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Les petits vagabonds

PAR E. BAYARD (continued 2)

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Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez.

Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et purement mondaine.

D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues de spéculer.

Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur désespoir.

«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il.

Le gendarme expliqua leur affaire.

«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis le feu,—on a des preuves—et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille.

—A la bonne heure! s'écria Richard.

—Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter, et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de correction.

—Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert de les occuper.

—C'est une excellente note pour eux.

—Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler?

—Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur âge.

—Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage?

—C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.

—Mais si je vous priais de leur en créer.

—Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants qui ne veulent pas se faire connaître.

César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés chez Joseph par les gendarmes.

M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la cour,—et qui était un arabe pur-sang,—se rendit à Orly, pour demander à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés.

Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M. Lebègue, M. Richard et leur compagnie.

A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers de se réaliser.

Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs. Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité de plantes qu'il lui rapportait.

César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud, partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien. A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge. L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait en lui donnant de temps à autre une tasse de lait.

Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs. Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village. Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux, il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force. Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M. Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu leurs ennemis de vue.

Illustration from Les petits vagabonds

Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes. Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis avec leur chien.

—Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée; mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.

—M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?»

Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.

CHAPITRE IX.

En flânant.—Une nouvelle connaissance.

Encore une fois César et Aimée se retrouvèrent seuls. Il est vrai qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'était qu'une chétive consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonné de bon coeur leur belle petite pièce de cinq francs pour demeurer toujours auprès du jeune M. Richard, qui s'était montré si bon pour eux. Mais, hélas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela, tout de suite et sans effort, les choses qu'on désire le plus. Il n'est donné à personne de régler sa destinée.

Je ne veux point les suivre pas à pas, cela manquerait d'intérêt. Ils allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'eût que trois pattes à sa disposition, se montrait infatigable. Ils se nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain dont ils partageaient la mie avec les oiseaux.

Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer à la ferme des Granges, où ils avaient trouvé en Victoire une si excellente amie, ils vécurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant un peu, pour jouer et courir, de cette liberté qu'ils goûtaient pour la première fois. Quand Balthasar les voyait occupés à construire des maisons avec les pierres de la route, ou bien à creuser des canaux en travers d'un chemin pour mettre en communication des fossés pleins d'eau, il s'asseyait sur son derrière, et, sérieux comme un quaker, il montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien n'était, continuaient de perdre agréablement le temps. D'autres fois le brave chien impatienté prenait le parti de s'enfuir pour les arracher à ces occupations oiseuses. Cela réussissait toujours; dès qu'ils apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans songer à jouer.

Une après-midi que le temps était à l'orage, ils s'étaient encore arrêtés, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient à l'édification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout à fait bien: le rez-de-chaussée était solide et sagement distribué. On avait fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert et des brindilles de hêtres ramassées au pied d'une pile de fagots. Ce n'était pas, à vrai dire, d'une élégance recherchée; mais on pouvait fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des goûts modestes; quant au deuxième étage, il montait; encore un peu, et mes amis, se faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une série de petites lattes qu'ils avaient taillées dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperçurent que Balthasar n'était plus là. Ils se trouvaient à quelques centaines de pas d'un village appelé Viry. Alors, et sans se soucier d'achever une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute, à courir dans la direction du village. Mais comme ils étaient sur le point de s'engager dans la rue principale, ils se rencontrèrent avec une troupe de paysans qui en sortaient, tous armés de fourches, de brocs, de serpes et marchant à la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidité vertigineuse. Derrière les hommes, des femmes et des enfants accouraient en poussant des clameurs: «Au chien enragé! au chien enragé! criait-on, fermez vos portes!» César et Aimée, effrayés comme les autres, regardèrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait. Hélas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'était Balthasar!... à ce qu'ils pensèrent du moins, mais il était si loin déjà qu'on pouvait s'y tromper.... A leur tour, ils crièrent: «Si c'est Balthasar, ne lui faites pas de mal; il n'est pas méchant.»

Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout le monde s'arrêta, et un profond silence régna au milieu de cette foule qui tout à l'heure poussait des cris de forcené. Une lutte s'engagea entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune garçon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche à dents de fer.

Je vous laisse à penser si l'anxiété était vive parmi les spectateurs, au milieu desquels se trouvait la mère du jeune garçon. Par moment on se flattait que tout était fini; mais tout à coup le chien, qu'on avait cru terrassé, reparaissait bondissant d'un autre côté, et la pauvre mère gémissait à fendre l'âme. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui parurent des siècles.

Illustration from Les petits vagabonds

Enfin le jeune homme, demeuré vainqueur, souleva avec sa fourche le cadavre du chien qu'il montra à la foule. Cette vue opéra un soulagement immense, et tous les coeurs se dilatèrent. Ce fut à qui se précipiterait pour féliciter le jeune héros et s'assurer qu'il n'était pas blessé. Plus le danger avait été grand, plus on se montra joyeux. Les enfants du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes personnes, elles-mêmes, parlaient et riaient avec une verve qui ressemblait à de la frénésie.

Après s'être bien assuré que le monstre était mort, on creusa dans un guéret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors César et Aimée, à qui l'idée que c'était leur ami qu'on venait d'enterrer là ne laissait aucun repos, se mirent à appeler Balthasar à grands cris. Ce qu'entendant les petits paysans, ils ramassèrent des cailloux sur la route et poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin à coups de pierres, et leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'était rencontré un bois où les malheureux se réfugièrent.

Là ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrèrent tout entiers à la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en était donc fait! Ils ne reverraient plus leur fidèle et dévoué compagnon!... Et ils pleuraient!.. On n'a pas l'idée d'un tel désespoir. Aimée, le visage enfoui dans son tablier et la tête appuyée sur ses genoux, sanglotait à faire pitié. César, en homme qu'il était déjà, pleurait plus silencieusement: mais son chagrin, pour être plus calme, n'en était pas moins profond!...

Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intérieure, un pressentiment leur disaient que Balthasar était vivant; que ce n'était pas lui que le jeune paysan avait tué. Et d'ailleurs pourquoi ces gens auraient-ils fait mourir Balthasar, qui était si doux et si inoffensif? Un chien enragé!... Si leur ami eût été frappé d'un tel malheur, n'en auraient-ils point remarqué quelques symptômes?... Mais Balthasar se portait bien;... le matin même il avait déjeuné de bon appétit avec eux.... Ce chien qu'on avait enterré et qui ressemblait si fort à Balthasar, ils ne l'avaient point vu de près; pourquoi n'en serait-ce pas un autre?...

Oui, sans doute, ce pouvait être un autre chien; mais pourquoi aussi Balthasar ne se montrait-il pas, s'il était vivant? Pourquoi ne venait-il pas rassurer ses maîtres et leur dire, ne vous désolez plus; me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'étaient-ils donc que de faux espoirs destinés à faire paraître la réalité plus amère encore. Une telle incertitude était intolérable.... Mais Balthasar était mort; il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient à pleurer.

Combien de temps demeurèrent-ils en cet état? Nous ne saurions le dire; ni eux non plus, bien certainement. Néanmoins, il est permis de supposer que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clarté du jour était sensiblement diminuée, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire, réveillés, rappelés à la vie par un léger bruit, une espèce de froufrou qui se produisit dans le feuillage épais du fourré, à quelques pas d'eux. Ils relevèrent la tête; quelque chose rampait dans l'herbe en se dirigeant de leur côté. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs, c'était Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effrayé, mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aimée, qui l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de César, qui l'examina avec attention pour s'assurer qu'il n'était pas blessé. Balthasar n'avait aucune trace de blessure sur sa petite personne. Définitivement, ce n'était pas lui que le jeune paysan avait transpercé d'une fourche. Tout cela était fort heureux, et on avait lieu de s'en réjouir. Mais pourquoi M. Balthasar avait-il causé tant d'inquiétudes à ses maîtres, en demeurant si longtemps loin d'eux après ce qui s'était passé?... Si Balthasar avait pu répondre, il leur aurait appris qu'on avait fait un véritable massacre de chiens à Viry, et que jusqu'à cette heure il n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait heureusement trouvée dans la demeure qu'un renard s'était jadis creusée sous une meule de foin.

César et Aimée, absorbés par la joie d'avoir retrouvé leur fidèle serviteur, n'avaient point remarqué que le temps s'était couvert au coucher du soleil, et que la nuit s'avançait sombre et effrayante comme ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glacée vint leur rappeler qu'il était temps de chercher un gîte. Un gîte!... Ce mot les jeta dans des appréhensions terribles. Sans être des logiciens d'une force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gîte aux habitants de Viry. Après le drame de l'après-midi, ces braves gens ne devaient pas voir d'un bon oeil des chiens étrangers dans leur village.

Après s'être consultés, mes amis se dirigèrent d'un autre côté, et malgré une obscurité, devenue tout à coup épaisse, se mirent à marcher d'un bon pas, espérant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme, une maisonnette, quelque chose enfin où on voulût bien leur permettre de passer la nuit.

La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serrée, froide, et le vent, qui soufflait avec violence, gémissait tristement dans les arbres et courait dans la plaine en poussant des hurlements de bêtes fauves. C'était lugubre. D'un autre côté, comme mes amis recevaient ce vent et cette pluie en plein visage, leur marche était pénible, ils n'avançaient que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aimée, pour se garantir les mains et la figure, avait relevé sa jupe sur sa tête. Quant à César, habitué depuis longtemps aux intempéries et moins sensible qu'Aimée, il marchait héroïquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il avait hâte d'arriver et de procurer un abri à sa soeur.

Mais il est des jours où une fatalité malheureuse semble nous poursuivre, et où l'on dirait, si on n'était chrétien, que la Providence a cessé de veiller sur nous. Ces jours-là, nos efforts demeurent inutiles, nos espoirs les mieux fondés nous trompent, et le but que nous voulons atteindre nous échappe ou recule à mesure que nous avançons, comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui traversent le désert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont là des jours d'épreuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre courage et fortifier notre âme. Mais César et Aimée n'étaient en réalité ni chrétiens, ni païens, et n'avaient point la douce consolation de se recommander à la bonté divine. Si tout récemment ils avaient appris à réciter quelques prières, ce n'étaient pour eux que des mots sans signification et dont le sens leur échappait.—Les pauvres enfants avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'était à croire que le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait à aucune habitation. Le découragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout à coup une lueur, une sorte d'éclair passa à côté d'eux, non loin de la route.

«Chienne de pluie! fit en même temps une voix odieusement éraillée, quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de passer une jolie soirée comme celle-ci en tête à tête avec son propre répertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai, ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand désert.... Aïe! ratée! encore une!... Elles y passeront toutes!... Décidément, je n'y prolongerai pas mon séjour, et demain, avant le lever de l'aurore, je secoue la poussière de mes sandales et dirige mes pas vers des contrées plus hospitalières!»

Balthasar, comme réveillé en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond du chemin dans les terres.

«Ah! ah! reprit aussitôt la voix, qu'est-ce que c'est que cela? Un camarade? Hé! l'ami, on n'entre pas ainsi chez les gens bien élevés, sans crier gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? chien, renard, tigre, panthère?... Pristi! mon cher, fais donc entendre un peu ta voix pour que je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir?

—Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis.

—Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? Viens un peu me dire cela!»

Tout en parlant, le propriétaire de la voix éraillée avait réussi à faire prendre une allumette.

«Bah! dit-il à Balthasar lorsqu'il l'eut examiné, tu n'es qu'un simple caniche, et un caniche mouillé, ce qui ne rehausse pas d'un centimètre ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, et l'esprit est de toutes les conditions.»

César et Aimée, guidés par la lumière, avaient suivi Balthasar, et étaient entrés dans une de ces petites huttes en terre, comme en élèvent à peu de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer les outils qui leur servent aux travaux des champs. Là, ils trouvèrent Balthasar en compagnie d'un jeune garçon qui allumait gravement une grosse pipe.

«Tiens, Balthasar, fit ce garçon, voici tes maîtres qui viennent te réclamer. Disons-nous adieu.»

Mais Balthasar ne bougeait. César et Aimée étourdis, stupéfiés et comme ahuris par le vent, la pluie et la fatigue, restaient bouche béante, regardant sans voir et écoutant sans entendre.

«Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le garçon à la pipe; adieu, mon pauvre ami!»

Mais tous trois, le caniche et ses maîtres, gardèrent la même immobilité.

«Tiens, tiens! s'écria le jeune garçon en riant, c'est drôle, ça, tout de même! Dites donc, vous autres, est-ce que vous n'allez pas bientôt partir?»

Les enfants étaient timides, ils n'osèrent répliquer.

«Viens, Balthasar, allons-nous-en,» dit César avec découragement.

Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu.

«Bon! fit le jeune garçon, je vois ce que c'est. Toi, mon Balthasar, tu es un chien d'esprit; tu te dis en toi-même: assez comme cela de pluie, de vent et de crotte; au tour des autres si le coeur leur en dit! Moi, je suis bien ici et j'y reste. C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu te dis cela?»

Et il passa la main sur le dos du caniche.

«Et ces enfants qui sont nos maîtres, allons-nous donc les laisser partir comme cela?

—Nous ne partirons pas sans lui, dit Aimée, qui reprenait peu à peu possession de ses idées.

—Et le papa? et la maman qui nous attendent en faisant le feu et en préparant la soupe aux choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... On viendrait vous y chercher.... ça me dérangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons; ne compromettez pas les honnêtes gens qui laissent le prochain dormir en paix.

—Personne ne nous attend, dit César.

—Pas possible! Et où allez-vous donc comme cela?

—Nulle part....

—Tiens! c'est ça qui est commode!... Alors si je vous offrais l'hospitalité dans ma résidence aussi champêtre que modeste, accepteriez-vous?

—Si cela ne vous gêne pas, répondit naïvement César.

—Comment donc, fit l'autre, d'un ton cérémonieux, enchanté de vous faire plaisir!... Et d'ailleurs, vous savez, où il y a de la place pour un il y en a pour quatre!... en se serrant un peu...»

Puis changeant de ton:

«C'est moi que ça embêtait de passer la nuit comme ça tout seul au milieu des champs!... A présent, nous allons rire, pas vrai? Pour commencer, faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... Voilà une heureuse idée d'avoir entassé des fagots dans ce coin!...

—Cette maison est donc à vous? demanda César.

—A moi? Ah çà, d'où sors-tu donc, toi? A moi?... Parbleu! si elle est à moi!

—Je n'ai pas dit cela pour vous fâcher.

—C'est bon, je ne suis pas susceptible;... voyons, voulez-vous vous approcher du feu et sécher vos habits?

—Ce n'est pas de refus, dit César en faisant placer commodément Aimée; après quoi il s'approcha à son tour, et tous trois, ou plutôt tous quatre, car Balthasar était de la partie, se chauffèrent joyeusement.»

A la lueur du foyer, mes amis purent examiner leur hôte: c'était, au premier abord, un enfant d'une douzaine d'années, mais, en réalité, il en avait quatorze, peut-être quinze. Ses vêtements étaient ceux d'un ouvrier; seulement il portait des souliers vernis,—misérablement éculés, par exemple!—et avait la main fine et blanche, sinon propre, des gens qui ont vécu dans l'oisiveté. En somme, c'était un assez singulier personnage; et sa physionomie encore plus maligne qu'intelligente ne plaisait qu'à moitié à mes amis. Mais, vous le savez, on n'a pas toujours la liberté de choisir son hôte.

Le feu était bon et brûlait bien; le prétendu maître du logis n'épargnait point le bois. De plus, la hutte n'était point, comme vous pourriez le croire, encombrée de fumée, car le jeune garçon avait eu l'esprit de faire le feu sous une espèce de lucarne percée au levant, laquelle, ce soir-là, remplit fort bien l'office d'une excellente cheminée. César et Aimée furent bientôt réchauffés; intérieurement ils en remerciaient leur hôte, et, malgré le peu de sympathie qu'il leur inspirait, se sentaient tout pleins de bons sentiments à son égard. Petit à petit, ils reprirent de l'assurance, et bientôt, quittant l'attitude d'oiseaux effrayés qu'ils avaient en arrivant, ils hasardèrent un coup d'oeil autour d'eux pour voir comment était faite leur demeure momentanée.

«Dame! fit le jeune garçon qui avait suivi leur regard, c'est moins somptueux que le palais des Tuileries.... Mais s'il manque par ci par là quelques dorures, du moins les toiles d'araignées abondent.... Bast! c'est toujours assez bon pour un jour de pluie....»

Puis il reprit après un court moment de silence:

«A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... Qui est-ce qui soupe ici?»

Nos amis sortirent de leur poche un morceau de pain rassis, qu'ils se mirent bravement à manger.

«Si le coeur vous en dit, nous le partagerons avec vous? proposèrent-ils honnêtement à leur nouveau camarade.

—Bon! fit celui-ci, c'est là tout ce que vous avez à offrir?... Comme on se fait des idées.... Moi, je vous aurais crus mieux approvisionnés que ça.»

Alors, furetant de tous cotés dans la hutte, il finit par découvrir deux ou trois sacs de pommes de terre qu'on avait cachés sous de la paille. Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant celles qui n'étaient pas assez fraîches pour garder les plus saines et les plus belles, et les disposer convenablement sous les cendres chaudes, fut l'affaire d'un instant.

«Que faites-vous là? demanda César.

—Ce que je fais?... Parbleu! avec ça que c'est difficile à comprendre. Ne vois-tu pas, jeune sauvage, que je prépare un souper excellent avec des pommes de terre que j'ai empruntées à mon propriétaire?

—Elles ne vous appartiennent donc pas?

—Peuh!... Il y a du pour et du contre....

—Je croyais que tout ici vous appartenait?

—Ah çà, vas-tu me chicaner pour quelques méchantes pommes de terre que le propriétaire de cette cabane a peut-être volées à son voisin?

Illustration from Les petits vagabonds

—Si elles ne sont pas à vous, dit César, qui se rappelait ce qu'on lui avait recommandé à Orly, vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne voulez-vous pas de notre pain?

—Voilà qui est fort!... Vas-tu me faire poser bien longtemps comme cela, et te mettre sur le pied de faire ta tête à mes dépens? Voyez un peu ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre de défendre le bien d'autrui!... De quoi te mêles-tu, gros innocent?... Après tout, futur garde-champêtre, rien ne t'oblige à partager mon souper. Je me sens, du reste, assez d'appétit pour en venir à bout tout seul.»

Tout en parlant, le jeune garçon soignait ses pommes de terre, les tournant et retournant avec amour.

Elles furent bientôt cuites à point. Il en ouvrit une et aussitôt un arôme qui devait être sensible à des palais peu blasés vint frapper l'odorat de mes amis. Les pauvres enfants avaient encore faim et leurs yeux brillèrent de convoitise. César regretta presque de s'être montré si fier; l'autre s'en aperçut, mais se garda bien de renouveler son offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut pas que les heureux de ce monde se montrent trop sévères pour ceux qui souffrent; il est pour certains enfants quelquefois bien difficile de rester honnêtes,.... et si la Providence ne les aidait pas un peu!... Enfin!...

Mes amis se couchèrent sur une botte de paille, leur camarade en fit autant, et tous trois dormirent profondément parce que tous trois étaient accablés de fatigue. Mais le lendemain, au petit jour, César et Aimée furent éveillés par leur compagnon. Il s'agissait de quitter la place, avant que le maître de la hutte n'arrivât à son champ, si par hasard il lui prenait fantaisie d'y venir.

On se leva vivement; en un tour de main, les bottes de paille furent rattachées et replacées où on les avait prises, puis on sortit. Le jour naissant étendait sur la campagne une lueur blafarde qui permettait de distinguer les objets. Le ciel était encore étoilé, mais ce n'était plus la nuit, et mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit aussi libre que le soir précédent ils les avaient troublés, marchaient d'un pas alerte et ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rosée qui leur mouillait les jambes, ils ne se fussent pas rappelé qu'il avait plu la veille.

Petit à petit l'horizon s'empourpra. César et Aimée, qui n'étaient pas encore habitués aux effets grandioses d'un beau lever du soleil, s'étonnaient avec une naïveté pleine d'admiration. Balthasar, comme ivre de joie, se roulait dans l'herbe mouillée, courait, jappait, grattait la terre avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin faisait un millier de folies; on eût dit qu'il fêtait le retour d'un ami absent depuis trop longtemps.

Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je me persuade que c'était là, en effet, le secret de son bonheur. Balthasar retrouvait dans le spectacle du soleil qui s'élevait lentement et majestueusement au-dessus de la terre, en dispersant les vapeurs de la nuit, un des heureux souvenirs de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes maîtres, il haussait dédaigneusement les épaules et bourrait sa pipe avec les gestes et la mine d'un homme blasé depuis longtemps sur les plus beaux spectacles de la nature, et que plus rien en ce genre ne peut émouvoir désormais.

CHAPITRE X.

Monsieur Sabin et sa noble famille.—Un festin de Sardanapale.

Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.

Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et flairé quelque aubaine par là.

Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement n'étaient que trop faciles à séduire.

On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire toutes sortes de grimaces.

«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire, mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.

—Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.

—Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?

—Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.

—Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge, l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous répondre comme si c'était conforme aux usages.»

Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:

«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de son ingrate patrie.»

Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté aucune; Sabin avait le don de les charmer.

Illustration from Les petits vagabonds

«Et votre cheval? fit Aimée.

—Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse, n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts, deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.

—Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.

—Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.

—Lesquels, alors?

—Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un pied d'intimité fort enviable.»

A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener le narrateur au fait.

«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père?

—Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique.... Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence et ne vous intéressera pas.

—Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien.

—Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs.... Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes, si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir d'elles-mêmes, vous pensez bien.

—Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du théâtre de Guignol, au Luxembourg.

—Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes, en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin! Tantôt c'est la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan Assuérus, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le Ruy Blas, de M. Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien les amours de l'infortuné Didier et de la malheureuse Marion Delorme, par M. Racine; on ne joue que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: la jeune et belle Esther, etc., de M. Racine, revue et corrigée par M. Dussault. C'est justice, n'est-ce pas?»

Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.

«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre, nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont athlètes.

—Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela?

—Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce que c'est que des athlètes....

—Et vous?

—Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu, au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant. Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à moi, est de lui tenir la dragée haute.

—Combien donc en avez-vous, de frères?...

—Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça; l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah! voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!... Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça! et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera le plus!...»

Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections pussent se trouver réunies chez une seule femme.

«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?

—Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle tire les cartes et prédit le passé, le présent, et l'avenir aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte ou un civet dans la peau d'un angora.

«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence, afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient précieusement doués tous les membres de sa respectable famille, maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens, j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner avec moi à l'hôtel de l'Éléphant d'or, où je suis parfaitement connu, et traité comme le fils de la maison?

Illustration from Les petits vagabonds

—Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée.

—Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.»

L'hôtel de l'Éléphant d'or était une assez triste auberge où s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se permettre de dîner au Cheval noir, un autre restaurant dont le maître avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la localité.

Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent dans la grande salle de l'Éléphant d'or, qui en était en même temps la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête, déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la table.

De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la servante en disant d'une voix rauque:

«Eh! la bourgeoise, par ici!»

Ou bien:

«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!

—Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.»

La fille obéit.

«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un jeune poulain.

—Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage à traiter de votre mieux.»

César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.

«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune saltimbanque.

—Du lapin?

—Non merci! trop connu!

—De la tête de veau?

—Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.

—Une omelette?

—Pas assez substantiel.

—De la fricassée de poulet?

—Trop bégueule!

—Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des côtelettes de porc frais?

—Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous faut-il de temps pour préparer cela?

—Un quart d'heure.

—Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.»

Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin, tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant de rire:

«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!»

Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute cette goinfrerie.

«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.

—Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.»

M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la servante.

«Paye, César,» dit-il.

César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils ne trouvèrent pas une objection à faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils dénouèrent le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce d'or de M. Richard. César la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement.

«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la tournant et la retournant.... Tiens, Maritorne,» fit-il en la présentant délicatement à la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. «Eh bien! c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin.

—Bon! fit Sabin, ça passera comme cela.

—Non pas; il me faut mes cinq sous.»

Sabin fit mine de chercher dans ses poches.

«Je n'ai pas de monnaie, dit-il.

—Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!

—Fais-nous crédit sur notre bonne mine.

—Non, j'aurais trop peur de perdre.

—Mal-apprise!

—Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.»

A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir sauver du naufrage.

Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête.

«Et pour moi? dit-elle.

—Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux joues.

Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.

Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse pipe et se mit à fumer sérieusement.

Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions.

Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.

«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux imbéciles.

—C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée.

—Leurs cinq francs!...

—A présent, il nous faudra mendier.

—Peuh!...

—Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?

—Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!... C'est ça qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible, ces petits sauvages!

—Riez, si bon vous semble, mais mon frère et moi nous voulons travailler.

—Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec un geste d'épaules intraduisible. Puis reprenant son sérieux: «Travailler, dit-il, cela vous gâte les mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! comme des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques méchantes pièces de monnaie, se mettre à la merci d'un individu qui se croit votre maître et vous traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique dans des maisons où il n'y ait rien à faire. Si le sort ne m'avait pas fait naître d'une honorable famille de comédiens, j'aurais brigué l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques carrosses qu'on voit à Paris monter l'avenue des Champs-Élysées au trot rapide de quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journées paresseusement étendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre princière. C'est ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures comme un maréchal de France les jours de gala! ou bien habillé de noir et cravaté de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement, je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes pour remplir ces offices importants.... Ça se comprend.... Quand on est riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation et toutes les qualités de l'emploi. Mais toi, César, qui me parais destiné à devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là que tu chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le corps et l'âme pour vous nourrir misérablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères t'enrôler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et indépendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue tout à la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon bonhomme, ce que tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds.

—Si je savais? fit César comme en se consultant.

—Quoi?

—Que ce soit comme vous dites?

—Et pourquoi ne le serait-ce pas?

—C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour ça?

—Si on vous en donne?... Parbleu!

—Et Aimée, que deviendra-t-elle?

—Nous lui trouverons une place de femme de chambre.

—Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aimée.

—Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est accablé de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien.

—Rien du tout?

—Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on porte des robes de soie et des chapeaux. Le tout est de bien choisir.

—Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre où il n'y a rien à faire.

—Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence.

—Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des beaux hommes on ne voudra pas de moi.

—Tu peux, en attendant, faire un très-joli groom.

—Qu'est-ce que cela?

—Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît aérien?

Illustration from Les petits vagabonds

—Si fait, j'ai vu cela.

—Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour donner à penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué un enfant de ton âge assis un pied plus bas que son maître afin de paraître encore plus petit qu'il n'est réellement?

—Oui, je sais....

—Eh bien! cet enfant, c'est un groom.

—Et qu'a-t-il à faire?

—Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'à se promener en tilbury avec son maître.... Il me semble que tu peux t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!...

—Si ce n'est pas plus difficile que vous dites.

—Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu'à faire n'importe quel état.... Ne rien faire, et être bien nourri, bien logé, bien habillé et bien payé!... Est-ce assez joli, hein?

—Mais comment pourrais-je me placer groom?

—Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le château de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue. J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le plus généreux des princes, me protége et fait tout ce qu'il peut pour m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En attendant, pour vous récompenser d'être si sages, je vais m'occuper de vous gagner un bon dîner et un bon gîte.»

CHAPITRE XI.

Sabin à Essonne.—Mes amis à Chantemerle.

On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle d'or lui ceignait la tête.

Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.

Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela, emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque, lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:

«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!... Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie le monde se divise en six parties.—(Murmures dans l'auditoire qui signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous, reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre! Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux, plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande. Lui, qu'on a surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?) Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père, ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer, non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?—Qui d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres ressources.»

Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer, il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge, vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable, et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde était parti et nos amis seulement l'entendirent.

Illustration from Les petits vagabonds

«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce soir. Nous coucherons où nous pourrons.»

Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et ayant au fond le coeur assez triste.

Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir. Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui.

Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin; malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le clinquant,—on n'est pas parfait!—et à peine eut-il aperçu le jeune saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!...

Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis, pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe, laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux.

«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.

—Rien.... pour le moment.

—Alors, vous cherchez votre pain?

—Oh! non....

—Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.

—Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas mendier.

—Vous avez donc des rentes?

—Non.

—Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?

—Nous cherchons de l'ouvrage.

—Est-ce bien vrai, ça?

—Mais oui, c'est bien vrai.

—Alors vous voulez travailler?

—Sans doute.

—Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur.... C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître; il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises; on ne touche à rien ici.»

Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments, de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante, l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.

«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone, là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de coton, à côté on les imprime.»

Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait, ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a rien à faire les flattait bien davantage.

«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!

—Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle avec de l'essence de rose.»

Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins.

Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les intéressa point. Ils n'y comprenaient rien.

«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»

Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent. On commença à regarder mes pauvres amis de travers.

«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire.

—Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en colère. Vous voulez être larbins, vous autres?... Alors qu'on détale, et plus vite que ça!»

A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle.

«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.

—Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents de Petit-Bourg. Voilà tout!»

Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir.

«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.

—Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.

—Madame craint de gâter ses habits!

—Monsieur veut porter perruque!

—Je comprends ça, moi.

—Ça tient chaud l'hiver?

—D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on a de l'ambition.»

Un contre-maître dut protéger la sortie de mes pauvres amis, qui étaient tout à fait incapables de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie qu'on leur faisait subir.

Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin faisait répéter Balthasar. Sabin avait découvert que Balthasar était un artiste comme lui, et il voulait connaître tout son savoir-faire pour en tirer parti dans l'intérêt de la communauté. Le caniche voyant ses maîtres affligés, quitta tout pour les caresser.

«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin.

Ils racontèrent leur mésaventure.

«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.»

A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M. Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille, suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son tour paya de sa personne.

La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on coucha dans une étable entre deux vaches et un âne.

C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le gagnent.

César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au point de vue de la recette et disait avec son ami:

«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»

Ou bien:

«Voici une ville, bonne aubaine!»

Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire. D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns les autres....

Et les jours se passaient!...

Quant à Balthasar, ces détails lui importaient peu. Il marchait toujours en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; ce qui n'avait lieu que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait être celui du caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était obligé, pour se procurer de l'argent, de se détourner à droite ou à gauche; Balthasar, malgré une opposition sérieuse, qui se manifestait comme toujours par des fuites plus ou moins prolongées, finissait infailliblement par céder. Sabin avait appris à mes amis que ce n'était là qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait démontré qu'il n'y avait pas lieu de s'en préoccuper. L'expérience lui avait donné raison. C'est ainsi qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à Milly; mais nos aventuriers n'étaient pas gens pressés. La vie leur apparaissait si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre d'années, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu le temps présent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés ou inquiétés, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le prince de Rochemoussue?... Leur sort n'était-il pas fixé?

CHAPITRE XII.

Au château de Rochemoussue.

C'était vers les quatre heures de l'après-midi, on avait dépassé le village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On était déjà sur le domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ. César était troublé; il lui semblait connaître, mais vaguement, ces vastes prairies où paissaient en liberté les petites vaches bretonnes du prince. L'aspect général de la campagne était sévère; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'horizon était boisé.

«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda Aimée.

—Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon.

Et ils continuèrent d'avancer.

Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux massifs de haute futaie, se découvrit le château de Rochemoussue.

«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je croyais les reconnaître; mais ce château, je ne l'ai jamais vu.»

On n'était encore que dans la première quinzaine de mai, seulement le printemps était si beau cette année-là qu'on eût dit que le climat de l'Italie était devenu celui de la France.

«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant le château (une imposante construction édifiée dans le style du dix-septième siècle), voilà où désormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!»

On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'étaient séparés de la route que par un large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout à l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances vives, tendres ou riches de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des serres-chaudes où étaient cultivées des primeurs devenues des types dans le monde horticole, puis une melonnière unique au monde pour la saveur et la variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis, dont les goûts étaient encore simples, c'était trois petits chalets, à toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans les jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers.

«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée.

—Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites choses qui lui était particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres désagréments. Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris et les rats s'y promènent comme des gens qui sont chez eux.

—Du moment que les rats s'y promènent.... C'est égal, je voudrais bien avoir une petite maison comme cela.»

Sabin entra chez le concierge du château, et demanda M. Prosper, un valet de pied attaché au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi.

Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-même. Ils furent quelque peu déçus, mais ils se consolèrent promptement en voyant arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon et représentait énormément avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes mollets et ses souliers à boucles.

Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où le jeune domestique n'était encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitôt.

«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» leur dit-il.

Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar que tant de grandeur n'embarrassait point.

Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques étaient au château pénétra jusqu'au salon, et bientôt on vint chercher nos aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient, puisque l'occasion s'en présentait, donner le spectacle à leurs enfants.

Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite qui ne s'ignore pas; ce que voyant César et Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit tout le monde.

Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, étaient au jardin sous un immense platane qui les protégeait de son ombre, sans leur dérober la vue splendide de la vallée de la Seine qui se déroulait devant eux.

Illustration from Les petits vagabonds

Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse de Rochemoussue, il les avait tant exaltés que mes amis s'attendaient à voir des personnages de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres mortels, et ils ne laissaient pas que d'être troublés. Mais ils ne tardèrent point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient à tout le monde, et avaient été taillés sur le patron banal qu'ont fourni au genre humain tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres; mais cela tenait évidemment aux qualités intérieures et toutes morales dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient reçue.

La princesse était une gracieuse petite femme à la physionomie douce et fine. Elle était jolie, mais elle avait dû l'être encore davantage, autrefois, dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement, comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-là, ils la trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'émouvant comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son regard, si tendre et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens: «Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce qu'il vous faut!» Elle était vraiment l'incarnation de la bonté et de la charité.

Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien se mettre à la portée de tous, des riches comme des pauvres, à ces altières, hautaines et impertinentes créatures qu'on a si longtemps représentées comme les types les plus achevés de la noblesse. Mais à votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux?

Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais fait partie de l'armée. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit et juste, et sa parole, bien que brève, n'était jamais ni dure ni blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'eût d'autre objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple, lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés faute d'argent pour payer le loyer d'une misérable chaumière, il ordonnait à son intendant de payer pour eux du même ton dont il eût ordonné de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance venait le trouver pour le remercier et protester de son dévouement, il lui disait: «Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-là.»

C'était un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand on pense combien il serait aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on est bien près de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-là.

Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers, le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.

Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide et curieux.

M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix, appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez, que cinq ans et demi.

Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête, et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut, la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur habileté.

Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les domestiques.

Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir, l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés, son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient de bon coeur.

Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu.

Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César et Aimée.

Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans éducation, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité. Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin. C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à moins!...

Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres; les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!

On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil. «Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce soir tout à fait en beauté!»

Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le vent un coq de clocher.

Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue, principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en faisant fabriquer des tissus à Mulhouse.

Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un, qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.

Illustration from Les petits vagabonds

A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M. Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et chanta avec un brio renversant un morceau du Prophète, que Mlle Luce apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et difficile: O Richard, ô mon roi!... que M. Ludovic répétait sans trop de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin!

On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!

César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin, faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi, tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres.

Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas! c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris. Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait. Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à travers la cloison.

CHAPITRE XIII.

Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.

En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes, ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance, l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui, ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs éclatantes et parfumées.

Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles, qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille, il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays, pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste, sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues. On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire, ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.

«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y faites-vous?»

Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.

«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.

—Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue. C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement Aimée.

—Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!... si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en ce bas monde?

Illustration from Les petits vagabonds

Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela, peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme, et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal, vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?... Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu ce qu'il est.»

César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!... tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait sur la route.

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