Fausta vaincue (continued 3)
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—Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur... répondit simplement Claude.
—Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.
—Fausta! dit Claude.
—Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...
—Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous laisserai vivre.
—Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...
—Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce que Fausta sera morte!...
Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'épaule.
—Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.
—Me faites-vous grâce, vous?...
—Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.
—Vous consentez donc?
—Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde!...
Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard où il y avait une interrogation suprême... Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse étranges, il murmura:
—Je vous remercie, monseigneur!...
—Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! Ma fille vivant avec le bourreau!...
Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait à ceci:
—Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur! Que je te voie une fois resplendissante de ta félicité près du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai... dans la mort!...
XI
LA MÈRE
La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner à la vieille abbaye aux murs à demi écroulés. Dans les fourrés des pentes de Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient à coeur joie.
Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les rampes de la colline, était sourde à ces cris des oiseaux.
Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller sonner à la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques chaumières qui s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, et entra dans une pauvre maison. L'intérieur était aussi misérable que l'annonçait l'extérieur de cette chaumière.
Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta, cette femme se leva précipitamment:
—La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.
—Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Déjà de si bonne heure à l'ouvrage?
—Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà que je me fais vieille et que l'heure approche où il faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors, je file mon linceul.
Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son étonnement.
—Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce aux pièces d'or que vous m'avez données, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera encore assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires au salut de mon âme, et encore il en restera assez pour la layette de l'enfant que ma fille va mettre au monde...
—Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous fait ce que je vous ai demandé?
—Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, mon fils ne quitte plus la bohémienne; il la suit pas à pas, selon vos ordres, sans se montrer à elle, c'est entendu...
—Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de cette montagne?...
—Non. La bohémienne rôde autour de la sainte abbaye sans jamais y entrer, mais sans jamais s'en éloigner non plus... Quand elle a faim, elle vient ici.
—Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.
—Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les trois ou quatre écus d'or que lui tendait la visiteuse.
—Et où est maintenant la bohémienne? demanda Fausta.
—Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent à se reposer auprès de cette croix noire que vous n'aurez pas manqué de remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.
—C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un à la recherche de votre fils?
La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots à un marmot qui partit en courant.
Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.
—Où est la bohémienne? demanda Fausta.
—Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras dans la direction du couvent.
—Conduis-moi auprès d'elle...
Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant Fausta. Il contourna les murs du couvent et parvint à la brèche située près du pavillon. Là, Fausta aperçut Saïzuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.
—Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.
Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne parût prendre garde à elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers Saïzuma, et d'une voix très douce:
—Pauvre femme... pauvre mère...
Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la reconnut.
—Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est vous qui m'avez parlé de l'évêque!...
Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de ce qu'elle prenait pour un accès de lucidité.
—Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parlé de l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon. Mais je croyais que, peut-être, vous l'aimiez encore...
—L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix sourde.
Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle pourrait dire pour éveiller une étincelle de raison dans ce cerveau.
—Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est mort?
—Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité farouche. Sans quoi, serais-je vivante, moi?...
—Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-être. Mais écoutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...
—Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Saïzuma avec douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre âme... Comme vous êtes belle!
—Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta. Vous avez souffert dans votre coeur, Léonore! et c'est pourquoi vous ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est encore possible pour vous!
—Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne qui va par le monde, lisant dans la main des gens...
—Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse... Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque est mort! Oui, celui-là ne te fera plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as aimé...
—Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.
—Jean...
Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une voix qui lui eût parlé de très loin.
—Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je crois que j'ai entendu ce nom...
—Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.
Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.
—Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.
—Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta avec autorité. Jean de Kervilliers, c'est celui qui devait être ton époux... Tu vois bien que tu l'aimes encore, puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom... Souviens-toi, Léonore...
—Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse lorsque tu l'attendais... lorsque, du balcon du vieil hôtel de Montaigues, tu guettais son arrivée.
—Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un souffle.
—Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais défaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une fatalité vous a séparés, il en a souffert autant que toi. Lui-même me l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le voir?...
Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte de Fausta, les avait placées devant ses yeux comme si une lumière trop vive les eût éblouis. Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de son passé lui revenaient par lambeaux.
Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui éclairait bien les recoins ténébreux de son esprit.
Fausta la considérait avec l'attention passionnée qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait.
—Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, tu reverras celui que tu aimes.
Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait sur elle un prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui était ce Jean de Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur mêlée de joie.
Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit en tremblant.
—Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si vous avez pitié de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.
—Et Jean de Kervilliers?...
Un sourire illumina le charmant visage de la folle:
—Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je dois l'avoir connu...
—Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, écoute-moi, Léonore... Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta fille... comprends-tu... ta fille...
—Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi... Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voilà qui est étrange...
—Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquiétude.
—Oui. Mais je ne les ai pas crus.
—Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom et son image sont dans ton coeur...
Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.
—Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce nom... Si mon père entrait tout à coup... S'il entendait!... Il faudrait donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...
—Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... Mais combien plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vérité que tu caches...
Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. Un faible cri jaillit de ses lèvres.
—Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez jamais...
—Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur, Léonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches à ton père, mais que tu as dit à celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère, Léonore!...
Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense stupéfaction se lisait sur son visage bouleversé.
—Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?
—N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?... et qu'il va t'épouser...
—Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas que mon père connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chérubin, si vous saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il sera fier.
—Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!... Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, Léonore!... Souviens-toi: la place noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres qui te soutiennent...
—Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, jusque dans un angle du pavillon...
Toute à son infernale besogne, toute à son projet, transformée en tourmenteuse sans pitié, Fausta courut à elle et la releva:
—Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...
—Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que s'est-il passé en moi?...
—Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que l'enfant de Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant innocente, on t'a fait grâce!...
—Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...
Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; et, presque aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être cette scène qui venait de se dérouler sortait-elle déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait fortement, c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle avait une fille...
—Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant, Léonore de Montaigues?...
—Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle à travers ses sanglots. Je ne savais pas que j'étais mère.
—Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il qu'elle n'est pas avec moi?...
—Je le sais, moi! dit Fausta.
—Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma d'une voix plus naturelle, et sûrement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous donc?
—Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu me demandes qui je suis? Une femme qui a pitié, voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres que j'ai voulu mettre en ta présence: ton amant et ta fille... Vous êtes devenue mère en un temps où la douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez en prison...
—Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.
—Des méchants s'emparèrent de votre enfant...
—Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...
—Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. Il se trouva un homme de bien, qui put soustraire l'enfant à ses persécuteurs et qui l'éleva comme sa propre fille...
—Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bénisse?
—Il est mort, dit Fausta.
—Mort!...
—Il est mort misérable, au fond d'une prison...
Saïzuma baissa la tête en pleurant.
—Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.
—Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...
—Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans mon coeur pour toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui fut cause de son malheur?...
—Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hélas! Car elle adorait celui qu'elle croyait son père... Le procureur Fourcaud, ce digne homme, voulut élever votre fille dans une religion qui était la vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...
—Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...
—Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud voulut donc que Jeanne... votre fille, fût élevée dans la religion des huguenots, qui était celle de votre père et la vôtre.. religion proscrite...
—Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!
—C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme hérétique, et jeté en prison où il est mort...
—Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... J'irais lui arracher le coeur!
—Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, dit alors lentement Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune fille...
—C'est atroce!
—Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut supplicié... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...
—Et vous dites que vous la connaissez?
—Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de ces filles sans feu ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohèmes... son nom est Violetta...
—Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...
—C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas inconnu?...
—Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix sombre. J'ai vécu avec elle. Car, moi-même, je suivais cette troupe de bohèmes. Elle chantait. Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais, envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de moi...
—Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit sourdement Fausta. Une de ces filles qui n'ont pitié de rien ni de personne, puisqu'elle n'avait pas pitié de votre malheur...
—C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait que ce fût une créature bien perverse pour dénoncer le bienfaiteur de ma fille... Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...
—Elle mérite pourtant un châtiment!...
—Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à cette fille du démon si mon enfant a souffert par elle!...
—Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été en prison!... Elle vous le dira...
—Elle me le dira! Je la verrai donc!...
—Je vous l'ai promis...
—Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je pouvais seulement savoir le jour...
—Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite... Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que, pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne pour l'amener... il est nécessaire qu'on ne vous voie pas... vous comprenez?...
—Je resterai cachée sur le haut de la montagne, je connais de braves gens qui me donnent à manger et qui me laissent dormir la nuit chez eux... C'est là que je me retirerai...
—Et c'est là que je vous amènerai votre fille Jeanne!
—Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, venez que je vous montre la demeure de ces gens...
La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et arriva à la chaumière où Fausta était entrée tout à l'heure...
«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois que Dieu même ne pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...»
XII
LA FILLE
Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire chez l'abbesse, laquelle la reçut comme toujours avec ce mélange d'inquiétude et de respect qu'elle avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans le secret de la grande conspiration. Elle savait que Valois était condamné et que le duc de Guise devait régner. De l'avènement de Guise devait dater sa fortune et celle de son couvent.
Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait richement dotée par le nouveau roi. Elle savait d'autre part l'influence certaine de Fausta sur le duc de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour témoigner à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance très sincères.
Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était en train d'établir ses comptes. Et, navrée, elle constatait qu'il lui manquait six mille livres pour arriver à gagner la fin de l'année.
Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la révérence.
—Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.
—Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même un fauteuil dans lequel Fausta s'assit, je révisais les comptes de l'abbaye...
—Et vous trouviez?...
—Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement s'il ne nous tombe quelque manne du ciel...
—Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, vous disiez qu'il vous manquait...
—Je ne le disais pas, madame, mais il me manque six mille livres...
—En sorte que, si je mettais encore à votre disposition une vingtaine de mille livres...
—Ah! madame! je serais sauvée...
—Et vous pourriez attendre le grand événement!...
—Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer, ajouta Claudine en riant.
—Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de jours.... prenons une date: le vingt-deux octobre, par exemple...
—Ce jour me convient, madame.
—Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme sûr, il vous rapportera les deux cent mille livres convenues.
Claudine fit un bond.
—Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.
—Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais c'est une erreur.
—J'ai dit deux cent mille livres.
—Cette somme... cette somme énorme...
—Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition que, la veille de ce jour... c'est-à-dire le vingt et unième d'octobre, vous m'aidiez dans une petite opération que j'ai résolu de mener à bien.
—Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens pas tous les jours!...
—N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je vous expliquerai mon opération et vous assignerai votre rôle. Pour le moment, veuillez m'envoyez chercher celle de vos petites prisonnières qui s'appelle Jeanne.
Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques minutes plus tard, elle revenait, conduisant par la main la compagne de captivité de Violetta, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud.
Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent, Jeanne Fourcaud s'attendait toujours à voir apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on le lui avait promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste histoire et sa merveilleuse délivrance.
Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une nuit, dans son cachot de la Bastille, elle avait vu soudain entrer des gens; elle avait cru que sa dernière heure était venue et qu'on venait la chercher pour la conduire au supplice. Mais une femme, un ange descendu dans cet enfer, où la pitié l'avait guidée, s'était penchée sur elle en disant:
—Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non seulement vous vivrez, mais encore vous êtes libre...
—Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.
—Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée et en sûreté...
Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On l'avait conduite jusqu'à une litière qui se trouvait dans la sombre cour de la forteresse; on l'avait fait monter dans cette litière; un homme s'était installé près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... là, on l'avait enfermée dans le pavillon de l'enclos...
Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue qui l'avait délivrée. Qui était cette femme?
Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle ne la reconnut pas, puisque Fausta portait un masque la nuit où elle était descendue dans les cachots de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle était bien jolie aussi.
—Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue dans votre cachot de la Bastille et vous a délivrée...
Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent. Elle s'avança rapidement, saisit une main de Fausta et la baisa...
—Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis heureuse de pouvoir vous remercier!
Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur Fausta ses yeux noyés de larmes.
—Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec une douceur qui bouleversa la pauvre petite.
—Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous devez être bonne... je puis donc vous dire que, si je vous ai bénie depuis cette nuit-là, j'ai beaucoup pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je la retrouver?
Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la pensée qui la guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.
—Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... mais, mon enfant, je suis venue vous trouver ici, où je vous ai mise à l'abri, pour vous entretenir d'un sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre père?...
—Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui éclata en sanglots, comment pourrais-je l'avoir oublié, alors qu'il y a quatre mois à peine mon pauvre père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses, à ma soeur et à moi?...
—Et votre mère?
—Madame, vous ne savez donc pas que ma mère est morte peu de temps après m'avoir donné le jour?
Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans doute vous parler d'elle...
—Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était votre mère?... Belle, n'est-ce pas?
—Très belle, madame; Madeleine me disait que notre mère était d'une admirable beauté...
—N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands cheveux blonds?...
—C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé Madeleine... Mais, madame... auriez-vous connu ma mère?...
—Je la connais, dit Fausta simplement.
—Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère n'était pas morte depuis de longues années déjà...
—Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que votre père vous parlait de votre mère?...
—Jamais, madame...
Fausta eut un tressaillement de joie.
—Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter de lui de pénibles souvenirs.
—Et si je vous disais qu'il y a une autre explication plus naturelle au silence de votre père?... Si je vous disais que votre mère n'est pas morte? Supposez qu'à la suite d'une grande terreur votre mère soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par exemple... devenue folle...
Jeanne frémissait de tout son être.
—Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la suite de quelque catastrophe, a perdu la raison, si votre père a désespéré de la guérir, si enfin dans un accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père, après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la retrouver, n'est-il pas naturel qu'il vous ait fait croire qu'elle était morte?... Eh bien, Jeanne, tout ce que je viens de vous dire est l'exacte vérité!...
Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement. Fausta se pencha vers Jeanne Fourcaud, la releva et lui dit doucement:
—Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui, pleurez... car votre mère, hélas! n'est pas encore guérie... Seulement je sais, moi, le moyen de lui rendre la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est vous, vous seule, qui pouvez guérir votre mère...
XIII
FIN DE LA VIE DE COCAGNE
Quelques jours se passèrent et l'on arriva à la veille de ce vingt et unième d'octobre où Fausta devait détruire d'un seul coup ses ennemis—et Violetta!
Pardaillan et le duc d'Angoulême devaient être amenés à midi par Maurevert et succomber sous les coups des gens d'armes de Guise.
Fausta se réservait de faire prévenir à onze heures le duc de Guise que le chevalier et son compagnon se trouvaient à Montmartre; les gens de Guise arriveraient à l'abbaye presque en même temps que les deux gentilshommes.
Fausta avait parfaitement calculé son affaire: prévenir le duc plus tôt, c'était le mettre en présence de Violetta vivante encore, et Guise, amoureux de la petite bohémienne, était tout à fait capable de la sauver.
L'exécution de Violetta était fixée à dix heures, en présence de son père et de sa mère, Fausta le voulait ainsi. Fausta comptait que la mort de Violetta serait aussi la mort du cardinal Farnèse et de Léonore.
Après cette hécatombe, il ne resterait plus à Fausta qu'à consoler le duc de Guise de la mort de Violetta, chose facile, pensait-elle.
Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'était la mort de Henri III. Alors, c'était la royauté de Guise... le triomphe de la Ligue... l'entrée en France d'Alexandre Farnèse... la marche sur l'Italie, l'écrasement de Sixte-Quint... la souveraineté assurée sur le monde chrétien!...
La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et Croasse virent avec étonnement un certain nombre d'ouvriers pénétrer dans le terrain de culture. Depuis quelques jours, à leur grande surprise, l'une des deux petites prisonnières avait disparu. Nos lecteurs ont vu que Jeanne Fourcaud avait été conduite à Fausta. Que devint cette jeune fille pendant ces quelques jours? Il est vraisemblable qu'elle fut menée à Saïzuma dans la chaumière où habitait celle-ci.
Picouic avait mis dans sa tête que Violetta serait l'instrument de sa fortune. Il avait donc tout intérêt à s'opposer à une fuite de la jeune fille, mais, s'il la surveillait étroitement, c'est qu'il voulait la garder pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite chanteuse à Pardaillan il espérait se faire payer très cher son dévouement.
Malheureusement pour la pauvre petite Violetta, Picouic ne mit aucune hâte à réaliser les espérances qu'il fondait sur elle. A quoi bon?... Tant qu'il aurait le vivre et le couvert assurés, pourquoi eût-il contrarié le destin?...
Quant à Croasse, il nageait en pleine félicité.
Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquiétude de Picouic, lorsque, la veille du vingt et un octobre, il aperçut des ouvriers maçons se diriger vers la brèche et commencer à la boucher très convenablement au moyen de grosses pierres cimentées.
—Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il à Croasse.
Les deux compères s'étaient placés de façon à tout voir sans être vus. Lorsque la brèche fut entièrement bouchée, ils durent constater qu'en effet ils ne pouvaient plus s'en aller, sinon par la grande porte du couvent.
Les murs de cette abbaye étaient ce qu'étaient alors tous les murs: de véritables fortifications. S'il était possible à Picouic de franchir les murailles, il lui serait sans doute presque impossible de les faire escalader à Violetta.
Cette impossibilité d'emmener avec lui la jeune fille qui devait assurer sa fortune devint une évidence lorsque Picouic aperçut six hommes d'armes portant des piques se diriger vers l'enclos où était enfermée la petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrêtèrent à la porte de l'enclos, deux autres se mirent à faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux derniers, enfin, se placèrent à la porte même de la bâtisse qui servait de prison.
Cette fois, Picouic pâlit. Il se passait quelque chose de nouveau et d'anormal dans le couvent. Alors il décida d'aller observer les événements.
Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas à gagner le pavillon, et le contourna avec sa prudence habituelle. Un étrange spectacle frappa alors ses yeux. Derrière le pavillon, une vingtaine d'ouvriers s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse Claudine de Beauvilliers elle-même, à diverses besognes.
Il se prépare ici une fête religieuse...
Telle fut la première pensée de Picouic. En effet, voici ce qui se passait.
Derrière le pavillon, s'étendait une esplanade bordée d'un côté par le pavillon lui-même, d'un autre par le mur d'enceinte, et bordée au fond par un massif de cyprès entourant le cimetière des bénédictines.
Sur le derrière du pavillon, s'ouvrait une porte; en sorte qu'une personne entrée dans ce vieux bâtiment par la porte située près de la brèche (maintenant bouchée) pouvait, par cette porte de derrière, aboutir directement sur cette esplanade face au massif de cyprès clôturant le cimetière.
Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-même n'était que le prolongement ou pour mieux dire le vestibule d'une bâtisse plus vaste, qui avait dû jadis s'élever sur cette esplanade.
Cette bâtisse avait disparu; elle s'en était allée en ruine. Mais quelques débris encore debout permettaient de supposer que le bâtiment, ruiné par le temps et l'incurie, avait dû être sans doute affecté au service religieux.
Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les restes d'un haussement dallé de marbre, et qui avait peut-être supporté le maître-autel!... Il regarda avec anxiété.
Or, à quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers dont Picouic suivait les faits et gestes? Une partie d'entre eux raclait l'herbe qui avait poussé, nettoyait les marches de marbre, et cette sorte d'estrade dallée sur laquelle sans doute s'était élevé le maître-autel. Ils raclaient également et lavaient à grande eau une stalle de marbre... une de ces stalles réservées à l'officiant, dans les grandes cérémonies.
Au-dessus de cette stalle, de ce siège marmoréen, d'autres ouvriers dressaient un dais en étoffe brochée. Et la stupéfaction de Picouic fut à son comble et confina à la terreur lorsqu'il eut constaté que, sur la retombée de ce dais, se croisaient les clefs symboliques de saint Pierre...
Qui allait donc s'asseoir là?... et cette terreur du brave Picouic devint plus aiguë lorsque l'abbesse dit à ceux qui travaillaient sous ses ordres:
—Maintenant, suivez-moi au cimetière...
Picouic, poussé par la curiosité, se glissa vers le rideau de cyprès. Le soir enveloppait maintenant la colline de Montmartre, et les premières étoiles commençaient à clignoter dans le ciel pâle. Deux torches s'allumèrent, et ce fut à la lueur de ces torches que Picouic put assister au travail bizarre qui se faisait dans le cimetière.
Au centre du cimetière, s'élevait une grande croix de bois qui étendait dans l'ombre ses larges bras moussus verdis par l'eau du ciel... C'était cette croix que déplantaient les travailleurs nocturnes, à la lueur des torches. Elle fut transportée sur l'esplanade qu'on venait de si bien nettoyer, et on la dressa debout, contre le mur du pavillon, près de la porte.
—Creusez là le trou! commanda alors l'abbesse.
L'endroit qu'elle désignait était juste en face la porte de derrière du pavillon, et à quelques pas sur le flanc de la stalle de marbre. La croix fut alors portée au trou qui venait d'être creusé, et essayée; elle s'y tenait parfaitement debout, et, l'ayant déplantée, les travailleurs de cette scène nocturne la couchèrent sur le sol.
Quand tous ces préparatifs furent achevés, les ouvriers macabres disparurent, et l'abbesse elle-même regagna les bâtiments de l'abbaye.
Pour si peu disposé à la rêverie que fût Picouic, il demeura longtemps à la même place, se demandant s'il ne rêvait pas. Alors, il se décida à regagner l'endroit où il avait laissé Croasse, et le trouva étendu dans l'herbe. Picouic avait son idée, comme on va voir. Il frappa sur l'épaule de son compagnon.
—Il faut fuir, dit-il.
—Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons la nuit dans l'enclos.
Picouic jeta un coup d'oeil vers le bâtiment où Violetta était enfermée, et le vit éclairé. Alors, il songea à ces six hommes armés, qui étaient venus prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se juxtaposa pour ainsi dire à celui des préparatifs sinistres auxquels il avait assisté derrière le pavillon...
—Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...
—Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse en regardant avec inquiétude autour de lui.
—Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant à l'enclos, il n'y faut pas songer. Il est gardé...
Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement son compère qui, traversant avec rapidité le terrain de culture, parvint au mur d'enceinte.
—Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce mur, tu me feras la courte échelle; après quoi, je te hisserai en haut, et nous n'aurons qu'à nous laisser tomber de l'autre côté.
Croasse prit la position indiquée par Picouic, lequel, en quelques instants, se trouva hissé sur ses épaules, du haut desquelles il put en effet atteindre, non sans peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit à cheval.
A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends les mains.
—Excellent moyen de me faire retomber à l'intérieur, dit tranquillement Picouic; tâche de trouver une issue; quant à moi, il faut que je parte à l'instant; mais, sois tranquille, je reviendrai te délivrer.
Là-dessus, laissant son compagnon stupéfait, Picouic, se suspendant par les mains, se laissa tomber de l'autre côté du mur, et se mit à descendre bon train la colline.
XIV
MONSIEUR PERETTI
Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de franchir la Porte-Neuve un peu après le coucher du soleil, se dirigeait vers le moulin de la butte Saint-Roch, où nous avons eu naguère occasion de conduire le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le cavalier descendit de sa monture, qu'il attacha à un arbre.
—Halte-là! fit une voix tout à coup.
Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet surgit d'une haie, et braqua le canon de son arme sur le cavalier, qui pour toute réponse montra sa main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.
—C'est bien, passez, dit alors respectueusement la sentinelle, après avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.
Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer dans le moulin, le cavalier fut arrêté de cette façon, et, à chaque fois, grâce à l'anneau, il put continuer son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées sous des rideaux épais.
A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux faits et gestes du cavalier eût reconnu en lui l'un des principaux acolytes de Fausta. C'était le cardinal Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait lu l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.
Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard était enfoui au fond d'un vaste fauteuil. Replié sur lui-même, très pâle, secoué par des accès de toux, le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, s'agenouilla et murmura:
—Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...
—Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix bien faible le vieillard, et causons en bons amis...
Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans cette pièce même, avait eu, sous le nom de M. Peretti, un entretien avec le chevalier de Pardaillan. C'était Sixte-Quint...
—J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur suprême, et voilà que la tiare m'écrase... Ah! si je pouvais déposer le pouvoir!... mais il est trop tard maintenant.
—Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement pour l'Eglise, dit Rovenni.
Sixte-Quint haussa les épaules.
—Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai devant moi... et encore!... Et tant d'affaires à arranger!... Cette conspiration dans laquelle vous vous êtes laissé entraîner...
—Saint-Père!...
—Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez péché que par ma faute... je me suis montré un peu dur... je croyais bien faire... n'en parlons plus! Il faut donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la Maison.
Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus d'attention.
—Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.
Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que Rovenni se leva pour appeler du secours.
—Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six mois... je crains d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est que j'écrase cette conspiration avant de mourir, et puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en sera digne...
Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.
—Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est un de vos amis... votre meilleur ami...
—Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de joie.
—Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je destine à me remplacer, interrompit le pape avec un sourire; j'ai seulement dit que c'était votre meilleur ami...
—Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...
—Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez trahi?... Per bacco, d'abord cela prouve que vous avez de l'énergie, et j'aime les gens énergiques, moi! Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi, si vous avez fréquenté des traîtres!... Mon successeur, termina le pape, sera celui qui m'aura aidé à vaincre la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or, c'est vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie inespérée...
Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en frémissant d'espoir.
—Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.
—Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de supposer que vous êtes aux portes de Paris. Elle a connu votre entrevue avec le roi de Navarre et en a usé avec une grande habileté pour décider le duc de Guise.
—Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!
—Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu de tout droit à quelque trône ou principauté que ce soit!...
—Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique rentrait dans le sein de l'Eglise!... Si Henri de Béarn abjurait, l'excommunication serait levée, entendez-vous, Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de France... mais j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...
—Vos vues sont sages et profondes, murmura Rovenni.
—Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc leur promettre ample glandée si on veut les faire rentrer, au soir... Le soir est venu pour moi, Rovenni. Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de me coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. Vous dites donc qu'elle ne sait pas que je n'ai pas quitté la France?
—Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.
—Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, que peut-être une occasion pouvait se présenter... tandis qu'elle me croit bien loin... J'ai la tête si faible...
—Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal Rovenni, qu'une circonstance devait se présenter bientôt où Votre Sainteté pourrait trouver les conspirateurs rassemblés pour y préparer les événements que vous connaissez...
—C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement des Guise au trône de France.
—Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre les conspirateurs, cardinaux ou évêques, doivent s'assembler pour une de ces cérémonies qu'elle sait organiser avec son infernal talent. Vous saurez que nul comme elle ne s'entend à frapper l'imagination de ceux qui l'entourent.
—Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut aux hommes du théâtre, des spectacles magnifiques ou terribles. N'oubliez pas cela quand vous serez pape, Rovenni...
—Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les mains, que dit là Votre Sainteté?...
—Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez que je n'ai rien dit... poursuivez, mon bon ami...
—Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait plus facile que de profiter de cette réunion...
—Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil duquel s'alluma un éclair.
—Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie avec ses gentilshommes et ses gens d'armes... Or, savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi, Saint-Père!
—Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà compris.
—Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!... Toute la question est de savoir si Votre Sainteté pourra...
—Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, Dieu fera un miracle et me rendra les forces nécessaires.
—Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce à moi, la plupart des conspirateurs sont maintenant hésitants, et qu'il faudrait bien peu de chose pour les ramener à vous...
—Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette réunion?... Dans Paris?...
—Non, heureusement; dans un endroit solitaire, assez éloigné: à l'abbaye de Montmartre.
—Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi qui vous portera mes instructions.
—A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?
—Il portera au doigt un anneau semblable à celui que je vous ai donné... Il ne vous restera plus, mon bon Rovenni, qu'à me prévenir du jour...
—C'est de cela que je suis venu vous informer, Saint-Père... C'est demain! fit Rovenni triomphant. Si demain, vers dix heures du matin. Votre Sainteté entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera rassemblés autour de la révoltée des cardinaux qui persistent encore en ce schisme étrange.
Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. Rovenni s'était levé, et ce ne fut pas sans angoisse qu'il demanda:
—Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le devoir, devrons-nous attendre Votre Sainteté?
—Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que je serais plus malade encore. Dieu fera un miracle... j'irai!
Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction de Sixte-Quint, puis, se relevant, sortit du moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il retrouva son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin qui se profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:
—Pape!... Avant deux mois je serai pape!...
A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où M. Peretti l'avait reçu que le vieillard affaissé dans son fauteuil redressa sa taille, puis se releva et ricana:
—C'est trop facile décidément de jouer les hommes! Avec une promesse, on leur ferait trahir Dieu... Toi, pape!... Allons donc!... Et puis... patience! je ne suis pas mort!...
XV
LE 21 OCTOBRE 1588
Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait dans la maison de la place de Grève l'envoyé de Fausta. Maître Claude, sombre et pensif, allait et venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand manteau de voyage agrafé aux épaules, il était prêt pour le départ. Parfois, sa main, machinalement, s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait suspendue à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon; dans le flacon, il y avait du poison.
«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon vivre dans ce bonheur qui va commencer pour elle et qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en suis pas moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême, s'il apprend la chose, verrait des taches de sang sur les mains de la petite, parce que je les ai tenues dans mes mains... Tandis que moi mort... oui... mais pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et libre...»
Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte, rêvait. Il allait revoir Léonore et Violetta, partir avec elles.
Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux sur la robe rouge, sur les insignes cardinalices qu'il avait revêtus selon la recommandation de Fausta. Cette robe, il allait la dépouiller pour toujours!
Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de la destinée, le meilleur était poussé à la mort, tandis que l'autre atteignait au bonheur. Tout à coup, le cardinal se leva.
—Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant de joie.
Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la fenêtre, vit une litière qui s'arrêtait devant la porte de la maison. Quelques instants plus tard, ils étaient sur la place, et un homme remettait à Farnèse un billet qui contenait ces mots:
Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous à ses indications.
Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui se mit aussitôt en route. Mais, au lieu de se diriger vers le palais Fausta, comme l'avait pensé le cardinal, elle gagna la porte Montmartre et commença à monter vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le silence d'une belle matinée. La litière arriva sans incident à l'abbaye et s'arrêta devant le grand portail surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à terre, se dirigea vers la porte.
—Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à Farnèse.
Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait vu Léonore. Il poussa la porte en tremblant et se vit en présence d'une quinzaine de personnages qu'il connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques violets, ils avaient tous des visages d'une gravité funèbre. Il chercha des yeux Fausta et ne la vit pas. Avec un vague sourire où commençait à percer de l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais leur silence était effrayant, et leurs regards fixes pesaient sur lui comme une réprobation.
—Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire d'angoisse, j'attendais... j'espérais une autre réception, et je m'étonne de trouver des visages aussi sévères...
L'un d'eux, alors, se leva et dit:
—Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que vous voyez sur nos visages: c'est de la tristesse, et n'est-elle pas bien naturelle à l'heure où le plus distingué, le plus énergique de nous tous va nous quitter pour toujours?...
Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce qu'il voyait...
—Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; la présence du très révérend Rovenni est nécessaire pour la cérémonie de renonciation qui nous assemble ici...
Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte qu'il n'avait pas encore remarquée dans le fond du pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il était pâle; Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient de lui être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les assistants se levèrent et s'éloignèrent lentement, à l'exception du cardinal Farnèse.
—Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté? Elle seule a qualité pour...
—Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... Ce qui est dit est dit. Si nous sommes restés seuls, Farnèse, c'est que j'ai à vous demander tout d'abord si vous avez bien consulté votre conscience.
—Je suis décidé, répondit fermement le cardinal. Celle qui est la maîtresse de nos destinées a dû vous dire qu'à cette condition et à d'autres qu'elle connaît j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre en Italie...
Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une grande attention. Il se rapprocha de Farnèse, et murmura:
—Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, d'autre part, qu'il est impossible à un prêtre de sortir de l'Eglise avec le consentement de l'Eglise même...
Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux: elle inaugure là une oeuvre de maléfice qu'aucun pape n'a osé consommer... Soyez franc, poursuivit Rovenni en jetant un regard vers la porte. Pour quelle mission êtes-vous envoyé en Italie?...
—Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés, réveiller leur zèle, faire des promesses et des menaces à ceux qui semblent vouloir revenir à Sixte.
—Et, contre votre aide en cette circonstance, que vous a-t-on promis?
Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait maintenant.
—Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le bras. Dans un instant, il sera trop tard.
—Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...
A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors... un cri qui traversa l'espace comme une plainte... puis tout retomba au silence.
—Trop tard! murmura Rovenni.
—Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.
—Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu rentrer dans le devoir et implorer ton pardon de Sixte?...
Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse, qui répéta:
—N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...
—C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. Bientôt, Sixte va mourir. Je sais qui sera désigné aux votes du conclave dans le testament de Sixte! Farnèse, il en est temps. Fais ta paix avec le pape mourant et avec celui qui va le remplacer!
Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa une main sur son front et murmura:
—Que me proposez-vous?...
—Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta ne peut rien te donner, et tu l'avais bien compris, puisque le premier tu l'as quittée! Un mot!... Un seul!... Hâte-toi...
—Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me fait époux en me rendant celle que j'adore, puisqu'elle me fait père en me rendant ma fille!...
—Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si glaciale que Farnèse en frissonna.
—Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...
—La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta et en sa parole sacrée!... Eh bien, écoute!...
Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le silence.
—Le glas! murmura Farnèse éperdu.
—Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.
Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent en un chant de deuil... un chant aux larges modulations, qui tantôt semblait se perdre en gémissements d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en imprécations menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse, se dégagea de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla son épouvante:
—Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui meurt ici?... Qui est mort?...
—Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie terrible, la souveraine Fausta t'attend là, derrière cette porte... Va donc lui demander ton amante et ta fille!...
Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage poussée, l'ouvrit toute grande. En un instant, il demeura hagard, les cheveux hérissés, pris de vertige.
Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, soulevant les bras vers la suppliciée, d'une voix sans accent humain, il hurla le même mot:
—Ma fille!...
Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était bien pour sa fille que tintait le glas, comme jadis en place de Grève il avait tinté pour Léonore!...
Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de marbre à demi en ruine, sur laquelle s'étaient rangés les cardinaux et les évêques du schisme; et, au centre de cette assemblée, lui faisant un entourage d'une solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé d'or, en son costume de somptuosité orientale, belle, fatale, terrible, ses yeux de velours étrangement calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui montrait Violetta la suppliciée!...
Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par la mousse des pluies... la croix du cimetière. Et, sur cette croix, attachée par les poignets et les chevilles, couronnée de fleurs, toute blanche dans sa robe de suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle, probablement déjà étourdie par quelque narcotique, évanouie... morte peut-être... c'était Violetta! c'était sa fille!...
Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en scène somptueuse et tragique, passèrent dans l'oeil de Farnèse avec la rapidité fantastique d'un rêve.
A cet instant, une femme, placée près de cette sorte de trône sur lequel était assise Fausta, se retourna vers lui... Et cette femme, d'un bond, fut sur le cardinal, lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux mains crispées s'appesantirent sur les épaules de Farnèse... Car, cette femme, c'était Léonore de Montaigues.
Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore, belle comme une lionne déchaînée, planta son regard dans les yeux de Farnèse... Puis, ce regard, avec une stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine, du doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, agenouillée, écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...
—Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement bref. Votre fille... Jean Farnèse!... notre fille... la voici!...
—La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers la suppliciée....
—Violetta!...
—C'est ta fille!...
—La petite chanteuse que je repoussais?
—C'est ta fille!...
Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levèrent, et, d'une voix faible, dans un gémissement très doux, elle balbutia:
—Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi à la descendre de là, peut-être n'est-elle pas morte...
Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. L'effort qu'il faisait pour se mettre en marche était énorme; mais il demeurait sur place; il lui semblait qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de vivant en lui que les yeux...
Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée qui l'avait reconnue!... Léonore, il ne voyait que Léonore!...
La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en étreindre, c'est-à-dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gémissait pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize ans; elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables petits pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de toutes ses forces décuplées, elle tentait de secouer la croix, de l'arracher du trou.
—Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et, si elle est morte, je la réchaufferai. Je suis sa mère... Messieurs, ayez pitié... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que c'était elle.
Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, brisa ses forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout à coup, elle se leva toute droite, dans le même instant retomba en arrière de toute sa hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés vers sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...
Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette minute d'horreur qui suivit son entrée sur l'esplanade.
Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur ce choc qui lui apprenait qu'elle était morte, il lui sembla que ses jambes se déliaient enfin... Il se traîna vers elle, se pencha et dit:
Morte!... »
Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en arrière du trône de marbre frissonnèrent et que les cardinaux parjures baissèrent la tête. Seule l'effroyable statue blanche et noire, seule Fausta demeura immobile.
Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté de la croix. Son bras se tendit vers Fausta, et un long hurlement jaillit de ses lèvres tuméfiées:
Maudite!... Maudite!... A ton tour!...
Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait frapper Fausta... En réalité, il demeura sur place; encore une fois, il comprit que tout mourait en lui. Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le poignard, se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non loin de Léonore.
Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient à cette scène, un frémissement d'horreur parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un autre sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; leurs regards pleins d'une sourde anxiété allaient de Fausta au cardinal Rovenni, qui, lui-même, pâle et frémissant, jetait avidement les yeux du côté des bâtiments de l'abbaye et murmurait:
—Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme qui devait le précéder ici, porteur de son anneau?...
Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal Farnèse, avait eu un mystérieux sourire et prononcé en elle-même:
—Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les autres! Que Guise arrive, et tout est fini!...
Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, elle se leva lentement sous l'éclatant soleil de cette matinée, toute droite dans son lourd et somptueux costume: ce n'était plus une femme, ni même la souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle incarnait la Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. D'une voix où il n'y avait ni pitié, ni colère, ni agitation, elle prononça:
—Prions pour les âmes de ces deux malheureux, et demandons au Très-Haut de pardonner à la trahison du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper les traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi périront tous ceux qui...
Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent blanches. Un tressaillement la parcourut tout entière, son regard noir se fixa sur un point du mur d'enceinte, et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de rage.
—Pardaillan!...
Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur; presque aussitôt, Charles d'Angoulême sauta derrière lui...
—Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux hommes!...
Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers s'élancèrent. Pardaillan porta la main à la garde de son épée.
—Il paraît, madame...
Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui venait de reconnaître Violetta sur la croix et qui, fou d'horreur et de désespoir, se ruait sur l'instrument de supplice...
—...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan sans se retourner, je suis destiné à vous prendre en flagrant délit de meurtre! Arrière, vous autres! tonna-t-il en tirant sa rapière.
Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait Rovenni directement devant lui. Il tomba en garde, et il allait de la pointe de sa rapière porter quelques coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait très bas devant lui!... Sur quelques mots brefs du cardinal, les hallebardiers reculaient!... Et Rovenni murmurait:
—Quels sont vos ordres?... Dites vite!...
Que se passait-il?
Il se passait simplement ceci: qu'au moment où Pardaillan était tombé en garde, les yeux de Rovenni s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à l'index de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint seul pouvait lui avoir donné!...
Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux de tous ceux qui entouraient Fausta, tout prêts à la trahir, Pardaillan était l'homme envoyé par le pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti, il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin de la butte Saint-Roch.
—Vos ordres! répéta Rovenni.
—Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...
—Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard: maintenez cette femme, en attendant...
Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle entrevoyait, descendit de son trône et marcha sur Pardaillan; mais, dans ce moment, un chant éclata parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté. Et c'était le Domine, salvum fac Sixtum Quintum...
Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux lancèrent des éclairs. Un frisson convulsif l'agita...
«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.
A ce moment, au fond du terrain de culture, une fanfare de trompettes éclata, une trentaine d'hommes d'armes apparurent, s'avançant à grands pas...
—Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...
—Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté Sixte-Quint! Domine, salvum fac Sixtum Quintum!...
Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où il y avait une malédiction suprême, puis elle baissa la tête; et, immobile, dédaigneuse, redevenue la statue impassible, elle ne prononça plus un mot...
Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan s'était laissé glisser du haut de la muraille, avait duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut constaté la soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina tranquillement sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa le terrible spectacle qu'il avait sous les yeux: les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix, la jeune fille attachée par les poignets et les chevilles; au pied de la croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait à la renverse...
Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses deux bras puissants, la secoua, cherchant à la soulever, à arracher le pied de son alvéole... La croix basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée, plus violemment les cardinaux et les évêques prosternés tonnaient:
«Domine, salvum fac pontificem nostrum!»
Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent avec ceux de Sixte-Quint...
—A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts... bénédiction ou malédiction.
—Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, ce front d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.
A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. Pardaillan la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un instant, il eut coupé les cordes qui attachaient les poignets et les chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...
A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, à genoux, se traînait vers Violetta.
Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»
Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette idée: fuir ce lieu maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan, il souleva la jeune fille dans ses bras et se mit en marche, dans la direction des bâtiments de l'abbaye.
Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la grande porte d'entrée, il comprit que ses forces allaient l'abandonner; un brouillard s'étendit sur ses yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas et qu'il tombait.
XVI
DEVANT L'ABBAYE
Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu que Fausta trouvât un exécuteur, un bourreau secret; ce bourreau, elle l'avait sous la main... c'était le bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.
Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et inculte du bohémien cet éveil de paternité que nous avons constaté, point n'était besoin d'y faire appel pour décider Belgodère: sa haine contre Claude suffisait...
Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière le vieux pavillon à l'heure précise qui lui avait été fixée. On avait amené Violetta, ou plutôt on l'avait apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se soutenir. Belgodère, avec un mouvement de joie hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait couchée sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras et les pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, la croix avait été plantée dans le trou préparé la veille par les gens de l'abbesse.
Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine de gardes sur l'esplanade. Léonore et Jeanne Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans le pavillon avec Rovenni et les autres schismatiques. Une fois que l'effroyable besogne fut terminée:
—C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te retirer. Va m'attendre devant la porte du couvent.
—Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard sanglant sur Fausta.
Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait plus voulu la quitter!... Elle comprit que cet homme la tuerait sûrement si elle ne tenait parole!... Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au bohémien.
—Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à l'endroit que je te dis, et, dans une heure, tu verras celle que tu me demandes.
A ce moment même, Belgodère vit une litière s'arrêter devant le portail. Il reconnut aussitôt les deux hommes qui en descendirent: c'étaient Famèse et maître Claude.
Or, tandis que le cardinal seul était entré dans l'abbaye, Claude s'était retiré sous l'ombrage d'un grand chêne, attendant que le cardinal reparût avec Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien gronda:
—Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais... la mère de mes filles... ma pauvre Magda!... Voilà celui qui a refusé à un père de lui dire où se trouvaient ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je assez souffert! ai-je assez attendu cette minute!...
—Je le tiens!...
Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête sauvage et s'avança vers Claude. Le bourreau, en le voyant s'arrêter devant lui, eut un tressaillement et pâlit.
—Que veux-tu? demanda-t-il rudement.
—Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.
Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues énormes, tous deux formidables, livides tous deux.
—Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur humiliée, s'il s'agit de vos filles, je vous ai expliqué...
—Bon! ricana Belgodère, voilà que tu m'appelles monsieur tout comme si j'étais gentilhomme...
—Je vous ai expliqué, dis-je, qu'en les confiant au procureur Fourcaud, je croyais agir pour le mieux de leur bien... Hélas! pouvais-je prévoir ce qui devait arriver à ce digne homme! Mais, maintenant que j'ai subi vos reproches, passez votre chemin, croyez-moi...
—Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher au père ses deux enfants!...
—Oui, murmura Claude, comme s'il se fût parlé, à lui-même, là fut peut-être le crime que j'ai expié par tant de désolation.
—Ton crime, dit Belgodère dans un rauque grondement, tu as bien dit le mot, cette fois: ce fut ton crime!
—Ne m'as-tu pas enlevé Violetta comme je t'avais enlevé Flora et Stella?...
—Ce n'est pas assez.
—N'ai-je pas subi la douleur même que tu as subie? N'es-tu pas assez vengé pour avoir livré mon enfant à celle que tu sais, le jour même où je la retrouverais?...
—Ce n'est pas assez!...
A mesure qu'il faisait ces réponses, Belgodère s'était redressé, sa voix avait fini par rugir.
—Parle donc, dit maître Claude. Dis-moi ce qu'il te faut. Ce que tu me demanderas, je te l'accorderai!...
—Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour mort!...
—Sois donc satisfait. Car, bientôt, je ne serai plus!...
—Tu plaisantes, bourreau! Ah! ça, que veux-tu que ta mort me fasse? Maître Claude, le supplice de Flora appelle le supplice de Violetta!...
Claude saisit une branche de chêne qui pendait au-dessus de sa tête, la brisa, la tordit, l'arracha, et, monstrueux, terrible, grogna:
—Va-t'en...
—Je m'en irai tout à l'heure, dit Belgodère, quand ma fille Stella sortira de ce couvent. Car je puis bien te l'annoncer: on va me rendre ma fille... Et, quant à la petite chanteuse...
—Je te conseille de ne pas proférer ici des menaces contre elle.
—Des menaces! hurla Belgodère avec un éclat de rire. Tu ne me connais pas, Claude! Je ne menace pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il me fallait le supplice de ta Violetta, c'est qu'à cette heure elle est suppliciée!
Claude rejeta sa branche de chêne. Sa main énorme s'abattit sur l'épaule du bohémien qui ne plia pas et continua à le regarder les yeux dans les yeux.
—Tu dis? fit-il presque à voix basse.
—Je dis, rugit Belgodère, que j'ai attaché ta fille sur la croix, que vingt hommes d'armes gardent cette croix, et qu'à cette heure elle expire! Ecoute!... Voici le glas qui sonne!
La parole expira soudain sur ses lèvres. Claude venait de le saisir à la gorge. Ses deux mains, tenailles vivantes, s'incrustèrent dans les chairs... Le bohémien, vigoureux et trapu, ses forces décuplées par la haine, essayait, par violentes secousses, d'échapper à l'étreinte. Et lui aussi empoigna le bourreau à la gorge; ses deux bras nerveux, dans un geste foudroyant, se levèrent, ses doigts velus s'enfoncèrent dans la gorge de Claude...
Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de Belgodère se desserrèrent... sa tête tomba sur ses; épaules. Il était mort.
Les tintements funèbres de la cloche de l'abbaye arrêtèrent l'attention de Claude; mais il ne comprenait pas encore pourquoi sonnait cette cloche. Brusquement un reflux de la mémoire le ramena dans la réalité.
—Le glas! rugit-il.
Et il se rua vers la porte du couvent.
—Halte-là! cria une sentinelle en voyant arriver Claude, hagard, échevelé, hurlant et lancé en bonds furieux.
Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans s'arrêter, simplement en le heurtant. Et presque aussitôt il s'arrêta, avec une atroce clameur de mortel désespoir.
Il venait de reconnaître Violetta dans les bras du duc d'Angoulême qui l'emportait. Violetta, blanche comme une morte. Morte sans aucun doute!.
A ce moment, le petit duc chancelait... il allait tomber... Claude ouvrit ses bras de géant, et reçut le double fardeau: Charles d'Angoulême portant Violetta...
Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux, s'élança au dehors, ses yeux rouges fixés sur Violetta, mordant ses lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier, courant, bondissant d'instinct vers la petite source du calvaire... la source près de laquelle, jadis, Loïse de Montmorency avait été frappée par Maurevert...
Et, là, il les déposait tous deux sur le gazon, s'agenouillait, trempait ses mains dans l'eau et baignait le front de la jeune fille qui, presque au même instant, poussait un soupir, et, dans un sourire, murmurait:
—Mon père... mon bon petit papa Claude!
Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour Violetta et pour Charles, promptement revenu de son évanouissement, d'intraduisibles minutes d'extase.
Pour Charles et pour Violetta, la situation était rayonnante; leur félicité les enivrait, ils resplendissaient de leur pure joie comme le soleil resplendissait dans le ciel. Pour Claude elle était sombre...
Puisque Violetta était sauvée, puisqu'elle était réunie enfin à celui qu'elle aimait, l'heure de disparaître allait sonner pour lui... l'heure de mourir!...
—Mon père, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi, en un pareil moment, n'êtes-vous pas rayonnant de joie? Vous pleurez, père!... Vous sanglotez!
—C'est la joie!... Je te le jure...
—Non, dit-elle avec une fermeté pleine de douceur, tandis qu'elle pâlissait légèrement; non, non, père, ce n'est pas la joie qui vous fait pleurer en ce moment... c'est la douleur... Mon père, continua Violetta, c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans vos bras protecteurs, qui m'avez consacré votre vie et donné le meilleur de vous-même... Monseigneur, je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni ma destinée à la vôtre... Je ne pense pas que je puisse jamais vous oublier, et je crois que, s'il fallait jamais nous séparer, ajouta-t-elle d'une voix altérée, je serais bientôt morte...
—O mon enfant! fille adorée de mon coeur! sanglota maître Claude.
—Nous séparer! balbutia le duc d'Angoulême en frissonnant. Chère fiancée, vous voulez donc que je meure?...
—C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta, s'il fallait que mon bonheur fût au prix du malheur de mon père!... Écoutez, mon cher seigneur, mon père s'appelle maître Claude...
—Mon enfant... par pitié!... oui, par pitié pour ton vieux père Claude... tais-toi!...
—Mon père, continua Violetta, mon père est un bourgeois de Paris. Le voici. Je n'en connais pas d'autre. C'est lui qui m'a élevée... Si je vis, c'est à lui que je le dois... Or, après une longue séparation, quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver ma vie... Quand je voulus savoir quel chagrin il y avait dans l'existence de ce juste, il m'apprit qu'il n'était pas digne de s'appeler mon père, parce qu'il était autrefois bourreau juré de la ville de Paris. Monseigneur, regardez-moi, je suis la fille de maître Claude!...
Charles d'Angoulême, livide, frissonnant, recula de deux pas, et jeta une sorte de gémissement lamentable:
—Le bourreau!...
—Puissances du Ciel, je puis mourir heureux! cria en lui-même maître Claude, transfiguré, le visage rayonnant d'une joie surhumaine...
A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison qu'il portait dans son aumônière et en avala le contenu. Violetta, les yeux fixés sur Charles, n'avait pas vu ce geste!...
Pendant quelques secondes, ses yeux fermés sous ses mains, demeurèrent pourtant comme éblouis par de sinistres lueurs... Quand il laissa retomber ses mains, quand son regard se posa sur Violetta, la jeune fille poussa un grand cri de joie éperdue... Car, dans les yeux de son fiancé, elle venait de voir que l'amour était vainqueur de la révélation.
Dans le même instant, les deux amants étaient dans les bras l'un de l'autre... Charles prit une main de Violetta dans sa main, s'avança vers Claude, et pâle encore, mais la physionomie rayonnante de mâle loyauté, prononça:
—Monsieur, laissez-moi saluer en vous le père de celle que j'adore et à qui, devant vous, je consacre ma vie... Ce que vous fûtes, je l'ignore. Ce secret s'est déjà évanoui de mon coeur. Voici ma main!...
Charles tendit sa main en frémissant malgré lui.
Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:
—Maintenant, je suis sûr du bonheur de ma fille!...
—O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme je vous bénis!... O bon père... tu auras donc, toi aussi, ta part de bonheur!...
Claude sourit d'un sourire qui contenait sûrement tout le bonheur et tout l'amour... Presque au même instant, il sentit une sueur glaciale pointer à la racine de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux, puis, comme tout se mettait à tourner autour de lui, il s'allongea sur le sol, les mains crispées sur l'herbe.
—Père! père! cria Violetta en s'agenouillant.
—Ne t'inquiète pas... c'est... c'est la joie...
—Oh! bégaya la jeune fille épouvantée, mais son visage se décompose... ses mains se glacent... Seigneur! est-ce que mon père va mourir?...
Claude se raidit. Un sourire illumina son visage monstrueux et, d'une voix infiniment douce, il répondit:
—Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs de joie... quelle belle et heureuse fin! Monseigneur, ma bénédiction vous accompagnera dans la vie... Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon enfant...
Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta... Il l'appuya sur ses lèvres et ferma les yeux...
Et comme Violetta, affaissée sur elle-même, étouffait ses sanglots dans un pan de son manteau ramené sur son visage, le duc d'Angoulême, jetant les yeux autour de lui, aperçut le petit flacon qui avait roulé presque au bord de la source. Il tressaillit et jeta sur le mort un regard de pitié profonde...
Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne fût pas vu de sa fiancée, pour qu'elle pût garder à jamais cette touchante illusion qu'avait voulu créer le bourreau, il plongea la frêle capsule dans l'eau pure de la source...
A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye, s'arrêta un instant non loin du chêne sous lequel gisait Belgodère étranglé, jeta autour d'elle des yeux égarés, et, apercevant enfin Charles d'Angoulême et Violetta, descendit d'un pas affolé par la terreur, et se pencha sur Violetta:
—Chère et douce compagne de captivité, murmura-t-elle. Nous sommes donc libres!... Au prix de quelles horreurs, hélas!...
Violetta, levant son visage baigné de larmes, reconnut Jeanne Fourcaud, se leva et se jeta dans ses bras:
—Mon père est mort!... sanglota-t-elle.
C'était en effet la fille de Belgodère!
Le duc d'Angoulême vit un secours dans l'arrivée de cette belle enfant qu'il ne connaissait pas, mais qui semblait aimer tendrement sa fiancée. Il glissa quelques mots à l'oreille de Jeanne Fourcaud, qui entraîna Violetta loin du pauvre corps du bourreau.
Quelques paysans du hameau s'étaient approchés... Charles leur fit signe et, moyennant une pièce d'or, obtint qu'ils enlevassent le cadavre, qui fut déposé dans une chaumière. Quant à celui de Belgodère, il fut enterré à l'endroit même où il était tombé.
Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumière où reposait le corps de maître Claude, essayait de consoler Violetta, Charles d'Angoulême s'était rapproché de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pénétrer dans l'intérieur du couvent lorsqu'il le vit apparaître.
Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait bien cette physionomie. Et, à certains signes, il vit que Pardaillan devait être bouleversé par quelque violente émotion. Il se contenta donc de le mettre au courant de ce qui venait de se passer près de la source.
—Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tête, vous n'avez plus, monseigneur, qu'à conduire votre fiancée à Orléans.
—Et vous, cher ami?... Je vous préviens que je ne pars pas sans vous...
—Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas longue. Dès que j'aurai terminé à Paris certaine affaire qui m'y retient, je viendrai vous chercher à Orléans.
Après une brève discussion, Charles dut se rendre à l'évidence. Il fallait, de toute nécessité, mettre Violetta en sûreté parfaite; et, sur la promesse que le chevalier viendrait le chercher bientôt à Orléans, il se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis regagna la chaumière où Violetta pleurait près du corps de Claude.
Le duc d'Angoulême passa cette journée à se procurer une litière pour sa fiancée et un cheval pour lui. Le lendemain matin, au lever du soleil, maître Claude fut enterré. Charles, après la cérémonie, fit monter Violetta dans la litière où Jeanne Fourcaud prit également place. Lui-même sauta en selle. Et la petite troupe se mit en route pour contourner Paris et rejoindre la route d'Orléans.
Comme la litière s'ébranlait, le duc d'Angoulême vit surgir deux grands diables qu'il reconnut, surtout Picouic, grâce auquel il avait pu sauver Violetta.
Picouic, en effet, avait eu la pensée de se rendre à tout hasard à l'auberge de la Devinière et, étant entré dans Paris à l'ouverture des portes, il avait trouvé dans l'auberge Pardaillan et Charles qui s'apprêtaient déjà en vue du rendez-vous que Maurevert leur avait assigné pour ce jour-là même... Et Picouic leur avait appris tout ce qui se passait à l'abbaye de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au plus vite.
Picouic et Croasse, donc, après la scène terrible qui s'était déroulée près du pavillon de l'abbaye, s'étaient rejoints, et, lorsqu'ils virent le jeune duc prêt à partir, s'approchèrent de lui.
—Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez pas!...
Charles fut ému de pitié... et, après tout, c'était à Picouic qu'il devait en partie son bonheur présent.
—Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant quelque argent, voici pour faire la route d'ici à Orléans. Une fois à Orléans, venez me trouver, et, si mon service vous plaît, eh bien, vous resterez avec moi...
XVII
LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA
Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan avait été de suivre le jeune duc. En effet, Violetta sauvée, le reste ne le regardait plus. Une pensée, à cet instant, fulgura dans son cerveau:
«Maurevert!...»
Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait se passer dans l'abbaye!... Maurevert lui avait donné rendez-vous pour ce jour-là, à midi, près de la porte Montmartre, et lui avait dit:
«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite chanteuse, mais je vous conduirai à elle... vous la verrez!»
Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de la porte Montmartre, c'était pour le conduire à l'abbaye! Si le rendez-vous était à midi, c'était pour qu'il arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert, lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... mais ils ne devaient la voir que vers une heure de l'après-midi, alors qu'elle aurait été crucifiée à neuf heures du matin!...
Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son cerveau à la pensée de cette trahison si misérable. A ce moment, son regard se reporta sur Fausta et sur l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé par ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut M. Peretti... le meunier dont il avait sauvé les sacs d'or!...
«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse en présence!...»
—A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa dextre menaçante, à genoux! ou je te fais saisir et attacher sur cette croix!...
Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête orgueilleuse dont le calme faisait un étrange contraste avec le visage du vieillard, bouleversé de fureur... Du bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait tout au moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber ces mots:
—Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! Fais-moi mettre à mort si tu l'oses; je ne te précéderai que de peu dans la tombe; mais tu n'obtiendras pas de moi la soumission que tu espères!
Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris. En prononçant les derniers mots, elle remonta sans hâte les degrés de marbre et reprit sa place sur son trône.
—Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace de l'hérésie! voilà le frénétique orgueil du schisme! Gardes!... que cette femme meure!...
Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et les hallebardiers de Fausta s'avancèrent précipitamment sur l'estrade de marbre... Fausta, dans cette suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas un geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des poignards, elle entendit le hurlement de la meute qui se ruait sur elle...
Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme elle avait vécu, en une attitude d'indestructible orgueil, un homme, d'un bond, venait de se jeter devant elle...
Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent l'effroi de là mort aux multitudes, tirait du fourreau une longue, large et solide rapière; la pointe de cette rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de Sixte-Quint debout sur la dernière marche de l'estrade, et cet homme disait:
—Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais, si vous n'arrêtez cette bande de loups, vous êtes mort!...
Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent net, n'osant plus faire ni un pas ni un geste, car il était trop évident que l'homme à la rapière n'avait qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du pape...
—Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de joie, d'espoir, de renaissance à la vie, et d'admiration.
—Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous frapper le suprême pontife de la Chrétienté!...
—Aussi vrai que vous osez frapper cette femme!...
Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du pape, tandis que les gardes cherchaient s'ils ne pourraient le frapper à l'improviste sans danger pour Sixte.
—Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera cette querelle au mieux de ses intérêts!...
—C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends pas que les hommes se veuillent à toute force mêler des intérêts de Dieu... Madame, veuillez descendre... Pas un geste, vous autres... écartez-vous!... Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée, obéissait.) Bien... Gagnez maintenant la porte de ce pavillon. Vous y êtes?... Attention, vous autres!...
Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint. D'un saut, il fut en bas de l'estrade. Vingt poignards se levèrent; vingt piques ou hallebardes se croisèrent...
Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans les foules, c'est-à-dire droit devant lui, sans un mot, la pointe de l'épée partout à la fois; devant, à gauche, à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages retentirent, et, presque dans la même seconde, le chevalier, sans une blessure, mais son pourpoint déchiré en deux ou trois endroits, atteignait la porte du pavillon, se ruait à l'intérieur, et s'enfermait... barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de quelques minutes.
Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui avaient été placés là pour les cardinaux, et, ramenant son voile sur son visage, en proie à cette terrible émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de Chartres, méditait...
Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis qu'au dehors les cris de mort retentissaient plus violents et que déjà les gardes de Sixte cherchaient à enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné au moins une heure de répit, Pardaillan se mit à frapper sur la porte en criant d'une voix qui couvrit les hurlements de mort:
—Un peu de silence, que diable! on ne s'entend pas! Je veux parler à votre maître!...
Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, bientôt, le silence se rétablit par degrés.
—Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan, êtes-vous là?
—Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne connaissait pas et qui était celle de Rovenni.
—Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement rappeler à M. Peretti qu'en certaine circonstance et en certain moulin il n'a pas eu à se plaindre de moi...
—Le service que cet homme nous rendit alors est aboli par son insolence et ses criminelles menaces d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal, demandez-lui si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez qu'en reconnaissance de ce service passé je lui accorde une heure pour dire ses prières...
—Vous avez entendu? gronda Rovenni.
—Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures que vous mettrez certainement à défoncer cette porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent sera envahi, par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore un service que je rends à Sa Sainteté!
—Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni. Gardes, enfoncez cette porte!...
Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta court.
—J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace incarnée. Au moulin de la butte Saint-Roch, il a accompli des prodiges. Partons! Rovenni, je vous attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites à vos compagnons qu'il y a pour tous indulgence plénière... sans compter le reste. Quant à vous, vous savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il serait horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la douleur de voir les meilleurs d'entre les nôtres égorgés par des truands!... »
Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.
—Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...
—Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit Pardaillan.
—Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule vengeance que je veuille exercer contre vous. Adieu. Si les hasards de votre vie aventureuse vous conduisent un jour à Rome et que je sois encore de ce monde, venez sans crainte frapper aux portes du Vatican. A défaut de Sixte-Quint, vous y trouverez sûrement M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...
—Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie votre bénédiction, mais avec plus de plaisir encore l'invitation de M. Peretti, que j'ai toujours considéré comme un très habile homme!
—Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, ne put s'empêcher de sourire.
Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, tandis que le choeur des schismatiques enfin réconciliés, Rovenni en tête, entonnait avec plus d'ardeur que jamais le Domine, salvum fac pontificem...
En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but de Sixte-Quint était atteint: il venait de détruire le schisme en le frappant au coeur même.
Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan, n'entendant plus rien, se hasarda à démolir en partie les fortifications qu'il avait élevées dans le pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que l'esplanade et l'estrade étaient également vides. Alors, il sortit, inspecta l'étendue du terrain de culture et ne vit plus personne.
Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de la croix couchée sur le sol... la croix sur laquelle Fausta avait fait attacher Violetta par Belgodère.
—Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. Pourquoi un tel supplice. Elle n'est coupable que d'être trop jolie...
Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme extraordinaire semblait n'éprouver aucune émotion ni des scènes tragiques qui venaient de se dérouler, ni du danger auquel elle venait d'échapper.
Fausta le considéra quelques instants, cherchant peut-être à percer du regard cette enveloppe d'ironie et d'insouciance, qui masquait la physionomie du chevalier.
—Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?
Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons du soleil mettaient à ce moment une sorte d'auréole.
—Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si nous sortons de la folie furieuse des hérésies, des mises en croix, si nous échappons au cauchemar devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre (il montrait les cadavres de Léonore et de Farnèse), si nous rentrons enfin dans le naturel, je vous répondrai seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on allait tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de mort sur un être sans défense, et, sans me demander ni pourquoi ni comment, je me suis trouvé le fer au poing devant les fauves...
—Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se fût trouvée à ma place, vous l'eussiez défendue.
—Sans doute! dit Pardaillan.
Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher la pâleur qui envahissait son visage.
—Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre de vous poser à mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le sire de Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui à midi, près de la porte Montmartre?...
—Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit Fausta avec calme; parce que Maurevert devait vous amener ici à un moment où mon triomphe était assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez été enveloppé ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent laissant votre cadavre près de ces deux corps...
Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur se déchaîna la furieuse envie de sauter sur cette femme, et de lui écraser la tête comme à une vipère...
Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, répondit:
—Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas été mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi que ce soit?
Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui lui apparut comme un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses cils.
Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle eût voulu tuer et qu'elle adorait. Le souvenir de la cathédrale de Chartres passa comme la foudre dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:
«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au monde, vivante toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous aimerai...»
Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se figèrent sur ses lèvres blanches. Elle demeura glacée dans son attitude d'orgueil... Et la haine, avec la honte de sa défaite, une fois de plus triompha en elle.
—Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet un dernier service à vous demander: je crains que le départ des gens de Sixte ne soit un piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque dans Paris?...
—Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.
—Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans quelques instants...
Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis, d'un pas tranquille, sans retourner la tête, il s'éloigna et traversa le terrain de culture.
Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit les deux corps abattus près de la croix: Farnèse et Léonore enlacés dans l'étreinte du suprême baiser qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper ses lèvres.
«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la trahison, murmura-t-elle. Quant aux autres, quant à ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces fous, trois fois fous...»
A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute pâle et tremblante.
—Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes vaincues!...
—Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis être vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mémoire de ce que je dois... Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident recule de quelques jours l'exécution de mes projets. Envoyez donc quelqu'un à mon palais dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera remise...
Claudine s'inclina avec un cri de joie:
—Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous êtes la générosité!
—Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes dettes, d'argent, d'amitié... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps et veillez à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...
Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida elle-même à se dévêtir de son lourd et splendide costume, à la fois religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.
La litière, qui avait amené le prince Farnèse et maître Claude, était toujours là. Le cheval de l'homme, qui était venu les chercher, était attaché à un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fixé sur le chevalier, qui se tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il, oserait-il entrer dans Paris?...
On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous la voûte. Alors, Fausta, un éclair de joie aux yeux, retomba sur les coussins en murmurant:
«L'insensé!...»
XVIII
MAUREVERT
Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la colline, il avait regardé au loin et inspecté les abords de la porte Montmartre. L'heure que Maurevert lui avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui s'était passé à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris de ne pas apercevoir Maurevert.
Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre la rue Montmartre. Au moment où il disparaissait sous la voûte, une tête pâle surgit d'entre les touffes d'un buisson, deux yeux flamboyants l'escortèrent quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite, demeura immobile, agité par un tressaillement de joie sauvage.
C'était Maurevert...
Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:
«L'insensé!...»
Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y avait rempli la besogne d'espionnage que Guise lui avait confiée. Puis, une fois en possession de renseignements précis sur la garnison du château, sur les habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un coup de main à tenter contre la personne et l'entourage du roi, il avait repris le chemin de Paris de façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux environs de la porte Montmartre.
Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain matin, il s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand il fut habillé, revêtu de sa cotte de mailles sous le pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le pourpoint, quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place et, étant sorti, il gagna directement la porte Montmartre et choisit un endroit d'où il pouvait tout voir sans être vu.
S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se ménagea une ouverture à travers les feuillages épais, et dès lors ne bougea plus, son regard fixé sur la porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à compter le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait la scène...
Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant... et lui, marchant à leur rencontre, le visage empreint d'une gravité convenable, et disant:
«Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à midi, je me trouverais ici... m'y voici! Je vous ai promis que vous verriez aujourd'hui celle que vous cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...»
Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye... il y entrait... et là, que se passerait-il? Il ne savait pas... Mais, ce qu'il savait bien, c'est que Fausta avait dû préparer un traquenard où Pardaillan devait succomber.
A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et faillit jeter un cri: trois hommes venaient de sortir de la porte Montmartre et s'élançaient vers l'abbaye!...
Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était Pardaillan et Charles d'Angoulême; quant au troisième, il ne le connaissait pas, et c'est à peine d'ailleurs s'il le vit...
Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce qu'il entrevoyait. Si Pardaillan se montrait à cette, heure, bien avant le rendez-vous, ce n'était pas pour le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était donc prévenu!...
«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, c'est à devenir fou! Le démon m'échapperait encore!...»
Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme Pardaillan avait disparu, il se leva, sortit de sa cachette et à son tour s'élança vers l'abbaye.
Lorsque deux heures plus tard il redescendit les pentes de Montmartre, Maurevert pleurait... La secousse était terrible. Il se sentait faible comme un enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...
Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans ce buisson où il s'était abrité le matin? Qu'espérait-il encore?... Tout à coup, il aperçut Pardaillan, escortant la litière de Fausta!
Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et Pardaillan rentraient ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan franchir la porte, il rentra dans Paris; un héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre de son cheval, sauta en selle, et, ventre à terre, prit le chemin de l'hôtel de Guise.
Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert écarta violemment gardes et domestiques, ouvrit la porte, s'avança vers Guise stupéfait, et dit:
—Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!
Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces mots.
—Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi acharné, celui à qui vous devez votre défaite de Chartres, vient d'entrer dans Paris...
—Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.
—Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, Maurevert, précise: quand, comment l'as-tu rencontré?... Et d'abord, depuis quand es-tu de retour?...