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Les Mystères du Louvre

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

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—Que n'êtes-vous donc alors une de ces bourgeoises auxquelles on peut dire avec sincérité tout le bien qu'on pense d'elles, car je serais cru de vous, madame; j'en serais compris surtout!

—Voyons, de bonne foi, puis-je me flatter de la vérité de vos sentiments en ma faveur, messire, lorsque vos actes tendent tous à contrarier mes vues, mes souhaits; lorsque vous vous entendez avec ma mère pour faire condamner les gens dont je sollicite la grâce?

C'était rentrer en pleine question; la diplomatie féminine était plus adroite que celle du premier ministre. Il dissimula mal un geste nerveux, au souvenir que ceci faisait renaître, mais enfin c'était le nœud de la question; il n'essaya plus de l'éluder.

—N'avez-vous pas eu l'idée, madame, que tout cela n'était qu'un moyen préparé par moi pour vous montrer que cette grâce dépendait en effet de moi seul, et pour vous indiquer que je serais heureux que vous la tinssiez de moi?...

Une femme moins forte que Marguerite de Valois se fût laissé éblouir, mais elle resta maîtresse d'elle-même, par la nécessité où elle se sentait de dominer la situation.

—Pardon, messire, dit-elle, je crois avoir mal entendu. Vous disiez...

—Que toutes les grâces, toutes les faveurs, tous les édits qu'il est en mon pouvoir de rendre ou d'accorder, je les tiens aux pieds de Votre Altesse, si elle daigne abaisser sur son indigne serviteur un regard de ces beaux yeux qui inspirent et créent les génies!

Marguerite de Valois se leva de son siège avec une grande dignité:

—Cette fois, messire, je crois avoir suffisamment entendu et compris... J'ai ouï parler dans les romans et les fabliaux de propositions pareilles, faites à des esclaves ou à des femmes d'humble condition, par des juges prévaricateurs, par des ministres sans foi; jamais encore je n'avais cru qu'on eût osé les adresser à la sœur d'un grand monarque!...

A quel degré d'abaissement ou de misère me croyez-vous donc tombée, pour oser me tenir ce langage!... Je ne sais quels privilèges vous abandonne la faiblesse de ma mère, mais n'oubliez pas à l'avenir que Marguerite de Valois, la veuve du duc d'Alençon, aura toujours assez d'indépendance et de courage pour réprimer toute velléité blessante, toute atteinte à son honneur.

Et d'un geste superbe elle lui montra la porte.

Il se décida à quitter le siège sur lequel il était resté, mais avant de sortir:

—Votre Altesse, dit-il, frémissant d'une rage intérieure et appuyant sur ses paroles comme sur des stylets, Votre Altesse n'est peut-être aussi sévère à mon égard qu'en raison de la promesse qu'elle a reçue de madame la duchesse d'Angoulême, et contre laquelle elle a engagé aveuglément sa foi...

—Qui a dit cela?... s'écria Marguerite; ce qui s'est passé entre ma mère et moi est chose ignorée de tout le monde!...

—Oh! j'en sais bien davantage encore... Ce plan auquel vous avez souscrit, que vous ne connaissez pas, vous plaît-il que je vous le dévoile et vous l'explique?

—C'est impossible!...

—Je tiens alors à convaincre Votre Altesse... Rassurez-vous, madame, je m'éloignerai après.

Une joie satanique illuminait son visage, il commençait à prendre sa revanche à sa manière.

—Ce projet dont on a fait mystère à Votre Altesse elle-même, et que je ne tiens certes pas de la confiance de madame la régente, trop discrète pour m'en avoir parlé, ce projet concerne votre personne elle-même.

C'est un traité en bonne forme composé d'un certain nombre d'articles précis sur lesquels, moins réservé que madame la régente, je suis prêt à édifier Votre Altesse, pour peu qu'elle le souhaite.

—A quoi bon? Quand je connaîtrai ces conditions, en serai-je moins liée par ma parole? Je ne désire rien savoir, messire.

Elle comprenait qu'il ne lui offrait cette révélation que parce qu'il y avait au fond un chagrin ou une menace pour elle, et elle ne voulait pas s'exposer à ce qu'il la vît inquiète ou affligée.

Elle lui intima donc une seconde fois l'ordre de sortir.

Mais sans paraître le remarquer:

—Eh bien, dit-il, je me montrerai généreux, en dépit des dédains et de la disgrâce dont Votre Altesse me poursuit. Vous pourriez m'accuser d'ailleurs encore de chercher à vous en imposer, et puis, quand vous connaîtrez ce traité, vous modifierez peut-être vos résolutions.

—Il paraît que je suis forcée de vous écouter, dit-elle en s'asseyant sur son grand fauteuil, comme une reine sur son trône, soit!

—Votre Altesse me remerciera probablement d'une insistance qui semble l'offenser. C'est dans cet espoir que je m'explique.

Madame la régente est une femme vraiment supérieure, dans tout ce qui concerne les choses politiques; elle a de larges vues, et parle à chacun le langage de son intérêt, ce qui est la véritable éloquence ici-bas.

—Êtes-vous ici pour faire l'éloge de madame la duchesse régente, notre maîtresse à tous, ou pour la blâmer?

—Mes éloges sont sincères, madame, quand je rends hommage à ses qualités diplomatiques. J'ose le répéter, le traité qu'elle a conçu toute seule en est une preuve nouvelle. Il est en cinq articles[6].

Par le premier, madame la duchesse propose à l'empereur la renonciation de notre seigneur et roi à ses droits sur Naples et Milan, et à la suzeraineté de la Flandre et de l'Artois.

La princesse écoutait avec attention, mais dans un calme parfait.

Duprat la couvrait d'un regard avide autant que venimeux.

—Par le second article, madame la duchesse, sacrifiant généreusement elle-même ses droits et ses biens légitimes pour la libération du roi, promet de restituer à monseigneur de Bourbon toutes les terres dont il a été dépossédé par arrêt juridique en faveur de Son Altesse.

La princesse ne put s'empêcher de reconnaître dans cette proposition une preuve du désir incontestable de sa mère pour racheter le roi, car ces domaines auxquels elle renonçait, malgré son avidité bien connue, étaient ceux-là mêmes dont la privation avait déterminé la révolte du connétable. Ils provenaient de la succession de Suzanne de Bourbon, sa femme, et se composaient du Bourbonnais, du Forez, du Beaujolais, de l'Auvergne et de la Marche. La duchesse d'Angoulême s'était prétendue héritière de Suzanne de Bourbon, dont elle était cousine germaine. Le parlement, dominé par Duprat et influencé par Guillaume Poyet, l'homme de son temps le plus entendu dans la chicane du palais, avait sanctionné la dépossession du connétable[7].

—Le troisième article est relatif aux prétentions réciproques sur la Bourgogne et autres provinces; il porte qu'elles seront renvoyées à la décision d'arbitres désignés librement des deux côtés.

Tout cela ne semble-t-il pas à Votre Altesse sagement conçu?

—Ce n'est pas tout, je pense?

—En effet, madame, puisque les exigences de l'empereur allaient bien au-delà de ces concessions. Aussi, le traité tient-il réservées pour la fin les deux clauses qui compensent et dépassent toutes les autres. Ce sont des clauses matrimoniales...

—En vérité?...

Mais quelque froideur qu'eût mise la princesse dans ces deux mots, le chancelier s'aperçut aisément qu'une certaine émotion avait pénétré en elle en même temps que ses paroles.

—L'article quatrième ajoute une faveur immense à la restitution de cinq provinces à monseigneur de Bourbon; il lui accorde la main d'une princesse de sang royal, madame Renée, la sœur de Votre Altesse.

La princesse n'intervint plus par aucune interjection, elle sentait le piège.

—Enfin, poursuivit Duprat après un temps d'arrêt adroitement ménagé, le cinquième article concerne Votre Altesse elle-même... Madame la princesse régente, se rappelant un vœu exprimé naguère par l'empereur[8], et que les circonstances ne permettaient pas alors d'exaucer, met fin à la guerre de la manière la plus heureuse et la plus sincère, elle cimente une alliance de famille entre le trône d'Espagne et celui de France... Le traité offre votre main à l'empereur.

Nous voici arrivés murmura-t-il à voix basse.
Nous voici arrivés murmura-t-il à voix basse.

Nous voici arrivés murmura-t-il à voix basse.

—Oui, répondit lentement Marguerite, c'est un plan ingénieux, qui fait honneur à la sagacité de madame ma mère.

—Certes, reprit le serpent, et Votre Altesse comprend qu'on ait tenu à le lui laisser ignorer jusqu'à sa réalisation...

L'astuce et le triomphe diaboliques incrustés dans le sourire de Duprat ravivèrent la fierté de la sœur de François Ier.

Portant sur lui ce même regard dont elle avait déjà foudroyé son audace:

—Vous vous trompez, messire; madame la duchesse régente était sûre de mon obéissance, en tous les cas.

—Quoi! Votre Altesse consentirait?...

—A tout, pour être à l'abri de tentatives indignes de moi, pour punir l'insolence de mes ennemis et protéger efficacement ceux que j'aime...

—C'est là, je le proclame, parler en grande princesse, fit le chancelier avec une déférence pleine de contrainte. Et puis, protéger ses amis tout en devenant impératrice, c'est un espoir qui séduirait plus d'une sœur de roi.

—Messire, vous oubliez que deux fois je vous ai prié de sortir!...

En même temps, le visage animé par l'indignation, elle porta à ses lèvres le sifflet d'argent, qui fit accourir mademoiselle de Tournon et Michel Gerbier, portant chacun un flambeau.

—Éclairez à messire le grand-chancelier, ordonna sèchement la princesse.

Il s'approcha cependant encore audacieusement d'elle, et feignant de la saluer:

—Madame la régente avait raison, lui dit-il, de faire mystère de son projet; pour qu'il réussît, il eût fallu qu'il ne tombât pas dans mon oreille.

Soulagé par cette déclaration de guerre, il se redressa et sortit, sans accorder une marque d'attention à Hélène, qui lui tenait soulevée la tenture de la porte.

—Qu'on me laisse seule... dit la princesse à sa favorite. Ma chère Hélène, j'ai le feu dans le cerveau.

Tout bruit s'étant alors éloigné, Marguerite laissa aller sa tête contre le dossier de velours de son siège, et, les paupières closes, les mains jointes, elle s'abandonna au tumulte de ses impressions, comme le naufragé se laisse, à bout de résistance, étourdir par la tempête.

Lorsqu'elle secoua enfin cet engourdissement, ce fut pour être saisie par une surprise nouvelle.

Devant elle, à genoux, dans l'attitude la plus humble, elle vit le bouffon de la cour, Triboulet.

D'un geste suppliant, il arrêta la parole indignée qu'il lisait déjà au bord de ses lèvres:

—Écoutez-moi, Altesse! s'écria-t-il, écoutez-moi!...

—Qui t'a permis d'entrer? d'où sors-tu? Ce n'est point ici un lieu pour tes quolibets ni pour tes noirceurs!

—Écoutez-moi, madame! répéta-t-il. J'étais là pendant que le grand chancelier vous parlait...

Et il montrait le dessous de la table couverte d'un tapis.

—Tu as osé!... Et tu as entendu?...

—Tout ce qui s'est dit, oui, madame.

Elle prit pour la seconde fois son sifflet.

—Arrêtez!... exclama le bouffon, ne me chassez pas sans m'entendre!

Il prononça ces mots d'un accent si persuasif et si douloureux, que le terrible sifflet s'arrêta en chemin.

—Le chancelier est un infâme, poursuivit-il avec entraînement; ce que j'ai souffert à l'entendre, ce que j'ai éprouvé d'admiration et de joie en présence de vos réponses, Votre Altesse ne le saura jamais!

—Pourquoi étais-tu là? demanda-t-elle, peu sensible à l'enthousiasme de ce gnome odieux.

—Pour vous offrir mon concours et mes services.

—Toi, reptile!...

—Oh! injuriez, frappez; vous n'irez jamais aussi loin que je le mérite; mais quelque jour laissez-moi vous expliquer mes douleurs, mes tourments...

—Ceci sort de votre rôle, maître fou, dit-elle, implacable à son tour; et si je ne m'égaye pas de vos sottises, je ne suis pas davantage d'humeur à m'apitoyer sur vos ennuis. Ça donc!...

Et elle tourna le sifflet dans ses doigts, prête à le porter à sa bouche.

—Eh bien, non, dit-il; je suis insensé, je ne vous parlerai pas de moi, mais de ce qui vous intéresse...

—Créature du chancelier, quel personnage jouez-vous ici?

—Votre Altesse croit-elle donc que je sois obligé d'aimer messire Duprat en raison des gages qu'il me paye?... Je le sers, c'est vrai, mais je le hais!

—La distinction est heureuse. En sorte que vous pouvez conclure que moi, que vous entourez de votre honteux espionnage...

—Je ne demande qu'à vous témoigner mon dévouement, oui, Altesse; c'est là, non pas un sophisme, mais une vérité, et c'est pour cela que je me suis glissé ici et que vous me voyez à vos pieds.

—Décidément, c'est une scène de comédie... Assez, maître fou; relevez-vous, et estimez-vous heureux de sortir sans le châtiment que vous mériteriez...

—Madame, insista-t-il à deux genoux, acceptez mes services! Ne me jugez pas sur mes actions, sur mes méfaits accomplis... Vous ne me permettez pas de vous entretenir de mes tortures; hélas! elles vous expliqueraient tout, et si courroucée que vous soyez, elles atténueraient mes torts devant vous.

—Eh mais, attendez donc, il me semble que votre patron le chancelier m'a déjà dit quelque chose comme cela... Vous êtes à la fois son serviteur et son écho...

—Madame, je n'ai pas l'audace ni l'ambition du chancelier... Que votre bouche me sourie une fois, que votre main me permette un de ces baisers que je l'ai vue accorder au chancelier lui-même, et je suis à vous corps et âme, et vous vous servirez de moi à votre discrétion et merci; et pour cette faveur qui me réhabilitera et m'élèvera au rang d'homme, moi, l'avorton ridicule, le vil histrion; pour cette grâce, pour ce rayon de soleil dans mes ténèbres, je tenterai, j'accomplirai des choses impossibles!

Il s'était traîné en rampant jusqu'aux pieds de la princesse, qui se reculait au plus profond de son siège, ainsi qu'à l'approche de ces êtres hideux qui inspirent une répulsion invincible.

—Arrière! lui dit-elle, arrière, misérable! Tu oses implorer ma bienveillance, quand c'est toi qui as trahi et perdu l'homme que j'aime!... Ah! si je ne te méprisais tant, combien je te haïrais!...

Ces paroles foudroyèrent un instant le bouffon. Il se releva d'abord, par un ressort nerveux; puis ses jambes torses flageolèrent, et il étendit les bras pour chercher un point d'appui. Ses yeux ne voyaient plus, un spasme étreignait sa poitrine.

Il se débattit pour reprendre son équilibre et pour parler, sans réussir à l'un ni à l'autre.

Si les courtisans l'eussent aperçu dans cet état, son succès eût été accompli: jamais il n'avait été plus laid ni plus grotesque.

Mais la princesse lisait sous ses contorsions une expression de rage qui lui faisait peur.

—Soit donc!... balbutia-t-il à la fin; soit!... Mais si cet amant chéri succombe dans la lutte... n'accusez que vous-même!...

Et il sortit en titubant et en tournant sur lui-même comme un homme ivre.

XII LES DEUX PLANÈTES.

S'il a fallu arriver jusqu'à notre époque pour jouir du déblayement de l'espace qui s'étend entre le Louvre et les Tuileries, et si, jusqu'au second empire, tous les gouvernements avaient reculé devant la charge de cette tâche, qu'on juge de ce qu'était ce quartier sous le règne de François Ier, dans la première partie du seizième siècle.

Qu'on se figure, Paris étant limité de ce côté par les remparts du Louvre, un faubourg marécageux, avec les inconvénients, l'insalubrité des recoins les plus déshonorants de la capitale, et l'incohérence, le laisser-aller, l'absence d'ordonnancement d'une campagne.

C'était un refuge, un repaire si fangeux, que nous ne saurions faire à aucune des portions actuelles de la banlieue l'injure de le lui comparer.

On n'y voyait pas des rues, mais des labyrinthes. Le cordeau de l'ingénieur n'avait eu garde de s'arrêter nulle part. Chacun avait bâti à son aise, à sa fantaisie. Les jardins, les cours, les écuries, s'entremêlaient avec les maisons de terre, de bois, de briques, et c'était toujours aux dépens du chemin, aussi rétréci qu'il était tortueux et irrégulier.

Si la propreté des rues était à peu près lettre morte dans les trois quarts de la capitale, on peut croire que ce n'était pas là qu'il fallait aller chercher le pavage ni l'enlèvement des immondices. La nature spongieuse du sol, envahi périodiquement à l'époque des grosses eaux, venait en aide à cette insouciance, pour entretenir dans ces misérables ruelles une humidité fétide et malsaine.

Le voisinage de la cour n'y faisait rien, d'ailleurs; celle-ci se croyait suffisamment abritée derrière les remparts de son Louvre, dont l'enceinte, avec ses fossés intérieurs et extérieurs, et ses appartements non aérés et plus mal éclairés encore, ne prouvait pas, dans le plus haut personnel du royaume, une grande entente des nécessités ni des agréments de l'hygiène.

Au bout de ce quartier s'élevaient les Tuileries, c'est-à-dire une fabrique de tuiles, désignée dans les titres du quatorzième siècle sous le nom de la Sablonnière, parce qu'alors c'était une carrière de sable.

On trouve pour la première fois cette désignation de Tuileries dans un édit de 1416, par lequel François Ier ordonne que toutes les tueries et écorcheries de Paris seront transférées hors des murs de cette ville, «près ou environ des Tuileries-Saint-Honoré, qui sont sur ladite rivière de Seine, outre les fossés du château du Louvre».

Nicolas de Neuville, sieur de Villeroi, secrétaire des finances, le même auquel, dans un de ces fréquents besoins d'argent et par un des expédients familiers à Duprat, on vendit, en 1522, pour la somme de cinquante mille livres, tous les produits des greffes de la ville de Paris et de la prévôté,—Nicolas de Neuville possédait dans ce rayon une maison avec cour et jardin. François Ier s'en rendit possesseur pour l'offrir comme villa de plaisance à sa mère, Louise de Savoie, qui possédait déjà l'hôtel des Tournelles, qu'elle n'aimait pas à habiter. En échange, le roi donna à Nicolas de Neuville la terre de Chanteloup, près Montlhéry.

Cependant, cette habitation ne parut pas convenir encore à Louise de Savoie, car elle ne la garda que peu de temps.

En 1525, date de notre récit, elle ne l'occupait déjà plus, et la donnait, pour en jouir pendant leur vie, à Jean Tiercelin, maître d'hôtel du Dauphin, et à Julie Dutrot, sa femme. C'est sur l'emplacement de cette propriété que s'éleva dans la suite le vaste et somptueux palais qui devint la demeure de nos rois.

A l'époque de la captivité du roi, la duchesse régente était donc forcée de loger habituellement au Louvre, et les Tuileries n'étaient bien, comme nous venons de le démontrer par des témoignages historiques, qu'une fabrique de tuiles.

Il est vraisemblable que l'état matériel de ce quartier et le voisinage des abattoirs, tueries et écorcheries, pour parler le langage d'alors, n'étaient pas étrangers au dégoût de la mère du roi pour ce quartier.

On pense bien aussi que la police, déjà si insuffisante dans l'intérieur de la ville, n'était pas très active dans ce ramas d'habitations, fort mal hanté en général, et, dès la tombée du jour, les indigènes d'humeur paisible n'avaient rien de plus pressé que de se clore prudemment dans leurs logis.

Les chats, les chiens errants, quelques animaux de basse-cour, cherchant leur pâture dans les immondices, étaient à peu près les seuls êtres vivants qu'on y rencontrât alors, et nous n'avons pas besoin d'ajouter que l'éclairage, même celui des niches des saints au coin des rues, y était totalement inconnu.

Qu'allaient donc faire dans ce fâcheux dédale, par une nuit des plus noires, deux personnages d'allure honnête, à en juger par leur démarche?

C'était un homme et une femme, le premier d'un âge avancé, la seconde beaucoup plus jeune.

De grands manteaux bruns les enveloppaient, et des masques noirs couvraient le haut de leur visage.

En examinant bien leur silhouette, on eût reconnu que l'un et l'autre n'étaient pas dénués de moyens de défense, en cas de méchante rencontre, et que leurs manteaux étaient disposés de façon à leur en permettre l'usage.

C'était le vieillard qui servait de guide à sa compagne, mais lui-même possédait peu la clef de ces détours, ou se trouvait dérouté par les ténèbres, car il hésitait à chaque coin de ruelle, et plusieurs fois il lui fallut revenir sur ses pas.

La jeune femme le suivait avec une docilité entière, réglant son pas sur le sien, s'arrêtant quand il s'arrêtait, se hâtant s'il allait vite, rétrogradant lorsqu'il avait fait fausse route.

Non seulement pas une plainte ne lui échappait, mais son compagnon et elle n'échangeaient même aucune parole.

Ce ne fut qu'après une course assez ardue que le guide suspendit une seconde sa marche, à l'entrée d'une impasse étroite, bordée de cahutes dont les toits aigus se rapprochaient de tous les côtés, comme pour se donner l'accolade de la misère et du délabrement; et, pour la première fois rompant le silence:

—Nous voici arrivés, murmura-t-il à voix basse.

Un faible rayon de lune étant descendu jusque-là, à travers la trouée des pignons et des surplombs, il étendit la main dans la direction d'une porte basse, cintrée, seul huis percé sur toute la façade d'une des maisons de l'impasse.

Ce défaut d'ouvertures donne à cette demeure un aspect bizarre et plein de réticences.

On se demandait tout de suite pourquoi cette haine de la clarté, ce besoin de ne pas ouvrir les mœurs et habitudes de sa vie privée à la curiosité des voisins, ou ce mépris pour les affaires du dehors. L'habitation prenait-elle l'air par des croisées sur une cour ou un jardin, ou bien ses habitants vivaient-ils à la manière de troglodytes, dans les ténèbres et dans les trous?

Au sommet de l'accent circonflexe formé par le toit, une girouette rouillée faisait tourner à tous les vents l'image d'un hibou.

Les curieux, s'obstinant à y voir un autre problème proposé à la perspicacité, se demandaient, sans pouvoir décider rien, si l'oiseau de Minerve figurait là comme l'emblème du recueillement et de l'étude, ou comme une allusion à la solitude ténébreuse du lieu.

L'image était bien choisie, dans tous les cas, car dès que la bise la faisait tournoyer, il en partait un son criard qu'on eût pris pour celui d'une chouette véritable.

Loin d'être rebutée par cet aspect répulsif, la jeune femme hâta le pas vers la porte aux panneaux de cœur de chêne grossièrement sculptés, et l'eut bientôt atteinte.

—Tu vas m'attendre à l'angle de la maison, dit-elle à son guide, et veiller.

Il y avait dans son accent, malgré la déférence dont il était empreint, cette inflexion naturelle aux gens habitués à commander.

—Ainsi, fit d'un ton respectueux le vieillard, vous persistez absolument, madame, à entrer seule dans ce lieu.

—Il le faut, mon vieil ami. Mais ne crains rien, je ne compte pas y séjourner longtemps.

—Ainsi soit-il, et que nos saints patrons vous assistent. Je me blottis là, dans ce coin, où le plus clairvoyant ne distinguerait pas les doigts de sa main, l'œil au guet, l'oreille aux écoutes.

—C'est parfaitement; ne sors pas de là.

—Allez donc, madame, et que notre sire Dieu vous seconde.

Il fit comme il avait dit, et sa compagne, saisissant avec résolution le heurtoir, frappa trois coups successivement gradués, le premier très fort, le second plus faible, le troisième plus léger encore.

Quoique ce mode de cogner ressemblât à un signal, la maison ne bougea pas d'abord. Aucun bruit ne s'y produisit, aucun filet de lumière ne se montra dans le cadre de cette porte sinistre.

Le sein de la jeune femme battait avec quelque émotion; mais, quelle que dût être son impatience, elle attendit sans renouveler son appel.

Sans doute elle possédait des données sur les allures des hôtes ou de l'hôte de l'endroit.

En effet, son attente ne fut pas vaine.

Un guichet percé dans une des moulures, et si étroit qu'elle n'avait pu l'apercevoir,—juste ce qu'il fallait pour laisser passer le rayon visuel,—se trouva ouvert.

—Que voulez-vous? demanda une voix cassée et grondeuse.

—Ouvrez! répondit-elle.

—Chez qui donc croyez-vous frapper à cette heure avancée?

—Chez maître Gaspard Cinchi.

—Et vous souhaitez?...

—Lui parler un moment. —Hum! hum! grommela la voix, tandis que l'œil de la porte cyclope paraissait interroger le dehors, pour s'assurer qu'il n'y avait bien là qu'une personne.

—Faites vite, je vous supplie, maître, insista la visiteuse on laissant glisser par le judas une demi-douzaine d'écus d'or fleurdelisés.

—Vous êtes seule? demanda-t-on encore, comme si l'on ne tenait pas compte de cette aubaine.

—Quelqu'un m'attend dans le voisinage.

On cessa enfin d'interroger, et la porte s'ouvrit sans bruit juste assez pour laisser passer une personne, et se referma d'elle-même dès que la jeune femme s'y fut glissée.

—Cette première pièce était une petite antichambre carrée, d'une entière obscurité; on sentait sous ses pieds le sol raboteux en terre battue.

—Venez, dit alors la voix.

Une autre porte s'ouvrit et donna accès dans une salle humide et basse, sans fenêtre d'aucune espèce.

Une lampe, pendue à la poutre du milieu, y brûlait sans cesse, à en juger par la couche de fumée noire qui drapait les solives comme une nappe mortuaire.

Cette salle n'avait d'autres meubles qu'un fauteuil carré, deux escabelles garnies de cuir comme lui, et une table de chêne à pieds tournés.

L'atmosphère était imprégnée surtout de l'odeur huileuse de la lampe, mais on y percevait aussi comme les émanations vagues de senteurs âcres et empyreumatiques.

Au reste, ces détails occupaient bien moins la visiteuse que la physionomie du personnage en présence duquel elle se trouvait.

Qu'on se représente un vieillard aussi vieux que l'imagination pourra le créer, vêtu d'une longue robe brune, encore garnie par devant et aux poignets de restes de fourrure. Ses cheveux blancs, épais et longs, descendaient sur ses épaules et finissaient par se confondre avec sa barbe blanche, longue et épaisse comme eux.

Une ceinture de cuir, bouclée autour de ses seins, retenait sa robe.

Il était grand et son âge, que l'on n'eût pas osé calculer tant il semblait avoir vécu, n'avait pas courbé sa taille, ni même éteint la vivacité de ses yeux.

De ses larges manches sortaient deux mains osseuses, et ce qu'on apercevait de ses bras ressemblait plus à un squelette qu'à une machine vivante.

De son côté, il embrassa de l'éclair de ses prunelles ardentes tout l'ensemble de la jeune femme; elle avait rejeté sur ses épaules le coqueluchon de son manteau, mais elle conservait son masque, et il ne demanda pas qu'elle le déposât.

Duprat eût payé bien cher pour voir couler ces pleurs.
Duprat eût payé bien cher pour voir couler ces pleurs.

Duprat eût payé bien cher pour voir couler ces pleurs.

—Vous avez donc quelque chose de bien important à me dire, prononça-t-il lentement, que vous n'avez pas craint de venir me trouver ainsi, malgré la nuit?...

—A cause de la nuit, répondit-elle; car le jour je n'eusse pas osé.

—Parlez, alors, madame; que souhaitez-vous?

—Oh! tous les secrets de votre science, toutes les ressources de votre art, tous les calculs de votre astrologie... N'épargnez rien, je suis riche; je ne vous ménagerai pas la récompense; elle sera proportionnée à vos services.

A l'appui de cette promesse, elle lui remit une bourse entière, qu'il fit glisser, sans manifester aucune explosion de reconnaissance, dans l'escarcelle pendue à sa ceinture.

—Dans ce cas, dit-il seulement, nous ne serions pas suffisamment bien ici. Venez encore.

Il l'introduisit dans une troisième pièce; mais l'accumulation des objets qui encombraient celle-ci compensait largement la nudité des deux premières.

Les murailles disparaissaient sous des fragments de tapisserie, recouvrant des portes et des croisées, tant on redoutait décidément l'air et la clarté dans ce logis, mais plus particulièrement encore sous un amoncellement des objets les plus bizarres, les plus hétérogènes.

Les planches, disposées en forme d'étagères, par rayons, supportaient un monde de fioles, de bouteilles de grès, de creusets, de cristallisations, d'oiseaux, de serpents, de quadrupèdes empaillés. Des guirlandes de plantes desséchées pendaient çà et là à travers les solives saillantes du plafond.

Un ou deux sièges recouverts de cuir ou de peau brute, dont un usage fréquent avait usé la moitié des poils, des escabelles sans dossiers, des tables surchargées de manuscrits, d'instruments de mathématiques, de sphères et de planisphères célestes, formaient le plus gros du mobilier.

Au fond, dans un angle, se dressait un fourneau où luisait un reste de charbon rouge; autour de ce fourneau, s'amoncelaient des alambics, des cornues, des creusets, des vases de métal ou de terre réfractaire de la forme la plus inusitée.

Une lampe de cuivre d'un modèle primitif, c'est-à-dire dont la mèche, passant par un bec assez étroit, baignait dans un réceptacle rempli d'huile, éclairait ce capharnaüm d'une façon si restreinte qu'aucun des meubles, aucun des appareils ne se dessinait sous un aspect précis, et que les moins éloignés semblaient eux-mêmes au milieu d'un nuage.

Quand, par hasard, un souffle d'air venait de la porte par laquelle l'alchimiste introduisit la dame au masque, il imprimait à la flamme une ondulation qui semblait se communiquer aux curiosités de ce muséum, et jusqu'aux grands personnages des tapisseries.

Le vieillard ne cessait pas, de son œil pénétrant, d'observer la visiteuse, mais il ne surprit dans son attitude aucune des marques d'émotion que cette fantasmagorie causait sur ses clients ordinaires. Ou c'était une femme supérieure, ou le motif de sa démarche était si sérieux qu'il dominait en elle toute autre idée.

Il lui fit signe de s'asseoir sur le siège le plus convenable, et prit place en même temps en face d'elle, près de la table où brûlait la lampe.

—Que souhaitez-vous de moi, madame? demanda-t-il en fixant toujours son œil perçant, qui allait chercher sa pensée sous le masque dont elle cachait ses traits.

—Maître, je veux connaître ma destinée et celle d'un être dont l'existence m'est plus chère que la mienne.

—C'est un horoscope, prononça lentement l'alchimiste.

Et, là-dessus, il alla écarter le coin de l'une des tentures qui retombaient sur les fenêtres, et par l'embrasure, il regarda le ciel.

Quelques rares étoiles y scintillaient, à des espaces fort lointains les uns des autres.

—La nuit est peu propice, murmura-t-il.

Cependant il s'arma d'une lunette, à l'aide de laquelle il parcourut longtemps avec soin l'espace supérieur.

La jeune femme le suivait anxieusement du regard, dans un silence respectueux.

—J'aperçois votre étoile, fit-il au bout d'un quart d'heure.

—Parlez, parlez, maître!

Et, si brave qu'elle se fût montrée jusqu'alors, gagnée par l'influence du lieu, par les aromes subtils qu'on y respirait, par l'attirail du nécroman, par son accent bref et convaincu surtout, elle sentit son cœur battre, et retint sa respiration pour ne rien perdre des mots hachés qui lui échappaient.

—Ce n'est pas un astre ordinaire... il jette des feux singuliers... on dirait des diamants pétris de sang, de larmes et d'or... Mais est-ce bien votre étoile?... Oui, je n'en peux douter; elle scintille au centre des signes du zodiaque qui présidèrent à votre naissance...

Il se tut un moment; son attention paraissait redoubler.

—Non, non! murmura-t-il avec force, ce n'est pas naturel... Il existe là une erreur de ma science ou un prodige impénétrable à mon esprit... Essayons si les calculs nous en donneront la solution...

Laissant retomber la tenture, il revint à sa table, déposa sa lunette auprès de lui, saisit une plume, et commença à couvrir une large feuille de papier de figures algébriques, de dessins bizarres et de pyramides de chiffres.

—A coup sûr, dit-il, en marquant d'une pause chaque membre de phrase, vous êtes appelée, madame, à de hautes destinées... Les existences communes n'ont pas de ces combinaisons merveilleuses... Que voulez-vous que je vous annonce?... Souveraine?... Un trône?... Oui, c'est bien un trône?...

Et comme il porta sur elle son regard inspiré, il la vit plus triste que quand elle était entrée, inclinant la tête et soupirant:

—Hélas!... ce trône, je ne l'ai pas souhaité!...

Elle pensait sans doute à la couronne d'impératrice que sa mère prétendait lui mettre au front, comme celle du martyre.

Les vues de l'empereur sur sa personne lui avaient été communiquées naguère une première fois; une répulsion instinctive les lui avait fait repousser; elle avait peur de ce conquérant sans miséricorde et sans foi, et sa conduite présente vis-à-vis de François Ier achevait de le lui rendre odieux.

Il lui fallait cependant souhaiter, dans le double intérêt qui occupait sa vie, le retour de son frère et le salut de son amant, que ce dessein réussît.

Habitué à pénétrer les ambitions humaines, Gaspard Cinchi vit bien, à la douloureuse indifférence de sa cliente, qu'elle était en effet d'une essence peu commune. Il lui promettait le diadème, et ce présage ne faisait qu'assombrir son front.

L'horoscope était vrai, peut-être, mais si cette jeune femme était réservée à un trône, ce n'était pas à celui d'Espagne et d'Occident, ainsi qu'elle devait le croire en cette circonstance.

—Vous suivez mes paroles, n'est-ce pas, madame? dit le nécroman; je lis dans votre avenir que vous serez reine.

—Certes, j'entends bien, mon père; vous me parlez de ma fortune comme si c'était cela qui m'amène...

—De quoi souhaitez-vous donc que je vous entretienne?...

—Hélas! de peu de chose, de mon cœur...

Il y avait presque un sanglot dans ces quelques paroles.

Le vieillard en tressaillit; un visage bien affligé se dérobait donc sous ce masque noir!

Il recommença diverses supputations, les renouvela, les vérifia, et leurs résultats étaient sans doute étranges, comme les conjonctures de l'étoile de cette femme, car, à chaque combinaison, il lui échappait des interjections pleines de surprise.

—Pauvre femme! fit-il avec pitié; c'est bizarre, voici trois fois que je renouvelle mes calculs, ils sont exacts; car, de quelque façon que je procède, j'aboutis au même résultat.

Eh bien, ce résultat me montre dans votre destinée une ligne qui se croise avec la mienne, de même que j'ai distinctement vu au ciel une jonction entre nos deux étoiles... Je cherche vainement quel est cet arcane du Grand-Être... De grâce! venez vous-même en aide à ma science en défaut ou insuffisante.

—Que souhaitez-vous?

—Vous croyez, n'est-ce pas, comme tout esprit sensé, à une autre vie, à la perpetuité de l'essence qui vous anime?

—Qui n'y croit pas? répondit-elle en écoutant avidement, car ce début ressemblait aux propres discours que lui avait tenus Jacobus de Pavanes dans leur dernière entrevue.

Évidemment, une femme du grand monde, comme vous paraissez être, comme votre horoscope dit que vous êtes, a peu le loisir de s'occuper de ces matières abstraites; mais puisque vous avez eu la hardiesse de pénétrer dans l'antre de la science, laissez-moi vous interroger en son nom.

Beaucoup de faux prophètes et de faux savants prétendent chercher l'avenir dans les rêves. Les rêves tiennent à une seconde vie, c'est vrai; mais ce n'est pas à une vie future, c'est à une vie passée. Ne vous rappelez-vous point en avoir fait quelquefois qui semblaient vous reporter à une autre période d'une existence dont vous ne retrouviez plus la trace étant éveillée, et que cependant, tant que durait la torpeur de votre esprit et de vos sens, vous auriez juré avoir traversée déjà?

De grâce, écoutez-moi, madame, si abstraites que ces idées vous semblent. Le rêve n'est pas, je vous le répète, une anticipation sur l'avenir. Il nous représente deux périodes de notre existence: la période actuelle, quand il nous retrace les incidents récents qui nous ont vivement impressionnés; la période antérieure, quand il nous offre l'image d'épisodes, de sensations que nous reconnaissons, que nous tenons pour aussi vraies que les premières tant qu'il dure, et qui nous étonnent parfois encore quand il est dissipé. Car nous jurerions, en rentrant en nous-mêmes, que nous les avons réellement éprouvées à une époque, dans des conditions qui nous échappent.

—C'est vrai, j'ai ressenti cela; il y a des instants où nous nous souvenons de choses qui ne nous sont jamais arrivées, répondit la jeune femme, attirée au plus haut point par ces distinctions. Je comprends votre théorie, c'est celle qui admet la migration, la transmission des âmes...

—Vous avez dit le mot! s'écria le vieillard, au comble de la surprise; mais l'avez-vous trouvé de vous-même, ou quelqu'un vous l'a-t-il enseigné?

—Je répondrai plus tard à votre question, mon père. Poursuivons d'abord le sujet qui nous occupe.

—C'est que, reprit-il, ce rapprochement de nos deux étoiles dans une conjoncture néfaste s'expliquerait peut-être par un rapprochement de nos esprits dans une existence antérieure; sinon, il me faut répondre à la demande que vous me faites de votre horoscope, que nos destinées se coudoient, et qu'elles sont funestes toutes deux...

Ici, le vieillard laissa tomber sa tête sur sa poitrine et exhala un long soupir.

La dame au masque le considéra un moment avec une tristesse aussi profonde que la sienne même; mais pour ne pas le laisser s'y absorber davantage:

—Mon père, dit-elle, vous souffrez?

—Oh! oui, je souffre bien, madame!... fit-il en relevant peu à peu sa tête blanchie; et moi qui compose des charmes pour le bonheur des autres, j'aurais bien besoin de trouver la mandragore qui mettrait fin à mes tourments.

Leurs planètes avaient-elles en effet quelque coïncidence mystérieuse? On eût pu le supposer, à voir l'attraction qui amenait sur ce vieillard la sollicitude de cette jeune femme, et en songeant qu'ils se rencontraient cependant pour la première fois.

—Quoique je ne possède pas encore la couronne que vous m'annoncez, dit-elle, il m'est arrivé de rendre quelques services à des malheureux, de prévenir des injustices, de faire réparer de grands torts. Si ma protection pouvait vous servir, je vous l'accorderais avec bonheur... Ayez confiance, maître, ouvrez-moi votre cœur.

Les infortunés ont si grand besoin de consolation, qu'ils accueillent souvent à la légère l'espoir qu'on fait luire devant eux, bien que la déception soit parfois le fruit de leur facilité. Gaspard Cinchi avait trop la connaissance du cœur et de la perfidie des hommes pour se livrer ainsi; mais, aux manières de sa visiteuse, il devinait une personne puissante; à son accent, au peu de mots qu'elle avait prononcés, il reconnaissait une nature généreuse.

—Mon histoire est douloureuse, dit-il. Ma vie s'est écoulée dans l'étude. Elle eût dû se terminer depuis longtemps, car le ciel ne l'a prolongée au delà du terme ordinaire que pour entourer ma vieillesse d'épreuves cruelles... Je n'ai pas toujours trafiqué de ma science. C'est seulement depuis que je me suis installé en ce logis que j'ai compris la nécessité d'en tirer profit; car avec de l'or, on opère bien des choses, et il me faut beaucoup d'or pour réussir dans celle à laquelle tient le reste de mon existence.

A l'âge où la nature est inclémente, un miracle d'en haut m'avait accordé un fils... le modèle de toutes les vertus, de tous les talents... Je l'aimais comme Israël aimait Benjamin.

Il me rendait cette affection, mais elle ne suffisait pas à ses vingt ans, et bientôt surgit en lui une de ces passions violentes, envahissantes, exclusives, qui entraînent et affolent leurs victimes. Il aimait, le malheureux enfant, il aimait une grande dame!...

Oh! non pas, je dois le croire, une femme telle que vous, qui vous montrez humaine et bonne; mais quelqu'une de ces demoiselles de haut blason, qui jouent avec ces passions sincères comme les chattes avec leurs proie, pour les meurtrir d'un coup de leurs griffes couvertes de velours, quand elles en ont assez!

A travers les trous de son masque, les prunelles de la jeune femme lançaient des éclairs, ses narines se dilataient avec force, des frémissements glissaient sur ses lèvres.

—Votre fils, demanda-t-elle toute tremblante, vous confia-t-il le nom de cette dame?

—Jamais... Quelque femme d'un grand nom et d'un misérable cœur, sans doute... Je vous en fais juge: adonné aux idées de la réforme, à la suite d'un prélat illustre, il s'est vu saisir, entraîner dans une des prisons de Paris, au Châtelet, à la Bastille ou au Louvre, je n'ai pu savoir dans laquelle, et cette femme, qui est influente et considérée,—c'est tout ce qu'il m'en a dit,—cette femme l'y laisse gémir sous la menace d'un arrêt plus affreux peut-être!...

N'est-ce pas, madame, cette femme n'a pas d'entrailles?...

Son interlocutrice s'était levée à ces derniers mots, et elle étendait le bras vers le vieillard par un geste solennel.

Trois coups appliqués à la porte extérieure, mais que l'on distingua parfaitement malgré la distance, arrêtèrent la parole sur ses lèvres.

—On frappe! dit le nécroman, et c'est quelqu'un qui connaît le signal. Que faire?...

—Allez voir, maître; et si c'est pour une consultation, donnez-la: j'attendrai autant qu'il sera nécessaire... car il faut que je vous parle encore!... Mais où me retirer? A aucun prix, je ne saurais me laisser voir ici...

—Là, dit-il en montrant un des pans de la tapisserie; mettez-vous là.

C'était un recoin obscur, espèce de cabinet sans meubles. A tout hasard, la jeune femme s'y blottit.

XIII LE PHILTRE ET LE POISON.

Cette fois c'était un homme, ainsi que la jeune femme cachée sous la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de voix qui arrivait jusqu'à elle, au fond du laboratoire, à travers la sonorité des deux premières pièces vides. Il parlait très haut, et insistait pour pénétrer jusqu'au cœur de la place, quoique maître Gaspard Cinchi s'efforçât de le retenir dans la salle précédente.

La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques inflexions de son accent la frappèrent particulièrement. Elle était certaine de les connaître, sans se rappeler au juste à qui elles appartenaient.

L'alchimiste, pressé d'en finir avec ce nouveau client, se décida à l'introduire dans le laboratoire.

—Entrez donc, lui dit-il; mais, en vérité, je ne peux vous accorder qu'un court entretien.

—Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc encombrement dans les forges de Satanas!

A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi François Ier, la jeune femme avait redoublé d'attention, et son œil avait trouvé dans la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.

Le nouveau venu était un nain tout contrefait, enveloppé dans un manteau gris traînant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se dressait à pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur son visage.

Mais il rejeta négligemment sur une escabelle feutre et manteau, et s'accroupissant à la façon orientale entre les bras du plus grand des fauteuils de cuir:

—Maître, dit-il, vous êtes pressé, je ne suis pas en humeur de paroles vaines. Je serai bref et logique.

Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brodée aux fleurs de lys et gonflée d'or.

La jeune femme suivait cette scène avec une émotion indicible, le gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et qui semblait ici dans son empire naturel, c'était le bouffon de la cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!

Certes, il ne justifiait guère en ce moment son renom de gaieté inépuisable.

Ses cheveux roux et rudes pendaient en mèches inégales autour de son gros cou apoplectique; les éraillures de ses yeux suintaient le sang; ses épaisses lèvres crispées grimaçaient des contours impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuyés zébraient sa face blêmie.

Il n'était plus ni comique ni grotesque, il était hideux.

Le nécroman le considérait avec sa vigilance habituelle, et, frappé du désespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas qu'il l'interrogeât:

—Vous êtes malheureux? lui dit-il.

—Taisez-vous! répondit-il, ranimé par ce mot. Je ne vous demande pas cela... Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais me le cacher à moi-même. Ce ne sont pas vos consolations ni vos horoscopes que je viens chercher...

—Que souhaitez-vous donc?

—L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.

Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontré juste du premier mot.

Triboulet était malheureux; il était descendu dans l'antre infernal du nécroman, parce que l'enfer était déjà en lui et l'attirait.

Ce qu'il avait voulu faire comprendre à la princesse Marguerite était-il vrai? Y avait-il réellement un cœur dans cette machine à quolibets et à tours de force? Oui, mais un cœur semblable au reste de cette créature manquée,—incomplet.

Il était,—sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves trempés de larmes de feu,—il était amoureux de la plus divine créature que le monde eût encore admirée.

Et quand il descendait en lui-même, il se prenait d'une telle exécration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il eût voulu se souffleter de sa propre main.

Cependant il l'aimait follement, éperdument, sans que la raison ni la conscience de son indignité, de la distance qui le séparait d'elle, réussît à le détourner d'une adoration voisine du fétichisme.

Oh! ses dédains, son indifférence méprisante, comme ils lui déchiraient l'âme à lui qui n'eût demandé d'autre joie que de se faire broyer sous les roues de son équipage, écraser sous les pas de sa haquenée, pour être seulement l'objet d'un regard ou d'une plainte de sa part!

Vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.
Vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.

Vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.

Et quand le chancelier était venu le choisir pour confident de sa passion, réclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider à se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle démence!

Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il était impossible qu'elle l'aimât jamais, et c'était une âpre consolation dans ses misères de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser insidieusement le brasier de ses tortures.

Il n'était donc pas seul dédaigné, pas seul repoussé, méprisé! C'est une des joies de Belzébuth de sentir des compagnons de supplice.

Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en découvrant au fond des fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aimé de cette beauté sans égale!

Une démence furieuse s'était emparée de lui; son imagination, exaltée, familière à l'idée du mal, avait forgé, brasier volcanique, un projet dont il commençait en ce moment l'exécution.

—Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de l'alchimie?

—Deux choses: un philtre et un poison.

Les traits du vieillard ne bougèrent pas. Il était accoutumé sans doute à ces sortes de requêtes qui composaient le meilleur revenu de sa profession.

Cependant, le bouffon officiel, pour prévenir un refus, ajouta avec vélocité en montrant la bourse:

—Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?

Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit par la main et sembla le peser.

Craignant toujours une hésitation:

—Ajoutez ceci! dit Triboulet.

Et il fit rouler près de la bourse deux bagues ornées de gros diamants, qu'il arracha de ses doigts.

—Vous êtes un homme sage et discret? lui dit avec son calme irritant et énigmatique le vieillard.

—Non, je suis un fou et un bavard... mais je sais payer, et je veux être servi... Est-ce assez, enfin.

De sa poigne nerveuse il brisa une chaîne d'or, présent du roi son maître, cachée sous son pourpoint, et la lança à côté du reste.

—J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez posséder les deux talismans qui rapprochent l'homme du génie du bien et de celui du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.

—Eh bien, oui... le philtre qui endort la méfiance, qui ôte la force de résister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans résistance la femme qui nous eût repoussés et meurtris éveillée... Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppôt de l'enfer, il faut qu'elle m'appartienne!...

—Quant au poison?...

—Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misérable voleur, vieillard!...

Je suis un homme offensé qui se venge!

—Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.

—Le duel!... ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un éclat strident qui fit vibrer les fioles sur leurs étagères, qui donc se battrait avec moi?...

—C'est juste, répondit gravement l'alchimiste.

Un éclair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.

—Enfin! vous me comprenez et vous consentez?

—Venez demain, à l'heure où vous êtes venu ce soir, les deux choses seront prêtes.

—Le philtre?

—Le philtre qui endort.

—Et le poison?

—Le poison qui foudroie.

—Demain soir, à la même heure, maître, je vous apporterai une seconde bourse et des bijoux plus précieux que ceux-ci.

En même temps il était sauté en bas de son fauteuil, avait repris son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.

L'alchimiste le reconduisit jusqu'à la porte de l'impasse et ne revint qu'après l'avoir solidement fermée.

En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout près de la table, dans une attitude imposante et solennelle.

—Maître, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as donnée à cet homme.

—Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrètement ému de la vibration de sa voix.

—Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il veut empoisonner... c'est ton fils!...

XIV A TRAVERS LA NUIT.

Le centenaire passa lentement ses longs doigts osseux sur son front, l'œil fixe, le sein haletant.

Il n'en croyait ni ses sens ni sa raison.

—Mon fils!... répétait-il, épelant ces deux syllabes comme s'il les entendait pour la première fois; mon fils!...

La jeune femme le regardait, attendrie par cette grande surprise, résultat d'une si grande tendresse.

Elle avait trop de délicatesse innée pour élever de nouveau la voix; elle sentait que le coup avait été si violent qu'il avait ébranlé ce cerveau de bronze; elle attendait que la réaction s'opérât, que les idées reprissent leur cours régulier.

Le vieillard s'avança jusqu'à elle, et, saisissant avec respect le bord de son manteau, pour s'assurer à la fois que ce n'était pas une vaine apparition et qu'elle ne tentait pas de lui échapper.

—Madame, madame, balbutia-t-il, n'avez-vous pas dit: Mon fils?...

Elle lui répondit par un signe de tête.

—Non, non... fit-il tout frissonnant, parlez! que j'entende ce mot de votre bouche.

—Vous avez parfaitement entendu, maître; je vous ai dit que l'homme qui sort d'ici médite un double forfait;—le poison qu'il réclame, il le destine à votre fils.

L'alchimiste tressaillit de nouveau, et frappé enfin de la pensée qui aurait dû lui venir la première, s'il eût moins obéi à l'élan de sa raison qu'à celui de la froide sagesse:

—D'où savez-vous que Gaspard Cinchi a un fils?

La jeune femme sourit doucement:

—Puisque je sais cela, ne voyez-vous pas aussi que je connais votre vrai nom, messire Jean de Pavanes?

—Mon nom! Oui, vous savez mon nom... Qui vous l'a révélé? par le ciel, dites!...

—Votre science et vos discours, mon père.

—Ah! attendez, de grâce, ne précipitez rien... Je suis si vieux, vos paroles sont si solennelles... Ma pauvre tête s'égare... Madame, soyez bonne, indulgente... Madame, en me parlant de lui, de mon enfant, est-ce que vous ne m'avez pas dit encore... Oh! je n'ose en croire mon souvenir. Vous m'avez dit qu'il avait une protectrice, une amie?...

—Je vous ai dit que je l'aime, mon père.

Elle répéta cet aveu avec gravité, avec conviction, comme une chose naturelle dont il n'y a pas à se cacher.

—Oh! merci! merci! Vous êtes une noble femme, vous! Ah! du moins, vous ne rougissez pas d'obéir à votre cœur, et ce n'est pas la bonne fortune qui vous attire... Merci, merci.

Et, dans son émotion, il couvrait de ses baisers ces belles mains royales où les lèvres de son fils avaient déjà déposé les leurs.

—Ah! il y a longtemps que je vous cherche et vous fais chercher, maître; car je vous avais déjà en estime et en honneur à cause de lui.

—Oui, il vous a parlé de son vieux père, n'est-ce pas? A votre tour, parlez-moi de lui.

—Il pense à vous, il vous pleure; il vous aime, à ce point que j'ai parfois été prise de jalousie contre vous.

—Mon enfant!... mon Jacobus!... Ah! laissez-moi pleurer...

Il tomba sur un siège, tout rayonnant et tout en larmes.

—Vous avez raison de le chérir, car c'est le plus grand cœur et le plus beau gentilhomme de France.

—N'est-ce pas, madame!... Oh! je le vois bien, vous l'aimez comme moi... Oui, c'est cela, je comprends à présent cette rencontre de nos étoiles... Les cieux sont un livre sublime, voyez-vous, pour ceux qui savent y lire; mais vous, madame, vous êtes donc l'ange de la consolation?

Elle secoua sa tête soudain attristée au souvenir de cet horoscope:

—Je suis l'ange des tombeaux, maître.

—Je ne demande pas à voir vos traits, reprit le vieux Jean de Pavanes; mais ces hautes destinées que je découvrais dans votre planète... La science aurait-elle à la fois révélé une vérité et indiqué un mensonge?

—La science, je suis forcée de le souhaiter et de le craindre, la science a peut-être dit vrai. Si l'on choisissait sa destinée, j'enchaînerais sur l'heure la mienne à celle du chevalier de Pavanes.

—Je ne sais quel prestige il y a dans votre voix, madame, mais plus je vous entends, plus il me semble que c'est une bouche royale qui parle.

—Hélas!...

La jeune femme poussa un long soupir, et, retirant son masque, laissa contempler son visage à l'alchimiste.

Jean de Pavanes, en quittant secrètement la ville de Meaux, pour éviter le sort des autres novateurs, et plus particulièrement pour s'attacher à la fortune de son fils, qu'il savait être transféré dans l'une des prisons de Paris, avait dû changer de nom.

Il s'était installé dans le faubourg du Louvre en qualité de physicien et d'alchimiste, se tenait à portée de connaître la fortune de son cher enfant, et comptant sur les ressources que lui procurait son art pour parvenir jusqu'à lui, pour le sauver en gagnant les geôliers.

Mais on n'arrivait pas ainsi jusqu'aux prisonniers de religion sous l'administration d'Antoine Duprat.

La régente et la sœur du roi étaient les premières personnes auxquels les noms de ces criminels eussent été communiqués.

Le vieux docteur avait vu plusieurs fois naguère la princesse Marguerite figurer aux côtés du roi dans les solennités publiques; en la reconnaissant dans la personne de la dame qu'il avait devant lui, il voulait se précipiter à ses genoux.

Mais elle, le forçant à se relever avec cette grâce séraphique qui lui appartenait:

—Redressez-vous, mon père, lui dit-elle, c'est à ma couronne de duchesse, à mon diadème de reine future à s'incliner devant vos cheveux blancs et votre savoir... Puisse celui-ci découvrir un arcane assez efficace pour sauver notre ami commun.

—Oh! madame, ne pouvez-vous pas tout!

—S'il en était ainsi, Jacobus serait-il encore dans les fers!

—Cependant, vous êtes la sœur de monseigneur le roi, et l'on sait qu'il ne vous a jamais affligée d'un refus.

—C'est vrai, messire: le roi présent, tout! le roi absent, rien!

—Et le roi est à Madrid... soupira le centenaire.

—Et le ciel sait à quel sacrifice j'étais décidée pour le ramener... N'importe, reprit-elle avec énergie, si le chancelier a ses archers, j'ai mes secrets et mon amour.

—Nous avons des adversaires puissants? hasarda l'alchimiste, dont le cœur s'était serré en présence de ces réflexions.

—Trop puissants!

—Le grand chancelier, messire Antoine Duprat?

—Lui surtout.

—Puis ce grotesque personnage, ce nain, dont vous avez surpris les intentions?...

—Un histrion empoisonneur, fit Marguerite avec dégoût. Ce sont des gens redoutables, car ils ont pour eux l'autorité, la force et l'absence de tout scrupule.

—Le crime de Jacobus est-il donc tel qu'il n'y ait pas d'espoir?

—Son vrai crime, mon père, c'est de m'aimer, ou plutôt d'être aimé de moi... Comprenez-vous?

—Oui, sans doute, ce philtre que l'infâme gnome réclamait pour posséder une femme qui le repousse... ce poison pour se venger d'un rival...

—Qui ne lui a rien fait!

—Ah! du moins, s'il ose se présenter demain en ce lieu...

—De la prudence, maître!... Recevez-le bien, au contraire, acceptez son or; seulement, au lieu des liqueurs dangereuses qu'il vous demande, donnez-lui en d'inoffensives... Trompez ce trompeur.

—Je me fie à votre sagesse; il sera fait, mot pour mot, ainsi que vous souhaitez. Mais mon fils, du moins, vous pouvez me le faire embrasser?

—Il est enfermé dans une cellule des fosses de la Grosse-Tour. Oui, maître, vous l'embrasserez...

—Bientôt, n'est-ce pas?

—Cette nuit même.

—Oh! partons!...

—Quelques mots encore. Un projet avait été conçu pour obtenir le retour du roi; j'en concevais grand espoir. Mais ce projet, par une trahison que je ne puis connaître, est tombé à la connaissance du grand chancelier, et la couronne que vous m'avez prédite ne sera probablement pas celle d'Espagne. Il faut donc chercher autre chose.

—Une évasion?...

—Nous y avons pensé, mais c'est le moyen le plus difficile et le plus périlleux... J'en ai imaginé un autre, auquel vous pouvez me servir.

—Oh! parlez, alors.

—Vous avez été appelé tout récemment au Louvre, près de madame la duchesse régente qui voulait vous consulter?

—En effet, madame, et sur son invitation, j'ai commencé pour elle certaines opérations cabalistiques que je lui ai juré de ne confier à personne.

—Un envoûtement!

—Vous le saviez?...

—Ma mère voulait m'associer à cette entreprise; mais de telles pratiques, je le dis à vous-même, répugnent à ma conscience.

L'alchismiste comprit que ce n'était pas le moment d'entreprendre la réhabilitation de son art aux yeux de la princesse. Il ne le tenta donc pas, et entrant dans sa pensée:

—Durant l'entretien qu'elle m'a accordé, j'ai été vingt fois sur le point d'interrompre mes calculs pour me jeter aux pieds de Son Altesse et implorer sa protection. Chaque fois que j'allais le faire, quelque chose de dur, de funeste dans son regard, dans son maintien, glaçait ma parole; il fallait commencer par lui révéler qui j'étais, et je n'osais; je craignais de compromettre à la fois la confiance qu'elle m'accordait comme physicien et ma propre liberté, qui peut être utile à ramener celle de mon fils.

Je ne l'eusse pas quittée cependant sans risquer cet aveu, mais quelqu'un, le grand chancelier, s'est fait annoncer. Madame la régente m'a renvoyé alors par une porte de service, tandis qu'il s'avançait d'un autre côté. Je ne suis parti qu'en me jurant bien de surmonter tous mes scrupules dans l'entrevue prochaine, où je lui rendrai compte de mon opération.

—Le hasard et vos pressentiments vous ont bien servi, mon père.

—Comment, madame la régente?...

—Ma mère ne peut rien pour votre fils, et vos aveux étaient pleins de dangers. Croyez-en ma parole.

—Tout s'écroule donc autour de nous?

—Pas encore. Il faut lutter; nous lutterons, et, je le répète, vous aurez votre part dans notre œuvre de délivrance et de justice.

Ma mère s'est-elle ouverte à vous sur les soucis qui l'oppressent?... Quand on réclame d'un homme de science un service tel que celui-là, on a coutume de lui dévoiler les profondeurs de son âme.

—Non; elle s'est montrée pleine de réticences. Elle n'a pas même voulu que je lui adressasse ce jour-là son horoscope. Elle m'a dit que le docteur Agrippa y avait échoué, qu'elle attendait, pour me le demander, le succès de l'entreprise dont elle me chargeait d'abord.

—Elle veut que vos pratiques surnaturelles la délivrent d'un ennemi?

—Elle a ajouté que je ne devais avoir aucun scrupule, que cet homme était un misérable, souillé de crimes odieux, qui eussent mérité les plus éclatants supplices, et que ce serait œuvre méritoire d'en purger la société.

Je lui ai dit alors que pour rendre les incantations et les charmes plus efficaces, il fallait qu'elle me procurât, pour le mêler à la cire dont je pétrirais son image, quelque chose qui eût appartenu à la personne de cet homme, par exemple, quelques gouttes de son sang ou un peu de ses cheveux.

Elle m'a promis de me fournir l'un ou l'autre de ces objets à notre seconde entrevue, en même temps qu'elle me révélerait les noms qu'il fallait livrer à la cabale. En attendant, j'ai entamé la confection de la figurine... Tenez, fit-il, en ouvrant une armoire, la voici.

Aucun de nos lecteurs n'ignore combien ces pratiques superstitieuses furent longtemps accréditées, nous ne reviendrons donc pas sur ce que nous avons précédemment dit à cet égard.

L'envoûtement était une opération cabalistique par laquelle on croyait causer à son ennemi le même supplice qu'on infligeait à une figure de cire que l'on désignait de ses noms, surtout de ses prénoms. Parfois aussi, c'était sur un cœur arraché chaud et saignant d'un bouc ou d'un bélier égorgé exprès, que l'on opérait en y enfonçant un nombre cabalistique d'épingles, et en le faisant ainsi griller au milieu d'un brasier.

Au fait, il serait superflu d'insister sur l'exactitude de nos indications, dont chacun peut avoir des notions plus ou moins précises.

Il faut remonter jusqu'aux grands âges de la Grèce et de Rome pour trouver l'origine de ces pratiques sur des figures de cire; les devins sacrés les employaient fréquemment, soit dans le même but que nos astrologues du moyen âge, soit pour la pénétration des songes.

La céromancie, ou divination par la cire, a été longtemps en usage en Turquie et dans les pays musulmans; il n'est pas bien sûr qu'elle soit, même aujourd'hui, totalement délaissée par les savants ulémas du parti des vieilles croyances.

D'ailleurs, encore, il ne faudrait pas aller bien en avant dans nos provinces de Normandie, du Maine, des Flandres et bon nombre d'autres, pour trouver de prétendus sorciers ou devins qui exploitent la crédulité des campagnards à l'aide de ces superstitions scrupuleusement calquées sur celles du moyen âge. Les sorts jetés au moyen de la cire figurant une image grossière ou brûlant à l'état de cierge, le cœur de mouton ou de bœuf saignant, piqué d'épingles, jouissent d'un crédit que les progrès des lumières ni la marche des siècles n'ont pu déraciner.

La superstition est ce qui change et s'efface le moins ici-bas. L'homme s'y sent tellement isolé, dans une condition tellement transitoire et précaire, qu'il court avidement après les prestiges qui lui semblent un point de jonction entre cette existence mesquine et le monde plus élevé auquel il aspire.

Sur un des rayons de l'armoire de l'alchimiste, Marguerite aperçut en effet l'ébauche d'une figurine de cire.

Hélène s'arrangea de manière à se rencontrer avec Duprat.
Hélène s'arrangea de manière à se rencontrer avec Duprat.

Hélène s'arrangea de manière à se rencontrer avec Duprat.

—Eh bien! maître, dit-elle, savez-vous quels traits et quel costume il faut donner à cette image pour la rendre exacte?

—Lesquels, madame?

—Ceux du grand chancelier Antoine Duprat.

—Le bourreau de mon fils!... Oh! si cela est vrai, ce n'est pas d'une goutte, c'est de tout son sang qu'il faudrait pétrir cette image!

—Cet homme, vous le voyez, est l'ennemi de ma mère, mais il est aussi son tyran. Un logicien, un savant tel que vous, possède tout ce qu'il faut pour imposer sa volonté, pour exercer un prestige irrésistible sur ceux qui le consultent ayant déjà foi en lui... Voici donc ce que vous ferez:

La première fois que vous verrez la régente, faites-lui comprendre qu'en dressant vos calculs pour accomplir ses vues, vous avez découvert qu'il existait, entre elle et l'homme qu'il s'agit d'envoûter, une liaison, une affinité, quelque chose comme un pacte qui recule et traverse vos combinaisons.

Bref, insistez, pressez-la sur ce chapitre, et si nous devenons maîtres de ce secret, à notre tour, j'en ai l'espoir, nous imposerons nos volontés au premier ministre.

—J'ai compris, répondit l'alchimiste. A présent, pouvons-nous partir?

—Non, pas avant que vous m'ayez remis, à moi, ce que vous devez livrer demain au bouffon de la cour.

—Ce philtre et ce poison?... demanda le vieillard, la regardant avec stupeur.

—Ce philtre et ce poison... Il faut bien combattre les gens à armes égales. Nos ennemis voulaient s'en servir pour un double attentat; qui sait? Nous en ferons peut-être usage pour une bonne action.

—Vous, madame, vous n'êtes pas de celles que l'on refuse ou que l'on ajourne.

Alors il alla vers l'armoire encore ouverte, prit dans l'endroit le plus secret deux petites fioles de grès, portant chacune une étiquette où se lisait une seule lettre indicative.

—Ceci, dit-il, en présentant la première, c'est un poison qui foudroie pour peu qu'on le respire.—Ceci, ajouta-t-il en donnant la seconde, est un soporifique dont il suffit de mêler une goutte à un hanap de vin pour amener un sommeil de vingt-quatre heures que rien ne peut interrompre.

—C'est bien, maître, dit-elle en les serrant dans son aumônière, les hostilités sont ouvertes, et, pour doubler votre énergie et votre adresse, venez embrasser votre fils!

Ils gagnèrent aussitôt l'impasse où le fidèle gardien, Michel Gerbier, les attendait en continuant sa veille.

Aucun être vivant, excepté les hôtes à quatre pieds du quartier, ne s'était montré dans les alentours depuis le départ de Triboulet, qui avait gagné le Louvre à la hâte.

La duchesse Marguerite et ses deux compagnons s'acheminèrent vers le même but.

XV LA GUERRE DES PETITS MOYENS.

Le lendemain, le fou d'office, dans son accoutrement discret, à l'heure des ténèbres, frappa les trois coups cabalistiques à la porte du nécroman, qui s'ouvrit aussistôt.

Fidèle à sa promesse, il jeta sur la table, comme la veille, un sachet plein d'or attaché par une chaîne de même métal.

—Voici ce que je vous ai promis, maître, dit-il, en homme ponctuel, mais pressé d'être servi avec la même exactitude.

—Et voici ce que j'ai à vous remettre, répondit le vieil alchimiste, laconique et impassible comme à son ordinaire.

En même temps, il atteignait d'un bahut deux fioles de grès toutes pareilles à celles qu'il avait remises à la princesse Marguerite, c'est-à-dire fort petites, portant une étiquette formée d'une seule lettre, et fermées de bouchons de cire, car on commençait à peine à connaître l'usage de ceux de liège.

—Le bouchon vert, lui dit-il, renferme le soporifique; le bouchon jaune, l'autre chose.

—Le poison... prononça tout bas Triboulet.

Ses grandes mains crochues s'étendirent comme des pattes d'araignée pour saisir les fioles, que ses yeux couvraient de leur lueur verdâtre et phosphorescente.

L'alchimiste crut voir luire la prunelle d'un chat sauvage ou d'un tigre.

Il les palpa avec amour dès qu'il les tint enfin, et les cacha dans une poche secrète de son pourpoint.

—Maître, dit-il, je ne sais pas au juste quand je me servirai de ces objets; mais s'ils ont la vertu souhaitée, je m'engage à venir vous apporter un présent plus riche que les autres, après mon succès.

—Le succès sera tel que je l'espère, messire, car je vous jure que j'ai mis dans ces fioles tout ce que je devais y mettre.

—J'y compte bien; avant peu, d'ailleurs, vous aurez de mes nouvelles... Adieu, illustre nécroman, aimable suppôt de Satanas. Que l'enfer vous maintienne en joie, en santé et en longs jours.

Le bouffon avait retrouvé sa belle humeur.

A l'audience de la régente, le jour suivant, il étourdit l'assistance par le feu roulant de ses saillies. On ne l'avait jamais vu plus réjouissant aux meilleures époques de la cour.

Comme on le savait fort habile pour s'initier à toutes les choses cachées du palais, on en conclut aisément qu'il avait surpris de bonnes nouvelles de la condition du roi, et, sur cette hypothèse, le triste Louvre reprit pour un instant une espèce d'animation et d'entrain.

Louise de Savoie laissa même s'accréditer cette rumeur de nature à produire une réaction opportune sur la langueur de l'opinion publique, fort inquiète de la prolongation de cette absence de François Ier.

Mais elle possédait par devers elle de fortes raisons de ne pas s'illusionner. Les mauvaises nouvelles étaient les seules exactes.

Aussi, la duchesse d'Alençon, Marguerite de Valois, notre héroïne, étant rentrée avec elle dans ses appartements, fut frappée de l'abattement où elle la vit tomber.

Le temps n'avait pas été perdu entre elle et ses amis. Il avait été convenu qu'elle s'assurerait d'abord de l'espoir que sa mère conservait encore dans sa fameuse négociation des deux mariages, afin de songer, sans plus de retard, dans le cas probable d'abandon de ce plan, à un projet d'évasion du captif de la Grosse-Tour.

Cette ressource, il nous semble l'avoir déjà laissé entendre, était réservée comme la dernière, à cause de ses nombreuses difficultés.

La vigilance soupçonneuse du premier ministre était un de ces obstacles; aussi, quoi qu'il en pût coûter à son cœur, Marguerite s'était résolue à se montrer à lui avec des airs moins irrités, à user enfin de l'influence que la passion révoltée de l'ennemi lui donnait encore peut-être; en un mot, à ne pas l'empêcher de croire à un adoucissement possible de ses sentiments à son égard.

Par cette tactique, on gagnerait du temps; Duprat n'oserait tenter aucune violence contre le captif, de crainte de réveiller l'irritation de la princesse sa protectrice.

Il semblait impossible qu'on n'obtînt pas ainsi assez de répit, d'une part, pour permettre à Jean de Pavanes, ou si l'on veut, à Gaspard Cinchi, d'user de son autorité cabalistique sur l'esprit de la régente; d'une autre part, pour combiner une fuite de Jacobus.

Tout cela demandait beaucoup d'adresse, infiniment de ruse, une diplomatie imperturbable, mais il y avait peu de monde dans le complot, rien que des intéressés ou des amis à l'épreuve: Hélène de Tournon, le vieux Jean de Pavanes, le brave Michel Gerbier, et l'ancien gardien qui avait sa fortune à faire et sa rancune à assouvir contre ceux qui l'avaient destitué.

Marguerite de Valois, qui a montré tant de connaissance de la faiblesse humaine dans ses contes du Décameron, comptait surtout enfin sur un puissant auxiliaire, l'amour, qui rend aveugle les plus fins politiques, quand il se mêle de leur troubler le cerveau. Et puis, les amoureux de l'âge de Duprat sont les plus faibles et les plus faciles.

Ces combinaisons, on les voit, ne manquaient pas de profondeur ni même de génie.

Elles étaient incomplètes pourtant. Dans son mépris pour le jongleur de la cour, Marguerite, semblable aux princes imprudents des contes de fées, avait négligé de comprendre dans son programme ce mauvais esprit.

Peut-être n'était-il pas, en effet, aussi puissant que nous avons pu croire, peut-être bien aussi était-il désarmé par le contenu inefficace des deux fioles sur lesquelles il fondait tant d'espoir.

Les événements ne tarderont pas, probablement, à nous éclairer sur ce point. Revenons, pour l'heure, au tête-à-tête où nous avons laissé la duchesse d'Angoulême et sa fille Marguerite.

—Vous semblez souffrir, ma mère? demanda celle-ci avec intérêt.

—Oui, c'est vrai, un malaise... le bruit de cette audience, le mouvement de ce monde... cette gaieté que je ne puis partager...

—Vous avez eu tort de laisser partir le docteur Corneille Agrippa...

—C'était un ignorant, interrompit vivement la duchesse; quand j'aurai besoin d'un physicien, j'en tiens un à ma disposition, qui n'a pas ses scrupules absurdes, et qui le dépasse de cent coudées en savoir...

—Vous me le ferez connaître, ma mère! s'écria Marguerite de Valois, charmée de voir le crédit qu'avait déjà pris le vieux de Pavanes sur cette intelligence superstitieuse et implacable.

—Je prétends avant peu, s'il réussit dans une affaire dont je l'ai investi, l'attacher exclusivement à votre personne, à celle de votre cher frère et roi et à la mienne. Cet homme est un trésor, et les trésors se doivent garder en famille.

—Je reconnais là votre bonté pour moi, ma mère... et cela m'encourage à vous adresser une question.

—Je sais ce que vous voulez dire... fit Louise de Savoie, en pénétrant d'un clin d'œil au fond de la pensée de sa fille.

—Alors, ma mère, que répondez-vous?

—Qu'il y a un mauvais génie mêlé dans mes desseins. Que ce projet conçu par moi comme l'œuvre la plus heureuse de ma politique, dicté à l'abri de toute oreille indiscrète au confesseur du roi, scellé de mon sceau, remis à la discrétion de cet honnête ecclésiastique, sous le coup d'un serment formidable; ce plan a été surpris, éventé par l'influence néfaste qui déjoue chacun de mes efforts.

Par une audace sans exemple, maître Guillaume Parvi a été arrêté dans son voyage par des entraves, des périls successifs habilement calculés, plus habilement exécutés, puisqu'il est impossible de saisir la trace de leurs auteurs...

La duchesse d'Alençon regarda sa mère en face et lui dit avec un calme significatif:

—En conscience, ma mère, croyez-vous cela aussi impossible que vous me l'assurez?

—Que voulez-vous dire?

—Hélas, vous ne le savez que trop, et vous oubliez notre pénible entretien de ces jours passés... Le démon qui nous poursuit n'a-t-il pas revêtu une forme humaine; ne se nomme-t-il pas...

—Il est inutile de prononcer ce nom, puisque nous le connaissons... Eh bien, oui, c'est lui que je soupçonne, lui que j'accuse... lui qu'il faudrait perdre.

Ces derniers mots firent comprendre à Marguerite de Valois que si sa mère s'associait avec cette chaleur à sa cause, c'est que cette cause servait puissamment sa haine contre le chancelier.

Malheureusement, la haine de la régente n'avait jusqu'ici porté que des fruits stériles, et Marguerite n'entretenait qu'une confiance voisine du dédain pour les pratiques surnaturelles auxquelles sa mère s'adonnait en désespoir de cause.

Adroitement secondée par Hélène de Tournon, elle entama le système de petites manœuvres destiné à endormir la méfiance de l'ennemi.

Le hasard lui en fournit bientôt une excellente occasion.

Elle se trouvait chez sa mère, pour prendre connaissance d'un message arrivé de Madrid et donnant des nouvelles du roi.

Elle en commençait à peine la lecture, que le chancelier arriva avec l'apparence du zèle d'un serviteur empressé.

En trouvant les deux princesses réunies, il éprouva une certaine gêne; mais aussitôt Marguerite lui tendit obligeamment le papier, en l'engageant à le lire à haute voix.

Il fallut presque lui répéter cette invitation pour qu'il y crût.

De son côté, la duchesse d'Angoulême, qui semblait chercher une occasion d'être en contact avec lui, lui montra un siège. Mais il n'était pas plutôt assis, à peine avait-il lu les premières lignes de la missive, que, sous prétexte de lui en indiquer du doigt le passage important, la duchesse s'approcha brusquement, et se pencha sur lui d'un façon si malencontreuse ou si perfidement calculée, qu'une de ses grandes épingles de tête lui effleura la joue.

Il y porta vivement la main et la retira marquée d'une gouttelette de sang.

La duchesse, se confondant en excuses, cherchait un linge, quand Marguerite, avec une grâce toute naturelle, lui offrit son mouchoir de batiste en joignant ses regrets à ceux de sa mère.

Un échange de phrases polies, telles qu'il n'y en avait pas eu depuis longtemps entre nos trois personnages, s'ensuivit; le ministre se voyait obligé de déclarer qu'il devait s'applaudir d'une égratignure compensée par tant de bienveillance.

En réalité, ce n'était rien qu'un bobo sans importance aucune, et le mouchoir obligeant de la princesse eut vite asséché le filet vermeil de la joue du ministre.

Oh! s'il eût eu plus de confiance, s'il eût pu croire que le prêt de cet objet, touché par cette adorable main, vînt d'une femme moins insensible à cet amour qui couvait au fond de son âme, comme un feu mal éteint, avec quel bonheur il l'eût conservé, quelle passion il eût mise à ne pas s'en dessaisir!

Mais les explications étaient trop récentes entre la princesse et lui, elles avaient été trop violentes pour que, sur un premier signer d'obligeance, un diplomate de sa force se laissât prendre, ou trahît sa secrète faiblesse. Il lui fallait quelque chose de plus.

A son cruel regret donc, et non sans avoir plusieurs fois pris, repris et pressé ce mouchoir dans ses doigts, il se décida à le déposer sur un guéridon, où il le couva encore d'un air de convoitise, tout en l'y abandonnant.

Puis, il salua les princesses, fit un mouvement qu'il sut maîtriser encore pour venir leur baiser la main, et se retira à reculons, en donnant son dernier regard à ce mouchoir fascinateur.

Marguerite, avec sa pénétration féminine, n'avait pas perdu un seul de ses mouvements, une seule de ses hésitations; sa tactique portait ses fruits.

Ranimée par cette première réussite, elle ne désespérait pas d'accomplir cette parole tombée naguère de ses lèvres, dans sa douleur et son trouble:

«Si cet homme m'aimait, comme je le ferais souffrir.»

La duchesse d'Angoulême était absorbée par une préoccupation tout autre, quoique se rattachant aussi à sa vindicte contre son despotique allié.

C'était très délibérément qu'elle l'avait blessé, et de la minute où le mouchoir de la princesse s'était imbibé des gouttelettes de son sang, elle avait suivi avec les yeux du lynx et l'attention de la hyène les diverses évolutions de ce mouchoir.

Si Duprat eût essayé de le garder, elle eût inventé les moyens les plus décisifs de le lui reprendre.

Elle attendit à peine, pour se saisir de cette proie, qu'il fût parti, et je ne sais quel sourire de cannibale releva ses lèvres et fit luire la nacre de ses dents quand elle mit la main dessus.

—Merci à Dieu! s'écria-t-elle, nous le tenons.

Marguerite de Valois la regarda, sans se rendre compte de son attitude ni de ses paroles saccadées et gutturales.

—Qu'est-ce donc, ma mère, et quel effet vous produit ce mouchoir?...

—Merci à toi aussi, ma fille; sans t'en douter, tu m'as servie avec bonheur!...

—Sur mon âme, ma chère mère, je ne comprends rien à tout ceci.

—Quoi! tu ne comprends pas qu'il me fallait du sang de tigre pour opérer un grand œuvre? J'ai blessé le monstre, et tu as recueilli ce sang...

Marguerite poussa un petit cri effrayé et commença un mot qu'elle n'acheva pas. La lumière lui arriva.

Elle se souvint de l'envoûtement de la figurine de cire, des cheveux ou du sang réclamés par l'alchimiste pour le succès de cette sinistre opération.

S'il lui fût resté un doute, elle l'eût perdu en apercevant sa mère occupée à découper avec soin dans la batiste les parties qui contenaient la moindre trace de ce sang, et les serrer précieusement, dans le but évident de les remettre à Gaspard Cinchi.

—Mais vous mettez ce pauvre mouchoir en lambeaux, se récria la princesse, dissimulant avec soin tout ce qu'elle voyait.

—Laissez-moi faire, ma fille, ce mouchoir était indigne de vous, cet homme l'ayant touché; fiez-vous à votre mère, elle fait ce qu'elle doit faire.

—Agissez donc suivant qu'il vous plaira; je ferme les yeux et m'incline devant votre haute sagesse.

—Vous avez raison, et vous ne vous en repentirez pas.

—Seulement, ajouta la princesse sur un ton plus léger, propre à écarter les soupçons, je regrette bien mon pauvre petit mouchoir.

Le lendemain, Hélène de Tournon s'arrangea de manière à se rencontrer avec Duprat, dans une galerie si étroite qu'il ne pouvait, sans impolitesse, se dispenser de la saluer, et comme il prenait des nouvelles de sa santé:

—Pour moi, messire je vais parfaitement, dit-elle, mais depuis hier madame la duchesse d'Alençon est toute souffrante, tout absorbée.

La bonne mine que vous font les serviteurs des princes est l'indice de la faveur de ceux-ci; le premier ministre le savait mieux que personne. Encouragé dans ses idées de la veille par cet accueil, il poussa plus loin l'entretien.

—Que disent les médecins? demanda-t-il.

—Rien; Son Altesse a refusé d'en laisser venir aucun. Elle ne souffre pas du corps, a-t-elle répondu à mes questions; et c'est tout ce que j'ai obtenu.

—Mais cette indisposition subite...

—Ce que j'en sais, c'est que Son Altesse est rentrée hier fort émue de chez madame la duchesse, où elle était allée chercher des nouvelles de notre sire le roi.

—Les nouvelles de Sa Majesté ne sont pas plus mauvaises que les précédentes.

—Alors, je m'y perds.

—L'état de Son Altesse s'améliorera, espérons-le, fit le chancelier tout pensif lui-même, et si vous croyez que ce ne soit pas l'offenser, veuillez lui présenter mes hommages.

—Je n'y manquerai pas, messire, et je suis garante qu'elle ne sera pas blessée... Oh! il s'est opéré depuis peu un grand changement dans ses idées.

—En vérité!... fit Duprat avec plus de curiosité qu'il n'eût voulu en laisser voir.

—Il allait poser encore une question, mais, à quelques pas de là, au détour d'une galerie voisine, un joyeux grelot retentit, et un organe connu fit entendre son fredon habituel:

La demoiselle d'honneur s'enfuit à cette voix, comme une biche effarouchée.

Le chancelier fronça le sourcil, ce qui n'empêcha pas Triboulet d'arriver toujours carillonnant et achevant son quatrain.

—Assez de chansons, murmura le chancelier, j'ai d'autres soins.

Nos troupes luttaient avec de grands efforts
Nos troupes luttaient avec de grands efforts

Nos troupes luttaient avec de grands efforts.

—Par le grand Comus, dieu de la galanterie, la belle Hélène de Tournon jouait-elle ici le rôle de Circé, la sorcière, ou celui de son homonyme la demoiselle de M. Jupiter, deux ribaudes déterminées ensorcelant tout un chacun?

—Trêve de sornettes! N'as-tu rien de plus sensé à me dire?

—Sur ma foi de jongleur patenté, pas autre chose, monseigneur, si ce n'est que mademoiselle de Carillon est devenue trop lourde pour mon intellect; je ne peux plus la faire jaser à mon gré et je vous supplie de vous en charger, vous la manœuvrerez mieux que moi.

Et, sans plus de façon, il se sauva en lançant un gros rire sardonique, qui agaça très désagréablement les oreilles de son patron.

Nous ne savons comment cela se fit, mais, peu de jours après, celui-ci se croisa avec la demoiselle d'honneur, au sortir de la chapelle du Louvre.

Quoique l'écho de ce rire diabolique tintât encore autour de lui, il ne put s'empêcher de lui adresser quelques mots. Elle y répondit, sans affectation, que la princesse allait mieux, et avait reçu avec plaisir les compliments qu'elle avait reçus de sa part.

Bref, pour ne pas abuser de l'attention du lecteur, l'indomptable et irréconciliable chancelier, réconcilié et tout près d'être dompté, se trouva, au bout d'une huitaine, amené, de transaction en transaction, à réclamer la faveur d'être admis chez la princesse, dans ce même appartement d'où il était sorti naguère, la rage dans le cœur.

Mademoiselle de Tournon assista, cette fois, à l'entretien, qui fut court, mais plein de courtoisie.

Duprat ne se dissimulait pas que la princesse attendait de lui la grâce, la libération de Jacobus de Pavanes; mais, une ingénieuse manœuvre lui permettait de se flatter que cet acte de clémence serait récompensé d'un prix inestimable.

Nous n'affirmerions même pas qu'il se sentît disposé à hâter l'envoi en exil de ce prisonnier, afin de se délivrer du voisinage importun d'un rival.

Il sortait de chez la princesse plongé dans ces réflexions et fort perplexe sur le parti à prendre, car au fond de son cerveau couvait toujours une instinctive méfiance, lorsque son complice, auquel il n'avait eu garde de s'ouvrir sur ce revirement, se trouva sous ses pieds.

Il était tout bonnement couché en travers du passage, si bien que, dans l'obscurité de ces corridors, le ministre vint se heurter contre lui et faillit rouler sur le carreau.

—Encore toi sur mes pas! Que fais-tu là, maraud?

—Je gagne l'argent de Votre Excellence en composant un apologue.

—Toujours des lazzis!

—Non pas, sur ma foi! Votre Seigneurie me paye pour lui apprendre les embarras de son chemin...

—Finiras-tu?

—J'ai voulu lui enseigner, par l'apologue dont il s'agit, que la chambre des princesses est semée des écueils qui amènent la chute des ministres.

—Oh! ceci cache une noirceur.

—Sur ma part de réjouissance dans le paradis des fous, tout au plus un ruban.

—T'expliqueras-tu?

—Monseigneur le demande avec une grâce à laquelle on ne résiste pas... Madame la duchesse d'Alençon, la marguerite du jardin de la cour, a-t-elle repris ses couleurs et ses charmes?

—Parle plus respectueusement de la princesse.

—Que saint Risus, mon patron du calendrier grec, en soit loué! Il m'a placé à la cour la plus divertissante de ce globe... les ministres y possèdent la clairvoyance de Salomon, et les dames la sincérité toute nue.

Votre Seigneurie se connaîtrait-elle en parures et chiffons? Que lui semble de ce ruban façonné en nœud d'amour?

Et le démon agita sous les yeux de Duprat un ruban de soie.

—Eh bien, que signifie ce brimborion?

—Brimborion! Comme ces hommes d'État traitent cavalièrement les choses les plus tendres!... Ce ruban, honoré seigneur, était, il y a deux jours, sur la toilette de madame Marguerite...

—Après, serpent!...

—Et ce matin, le compère Louvart, le nouveau guichetier de Grosse-Tour, en poussant une reconnaissance jusqu'à la cellule de certain prisonnier de religion, l'a trouvé sur sa table... Comment ce ruban est-il arrivé là, c'est miracle, à coup sûr; mais, pour exacte, aussi vrai que mon bonnet est un bonnet de fou, ce ruban un gage de tendresse et vous un ministre, la chose est exacte.

Antoine Duprat saisit le poignet du bouffon dans sa main de fer:

—C'est la princesse qui a porté et donné ce ruban au prisonnier, en lui rendant visite?...

—Aïe! aïe! vous me broyez les os!...

—C'est elle, réponds!

—Miséricorde! je ne carillonnerai de ma vie, si vous ne me lâchez!..

—Répondras-tu, bourreau?

—Puisque je me tue de dire à Votre Excellence que c'est un fait miraculeux; personne n'a vu la princesse, mais on a trouvé le ruban.

—Il suffit...

Un rire fauve épanouissait la face carminée du bouffon.

Duprat fixait un regard sinistre sur la porte de la princesse.

—Merci, dit-il à son complice, après quelques secondes de convulsions intérieures, dont le choc creusait des sillons mouvants sur son front; merci, je te récompenserai, mais d'abord je t'investis d'une mission de confiance. Ce guichetier, de qui tu tiens ce nœud de ruban, tu vas aller le trouver et lui enjoindre de mettre les fers aux mains et aux pieds de ce beau prisonnier.

—J'y cours, messire, fit le gnome.

Et il ajouta à part lui en ricanant:

—C'est toujours cela de gagné, en attendant mieux.

Il avait rempli sa journée, le prisonnier allait être soumis à un nouveau supplice, et ses discours empoisonnés avaient retourné le couteau dans la jalousie saignante du chancelier.

XVI LE CONSEIL DES INTIMES.

Il s'écoula plusieurs jours avant que le chancelier se représentât chez la princesse Marguerite, mais il ne manqua pas un seul matin de se faire rappeler à elle dans les termes les plus respectueux.

Il souhaitait peut-être ne la voir que quand elle aurait eu le temps d'apprendre les rigueurs déployées contre son protégé. C'était un homme fort ingénieux, lorsqu'il s'agissait de prendre une revanche ou d'aiguiser une vengeance acérée.

Heureusement savons-nous qu'il avait affaire à une nature peu facile à décourager, à une intelligence aussi pénétrante pour le bien qu'il l'était pour le mal.

Nous ne pourrions dire si la princesse avait, comme il l'eût voulu, connaissance de ses noirceurs nouvelles, mais, lorsqu'il sollicita l'honneur de la voir, il fut admis sans aucune hésitation.

Marguerite était dans sa chambre, tenant une sorte de lever familier avec plusieurs dames ayant auprès d'elle sa favorite, mademoiselle de Tournon, et causant avec mademoiselle d'Heilly, sur laquelle s'exerçait plutôt sa curiosité que son intérêt, depuis qu'elle la savait l'objet de projets énigmatiques de la part de la régente.

Elle salua le premier ministre avec la même grâce qu'il lui avait vue la dernière fois et lui tendit d'elle-même sa main, qu'il lui fut impossible de ne pas baiser.

Il essaya de surprendre sa pensée intime, en dardant sur elle un de ses regards singuliers qu'il tenait de la race des serpents, mais sa prunelle verte n'avait pas la puissance de fasciner les grands yeux noirs de la sœur du roi. Ce ne sont que les êtres faibles et inférieurs qui se laissent dominer par ce magnétisme des reptiles.

Il chercha à lire sur la physionomie de mademoiselle de Tournon, mais la belle et rusée Hélène affectait de s'entretenir à voix basse avec mademoiselle d'Heilly d'historiettes de jeunes filles, qui semblaient les occuper et les amuser beaucoup l'une et l'autre.

Antoine Duprat comprit qu'il s'était fourvoyé au milieu d'adversaires qui ignoraient le redoublement de sa haine, ou qui, pour s'en cacher si parfaitement, étaient plus fortes qu'il ne l'avait présumé. Cette incertitude et cette crainte lui causèrent un malaise qui se refléta sur ses traits.

La princesse lui ayant donné un siège non loin d'elle, n'hésita pas à l'attaquer sur ce point.

—Sur Dieu, lui dit-elle, je n'ose, messire, m'enquérir de vos nouvelles; à voir votre air de souffrance, je crains qu'elles ne soient mauvaises.

Il essaya d'opérer une diversion, et comme il était venu dans un méchant dessein, il commença par le sujet qui devait être le plus contristant pour la princesse:

—Mauvaises, en effet, Altesse, si ce n'est pour moi-même, du moins pour quelqu'un qui nous est si cher que nous ressentons ses adversités à l'égal des nôtres.

Marguerite, en se décidant à le recevoir, s'était préparée à entendre tout ce qui lui serait pénible: elle ne lui donna donc pas le plaisir de se montrer alarmée.

—Je ne connais, répondit-elle, qu'une personne dont le sort me touche à ce degré, c'est mon honoré et royal frère.

—C'est aussi de Sa Majesté que je veux parler.

—Eh bien, quelles nouvelles des négociations?

—Le messager arrivé aujourd'hui n'en apporte que de fâcheuses. Il est à craindre que la régence ne se prolonge encore longtemps...

—Avec votre pouvoir... insinua la princesse, sous une pointe d'ironie si imperceptible qu'il n'y avait pas moyen de s'en blesser ni de la relever.

D'autant mieux qu'elle ajouta aussi vite, en façon de correctif:

—N'était le délaissement, l'exil forcé du roi, personne ne le regretterait d'ailleurs, messire.

—Notre Altesse me flatte, fit le chancelier avec un sourire contraint; et, comme vous le dites, madame, ce délaissement, cet exil deviennent intolérables, depuis surtout que l'illustre prisonnier n'en prévoit plus le terme.

Là-dessus, le chancelier insistant sur les détails propres à faire regarder le retour du roi comme improbable et impossible avant longtemps, expliqua, ce qui était vrai, que, contrairement à son espoir, en se faisant conduire à Madrid où il comptait s'expliquer avec l'empereur, François Ier n'avait pu encore obtenir une seule entrevue de son politique vainqueur.

Charles-Quint ne possédait guère que l'affection des vertus qu'il paraissait avoir; peu de clémence, peu de bonté, aucun élan, une générosité douteuse et une franchise qui n'existait qu'en paroles. «Sa foi, a dit l'historien Mézeray, ne l'obligeait point hors de son intérêt, et son honneur ne paraissait que quand il était question de profit.»

Avec un tel caractère, il n'était pas homme à sacrifier les avantages que lui donnait la détention du roi de France à la gloire de se montrer magnanime vis-à-vis de lui. Sous différents prétextes, il différait donc sans cesse de s'aboucher avec lui, s'en tenait aux conditions exorbitantes qu'il avait formulées dès l'origine, et ne voulait absolument entendre aucune de celles que la régente lui avait fait successivement offrir. Inexorable, inflexible, il se flattait que l'ennui de la prison et la crainte d'y être indéfiniment retenu contraindraient son rival à faiblir, et, dans cette prévision, il refusait obstinément de le voir.

Ce calcul prouvait de la part de Charles-Quint une connaissance assez juste du caractère de François Ier. Les partis extrêmes, qui ne sont permis que dans les situations désespérées, ou quand on se sent assez de force ou de génie pour les soutenir, ne lui coûtaient rien à prendre; l'esprit romanesque de son siècle et son imprudence particulière l'empêchaient de voir les difficultés. Mais le pire de tout cela, c'est que le feu qu'il mettait d'abord dans ses entreprises s'éteignait tout à coup sans pouvoir être nourri par le succès ni rallumé par les disgrâces; il n'était donné à ce prince, comme l'a dit l'abbé Raynal, que d'avoir des demi-sentiments et d'accomplir des demi-actions.

De là cette prostration, ce marasme qu'il subissait, au moment où nous nous voyons les affaires livrées à l'ambition avaricieuse de la duchesse d'Angoulême et à son complice Antoine Duprat.

—Ces renseignements sont fort tristes, dit Marguerite de Valois, lorsque le chancelier eut énuméré les diverses circonstances qui finissaient par menacer d'altérer la santé du roi.

—Ce n'est pas tout encore, cependant, reprit Duprat. La situation de Sa Majesté est aggravée par la conduite des grands d'Espagne à son égard. Ces orgueilleux hidalgos, brochant sur le délaissement où leur maître se plaît à laisser notre monarque, cherchent des raffinements de persécution. Un événement grave s'en est suivi, et c'est le principal objet du message de ce jour.

Il arrive à Sa Majesté de recevoir chez elle et de donner à jouer ou de jouer elle-même. Un de ces jours, jouant avec un grand d'Espagne, elle gagna beaucoup. Son adversaire ayant souhaité sa revanche, le roi la lui a refusée. Sur quoi, l'insolent Espagnol, jetant sur le tapis son enjeu, s'est écrié: «Tu as raison, car tu as besoin de cet argent pour payer ta rançon.» Le roi, gentilhomme jusque dans les fers, a tiré son épée, et, plus rapide que la foudre, l'a passée au travers du corps de son insulteur.

Les choses en sont là, et Votre Altesse comprend qu'elles n'avancent pas la solution que nous demandons au ciel.

—Oui, la nouvelle est grave, répondit Marguerite de Valois, en redressant fièrement la tête; mais le roi de France a fait ce qu'il devait, et l'empereur cesserait d'être chevalier s'il désapprouvait sa conduite.

Marguerite avait raison, car Charles-Quint, informé de la dispute et de son issue sanglante, répondit aux parents de la victime qui lui demandaient justice:

—François a bien fait, tout roi est roi partout.

Ces révélations du chancelier ne laissaient pas d'exercer une impression amère sur l'auditoire d'élite réuni chez la princesse. Celle-ci, réfrénant ses sentiments prêts à déborder, cherchait à lever la séance sans trahir trop de hâte, quand il lui survint un auxiliaire, qu'elle vit sans dégout pour la première fois.

Triboulet s'était glissé dans l'appartement comme un renard dans un poulailler. Accroupi derrière le grand fauteuil de la princesse, il avait tout entendu, et se montrant tout à coup:

—Gracieuse Altesse, fit-il avec le même aplomb que s'il n'eût pas été naguère jeté honteusement à la porte de cette chambre, je demande à compléter le discours de monseigneur le premier ministre.

Le premier mouvement de la princesse fut d'appeler les huissiers, et de renouveler avec une bonne correction le renvoi du favori de Duprat; mais la même pensée profonde qui lui avait fait admettre le maître lui fit tolérer le séide, et, se trouvant suffisamment autorisé par son silence:

—Monseigneur le chancelier, dit-il, est lugubre comme sa robe noire. Il vous a raconté, madame, des histoires de l'autre monde. C'est vrai: ces beaux seigneurs espagnols prennent de grands airs avec notre roi, mais celui-ci en profite pour leur jouer des tours que je ne renierais pas, moi le suppôt du dieu Satyre. Ces hidalgos sont féroces sur l'étiquette; ce sont chaque jour des disputes sur le cérémonial.

Le roi ayant consenti à se découvrir pour les saluer, ils se sont avisés de prétendre qu'il devait, de plus, s'incliner.

Ne réussissant pas à l'y décider, ils ont eu la facétieuse idée de faire baisser la porte de sa chambre, afin que le roi fût obligé de se courber pour sortir, et que les grands qui se tiendraient en dehors pussent prendre cette inclinaison pour eux. Je vous donne en mille ce qu'a imaginé le roi... Il est sorti à reculons, en leur montrant le... dos.

Cette anecdote fut la dernière, elle égaya un peu l'assistance, et le chancelier s'éloigna sans avoir le mot du sphinx qui faisait son tourment, et dont il voulait le désespoir.

Une seule amie resta avec Marguerite: c'était celle dont le sein était accoutumé à ses épanchements. Avec Hélène de Tournon, Marguerite ne se contraignait pas.

Oh! que Duprat eût payé cher pour voir les larmes et entendre les plaintes qui succédèrent à sa visite!

Elle souffrait bien, en effet, cette âme d'élite, exposée à des poursuites odieuses, à des hommages infâmes; forcée de tendre sa main généreuse et loyale à des lèvres méprisées. Les tourments de son ami, les chagrins de son frère, les remords et l'expiation de sa mère, formaient une trilogie cruelle où elle se débattait vainement comme dans un cercle d'airain.

Toute sa vie, tout son bonheur, tout son avenir étaient là, fatalement enchaînés, et chacun de ses efforts pour rompre ce réseau n'arrivait qu'à le rendre plus étroit, témoin les fers qui chargeaient le chevalier de Pavanes et les persécutions qui accablaient le roi.

Sa confidente cherchait, sans y réussir, à la réconforter. Elle-même n'osait plus rien attendre des expédients confiés à l'adresse du vieux Jean de Pavanes, qui pourtant n'avait garde d'abandonner la tâche à lui échue dans cette alliance offensive et défensive.

La tendresse du père secondait l'habileté du docteur, la ruse du nécroman. Appelé par la régente pour recevoir les débris du précieux mouchoir imbibé du sang de l'ennemi commun, il avait entamé la discrétion opiniâtre, cette conscience bourrelée.

Au moment donc où Marguerite accusait le sort avec le plus de douleur, un mot de son serviteur Michel Gerbier lui vint au secours:

—Maître Gaspard Cinchi, porteur de bonnes nouvelles, demande à être introduit avec prudence auprès de Votre Altesse.

C'était le rayon de soleil succédant à la tempête. Le père de Jacobus n'était pas de ceux qu'on fait attendre.

Le temps d'aller le chercher et de l'amener par des galeries isolées, et il était reçu.

La princesse s'élança à sa rencontre dès qu'il franchit le seuil de sa chambre; on aurait difficilement distingué le plus ému, de la femme aspirant après le salut de son amant, ou du père poursuivant celui de son fils unique.

Notes in this chapter

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