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Les petites filles modèles

Front matter (continued 4)

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«Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-là est trop laid avec ses poils hérissés; ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me paraît méchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est le meilleur et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi. Pour que les autres ne le prennent pas, je vais attacher mon chapeau et mon châle à la selle. Elles voudront toutes l'avoir, mais je ne le céderai pas.»

Pendant que, songeant uniquement à elle, elle choisissait ainsi cet âne qu'elle croyait préférable aux autres, Nicaise et son fils, qui devaient accompagner la cavalcade, plaçaient les provisions dans deux grands paniers, qu'on attacha sur le bât de l'âne noir.

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivèrent: il était neuf heures; on avait bien déjeuné, tout était prêt; on pouvait partir.

MADAME DE FLEURVILLE.—Choisissez vos ânes, mes enfants. Commençons par les plus jeunes. Marguerite, lequel veux-tu?

MARGUERITE.—Cela m'est égal, chère madame; celui que vous voudrez, ils sont tous bons.

MADAME DE FLEURVILLE.—Eh bien, puisque tu me laisses le choix, Marguerite, je te conseille de prendre un des deux petits ânes; l'autre sera pour Sophie. Ils sont excellents.

SOPHIE, _avec empressement.—_j'en ai déjà pris un, madame: le gris clair; j'ai attaché sur la selle mon chapeau et mon châle.

MADAME DE FLEURVILLE.—Comme tu t'es pressée de choisir celui que tu crois être le meilleur, Sophie! Ce n'est pas très aimable pour tes amies, ni très poli pour Mme de Rosbourg et pour moi. Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas ton âne, et peut-être t'en repentiras-tu.

Sophie était confuse; elle sentait qu'elle avait mérité le reproche de Mme de Fleurville, et elle aurait donné beaucoup pour n'avoir pas montré l'égoïsme dont elle ne s'était pas encore corrigée. Camille et Madeleine ne dirent rien et montèrent sur les ânes qu'on leur désigna; Marguerite jeta un regard souriant à Sophie, réprima une petite malice qui allait sortir de ses lèvres, et sauta sur son petit âne.

Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de Rosbourg en tête, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les suivant, Nicaise et son fils fermant la marche avec l'âne aux provisions.

On commença par aller au pas, puis on donna quelques petits coups de fouet, qui firent prendre le trot aux ânes; tous trottaient, excepté celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade aux provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait s'éloigner au trot et au galop de leurs ânes, et, malgré tous ses efforts et ceux de Nicaise, son âne s'obstina à marcher au pas, sur le même rang que son ami. Bientôt les cinq autres ânes disparurent à ses yeux; elle restait seule, pleurant de colère et de chagrin; le fils de Nicaise, touché de ses larmes, lui offrit des consolations qui la dépitèrent bien plus encore.

«Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous s'y trompent bien aussi. Votre _bourri _vous semblait meilleur que les autres: c'est pas étonnant que vous n'y connaissiez rien, puisque vous ne vous êtes pas occupée de bourris dans votre vie. C'est qu'il a l'air, à le voir comme ça, d'un fameux bourri; moi qui le connais à l'user, je vous aurais dit que c'est un fainéant et un entêté. C'est qu'il n'en fait qu'à sa tête! Mais faut pas vous chagriner; au retour, vous le passerez à mam'selle Camille, qui est si bonne qu'elle le prendra tout de même et elle vous donnera le sien, qui est parfaitement bon.»

Sophie ne répondait rien; mais elle rougissait de s'être attirée par son égoïsme de pareilles consolations. Elle fit toute la route au pas; quand elle arriva à la halte désignée, elle vit tous les ânes attachés à des arbres; ses amies n'y étaient plus, elles avaient voulu l'attendre, mais Mme de Fleurville, qui désirait donner une leçon à Sophie, ne le permit pas: elle les emmena avec Mme de Rosbourg dans la forêt. Elles y firent une charmante promenade et une grande provision de fraises et de noisettes; elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et, lorsqu'elles revinrent à la halte, leurs visages roses et épanouis et leur gaieté bruyante contrastaient avec la figure morne et triste de Sophie, qu'elles trouvèrent assise au pied d'un arbre, les yeux bouffis et l'air honteux.

«Ton âne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit Camille d'un ton affectueux et en l'embrassant.

—J'ai été punie de mon sot égoïsme, ma bonne Camille; aussi ai-je formé le projet de prolonger ma pénitence en reprenant le même âne pour revenir.

—Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'écria Madeleine; il est trop paresseux.

—Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie avec gaieté, j'en porterai la peine jusqu'au bout.»

Et Sophie, ranimée par cette résolution généreuse, reprit sa gaieté et se joignit à ses amies pour déballer les provisions, les placer sur l'herbe et préparer le déjeuner. Les appétits avaient été excités par la course; on se mit à table en s'asseyant par terre, et l'on entama d'abord un énorme pâté de lièvre, ensuite une daube à la gelée, puis des pommes de terre au sel, du jambon, des écrevisses, de la tourte aux prunes, et enfin du fromage et des fruits.

MARGUERITE.—Quel bon déjeuner nous faisons! Ces écrevisses sont excellentes.

SOPHIE.—Et comme le pâté était bon!

CAMILLE.—La tourte est délicieuse!

MADELEINE.—J'ai une faim affreuse.

MADAME DE ROSBOURG.—Veux-tu encore un peu de vin pour faire passer ton déjeuner?

MARGUERITE.—Je veux bien, maman. À votre santé!

Tous les enfants demandèrent du vin et burent à la santé de leurs mamans. Le repas terminé, on fit dans la forêt une nouvelle promenade, et cette fois en compagnie de Sophie.

Nicaise et son fils déjeunèrent à leur tour pendant cette promenade, et rangèrent les restes du repas et de la vaisselle, qu'ils placèrent dans les paniers.

«Papa, dit le petit Nicaise, faut pas que mam'selle Camille ait le _bourri fainéant _de Mlle Sophie; mettons-lui sur le dos le bât aux provisions et mettons la selle sur le bourri noir: il n'est pas si méchant qu'il en a l'air; je le connais, c'est un bon bourri.

—Fais, mon garçon, fais comme tu l'entends.» Quand les enfants et leurs mamans revinrent, elles trouvèrent les ânes sellés, prêts à partir. Sophie se dirigeait vers son gris clair et fut surprise de lui voir le bât aux provisions. Nicaise lui expliqua que son garçon ne voulait pas que mam'selle Camille restât en arrière. «Mais c'était mon âne, et pas celui de Camille.

—Faites excuse, mam'selle; mam'selle Camille a dit à mon garçon que ce serait le sien pour revenir. Mais n'ayez pas peur, mam'selle, le bourri noir n'est pas méchant; c'est un air qu'il a; faut pas le craindre: il vous mènera bon train, allez.»

Sophie ne répliqua pas: dans son coeur elle se comparait à Camille; elle reconnaissait son infériorité; elle demandait au bon Dieu de la rendre bonne comme ses amies, et ses réflexions devaient lui profiter pour l'avenir. Camille voulut lui donner son âne, mais Sophie ne voulut pas y consentir et sauta sur l'âne noir. Tous partirent au trot, puis au galop; le retour fut plus gai encore que le départ, car Sophie ne resta pas en arrière. On rentra pour l'heure du dîner; les enfants, enchantées de leur journée, remercièrent mille fois leurs mamans du plaisir qu'elles leur avaient procuré.

Mme de Fleurville ouvrit une lettre qu'on venait de lui remettre.

«Mes enfants, dit-elle, je vous annonce une heureuse nouvelle: votre oncle et votre tante de Ruges et votre oncle et votre tante de Traypi m'écrivent qu'ils viennent passer les vacances chez nous avec vos cousins Léon, Jean et Jacques; ils seront ici après-demain.

—Quel bonheur! s'écrièrent toutes les enfants; quelles bonnes vacances nous allons passer!»

Les vacances et les cousins arrivèrent peu de jours après. Le bonheur des enfants dura deux mois, pendant lesquels il se passa tant d'événements intéressants que ce même volume ne pourrait en contenir le récit. Mais j'espère bien pouvoir vous les raconter un jour[1].

[1] Voir les Vacances du même auteur.

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