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Les mystères du peuple, Tome IV

LA GARDE DU POIGNARD. (continued 2)

Reading edition

--Ils vont tuer Ronan... ils vont le tuer...

--Me voici revenu... les Franks ne m'ont pas tué, petite Odille, et les gens qu'ils emmenaient sont délivrés.

Qui parlait ainsi? c'était Ronan. Quoi? déjà de retour? oui, les Vagres font vite et bien. D'un bond, Odille fut dans les bras de son ami.

--J'en ai tué un... il allait tuer mon Vagre!--s'écria l'évêchesse aussi revenant... Et, jetant là son épée sanglante, le regard étincelant, le sein demi-couvert par ses longues tresses noires, désordonnées comme ses vêtements par l'action du combat, elle dit au Veneur:

--Es-tu content?

--Forts pour l'amour, forts pour la guerre, sont tes bras nus, ma Vagredine!--répondit le joyeux garçon.--Maintenant, un coup à boire de ta belle main!

--Boire à ma barbe ce vin qui fut le mien! courtiser devant moi cette femme effrontée qui fut la mienne!--murmura l'évêque,--voilà qui est monstrueux! voilà qui est le signe précurseur des calamités effroyables qui se répandront sur la terre...

Trois des Vagres avaient été blessés: l'ermite les pansait avec tant de dextérité, qu'on pouvait le croire médecin; il se relevait pour aller de l'un à l'autre des blessés, lorsqu'il vit s'avancer vers lui les gens que les leudes emmenaient, et qui venaient d'être délivrés par les hommes de Ronan. Ces malheureux, un instant auparavant prisonniers, étaient couverts de haillons; mais la joie de la délivrance brillait sur leurs traits. Conviés par leurs libérateurs à boire et à manger pour réparer leurs forces, ils venaient s'acquitter et s'acquittèrent au mieux de ce soin, grâce aux provisions de la villa épiscopale. Pendant qu'ils dégonflaient les outres et faisaient disparaître le pain et le jambon, le moine dit à l'un d'eux, homme encore robuste, malgré sa barbe et ses cheveux gris:

--Frères, qui êtes-vous? d'où venez-vous?

--Nous sommes colons et esclaves, autrefois propriétaires et laboureurs des terres nouvelles que le fils de Clovis a ajoutées en bénéficesN aux terres saliques ou terres militairesO que le comte frank Neroweg tenait déjà de son père par le droit de la conquête.

--Ainsi le comte vous a dépouillés de vos champs?

--Plût au ciel! bon ermite.

--Comment?

--Le comte nous les a laissés, au contraire; il y a même ajouté deux cents arpents, le maudit! deux cents arpents appartenant à mon voisin Féréol, qui s'était enfui de peur des Franks.

--On double ton bien, frère et tu te plains?

--Si je me plains!... Ignores-tu donc comment les choses se passent en Gaule? Voici ce qu'autrefois m'a dit le comte: «--Mon glorieux roi m'a fait comte en ce pays, et m'a donné de plus à bénéfice, qui deviendra, je l'espère, héréditaire, comme mes terres militaires, ces domaines-ci, avec leur bétail, leurs maisons et leurs habitants... Tu cultiveras pour moi les champs qui t'appartiennent; j'y ajouterai même de nouveaux guérets: tu deviens mon colon; tes laboureurs, mes esclaves, tous vous travaillerez à mon profit et à celui de mes leudes; vous leur fournirez, ainsi qu'à moi, selon tous nos besoins; vous aiderez mes esclaves maçons et charpentiers à la bâtisse d'un nouveau burg que je veux à la mode germanique: vaste, commode et suffisamment retranché au milieu d'un ancien camp romain que j'ai remarqué; vos chevaux et vos boeufs, devenus les miens, charrieront les pierres et les poutres trop lourdes pour être portées à dos d'homme. De plus, toi, mon colon, tu me payeras, pour ta part, cent sous d'or par an, sur lesquels j'en donnerai dix en présent au roi lorsque chaque année j'irai lui rendre hommage.--Cent sous d'or! m'écriai-je; mes terres et celles de mon voisin Féréol ne rapportent pas cette somme bon an mal an... comment veux-tu que je te la paye, et qu'en outre je te nourrisse, toi, tes leudes, tes serviteurs, et que de plus je vive, moi, ma famille et mes laboureurs, devenus tes esclaves?»--À cela le comte m'a répondu en me menaçant de son bâton:--«J'aurai mes cent sous d'or tous les ans... sinon je te fais couper les pieds et les mains par mes leudes...»

--Pauvre homme!--dit tristement l'ermite.--Et comme tant d'autres tu as consenti à ce servage?

--Que faire? comment résister au comte et à ses leudes? je n'avais autour de moi que quelques laboureurs, et les prêtres leur prêchent la soumission à nos conquérants, larrons sanguinaires qui, l'épée haute, nous viennent dire: «Les champs de vos pères, fécondés par leur travail et le vôtre, sont à nous... et pour nous vous les cultiverez?» Oui, que faire? résister? impossible... fuir? c'était aller au-devant de l'esclavage dans une autre province, puisque toutes sont envahies par les Franks. Et puis, j'avais alors une jeune femme... la servitude ou la vie errante m'effrayait plus encore pour elle que pour moi... enfin je tenais à ce pays, à ces champs où j'étais né; il me semblait horrible de les cultiver pour un autre, et pourtant je préférais ne pas les abandonner... Moi et mes laboureurs, devenus esclaves du comte, eux qui trouvaient autrefois dans leur travail une existence heureuse et paisible, nous nous sommes résignés. Misère atroce! labeur incessant! telle fut notre vie... Je parvenais, à force de travail, de privations, à subvenir aux besoins de Neroweg et de ses leudes, et à faire produire à mes terres soixante-dix à quatre-vingts sous d'or par année... Deux fois le comte me fit mettre à la torture pour me forcer à lui donner les cent sous d'or qu'il voulait... Je ne possédais pas un denier au delà de ce que je lui remettais: j'en fus pour la torture, lui pour sa cruauté...

--Et jamais,--dit Ronan,--il ne t'est venu à l'idée de choisir une belle nuit noire pour mettre le feu au burg, et, aidé de tes laboureurs, de massacrer le comte et ses leudes?

--Mais, encore une fois, et les prêtres? ne persuadent-ils pas aux esclaves que plus leur sort est atroce, plus ils auront de part au paradis? ne les menacent-ils pas de peines effroyables s'ils osent se révolter contre les Franks?... Je ne pouvais donc compter sur mes compagnons d'esclavage, hébétés par la peur du diable, et énervés par la misère... puis, je te l'ai dit, j'avais de jeunes enfants, et leur mère, accablée de chagrin, était très maladive; enfin, cette année, la pauvre créature heureusement est morte. Mes fils étaient devenus des hommes: eux et moi, ainsi que quelques autres esclaves, las de souffrir, las de travailler de l'aube au soir, pour le comte et ses leudes, nous avons fui ses domaines... Nous étions allés nous réfugier sur les terres de l'évêque d'Issoire: c'était quitter un servage pour un autre; mais nous espérions que le prélat serait peut-être moins méchant maître que le comte. Celui-ci tenait à moi, qui avais tant d'années durant fait rendre à nos terres, et à son profit, tout ce qu'elles pouvaient produire. Sachant notre refuge, il a fait monter quelques leudes à cheval, ils sont venus nous réclamer à l'évêque d'Issoire; celui-ci nous a rendus, ses gens nous ont garrottés... Les leudes nous ramenaient pour nous forcer à cultiver nos champs, ces bons Vagres ont tué les Franks, et nous ont délivrés... Aussi, par ma foi, Vagres nous serons, moi, mes fils et ces esclaves que voilà, si vous voulez de nous, braves coureurs de nuit! Nous avons, nous aussi, de rudes souffrances à venger! vous nous verrez à l'oeuvre contre les Franks et les évêques...

--Oui, oui!--crièrent ses compagnons,--mieux vaut à cette heure, en Gaule, courir la Vagrerie que labourer le champ de nos pères sous le bâton d'un comte frank et de ses leudes.

--Évêque, évêque!--dit Ronan au prélat, qui avait écouté ceci,--voilà ce que tes alliés, tes complices ont fait de notre vieille Gaule, jadis si féconde! si glorieuse; mais par la torche de l'incendie! par le sang du massacre! je le jure! viendra l'heure où prélats et seigneurs ne régneront plus que sur des ruines fumantes et des ossements blanchis... Allons, nos nouveaux frères en Vagrerie, soyez, comme nous, Hommes errants, Loups, Têtes de loups! Comme nous, vous vivrez en loups, et en joie, l'été, sous la verte feuillée; l'hiver, dans les chaudes cavernes... Debout, mes bons Vagres! debout, le soleil monte; nous avons là, dans nos chariots, du butin à distribuer sur notre passage... En route, petite Odille, en route, belle évêchesse! pillons les seigneurs, et largesse! largesse au pauvre monde! conservons seulement de quoi faire cette nuit grand gala dans les gorges d'Allange, sous le dôme des vieux chênes!... En route! nous avons un évêque pour cuisinier, nous festoierons en princes... et demain, la dernière outre vidée, en chasse, mes Vagres! en chasse! tant qu'il restera en Gaule un burg de Franks et une maison épiscopale!...

Et la troupe se remit en marche au bruit du chant des Vagres... Lorsque, au soleil couché, ils arrivèrent aux gorges d'Allange, l'un de leurs repaires, tout le butin emporté de la villa épiscopale avait été distribué sur la route aux pauvres gens... il ne restait dans les chariots que quelques matelas pour les femmes, les vases d'or et d'argent pour boire le vin de l'évêque, et des provisions suffisantes pour le grand gala de la nuit... Les huit paires de boeufs des chariots devaient être le rôti de ce festin gigantesque; car sur sa route la troupe des Vagres s'était encore recrutée d'esclaves, d'artisans, de laboureurs et de colons, tous réduits à la rage de la misère, sans compter bon nombre de jolies filles, curieuses de courir un peu la Vagrerie!

CHAPITRE II.

Un festin en Vagrerie.--Meurtres de Clotaire, nouveau roi d'Auvergne, et miracles faits en sa faveur.--La ronde des Vagres.--Karadeuk le Bagaude.--Loysik l'ermite.--Comment l'évêque Cautin est miraculeusement enlevé au ciel par des Séraphins et comment il descend fort promptement de l'empirée.--Le comte Neroweg et ses leudes.--Attaque des gorges d'Allange.

Quels beaux festins l'on festoie en Vagrerie! daims, cerfs, sangliers, tués la veille par les Vagres dans la forêt qui ombrage les gorges d'Allange, ont été, comme les boeufs des chariots, dépecés et grillés au four... Quoi! un four en pleine forêt? un four capable de contenir boeufs, daims, cerfs et sangliers? Oui, le bon Dieu a creusé pour les bons Vagres plusieurs de ces fours dans les gorges profondes de l'Allange, volcan éteint comme les autres volcans de l'Auvergne... N'est-ce point un véritable four que cette grotte cintrée, profonde, où un homme peut se tenir debout? donc, remplissez cette grotte de bois sec, un ou deux chênes morts vous suffisent; mettez le feu à ce bûcher; il se consume, devient brasier: sol, parois, voûte de lave, tout rougit bientôt, et l'on enfourne dans cette bouche ardente comme celle de l'enfer, daims, cerfs, sangliers entiers et boeufs dépecés; après quoi l'on referme l'ouverture de la grotte avec des pierres de lave sous une montagne de cendre brûlante chaude... quatre ou cinq heures après, boeufs et venaison cuits à point, fumants, appétissants, sont servis sur la table. Quoi! aussi des tables en Vagrerie? certes, et recouvertes du plus fin tapis vert; quelle table? quel tapis? la pelouse d'une clairière de la forêt; et pour siéges, encore la pelouse; pour tentures, les grands chênes; pour ornements, les armes suspendues aux branches; pour dôme, le ciel étoilé; pour lampadaire, la lune en son plein; pour parfums, la senteur nocturne des fleurs sauvages; pour musiciens, les rossignols.

Plusieurs Vagres, placés en vedette sur la lisière de la forêt, aux abords des gorges d'Allange, veillent à ce que la troupe ne soit pas surprise, dans le cas où, apprenant le sac et l'incendie de la villa, les comtes et ducs franks du pays, craignant une attaque sur leurs burgs, se seraient mis, avec leurs leudes, à la poursuite des Vagres.

L'évêque Cautin, malgré son courroux, se surpassa comme cuisinier: la faim lui était venue en cuisinant pour les autres, de sorte que chrétiennement il cuisina aussi pour sa large panse; on parla longtemps en Vagrerie de certaine sauce, dont le saint homme remplit un grand chaudron (chaudron épiscopal emporté de la villa), dans lequel chacun trempait sa grillade de boeuf ou de venaison, sauce appétissante composée de vieux vin et d'huile aromatisée avec le thym et le serpolet des bois; on la trouva délectable, et l'évêchesse, mordant de ses belles dents blanches à la grillade de son Vagre, disait:

--Je ne m'étonne plus si celui qui fut mon mari se montrait si implacable pour ses esclaves-cuisiniers, qu'il faisait fouailler au moindre oubli... le seigneur évêque cuisinait mieux qu'eux tous; il pouvait se montrer difficile.

Deux convives prenaient peu de part au festin: l'ermite laboureur et la jeune esclave, assise à côté de Ronan; celui-ci mangeait valeureusement, mais le moine rêvait en regardant le ciel, et la petite Odille rêvait... en regardant Ronan... Les vases d'or et d'argent, sacrés ou non, circulaient de main en main; les outres se dégonflaient à mesure que le ventre des buveurs gonflait: gais propos, éclats de rire, baisers pris et rendus entre Vagres et Vagredines, tout était liesse et fous ébats; parfois, cependant, pour quelque fin minois, éclatait une dispute entre deux compagnons, ni plus ni moins que dans les anciens festins gaulois; alors on décrochait les épées des arbres, sans haine, mais par simple outre-vaillance.

--À toi ce coup-ci...

--À toi celui-là...

--Frappe...

--Riposte...

--Je suis blessé!

--Je suis mort!...

Le blessé, on le pansait; le mort, on le couvrait de feuillage... Honneur aux braves qui vont renaître ailleurs, et vivent les festins en Vagrerie!! L'on entendait encore çà et là des propos joyeux, étranges, ou d'une gaieté sinistre; ces propos peignaient les choses, les hommes, les misères de la Gaule conquise, mieux que ne le feront jamais les légendaires, si jamais ce siècle de fer trouve des légendaires...

--Ah! le bon temps!--disait Dent-de-Loup en rongeant l'ivoire de son second cuisseau de daim; ce garçon préférait le daim à toute autre viande.--Ah! le bon temps que ce temps de désordre! de pillage! de batailles de grand'route! de siége de burgs et de maisons épiscopales! ah! le bon temps que nous font les rois franks!...

--Ronan l'a dit: Le feu est à la vieille Gaule... dansons, buvons sur ses décombres... et faisons l'amour dans la cendre des palais!...

--Oh! grand évêque! oh! béni sois-tu, grand Saint-Rémi! qui, dans la basilique de Reims, au milieu de l'encens et des fleurs, il y a cinquante ans et plus, as baptisé Clovis, fils soumis de l'Église de Rome! Béni sois-tu, grand Saint-Rémi! tu as baptisé l'esclavage, le pillage, l'incendie, le viol et le massacre!...

--Et toi, saint évêque de Tours, lorsque Clovis, ce royal meurtrier, encensé par tes diacres, est sorti de ta basilique, enrichie des dons splendides de ce conquérant, de ta basilique où il venait de ceindre le diadème d'or et de revêtir la pourpre souveraine, cette pourpre, c'était le sang des derniers Gaulois valeureux! cette couronne, c'était l'or de la Gaule... et toi, grand saint évêque! toi et ton clergé vous chantiez: Hosanna! hosanna! devant ce pillard, ce massacreur de notre pauvre patrie conquise!...

--Où est-elle? où est-elle, la fière et virile Gaule du chef des cent vallées, des Sacrovir, des Vindex, des Civilis, des Victoria?

--Qui a hérité de la vaillance de la Gaule? les Vagres... Loups et Têtes de loups! puisque eux seuls ils luttent contre les barbares...

--Et nous sommes traqués comme bêtes de forêt...

--Mais qui s'y frotte est mordu; nous avons l'ongle aigu, la dent tranchante...

--Et ils nous appellent des pillards...

--Des meurtriers...

--Des sacrilèges...

--Frères, nous accuser ainsi, n'est-ce point manquer de respect à nos glorieux et nouveaux maîtres, rois, ducs et comtes franks? nous les imitons de notre mieux: ils tuent, nous tuons; ils pillent, nous pillons; ils violent... non, nous ne violons pas, assez de jolies filles nous arrivent en Vagrerie... voyez plutôt ces gaies commères...

--Aussi vrai que je m'appelle Florence, aussi vrai que j'ai vingt ans, la jambe fine et la taille cambrée, j'aime mieux donner à un joyeux Vagre ce que me ravirait un Frank ou un tonsuré!...

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Mes soeurs, mes soeurs! sinistre est le temps où nous vivons!--dit l'évêchesse en déroulant au vent de la nuit sa longue chevelure noire.--Jours de sanglantes fureurs! jours de débauche effrénée: le concubinage, l'adultère, l'inceste sur le trône et sur l'autel!... jours d'ardent vertige, où l'on court au mal avec une joie farouche... Saintes vertus de nos mères! chaste tendresse! fier et pudique amour! où vous trouver aujourd'hui? est-ce chez la femme esclave, violentée par les maîtres de son corps?... Est-ce chez la femme libre? quand sous ses yeux le foyer domestique devient un lupanar? Oh! mes soeurs, mes soeurs! fermons les yeux, vivons vite et mourons jeunes... c'est le bel âge pour mourir... Veux-tu mourir, mon Vagre?

--Quand, ma Vagredine?

--Demain, aux premiers rayons du soleil; demain, à l'heure où les oiseaux s'éveillent, dis, veux-tu mourir? ta main dans la mienne, nous partirons ensemble pour ces mondes inconnus, où nos aïeux, plutôt que de se quitter, s'en allaient vaillamment ensemble pour revivre ensemble!

--Es-tu déjà si lasse d'amour, ma belle évêchesse?

--Mon Vagre, craindrais-tu la mort?

--Je ne crains qu'une chose: la vie sans toi...

--À demain donc... la mort ensemble!

--Et vive l'amour jusqu'à demain! En attendant, un beau baiser, ma Vagredine?

Le Veneur prend le baiser, pendant que son voisin, grave comme un homme entre deux vins, dit d'une voix magistrale:

--Frères, j'ai une idée...

--Ton idée, Symphorien, semble être de vider complétement cette amphore...

--Oui, d'abord... puis de vous démontrer logicè... à priori...

--Au diable le langage romain!

--Frères, pour être Vagre l'on n'en est pas moins souvent fort versé dans les belles lettres et la philosophie... J'enseignais la rhétorique aux jeunes clercs de l'évêque de Limoges; je fus mandé, pour le même office, par l'évêque de Tulle. En traversant les mont Jargeaux pour me rendre d'une ville à l'autre, j'ai été pris dans ces montagnes par une bande de mauvais Vagres, car il y a de bons et de mauvais Vagres.

--Comme il y a de laides femelles et de jolies femmes.

--Cesdits Vagres m'ont vendu à un marchand d'esclaves, lequel m'a revendu à l'évêque de...

--Au diable le rhétoricien... le voici voyageant par monts et par vaux!

--C'est souvent l'effet de la rhétorique de vous entraîner ainsi à travers les plaines de l'imagination... Mais je reviens à ce que je veux vous prouver logicè... c'est ceci: Que nous n'avons point à prendre souci des leudes et bandes armées qui peuvent nous poursuivre, parce que logicè... le Seigneur Dieu fera un miracle en notre faveur pour nous débarrasser de nos ennemis.

--Un miracle en notre faveur... à nous, Vagres? Sommes-nous donc si bien avec le ciel?

--Nous y sommes d'autant mieux, que nous agissons davantage en loups, en vrais loups... Aussi, logicè, le Seigneur nous délivrera-t-il de nos ennemis par des miracles... Et ce, je vais vous le prouver.

--À la preuve, docte Symphorien... à la preuve!

--M'y voici... Et d'abord, frères, dites-moi sous quelle royale griffe est tombée cette belle terre d'Auvergne?

--Sous la griffe de Clotaire, le dernier et digne fils du glorieux roi Clovis... puisque ayant récemment épousé la veuve de son petit-neveu Théodebald, ce Clotaire possède un double droit sur la province d'Auvergne... le voici donc, cette année 558, seul roi de toute la Gaule conquise.

--Or ce Clotaire est l'épouseur du genre humain... Qui n'a-t-il pas épousé? qui n'épousera-t-il pas? Les évêques l'ont marié autant de fois qu'il lui a plu, et du vivant de la plupart de ses femmes; ils l'ont marié à Gundioque, femme de son propre frère; ils l'ont marié à Radegonde, à Ingonde, et quinze jours après, à la soeur de celle-ci, nommée Aregonde; ils l'ont marié à Chemesne, à bien d'autres encore, et en dernier lieu à cette Wultrade, veuve de son petit-neveu Théodebald; mais ce sont là des peccadilles...

--Docte et doctissime Symphorien, tu nous a promis de nous prouver logicè que le Seigneur Dieu ferait des miracles en notre faveur... et ta rhétorique nous parle de cet épouseur éternel...

--Nous écoutons, docte Symphorien; il est doux d'entendre les louanges de ses rois.

--Il y a donc environ vingt-cinq ans de cela... Clovis était, depuis longtemps, allé droit au paradis, sur la foi des évêques... après avoir partagé la Gaule entre ses quatre fils: Thierri, Childebert, Clodomir et ce Clotaire, aujourd'hui roi de toutes les provinces conquises... Clodomir étant mort plus tard, laissa trois enfants; ils furent recueillis par leur grand'mère, la veuve de Clovis, la vieille reine Clotilde; elle faisait élever près d'elle ses petits-fils, attendant qu'ils fussent en âge d'hériter du royaume de leur père. Un jour qu'elle était venue à Paris, Childebert, qui résidait en cette ville, envoya secrètement un affidé à notre doux Clotaire pour lui dire ceci: «Clotilde, notre mère, garde auprès d'elle les enfants de notre frère, et elle veut qu'ils aient son royaume... viens donc promptement à Paris, afin que nous prenions ensemble conseil sur ce qu'il faut faire d'eux: savoir s'ils auront les cheveux coupés pour être comme le reste du peuple, ou si nous les tuerons, afin de partager entre nous le royaume de leur père, notre frèreA...»

--Voilà qui commence tendrement.

--C'est la fraternité franque.

--Quel est le Vagre qui méditerait de tuer le fils de son propre frère?

--Il n'en est pas un...

--On nous appelle Loups, et les loups ne se dévorent pas entre eux...

--Et ces enfants, qu'ils voulaient égorger, docte Symphorien, étaient-ils jeunes?

--L'un avait dix ans, l'autre sept...

--Pauvres petites créatures... les tuer ainsi lâchement!...

--Je poursuis mon récit: «Clotaire arrive à Paris, se concerte avec son frère, et tous deux vont dire à la vieille reine Clotilde: Envoie-nous tes petits-fils pour que nous les déclarions devant le peuple héritiers du royaume de leur pèreB.»

--Ah! ces rois franks, toujours aussi rusés que féroces! car c'était un leurre, n'est-ce pas, docte Symphorien?

--Tu vas voir...

«La veuve de Clovis, toute joyeuse, envoya les petits-fils à leurs oncles, en disant à ces enfants:--Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, votre père, si je vous vois lui succéder dans son royaume.--A peine arrivés chez leurs oncles, les enfants sont arrêtés et séparés de leurs esclaves et de leurs gouverneurs. Aussitôt, Clotaire et Childebert envoient un émissaire à leur mère; il portait d'une main des ciseaux, de l'autre une épée nue; il dit à la vieille reine Clotilde:--Très-glorieuse reine, nos seigneurs tes fils désirent connaître ta volonté à l'égard de tes petits-fils... veux-tu qu'ils soient tondus (c'est-à-dire enfermés dans un couvent) ou veux-tu qu'ils soient égorgés?...--S'ils doivent renoncer au trône de leur père!--s'écria la vieille reine indignée,--j'aime mieux les voir morts que tondus...--L'émissaire revint dire aux deux rois:--Vous avez l'aveu de la reine pour achever l'oeuvre commencée...--Aussitôt le roi Clotaire prend le plus âgé par les bras, le jette contre terre, et lui enfonce un couteau sous l'aisselle.»

--Pauvre cher petit!--murmura Odille en fondant en larmes;--il a dû mourir en appelant sa mère...

--Le royal boucher qui le mettait ainsi à mort savait le bon endroit pour enfoncer son couteau,--dit Ronan.--C'est ainsi qu'on tue les jeunes torins... Continue, docte Symphorien.

«--Aux cris de l'enfant, son petit frère se jette aux pieds de Childebert, et s'attachant à lui de toutes ses forces, il s'écrie:--Mon oncle! mon bon oncle! viens à mon secours... fais que je ne sois pas tué comme mon frère!»--Childebert, un moment ému, dit à Clotaire: «--Accorde-moi la vie de cet enfant?»--Mais Clotaire, furieux, lui répondit: «--Ou repousse l'enfant de tes genoux, ou tu vas mourir à sa place... C'est toi qui m'as mis dans cette affaire... et voilà que tu manques de parole?...»

--Ce bon Clotaire avait raison,--dit Ronan:--comploter le meurtre de ces enfants, et reculer devant leur sang, c'était faire injure à la noble race du glorieux Clovis; mais ce lâche Childebert s'est, pour l'honneur de sa royale famille, ravisé, je l'espère, docte Symphorien?

--En pouvait-il être autrement? «Childebert repoussa l'enfant de ses genoux, le jeta vers Clotaire, qui lui enfonça, comme à l'autre, un couteau sous l'aisselle et le tua... Les deux rois firent ensuite mettre à mort les esclaves et les gouverneurs des deux enfants, dont ils se partagèrent le royaumeC.»

--Et voilà comme se fondent les monarchies bénies par nos évêques,--dit Ronan.--C'est beau, les royautés, n'est-ce pas, mes Vagres? Ah! par Rita-Gaür! ce saint Gaulois des temps passés, qui tissait sa saie de la barbe des rois! le meilleur d'entre eux est bon à pendre; n'est-ce point ton avis, notre ami?--ajouta-t-il en s'adressant à l'ermite laboureur, qui, toujours silencieux et rêveur, écoutait.--Dis? N'est-ce point le devoir de tout fils de la Gaule de courir sus à cette race de rois maudits, comme on court sus à des bêtes enragées?

--Exterminer les bêtes enragées, c'est bien,--répondit l'ermite,--les empêcher de devenir enragées, c'est mieux...

--Ermite, empêcheras-tu un roi Frank de naître Frank?

--Il faut l'empêcher d'abord de naître roi, duc, comte ou seigneur, et de se croire ainsi maître des biens et de la vie du commun des gens... Jésus de Nazareth l'a dit: «--L'esclave est l'égal de son seigneur...--de l'égalité parmi les hommes, un jour naîtra leur fraternité!»

Puis l'ermite laboureur retomba dans sa rêverie silencieuse.

--Deux fois déjà j'ai suivi à la piste ce dernier roi d'Auvergne par droit de pillage et de massacre,--dit Ronan;--je n'ai pu le joindre; mais, par Rita-Gaür! si le Clotaire me tombe sous la main, je le raserai... mais si près, si près des épaules, que sa tête ne repoussera pas...

--Ronan, tu comptes sans les démonstrations de ma rhétorique. J'ai posé les prémisses, maintenant les conséquences; or, logicè, je vais te prouver que tu ne pourras rien contre Clotaire... Le Seigneur Dieu le protége...

--Ce doux oncle, qui tuait ses neveux à coups de couteau sous les aisselles?

--Lui-même... toute bonne action ne mérite-t-elle pas sa divine récompense?

--Certes...

--Or, le Seigneur Dieu, grâce à l'intercession du grand Saint-Martin, siégeant depuis longtemps au paradis, a fait un miracle en faveur de notre doux oncle.

--En faveur de Clotaire? de ce tueur d'enfants?

--Oui, le Seigneur a fait un miracle en faveur de Clotaire, de ce tueur d'enfants; or donc j'avais raison de dire que je prouverais logicè que ce Dieu si paternellement miraculeux envers les scélérats fera certainement quelque petit miracle en notre faveur, à nous, pauvres Vagres...

--Décidément nous avons eu tort de ne point pendre l'évêque.

--Il sera toujours temps d'attirer ainsi sur nous l'attention du Seigneur; mais d'abord conte-nous le miracle, doctissime Symphorien.

--C'était en 537, environ quatre ans après que Childebert et Clotaire avaient tué leurs neveux à coups de couteau... Nos deux fils de Clovis, dignes de leur race, ne songeaient qu'à se dépouiller et à s'égorger les uns les autres; aussi, un moment unis, en tendres frères, pour le meurtre de ces petits enfants (on n'a pas tous les jours de pareils sujets de bon accord), Clotaire et Childebert se déclarent la guerre. Theudebert, petit-fils de Clovis, se joignit à Childebert, et tous deux, à la tête de leurs leudes, ravageant, pillant, comme d'habitude, les contrées qu'ils traversaient, marchent contre Clotaire. Ce doux oncle, ne trouvant pas sa troupe assez nombreuse pour résister aux forces de son frère et de son neveu, refuse la bataille, et se retire dans la forêt de Brotonne, entre Rouen et la mer... Theudebert et Childebert cernaient la forêt, attendant la nuit, espérant prendre leur bien-aimé frère et oncle au trébuchet, et l'égorgeter gentillement... Attention, Ronan, voici le miracle qui vient!

--Voyons-le venir, doctissime Symphorien.

--Childebert et Theudebert s'avançaient donc sans bruit à la tête de leurs troupes... Le jour se lève... ils n'étaient plus qu'à deux à trois cents pas de l'endroit où le doux Clotaire campait avec ses leudes... lorsque soudain tombe du ciel une épouvantable pluie de pierres et de feu... Les troupes de Childebert et de Theudebert sont écrasées par les pierres et brûlées par le feu céleste...

--Et Clotaire?

--Oh! Clotaire, ce favori du Seigneur, grâce au miracle que je dis, voit, à trois cents pas de lui, la troupe de son frère anéantie sous la pluie de feu et de pierres, tandis qu'au-dessus de lui Clotaire, et de son armée, le ciel aussi pur, aussi limpide, aussi serein, que la conscience de ce doux oncle, est du plus riant azur: pas un souffle de vent n'agite même la cime des arbres de la forêt, tandis que tout autour de cet endroit privilégié, que le Seigneur couvre sans doute d'un pan de sa robe, ce n'est que cataractes de feu, déluge de pierres, écrasant l'armée des ennemis du doux ClotaireD.

--Et voilà comment le Tout-Puissant vous récompense d'avoir tué vos neveux à coups de couteau.

--Le docte Symphorien a raison... D'après ceci, m'est avis qu'il faudrait toujours avoir dans une troupe de Vagres sagement ordonnée... quelque parricide ou fratricide, en considération de quoi l'Éternel prendrait ses bons compagnons sous sa robe, et ferait, au besoin, tomber du ciel, sur leurs ennemis, des torrents de feu et des cataractes de pierres.

--Et remarquez surtout,--reprit Symphorien,--que dans le récit de ce miracle, il est dit que c'est le grand Saint-Martin lui-même qui, habitant le paradis, a prié le Seigneur de donner cette preuve de bonne amitié au doux Clotaire; or, Saint-Martin n'intercédait ainsi auprès de l'Éternel qu'à la fervente prière de la vieille reine ClotildeE.

--Quoi! la grand'mère des deux pauvres petites victimes?--dit Odille en joignant les mains.--Elle a osé prier Dieu de faire un miracle en faveur de son fils, le meurtrier de ses petits-fils, à elle?

--Que veux-tu, petite Odille? ces femmes franques sont si bonnes mères!

--Mon Vagre,--reprit l'évêchesse avec un sourire amer en passant ses doigts effilés dans la chevelure bouclée du jeune homme,--dis? ne vaut-il pas mieux partir demain à l'aube pour aller revivre ailleurs, que de rester dans cet épouvantable monde où nous sommes?

--Oui, horrible... horrible est ce monde...--s'écria l'ermite laboureur avec une douleur et une indignation profondes.--Quoi! le nom de ce prétendu Dieu de miséricorde, d'amour et de justice... profané, souillé chaque jour par ses prêtres... Quoi! ces forfaits dont s'épouvante la nature, mis sous la protection divine!... O Jésus! Jésus de Nazareth! toi, le plus divin des sages! tu prévoyais la vanité de ton céleste Évangile, quand, l'âme attristée jusqu'à la mort, dans ta veillée suprême, tu pleurais sur le prochain avenir du monde... Jésus!... Jésus!... des siècles se passeront avant que ton jour soit venu!...

--Prends garde, notre ami!--dit Ronan,--ne parle pas haut... ce saint homme d'évêque, qui dort là-bas, gorgé de vin et de viande, pourrait t'excommunier, s'il t'entendait... Mais au diable la tristesse!... nous sommes en un temps de damnations... vivons en damnés!... Évêques et rois donnent le branle, saint est le meurtre! saint est le pillage!... Debout, mes Vagres! debout... vous, trois fois saints!!... que nos saturnales couvrent la vieille Gaule... que cette terre de nos pères soit le tombeau des Franks et le nôtre... Les ruines de nos cités désertes diront aux siècles futurs: «Ci gît un grand peuple!... Libre, il fut l'orgueil de l'univers... Esclave des rois conquérants, hébêté par les évêques, il eut honte de sa honte... et un jour il sut disparaître du monde en entraînant ses tyrans dans l'abîme!» Or donc, mourons gaiement et longuement... Debout, Vagres et Vagredines! le festin est fini... la lune brillante... chantons, dansons jusqu'au jour... qu'à nos chants endiablés le Frank tremble dans son burg! l'évêque tremble dans sa basilique! et qu'ils se disent épouvantés: «Malheur à nous! malheur à nous demain! car cette nuit ils sont bien gais en Vagrerie!»

Et Vagres et Vagredines, criant, chantant, hurlant, commencèrent une folle ronde sur la pelouse de la forêt aux pâles clartés de la lune...

L'ermite laboureur avait écouté en silence l'entretien des Vagres; assis à côté de la petite Odille, il semblait la couvrir d'une protection paternelle... L'enfant, son menton dans sa main, les yeux levés vers la lune brillante, paraissait étrangère à ce qui se passait autour d'elle. Lorsque Ronan, à la fin du repas, eut donné à ses compagnons le signal des chants et de la danse, ils s'étaient éloignés en tumulte du lieu du festin pour courir se livrer à leur gaieté bachique et à leur danse effrénée au milieu d'une autre clairière, située non loin de la pelouse où ils venaient de festoyer... Ronan, se rapprochant alors de l'ermite laboureur et de l'esclave, toujours assise son menton dans sa main, les yeux levés vers le ciel, dit joyeusement:

--Veux-tu danser, petite Odille? La ronde est commencée; elle durera jusqu'à l'aube...

La jeune fille secoua mélancoliquement la tête sans répondre, contemplant toujours le ciel.

--Odille, qu'as-tu à rêver ainsi en regardant la lune?

--Le sommeil me gagne, et je songe au vieux bardit que ma mère me chantait pour m'endormir quand j'étais petite.

--Quel est-il ce bardit?

--Oh! il est bien vieux, bien vieux... disait ma mère; on le chante en Gaule depuis cinq ou six cents ans...

--Et il se nomme?

--Le bardit d'Hêna, la vierge de l'île de Sên.

--Le bardit d'Hêna!--s'écrièrent à la fois l'ermite et le Vagre en tressaillant.

Puis ils se turent, pendant qu'Odille, étonnée de leur silence et de l'émotion qui se peignait sur leur figure, les regardait en disant:

--Vous savez donc aussi le chant d'Hêna?

--Chante-le toujours, mon enfant,--répondit Ronan d'une voix altérée...

La petite Odille, de plus en plus surprise, ne reconnaissait pas son ami: le hardi et joyeux Vagre était devenu pensif et grave.

--Oh! oui, mon enfant; dis-nous ce bardit avec ta douce voix de quinze ans,--reprit l'ermite;--mais pas ici... Le tumulte de la danse et de l'orgie de là-bas, quoique lointains, couvriraient ta voix.

--L'ermite a raison... Viens avec nous, petite Odille, sous ce grand chêne, à quelques pas d'ici... il est entouré d'un tapis de mousse; tu pourras t'y endormir mollement... je te couvrirai de mon manteau...

Du pied du chêne où l'enfant alla s'asseoir, entre Ronan et son compagnon, l'on n'entendait que le bruit éloigné de la folle ivresse des Vagres et des Vagredines... La lune, à son déclin, jetant ses rayons argentés sous la sombre verdure des feuilles, éclairait presque comme en plein jour l'ermite, Ronan et la petite esclave, qui bientôt, de sa voix pure et encore enfantine, chanta ces premier mots du bardit:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte, et s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên...»

À ces paroles, l'ermite et le Vagre baissèrent la tête, et sans que l'un s'aperçût alors des larmes que versait l'autre, tous deux pleurèrent... Odille chanta le second verset; mais, brisée par la fatigue de la nuit et de la journée, cédant au rhythme mélancolique de ce bardit, qui si souvent l'avait bercée dans son enfance et endormie sur les genoux de sa mère, la petite esclave ne chantait plus que d'une voix affaiblie, tandis qu'au loin les Vagres entonnèrent soudain en choeur, et d'un mâle accent, un autre vieux bardit de la Gaule... Aussi l'ermite et Ronan tressaillirent de nouveau lorsque ces paroles arrivèrent jusqu'à eux, sans couvrir tout à fait la voix d'Odille:

«--Coule, coule, sang du captif...--Tombe, tombe, rosée sanglante!--Germe, grandis, moisson vengeresse!...»

Les deux hommes semblèrent frappés de ce rapprochement singulier: au loin ce chant de révolte, de guerre et de sang... près d'eux, la voix angélique de l'enfant, chantant Hêna, une des plus douces gloires de la Gaule armoricaine... Mais bientôt Odille, cédant au sommeil, ne fit plus que murmurer les paroles du bardit... puis elles devinrent inintelligibles... Sa tête se pencha sur sa poitrine, et, adossée au tronc de l'arbre, assise sur la mousse, elle s'endormit...

--Pauvre enfant!--dit Ronan en la couvrant soigneusement de son manteau;--elle est accablée de fatigue et de sommeil.

--Ronan,--reprit l'ermite en attachant sur son compagnon un regard pénétrant,--le chant d'Hêna t'a fait pleurer...

--C'est vrai.

--Qui t'émeut ainsi?

--Un souvenir de famille... si un Vagre, un Homme errant, un Loup a une famille...

--Ce souvenir de famille, quel est-il?

--Cette douce Hêna, dont parle le bardit, était l'une de mes aïeules...

--Comment le sais-tu?

--Autrefois, mon père me l'a dit; il me contait dans mon enfance des histoires des temps passés...

--Ton père, où est-il à cette heure?

--Je ne sais... il courait la Vagrerie, il la court peut-être encore, à moins qu'il ne soit mort en bon Vagre... Je saurai cela quand lui et moi nous nous retrouverons ailleurs qu'ici...

--Où cela?

--Dans les mondes mystérieux que nul ne connaît, que tous nous connaîtrons... puisque tous nous irons y revivre...

--Tu as donc conservé la foi de tes ancêtres?

--Mon père m'a appris à ne pas plus me soucier de mourir que de changer de vêtement... puisqu'on quitte ce monde-ci pour aller, corps et âme, renaître ailleurs... Persuadé de cela, je fais, tu le vois, bon marché de ma peau... et de celles des Franks...

--Il y a-t-il longtemps que tu as été séparé de ton père?

--Brisons là... c'est triste, j'aime à être en joyeuse humeur... Cependant je me sens attiré vers toi, et tu n'es pas gai...

--Nous vivons dans des temps où, pour être gai, il faut avoir l'âme très-forte ou très-faible...

--Me crois-tu faible?

--Je te crois fort et faible à la fois... Mais ton père...

--Tu tiens à parler de lui?

--Beaucoup...

--Soit... Eh bien, mon père était Bagaude en sa jeunesse, et plus tard, quand les Franks nous ont baptisés Vagres, Vagre il est devenu: le nom était changé, le métier le même...

--Et ta mère?

--En Vagrerie on connaît peu sa mère; je n'ai jamais connu la mienne... Du plus loin qu'il m'en souvient, je devais alors avoir sept ou huit ans; j'accompagnais mon père et la troupe dans ses courses, tantôt en Provence, tantôt ici, en Auvergne: étais-je fatigué, mon père ou l'un de nos compagnons me portait sur son dos... J'ai ainsi grandi; nous avions souvent des jours de repos forcé... Parfois les comtes franks, exaspérés contre nous, se rassemblaient, eux et leurs leudes, pour nous donner la chasse... Avertis de leurs mouvements par les pauvres habitants des champs qui nous aimaient, nous nous retirions dans nos repaires inaccessibles, et pendant quelques jours nous faisions les morts, tandis que les Franks battaient la campagne sans rencontrer l'ombre d'un Vagre... Durant ces jours de trêve, au fond de quelque solitude, mon père, je te l'ai dit, me racontait des histoires du temps passé; j'ai appris ainsi que notre famille était originaire de Bretagne, où elle vivait, où elle vit peut-être encore libre et paisible à cette heure, puisque jamais jusqu'ici les Franks n'ont pu entamer cette rude province: son granit est trop dur, et ses Bretons sont comme le granit de leurs rocs...

--Je sais le proverbe: C'est un homme dur de l'Armorique.

--Mon père me l'a aussi souvent cité.

--Mais comment a-t-il quitté cette province paisible et libre encore aujourd'hui, grâce à son indomptable courage, que soutient toujours sa foi druidique, régénérée par la morale évangélique?

--Mon père avait dix-sept ans... un jour sa famille donna l'hospitalité à un colporteur; celui-ci, courant la Gaule pour son métier, raconta les malheurs du pays, et parla de la vie aventureuse des Bagaudes... Mon père s'ennuyait de la vie des champs; il avait le coeur chaud, la tête ardente, il avait sucé au berceau la haine des Franks. Frappé des récits du colporteur, il trouva l'occasion belle pour guerroyer contre les barbares en se joignant aux Bagaudes, quitta la maison paternelle et alla retrouver le colporteur qui l'attendait à une lieue de là... Tous deux, au bout de quelques jours de marche, gagnèrent l'Anjou, rencontrèrent des Bagaudes... Jeune, robuste, hardi, mon père était de bonne recrue; il se joignit à eux, et... vive la Bagaudie!... De province en province, il est ainsi venu jusqu'en Auvergne, qu'il n'a plus guère quittée... le pays étant propice au métier, forêts, montagnes, rochers, cavernes, torrents, volcans éteints; c'est une vraie terre de Bagaudie, vraie terre de Vagrerie!...

--Comment as-tu été séparé de ton père?

--Il y a trois ans... Quelques antrustions ou leudes du roi percevaient en Auvergne la redevance du domaine royal; nombreux et bien armés, ils ne voyageaient que de jour. Nous attendions la fin de leur récolte pour la récolter à notre tour... Il s'arrêtèrent une nuit à Sifour, petite ville ouverte... L'occasion tente mon père; nous marchons, croyant surprendre les Franks; ils étaient sur leurs gardes... Après un combat acharné, nous sommes poursuivis la lance dans les reins. Au milieu de cette attaque nocturne, j'ai été séparé de mon père... A-t-il été tué ou seulement blessé et emmené prisonnier? je l'ignore; tous mes efforts ont été vains pour connaître son sort... Depuis, mes compagnons m'ont choisi pour chef... tu m'as demandé mon histoire... la voilà; maintenant, tu me connais.

--Plus que tu ne le penses... Ton père se nommait Karadeuk.

--D'où sais-tu cela?

--Le père de ton père se nommait Jocelyn... s'il vit encore en Bretagne avec son fils aîné Kervan et sa fille Roselyk, il habite sa maison près des pierres sacrées de Karnak...

--Qui t'a dit...

--L'un de tes aïeux se nommait Joel, il était BRENN de la tribu de Karnak... Hêna, la sainte du bardit, était fille de Joel, dont la race remonte jusqu'au BRENN gaulois, qui fit, il y a près de huit cents ans, payer rançon à Rome.

--Qui es-tu donc pour connaître ainsi ma famille?

--Ce chant d'esclaves révoltés contre les Romains: «Coule, coule, sang du captif! tombe, tombe, rosée sanglante,» a été recueilli par un de tes aïeux nommé Sylvest, livré aux bêtes féroces dans le cirque d'Orange... et ton père t'a sans doute aussi appris un autre fier bardit, chanté il y a deux siècles et plus, lors d'une des grandes batailles du Rhin contre les Franks, gagnée par Victorin, fils de Victoria, la mère des camps...

--Tu dis vrai... mon père me l'a souvent chanté ce bardit; il commence ainsi:

«Ce matin nous disions: Combien sont-ils donc ces barbares? combien sont-ils donc ces Franks?»

--Et il se termine ainsi,--reprit le moine laboureur:

«Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares? ce soir nous disons: Combien donc étaient-ils ces Franks?»--Scanvoch, un autre de tes aïeux, bravé soldat et frère de lait de Victoria la Grande, a recueilli ce chant de guerre...

--Oui, la Gaule, alors fière, libre, triomphante, avait refoulé les barbares de l'autre côté du Rhin, tandis qu'aujourd'hui... Tiens... moine, ne parlons plus de ce glorieux passé... le présent me semble plus horrible encore... mon sang bouillonne, et je suis tenté d'assommer cet évêque qui ronfle là... Ah! maudite soit à jamais la crédulité de nos pères, mourants martyrs de cette religion nouvelle...

--Nos pères ont dû croire aux paroles des premiers apôtres, qui leur prêchaient l'amour, le pardon, la délivrance, au nom du jeune maître de Nazareth, que ton aïeule Geneviève a vu crucifier à Jérusalem...

--Mon aïeule Geneviève?... tu n'ignores rien de ce qui touche ma famille... Mon père seul a pu t'instruire de ce que tu sais... tu l'as donc connu?

--Oui...

--Et où cela?

--N'as-tu pas remarqué que de temps à autre, lorsque vous reveniez au coeur de l'Auvergne, ton père s'absentait pendant plusieurs jours?

--C'est vrai... et le but de ces absences, je ne l'ai jamais su.

--Ton père allait voir, près de Tulle, une pauvre femme esclave, attachée aux terres de l'évêque de cette cité... Cette esclave, il y a au moins trente ans de cela, avait un jour trouvé ton père, alors chef de Bagaudes, blessé, presque mourant dans les buissons de la route: le prenant en pitié, elle l'aida à se traîner dans la cabane où elle logeait avec sa mère... Ton père avait environ vingt ans... la jeune fille à peu près l'âge de cet enfant qui dort près de nous... Tous deux s'aimèrent... Ton père, à peine guerri de sa blessure, fut un jour surpris dans la hutte de l'esclave par le régisseur de l'évêque, cet agent considérant Karadeuk comme de bonne prise, voulut l'emmener esclave à Tulle... Ton père résista, battit l'agent, et alla rejoindre les Bagaudes.

--Et la jeune esclave?

--Elle devint mère... et mit au monde un fils...

--J'ai donc un frère?

--Tu as un frère...

--Le connais-tu? Qu'est-il devenu?

--Le fils d'un esclave naît esclave, et appartient au maître de sa mère... Lorsque cet enfant, que ton père nomma Loysik en mémoire de sa race bretonne, eut quatre ou cinq ans, l'évêque de Tulle, lui reconnaissant quelques qualités précoces, le fit conduire au collège épiscopal, où il fut élevé avec quelques autres jeunes esclaves destinés à entrer un jour dans l'Église comme clercs... De temps à autre, Karadeuk, lorsque les Bagaudes passaient près de Tulle, allait la nuit voir la mère de son fils... celui-ci, prévenu par elle, trouvait quelquefois le moyen de se rendre à la cabane; là, le père et le fils s'entretenaient longuement des choses et des hommes du temps passé, de la Gaule, jadis glorieuse et libre; car ton père, tu l'as dit, conservait, par tradition de famille, un ardent et saint amour pour notre patrie; il espérait faire battre le coeur de son fils à ces grands souvenirs d'autrefois, l'exaspérer contre les Franks, et l'emmener courir avec lui la Vagrerie; mais Loysik, alors d'un caractère doux et timide, redoutait cette vie aventureuse... Les années se passèrent... ton frère, s'il eût voulu, aurait pu, comme tant d'autres, faire son chemin dans l'Église; mais au moment d'être ordonné prêtre il vit de si près l'hypocrisie, la cupidité, la luxure cléricale, qu'il refusa la prêtrise en maudissant la sacrilège alliance du clergé gaulois et des conquérants... Il quitta la maison épiscopale, et alla rejoindre, sur les frontières de la Provence, plusieurs ermites laboureurs; il avait connu l'un d'eux à Tulle, où il s'était arrêté malade à l'hospice.

--Ces ermites avaient donc fondé une espèce de colonie?

--Plusieurs d'entre eux s'étaient réunis dans une profonde solitude pour cultiver des terres dévastées et abandonnées depuis la conquête... c'étaient des hommes simples et bons, fidèles aux souvenirs de la vieille Gaule et aux préceptes de l'Évangile, si odieusement faussés, reniés aujourd'hui par de nouveaux princes des prêtres... Ces moines vivaient dans le célibat, mais ne faisaient point de voeux; ils restaient laïques et n'avaient aucun caractère cléricalF; c'est seulement depuis quelques années que la plupart des moines obtiennent d'entrer dans l'Église; aussi, devenus prêtres, perdent-ils de jour en jour cette popularité, cette indépendance qui les rendaient si redoutables aux évêquesG... Du temps dont je te parle, la vie de ces ermites laboureurs était paisible, laborieuse; ils vivaient en frères, selon les préceptes de Jésus, cultivaient leurs terres en commun, et aussi les défendaient rudement en commun, si quelques bandes de Franks, allant d'un burg à l'autre, s'avisaient de tenter, par malfaisance, de ravager leurs champs...

--J'aime ces ermites, à la fois laboureurs et soldats, fidèles aux préceptes de Jésus, à l'amour de la vieille Gaule et à l'horreur des Franks... Ces moines se battaient rudement, dis-tu... étaient-ils donc armés?

--Ils avaient des armes... et mieux que des armes...

--Que veux-tu dire?

--Tiens,--dit l'ermite en sortant de dessous sa robe une espèce de petit sabre ou de long poignard à poignée de fer,--remarque cette arme... mais, je te le dis, sa force n'est pas dans sa lame.

--Où est donc cette force?--demanda Ronan en examinant le poignard.--L'arme semble pourtant bien trempée...

--Ce n'est point, te dis-je, par la lame qu'elle vaut, mais par les mots gravés sur sa poignée.

--Je lis,--reprit Ronan,--je lis sur l'un des côtés de la garde ce mot: GHILDE, et sur l'autre, ces deux mots gaulois: AMINTIAIZ-COMMUNITEZ... amitié-communauté... C'est sans doute la devise des ermites laboureurs?

--Peut-être...

--Mais ce mot GHILDE, que signifie-t-il? il n'est pas gaulois?

--Non, il est saxon...

--Ah! c'est un mot de la langue de ces pirates, qui descendant des mers du Nord, en suivant les côtes, remontent souvent le cours de la Loire pour ravager les pays riverains... Ce sont de terribles pillards, mais d'intrépides marins!... Venir ainsi des mers lointaines, dans des canots si frêles, si légers, qu'au besoin ils les portent sur leur dos; on dit qu'ils ont remonté plusieurs fois la Loire jusqu'à Tours?

--Oui, puisque aujourd'hui la Gaule est en proie aux barbares du dedans et du dehors.

--Mais ce mot saxon ghilde, gravé sur le fer, est-ce lui qui, selon tes paroles, fait la force de cette arme?

--Oui... car ce mot peut opérer des prodiges...

--Explique-toi...

--L'un des moines laboureurs, avant de se réunir à nous, habitait les bords de la Loire... Enlevé jeune, il y a de longues années, lors d'une descente des pirates en Touraine, il avait été emmené dans leur pays... Pendant qu'il y séjournait, il observa que ces hommes du Nord trouvaient une force immense dans des associations où chacun était solidaire de tous et tous de chacun... solidaires par la fraternité, par l'assistance, par les biens, par les armes, par la vie, s'il le fallait. Ces associations, que l'on croirait nées de la fraternité chrétienne, étaient pratiquées dans ces contrées plusieurs siècles avant la naissance de Jésus, et se nommaient des GHILDEH. Plus tard, lorsque ce captif des pirates, après leur avoir échappé, se joignit à nous autres, ermites laboureurs...

--Pourquoi t'interrompre?

--Je ne peux t'en dire davantage... un serment m'oblige à me taire... ma confiance m'entraînerait trop loin...

--Soit, je dois respecter ton secret... Mais cette confiance que je t'inspire, je l'éprouve aussi pour toi... quoique étrangers l'un à l'autre... étrangers? non... car tu connais comme moi-même l'histoire de ma famille... Mais, j'y songe... mon frère, tu me l'as dit, était au nombre de ces ermites laboureurs dont tu fais partie... Tu dois l'avoir intimement connu; car lui seul a pu te donner sur les descendants de Joel ces détails, qu'il tenait sans doute de mon père... Tu te tais? pourquoi me regarder ainsi?... ton silence me trouble et m'émeut malgré moi... tes yeux se remplissent de larmes...

--Ronan... ton frère est né il y a trente ans... c'est mon âge...

--Que dis-tu?

--Ton frère s'appelle Loysik... c'est mon nom...

--Loysik! ce frère?...

--C'est moi...

--Joies du ciel!...

L'ermite et le Vagre restèrent longtemps embrassés... Après leur premier épanchement de tendresse, Ronan dit à Loysik:

--Et notre père?

--Comme toi, j'ignore son sort... ne désespérons pas de le retrouver... Ne t'ai-je pas retrouvé, toi?

--Ton instinct fraternel t'a donc poussé à nous accompagner?

--Je ne t'ai reconnu pour mon frère qu'à ton attendrissement causé par le bardit d'Hêna, une de tes aïeules, m'as-tu dit. Alors, pour moi, plus de doute, nous étions frères ou proches parents; le récit de ta vie m'a prouvé que nous étions frères...

--Et pourquoi nous as-tu d'abord suivis en Vagrerie, toi, un véritablement saint homme?

--Ne m'as-tu pas entendu répondre à l'évêque Cautin: «Ce ne sont pas les bien portants, mais les malades qui ont besoin de médecin,» a dit Jésus...

--Me blâmerais-tu d'être Vagre, comme mon père a été Bagaude?...

--Écoute-moi, Ronan... Comme toi, j'ai horreur de l'esclavage et de la conquête, car depuis l'invasion franque, la Gaule jadis puissante et féconde est couverte de ruines et de ronces: les propriétaires, les colons, les laboureurs, ont fui devant les barbares qui les réduisent à la servitude ou à une misère affreuse; grand nombre de ces malheureux, poussés à bout par le désespoir, courent comme toi la Vagrerie; de rares esclaves, mourants de faim, écrasés de travail, cultivent seuls, sous le fouet, les biens de l'Église et des seigneurs franks... Les cités, autrefois si riches, si florissantes par leur commerce, aujourd'hui ruinées, presque dépeuplées, mais au moins défendues par leurs murailles, offrent plus de sécurité à leurs habitants, et encore les guerres civiles incessantes des fils de Clovis, toujours acharnés à se dépouiller entre eux, livrent parfois ces villes à l'incendie, au pillage et au massacre... Pendant les trêves, à peine les habitants osent-ils sortir de leurs murs; les routes infestées de bandes errantes, rendent les communications, les approvisionnements impossibles... et trop souvent les horreurs de la famine ont décimé les grandes cités...

--Oui, voilà ce que la conquête a fait de la Gaule... Elle ne peut plus être libre... qu'elle disparaisse du monde, ensevelissant ses conquérants sous ses ruines!

--Mon frère, cette Gaule que tu ravages avec autant d'acharnement que ses conquérants, n'est-ce pas notre patrie bien-aimée, notre mère? Est-ce à nous, ses fils, de nous unir aux barbares pour l'accabler de maux et de misères...

--Préfères-tu donc tendre le dos à un joug infâme?

--Comme toi, je veux exterminer la barbarie des oppresseurs... comme toi, je veux mettre un terme au lâche hébêtement des opprimés; mais je veux tuer la barbarie par la civilisation; l'ignorance par l'enseignement; la misère par le travail; l'esclavage par notre héroïque sentiment de nationalité, hélas! presque éteint en nous aujourd'hui, mais si puissant chez nos pères, lorsque nos druides soulevaient les populations en armes contre les Romains.

--Nos derniers druides, traqués par les évêques, ont péri dans les supplices!

--Mais la foi druidique n'est pas morte... non, non... les formes des religions passent, mais leur divin principe reste éternel, parce qu'il est divin..... Crois-moi, ravivée, régénérée par la douce morale de Jésus, ce grand sage, ce génie sublime et tendre! la foi druidique revit dans de nobles coeurs, elle a conservé sa croyance immuable à l'immortalité des corps et des âmes, à leur perpétuelle renaissance dans l'immensité des mondes étoilés, afin que par ces épreuves, par ces vies successives, les méchants deviennent meilleurs, et les bons meilleurs encore... Oui, l'humanité, visible ou invisible, s'élevant de sphère en sphère dans son labeur éternel, dans son progrès continu, vers une perfection infinie comme celle du Créateur... Telle est notre foi, à nous druides chrétiens, qui pratiquons la doctrine évangélique dans tout ce qu'elle a de tendre, de miséricordieux, de libérateur...

À ces mots de Loysik, une voix s'éleva du milieu d'un fourré situé près du chêne, et s'écria:

--Relaps! sacrilége! adorateur de Mammon! ermite du diable! tu seras brûlé comme hérétique!...

C'était la voix de l'évêque Cautin... Ronan courait aux broussailles pour assommer l'homme de Dieu, malgré les instances de Loysik, lorsque du côté où les Vagres terminaient leur nuit d'orgie par des chants et par des danses, ces cris retentirent:

--Alerte! nous sommes surpris... alerte, voici les leudes du comte Neroweg!...

--Il est à leur tête!

--Alerte! les leudes du comte de Neroweg! Nos vedettes les ont aperçus de loin...

La petite Odille, réveillée par le tumulte, et entendant les paroles des Vagres, s'écria avec terreur, en se jetant au cou de Ronan:

--Le comte Neroweg! sauve-moi!

--Ne crains rien, pauvre enfant! c'est lui qui doit craindre.

Puis, s'adressant à Loysik, Ronan ajouta:

--Mon frère, le destin nous envoie un descendant de cette race de Neroweg, que notre aïeul Scanvoch a combattu, il y a deux siècles, sur les bords du Rhin... Je veux tuer ce barbare, sa descendance ne sera pas funeste à la nôtre...

--Tue-moi aussi,--murmura Odille en se jetant aux genoux du Vagre et en joignant les mains;--j'aime mieux mourir que de retomber aux mains du comte...

Ronan, touché du désespoir de l'enfant et ne pouvant prévoir l'issue du combat, resta un moment pensif; puis, avisant, assez élevée au-dessus de sa tête, une grosse branche de chêne, il s'élança d'un bond, la saisit à son extrémité; puis, retombant sur le sol, il la ramena, la tenant d'une main ferme, et la faisant plier.

--Loysik,--dit-il à l'ermite,--asseois Odille sur cette branche; en se redressant elle enlèvera cette pauvre enfant, qui pourra ainsi gagner la feuillée et s'y blottir jusqu'à la fin du combat... Je vais rassembler les Vagres... Bon courage, petite Odille... je reviendrai...

Et il courut vers ses compagnons, pendant que l'esclave, placée sur la branche par Loysik, disparaissait au milieu de l'épaisse feuillée en tendant ses bras vers Ronan.

L'aube naissante éclairait la forêt, la cime des arbres se rougissait des premiers feux du jour. Les Vagres, qui venaient d'annoncer l'approche du comte Neroweg et de ses leudes, avaient pris, à travers le fourré, un sentier impraticable aux chevaux des Franks, et beaucoup plus court que le chemin que ceux-ci devaient suivre pour arriver à la clairière. La plupart des Vagres, las de boire, de chanter et de danser, s'étaient endormis sur l'herbe peu de temps avant le lever du soleil; réveillés en sursaut, ils coururent aux armes: les esclaves, les colons, les femmes, les propriétaires ruinés, qui s'étaient joints à la Vagrerie, commencèrent, en apprenant l'arrivée des leudes, les uns à trembler, les autres à fuir au plus profond de la forêt, tandis que bon nombre, gardant au contraire une brave contenance, se munissaient en hâte, et faute de mieux, de gros bâtons noueux arrachés aux arbres... Les Vagres comptaient parmi eux une douzaine d'excellents archers, les autres étaient armés de haches, de masses d'armes, de piques, d'épées, ou de faux emmanchées à revers. Aux premiers cris d'alarme, les hardis compagnons s'étaient réunis autour de Ronan et de l'ermite... Fallait-il combattre les leudes? fallait-il fuir devant eux? Peu voulaient fuir, beaucoup voulaient combattre... et la belle évêchesse, au bras de son Vagre, criait plus haut que tous les autres:--Bataille! bataille!--espérant peut-être trouver ainsi la mort, après cette nuit d'amour et de liberté, qui semblait lui peser comme un remords.

Deux autres vedettes accoururent: cachés dans les taillis, ils avaient pu compter, à peu près, le nombre des leudes du comte; ils n'étaient guère qu'une vingtaine à cheval, bien équipés, mais une centaine de gens de pied, armés de piques et de bâtons, les accompagnaient; les uns étaient Franks, les autres appartenaient à la cité de Clermont, requise, au nom du roi, par le comte Neroweg, d'envoyer des hommes à la poursuite des Vagres; plusieurs esclaves de l'évêque Cautin qui, par peur de l'enfer, n'avaient pas voulu courir la Vagrerie après l'incendie de la villa épiscopale, augmentaient la troupe de Neroweg. La troupe de Ronan, y compris les nouvelles recrues décidées à combattre, s'élevait à quatre-vingts hommes au plus.

Dans cette épineuse occurrence, on tint conseil en Vagrerie... Que décida-t-on? plus tard on le saura.

Depuis une demi-heure, l'arrivée du comte et de ses leudes a été annoncée par les vedettes; les Vagres ont disparu; au milieu des clairières où ils ont festoyé durant la nuit, il ne reste que les débris du festin, des outres vides, des vases d'or et d'argent semés sur l'herbe foulée; près de là sont les chariots emmenés de la villa épiscopale, et plus loin les carcasses des boeufs près d'un brasier fumant encore... Profond est le silence de la forêt... Bientôt un esclave de la villa, l'un des pieux guides des leudes, sort du fourré dont la clairière est entourée; il s'avance d'un pas défiant, prêtant l'oreille et regardant autour de lui, comme s'il redoutait quelque embûche; mais à la vue des débris du festin, il fait un mouvement de surprise et se retourne vivement; il allait sans doute appeler la troupe qu'il précédait de loin, lorsqu'à l'aspect des vases d'or et d'argent, dispersés sur l'herbe, ce bon catholique réfléchit, court au butin, se saisit d'un calice d'or qu'il cache sous ses haillons; puis il appelle les leudes à grands cris en disant:

--Par ici! par ici!...

On entend d'abord au loin, et se rapprochant de plus en plus, un grand bruit dans les bois, les branches des taillis se brisent sous le poitrail et sous le sabot des chevaux; des voix s'appellent et se répondent; enfin sort du fourré le comte Neroweg à cheval, et à la tête de plusieurs de ses leudes; les autres, moins impétueux, ainsi que les gens de pied le suivent de loin, à travers le taillis, et vont bientôt le rejoindre. Aux cris de l'esclave, Neroweg avait cru tomber sur la troupe des Vagres; mais il ne vit personne dans la clairière, sinon notre bon catholique qui accourait criant:

--Seigneur comte! les Vagres impies qui ont saccagé la villa de notre saint évêque, se sont enfuis dans la forêt.

Neroweg leva sa longue épée sur la tête de l'esclave, l'abattit sanglant aux pieds de son cheval.

--Chien!--s'écria-t-il,--tu m'as trompé... tu t'entendais avec les Vagres!...

L'esclave tomba mourant, et le vase d'or qu'il avait dérobé s'échappa de dessous ses haillons.

--À moi le vase d'or,--s'écria le comte, et montrant le calice du bout de son épée à un de ses hommes, qui le suivait à pied, ajouta:--Karl, mets cela dans ton sac...

Ces pillards avaient toujours sur leurs talons quelques porteurs de grands sacs, où ils enfouissaient le butin; mais au moment où Karl s'apprêtait à obéir au comte, celui-ci aperçut plus loin, étincelants dans l'herbe aux rayons du soleil levant, les autres vases d'or et d'argent, emportés de la villa épiscopale. Neroweg, faisant faire alors un grand bond à son cheval, s'écria:

--À moi ces trésors... remplis ton sac, Karl... appelle Rigomer, qu'il remplisse aussi le sien... À moi tous!...

--Non pas à toi seul... mais à nous!--s'écrièrent les leudes qui le suivaient;--à nous aussi ces richesses... Ne sommes-nous pas tes égaux?...

--Égaux à la bataille... nous sommes égaux au partage du butin; n'oublie pas ceci, Neroweg...

--Souviens-toi qu'au pillage de Soissons, le grand roi Clovis lui-même... n'osa pas disputer un vase d'or à l'un de ses guerriers.

--À nous donc ces trésors comme à toi... et faisons à l'instant le partage...

Le comte n'osa pas résister aux réclamations des leudes, car ces guerriers, tout en reconnaissant un chef, traitaient toujours avec lui de pair à pair. Aussi plusieurs de ces pillards descendirent de cheval, convoitant des yeux les calices, les boîtes à Évangiles, les patènes, les coupes, les plats, les bassins et autres orfévreries d'or et d'argent... Déjà, se précipitant, se heurtant, ils allongeaient les mains vers ces richesses, lorsqu'une voix retentissante, qui semblait venir du ciel, s'écria:

--Arrêtez, sacrilèges! Dieu vous entend... Dieu vous voit!... Si vous osez porter une main impie sur les biens de l'Église, vous êtes damnés...

À cette voix, d'en haut, le comte Neroweg pâlit, trembla de tous ses membres, et tomba à genoux... Plusieurs leudes l'imitèrent, frappés de terreur.

--Tous à genoux, païens!--reprit la voix de plus en plus menaçante,--tous à genoux, maudits!...

Les derniers leudes qui restaient encore debout s'agenouillèrent éperdus, ainsi que tous les gens de pied qui avaient rejoint les cavaliers; cette foule effarée courba le front, se frappa la poitrine en murmurant:

--Miracle! miracle! c'est la voix du Seigneur Dieu!...

--Maintenant, grands pécheurs!--reprit la voix d'en haut d'un ton plus terrible encore,--maintenant que vous vous êtes courbés, frappés de terreur sous l'oeil du Seigneur, venez au secours de votre...

La voix n'acheva pas... les rameaux d'un grand chêne, auprès duquel étaient agenouillés Neroweg et ses leudes, se brisèrent çà et là sous le poids d'un gros corps dégringolant de branche en branche, et dont la chute, ainsi amortie, fut si peu dangereuse, que ce gros corps, arrivant à terre presque sur ses pieds, faillit écraser le comte. Ce nouvel incident, ajoutant à la terreur de Neroweg et à celle de la foule, tous se jetèrent la face contre terre en murmurant:

--Seigneur! Seigneur! ayez pitié de nous dans votre colère!...

Qui était tombé du faîte de l'arbre?... l'évêque Cautin... la voix d'en haut, c'était la sienne... Avant l'arrivée des Franks, Ronan, le piquant de la pointe de son épée, l'avait forcé à grimper devant lui comme un gros loir dans le branchage du chêne, où il l'avait accompagné, le laissant même parler au nom du Seigneur, tant qu'il s'était borné à épouvanter Neroweg et ses leudes; mais lorsque le saint homme voulut les appeler à son aide, le Vagre le saisit à la gorge... ce brusque mouvement fit choir Cautin de branche en branche presque sur le dos du comte; mais l'homme de Dieu était un rusé compère, et quoiqu'un instant étourdi de sa chute, il voulut profiter de la terreur des Franks et de la foule, toujours agenouillés la face contre terre, il se raffermit sur ses jambes, puis il s'écria en gonflant ses joues et en frottant ses larges reins endoloris par sa chute:

--Malheureux! implorez votre saint évêque, qui redescend du ciel... sur l'aile des archanges du Seigneur!...

--Miracle!--dit la foule, et chacun de baiser la terre en se frappant la poitrine avec un redoublement de terreur.--Miracle!... miracle!...

--Saint évêque Cautin, qui descendez du ciel... protégez-nous!

--Est-ce ta voix, patron?--murmura Neroweg toujours la face contre terre, sans oser encore lever les yeux,--est-ce ta voix, saint évêque, ou est-ce un piége de Satan?

--C'est moi-même... moi, ton évêque... en douter serait un sacrilége!

--D'où viens-tu, bon patron?

--Ne te l'ai-je pas dit?... je descends du ciel... Le Seigneur, après le sac de la villa épiscopale, me voyant emmené par les Vagres, à jamais damnés! a envoyé à mon secours des anges exterminateurs, revêtus d'armures d'hyacinthe, et armés d'épées flamboyantes; ils m'ont arraché des mains des Philistins, m'ont pris sur leurs ailes d'azur et d'argent, et m'ont emporté vers le ciel, où, moi, serviteur indigne du Roi des rois, j'ai eu la délectation, la jubilation de contempler la face resplendissante de l'Éternel au milieu des chants des séraphins et des parfums du paradis...

--Miracle!--répéta la foule tout d'une voix.--Miracle!...

--Notre saint évêque a vu le Seigneur en face.

--Saint Cautin,--reprit Neroweg,--tu me protégeras, bon patron, mon cher père en Dieu!

--Oui, si tu te prosternes toujours devant les évêques du Seigneur, et si tu enrichis son Église... Il l'a dit... il te le répète par ma voix!...

--Je te ferai bâtir une chapelle en ce lieu, s'il le faut, saint évêque, pour glorifier ce grand miracle...

--Ce n'est point assez, m'a dit le Seigneur, qui dans sa toute-puissance et omnipotence devinait ta pensée... Non, ce n'est point assez... Voici ses paroles sacrées, écoute-les bien, comte:

--Je t'écoute, patron... je t'écoute...

«--Neroweg et ses leudes,--m'a dit le Seigneur,--ont fui lâchement de la villa épiscopale lorsqu'elle a été attaquée par les Vagres...»

--J'ai cru que c'étaient des diables sortant de l'enfer qui est sous ta salle de festin, saint patron...

--C'étaient en effet des diables; mais ils avaient pris figure de Vagres... ce qu'ils ne font que trop souvent... Donc le Seigneur m'a dit ceci de sa propre bouche:

«--Je veux que le comte Neroweg fasse abandon du quart de ses biens à l'évêque de Clermont; qu'il fasse rebâtir et orner richement la villa épiscopale, qu'il a si lâchement laissé mettre à feu et à sac par des diables, sous figure de Vagres... fantômes, que moi, le Seigneur Dieu, j'avais envoyés de mon enfer, au comte Neroweg, pour éprouver s'il aurait le courage de défendre son père en Christ, l'évêque Cautin... Je veux de plus que le comte Neroweg poursuive les Vagres à outrance, qu'il les fasse périr dans les supplices, surtout leur chef, et un ermite relaps, renégat, idolâtre, qui accompagne ces damnés... Je veux enfin que le comte fasse brûler à petit feu une Moabite, une sorcière, une infernale diablesse, qui fut autrefois liée par le mariage à mon chaste et bon serviteur l'évêque Cautin, qui, depuis que je l'ai fait, par ma grâce, monter à l'épiscopat, est une véritable rose de pudicité, un véritable tigre de renoncement aux abominations de la chair... Que le comte Neroweg accomplisse mesdites volontés, à ce prix seulement, je lui remettrai ses péchés, et un jour je lui ouvrirai les portes de mon éternel paradis... Amen...» Là-dessus, les séraphins ont brûlé des parfums d'une odeur céleste, et joué un air de luth des plus délectables... après quoi le Seigneur a ordonné à ses archanges de me rapporter doucement sur leurs ailes vers la terre... ce qu'ils viennent d'accomplir... Voyez plutôt là-haut, tout là-haut, mais il faut vous hâter... voyez tout là-haut... les derniers archanges s'envoler vers le trône d'or de l'Éternel en déployant leurs belles ailes d'azur et d'argent!...

Neroweg et quelques-uns de ses leudes, alléchés par le récit de cette vision, se relevèrent, béants, sur leurs genoux, et levèrent les yeux au ciel pour jouir du miraculeux spectacle promis par l'évêque; mais au lieu des archanges aux ailes d'azur et d'argent, ils virent, par hasard, deux Vagres chevelus et barbus, leurs arcs entre les dents, rampant comme des couleuvres le long d'une grosse branche d'arbre, afin de gagner un endroit d'où ils pourraient, en bons archers, viser sûrement Neroweg et sa troupe...

--Trahison!--s'écria le comte en se dressant de toute sa hauteur, et montrant la cime des arbres à ses leudes.--Trahison! les Vagres sont là-haut cachés dans les arbres!...

--Miracle! double miracle!--s'écria l'évêque inspiré.--Les anges exterminateurs avaient enlevé dans les airs ces démons sous figures de Vagres, afin de les précipiter de plus haut au fin fond des enfers, leur demeure éternelle... Mais voici que ces démons, en tombant du haut en bas, se seront raccrochés à ces branches... Miracle! double miracle!... Allons, mes chers fils, exterminez les Philistins!

À peine l'évêque achevait-il ces mots, en se glissant sous l'un des chariots, qu'une volée de flèches, tirée du haut des arbres par les Vagres, cribla la troupe de Neroweg... Se voyant découverts, les hardis garçons n'hésitèrent plus à combattre; les traits furent lancés si juste par ces fins archers, que chaque flèche trouva son carquois dans la blessure qu'elle fit à l'ennemi.

--À toi, Neroweg,--dit du haut d'un arbre la voix de Ronan, le meilleur archer de la Vagrerie,--un descendant de Scanvoch t'envoie ceci à toi, descendant de l'Aigle terrible...

Malheureusement pour l'adresse de Ronan sa flèche s'émoussa sur le casque de fer du comte, les Vagres jusqu'alors cachés dans les fourrés en sortirent en poussant de grands cris, attaquèrent intrépidement les troupes de Neroweg, une furieuse mêlée s'engagea.

Et qui fut vainqueur dans ce combat? les Vagres ou les Franks?

Malédiction! presque tous les Vagres, après une lutte acharnée, ont été exterminés, quelques-uns échappés au massacre, d'autres trop gravement blessés pour fuir, restèrent prisonniers de Neroweg... Ronan le Vagre fut de ceux-là.

Et Loysik? et la petite Odille! et l'évêchesse?

Aussi prisonniers... oui, tous ont été conduits au burg du comte frank, tandis que Saint-Cautin, triomphant et remportant ses vases d'or et d'argent, regagnait Clermont, suivi d'une foule pieuse criant partout sur son passage:

--Gloire à notre saint évêque! gloire au bienheureux Cautin... il a vu l'Éternel face à face!

CHAPITRE III.

Le burg du comte Neroweg.--L'Ergastule, où sont retenus prisonniers Ronan le Vagre, Loysik, l'ermite laboureur, l'évêchesse et Odille.--Vie d'un seigneur frank et de ses leudes dans son château, vers le milieu du sixième siècle (558).--Le festin.--Le mâhl.--L'épreuve des fers brûlants et de l'eau froide.--L'appartement des femmes.--Godégisèle, cinquième épouse du comte Neroweg.--Ce qu'elle apprend du meurtre de Wisigarde, quatrième femme du comte.--L'enfer et le clerc.--Chram, fils de Clotaire, roi de France, arrive au burg du comte.--Suite de Chram ou truste royale.--Leudes campagnards et antrustions de cour.--Le Lion de Poitiers.--Imnachair et Spactachair.--Irrévérence de ces jeunes seigneurs à l'endroit du bienheureux évêque Cautin, qui confond ces incrédules par un nouveau miracle.--But de la visite de Chram au comte Neroweg.--Torture de Ronan et de Loysik destinés à périr le lendemain avec la belle évêchesse et la petite Odille.--Le bateleur et son ours.--Ce qu'il advient de la présence de cet homme et de cet ours dans le burg du comte.

Le burg du comte Neroweg, situé au milieu de l'emplacement d'un ancien camp romain fortifié, est bâti sur le plateau d'une colline qui domine une immense forêt; entre cette forêt et le burg s'étendent de vastes prairies, arrosées par une large rivière; au delà de la forêt, les hautes montagnes volcaniques de l'Auvergne s'étagent à l'horizon. L'habitation seigneuriale, destinée au comte et à ses leudes, est construite à la mode germanique: au lieu de murailles, des poutres, soigneusement équarries et reliées entre elles, reposent sur de larges assises de pierre; de loin en loin, pour consolider ces boiseries épaisses d'un pied, des pilastres maçonnés, appuyés sur le soubassement, montent jusqu'au toit, construit de bardeaux de chêne et de planchettes d'un pied carré superposées les unes aux autres; toiture aussi légère qu'impénétrable à la pluie. Ce bâtiment, formant un carré long orné d'un large portique de bois, s'appuie, de chaque côté, sur d'autres constructions également en charpente, recouvertes de chaume et destinées aux cuisines, aux celliers, à la buanderie, à la filanderie, aux ateliers des esclaves tisseurs de laine, tailleurs, cordonniers ou corroyeurs; là sont aussi les chenils, les écuries, les perchoirs pour les faucons, la porcherie, les étables, le pressoir, la brasserie et d'immenses granges remplies de fourrage pour les chevaux et les bestiaux. Dans le bâtiment seigneurial se trouvait le gynécée (appartement des femmes), réservé à Godégisèle, cinquième épouse du comte (la seconde et la troisième vivaient encore). Elle passait là tristement ses jours, sortant rarement et filant sa quenouille au milieu des esclaves femelles de la maison, occupées à divers travaux d'aiguille et de tissage; une chapelle en bois, desservie par un clerc, commensal du burg, attenait à ce gynécée, sorte de lupanar dont le comte se réservait seul l'entrée. Là, sous les yeux de sa femme, il choisissait, après boire, ses nombreuses concubines; ses leudes, selon leurs caprices, toujours obéis, sous peine de coups de bâton, s'accouplaient avec les femmes esclaves du dehors.

La totalité de ces bâtiments, ainsi qu'un jardin et un vaste hippodrome, entouré d'arbres, destiné aux exercices militaires des leudes et des gens de guerre à pied, aussi libres et de race franque, est entourée d'un fossé de circonvallation, antique vestige de ce camp romain qui date de la conquête de César. Les parapets ont été dégradés par les siècles, mais ils offrent encore une bonne ligne de défense; une seule des quatre entrées de cette enceinte fortifiée, ouvertes, selon l'usage, au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, a été conservée: c'est celle du midi; de ce côté, un pont volant, construit de madriers, est jeté, durant le jour, sur ce fossé, pour le passage des piétons, des chariots et des chevaux; mais chaque soir, pour plus de sûreté, car le comte est ombrageux et défiant, le pont est retiré par le gardien. Ce fossé profond, rendu marécageux par les suintements et par la permanence des eaux, est rempli d'un tel amoncellement de vase, que l'on s'y engloutirait si l'on tentait de traverser ce bourbier. Non loin de l'hippodrome et à une assez grande distance des bâtiments, mais en dedans de l'enceinte fortifiée, est bâti en briques impérissables, comme toutes les constructions romaines, un ergastule, sorte de cave profonde destinée, lors de la conquête romaine, à enfermer les esclaves destinés aux travaux du camp et des routes voisines; Ronan, Loysik, l'ermite laboureur, la belle évêchesse, la petite Odille et plusieurs Vagres (morts, depuis leur captivité, des suites de leurs blessures), ont été renfermés, il y a un mois, dans cet ergastule, prison du burg, ensuite du combat des gorges d'Allange, où la plupart des Vagres ont péri, les autres ont fui dans la montagne.

La position de ce burg, le repaire du noble frank, n'est-elle pas bien choisie?... Les antiques fortifications romaines mettent cette demeure à l'abri d'un coup de main. Le seigneur comte veut-il chasser la bête fauve? la forêt est si voisine du burg, qu'aux premières nuits de l'automne l'on entend au loin bramer les cerfs et les daims en rut; veut-il chasser au vol? les plaines dont sa demeure est entourée offrent aux faucons des nichées de perdrix, et non loin de là, d'immenses étangs servent de retraite aux hérons qui souvent, dans leur lutte aérienne avec le faucon, transpercent de leur bec effilé l'oiseau chasseur; le seigneur comte veut-il enfin pêcher? ses nombreux étangs regorgent de brochets, de carpes, de lamproies, et la truite au dos d'azur, la perche aux nageoires de pourpre, sillonnent les ruisseaux d'eau vive.

Oh! seigneur comte Neroweg! qu'il est doux pour toi de jouir ainsi des biens de cette terre conquise par tes rois, avec l'aide de l'épée de ton père et de ses leudes... Toi, comme tes pareils, les nouveaux maîtres de ce sol fécondé par les labeurs de notre race, vous vivez dans la paresse et l'oisiveté... Boire, manger, chasser, jouer aux dés avec tes leudes, violenter nos femmes, nos soeurs, nos filles, et communier chaque semaine en fin catholique, voilà ta vie... voilà la vie des FranksA, possesseurs de ces immenses domaines dont ils nous ont dépouillés!... Oh! comte Neroweg, qu'il fait bon d'habiter ce burg, bâti par des esclaves gaulois enlevés à leurs champs, à leur maison, à leur famille, apportant à dos d'homme, sous le bâton de tes gens de guerre, le bois des forêts, les roches de la montagne, le sable des rivières, la pierre de chaux tirée des entrailles de la terre; après quoi, ruisselants de sueur, brisés de fatigue, mourant de faim, recevant pour pitance quelques poignées de fèves, ils se couchaient sur la terre humide, à peine abrités par un toit de branchages; dès l'aube, les morsures des chiens réveillaient les paresseux... Oui, ces gardiens aux crocs aigus, dressés par les Franks, accompagnaient les esclaves au travail, hâtaient leur marche appesantie lorsqu'ils revenaient, courbés sous de lourds fardeaux, et si, dans son désespoir, le Gaulois tentait de fuir, aussitôt ces dogues intelligents les ramenaient au troupeau humain à grands coups de dents, de même que le chien du boucher ramène au bercail un boeuf ou un bélier récalcitrant.

Et ces esclaves? appartenaient-ils tous à la classe des laboureurs et des artisans, rudes hommes, rompus dès l'enfance aux durs labeurs? Non, non... parmi ces captifs, les uns, habitués à l'aisance, souvent à la richesse, avaient été, lors de la conquête franque ou des guerres civiles des fils de Clovis entre eux, enlevés de leurs maisons de ville ou des champs, eux, leurs femmes et leurs filles; celles-ci, envoyées au logis des esclaves femelles pour les travaux féminins et les débauches du Frank; les hommes, à la bâtisse, au labour, à la porcherie, aux ateliers; d'autres esclaves, jadis rhéteurs, commerçants, poëtes ou trafiquants, avaient été pris sur les routes, lorsque réunis en troupe et croyant ainsi voyager plus sûrement, en ces temps de guerre, de ravage et de pillage, ils allaient d'une ville à l'autre.

Oui, l'esclavage rendait ainsi frères en misère, en douleur, en désespérance le Gaulois riche, habitué aux loisirs, et le Gaulois pauvre, rompu aux pénibles labeurs; oui, la femme aux mains blanches, au teint délicat, et la femme aux mains gercées par le travail, au teint brûlé par le soleil, devenaient ainsi, par l'esclavage, soeurs de honte et de déshonneur, jetées pleurantes, et, si elles résistaient, saignantes, dans la couche du seigneur frank.

Oh! nos pères!... oh! nos mères!... par tout ce que vous avez souffert!... oh! nos frères et nos soeurs!... par tout ce que vous souffrez!... oh! nos fils!... oh! nos filles!... par tout ce que vous souffrirez encore!... oh! vous tous, par les larmes de vos yeux, par le sang de votre corps, par le viol de votre chair, vous serez vengés!... Vous serez vengés de ces Franks abhorrés!... dût cette vengeance terrible, aussi implacable qu'elle est juste, frapper dans des siècles la race de nos conquérants!...

Bien dit, mon Vagre!... Mais, fou révolté, tu comptes sans les évêques!... Les entends-tu? les entends-tu?...

«--Ô pieux évêque, ma maison est pillée, mon père égorgé, nous voici, moi et les miens, réduits à l'esclavage!...»

«--Bénissez Dieu, mon fils, de vous envoyer de pareilles épreuves! bénissez Dieu!...»

«--Les Franks ont violé ma fille sur le corps de sa mère éventrée!»

«--Épreuve! épreuve!... bénissez Dieu!...»

«--Quoi! pas de vengeance contre ces Franks?... quoi! ne pas leur demander oeil pour oeil, dent pour dent?...»

«--Non, mon fils; les Franks sont orthodoxes et confessent la sainte Trinité, ils expient leurs crimes en enrichissant les églises et les prêtres du Seigneur, moyennant quoi nous remettons à ces fidèles leurs gros péchés... Bénissez donc les maux qu'ils vous font, mon fils; c'est votre salut qu'ils font.»

«--J'écouterai ta voix, saint évêque, je bénirai les Franks, divins instruments de mon salut, je chérirai les épreuves qu'ils me font subir par votre volonté, ô mon doux Seigneur! merci donc, Dieu souverainement juste et bon! merci! faites, s'il vous plaît, qu'il en soit ainsi de ma descendance à travers les siècles! oui, faites, s'il vous plaît, que ma race, écrasée sous le joug des Franks, pleure, gémisse et saigne toujours ainsi, d'âge en âge, à cette fin qu'à force de maux, de misères, de désastres, elle gagne comme moi son paradis, selon que nous le promettent vos prêtres, ô Dieu tout-puissant qui souriez d'un air si paterne à mes tortures! grâces vous soient à jamais rendues! Amen.»

À la bonne heure, mon orthodoxe, voilà parler! Patrie, liberté, honneur, famille, race, vaillance, fierté, gloire d'autrefois, oublie tout, oublie tout; fais mieux, crois-moi, arrache de ta poitrine ton coeur gaulois; il pourrait, malgré toi, tressaillir encore à notre opprobre; ouvre aussi tes quatre veines, quelques gouttes du valeureux sang de nos pères pourraient y couler encore. Remplace ce sang vermeil et chaud par l'eau glaciale du baptistère de tes évêques, après quoi courbe le front, tends le dos et marche sans broncher au paradis.

En attendant que tu y arrives au paradis, mon catholique, entrons dans le burg de ton seigneur... Foi de Vagre! par la sueur et par le sang de tes pères qui ont suinté sur chaque poutre, sur chaque pierre de cette bâtisse, c'est un commode, vaste et beau bâtiment que ce burg du seigneur comte! douze poutres de chêne, bien arrondies, supportent le portique; il conduit à la salle du Mâhl, ainsi que ces chefs barbares appellent le tribunal où ils rendent leur justice seigneurialeB, salle immense, au fond de laquelle, sur une estrade, est élevé le siége du comte et le banc de ses leudes qui l'assistent. Là, il tient son mâhl, où se jugent les délits commis dans son domaine; dans un coin on voit un réchaud, un chevalet et quelques tenailles; pas de bonne justice sans torture et sans bourreau. Puis, là bas, vois, dans ce coin à fleur de terre, une grande cuve remplie d'eau, et si profonde, qu'un homme s'y pourrait noyer; non loin de la cuve sont neuf socs de charrue, posés sur le sol. Qu'est-ce que cela, le sais-tu? mon saint homme en résignation, en soumission et en contrition? Cette cuve, ces socs de charrue, ce sont les instruments de l'épreuve judiciaire, ordonnée par la loi salique, loi des Franks, puisque la Gaule subit aujourd'hui la loi des Franks.

Et cette porte de coeur de chêne, épaisse comme la paume de la main et garnie de lames de fer, de clous énormes? cette porte est celle du trésor de ce noble seigneur; lui seul en a la clef. Là, sont les grands coffres, aussi bardés de fer, où il renferme ses sous d'or et d'argent, ses pierreries, ses vases précieux, sacrés ou profanes, ses colliers, ses bracelets, son épée de parade à poignée d'or, sa belle bride à frein d'argent, et sa selle ornée de plaques et d'étriers de même métal, en un mot, mon saint homme, tout ce qu'il a rançonné, larronné, chez ceux de ta race, est rassemblé dans le trésor du comte.

Écoute donc! entends-tu ces rires bruyants? ces cris avinés dans la pièce voisine, séparée de la salle du tribunal par de grands rideaux de cuir tanné et corroyé dans le burg? On est fort gai là-dedans: dis un Oremus, demande au ciel de longs et gracieux jours pour ton noble seigneur Neroweg, sans oublier son patron le bienheureux évêque Cautin, le faiseur de miracles, et entrons dans la salle du festin.

La nuit est venue; voilà, sur ma foi, de curieux candélabres de chair et d'os; dix esclaves tannés, décharnés, à peine couverts de haillons, sont rangés, cinq d'un côté de la table, cinq de l'autre, et immobiles comme des statues, tiennent de gros flambeaux de cire allumésC, suffisant à peine à éclairer ces lieux; deux rangées de piliers de chêne arrondis, sorte de colonnade rustique, partagent cette salle en trois parties, la coupant dans sa longueur et aboutissant d'un côté à la porte du mâhl; et de l'autre à la chambre à coucher du comte, laquelle communique au logis de Godégisèle et de ses femmes, de sorte qu'après boire le noble représentant du bon roi Clotaire, en Auvergne, peut rendre la justice ou jeter ses concubines sur sa couche.

Entre les deux rangées de piliers se trouve la table du comte et des leudes ses pairs; à droite et à gauche en dehors des piliers, sont deux autres tables, l'une réservée aux guerriers d'un rang inférieur, l'autre aux principaux serviteurs du comte, son sénéchal, son maréchal, son échanson, son écuyer, ses chambellans et autres, car les seigneurs singent de leur mieux la cour de leurs roisD. Dans les quatre coins de la salle, jonchée, selon la coutume, de feuilles vertes en été, de paille en hiver, sont quatre grosses tonnes, deux d'hydromel, une de cervoise et une de vin herbéE, vin d'Auvergne mêlé d'épices et d'absinthe, boissons brassées ou foulées par les esclaves du burg; le long des boiseries sont suspendus les trophées de la vénerie du comte et des armes de chasse ou de guerre; têtes de cerfs, de chevreuils et de daims, garnies de leur ramure; têtes de buffles, d'ours et de sangliers, munies de leurs défenses ou de leurs crocs. Les chairs et les cuirs ont été enlevés, il ne reste de ces têtes que leurs ossements blanchis; épieux, piques, couteaux, trompes de chasse, filets de pêche, chaperons de fauconnerie, armes de guerre, lances, francisques, épées, hangons et boucliers peints de couleurs tranchantes, sont aussi appendus aux boiseries. Sur la table, vrai festin de Vagrerie, ce ne sont que chevreuils et sangliers rôtis tout entiers, montagnes de jambons de porcs ou de venaison fumée, avalanches de choux au vinaigre, mets favoris des Franks, pièces de boeuf, de mouton et de veau, engraissés dans les étables du comte, menu gibier, volailles, carpes et brochets, ceux-ci grands comme Léviathan, légumes, fruits et fromages de la fertile Auvergne; les cruches et les amphores, sans cesse remplies par les sommeliers qui courent aux tonneaux défoncés, sont sans cesse vidées par les Franks, dans des cornes de taureau sauvage, leur coupe habituelle. La corne dont se sert Neroweg a dû appartenir à un buffle monstrueux, elle est noire et ornée du haut en bas de cercles d'or et d'argent. De temps à autre le seigneur comte fait un signe, et plusieurs esclaves, placés à l'un des bouts de la salle, et portant les uns des tambours, les autres des trompes de chasse, font une musique endiablée, peut-être moins assourdissante et discordante que les cris et les rires de ces épais Teutons, gloutons repus, et déjà pour la plupart ivres à demi.

De ce festin que dis-tu, mon orthodoxe? ces vins, ces venaisons, ces poissons, ces boeufs, ces porcs, ces moutons, ce gibier, ces volailles, ces légumes, ces fruits, qui les a produits? La Gaule! le pays cultivé, fécondé, par ceux-là qui, affamés au milieu de ces monceaux de victuailles, servent de flambeaux vivants pour éclairer le festin; par ceux-là qui, à cette heure, au fond de masures de boue et de roseaux, partagent, épuisés de fatigue, leur maigre pitance avec leur famille, non moins affamée... Allons, mon saint homme, continue ton antienne!

«O Dieu miséricordieux! béni sois-tu de nous envoyer la disette, à nous qui produisons l'abondance! béni sois-tu de faire ainsi dévorer à nos yeux les produits de cette terre fertilisée par le travail de nos pères! béni sois-tu, équitable seigneur, voici que notre maître le conquérant est repu, ses compagnons aussi, ses serviteurs aussi, ses chiens aussi, tandis que nous, esclaves, la faim nous dévore! grâces te soient donc rendues, ô Dieu rempli de justice et de bonté! car notre faim est atroce et nous mord les entrailles... Fais, ô Seigneur! qu'il en soit ainsi chaque jour, et plus vite et plus tôt nous irons en paradis.»

Voici donc les Franks repus, avinés; rires, hoquets et défis de boire, de boire encore, de boire toujours, se croisent en tous sens; ils sont très-gais ces conquérants de la vieille Gaule; le seigneur comte est surtout en belle humeur; à côté de lui siége son clerc, qui lui sert de secrétaire, et dessert l'oratoire du burg; car, selon la nouvelle coutume autorisée par l'Église, les seigneurs franks peuvent avoir un prêtre et une chapelle dans leur maisonF. Ce clerc a été placé près de Neroweg, par Cautin. Le prélat rusé a dit au barbare stupide: «Ce clerc ne t'accordera pas la rémission des crimes que tu pourrais commettre et ne te sauvera pas des griffes de Satan; moi seul, j'ai ce pouvoir; mais la présence continuelle d'un prêtre, auprès de toi, rendra plus difficiles les entreprises du démon; cela te donnera le loisir, en cas d'urgence diabolique, d'attendre ma venue sans risquer d'être emporté en enfer.»

La bruyante gaieté des leudes est à son comble; Neroweg veut parler, par trois fois il frappe sur la table avec le manche de son long couteau nommé Scramasax par ces barbares; il s'en sert pour dépecer la viande et le porte habituellement à sa ceinture: on fait silence, ou à peu près, le comte va parler; les coudes sur la table, il passe et repasse entre le pouce et le premier doigt de sa main droite, sa longue moustache rousse graisseuse et vineuse. Ce mouvement annonce toujours chez lui quelque acte de cruauté sournoise; aussi les leudes, connaissant leur comte, font d'avance et de confiance, ces épais Teutons, entendre leur gros rire; Neroweg, sans mot dire, montre du geste à ses convives l'un des esclaves qui tenaient immobiles les luminaires du festin; ce pauvre vieux homme, ridé, décharné, à longue barbe blanche comme ses cheveux, était vêtu d'une souquenille en lambeaux qui laissait voir sa chair jaune et tannée comme du parchemin; les quelques haillons qui lui servaient de caleçon descendaient à peine au-dessus de ses genoux osseux; ses jambes nues, grêles, sillonnées de cicatrices faites par les ronces, semblaient pouvoir à peine le supporter; obligé de tenir, ainsi que ses compagnons, la torche de cire à bras tendu, sous la menace d'être martyrisé à coups de fouet, il sentait son maigre bras s'engourdir, faillir et vaciller malgré lui.

S'adressant alors à ses leudes avec une hilarité cruelle, le comte, désignant du geste le vieil esclave, leur dit:

--Hi... hi... hi... nous allons rire. Vieux chien édenté, pourquoi tiens-tu si mal ton flambeau?

--Seigneur... je suis très-âgé... mon bras se lasse malgré moi...

--Ainsi tu es fatigué?

--Hélas! oui, seigneur...

--Tu sais cependant que celui qui ne tient pas droit son flambeau est régalé, hi... hi... de cinquante coups de fouet?

--Seigneur... la force me manque...

--Tu me l'assures?

--Oh! oui, seigneur... quelques moments de plus et le flambeau s'échappait de mes doigts engourdis.

--Pauvre vieux... allons, éteins ton flambeau...

--Grâces vous soient rendues, seigneur.

--Un moment... que vas-tu faire?

--Souffler sur la mèche du flambeau pour l'éteindre...

--Oh! mais ce n'est point ainsi que je l'entends, moi... hi... hi... hi...

Et Neroweg, caressant toujours sa moustache, jeta de nouveau sur ses leudes un regard ironique et sournois.

--Seigneur, comment voulez-vous que j'éteigne mon flambeau?

--Je veux que tu l'éteignes entre tes genouxG.

À cette plaisante idée du comte, les Franks applaudirent par des cris et des rires sauvages; le vieux Gaulois trembla de tous ses membres, regarda Neroweg d'un air suppliant et murmura:

--Seigneur... mes genoux sont nus et le flambeau est ardent.

--Eh! vieille brute... crois-tu que je t'ordonnerais d'éteindre cette torche entre tes genoux s'ils étaient couverts de jambards de fer?

--Seigneur... mon bon seigneur... ce sera pour moi une grande douleur; par pitié ne m'imposez pas ce supplice!

--Bah! tes genoux, ça n'est que des os! Hi... hi... hi...

Cette saillie du comte redoubla les joyeusetés des leudes.

--Je n'ai que la peau et les os, c'est vrai,--répondit le vieillard tâchant de rire aussi afin d'apitoyer son maître,--je suis très-chétif... épargnez-moi donc ce mal, s'il vous plaît, mon bon seigneur.

--Écoute... si tu n'éteins pas à l'instant ce flambeau entre tes genoux, je te fais saisir par mes hommes, et moi je t'éteins la torche au fond du gosier... choisis donc et sur l'heure.

Une nouvelle explosion d'hilarité prouva au vieux Gaulois qu'il n'avait point à attendre merci des Franks. Il regarda en pleurant ses pauvres jambes frêles et flageolantes; puis, cédant à un dernier espoir, il dit au clerc d'une voix suppliante:

--Mon bon père en Dieu... au nom de la charité... intercédez pour moi auprès de mon seigneur le comte.

--Seigneur, je vous demande grâce pour ce vieux homme.

--Clerc! cet esclave m'appartient-il, oui ou non?

--Il vous appartient, noble seigneur.

--Puis-je disposer de mon esclave selon que je veux, et le châtier selon qu'il me plaît!

--Mon noble seigneur, c'est votre droit.

--Alors qu'il éteigne vitement cette torche entre ses genoux, sinon je jure, par le grand Saint-Martin, que je la lui éteins dans le gosier...

--Mon bon père en Dieu... intercédez encore pour moi...

--Mon cher fils... il faut avec résignation accepter les maux que le ciel nous envoie...

--Finiras-tu?--s'écria le comte en frappant sur la table avec le manche de son grand couteau.--Assez de paroles... choisis: tes genoux ou ton gosier pour éteignoir... Tu hésites... allons, mes leudes, saisissez-le...

--Non, non, mon seigneur... voici que j'obéis...

Et ce fut une scène très-comique pour les Franks... Foi de Vagre, il y avait de quoi rire en effet: le pauvre vieux Gaulois, toujours pleurant, approcha d'abord de ses genoux tremblotants la torche ardente; puis, à la première atteinte de la flamme, il retira soudain le flambeau; mais le comte, qui, les deux mains sur son ventre gonflé de vin et de viande, riait, ainsi que ses leudes, riait à crever, cessa de rire et donna sur la table, d'un air terrible, un grand coup du manche de son couteau. L'esclave, d'une main tremblante, rapprocha la torche de ses genoux frissonnants, et voulut tout d'un coup en finir avec cette torture; il écarta un peu les jambes, puis il les serra par deux fois convulsivement afin d'éteindre la flamme entre ses genoux, ce à quoi il parvint sans pouvoir retenir un grand cri de douleur; et si violente fut sa souffrance que le vieillard tomba sur le dos, presque privé de connaissance.

--Ça sent le chien grillé,--dit le comte en dilatant les narines de son nez d'oiseau de proie; et cette odeur de chair brûlée le mettant sans doute en goût, il s'écria, comme frappé d'une idée subite:--Mes vaillants leudes, la prison du burg est bien garnie, ce me semble... Nous avons, enchaînés dans l'ergastule, d'abord Ronan le Vagre et l'ermite laboureur... tous deux maintenant à peu près guéris de leurs blessures; la petite esclave blonde, non guérie celle-là, et toujours quasi mourante, ce qui me prive, à mon grand regret, de la prendre dans mon lit, car en la revoyant je la trouvais toujours avenante, malgré sa pâleur et sa blessure... Nous avons encore la belle évêchesse, non blessée, mais endiablée... j'avais fort envie d'en faire ma concubine; mais mon clerc m'a dit qu'avoir pour maîtresse une sorcière femme d'un évêque, c'était dangereux pour mon salut...

--Oui, noble comte, les liaisons charnelles avec les démoniaques sont terribles pour notre salut, et en outre les liens sacrés qui attachaient l'évêchesse à son mari, devenu son frère en Dieu, avant qu'elle fût possédée du démon, existent toujours; ce serait donc commettre un adultère avec une sorcière, double et horrible crime que peuvent punir les flammes éternelles!

--Assez, assez, mon clerc, ne parlons point ici de flammes éternelles, dont la rôtissure de ce vieux esclave donne un avant-goût; d'ailleurs il y a trop de femelles dans le gynécée de ma femme Godégisèle pour que je songe à une évêchesse sorcière.

--Mais, comte,--reprit un des leudes,--que veux-tu faire de ces Vagres maudits, de cette petite Vagredine et de cette belle sorcière, amenés ici après le combat des gorges d'Allange?

--Ah! mes chers frères, là, vous avez vu mon protecteur, le bienheureux évêque Cautin, descendre du ciel sur les ailes des anges?

--Nous l'avons vu, clerc, nous l'avons vu... ou peu s'en faut.

--Et ce grand miracle nous a frappés tous d'admiration et de frayeur...

--Avez-vous remarqué, mes chers frères en Dieu, l'espèce d'auréole dont était encore entourée la rayonnante face de mon protecteur, à sa descente du paradis? quelques-uns l'ont vue et la disent éblouissante...

--Moi et mon ami Sigivald, nous avons remarqué quelque chose d'approchant.

Notes in this chapter

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