitaine, demandait l'équipage, quand il était à jeun, au chef qui avait promis de les amener à bon port.

—Je vous conduis dans un lieu où il n'y a ni prison ni potence pour nous.

—Mais encore, où est cela?

—Vous le saurez dans cinq à six jours, si la brise dure, et si vous ne vous soûlez pas de manière à ne plus pouvoir brasser une vergue, ou gréer une bonnette.

—En ce cas-là, nous nous griserons en douceur. Mais nous l'avertissons que si tu nous joues un mauvais tour, tu la goberas le premier, car nous ne voulons pas être trahis. Nous voulons seulement nous amuser, et nous faire tuer un peu proprement, s'il n'y a pas moyen de faire mieux.

Au terme marqué par le capitaine, on aperçut la terre que l'on désirait aborder, après avoir laissé derrière soi quelques îles françaises ou anglaises, qu'il aurait été malsain d'accoster, comme disaient nos écumeurs de mer. La côte sur laquelle courait la prise était haute; chacun la contemplait avec un peu de préoccupation: l'équipage ne dansa plus, ne se grisa plus; mais il s'assembla sur l'avant, pour prendre une détermination. On se rendit près de Cavet, qui se trouva entouré bientôt de fous ses matelots.

—Quelle est cette terre? lui demanda l'un d'eux, au nom de ses camarades. Il est plus que temps que tu parles, ou que tu cesses de pouvoir parler.

—Cette terre, puisque vous voulez le savoir, est la côte de Carthagène. Le pays est insurgé. L'armée révoltée a besoin des objets qui se trouvent à bord de notre navire. La nécessité la forcera à nous accueillir avec bienveillance. D'ailleurs des forbans sont toujours bien venus chez des révoltés. Ce soir ou demain matin, notre prise sera peut-être vendue au prix que nous voudrons.

—Bien sûr? Tu ne cherches pas à nous mettre dedans?

—Foi d'honnête homme, c'est-à-dire foi de je ne sais plus trop quoi, je vous parle comme je pense.

—En ce cas-là, tu nous permettras de prendre nos précautions. Voici ce que l'équipage a décidé. Il a décidé qu'on t'amarrerait derrière, au pied du mât d'artimon, de manière à te laisser voir le compas de l'habitacle, et à veiller à la manoeuvre; que nous ferions faction auprès de toi, un couteau de cuisine à la main; qu'une fois mouillés au large, nous enverrions une embarcation à terre, et que si l'embarcation ne revenait pas, ou si elle revenait pour nous dire que nous sommes vendus, nous te larderions comme un porc que tu serais.

—Eh bien! amarrez-moi, puisque vous êtes tous des Jeanfesse, capables de me soupçonner d'une lâcheté qui me compromettrait autant que vous. Mettez-moi seulement une carte de Carthagène sous les yeux, et faites attention à bien exécuter les ordres que je vous donnerai.

Cavet est amarré au poste qu'on lui a assigné. Pour plus de sûreté, on lui passe au cou un cartahu destiné à le hisser au bout de la grande vergue, dans le cas où on jugerait utile ou consolant de le tuer et de le pendre, pour l'exemple des traîtres à punir.—Au surplus, dit-il à ceux qui le garrottaient, l'homme immortel qui découvrit cette terre que j'aperçois valait mieux que moi, et il fut traité comme je le suis par des gens qui valaient mieux que vous: je n'ai pas à me plaindre. C'est une rude école que vous me faites faire, mais il faut que mon apprentissage soit dur pour le métier que je veux exercer. Je serai un jour capitaine de pirates, et j'aurai pour matelots des canailles de votre espèce. Amarrez-moi bien.»

Le navire cingle vers la terre. On se dispose à mouiller au large de la côte, qui grossît aux yeux inquiets de l'équipage. Mais une embarcation aux voiles blanches et légères approche avec beaucoup d'hommes armés. On ne peut la fuir, et Cavet commence à trembler. Ses gens deviennent plus menaçants; le cartahu qu'on lui a passé au cou est raidi par deux matelots furieux, qui veulent le pendre avant que le canot qui chasse la prise ait accosté. Les deux passagères se jettent aux genoux des plus forcenés pour obtenir la grâce du malheureux capitaine. Quelques minutes se passent en menaces, en contestations, et l'embarcation aborde enfin le navire. C'est Cavet lui-même qui crie à l'officier qui la commande: Où sommes-nous? Répondez vite, il y va de ma vie.—L'officier répond: Sur la côte de Carthagène.—Qui êtes-vous? Que nous voulez-vous? demandent les hommes de la prise.—Des soldats de Bolivar, et nous venons vous proposer d'aborder la partie de la côte où se trouve l'armée libératrice qui assiège Carthagène.

À ces mots, l'équipage de Cavet passe de l'anxiété la plus vive à la joie la plus folle: on danse, on chante, on s'embrasse avec délire, sur ce pont où quelques minutes auparavant le sang allait ruisseler. Les Colombiens montent à bord de la prise, et ils sourient en voyant tous les matelots français se livrer aux transports les plus désordonnés. Mais Cavet, à qui personne ne songeait au milieu de cette ivresse commune, s'écrie:

—Eh bien, aucun de vous ne songe seulement à me démarrer! Voyez cependant ce que c'est qu'un tas de gueux de la sorte! Pour prix de les avoir conduits ici et de leur avoir sauvé la vie, ils me garrottent comme un traître, et quand ils voient que leur affaire est bonne, ils dansent comme des imbéciles, et me laissent avec un cartahu à la gargaïole!

—Ah! c'est vrai, dit un des matelots. Il est juste de le dégager. C'était un bon b..... que notre petit capitaine! Portons-le en triomphe, et buvons trois coups à sa santé.

—Oui, en triomphe! Démarrez-moi d'abord.... Et si par hasard ces Colombiens, qui sont sans doute de braves gens, avaient été des Espagnols, vous vous seriez laissé aborder, avec les paroles qu'ils vous ont dites, n'est-ce pas? et moi je serais pendu! Voyez à quoi cependant tient la vie d'un homme comme moi au milieu de bandits comme vous!...

—C'est encore vrai ce qu'il rognonne là! Nous nous serions fait carotter du bon coin... Mais c'est égal: ce qui n'est pas arrivé n'est pas arrivé. Portons notre petit capitaine en triomphe... En triomphe le capitaine Cavet!

Les bras vigoureux de deux matelots se croisent et enlèvent le capitaine. Tout l'équipage, la bouteille en main, suit le triomphateur, en faisant par trois fois le tour du navire. Vive notre petit capitaine! vive Cavet! À sa santé! On buvait, on braillait; chacun se disputait l'honneur de coller ses chaudes lèvres sur les joues du capitaine. C'était à qui le tirerait à soi pour lui tenir la main, lui toucher le pied, lui appliquer un lourd baiser. Pour lui, assez indifférent à cette ovation, il ne s'adressait à ses gens que pour leur répéter: Prenez bien garde au moins de ne pas me jeter par-dessus le bord, à force de tendresse. La scène se termina enfin par épuisement. Le héros prit le parti de sauter sur le pont et de se placer à la barre de son navire, car il était temps de manoeuvrer.

Les Colombiens étaient d'avis que l'on gouvernât le bâtiment vers l'embouchure de la Magdeleine, rivière près de laquelle se trouvait le petit corps d'armée de Bolivar. On suivit leur conseil. Les matelots étrangers aidèrent les français à rentrer le navire dans une des criques de la côte.

Une fois à terre, ce fut bien une autre affaire! La petite armée insurgée manquait de tout. Aussi avec quel empressement les officiers et les soldats accueillirent les marins qui semblaient leur apporter ce qui leur était le plus nécessaire. On se jeta sur les armes et les vêtements que contenait la cale du bâtiment. Mais qui nous paiera tout cela? demandait l'équipage.—La république, lui répondaient ies soldats.—Mais où est votre république?—Nous ne savons pas encore où; nous cherchons à en faire une.» En attendant que la république fût trouvée, on donna des bons sur l'État au capitaine Cavet, pour les objets qu'on lui prenait. Du reste, on permit à ses hommes et à lui de s'introduire et de combattre dans les rangs des Colombiens, et de partager avec les patriotes l'honneur de marcher sous Bolivar.

Les matelots, qui avaient cru enlever la prise pour leur compte, se trouvèrent un peu déconcertés en voyant qu'ils n'avaient travaillé, en définitive, que pour une cause dont ils ne comprenaient pas bien toute la noblesse. Mais ils se consolaient de leur mésaventure en répétant: Un voleur qui vole l'autre, le diable en rit. Nous avions escroqué nos camarades et notre armateur, d'antres forbans nous escroquent: le sort est juste, et nous sommes les dindons de la farce.

Quant à leur jeune capitaine, ce fut lui qui se résigna le plus facilement au sacrifice de la forte part sur laquelle il avait compté en s'appropriant le bâtiment. On le présenta à Bolivar, qui lui promit de le naturaliser colombien, en reconnaissance du service que sans le savoir il avait rendu à l'Indépendance. Il répondit qu'il était disposé à accepter le titre de citoyen de la Colombie, comme il avait accepté les bons de la république. Mais, lui demanda le héros de Caraccas, qui donc a pu vous conduire ici?

—Mais moi-même, général.

—Et par quel événement, avec une prise faite sur les Anglais, êtes-vous venu à Carthagène?

—Par un événement que j'ai fait moi-même: j'ai enlevé la prise que je commandais.

—Mais c'est là au moins une action blâmable.

—Pas plus blâmable que celle que vous avez commise en me payant avec des bons-en-l'air les marchandises que je m'étais injustement appropriées.

—Vous paraissez avoir affaire à des matelots qui m'ont l'air d'être d'assez mauvais bandits.

—Pardieu, ce n'est pas avec des Aristides et des Catons que l'on fait des actions blâmables, comme celle que vous me reprochiez tout-à-l'heure.

—Et si par hasard vous étiez tombé sur une terre ou chez un peuple qui eussent eu des lois?

—Nous aurions été punis peut-être comme écumeurs de mer, ou livrés à la prétendue justice de notre pays. Mais j'ai eu le nez bon. J'ai cherché des gens parmi lesquels la nécessité est encore la première des lois. On s'est emparé de la prise que j'avais volée; et, pour empêcher un bandit de crier à l'iniquité, on a proposé à ce bandit d'en faire un citoyen de la république en herbe. Vous avez raison: Rome n'eut pas d'autres commencements. Vous voulez asseoir les bases de l'édifice sur de la boue, faute de mieux. L'édifice encore pourra s'élever et tenir bon.

Étonné de ce langage brusque et fleuri, de cette audace et de cette raison dans un homme si jeune, Bolivar regarde son interlocuteur avec intérêt. Il lui demande d'un ton bienveillant:

—Quel motif a donc pu vous déterminer à quitter l'Europe, comme vous l'avez fait?

—Des injustices, que j'ai mieux aimé punir que supporter. Vous connaissez d'ailleurs cette Europe, et vous savez si tout y est bien.

—Et quel grade vous sentiriez-vous la force d'occuper dans mon armée?

—Aucun. Vos soldats ne me plaisent pas. Au surplus, je ne sais pas leur métier. Cependant si vous croyez devoir m'employer, mettez-moi à bord de ma prise avec quelques barils de poudre, une vingtaine d'hommes et trois ou quatre canons. Si les Espagnols viennent, je les canarderai un peu, et pour cela je ne vous demanderai rien.

Bolivar consent à tout ce que lui propose Cavet. La prise, embossée à l'entrée de la Magdeleine, devient un stationnaire, et voilà une marine pour les indépendants. Quelques-uns des ivrognes qui ont fait partie de l'équipage du capitaine Cavet, consentent à servir encore sous ses ordres. Les préparatifs sont faits pour rendre le bâtiment redoutable à l'ennemi qui oserait s'approcher. Mais la nuit même de l'exécution de ce petit projet, les Espagnols attaquent à l'improviste les insurgés, qu'ils mettent en fuite. Cavet, surpris à bord de sa prise, est abandonné par les siens, qui disparaissent avec l'armée indépendante mise en déroute. Quelle destinée que celle de cette prise anglaise! Capturée d'abord par un corsaire, enlevée par son équipage ensuite; puis après, tombant dans les mains des indépendants, pour être livrée quelques jours plus tard aux Espagnols!

Le capitaine suivit le sort de son bâtiment. On l'amena à Carthagène, où il se plaignit bien haut des prétendus mauvais traitements que lui avaient fait subir les insurgés. Resté seul, et pouvant dire tout ce qu'il voulait sans qu'un témoin vînt élever contre lui le souvenir de l'acte qu'il avait à se reprocher, notre jeune marin put facilement donner le change à ses capteurs, et il parvint à se faire indemniser par les Espagnols, comme une victime de l'injustice et de l'avidité des troupes de Bolivar.

Il y a dans la destinée de quelques hommes une espèce de fatalité qui semble les porter au vice ou au crime, en récompensant, comme de bonnes actions, tout ce qu'ils font de plus coupable. Quand une tentative condamnable leur réussit, quand le mensonge leur profite, comment voudriez-vous qu'ils s'arrêtassent sur la pente d'un abîme qu'ils trouvent bordée de fleurs? C'est au malheur peut-être qu'il est seul donné d'inspirer le remords aux coupables. Le bonheur quelquefois réservé aux mauvaises actions, semble trop justifier le crime.

Les Espagnols ne crurent qu'à moitié à la sincérité de Cavet. Il ne leur inspira pas assez de défiance pour qu'ils pensassent être en droit de ne pas l'indemniser, mais il ne leur inspira pas non plus assez de confiance pour qu'ils cherchassent à se l'attacher. Et lui, trop disposé à braver l'opinion qui pouvait s'attacher à sa personne, il employait l'argent qu'on lui avait donné, à s'enivrer froidement de folles orgies, non pas pour la débauche elle-même, mais pour la connaître, pour en épuiser la coupe brûlante, et pour plus tard s'en détacher sans regret et la mépriser avec orgueil.

Qui n'a pas vu, dans les colonies, ces marins indolents oublier sous le tiède climat qui les endort, cette vie active qu'ils menaient sur les flots, et réunir autour du hamac où des femmes les bercent mollement, les voluptés qu'ils se procurent à force d'or et de profusion! Comment alors reconnaîtrait-on dans ces étranges sybarites, ces sauvages enfants de la mer, si insouciants d'eux-mêmes, si indomptés dans les périls qui semblent les avoir endurcis? Eux bercés comme de faibles nourrissons par la main d'une femme! Eux s'endormant au bruit d'une chansonnette chantée par la bouche d'une fille!... Oui, mais qu'un cri de guerre les appelle au combat; oui, mais que les gémissements d'un naufragé les implorent sur les flots au milieu de la tempête, vous les verrez s'élancer du hamac où ils s'alanguissent, pour voler au-devant du trépas ou pour aller s'engloutir dans les vagues que nul autre qu'eux ne saurait affronter ou même voir en face!

L'argent s'épuise, se perd bien vite dans les mains d'un marin oisif: celui de Cavet se répandait partout où ses pieds laissaient une trace; c'était son luxe à lui; c'est celui de tous les marins, luxe dévergondé, sans dignité, mais qui quelquefois n'est pas sans noblesse. Non content encore de semer en tous lieux et en de stériles mains, les gourdes dont il faisait si peu de cas, il se dit un jour: Un philosophe jeta toute sa fortune à la mer pour se croire libre: faisons mieux, jetons l'argent qui nous reste, dans les mains de quelques misérables matelots, pour nous réduire à leur condition et ne pas nous abrutir dans la mollesse. Voyons qui vent de l'or? J'en ai encore à dissiper, et les matelots sans emploi abondèrent. Cavet, à sa grande satisfaction, se trouva ce qu'un autre aurait appelé ruiné; mais lui se sentit au contraire dégagé d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter. «C'est maintenant, pensa-t-il, que je me sens disposé à redevenir tout-à-fait homme en me livrant à la nécessité de gagner ma vie. Fait pour être, à le bien prendre, autre chose qu'un matelot, voyons si je vaux réellement ceux qui sont au-dessous de moi. Devenons matelot parmi des gens qui n'auront pour moi, ni indulgence, ni pitié, et qui me prendront pour ce que je pourrai valoir. Il y a ici des bâtiments anglais et américains; c'est à leur bord que je veux gagner rudement le pain amer de l'exil auquel je me suis condamné. Ils m'appelleront renégat, s'ils veulent, ces étrangers que je vais revoir; ils me traiteront en demi-forban si cela leur convient. Qu'importé, je m'élèverai à mes propres yeux, en m'abaissant jusqu'à leur être utile. Femmelettes de l'Europe qui n'avez pas voulu de moi, je vous apprendrai comme on grandit en force dans les rudes travaux qui effraient votre paresse. Vous n'avez pas daigné me reconnaître comme Français, j'ai déjà reçu le titre de citoyen de la Colombie! Vous ne m'avez pas rendu justice même sur un corsaire, et c'est en me vengeant de vous par le pillage d'un de vos navires, que je suis venu ailleurs me faire naturaliser citoyen d'un pays où l'on ne me connaît pas, et que j'ai enrichi du fruit de ce que vous appellerez un crime. Allons maintenant couronner l'oeuvre que j'ai entreprise en voulant me rendre un de ces hommes hardis que vous maudissez et que vous mettez au ban des nations policées. Devenu pour vous aussi exécrable que vous m'avez paru vils et petits, soyons un monstre à pendre, s'il est possible. Pour devenir un homme comme moi, je vous apprendrai peut-être qu'il faudrait bien des douzaines d'honnêtes citoyens comme vous.»

Quelques heures après cette belle résolution, notre jeune marin, forcé par le besoin qu'il s'était créé, d'aller chercher un emploi, rôdait sur les quais de Carthagène, abordant chaque capitaine de navire, et lui demandant, le chapeau à la main, mais avec un air encore très-décidé:

—Capitaine, n'auriez-vous pas par hasard besoin d'un matelot?

—Non, répondait l'un. Tu m'as l'air d'un vaillant garçon; mais j'ai tout mon monde. Va chercher ailleurs.

—Combien voudrais-tu par mois? lui demandait un autre. On m'a proposé trois bons matelots à huit gourdes, pour remplacer les gens que j'ai perdus de la fièvre jaune.

—Huit gourdes! ce n'est pas mettre le prix pour un homme comme moi. A douze gourdes et un mois d'avance, vous m'aurez.

—Dix gourdes, et demain à bord. C'est mon dernier mot. Décide-toi rondement, car dans trois jours j'appareille.

—Onze gourdes, et taupez-là.

—Pas un noir de plus que ce que je t'ai dit.

—Ça m'est impossible.

—En ce cas, mon garçon, va chercher ailleurs.

Et il chercha tant en effet, content d'être marchandé pour une gourde ou deux, qu'il rencontra un vieux capitaine de schooner américain, qui le prit à la place de deux hommes qui lui manquaient. Pris à la place de deux matelots! se dit le jeune homme, tout enchanté de lui; c'est là ce qu'il me faut, à moi. Cette condition m'impose l'obligation de multiplier mes efforts et de doubler mon courage: tant mieux. Je grandirai en force et en détermination, par cela seul que l'on exigera plus de moi que de tout autre. J'aurai de la misère, mais suis-je né sur un lit de plume? Je ne le crois pas; et d'ailleurs ai-je été élevé dans la mollesse? Oh! pour cela, je suis bien sûr que non...... Ah! si le sort m'avait fait naître ou m'avait placé dans un rang un peu élevé de la société, peut-être aurais-je fait de grandes choses! Avec ma tête, ma résolution et les facultés que je sens là!... Mais le sort en a décidé autrement..... Abandonnons-nous à lui, et cherchons un navire avant tout.»

Il se remua tellement qu'il finit par trouver une place de matelot sur un pauvre caboteur des États-Unis. Le lendemain de son engagement, il était à bord, se barbouillant les mains dans du goudron, et cachant sa noble figure sous un large chapeau de paille. Il allait naviguer comme matelot à onze gourdes par mois, et un coup d'eau-de-vie à la fin du grand quart dans les mauvais temps: c'était une disposition supplémentaire, ajoutée à l'engagement qu'il venait de contracter avec le capitaine américain.

7

Le Renégat.

La cruelle vie que celle d'un renégat à bord de l'étranger!

Le renégat pour les Américains, les Anglais, les Danois ou les Hollandais, c'est le matelot français qui, fuyant la patrie qu'il s'est fermée pour jamais, se trouve obligé de supporter tous les mauvais traitements dont ses hôtes tyranniques peuvent l'accabler impunément.

Y a-t-il un travail repoussant à faire à bord? on appelle le renégat, et la dernière des mateluches de l'équipage lui dit: Chien de Français, va nettoyer la poulaine ou laver cette gamelle! Prend-il envie au capitaine, au second ou au maître d'équipage, de donner un coup de poing à quelqu'un pour se refaire la main? Il appelle le renégat, qui arrive le chapeau bas pour recevoir la volée et racheter, comme le bouc expiatoire, tout l'équipage de la mauvaise humeur de son chef.

C'est encore bien-pis quand les hommes de quart s'avisent de vouloir s'égayer pendant le beau temps! s'ils sont cruels dans leur colère, ils sont encore plus barbares dans leurs jeux. Voyez-les jouer à la drogue, par exemple, avec les cartes crasseuses qui pendant un mois ont servi à la chambre! C'est toujours le nez du renégat qui porte le long cabillot dans la fente duquel la partie proéminente et cartilagineuse de son visage est violemment pincée. Et quand on compte les points, que de coups de paquets de cartes pleuvent sur ce nez déjà si bien meurtri par le pavillon de drogue! Les plus grossières farces, c'est le renégat qui en fait les frais. Les plus durs reproches, c'est lui qui les essuie, les privations le plus pénibles, c'est lui qui doit les supporter sans murmures, sans observations, sans larmes même. Ah! si les marins qui abandonnent leur patrie commettent une faute, ils l'expient si terriblement en servant l'étranger, qu'on pourrait les amnistier à leur retour chez eux, sans avoir à craindre à leur égard les effets d'une dangereuse impunité.

Notre renégat Cavet éprouva toutes ces tortures. Mais il apprit du moins en subissant l'inhospitalité des marins avec lesquels il naviguait, à détester plus qu'il ne l'avait fait encore, tout ce qui portait le nom d'anglais ou d'américain; et plus il abhorrait les étrangers, et mieux il se croyait vengé d'eux. C'est qu'il sentait bien, au fond de son coeur haineux, qu'un jour il pourrait leur faire payer cher toutes leurs injustices, et les punir de toute la rage qu'il amassait contre leur nation.

En attendant qu'il pût trouver l'occasion de se venger en grand, il se consolait un peu une fois à terre, en se donnant force coups de poing avec les matelots dont il avait eu le plus à se plaindre pendant les traversées de Carthagène, de Vera-Cruz ou de Saint-Thomas, à Charleston ou à New-York, car c'était à bord des navires qui faisaient ce genre de navigation, qu'il avait été réduit à chercher un refuge contre les Espagnols, et une ration de biscuit contre la faim.

Mais ces voyages pénibles le formèrent; mais ces habitudes sauvages l'endurcirent... Ah! vienne, disait-il, le moment de montrer qui je suis et de prouver ce que je peux faire, et nous verrons, nous verrons.... J'ai là dans ce coeur qui me brûle sous la main, dans cette force dont je ne sais que faire, tout ce qu'il faut pour être aussi cruel envers les autres, que ces brigands sont inhumains envers moi. Plongé dans ces réflexions, entendait-il l'officier de quart crier de l'arrière: Allons, monte vite crocher un ris; il fallait le voir grimper aussitôt, car il savait bien ce que lui aurait coûté une seule seconde de retard.

L'occasion qu'il cherchait se présente. Elle manque rarement à ceux qui ont tout ce qu'il faut pour la trouver ou pour la mettre à profit.

Il arrive à Carthagène sur un caboteur américain, simple matelot et matelot assez mal vêtu même. Bolivar, ce Bolivar dont la dépouille mortelle dort ignorée sur le sol qu'il arracha à l'esclavage, venait de s'emparer de cette place formidable. Il allait passer en revue ses troupes victorieuses. Cavet, comme les autres curieux, se trouve sur le chemin du Libérateur. Celui-ci, en promenant son oeil rapide et pénétrant sur la foule qu'il est obligé de fendre, aperçoit le marin français: il s'arrête devant lui. Que faites-vous ici sous ces haillons de matelot?

—Général, j'y meurs de faim.

—Sans chercher à gagner votre vie avec honneur, avec gloire?

—Sans, rien, général. Dites-moi, vous qui en avez tant acquis de cette gloire, où il peut y en avoir un peu pour un pauvre diable comme moi?

—Là!....

Et en prononçant ces mots le Libérateur montrait du doigt un brick espagnol mouillé, pour narguer les indépendants, en dehors de l'entrée de Carthagène, à deux petites portées de canon des batteries.

—Je comprends, répond Cavet, dont les yeux flamboient déjà d'espoir et de plaisir. Mais, il n'y a ici que de mauvaises chaloupes, peu d'équipage.... et pas le sou!....

—Montès, approchez, dit le Libérateur à l'un de ses aides-de-camp: faites à ce Français un bon pour....(s'adressant à Cavet), pour combien de gourdes, capitaine?

—Mettez mille gourdes, général, et ce soir... Et demain soir au plus tard je serai tué, ou ce brick espagnol vous sera amené dans Carthagène.

Le billet de mille gourdes sur la caisse militaire est fait: Cavet le saisit; il disparaît avec la foule qui le suit. Le Libérateur passe sa revue, et le soir vient bientôt envelopper les murs imposants de Carthagène, de ses voiles riants et sombres.

Le soir dans un port! Que ce moment est doux pour le matelot! c'est le terme de ses travaux journaliers, c'est le commencement des brutales jouissances dans lesquelles il va se noyer, et qui ont besoin de l'ombre de la nuit pour ne pas scandaliser les yeux de la pudeur et de la délicatesse. Entendez ces marins chanter leurs rauques chansons dans les cabarets qu'ils remplissent, pendant que le soldat, retiré dans sa caserne, cherche tristement à dissiper l'ennui qui l'assiège. Voyez l'imprévoyance et l'imprudent abandon avec lesquels ils se livrent à ces femmes à qui ils prodiguent l'or qu'ils ont arraché aux flots, et dites-nous quel est l'homme le moins malheureux, ou de celui qui s'étourdit si gaîment sur les dangers qu'il va courir, ou de celui qui marchera avec tant de discipline et de réserve à la voix d'un chef qui, en lui imposant tous les sacrifices, ne lui permet d'espérer aucune compensation?

Quelle puissance attractive un billet de mille gourdes exerce dans les mains d'un marin, sur les autres matelots! Cavet, avec son bon signé Bolivar, parcourait toutes les cabanes à tafia. Il eut bientôt rallié autour de lui les bandits de Carthagène, en criant partout: Il me faut des Français, des Anglais et des Américains! Rallie à la gloire et au tafia!

—Que veux-tu faire de nous? lui demandaient tous les bandits.

—C'est mon affaire, leur répondait-il. Il y a de l'argent à gagner avec moi, et un coup de flibuste à faire.

—Monte sur la table, monte sur la table, lui disaient les matelots disponibles, et parle-nous du bon coin! Voyons, que veux-tu faire de nous? Nègre, en attendant, porte-nous à boire au compte de ce savant-là! À notre santé, tas de forbans! À présent parle, Français, nous pouvons t'entendre; nous avons le gosier frais et l'oreille tendue.

—Mes amis, j'ai reçu carte blanche du Libérateur: il veut que nous nous tappions, et dur.

—Qu'est-ce que ça nous fait à nous, le Libérateur? Il n'est pas plus matelot que ma petite soeur, celui-là, et il veut nous faire tapper!...

—Et moi, ne suis-je pas matelot autant que le plus faraud d'entre tous ceux que vous êtes là?

—Matelot! matelot!.... Oui, tu l'es, toi, c'est connu; mais encore que veux-tu nous conter au bout de ton câble?

—Je veux vous conter qu'il m'est impossible de tout vous expliquer, mais que j'ai besoin de vous, et qu'il y a mille gourdes à bambocher.

—Bambochons d'abord, et puis tu nous mèneras ensuite où tu voudras.

—Non, je veux vous mener d'abord où je voudrai,: et nous mangerons ensuite les mille piastres.

—Les manger! pas si bête. Les boire, oui, et sans dégourder; mais tout de suite. Si tu nous fais tuer, la belle avance, après! les décomptes ce sera pour toi, n'est-ce pas, payeur d'arrérages?

—Allons, je rengaine: je vois bien qu'il n'y a rien à faire avec vous. Je croyais m'adresser à des matelots, et vous n'êtes que des matelas!

—Des matelas! des matelas! hurlent avec indignation tous les ivrognes. Sors avec moi, s'écrie l'un; non, laisse-moi lui casser la mine ici, s'écrie l'autre: tuons-le plutôt entre nous, dit un troisième, et que cela finisse. À l'eau! à l'eau! le mangeur de prise!

—J'ai dit des matelas, répond Cavet, avec calme, et je ne m'en dédis pas; car si j'avais eu affaire à de vrais matelots, ils m'auraient dit: Mets ton billet de mille gourdes dans les mains de l'hôtesse, et allons le gagner vaillamment, pour le boire quand le coup sera fait.

—Tu crois donc, espèce de Parisien, que c'est parce que nous avons peur, que nous avons renardé, et que nous avons voulu casser d'avance les reins à ton torche c... de mille gourdes?

—Je crois ce qu'il me plaît, et j'ai le droit de penser ce que je veux.

—Eh bien! que faut-il faire pour te prouver que nous valons à nous seuls, tout matelas que nous sommes dix mille matelots de ta façon?

—Ce qu'il faut faire?

—Oui, malin, ce qu'il faut faire?

—Me suivre, et se donner un coup de peigne avec des Espagnols.

—Quoi! ce n'est qu'ça? Allons, garçons! Rallie à nous les matelas, et Jean f.... qui s'en dédit.

—Rallie les matelas! répète la foule, et Jean f... qui s'en dédit.

Cette écume de mer, rougie de vin et saturée de tafia, se jette en jurant et en menaçant, dans des bongas, des espèces de chaloupes que les plus alertes enlèvent au rivage. Cavet, connu par ces bandits sous le nom de Rodriguez, les suit, traînant avec lui quelques coffres, dans lesquels il a renfermé des pistolets, des coutelas et des grenades.

—Où veut-il nous mener comme ça? se demandent les bandits.

—Où il me plaira pour vous faire gagner votre argent! répond-il. Gouvernons, pour commencer, sur la passe.

—Ah! je vois ton plan, ajoute un des héros de l'expédition. Tu veux que nous enlevions à l'abordage le brick espagnol qui est mouillé au large? Excusez! il n'est pas dégoûté ce particulier-là? Et avec quoi soutirerons-nous, sans être trop curieux, ce marchand de boulets?

—Vous le verrez, une fois à la Bocachica.

—Ah. je sais à présent sa malice, dit un des expéditionnaires à l'un de ses camarades: il veut faire des quartiers-marrons avec les planches qu'il y a là-bas sur le plein, pour enlever l'espagnol; car avec des b.... de f.... barquasses comme ceci, il n'y a pas moyen d'accoster un navire de guerre, sans être vu à sept lieues dans la brume.

Cette idée d'un malheureux ivrogne qui jetait au vent ses paroles avinées, fut un éclair pour l'imagination de Rodriguez.

—Oui, mes garçons, s'écria-t-il aussitôt: c'est avec des quartiers-marrons que nous enlèverons le brick. C'était mon projet, mais à terre j'ai dû vous le cacher, pour ne pas ébruiter mon secret devant des espions espagnols peut-être.

—Avec des quartiers-marrons? Oui, je t'en fricasse, disent les uns.—Oui, oui, il a raison, disent les autres.—Non? non?—Si! si! Je te dis que ça ne vaut pas un f...., répètent les uns. Je te dis qu'il n'y a que ça de bon, répètent les autres.

Pendant ce temps, les embarcations font de la route, et en peu de minutes elles arrivent à l'endroit du rivage, le plus rapproché du mouillage où le brick espagnol se pavanait sous son large pavillon blanc, écussonné du sceau royal.

Un schooner américain, chargé de planches, stationnait dans cette partie du littoral. Rodriguez lui achète une petite portion de sa cargaison. Ses hommes se dégrisent avec la fraîcheur du matin. On cherche dans les environs, de gros bambous, et avec trois de ces énormes roseaux disposés triangulairement, on compose la charpente horizontale sur laquelle on cloue quelques planches. Trois radeaux, formés ainsi, se trouvent prêts, avant le soir, à recevoir les nouveaux Argonautes. C'est là ce qu'ils appellent des quartiers-marrons.

La nuit, une nuit obscure et légèrement agitée par un petit vent d'Est, s'étend enfin sur les flots, sur les chantiers improvisés par la bande expéditionnaire, et sur le brick espagnol mouillé sans défiance à dix ou douze encablures du bord de la mer.

Veille bien, malheureux équipage du brick! veille bien au bossoir, car dans cette Carthagène que tu braves, parce que tu la vois sans navires, sans chaloupes armées, il y a encore des renégats anglais et français, et ces gens-là savent, en sortant d'un cabaret, se créer des moyens terribles contre l'ennemi, et courir bravement aux périls qu'ils se sont faits eux-mêmes.... Veille bien, bon quart partout! que tes officiers et tes maîtres ne quittent pas l'oeil de dessus ces flots qui ne paraissent t'apporter que la fraîcheur de la nuit, mais qui ont déjà reçu comme un funeste fardeau, ces radeaux chargés d'immondes combattants, de tigres d'abordage... Veille bien, malheureux!... Mais non, les hommes de bossoir s'endorment sur le pied des bittes, l'officier de quart, fatigué de se promener, s'est assis, la tête pleine de douces idées sur le banc où il trouvera peut-être la mort et une mort honteuse. Le maître-d'équipage chante en attendant l'heure désirée où son coup de sifflet appellera l'autre bordée au quart. Et pendant ces moments de tranquillité à bord du brick, les trois quartiers-marrons de Rodriguez dérivent, gouvernés sur l'arrière par les chaloupes qui ont conduit les renégats à Bocachica. Le poids des combattants fait couler à moitié les radeaux sur lesquels ils sont entassés; mais Rodriguez leur répète: Attention, enfants, à ne pas mouiller votre poudre; et les forbans élèvent pour les préserver du contact de l'eau, leurs pistolets au-dessus des vagues qui battent leur ceinture.

—Voici la bouée de l'ancre du brick, dit à demi-voix Rodriguez, lorsqu'il se voit rendu à une encâblure du bâtiment qu'il veut aborder. Levons son ancre!

—Non, non, répond un des forbans, il n'est pas nécessaire: et un large coutelas à la main, cet homme plonge le long de l'orin: il coupe le câble du brick à l'étalingure, puis il revient sur l'eau au bout ce quelques minutes, son coutelas à la main: Les premiers mots qu'il profère, sont: le brick est en dérive; sautons à bord.

Les radeaux aidés par les pagayes avec lesquelles rament les forbans, avancent plus vite que le brick ne dérive. Rendus à toucher presque le navire, ils entendent crier à bord de l'ennemi: Nous dérivons, nous dérivons, notre ancre chasse! Cette confusion de voix double répandu parmi l'équipage, portent la joie au coeur palpitant des renégats; mais pas un mot n'échappe à leurs bouches haletantes. A bord du brick on prépare, avec embarras, une autre ancre pour la laisser tomber. C'est lorsque cette ancre de veille descend dans l'onde, et que le câble roule sur son écubier, que les matelots espagnols, perchés sur l'avant, aperçoivent les quartiers-marrons qui les abordent. Ils crient, il n'est plus temps; ils s'arment avec précipitation, il n'est plus temps; ils tirent quelques coups de fusil, il n'est plus temps, il n'est plus temps! Rodriguez, lance sur le pont ennemi quelques grenades enflammées, qui répandent, avec leur effrayante clarté, la confusion et la peur sur les visages des marins espagnols. Le poignard à la bouche, le pistolet au poing, les renégats grimpant par la poulaine, par les porte-haubans de saine; ils glissent, rampants comme des crocodiles, par les sabords que remplissent les gueules de caronades prêtes à faire feu sur eux; répondent sourdement aux coups de poignard, les coups de pique au feu des pistolets; les Espagnols se massacrent entre eux, croyant frapper leurs assaillants; les assaillants, qui ont jeté leurs bonnets à la mer, pour mieux se reconnaître dans la mêlée, frappent tous ceux qui ont la tête couverte. Les panneaux sont ouverts: les Espagnols fuient, s'engouffrent partout où ils trouvent une issue, et le pont n'est encombré bientôt que de forbans à la tête nue. La voix tonnante de Rodriguez se fait entendre la première après ce moment de carnage: A nous le brick! s'écrie-t-il: allumez les fanaux!...

On cherche les fanaux: on les allume à la lampe de l'habitacle. Un sang gluant inonde le pont: des renégats ont péri. Rodriguez retire de sa joue sa main ensanglantée: c'est un tronçon de pique qui lui est resté dans le visage.

Un moment de stupeur, un paroxysme d'affaissement succède à l'exaltation du combat, à la fièvre du carnage. Les vainqueurs essouflés s'asseoient sur les caronades, sur les bittes, sur le banc de quart pour respirer un moment. Leurs coutelas rougis de sang, leurs pistolets noircis de poudre, pendent à leurs bras fatigués et meurtris.

Une voix criarde, une voix d'enfant, celle d'un mousse qui les a suivis, sort de la cale et demande au milieu du moment de silence qui a suivi la victoire: Que ferons-nous des prisonniers?

—Ce qu'ils auraient fait de nous, répond un matelot: de la viande à requin!

Ce mot atroce réveille la fureur presque éteinte des forbans. Ce mot devient un arrêt, et quel arrêt!... Ils se précipitent dans l'entrepont, dans la chambre. A la lueur des fanaux, ils arrachent les Espagnols de toutes les parties du navire où ils se sont réfugiés. Chacun des bandit traîne sa proie sur le pont, et là on entend chaque bourreau dire à sa victime: Tu es bon chrétien, meurs dans ta religion: fais le signe de la croix, et bonsoir.

Bonsoir!... et après avoir prononcé ce mot avec un sourire infernal, les bandits jetaient leurs prisonniers par-dessus le bord...

—La besogne est faite! s'écria l'un des héros après l'exécution. Attrape à laver le pont, et un homme de chaque plat à la ration!

Elle fut copieuse cette ration, cette sanglante parodie de ce qui se fait à bord des bâtiments, à l'heure des repas. La cambuse fut défoncée; l'eau-de-vie et le vin répandus à flots sur le tillac, et au milieu de cette brutale orgie, les compagnons de Rodriguez se mirent à danser une ronde, une de ces rondes naïves que les marins bas-bretons chantent dans leurs moments d'innocentes joies. Ce fut aussi un Bas-Breton qui la chanta pour les forbans, sautant gaîment sur le pont qu'ils venaient d'ensanglanter. On mit les morts au centre de là chaîne formée par les danseurs, et Rodriguez fit entendre cet air ingénu que dans son enfance il avait appris à Ouessant:

Adieu, la belle, je m'en vas, Adieu, la belle, je m'en vas; Puisque mon bâtiment s'en va. (Bis.) Je m'en vais faire un tour à Nantes, Puisque la loi me le commande.

Et les forbans répètent ce refrain:

Ah! puisqu'à Nantes vous allez, Ah! puisqu'à Nantes vous allez, Un corsage m'apporterez. (Bis.) Mais un corsage avec des manches, Qui soit doublé de roses blanches.

A Nantes étant arrivé, A Nantes étant arrivé, Au corsage n'ai plus pensé. (Bis.) Je n'ai pensé qu'à la ribote, Au cabaret avec les autres. Ah! que dira ma mie à ça? Ah! que dira ma mie à ça? —Tu mentiras, tu lui diras (Bis.) Qu'il n'y a pas de corsage à Nantes, De la façon qu'elle demande.

La nuit avait caché sous ses voiles épais cette sanglante saturnale: le jour vint en éclairer les restes. Avec l'aurore les yeux appesantis des forbans, ivres encore, se rouvrirent. Il fallut appareiller: la voix impérieuse de Rodriguez alla réveiller les buveurs endormis. Pour avoir plus tôt fait, on coupe le câble: le brick dérive, on largue enfin les voiles, et le bâtiment capturé louvoie tant bien que mal dans les passes, pour gagner la rade. Quelle ne dut pas être la surprise des hommes placés sur les hautes batteries de terre, en voyant le pavillon colombien flotter sur le brick qui la veille avait arboré si fièrement le pavillon espagnol! Le navire amariné salue les forts de la rade, mais par des salves irrégulières, des salves à la pirate. Les forts lui répondent, et Rodriguez et ses écumeurs de mer accueillent, par des hourras délirants, les hourras que la foule rassemblée sur le rivage pousse vers eux. C'est la première émotion de gloire qu'éprouvaient peut-être ces bandits: elle n'éveilla chez eux qu'un sentiment d'ambitieuse cruauté.

La prise de Rodriguez laisse enfin tomber l'ancre dans la rade de Carthagène. Des centaines de pirogues l'entourent; des amas de femmes, d'oisifs, de buveurs et de curieux tombent à bord. Le vin coule de nouveau sur le pont, encore fumant de carnage; et dans une seconde orgie, les forbans oublient leur gloire de la nuit, leurs blessures et jusqu'à ce qu'ils ont fait d'extraordinaire. Le Libérateur fait appeler Rodriguez. Rodriguez se rend, figure toute saignante encore de son coup de pique, au palais de Bolivar. La multitude suit, comme ces lames bruyantes qui viennent de battre l'arrière de son navire, à son entrée glorieuse dans le port.

—Français, vous êtes un brave homme, lui dit le héros! Que puis-je faire pour vous?

—Général! me faire donner un gilet rond, car le mien est percé aux coudes. Voyez!

—Combien avez-vous fait de prisonniers?

—Aucun, général. Je n'ai pas eu le temps de m'amuser à si peu de chose.

À ces mots le Libérateur frémit. Rodriguez remarque ce mouvement, et il s'empresse d'ajouter:

—En ont-ils fait eux, les brigands, lorsqu'à Basinas ils ont massacré huit cents de vos plus braves soldats?

—Capitaine Rodriguez, le brick que vous avez enlevé avec tant d'intrépidité, appartiendra à vous et à vos gens. Voici un de mes gilets: vous ira-t-il?.

—Un autre que moi vous dirait peut-être, général, qu'il ne va pas à toutes les tailles; mais moi, sans compliment, je le prends, et je tâcherai de le remplir.

—Et ces pistolets, voulez-vous les accepter aussi, avec le gilet et cette ceinture? Tout cela m'a plus d'une fois servi.

—Et ces armes-là vous serviront encore, mais dans mes mains, général.

—Allez vous faire panser de votre blessure, et revenez chez moi, quand vous voudrez. Votre hamac sera pendu dans ma chambre. Je n'ai pas besoin de vous dire que ma table est devenue la vôtre.

—Trop d'honneur, mon général; ce n'est pas de refus.

Une poignée de main suit ce rapide entretien. Rodriguez sort, porté par la foule, suivi des aides-de-camp qui l'admirent, parce que le Libérateur l'a accueilli avec distinction. Il ne savait où porter ses pas, ni comment échapper à l'ovation populaire dont il se voyait menacé. Il n'aimait pas les triomphes.

Une jeune fille, jolie, alerte et palpitante, saute vers lui, d'un des groupes qui lui barraient le passage par enthousiasme. Elle court à sa rencontre, un mouchoir blanc à la main. Rodriguez s'arrête machinalement, et, sans savoir encore ce que lui veut cette belle enfant, il la laisse passer sur sa joue ensanglantée le mouchoir qu'elle lui présente avec la grâce la plus naïve et la plus touchante.

Etonné de cette prévenance si familière, il s'écrie, en portant ses regards distraits sur les grands yeux vifs de l'inconnue: La drôle de petite fille! Et la petite fille lui sourit avec une expression de tendresse qui le consterne.

—Comment te nommes-tu?

—Mosquita, monsieur le capitaine.

—Qui es-tu? Où est ta famille?

—Je suis née à Popayan. Je n'ai plus de parents, les Espagnols les ont tués.

—Oui: les gredins! Eh bien! moi, je t'adopte, et je te vengerai. Où demeures-tu?

—Là! C'est ma maison: elle est à moi.

—Allons-y. Cette maison sera la mienne. Mais m'as-tu jamais vu?

—Sans doute, il y a trois jours: Je vous ai vu parler au Libérateur, et dès ce moment j'ai juré de vous suivre partout.

Oh! la drôle de petite fille! répète Rodriguez. Et le voilà entrant dans la maison de Mosquita. Il se repose enfin!

La chambre de Mosquita n'était pas richement ornée, mais elle était proprette. Un lit de courbari, un hamac en filet élégant, une petite table et une grande armoire composaient, avec quelques chaises en crin et un christ, tout son ameublement. Un vieux nègre servait de domestique à la petite orpheline, qui vivait à Carthagène d'une faible pension que le gouvernement colombien lui payait quand il pouvait.

Rodriguez, après s'être laissé laver sa plaie avec une eau de Gombeau, préparée par sa jolie hôtesse, s'empare du hamac. Il jette à terre le gilet rond du Libérateur, qu'il trouve cousu de quadruples, mais l'attention délicate du général est à peine remarquée: c'est son pantalon qui l'occupe. Ce pantalon est percé, Mosquita le prend des mains du corsaire pour le raccommoder, et elle le répare avec autant de tranquillité que si depuis dix ans elle vivait avec l'homme que pour la première fois elle vient de recevoir chez elle. Accablé de fatigues, Rodriguez s'endort pendant que sa nouvelle conquête travaille auprès de lui son pantalon, et qu'elle veille à ne pas interrompre le silence parfait qui règne dans cette modeste habitation, qui va devenir bientôt l'asile de l'amour et du bonheur.

Vers le soir notre corsaire se réveille: ses yeux, en se rouvrant, rencontrent ceux de Mosquita. En penchant sa tête reposée sur le rebord du hamac, il voit sur une petite table, tout auprès de lui, des pipes, du tabac de Varinas et une tasse de café tout chaud. Il fume, il boit, et Mosquita le sert avec une grâce et une attention parfaite. Une de ses mains cherche celle de la jeune Américaine, et Mosquita a l'air heureuse, mais heureuse de ce bonheur innocent qui ne sait rien prévoir, et qui s'abandonne à toutes les illusions qui l'ont produit.

—Mais dis-moi donc comment, charmante petite fille, tu t'es déterminée à te donner à moi, plutôt qu'à tout autre?

—Mais je ne sais pas! De riches Espagnols, de brillants officiers m'ont recherchée, et j'ai tout refusé. Mais dès que je vous ai vu, je me suis dit: Voilà l'homme que je veux, et je n'en aurai jamais d'autre.

—Et quelle est ton intention, encore? À quoi prétends-tu? Qu'espères-tu enfin, en te donnant à moi avec tant d'abandon et de confiance?

—A être votre compagne, si je suis assez heureuse, et à vous servir, si vous ne m'aimez pas.

Elle prononçait ces derniers mots avec peine, et en baissant ses yeux mouillés des plus belles larmes que Rodriguez eût encore vues.

—Et comment ne t'aimerait-on pas avec ta voix si pénétrante, tes regards si caressants et ton air si bon, si tendre!...

—Vous m'aimez donc un peu?

—Mais je t'aimerai, du moins. Tiens, faisons tout de suite connaissance.

La connaissance fut bientôt faite. Une fille qui se livre à celui qu'elle a choisi comme l'homme qui lui est destiné, ne met pas de coquetterie dans sa défaite: elle croit ne remplir que le devoir que lui impose son coeur; et puis, dans ces pays à demi civilisés, où l'amour n'est pas encore devenu tout-à-fait un calcul, on trouve parfois de la naïveté dans les faveurs que les femmes offrent à leur amant. Mosquita devint la maîtresse de Rodriguez, sans chercher à lui faire acheter, par des combats irritants, un bonheur qu'elle paraissait fière de lui accorder. Elle lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, comme une preuve de la tendresse qu'elle voulait lui inspirer. Hommes de l'Europe, vous auriez trouvé bien étrange de voir, quelques instants après la perte de son innocence, cette jeune fille au pied de la couche de son nouvel amant, raccommoder les vêtements de celui à qui elle venait de vouer son existence, et qu'elle connaissait encore à peine. Oh! sans doute, en la voyant ainsi, vous l'eussiez prise pour une de ces créatures qui semblent s'abandonner, non à tel homme plutôt qu'à tel autre, mais qui étendent leur facile attachement sur tous ceux qui veulent bien se charger d'elles. Et cependant cette petite Mosquita n'avait pas encore aimé, et Rodriguez, à qui elle venait de s'offrir, devait être son premier et son dernier amant.

Cet enchantement d'une vie paisible, cet enivrement d'un amour inattendu, et qui s'offrait à lui sous des formes aussi piquantes, lui fit oublier pendant quelques jours tout ce qui auparavant l'avait occupé. Mosquita le charmait par son ingénuité, et le touchait par l'abandon de sa tendresse, enfantine. Sans cesse attachée à ses pas, en évitant de l'importuner, elle paraissait épier l'instant où elle pourrait prévenir un de ses désirs, lui épargner un moment d'ennui. Il se sentait presque honteux de se laisser aller au charme qui l'environnait, et cependant il y cédait avec une complaisance qu'il n'avait pas encore connue.—Ah! disait-il à sa maîtresse, je vois maintenant le tort que j'ai eu. Je ne pourrai plus me séparer de toi, sans éprouver un regret qui humiliera trop ma fierté.

—Et pourquoi te séparerais-tu de moi?

—Pour courir à des dangers que me réserve une destinée que je veux remplir.

—Eh bien! je te suivrai.

—Me suivre sur mer, au milieu des combats, parmi des forbans?

—Suis-je devenue ta compagne pour ne partager que ton bonheur? Tu me parles de dangers, de combats, comme si près de toi il pouvait y avoir quelque chose à craindre pour moi. C'est la mort, n'est-ce pas, que je pourrai trouver en te suivant? Mais crois-tu que je vivrais, si tu t'éloignais de moi? Oh! quand je me suis attachée à toi, c'est ma vie que je t'ai donnée, et la liane doit mourir avec l'arbre qu'elle a enlacé une fois.

—Mais, Mosquita, entends-tu bien ces matelots qui viennent m'arracher d'ici, en me reprochant le temps que j'ai passé dans tes bras! Vois, comme ils sont rudes et impitoyables! Ils ne conçoivent pas comment j'ai pu les oublier un instant pour toi, et ils ne me pardonneraient pas, une fois à bord, ce qu'ils appellent non pas une faiblesse, mais une lâcheté. Les entends-tu crier à ta porte même contre toi, qu'ils accusent de m'avoir retenu quelques jours loin d'eux? Et les hurlements de ces hommes effroyables ne t'intimident pas, et tu ne frémirais pas de me suivre au milieu de ces tigres!

—Moi? non. Ne serais-je pas avec toi?

—Mais s'ils voulaient t'arracher de mes bras, aux dépens même de ma vie?

—Oh! alors je mourrais contente, car tu m'aurais défendue contre eux.

—Je ne puis consentir à te laisser partager un sort qui n'est pas fait pour toi, pour ta faiblesse, pour ton sexe enfin.

—Eh bien, je te suivrai malgré toi, quand ce serait avec l'un de ces hommes que tu me dépeins si terribles.

—Allons! allons! capitaine, à bord, à bord! hurlèrent au même instant une douzaine de matelots ivres, qui venaient chercher Cavet. L'ouvrage ne va pas à bord du brick, depuis que vous vous êtes encotillonné. Ce n'est pas ça, il nous faut un capitaine, il nous faut vous, enfin; et puisque vous ne pouvez pas vous en passer, amenez avec vous votre camarade de lit, que Dieu confonde!

—Vois-tu? s'écria Mosquita, ce sont ces hommes-là même que tu voulais me faire redouter, qui te donnent le même avis que moi. Je te suivrai, je m'attacherai à tes pas, à toutes tes actions, à ta vie, et la mort seule pourra me séparer de toi, par qui j'existe, par qui je pense, par qui je respire, enfin.

—Eh bien, puisque tu le veux avec tant d'acharnement, viens, suis-moi; mais surtout, garde-toi bien de me reprocher, quel que puisse être notre sort, la faiblesse d'avoir consenti à t'enchaîner à une destinés de pirate.

8

Appareillage pour courir bon-bord.

Un navire de cent pieds de tête en tête, fait comme une moule, raz sur l'eau comme une chaloupe, une mâture penchée sur l'arrière comme si à chaque coup de tangage elle allait tomber, quatorze caronades de 16, en batterie, une pièce en fonte de 24, à pivot entre le grand mât et le mât de misaine, un gréement en désordre, des voiles mal pliées, et deux bords peints en noir, tel était le brick espagnol que Cavet avait enlevé, et sur lequel il se disposait à prendre la mer.

Son équipage avait été ramassé dans tous les lieux où il avait pu se procurer des hommes de bonne volonté. Quelques matelots colombiens fort paresseux, des Américains criards et entêtés, des Anglais vaillants et ivrognes, des Français tapageurs et insubordonnés composaient son personnel, et la bigarrure que l'on remarquait dans tous ces gens rassemblés sur le même bâtiment pour aller courir la même fortune, aurait présenté quelque chose d'assez piquant, sans l'effroi que devait inspirer cette réunion d'êtres si semblables dans leur brutalité et si différents dans leurs moeurs et leur jargon.

Cavet arrive à bord avec Mosquita. Quelques matelots occupés dans les haubans à réparer des enfléchures, se demandent, en les voyant paraître: Quelle est cette femme-là?

—La mienne! répond leur capitaine.

—Eh bien, excusez: il paraît que le capitaine veut naviguer avec de la viande fraîche. Elle n'est pas déjà si déchirée sa petite camarade de lit!

—Cette camarade de lit vous la respecterez, ou nous aurons affaire ensemble.

—Oui, mais nous verrons un peu quelle langue elle parle. Cela ne nous empêchera pas de la respecter, capitaine. D'ailleurs elle nous portera bonheur. Il n'y a que les grandes dames et les calotins qui jettent un mauvais sort sur les navires. Mais les femmes à tout le monde, ça c'est comme un morceau de corde de pendu, ça porte bonheur.

—Tu vois, dit avec affliction Cavet en se retournant vers sa compagne, tu vois à quels gens nous aurons affaire!

—Ne serai-je pas toujours avec toi au milieu d'eux! c'était-là la seule réponse que faisait Mosquita aux observations de son amant.

Le jour marqué pour l'appareillage, cinq à six embarcations chargées de matelots ivres, se rendirent à bord, et chacune d'elles semblait vomir cette espèce immonde sur le pont de l'Albatros. Les uns chantaient, criaient, beuglaient en se rendant à bord; les autres se jetaient à la mer tout habillés pour faire plus noblement le trajet. Les canots du navire recueillaient deux qui par fanfaronnade s'exposaient ainsi à se noyer. En vain le capitaine avait-il envoyé sur les vergues les hommes qui devaient larguer les voiles: en vain encourageait-il les autres à virer sur le câble pour mettre l'ancre en haut: les voiles ne se larguaient pas, l'ancre restait toujours au fond, et le pavillon colombien flottant sur l'arrière du bâtiment couvrait de son éclat tant de désordre et de turpitude. Que de jurons se croisaient, que d'injures grossières s'échangeaient à bord! Le capitaine seul, impassible au sein de cette scène dégoûtante, semblait attendre qu'il plût à ses gens d'exécuter ses commandements. C'est demain, se disait-il, que tout rentrera dans l'ordre, si l'autorité, qu'ils méconnaissent encore aujourd'hui, m'est laissée. Et il se promenait avec calme sur son pont.

Pour la pauvre Mosquita, retirée dans un des coins du gaillard d'arrière, elle voyait sans oser dire un mot toute cette confusion au milieu de laquelle son amant lui paraissait admirable. Toutes ses pensées, toute son amoureuse attention se portaient sur lui, sur lui seul. C'était un dieu pour elle, et les autres hommes des misérables indignes d'un tel chef.

Vers le soir enfin l'Albatros se trouva appareillé, ou pour mieux dire mis en dérive par son équipage. Le capitaine, placé à la barre, gouverna le navire en dehors des passes, et, après la manoeuvre, il voyait ses plus galants matelots lancer des oeillades fripponnes à sa maîtresse, et hasarder même de ces petites caresses lourdes et brutales que Mosquita repoussait avec plus de complaisance que de dure sévérité.

—Comment finira tout ceci? disait-il, en lui-même et en soupirant.

Quelques pavillons jetés sur le gaillard d'arrière et près du couronnement servirent de couche au capitaine pendant la nuit. Un nègre, qu'il avait pris depuis quelque temps en affection, lui porta une paire de pistolets chargés. Mosquita s'assit à côté de son amant, et la nuit, une nuit de désordre encore, se passa dans cette anxiété.

Mais déjà même, au milieu de ses premières et de ses plus vives appréhensions sur l'avenir, l'amoureuse Mosquita sentait la douceur de se voir rapprochée plus intimement de celui qu'elle aimait plus que sa vie. Quel bonheur elle éprouvait de pouvoir se dire qu'elle contribuerait peut-être à charmer ou à préserver même une existence si chère! Que son Rodriguez lui paraissait beau au milieu de ces hommes terribles, dont il s'était rendu le chef par la supériorité du courage et l'empire de son mérite! Que d'avenir dans ce regard perçant, qui semblait contenir la destinée de tout le corsaire! que de noblesse naturelle dans sa taille élevée, dans ses traits simules et quelquefois si doux! Oh! sans doute à terre, les autres femmes lui auraient disputé victorieusement le bonheur de posséder ce coeur si bien fait pour recevoir d'impétueuses impressions. Mais là, à bord, seule avec lui, sans cesse auprès de lui, elle pouvait sans craindre de déchirantes rivalités, s'enivrer de la volupté de posséder celui qu'elle adorait. La vie sauvage du bord, l'aspect même de ces êtres odieux que son amant était réduit à commander, l'embellirait encore aux yeux de Rodriguez, et ces épanchements intimes du fond du coeur au milieu des dangers, la rendraient plus chère à l'homme dont elle voulait seule occuper tous les moments, toutes les pensées, toute l'existence enfin.

9

Courses, Combats.

Sous le ciel bouillant et convulsif du tropique du Cancer, s'étendent dans l'Occident des mers qui vont baigner de leurs tièdes flots une multitude d'îles et de rochers à peine connus de notre froide Europe. Avec quelle pittoresque bizarrerie et quelle capricieuse profusion la Providence semble avoir semé ces terres tantôt hautes et étroites, tantôt longues et basses, sur ce golfe mexicain qui se recourbe du côté des Florides et du côté de la Colombie, comme pour resserrer dans ses bras immenses ces myriades d'îles si diverses par leurs formes, et pourtant si uniformes dans leur variété même! Que de majesté dans ces montagnes audacieuses qui semblent être tombées des nuages qu'elles dominent, pour éteindre leur base volcanique au sein des mers qui bouillonnent autour d'elles!

Si jamais il put entrer dans les desseins de la Providence de réserver aux malfaiteurs errants sur les flots un asile où ils pussent perpétuer leur brigandage, sans doute que c'est dans le golfe du Mexique qu'elle a voulu créer un théâtre à leurs funestes exploits, et leur ménager un refuge contre les châtiments que la société destine à leurs crimes. Parcourez ces petites criques si bien cachées, ces ports naturels si bien défendus par eux-mêmes contre les croiseurs, et vous resterez convaincu que le golfe du Mexique est bien mieux encore la terre promise pour les pirates, que les Abruzzes ou la Sierra-Morena pour les bandits de notre continent.

Ce fut dans ces parages, où la brûlante imagination d'un jeune marin peut trouver encore tant de poésie, que notre capitaine Rodriguez voulut commencer ses courses, courses fatales qui devaient bientôt remplir d'horreur ces mers presque toujours si belles, si transparentes et si paisibles! Ce fut sous l'ardeur de ce soleil si majestueux et si fécond, qu'il sentit s'allumer dans son coeur la passion des grandes choses, mais des choses atroces qui retentissent aussi dans le monde. Comment se fait-il que la chaleur que l'on semble dérober au ciel de ces climats incandescents, ne serve quelquefois qu'à développer dans notre coeur la soif du pillage et du sang humain!

L'Albatros était parti de Carthagène, le pont couvert de ces bandits, qui jusque-là avaient reconnu, pendant l'armement, l'autorité de Rodriguez. Mais une fois au large, un des plus hardis de l'équipage s'avance vers le capitaine, et lui dit:

—Au nom de tous nos gens, je te dégomme, jusqu'à nouvel ordre, du titre de capitaine.

Rodriguez s'attendait à cette destitution, et même à la forme brutale sous laquelle elle devait lui être annoncée.

—Je veux bien, répond-il, rentrer dans la classe des autres hommes de l'équipage. Mais de quel droit me prives-tu ainsi de l'autorité que m'a confiée le Libérateur?

—De quel droit? Tu vas le savoir.

Le Libérateur, d'abord, n'a pas enlevé le navire que nous avons actuellement sous la plante des pieds; mais il nous en a fait cadeau après l'enlèvement auquel tu as aidé plus que n'importe qui, c'est vrai. Cependant il ne faut pas que ta part soit trop forte; et puisque le navire nous a été donné à tous, nous nous trouvons tous être armateurs du bâtiment. Il ne s'agit plus que de choisir un capitaine qui convienne à l'équipage.

—Rien de mieux: le plus capable doit commander. Choisissons.

—C'est bien là ce que nous voulons faire aussi, et le plus justement que nous pourrons. As-tu un plan d'arrêté?

—Aucun.

—Eh bien, nous sommes déjà plus avancés que toi, car nous en avons bâclé un, et un fameux encore. Comme il n'y a que trois particuliers, entre nous tous, capables de nous commander, nous allons choisir aux voix qui des trois sera gradé capitaine.

—En ce cas, il faudra que chacun écrive le nom de celui à qui il voudra accorder son suffrage.

—Oui, et il n'y a pas une douzaine d'entre nous qui sachent écrire! J'ai un moyen de faire l'affaire sans plume et sans papier; écoute, voici mon plan: Chaque individu prendra un biscaïen, une balle et une pomme de racage. On mettra sur le capot d'arrière une baille de combat. Toi, tu feras l'appel, et à mesure que tu nommeras un homme de l'équipage, le particulier larguera dans la baille de combat, son biscaïen, sa balle ou sa pomme de racage, selon son idée. Tous les biscaïens seront pour toi, les balles pour Gouffier et les pommes de racage pour moi, Pierre Chouart. Ça te chausse-t-il un peu proprement?

—Comme une paire de gants. Mais faisons vite, car le navire ne peut pas rester sans commandement.

—Eh bien, fais mettre vent-dessus-vent-dedans pendant l'opération, et je vais expliquer ma mécanique à tout notre monde.

Rodriguez commande: Cargue la grand'voile, amène déborde, et cargue les perroquets; borde l'écoute de guy, masque le grand hunier, la barre dessous, et halle bas le grand foc.

La baille de combat est placée derrière: elle servira d'urne pour le scrutin qui s'apprête. Les biscaïens, les balles et les pommes de racage sont distribués aux votants: ces objets tiendront lieu de boules. Trois notabilités se chargent de compter les suffrages. Au coup de sifflet de silence, lancé par Pierre Chouart, tout le monde se tait, Rodriguez fait l'appel. Chaque votant passe à son tour. Les biscaïens tombent lourdement au fond de la baille de combat: les pommes de racage résonnent quelquefois, mais il est bientôt facile de deviner que Rodriguez l'emportera. Ses compétiteurs pâlissent. Leur rire aigre et forcé dénote le dépit qu'ils éprouvent. Le moment d'examiner et de compter les suffrages arrive, quand tout l'équipage a voté. On soulève la toile qui recouvre l'urne; on fait le partage des voix: quatre-vingt-neuf biscaïens pour Rodriguez, trente-six balles pour Gouffier et vingt-cinq pommes de racage pour Pierre Chouart.... Vive Rodrignez! vive Rodriguez! Il est élu capitaine du corsaire l'Albatros, et malheur à qui lui désobéira!—Capitaine! lui crie-t-on de toutes parts, il faut vous faire reconnaître. Attention, vous autres tous, le capitaine va parler!

Rodriguez prend en effet la parole:

—Mes amis, vous m'avez reconnu pour votre capitaine, et, sans me flatter, je crois que vous avez bien fait. Je vous commanderai rudement, et il faudra que vous m'obéissiez sans murmure. Si je fais le capon, vous me punirez après l'affaire. Si je vous traite injustement, une fois à terre, vous me trouverez prêt à m'aligner avec celui ou ceux qui auront à se plaindre de moi. Mais à bord, vous m'avez nommé chef, et je veux l'être tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines et une arme dans la main.

—Bravo! bravo! capitaine. C'est parler comme un livre, ça, et nous vous obéirons!

—Vous avez donné aussi vos suffrages à Gouffier et à Pierre Chouart: l'un doit être second du bord, et Pierre Chouart, lieutenant. Les capitaines de prise, je les nommerai à ma fantaisie, et d'après la manière dont les officiers que j'aurai choisis se seront comportés. Les maîtres sont déjà trouvés. Moralès sera maître de manoeuvre, Bugalet, contre-maître; Fillon commandera la batterie, et chaque matelot gouvernera à son tour. Cela vous va-t-il? J'écouterai pendant une heure toutes les observations qu'on voudra me faire. Passé ce temps, plus de réclamation, et vogue la galère: tout le monde à son poste, le navire sera droit.

—Non, non, pas d'observation, vive le capitaine! c'est un bon b...., vive le capitaine Rodriguez!

—J'ai encore cependant une autre chose à vous demander, et j'ai besoin de vous consulter.

—Parlez! parlez! capitaine; nous vous écoutons. Maître Moralès, sans vous commander, disent les matelots, voudriez-vous faire faire silence?

Le coup de sifflet de silence se fait entendre: tout le monde se tait, et Rodriguez reprend:

—Sur quels navires courrons-nous, avec notre pavillon colombien?

—Sur tous les navires, capitaine.

—Mais la république, que nous servons, n'est en guerre qu'avec les Espagnols, et, d'après nos instructions, nous ne devrions courir que sur les bâtiments ennemis de la république.

—Les Espagnols n'ont presque pas de navires en mer: il n'y aura rien à faire avec eux, c'est des raffalés. Courons sur tout le monde.

—Mais ce sont les seuls ennemis pourtant que nous devions combattre!

—Si nous attaquons pas moins les Anglais et les Américains, ils nous répondront, et de cette manière ils deviendront nos ennemis.

—Vous voulez, par conséquent, que nous attaquions tous les navires que nous pourrons rencontrer à la mer?

—Oui, oui, certainement. C'est le plus sûr pour ne pas se tromper.

—Mais c'est donc de la piraterie que vous voulez faire, et non pas de la course?

—Course ou piraterie, ça nous est égal, pourvu que nous fassions notre beurre.

—Eh bien! nous courrons sur tous les bâtiments, et nous sauterons à bord de ceux que nous pourrons amariner. C'est bien votre avis et celui de tout le monde?

—Mais un peu. N'est-ce pas, vous autres?

—Oui, oui. C'est notre idée.

—C'était aussi la mienne, mais j'étais bien aise d'avoir là-dessus l'assentiment général. A présent que je suis certain de votre opinion, le temps des réclamations est passé.

—Pardon, excuse, dit un gros gaillard, en s'avançant vers Rodriguez; il n'y a pas encore une heure de passée depuis votre avancement au grade de capitaine, et j'ai une observation à vous faire.

—Laquelle? Parle vite, car tu n'as pas cinq minutes à causer.

—Je venais vous demander sur quel pied est à bord le petit camarade de lit que vous avez amené à la traîne avec vous ce matin?

—Sur quel pied? Mais sur ses deux pieds, ce me semble.

—Ce n'est pas ça que je veux dire; je veux dire à quoi elle servira à bord, cette femme, ou cette fille, comme vous voudrez l'appeler?

—Puisqu'il faut te l'expliquer, elle me servira de femme.

—Mais ce n'est pas juste, cela. Il n'y aura que vous qui aurez une femme, à bord?

—Et pourquoi pas? pourvu qu'elle n'ait pas des parts de prise.

—Mais la ration qu'elle mangera et la place qu'elle va occuper, comment les gagnera-t-elle?

—Sa ration, je la paierai; sa place, elle l'aura dans ma cabane, que je partagerai avec elle.

—Mais si cette petite amoureuse vient à aimer quelques-uns de nous, et à ne plus vous aimer, aurez-vous le droit de la chicaner dans sa manière de faire l'amour à sa fantaisie?

—Non. Je ne prétends pas plus la gêner dans ses goûts, que vous autres ne devez prétendre à la contrarier dans son choix. Après l'avoir admise à bord, aucun de vous ne pourra pas plus la contraindre à aimer qui bon vous semblera, que vous ne pourriez forcer l'un d'entre vous, à avoir de l'amitié pour un de nos gens qui ne lui plairait pas.

—Ah mais, il faut s'entendre cependant....

—Il est inutile de prolonger cette discussion, dit Mosquita impatientée. Vous avez parlé de ma ration à bord, cette ration je veux la gagner en me rendant utile. A quoi suis-je bonne? A faire la cuisine, à servir le capitaine? Eh bien, je ferai l'une, et je servirai l'autre. Quant à mes sentiments de préférence, il sont à moi: j'aimerai qui je voudrai, et personne ne viendra contrarier mon choix. Dès ce moment, je suis à bord comme tout autre; je ne demande rien, qu'à me rendre utile et qu'à rester tranquille au milieu de vous tous.

Rodriguez, à ce mouvement de Mosquita, la contemple, comme enchanté de son énergie et du parti qu'elle a su prendre. Les matelots, témoins de la résolution de l'amazone colombienne, la regardent avec une sorte de bienveillance, et, en s'en allant sur le gaillard d'avant, ils se disent: Pardieu, elle a l'air d'être taillée sur un bon gabarit de femme, cette petite brune-là! Et dès lors Mosquita put compter sur les brusques égards de tout le monde.

L'intrépide Colombienne ne se borna pas à une stérile résolution. Le soir même on la vit, habillée en petit matelot, prendre son poste à la cuisine, et aider les hommes de chaudière à préparer et à faire bouillir les aliments destinés au souper de l'équipage. Cette détermination si étrange dans une jeune fille aussi gentille, ce zèle si absolu, étonnèrent les plus rudes, et produisirent l'effet que Mosquita en attendait. En moins de quelques jours, elle devint l'objet des égards les plus délicats que des forbans puissent avoir pour une femme, et elle se trouva avoir conquis la bienveillance de ceux des matelots qui avaient vu avec le plus de répugnance son arrivée à bord de l'Albatros. Rien de plus plaisant que l'empressement que mettaient les hommes placés à la cuisine, pour lui rendre moins désagréables les soins et le travail qu'elle s'était imposés et qu'elle continuait avec une résolution inébranlable. Avait-elle besoin d'eau, aussitôt cinq à six farouches matelots se disputaient le plaisir d'aller remplir son bidon dans la cale. Fallait-il chercher du bois pour alimenter le feu sur lequel bouillait la chaudière de l'équipage, c'était à qui le premier lui apporterait quelques bûches fendues. L'un épluchait un giraumon pour sa soupe, l'autre écumait le large pot-au-feu du bord. Aucun des gens du corsaire ne se serait permis d'allumer sa pipe à la cuisine sans en demander la permission à la jolie cookeresse, car c'était le nom qu'on lui donnait sur le gaillard d'avant, où elle avait établi l'empire de sa gentillesse. Quelquefois il lui fallait acheter, il est vrai, par quelques petits désagréments l'avantage de vivre en paix avec tout son monde. Tantôt c'était un matelot fringant qui, prétentieux diseur de bons mots, cherchait, après avoir mis sa chique en poche, à lui ravir familièrement un baiser. Tantôt c'était un audacieux gabier qui lui serrait la taille en laissant échapper une expression d'amour et de regret de ne pouvoir en faire davantage. Mais un revers de main appliqué au premier, on un finissez donc très-sec, signifié au second, délivraient bientôt Mosquita de ces galantes importunités.

Pour le capitaine Rodriguez, il était émerveillé de l'adresse et du courage de sa petite compagne. C'était le soir seulement qu'il pouvait la posséder tout entière, mais alors qu'il se dédommageait avec ivresse de la contrainte que lui avait imposée le jour! Retiré avec elle dans son étroite chambre, il retrouvait, dans les plus intimes épanchements, ces moments de bonheur et de confiance que sa Mosquita lui avait fait goûter à Carthagène. La vie bruyante et sauvage du bord, l'aspect brutal d'un équipage d'hommes désordonnés, ne servaient même qu'à lui rendre plus chers et plus doux les instants où il pouvait entendre la voix passionnée de sa maîtresse, et jouir du bonheur de contempler ses traits, où se peignait la joie d'avoir fait à l'amour le plus absolu des sacrifices.

Ce fut dans un de ces instants de calme et de tendre recueillement que la maîtresse de Rodriguez lui révéla un complot qui le menaçait, et sur lequel il n'avait conçu encore aucune défiance.

—Tu vois bien, lui dit-elle, ces hommes qui te prodiguent les marques de la déférence la plus complète. Eh bien, ce sont ceux-là même qui t'en veulent le plus! Tu me disais, pour me détourner du projet de t'accompagner, que je ne connaissais pas ces gens au milieu desquels nous allions vivre. Sache aujourd'hui que je les connais mieux que toi-même tu ne pourrais le faire. C'est sur leurs physionomies, c'est par quelques mots échappés à plusieurs d'entre eux, que j'ai appris, en cachant l'émotion que leurs desseins m'inspirent, la trame qu'ils ont formée contre toi.

—Et quel est donc leur projet, quelle est donc cette trame?

—De t'arracher peut-être la vie, ou tout au moins le commandement du corsaire.

—Lequel d'entre eux oserait se mettre à la tête d'un complot qui soulèverait contre ses lâches auteurs tout l'équipage qui m'a reconnu pour son chef? Serait-ce Gouffier, celui que j'ai choisi moi-même pour mon second?

—Non, lui je le crois attaché à toi. Mais je suis presque sûre que ton lieutenant, Pierre Chouart, doit se mettre à la tête des révoltés, que ses conseils ont disposés à tenter un coup de main.

—Et qui encore a-t-il réussi à égarer? les plus misérables et les plus mutiles de mes hommes, sans doute?

—Une vingtaine d'entre eux, si j'en crois ce que j'ai entendu sans qu'on soupçonnât l'attention avec laquelle j'ai tout écouté, tout saisi.

Et alors Mosquita nomma à son amant, indigné de tant d'audace, les complices de la révolte qu'elle avait soupçonnée et découverte.

—Cela me suffit, s'écria Rodriguez. Je frapperai un grand coup avant qu'ils n'aient pu préparer celui qu'ils me destinent. Je suis libre de choisir les hommes qui devront équiper nos prises.... Oui, oui, ils apprendront quelle vengeance je prépare aux traîtres qui veulent si lâchement me perdre.... Mais il me faudrait trouver un navire, et par une fatalité inconcevable, depuis notre sortie nous n'avons encore rien vu, rien aperçu... Oh! les malheureux, ils ne savent pas ce que je puis contre eux.... Ils l'apprendront bientôt!

—Et quelle est donc ton intention, mon ami? Comme tu es agité... Oh! je t'en supplie, cache-leur bien ta colère: ils soupçonneraient trop tôt peut-être ce qu'il faut leur taire encore par prudence.

—Mais n'entends-je pas du bruit sur le pont?.... Oui, il me semble avoir entendu parler d'un bâtiment... Si par un coup du ciel c'était.... Montons, montons! On m'appelle!... Oui, oui, c'est un bâtiment... Mosquita, prépare-moi mes armes! viens! viens! c'est un bâtiment!

Gouffier était de quart, il avait appelé en effet le capitaine pour lui montrer un navire qui semblait courir à contre-bord d'eux. En un instant les deux bâtiments sont l'un sur l'autre, poussés par la brise avec une égale vitesse. On crie: Tout le monde sur le pont! à bord du corsaire. À ce commandement chacun vole à son poste de combat. Le navire aperçu, sans avoir vu le corsaire, continue à courir sa bordée, et il ne commence à manoeuvrer pour éviter l'Albatros, que lorsqu'il lui est devenu impossible de ne pas l'aborder. On crie à bord des deux bâtiments. L'équipage de Rodriguez demande à faire feu en accostant le navire. Ce ne sera rien que pour essayer nos pièces, capitaine, hurlent quelques hommes.—Non, non, leur répond Rodriguez, arrêtez le feu.... Vous ne voyez donc pas que c'est un bâtiment marchand. Sautons à bord et amarinons-le en silence, puisqu'il a été assez bête pour venir s'empêtrer avec nous!

Les forbans pleuvent à bord du bâtiment abordé. Le capitaine de ce malheureux navire ne se réveille qu'au bruit de la moitié d'un équipage qui tombe sur son pont; il ne trouve d'asile contre la chasse que lui donnent les assaillants, qu'en passant à bord du corsaire qui vient de l'attaquer.

—Capitaine Rodriguez, le navire est amariné, crie Gouffier, le premier sauté à bord de la prise.

—C'est bien, Gouffier. De quoi est-il chargé?

—De cailloux, capitaine; c'est une mauvaise barque anglaise sur lest.

—Dépêtrons-nous de lui; coupons tout ce qui gêne pour le faire déborder du corsaire. Pierre Chouart, sautez à bord, mon ami, avec quelques-uns de nos gens; vous prendrez le commandement de la prise jusqu'à ce que nous ayons pu nous débrouiller et reconnaître ce qu'elle vaut.

—Quels hommes voulez-vous que je prenne avec moi, capitaine?

—Ceux qu'il vous plaira de choisir. Je m'en rapporte à vous. Nommez-les et ils vous suivront.

Rodriguez, en agissant ainsi, avait son plan. Il savait bien que l'officier dont il voulait se défaire, désignerait pour l'accompagner sur la prise, qu'on ne devait conserver que quelques heures, ceux des marins sur lesquels il comptait le plus pour exécuter le complot qu'il avait préparé.

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