← Table of contents
Les mystères du peuple, Tome V

CHAPITRE II. (continued 2)

Reading edition

—Espoir!—cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue de cette douleur maternelle,—espoir!... Je fixe depuis un instant cette pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit pas; elle ne monte plus... voyez, voyez!

Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la pierre que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée... Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail s'amoindrit et cessa peu à peu.

—Il est sauvé!—s'écria Septimine.—Merci, mon Dieu!

—Sauvé...—murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.—Et s'il est tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh! s'il vivait encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt! il est mort!...

—Maître Bonaïk, on frappe à là porte,—accourut dire l'un des apprentis.—Faut-il ouvrir?

—Vite, retournez dans votre cachette,—dit le vieillard à Rosen-Aër; et comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:—Mais vous voulez donc vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes prêts à nous dévouer pour vous et votre fils?—À ces mots, Rosen-Aër quitta la fenêtre et rentra dans le réduit, tandis que le vieillard, s'approchant de la porte, disait:—Qui est là?

—Moi, maître Bonaïk,—répondit au dehors la voix de l'apprenti qui était sorti avec Ricarik,—moi, Justin.

—Entre vite,—dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son épaule un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions, l'outre de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant les verrous de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et, allant vers le réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:—Buvez un peu de vin pour vous réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé.

Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix désespérée:—Mon fils! mon fils!

—Justin,—dit le vieillard à l'apprenti,—as-tu des cailloux?

—Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches.

—Donne-m'en un.—Le vieillard prit la petite pierre et courut à la fenêtre en disant:—Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera, en voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.—Et après avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre, l'orfévre la lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine, en proie à une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la tentative de Bonaïk: les apprentis eux-mêmes gardaient un profond silence. Quelques moments se passèrent ainsi dans une attente pleine d'angoisses.—Rien...—murmura l'orfévre, les yeux ardemment fixés sur l'ouverture du soupirail,—rien...

—Il est mort!—s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait entre ses bras.—Je ne le verrai plus!

—Une autre pierre!—dit le vieillard. Et il lança un second caillou dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes les respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants, Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:—Ses mains! je vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail! Merci, Hésus! merci... vous me l'avez rendu!—Et elle tomba à genoux.

Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui fit signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme s'il avait pu être entendu par le prisonnier:—Et maintenant, cachez-vous, cachez-vous, et attendez!—Se retournant alors vers Rosen-Aër:—Votre fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du calme... pas d'imprudence.—Allant ensuite à son établi, où se trouvaient plusieurs morceaux de parchemin, dont il se servait pour dessiner les modèles de ses orfévreries, il écrivit ces mots:—«Si l'eau n'a pas tellement envahi le souterrain que vous puissiez y rester sans danger jusqu'à la nuit, donnez trois secousses à la cordelle au bout de laquelle sera attachée la pierre qui aura ce billet pour enveloppe; en ce cas, cette cordelle nous servira de moyen de communication; lorsque vous la verrez s'agiter, préparez-vous à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne paraissez pas au soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver. Courage et confiance!»

Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin, heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de la corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin de la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen de correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans le soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il garda l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains de l'orfévre en lui disant:—Bon père, vous le sauverez, n'est-ce pas? vous le sauverez?

—J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes esprits... À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes; il faut, pour réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je réfléchir, l'entreprise est difficile...

Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son front dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et inquiets, Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:—Mon enfant, vous avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme un ange du ciel... où l'avez-vous donc connu?

—Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et moi, touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion de ce pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier d'une manière honteuse, infâme!—ajouta la Coliberte en rougissant encore à ce souvenir.—On voulait me vendre, me séparer de mon père, de ma mère... Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des Franks...

—Mon fils!

—Oui, le seigneur Berthoald.

—Berthoald?

—Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...

—Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori du chef dès Franks!—s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.—Mon fils, élevé dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs de notre race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs te trompent...

—Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais je n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin, la touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon père et de ma mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner de l'or afin de subvenir aux besoins de ma famille?

—Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe de guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à l'abbaye de Saint-Saturnin,—reprit Rosen-Aër avec angoisse; et elle ajouta:—Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant?

—Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl s'est fié à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ du chef des Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à un juif, a maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers que Karl avait laissés au monastère pour en prendre possession et garder le petit prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée de ma famille. Le juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné généreusement, et m'a emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant de cette abbaye, qui a été octroyée par Karl au seigneur Berthoald, ainsi que je l'ai appris au couvent de Saint-Saturnin.

—Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre de ces Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis vrai, honte et malheur sur mon fils!...

—Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux des hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de l'abbé, qui m'a livrée au juif Mardochée.

—Ce juif s'appelait ainsi?

—Vous le connaissez?

—Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après une grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai été prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés au sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions au chef Berthoald et à ses hommes.

—Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu!

—Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald... fût mon fils Amael.

—Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas vue?

—Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot couvert; nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du chef Berthoald venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta pudeur, pauvre enfant, en te racontant ces violences infâmes!—ajouta Rosen-Aër en frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.—Mon âge m'a préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs échappé par la mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes orgies mêlées de cris, de larmes et de sang; car on frappait jusqu'au sang les malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages. Nous sommes ainsi arrivées jusqu'aux environs du couvent de Saint-Saturnin; là, nous avons fait une halte de quelques heures. Le juif Mardochée se trouvait alors dans ce monastère; apprenant sans doute qu'à la suite de l'armée il y avait des esclaves à acheter, il s'est rendu près de nous, accompagné de quelques hommes de la bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre enfant, tu sais l'horrible examen que vous font subir ces marchands de chair gauloise?

—Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de Saint-Saturnin lorsqu'ils m'ont vendue au juif,—répondit Septimine en cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër poursuivit:—Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs prières, leur résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et profanées, souillées par les regards des hommes qui voulaient nous vendre et nous acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...—Et, fondant en larmes et tordant ses mains avec désespoir, la mère d'Amael ajouta en gémissant:—Et voilà ces Franks dont mon fils est le compagnon de guerre! Il s'unit avec eux! combat avec eux! possède comme eux des esclaves de sa race! et parmi ces esclaves, ainsi outragées, il a sa mère! justice du ciel! sa mère!

—Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment, lui, étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?

—Cette indignité confond ma raison, révolte mon cœur. À l'âge de quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...

En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk, jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de l'entretien de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:—Revenons à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.

—Ce juif... et comment?

—Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je subis le sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah! pour la sainteté de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours ma honte! cette pensée serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il doit vivre...—ajouta Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue que de Septimine.—Pendant que je subissais donc le sort de mes compagnes d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche ces deux mots tracés en caractères ineffaçables: Brenn-Karnak.

—Brenn-Karnak!—reprit la Coliberte d'une voix plus élevée; aussi fut-elle entendue par le vieillard.—Quels sont ces noms? pourquoi étaient-ils tracés sur votre bras?

—Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi nous, car, hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles, les familles sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un signe indélébile peut les aider à se reconnaître.—À peine Rosen-Aër avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk, ému, troublé, s'écria:—Vous êtes de la race de Joël, le brenn de la tribu de Karnak?

—Oui, bon père; mais d'où savez-vous?...

—Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée à Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire Ier?

—Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?—Le vieillard releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra ces deux mots: Brenn-Karnak, tracés sur son bras.—Vous aussi?—s'écria Rosen-Aër,—vous aussi... de la famille de Joël?...

—L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan.

—Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak?

—Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas quitté le berceau de notre race.

—Et comment êtes-vous tombé en esclavage?

—Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays de Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat, j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu d'un maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où je suis depuis douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés vers les frontières de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours libre! mais mon grand âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et me console, m'ont empêché de songer à une évasion. Ainsi, nous sommes parents!... Ce malheureux qui est là, près de nous, captif, est de notre sang?... Mais comment était-il devenu le chef de cette troupe de Franks que l'inondation vient d'engloutir?

—Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves, ayant vu sur mon bras ces deux mots: Brenn-Karnak, parut surpris, et me dit:—«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans, qui porte, comme toi, ces deux mots tracés sur son bras?—» Malgré l'horreur que m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi l'espérance de retrouver mon fils:—Oui,—ai-je répondu;—depuis dix ans mon fils a disparu des lieux que j'habitais.—«Et tu habitais la vallée de Charolles?»—m'a demandé le juif.—Tu connais donc mon fils?—me suis-je écriée; mais, cet homme, sans me répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel...

—Et depuis,—reprit Septimine,—ne l'avez-vous jamais revu?

—Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je suis arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr par l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse enfant, je perdais aussi la vie...

—Le juif Mardochée,—reprit le vieil orfévre en réfléchissant,—ce marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik, est venu depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent de Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre fils et à ses hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin d'avertir l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense contre les guerriers qui venaient la déposséder.

—Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ du couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,—reprit Septimine.—Nous n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot léger, attelée de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois jours avant la troupe du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche par ses nombreux bagages.

—Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute que le prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,—reprit Bonaïk;—de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre fils dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort certaine. Il s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi; car rester en ce couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer à la vengeance de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine.

—Oh! bon père! comment faire?—reprit Septimine en joignant les mains.—Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous duquel est enfermé le seigneur Berthoald...

—Nomme-le Amael, mon enfant,—reprit Rosen-Aër avec amertume.—Ce nom de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que je voudrais oublier...

—Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,—reprit l'orfévre en hochant la tête.—J'ai réfléchi là-dessus tout à l'heure, et nous avons, je crois, quelques chances de succès.

—Mais, bon père,—dit Rosen-Aër,—et les barreaux de la fenêtre de cet atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils? enfin ce large et profond fossé? que d'obstacles!

—Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire?

—Quitter l'abbaye,—dit Septimine;—fuir tous...

—Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du jour la porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on franchi cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux ou trois jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là, cette abbaye restera environnée d'eau comme une île.

—Maître Bonaïk,—reprit un des jeunes apprentis,—et les bateaux de pêche?

—Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?

—Du côté de la chapelle.

—Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!

—Hélas!—dit Rosen-Aër,—faut-il renoncer à tout espoir?

—Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,—ajouta l'orfévre en s'adressant aux apprentis.—Ce que nous allons tenter est grave; il y va de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action, cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la journée s'avance, le temps est précieux.

Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses compagnons, répondit au vieillard:—Notre choix n'est pas douteux, maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!

—Merci, oh! merci, généreux enfants!—dit Rosen-Aër les yeux remplis de larmes.—Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une mère!...

—Et maintenant,—reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la vivacité de sa jeunesse,—assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais sans les faire tomber.

—C'est entendu, père Bonaïk,—dit Justin;—les barreaux resteront en place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre à bas.

—Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: le corps du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées donnant de notre côté.

—Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils?...

—Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot, enveloppée d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce qu'il doit faire.—Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à mesure et tout haut:—«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez l'un des bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous attirerez vers le soupirail un baril vide que nous aurons attaché à l'extrémité de la cordelle.»

—Oh!—s'écria Septimine,—je comprends maintenant pourquoi vous avez demandé ce baril!

—Quoi!—reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune fille,—vous avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer à l'instant même à ce moyen d'évasion?

—Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,—répondit le vieil orfévre en continuant d'écrire.

—Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions bonnement qu'il s'agissait de la fonte,—reprit Justin.—Quel bon tour! C'est ce méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et le baril!

—«Lorsque le baril sera près du soupirail,»—reprit Septimine en continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,—«vous saisirez fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entouré; puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, vous le pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu'à la fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec notre aide.»

—Oh! bon père,—dit Rosen-Aër avec attendrissement,—il est sauvé!

—Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit couvent... Enfin, nous essayerons.—Et il se remit à écrire ces dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:—«Il se peut que vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre mère à fuir de cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, déchirez-le, ainsi que le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce souterrain avant ce soir.»

—Ô mon Dieu!—dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,—nous n'y avions pas songé; ce malheur est possible.

—Hélas! il faut tout prévoir,—reprit le vieillard en terminant d'écrire ce qui suit:—«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, le Dieu de nos pères!»

—Ah!—murmura douloureusement Rosen-Aër,—la foi de ses pères, les enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de l'étranger... il a tout oublié!

—Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,—répondit le vieillard.—Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael; celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk, enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards avides semblaient demander la présence de sa mère.—Il vous cherche des yeux,—dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte à Rosen-Aër;—ne lui refusez pas cette consolation!

La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un doigt vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de ses pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce image lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue au couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.

—Et maintenant, mes enfants,—dit l'orfévre aux jeunes esclaves,—prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux. Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée du caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit intendant reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du matin finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journée; mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!

La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux, est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille, Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un flambeau de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de l'abbesse:—Madame,—lui dit-il,—vous n'avez plus qu'à apposer votre signature sur cette missive à l'évêque de Nantes.—Et comme Méroflède ne répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant reprit d'une voix plus haute:—Madame, j'attends votre signature.

Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'œil fixe, le sein palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:—Lorsque ce matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?

—De qui parlez-vous, madame?

—Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?

—Il est, madame, resté muet et sombre.

L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; faisant ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:

—Va chercher Berthoald!

—Madame...

—Obéiras-tu!...

—Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre pour l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.

—Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher Berthoald...

—J'obéis.

Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait disparaître derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente hésitation, lui cria:—Non... reviens!—Et, se laissant tomber sur son lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des gémissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'œil étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:—Je suis trop lâche! Oh! cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!—Et après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se calmer, se rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:—Relis-moi cette lettre... j'étais folle...

L'intendant lut ce qui suit:—«Méroflède, servante des servantes du Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés, persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur œuvre de damnation éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. Mais l'œil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes, comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler, délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre, Ricarik dit à l'abbesse:—Et maintenant, madame, veuillez signer.

Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:—Méroflède, abbesse de Meriadek.—Après quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:—Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes du couvent de Meriadek... Ah!—reprit Méroflède d'un air sinistre en appuyant son front brûlant entre ses mains,—je rirais bien si je n'avais l'enfer dans l'âme!

—Quoi! madame, toujours ce Berthoald?

—Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure pour cet homme!

—Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses... Ce moyen, je vous l'ai proposé...

—Prends garde! ta vie me répond de la sienne!

—Mais quels sont vos desseins?

—Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!—Et l'horrible créature se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion, elle dit à Ricarik:—Où est la clef du cachot de Berthoald?

—Elle est dans ce trousseau,—répondit l'intendant en montrant plusieurs clefs pendues à sa ceinture.

—Donne-moi cette clef.

—Quoi! vous voulez?...

—Donne... donne...

—La voici,—dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques instants rêveuse.

—Madame,—reprit Ricarik,—je vais faire partir le messager qui attend votre lettre pour l'évêque de Nantes.

—Va, va... porte cette lettre et reviens.

—J'irai aussi jeter un coup d'œil dans l'atelier du vieil orfévre... il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.

—Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!

—Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner?

Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:

—En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une lampe allumée.

—Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller trouver Berthoald dans son cachot?...

Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et d'un geste impérieux lui montra la porte.

Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des fenêtres venaient d'être enlevés.

—Vous êtes jeunes et vigoureux,—dit le vieillard aux esclaves apprentis;—à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant, passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il vient de répondre à notre signal.

Rosen-Aër et la Coliberte, le cœur palpitant d'espérance et d'angoisse, se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée à ramener le baril, dit au vieillard:—Maître Bonaïk, le prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la corde se raidir.

—Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.

—Il vient,—reprit joyeusement l'apprenti;—le poids du prisonnier pèse maintenant sur le tonneau.

—Grand Dieu!—s'écria Rosen-Aër,—voyez, dans le souterrain, cette lumière... tout est perdu!...

En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif, l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois—Berthoald! Berthoald!...—Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité. L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en disant:—Sauvons d'abord Amael...

Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa fortement à la porte.

—Malheur à nous...—murmura l'un des apprentis,—c'est l'abbesse!...

—Impossible,—dit l'orfévre;—pour remonter du cachot, faire le tour du cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix minutes.

—Bonaïk,—dit au dehors la rude voix de Ricarik,—ouvre à l'instant la porte...

—Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher Rosen-Aër et son fils,—murmura le vieillard; et il répondit très-haut en se tournant vers la porte:—Seigneur intendant, nous sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter...

—C'est justement à la fonte que je veux assister!—cria l'intendant.—Ouvre à l'instant...

—Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous au dehors, vous seriez suffoqués,—dit le vieillard à Rosen-Aër après un instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la Coliberte, il dit à l'un des apprentis:—Vide sur le brasier de la forge la boîte remplie de soufre et de bitume...

Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse, commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au lieu d'entrer.

—Avancez donc, seigneur intendant,—dit Bonaïk;—c'est l'effet de la fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt, de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte...

—Va-t'en au diable!—répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et reculant au delà du seuil.—Je suis suffoqué, aveuglé...

—C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.—Puis avisant le trousseau de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la gorge et s'écria:—À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!

À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:—J'ai les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la fonte...

Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau...—Et maintenant,—s'écria le vieillard,—venez tous! suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les bandits qui ont ici droit d'asile.—Le vieillard avait à peine fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave portier tenant une lanterne à la main.—Restez cachés dans l'ombre,—dit tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du portier qui lui cria:—Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que le bateau attend son messager...

—Quel bateau?

—Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le messager.

—Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.

—Toi?...

—Connais-tu ce trousseau de clefs?

—Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.

—Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite retrouver le bateau. Marche devant.—Le portier, persuadé par l'accent de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:—Justin, toi et les autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler, accourez tous.—Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup devancé:—Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta l'oreille.—Qu'as-tu?—lui dit le vieil orfévre,—pourquoi rester en chemin?

—Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?

—Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.

—Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du monastère!

—C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en message... Hâte-toi, le temps presse...

—Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,—répondit Bernard en doublant le pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte. À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui dit:—Qui siffles-tu?

—Moi?

—Oui...

—Comment?

—Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?

—Qui je siffle, moi?

—Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé. Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces gens-là?—dit Bernard, en haussant sa lanterne.—Il y a deux femmes...

Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:—Ôtez la clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis, Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:—Hé! du bateau!

—Par ici!—répondirent plusieurs voix,—par ici... il est amarré au gros saule.

—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—nous sommes poursuivis; le portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter!

—Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous serons embarqués!—Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:—Qu'as-tu dans ce sac?

—Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.

—Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue route après avoir débarqué.—Le vieillard et ses compagnons arrivèrent bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.—Enfin!—dit-il d'un ton bourru:—voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures...

—Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,—répondit l'orfévre aux bateliers.—J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau.

Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand soupir d'allégement:—Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!

Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se remettant en route, après une heure de repos, il serait possible d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la physionomie ébahie des apprentis, leur dit:—Cela vous étonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille, sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines.

—Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette crosse?

—Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.

—Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre prévoyance dépasse la nôtre.

—Bon père, et vous, mes amis,—dit Amael en s'adressant au vieil orfévre et aux apprentis,—veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le courage de l'avouer tout haut...

Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si douloureusement irritée.

—Depuis que tout péril a cessé pour moi,—reprit Amael,—ma mère, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!

—Une mère pardonne toujours,—dit Septimine en regardant timidement Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave:

—L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon cœur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos enfants!

—Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité: Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des larmes.

—Dans mon enfance,—dit le vieillard,—mon père m'a souvent raconté que Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous rende indulgente pour votre fils!

—Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec eux, ainsi que l'a fait mon fils.

—Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le savez, ma mère?

—Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se livraient à l'exercice des armes...

—Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon père, mes larmes coulaient, mon cœur se brisait; quelquefois j'étais tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil que méritait ma faute me retenait.

—C'est si naturel!—dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre intérêt.—J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même faute.

—Enfin,—reprit Amael,—après être resté plus d'une année chez ce chef frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pût voir...—«En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse somme d'argent,—me dit Mardochée,—car je t'ai acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»—L'ambition m'entra au cœur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre que je vous écrivis, ma mère...

—Cet homme n'a pas tenu sa promesse,—dit Rosen-Aër.—Aucune nouvelle de vous ne m'est parvenue.

—Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl, maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache, une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:—«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus grand profit.»—Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent; notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:—«On se bat demain,—me dit-il,—si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents de moi.»—Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours présente à mon esprit:—«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi mon épée de leur sang.

—Honte et douleur sur moi!—murmura Rosen-Aër en cachant sa figure entre ses mains,—je suis la mère d'un tel fils!

—Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!

—Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses faveurs! ou combattant contre vos frères!—Amael cacha son visage entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.

—Oh! par pitié, ne l'accablez pas!—dit Septimine à Rosen-Aër.—Voyez comme il est malheureux... comme il se repent.

—Rosen-Aër,—ajouta le vieillard,—songez aussi qu'hier, encore favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune famille.

—Par Hésus!—s'écria Rosen-Aër,—ces biens, ces terres, ces faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de leur race!

—Hélas!—s'écria Septimine en fondant en larmes,—croyez-vous qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre, vous, sa mère?

—L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du cœur de mon fils!

—Maître Bonaïk,—s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de frayeur,—voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de nous.—À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.

—Grand Dieu!—s'écria Septimine,—si l'on était à la poursuite d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...

—Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons. D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.

—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—voici trois de ces guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe de venir à eux.

—Un nouveau danger nous menace peut-être!—dit Septimine en se rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle.—Hélas! qu'allons-nous devenir?

—Ah! pauvre enfant!—dit Rosen-Aër,—peu m'importe la vie, à cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!

—Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?

—Non,—répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,—non, ce n'est plus là mon fils!

Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son cheval, dit au fils de Rosen-Aër:—Es-tu de ce pays?

—Oui.

—Cette route conduit-elle à Nantes?

—Oui.

—Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?

—Oui,—répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de ces questions.

—Arnulf,—dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir interrogé Amael,—va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.

Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:—Vous êtes des hommes de Bertchramm?

—Oui.

—Que vient-il faire en ce pays?

—Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de Meriadek?

—Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.

—On la dit riche, cette abbaye?

—Elle est riche... mais pourquoi cette question?

—Pourquoi?—dit joyeusement le guerrier,—parce que Bertchramm et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon Karl nous a octroyée.

—Karl vous l'a concédée?

—Cela t'étonne?

—J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et ses biens à un certain Berthoald.

—Tu connais le comte?

—Oui.

—Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.

Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:—Berthoald! le comte Berthoald!

—Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!

—C'est bien toi?

—C'est bien moi.

Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le regarder de plus près, et s'écria:—C'est lui... c'est assurément lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?

—Parle plus bas,—reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.—Je vais accomplir une mission de Karl.

—Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en guenilles?

—Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les soupçons.

—Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «—Vieux Bertchramm, tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»—Mais tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?

—Quel message?

—Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl nous en fait don.

—Il est le maître de donner et de reprendre.

—Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:—«Foi de Marteau,—nous a-t-il dit,—j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les beaux chevaux, il sera content.»—Et, de fait, Berthoald,—ajouta Bertchramm,—tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'œuvre du plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,—ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.—Que l'on amène les deux chevaux!

—Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,—répondit Amael.—Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai accompli ma mission.

—Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma cuirasse,—ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.

—Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard, si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris?

—Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.

—Veut-il donc l'attaquer?

—Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette longue route qui y conduit.

—Cette troupe est-elle nombreuse?

—Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.

—Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats.

—Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et, sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule?

—Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des Franks.

—Tiens, voici la lettre de Karl,—dit Bertchramm en tirant enfin de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm reprit:—Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux?

—Non,—répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés; leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un panache.

—Heim!—reprit Bertchramm,—qu'en dis-tu, Berthoald?

—Ce sont de nobles coursiers!—répondit Amael en étouffant un soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:—Adieu, beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!—Puis s'adressant au guerrier frank:—Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir!

—Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir dans l'abbaye en ton absence?

—Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés, tu briseras toi-même le sceau devant eux.

—Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!

—Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de Bretagne, quels chefs les commandent?

—Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter leurs saluts.

—Et maintenant au revoir, Bertchramm!

—Au revoir, Berthoald!

Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle lui tendit les bras, en disant:—Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'éblouir.

—M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je voyais les frontières de la Bretagne!

—Ah!—s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un attendrissement ineffable,—ce jour me fait oublier tout ce que j'ai souffert.

—Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans mélange!

—Vous le voyez, il ne fallait pas douter du cœur de votre fils,—dit Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.—Moi, je n'en ai jamais douté.

—Septimine!—reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard attendri,—ce cœur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous pour l'avenir?

—Non, Amael,—répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un air timide et surpris;—mais pourquoi cette question?

—Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?

—Oh! avec joie! avec reconnaissance!—dit Rosen-Aër.—Mais à cette union consentirais-tu, Septimine?

La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en murmurant:

—Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au couvent de Saint-Saturnin.

—O Rosen-Aër!—reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un silencieux recueillement:—les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils lui réservaient un tel jour.—Puis, après quelques instants d'une muette émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:—Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne.

—Ma mère,—dit Amael,—appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne refuserez pas l'appui de mon bras?

—Non! oh! non, mon enfant!—répondit tendrement la Gauloise en prenant avec bonheur le bras de son fils.

—Et vous, bon père,—dit Septimine à l'orfévre,—appuyez-vous sur moi.

—Les fugitifs se remirent en marche.

Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, ainsi que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au lever de la lune, non loin des premières rampes des sauvages et hautes montagnes qui servent de limites et de défense à l'Armorique. La vue du sol natal réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk les souvenirs de sa première jeunesse; ayant autrefois traversé les frontières avec son père pour aller aux vendanges bretonnes, il se rappela que quatre pierres druidiques colossales s'élevaient non loin d'un sentier pratiqué à travers les roches, et si étroitement encaissé, qu'il ne pouvait donner passage qu'à une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les uns après les autres dans ce passage, commencèrent à gravir sa pente escarpée: Amael marchait le premier. Ce chemin, à peine praticable, serpentait à travers d'énormes blocs de granit d'un gris sombre, dont le faîte était vivement éclairé çà et là par la brillante clarté de la lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin. Rosen-Aër, Amael et le vieil orfévre, en foulant le sol de l'Armorique, éprouvaient une émotion profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à une sorte de petite plate-forme entourée de précipices, d'immenses rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, à une grande hauteur au-dessus de leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au milieu du profond silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces paroles:—«Elle était belle, elle était jeune, elle était sainte!—Elle s'appelait Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!»

Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent un moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, ils s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs yeux. Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne se rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, tandis que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit gaulois qui datait de huit siècles.

—O Hésus!—dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage baigné de larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré de la Gaule.—O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant cher à la mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! il nous salue et nous accueille à cette heure solennelle, où touchant enfin cette terre libre, nous revenons à l'antique berceau de notre famille!

Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil orfévre, arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, les jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... À la mort de Bonaïk, la crosse abbatiale fut jointe aux reliques de la famille de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de temps après son retour en Bretagne.

FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings