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Les Muses de la Nouvelle France

LA TABAGIE MARINE

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OMPAGNONS, où est le temps Qu’avions nôtre passe-temps A descendre au plus habile Sur le pié ferme d’une ile, Fourrageans de toutes pars Deça & delà épars Parmi l’epés des feuillages Et des orgueilleux herbages L’honneur des jeunes oiseaux Qu’enlevions, à grans troupeaux, Le gros Tangueu, la Marmette, Et la Mauve & la Roquette, Ou l’Oye, ou le Cormorant, Ou l’outarde au corps plus grand. Ça (ce disoi-je à la troupe) Emplissons nôtre chaloupe De ces oiseaux tendrelets, Ilz valent bien des poulets. Dieu! quelle plaisante chasse. Amasse, garson, amasse, Portes-en chargé ton dos, Tu es alaigre & dispos, Et reviens tout à cette heure Prendre pareille mesure, Ne cessant jusques à ce Que nous en ayons assé: Car nous pourrions de cette ile Fournir une bonne ville. Je voudroy m’avoir couté Un Karolus bien conté Et estre en cet equipage Acecque tout ce pillage Au beau milieu de Paris O que j’y auroy d’amis, Qui pour avoir pance grasse Me suivroient de place en place. Qu’on ne parle maintenant Que des iles du Ponant. Car les iles Fortunées Sont certes infortunées Au pris de celles ici, Qui nous fournissent ainsi Pour neant ce que l’on achete Au quartier de la Huchette, Ou ailleurs bien cherement. Je ne sçay certainement Comme le monde est si béte Que païs il rejette, Veu la grand’ felicité Qui s’y voit de tout côté, Soit qu’on suive cette chasse, Soit que l’Ellan on pourchasse, Ou qu’on vueille de poisson Faire en eté la moisson. Car quant est des paturages Il n’y manque pont d’herbages Pour nourrir vaches & veaux, Ce ne sont rien que ruisseaux, Lacs, fonteines, & rivieres (De tous biens les pepinieres) En ce païs forétier. Il y a mines d’acier, De fer, d’argent, & de cuivre, Asseurez moyens de vivre, Quand en train elles seront, Et par le monde courront. La terre y est plantureuse Pour rendre la gent heureuse Qui la voudra cultiver. Il ne reste que trouver Bon nombre de jeunes filles A porter enfans habiles Pour bien-tot nous rendre forts En ces mers, rives, & ports, Et passer melancholie Chacun avecque s’amie Pres les murmurantes eaux, Qui gazouïllent par les vaux, Ou à l’ombre des fueillages Des endormans verd-bocages. Par mon ame je voudroy Que dés ore il pleût au Roy Me bailler des bonnes rentes En ma bourse bien venantes Tous les ans dix mille escus, Voire trente mille, & plus, Pour employer à l’usage D’un honéte mariage, A la charge de venir En ce païs me tenir, Et y planter une race, Digne de sa bonne grace, Qui service luy feroit Tant qu’au monde elle seroit, Quittant du barreau la lice, Et du monde la malice, Et les injustes faveurs Des hommes de qui le coeurs S’enclinent à l’apparence Pour opprimer l’innocence De tels & autres propos J’entretenoy mes dispos Tandis que chacun sa proye Diligent à bort envoye. Devinez si au repas Grand’ chere ne faisions pas. Car avec cette viande D’elle-méme assez friande Nous avions abondamment De poisson pris frechement. Quand ores en ma memoire Se ramentoit cette histoire, Je regrette ce temps là Qui nous fournissoit cela. Car dés long temps la pature de salé nous est si dure, Que nos estomachz forcés En demeurent offensés. Pourtant je ne veux pa dire Que les maitres du navire Messieurs les associés Ne se soient point souciés D’envoyer honétement Nôtre rafraichissement. Mais certaines gourmandailles Ont mangé noz victuailles, Noz poules & nos moutons, Et grapillez nos citrons, Nôtre sucre, noz grenades, Nos epices & muscades, Ris, & raisins & pruneaux, Et autres fruits bons & beaux Utiles en la marine Pour conforter la poitrine. Vous sçavés si je di vray, Capitaine Papegay. Si jamais je suis grand Prince En cette tout autre province Onqu’ enfant ne regira Ce que ma nef portera. Main ne laissons je vous prie de mener joyeuse vie, Ça, garson, de ce bon vin Du cru de Monsieur Macquin, Et buvons à pleine gorge Tant à luy qu’à Monsieur George. Ce sont des hommes d’honneur Et d’une agreable humeur, Car ilz nous ont l’autre année Fourni de bonne vinée, Dont le parfum nompareil A garenti du cercueil Plusieurs qui fussent grand’ erre Allé dormir souz la terre. Et ne trouve quant à moy Drogue de meilleur aloy En nôtre France-Nouvelle Pour braver la mort cruelle, Que vivre joyeusement Avec le fruit du sarment. Est-ce pas donc bon ménage D’avoir un si bon bruvage Jusques ores conservé? Car ici n’avons trouvé Que bien petite vendange, Ce qui nous est bien étrange. Car le cidre Maloin Ne vaut pas du petit vin. Mais ayons la patience Que soyons rendus en France. Approche de moy, garson, Et m’apporte ce jambon, Que j’en prenne une aiguillette, Car ce lard point ne me haite. J’aimeroy mieux voir noz plats Garnis de bons cervelats, De patés & de saucisses Confits en bonnes epices, Que cette venaison Dont je n’ay nulle achoison, Non plus que de ces moruës Qui sont toutes vermoluës Certes le maitre valet Meriteroit un soufflet De nous bailler tout du pire Qui soit dedans ce navire. Car nous devrions par honneur En tout avoir du meilleur. Otez nous tant de viandes, Et apportez des amandes, Pruneaux, figues & raisins, Et buvons à nos voisins. C’a toute la pleine tasse, C’est à vôtre bonne grace, Capitaine Chevalier. Si dedans vôtre cellier Avez quelque friandise, Faites que de vous l’on dise Que vous estes liberal, Honéte, & d’un coeur Royal. Maitre tenez vous en garde, C’est à vous que je regarde Ayant les armes en main. Plegez moy le verre plein. Cette derniere nuitée Vous a un peu mal traitée. Il y vint un coup de mer Qui pensa nous abymer. Mais vous fites diligence De parer à la defense. Dieu garde le bon JONAS De tout violent trépas, Car s’il tomboit en naufrage Nous y aurions du dommage, Et m’étonne infiniment Que cet humide element De ses eaux ne nous accable, Veu que le nom venerable De Dieu y est blasphemé D’un langage accoutumé, Sans crainte de ses menaces. Neantmoins rendons lui graces, Et avec contrition Demandons remission De noz fautes: & sans cesse Soit loüée sa hautesse. Amen.

Illustration from Les Muses de la Nouvelle France

Cherchant dessus Neptune un repos sans repos J’ay façonné ces vers au branle de ses flots.

M. LESCARBOT.

[Illustration]
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