Front matter (continued 2)
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«Que va dire maman? dit-elle. Elle sera en colère contre moi et elle me punira.»
Paul, qui était très bon, se désolait aussi; il ne savait qu'imaginer pour ne pas faire gronder Sophie.
«Je ne peux pas dire que je suis tombé dans les épines, dit-il, parce que ce ne serait pas vrai… Mais si, … attends donc; tu vas voir.»
Et voilà Paul qui part en courant; Sophie le suit; ils entrent dans le petit bois près de la maison; Paul se dirige vers un buisson de houx, se jette dedans et se roule de manière à avoir le visage piqué et écorché par les pointes des feuilles. Il se relève plus écorché qu'auparavant.
Lorsque Sophie voit ce pauvre visage tout saignant, elle se désole, elle pleure.
«C'est moi, dit-elle, qui suis cause de tout ce que tu souffres, mon pauvre Paul! C'est pour que je ne sois pas punie que tu t'écorches plus encore que je ne l'avais fait dans ma colère. Oh! cher Paul! comme tu es bon! Comme je t'aime!
Allons vite à la maison pour me laver encore le visage, dit Paul. N'aie pas l'air triste, ma pauvre Sophie. Je t'assure que je souffre très peu; demain ce sera passé. Ce que je te demande seulement, c'est de ne pas dire que tu m'as griffé; si tu le faisais, j'en serais fort triste et je n'aurais pas la récompense de mes piqûres de houx. Me le promets-tu?
Oui, dit Sophie en l'embrassant; je ferai tout ce que tu voudras.»
Ils rentrèrent dans leur chambre, et Paul retrempa son visage dans l'eau.
Quand ils allèrent au salon, les mamans qui y étaient poussèrent un cri de surprise en voyant le visage écorché et bouffi du pauvre Paul.
«Où t'es-tu arrangé comme cela? demanda Mme d'Aubert. Mon pauvre Paul, on dirait que tu t'es roulé dans les épines.»
PAUL.—C'est précisément ce qui m'est arrivé, maman. Je suis tombé, en courant, dans un buisson de houx, et, en me débattant pour me relever, je me suis écorché le visage et les mains.
MADAME D'AUBERT.—Tu es bien maladroit d'être tombé dans ce houx, tu n'aurais pas dû te débattre, mais te relever bien doucement.
MADAME DE RÉAN.—Où donc étais-tu, Sophie? Tu aurais dû l'aider à se relever.
PAUL.—Elle courait après moi, ma tante; elle n'a pas eu le temps de m'aider; quand elle est arrivée, je m'étais déjà relevé.
Mme d'Aubert emmena Paul pour mettre sur ses écorchures de la pommade de concombre.
Sophie resta avec sa maman, qui l'examinait avec attention.
MADAME DE RÉAN.—Pourquoi es-tu triste, Sophie?
SOPHIE, rougissant. —Je ne suis pas triste, maman.
MADAME DE RÉAN.—Si fait, tu es triste et inquiète comme si quelque chose te tourmentait.
SOPHIE, les larmes aux yeux et la voix tremblante. —Je n'ai rien, maman; je n'ai rien.
MADAME DE RÉAN.—Tu vois bien que, même en me disant que tu n'as rien, tu es prête à pleurer.
SOPHIE, éclatant en sanglots. —Je ne peux… pas… vous dire… J'ai… promis… à Paul.
MADAME DE RÉAN, _attirant Sophie.—_Écoute, Sophie, si Paul a fait quelque chose de mal, tu ne dois pas tenir ta promesse de ne pas me le dire. Je te promets, moi, que je ne gronderai pas Paul, et que je ne le dirai pas à sa maman; mais je veux savoir ce qui te rend si triste, ce qui te fait pleurer si fort, et tu dois me le dire.
Sophie cache sa figure dans les genoux de Mme de Réan, et sanglote si fort quelle ne peut pas parler.
Mme de Réan cherche à la rassurer, à l'encourager, et enfin Sophie lui dit:
«Paul n'a rien fait de mal, maman; au contraire, il est très bon, et il a fait une très belle chose; c'est moi seule qui ai été méchante, et c'est pour m'empêcher d'être grondée et punie qu'il s'est roulé dans le houx.»
Mme de Réan, de plus en plus surprise, questionna Sophie, qui lui raconta tout ce qui s'était passé entre elle et Paul.
«Excellent petit Paul! s'écria Mme de Réan; quel bon coeur il a! Quel courage et quelle bonté! Et toi, ma pauvre Sophie, quelle différence entre toi et ton cousin! Vois comme tu te laisses aller à tes colères et comme tu es ingrate envers cet excellent Paul, qui te pardonne toujours, qui oublie toujours tes injustices, et qui, aujourd'hui encore, a été si généreux pour toi.»
SOPHIE.—Oh oui! maman, je vois bien tout cela, et à l'avenir jamais je ne me fâcherai contre Paul.
MADAME DE RÉAN.—Je n'ajouterai aucune réprimande ni aucune punition à celle que te fait subir ton coeur. Tu souffres du mal de Paul, et c'est ta punition: elle te profitera plus que toutes celles que je pourrais t'infliger. D'ailleurs tu as été sincère, tu as tout avoué quand tu pouvais tout cacher: c'est très bien, je te pardonne à cause de ta franchise.
XV—Élisabeth.
Sophie était assise un jour dans son petit fauteuil; elle ne faisait rien et elle pensait.
«À quoi penses-tu?» lui demanda sa maman.
SOPHIE.—Je pense à Élisabeth Chéneau, maman.
MADAME DE RÉAN.—Et à propos de quoi penses-tu à elle?
SOPHIE.—C'est que j'ai remarqué hier qu'elle avait une grande écorchure au bras, et, quand je lui ai demandé comment elle s'était écorchée, elle a rougi, elle a caché son bras, elle m'a dit tout bas: «Tais-toi; c'est pour me punir.» Je cherche à comprendre ce qu'elle a voulu me dire.
MADAME DE RÉAN.—Je vais te l'expliquer, si tu veux, car, moi aussi, j'ai remarqué cette écorchure, et sa maman m'a raconté comment elle se l'était faite. Écoute bien; c'est un beau trait d'Élisabeth.»
Sophie, enchantée d'avoir une histoire à entendre, rapprocha son petit fauteuil de sa maman pour mieux écouter.
MADAME DE RÉAN.—Tu sais qu'Élisabeth est très bonne, mais qu'elle est malheureusement un peu colère (Sophie baisse les yeux); il lui arrive même de taper sa bonne dans ses accès de colère. Elle en est désolée après, mais elle ne réfléchit qu'après, au lieu de réfléchir avant. Avant-hier elle repassait les robes et le linge de sa poupée; sa bonne mettait les fers au feu, de peur qu'Élisabeth ne se brûlât. Élisabeth était ennuyée de ne pas les faire chauffer elle-même; sa bonne le lui défendait, et l'arrêtait toutes les fois qu'elle voulait mettre son fer au feu sans lui en rien dire. Enfin elle trouva moyen d'arriver à la cheminée, et elle allait placer son fer, lorsque la bonne la vit, retira le fer et lui dit: «Puisque vous ne m'écoutez pas, Élisabeth, vous ne repasserez plus; je prends les fers et je les remets dans l'armoire.—Je veux mes fers, cria Élisabeth; je veux mes fers!—Non, mademoiselle, vous ne les aurez pas.— Méchante Louise, rendez-moi mes fers, dit Élisabeth en colère.— Vous ne les aurez pas; les voici enfermés», ajouta Louise en retirant la clef de l'armoire. Élisabeth, furieuse, voulut arracher la clef des mains de sa bonne, mais elle ne put y parvenir. Alors dans sa colère elle la griffa si fortement que le bras de Louise fut écorché et saigna. Quand Élisabeth vit le sang, elle fut désolée; elle demanda pardon à Louise, elle lui baisait le bras, elle le bassinait avec de l'eau. Louise, qui est une très bonne femme, la voyant si affligée, l'assurait que son bras ne lui faisait pas mal. «Non, non, disait Élisabeth en pleurant, je mérite de souffrir comme je vous ai fait souffrir; écorchez-moi le bras comme j'ai écorché le vôtre, ma bonne; que je souffre ce que vous souffrez.» Tu penses bien que la bonne ne voulut pas faire ce qu'Élisabeth lui demandait, et celle-ci ne dit plus rien. Elle fut très douce le reste du jour, et alla se coucher très sagement. Le lendemain, quand sa bonne la leva, elle vit du sang à son drap, et, regardant son bras, elle le vit horriblement écorché. «Qui est-ce qui vous a blessée ainsi, ma pauvre enfant? s'écria-t-elle. —C'est moi-même, ma bonne, répondit Élisabeth, pour me punir de vous avoir griffée hier. Quand je me suis couchée, j'ai pensé qu'il était juste que je me fisse souffrir ce que vous souffriez, et je me suis griffé le bras jusqu'au sang.» La bonne, attendrie, embrassa Élisabeth, qui lui promit d'être sage à l'avenir. Tu comprends maintenant ce que t'a dit Élisabeth et pourquoi elle a rougi?
SOPHIE.—Oui, maman, je comprends très bien. C'est très beau ce qu'Élisabeth a fait. Je pense qu'elle ne se mettra plus jamais en colère, puisqu'elle sait COMME C'EST MAL.
MADAME DE RÉAN, _souriant.—_Est-ce que tu ne fais jamais ce que tu sais être mal?
SOPHIE, embarrassée. —Mais moi, maman, je suis plus jeune: j'ai quatre ans, et Élisabeth en a cinq.
MADAME DE RÉAN.—Cela ne fait pas une grande différence; souviens-toi de ta colère il y a huit jours, contre ce pauvre Paul qui est si gentil.
SOPHIE.—C'est vrai, maman; mais je crois tout de même que je ne recommencerai pas et que je ne ferai plus ce que je sais être une chose mauvaise.
MADAME DE RÉAN.—Je l'espère pour toi, Sophie, mais prends garde de te croire meilleure que tu n'es. Cela s'appelle orgueil, et tu sais que l'orgueil est un bien vilain défaut.
Sophie ne répondit pas, mais elle sourit d'un air satisfait qui voulait dire qu'elle serait certainement toujours sage.
La pauvre Sophie fut bientôt humiliée, car voici ce qui arriva deux jours après.
XVI—Les fruits confits.
Sophie rentrait de la promenade avec son cousin Paul. Dans le vestibule attendait un homme qui semblait être un conducteur de diligence et qui tenait un paquet sous le bras.
«Qui attendez-vous, monsieur?» lui dit Paul très poliment.
L'HOMME.—J'attends Mme de Réan, monsieur; j'ai un paquet à lui remettre.
SOPHIE.—De la part de qui?
L'HOMME.—Je ne sais pas, mademoiselle, j'arrive de la diligence; le paquet vient de Paris.
SOPHIE.—Mais qu'est-ce qu'il y a dans le paquet?
L'HOMME.—Je pense que ce sont des fruits confits et des pâtes d'abricots. Du moins c'est comme cela qu'ils sont inscrits sur le livre de la diligence.
Les yeux de Sophie brillèrent; elle passa sa langue sur ses lèvres.
«Allons vite prévenir maman», dit-elle à Paul; et elle partit en courant. Quelques instants après, la maman arriva, paya le port du paquet et l'emporta au salon, où la suivirent Sophie et Paul. Ils furent très attrapés quand ils virent Mme de Réan poser le paquet sur la table et retourner à son bureau pour lire et écrire.
Sophie et Paul se regardèrent d'un air malheureux.
«Demande à maman de l'ouvrir», dit tout bas Sophie à Paul.
PAUL, tout bas. —Je n'ose pas; ma tante n'aime pas qu'on soit impatient et curieux.
SOPHIE, tout bas. —Demande-lui si elle veut que nous lui épargnions la peine d'ouvrir le paquet en l'ouvrant nous-mêmes.
LA MAMAN.—J'entends très bien ce que vous dites, Sophie; c'est très mal de faire la fausse, de faire semblant d'être obligeante et de vouloir m'épargner un ennui, quand c'est tout bonnement par curiosité et par gourmandise que tu veux ouvrir ce paquet. Si tu m'avais dit franchement: «Maman, j'ai envie de voir les fruits confits, permettez-moi de défaire le paquet», je te l'aurais permis. Maintenant je te défends d'y toucher.
Sophie, confuse et mécontente, s'en alla dans sa chambre, suivie de Paul.
«Voilà ce que c'est que d'avoir voulu faire des finesses, lui dit Paul. Tu fais toujours comme cela, et tu sais que ma tante déteste les faussetés.»
SOPHIE.—Pourquoi aussi n'as-tu pas demandé tout de suite quand je te l'ai dit? Tu veux toujours faire le sage et tu ne fais que des bêtises.
PAUL.—D'abord je ne fais pas de bêtises; ensuite je ne fais pas le sage. Tu dis cela parce que tu es furieuse de ne pas avoir les fruits confits.
SOPHIE.—Pas du tout, monsieur, je ne suis furieuse que contre vous, parce que vous me faites toujours gronder.
PAUL.—Même le jour où tu m'as si bien griffé?
Sophie, honteuse, rougit et se tut. Ils restèrent quelque temps sans se parler; Sophie aurait bien voulu demander pardon à Paul, mais l'amour-propre l'empêchait de parler la première. Paul, qui était très bon, n'en voulait plus à Sophie; mais il ne savait comment faire pour commencer la conversation. Enfin, il trouva un moyen très habile: il se balança sur sa chaise, et il se pencha tellement en arrière, qu'il tomba. Sophie accourut pour l'aider à se relever.
«Tu t'es fait mal, pauvre Paul?» lui dit-elle.
PAUL.—Non, AU CONTRAIRE.
SOPHIE, _riant.—_Ah! au contraire. C'est assez drôle, cela.
PAUL.—Oui! puisqu'en tombant j'ai fait finir notre querelle.
SOPHIE, l'embrassant. —Mon bon Paul, comme tu es bon! C'est donc exprès que tu es tombé? tu aurais pu te faire mal.
PAUL.—Non; comment veux-tu qu'on se fasse mal en tombant d'une chaise si basse? À présent que nous sommes amis, allons jouer.
Et ils partirent en courant. En traversant le salon, ils virent le paquet toujours ficelé. Paul entraîna Sophie, qui avait bien envie de s'arrêter, et ils n'y pensèrent plus.
Après le dîner, Mme de Réan appela les enfants.
«Nous allons enfin ouvrir le fameux paquet, dit-elle, et goûter à nos fruits confits. Paul, va me chercher un couteau pour couper la ficelle.» Paul partit comme un éclair et rentra presque au même instant, tenant un couteau, qu'il présenta à sa tante.
Mme de Réan coupa la ficelle, défit les papiers qui enveloppaient les fruits, et découvrit douze boîtes de fruits confits et de pâtes d'abricots.
«Goûtons-les pour voir s'ils sont bons, dit-elle en ouvrant une boîte. Prends-en deux, Sophie; choisis ceux que tu aimerais le mieux. Voici des poires, des prunes, des noix, des abricots, du cédrat, de l'angélique.»
Sophie hésita un peu; elle examinait lesquels étaient les plus gros; enfin elle se décida pour une poire et un abricot. Paul choisit une prune et de l'angélique. Quand tout le monde en eut pris, la maman ferma la boîte, encore à moitié pleine, la porta dans sa chambre et la posa sur le haut d'une étagère. Sophie l'avait suivie jusqu'à la porte.
En revenant, Mme de Réan dit à Sophie et à Paul qu'elle ne pourrait pas les mener promener, parce qu'elle devait faire une visite dans le voisinage.
«Amusez-vous pendant mon absence, mes enfants; promenez-vous, ou restez devant la maison, comme vous voudrez.»
Et, les embrassant, elle monta en voiture avec M. et Mme d'Aubert et M. de Réan.
Les enfants restèrent seuls et jouèrent longtemps devant la maison. Sophie parlait souvent de fruits confits.
«Je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir pas pris d'angélique ni de prune; ce doit être très bon.
—Oui, c'est très bon, répondit Paul, mais tu pourras en manger demain; ainsi n'y pense plus, crois-moi, et jouons.»
Ils reprirent leur jeu, qui était de l'invention de Paul. Ils avaient creusé un petit bassin et ils le remplissaient d'eau; mais il fallait en remettre toujours, parce que la terre buvait l'eau à mesure qu'ils la versaient. Enfin, Paul glissa sur la terre boueuse et renversa un arrosoir plein sur ses jambes.
«Aïe, aïe! s'écria-t-il, comme c'est froid! Je suis trempé; il faut que j'aille changer de souliers, de bas, de pantalon. Attends-moi là, je reviendrai dans un quart d'heure.»
Sophie resta près du bassin, tapotant l'eau avec sa petite pelle, mais ne pensant ni à l'eau, ni à la pelle, ni à Paul. À quoi pensait-elle donc? Hélas! Sophie pensait aux fruits confits, à l'angélique, aux prunes; elle regrettait de ne pas pouvoir en manger encore, de n'avoir pas goûté à tout.
«Demain, pensa-t-elle, maman m'en donnera encore; je n'aurai pas le temps de bien choisir. Si je pouvais les regarder d'avance, je remarquerais ceux que je prendrai demain… Et pourquoi ne pourrais-je pas les regarder? Je n'ai qu'à ouvrir la boîte.»
Voilà Sophie, bien contente de son idée, qui court à la chambre de sa maman et qui cherche à atteindre la boîte; mais elle a beau sauter, allonger le bras, elle ne peut y parvenir; elle ne sait comment faire; elle cherche un bâton, une pincette, n'importe quoi, lorsqu'elle se tape le front avec la main en disant:
«Que je suis donc bête! je vais approcher un fauteuil et monter dessus!»
Sophie tire et pousse un lourd fauteuil tout près de l'étagère, grimpe dessus, atteint la boîte, l'ouvre et regarde avec envie les beaux fruits confits. «Lequel prendrai-je demain?» dit-elle. Elle ne peut se décider: c'est tantôt l'un, tantôt l'autre. Le temps se passait pourtant; Paul allait bientôt revenir.
«Que dirait-il s'il me voyait ici? pensa-t-elle. Il croirait que je vole les fruits confits, et pourtant je ne fais que les regarder… J'ai une bonne idée: si je grignotais un tout petit morceau de chaque fruit, je saurais le goût qu'ils ont tous, je saurais lequel est le meilleur, et personne ne verrait rien, parce que j'en mordrais si peu que cela ne paraîtrait pas.»
Et Sophie mordille un morceau d'angélique, puis un abricot, puis une prune, puis une noix, puis une poire, puis du cédrat, mais elle ne se décide pas plus qu'avant.
«Il faut recommencer», dit-elle.
Elle recommence à grignoter, et recommence tant de fois, qu'il ne reste presque plus rien dans la boîte. Elle s'en aperçoit enfin; la frayeur la prend.
«Mon Dieu, mon Dieu! qu'ai-je fait? dit-elle. Je ne voulais qu'y goûter, et j'ai presque tout mangé. Maman va s'en apercevoir dès qu'elle ouvrira la boîte; elle devinera que c'est moi. Que faire, que faire?… Je pourrais bien dire que ce n'est pas moi; mais maman ne me croira pas… Si je disais que ce sont les souris? Précisément, j'en ai vu une courir ce matin dans le corridor. Je le dirai à maman; seulement je dirai que c'était un rat, parce qu'un rat est plus gros qu'une souris, et qu'il mange plus, et, comme j'ai mangé presque tout, il vaut mieux que ce soit un rat qu'une souris.»
Sophie, enchantée de son esprit, ferme la boîte, la remet à sa place et descend du fauteuil. Elle retourne au jardin en courant; à peine avait-elle eu le temps de prendre sa pelle, que Paul revint.
PAUL.—J'ai été bien longtemps, n'est-ce pas? c'est que je ne trouvais pas mes souliers; on les avait emportés pour les cirer, et j'ai cherché partout avant de les demander à Baptiste. Qu'as-tu fait pendant que je n'y étais pas?
SOPHIE.—Rien du tout, je t'attendais; je jouais avec l'eau.
PAUL.—Mais tu as laissé le bassin se vider; il n'y a plus rien dedans. Donne-moi ta pelle, que je batte un peu le fond pour le rendre plus solide; va pendant ce temps puiser de l'eau dans le baquet.
Sophie alla chercher de l'eau pendant que Paul travaillait au bassin. Quand elle revint, Paul lui rendit la pelle et dit:
«Ta pelle est toute poissée; elle colle aux doigts; qu'est-ce que tu as mis dessus?
—Rien, répondit Sophie; rien. Je ne sais pas pourquoi elle colle.»
Et Sophie plongea vivement ses mains dans l'arrosoir plein d'eau, parce qu'elle venait de s'apercevoir qu'elles étaient poissées.
«Pourquoi mets-tu tes mains dans l'arrosoir?» demanda Paul.
SOPHIE, embarrassée. —Pour voir si elle est froide.
PAUL, riant. —Quel drôle d'air tu as depuis que je suis revenu! On dirait que tu as fait quelque chose de mal.
SOPHIE, troublée.—Quel mal veux-tu que j'aie fait! Tu n'as qu'à regarder; tu ne trouveras rien de mal. Je ne sais pas pourquoi tu dis que j'ai fait quelque chose de mal: tu as toujours des idées ridicules.
PAUL.—Comme tu te fâches! C'est une plaisanterie que j'ai faite. Je t'assure que je ne crois à aucune mauvaise action de ta part, et tu n'as pas besoin de me regarder d'un air si farouche.
Sophie leva les épaules, reprit son arrosoir et le versa dans le bassin, qui se vida sur le sable. Les enfants jouèrent ainsi jusqu'à huit heures; les bonnes vinrent les chercher et les emmenèrent. C'était l'heure du coucher.
Sophie eut une nuit un peu agitée; elle rêva qu'elle était près d'un jardin dont elle était séparée par une barrière; ce jardin était rempli de fleurs et de fruits qui semblaient délicieux. Elle cherchait à y entrer; son bon ange la tirait en arrière et lui disait d'une voix triste: «N'entre pas, Sophie; ne goûte pas à ces fruits qui te semblent si bons, et qui sont amers et empoisonnés; ne sens pas ces fleurs qui paraissent si belles et qui répandent une odeur infecte et empoisonnée. Ce jardin est le jardin du mal. Laisse-moi te mener dans le jardin du bien.—Mais, dit Sophie, le chemin pour y aller est raboteux, plein de pierres, tandis que l'autre est couvert d'un sable fin, doux aux pieds.—Oui, dit l'ange, mais le chemin raboteux te mènera dans un jardin de délices. L'autre chemin te mènera dans un lieu de souffrance, de tristesse; tout y est mauvais; les êtres qui l'habitent sont méchants et cruels; au lieu de te consoler, ils riront de tes souffrances, ils les augmenteront en te tourmentant eux-mêmes.» Sophie hésita; elle regardait le beau jardin rempli de fleurs, de fruits, les allées sablées et ombragées; puis, jetant un coup d'oeil sur le chemin raboteux et aride qui semblait n'avoir pas de fin, elle se retourna vers la barrière, qui s'ouvrit devant elle, et, s'arrachant des mains de son bon ange, elle entra dans le jardin. L'ange lui cria: «Reviens, reviens, Sophie, je t'attendrai à la barrière; je t'y attendrai jusqu'à ta mort, et, si jamais tu reviens à moi, je te mènerai au jardin de délices par le chemin raboteux, qui s'adoucira et s'embellira à mesure que tu y avanceras.» Sophie n'écouta pas la voix de son bon ange: de jolis enfants lui faisaient signe d'avancer, elle courut à eux, ils l'entourèrent en riant, et se mirent les uns à la pincer, les autres à la tirailler, à lui jeter du sable dans les yeux.
Sophie se débarrassa d'eux avec peine, et, s'éloignant, elle cueillit une fleur d'une apparence charmante; elle la sentit et la rejeta loin d'elle: l'odeur en était affreuse. Elle continua à avancer, et, voyant les arbres chargés des plus beaux fruits, elle en prit un et y goûta; mais elle le jeta avec plus d'horreur encore que la fleur: le goût en était amer et détestable. Sophie, un peu attristée, continua sa promenade, mais partout elle fut trompée comme pour les fleurs et les fruits. Quand elle fut restée quelque temps dans ce jardin où tout était mauvais, elle pensa à son bon ange, et, malgré les promesses et les cris des méchants, elle courut à la barrière et aperçut son bon ange, qui lui tendait les bras. Repoussant les méchants enfants, elle se jeta dans les bras de l'ange, qui l'entraîna dans le chemin raboteux. Les premiers pas lui parurent difficiles, mais plus elle avançait et plus le chemin devenait doux, plus le pays lui semblait frais et agréable. Elle allait entrer dans le jardin du bien, lorsqu'elle s'éveilla agitée et baignée de sueur. Elle pensa longtemps à ce rêve. «Il faudra, dit-elle, que je demande à maman de me l'expliquer»; et elle se rendormit jusqu'au lendemain.
Quand elle alla chez sa maman, elle lui trouva le visage un peu sévère; mais le rêve lui avait fait oublier les fruits confits, et elle se mit tout de suite à le raconter.
LA MAMAN.—Sais-tu ce qu'il peut signifier, Sophie! C'est que le bon Dieu, qui voit que tu n'es pas sage, te prévient par le moyen de ce rêve que, si tu continues à faire tout ce qui est mal et qui te semble agréable, tu auras des chagrins au lieu d'avoir des plaisirs. Ce jardin trompeur, c'est l'enfer; le jardin du bien, c'est le paradis; on y arrive par un chemin raboteux, c'est-à-dire en se privant de choses agréables, mais qui sont défendues; le chemin devient plus doux à mesure qu'on marche, c'est-à-dire qu'à force d'être obéissant, doux, bon, on s'y habitue tellement que cela ne coûte plus d'obéir et d'être bon, et qu'on ne souffre plus de ne pas se laisser aller à toutes ses volontés.
Sophie s'agita sur sa chaise; elle rougissait, regardait sa maman; elle voulait parler; mais elle ne pouvait s'y décider. Enfin Mme de Réan, qui voyait son agitation, vint à son aide en lui disant:
«Tu as quelque chose à avouer, Sophie; tu n'oses pas le faire, parce que cela coûte toujours d'avouer une faute. C'est précisément le chemin raboteux dans lequel t'appelle ton bon ange et qui te fait peur. Voyons, Sophie, écoute ton bon ange, et saute hardiment dans les pierres du chemin qu'il t'indique.»
Sophie rougit plus encore, cacha sa figure dans ses mains et, d'une voix tremblante, avoua à sa maman qu'elle avait mangé la veille presque toute la boîte de fruits confits.
MADAME DE RÉAN.—Et comment espérais-tu me le cacher?
SOPHIE.—Je voulais vous dire, maman, que c'étaient les rats qui l'avaient mangée.
MADAME DE RÉAN.—Et je ne l'aurais jamais cru, comme tu le penses bien, puisque les rats ne pouvaient lever le couvercle de la boîte et le refermer ensuite; les rats auraient commencé par dévorer, déchirer la boîte pour arriver aux fruits confits. De plus, les rats n'avaient pas besoin d'approcher un fauteuil pour atteindre l'étagère.
SOPHIE, surprise. —Comment! Vous avez vu que j'avais tiré le fauteuil?
MADAME DE RÉAN.—Comme tu avais oublié de l'ôter, c'est la première chose que j'ai vue hier en rentrant chez moi. J'ai compris que c'était toi, surtout après avoir regardé la boîte et l'avoir trouvée presque vide. Tu vois comme tu as bien fait de m'avouer ta faute; tes mensonges n'auraient fait que l'augmenter et t'auraient fait punir plus sévèrement. Pour récompenser l'effort que tu fais en avouant tout, tu n'auras d'autre punition que de ne pas manger de fruits confits tant qu'ils dureront.
Sophie baisa la main de sa maman, qui l'embrassa; elle retourna ensuite dans sa chambre, où Paul l'attendait pour déjeuner.
PAUL.—Qu'as-tu donc, Sophie? Tu as les yeux rouges.
SOPHIE.—C'est que j'ai pleuré.
PAUL.—Pourquoi? Est-ce que ma tante t'a grondée?
SOPHIE.—Non, mais c'est que j'étais honteuse de lui avouer une mauvaise chose que j'ai faite hier.
PAUL.—Quelle mauvaise chose? Je n'ai rien vu, moi.
SOPHIE.—Parce que je me suis cachée de toi.
Et Sophie raconta à Paul comment elle avait mangé la boîte de fruits confits, après avoir voulu seulement les regarder et choisir les meilleurs pour le lendemain.
Paul loua beaucoup Sophie d'avoir tout avoué à sa maman.
«Comment as-tu eu ce courage?» dit-il.
Sophie lui raconta alors son rêve, et comment sa maman le lui avait expliqué. Depuis ce jour Paul et Sophie parlèrent souvent de ce rêve, qui les aida à être obéissants et bons.
XVII—Le chat et le bouvreuil.
Sophie et Paul se promenaient un jour avec leur bonne; ils revenaient de chez une pauvre femme à laquelle ils avaient été porter de l'argent. Ils revenaient tout doucement; tantôt ils cherchaient à grimper à un arbre, tantôt ils passaient au travers des haies et se cachaient dans les buissons. Sophie était cachée et Paul la cherchait, lorsqu'elle entendit un tout petit miaou bien faible, bien plaintif. Sophie eut peur; elle sortit de sa cachette.
«Paul, dit-elle, appelons ma bonne; j'ai entendu un petit cri, comme un chat qui miaule, tout près de moi, dans le buisson.»
PAUL.—Pourquoi faut-il appeler ta bonne pour cela? Allons voir nous-mêmes ce que c'est.
SOPHIE.—Oh non! j'ai peur.
PAUL, riant. —Peur! et de quoi? Tu dis toi-même que c'était un petit cri. Ce n'est donc pas une grosse bête.
SOPHIE.—Je ne sais pas; c'est peut-être un serpent, un jeune loup.
PAUL, riant. —Ha! ha! ha! Un serpent qui crie! C'est nouveau, cela! Et un jeune loup qui pousse un si petit cri, que moi, qui étais tout près de toi, je ne l'ai pas entendu!
SOPHIE.—Voilà le même cri! Entends-tu?
Paul écouta et entendit en effet un petit miaou bien faible qui sortait du buisson. Il y courut malgré les prières de Sophie.
«C'est un pauvre petit chat qui a l'air malade, s'écria-t-il après avoir cherché quelques instants. Viens voir comme il paraît misérable.»
Sophie accourut; elle vit un tout petit chat tout blanc, mouillé de rosée et taché de boue, qui était étendu tout près de la place où elle s'était cachée.
«Il faut appeler ma bonne, dit Sophie, pour qu'elle l'emporte; pauvre petit, comme il tremble.
—Et comme il est maigre!» dit Paul. Ils appelèrent la bonne, qui les suivait de loin. Quand elle les rejoignit, ils lui montrèrent le petit chat et lui demandèrent de l'emporter.
LA BONNE.—Mais comment faire pour l'emporter? Le pauvre petit malheureux est si mouillé et si sale que je ne peux pas le prendre dans mes mains.
SOPHIE.—Eh bien, ma bonne, mettez-le dans des feuilles.
PAUL.—Ou plutôt dans mon mouchoir; il sera bien mieux.
SOPHIE.—C'est cela! Essuyons-le avec mon mouchoir, et couchons-le dans le tien; ma bonne l'emportera.
La bonne les aida à arranger le petit chat, qui n'avait pas la force de remuer; quand il fut bien enveloppé dans le mouchoir, la bonne le prit, et tous se dépêchèrent d'arriver à la maison pour lui donner du lait chaud.
Ils n'étaient pas loin de la maison, et ils furent bientôt arrivés. Sophie et Paul coururent en avant, à la cuisine.
«Donnez-nous bien vite une tasse de lait chaud, dit Sophie à Jean, le cuisinier.
—Pour quoi faire, mademoiselle? répondit Jean.
—Pour un pauvre petit chat que nous avons trouvé dans une haie et qui est presque mort de faim. Le voici; ma bonne l'apporte dans un mouchoir.»
La bonne posa le mouchoir par terre; le cuisinier apporta une assiettée de lait chaud au petit chat, qui se jeta dessus et avala tout sans en laisser une goutte.
«J'espère que le voilà content, dit la bonne. Il a bu plus de deux verres de lait.»
SOPHIE.—Ah! le voilà qui se relève! Il lèche ses poils.
PAUL.—Si nous l'emportions dans notre chambre?
LE CUISINIER.—Moi, monsieur et mademoiselle, je vous conseillerais de le laisser dans la cuisine, d'abord parce qu'il se séchera mieux dans la cendre chaude, ensuite parce qu'il aura à manger ici tant qu'il voudra; enfin parce qu'il pourra sortir quand il en aura besoin, et qu'il apprendra ainsi à être propre.
PAUL.—C'est vrai. Laissons-le à la cuisine, Sophie.
SOPHIE.—Mais il sera toujours à nous et je le verrai tant que je voudrai?
LE CUISINIER.—Certainement, mademoiselle, vous le verrez quand vous voudrez. Ne sera-t-il pas à vous tout de même?
Il prit le chat, et le posa sur de la cendre chaude, sous le fourneau. Les enfants le laissèrent dormir et recommandèrent bien au cuisinier de lui mettre du lait près de lui pour qu'il pût en boire toutes les fois qu'il aurait faim.
SOPHIE.—Comment appellerons-nous notre chat?
PAUL.—Appelons-le Chéri.
SOPHIE.—Oh non! C'est commun. Appelons-le plutôt Charmant.
PAUL.—Et si en grandissant il devient laid?
SOPHIE.—C'est vrai. Comment l'appeler alors? Il faut bien pourtant qu'il ait un nom.
PAUL.—Sais-tu ce qui serait un très joli nom? Beau-Minon.
SOPHIE.—Ah oui! Comme dans le conte de Blondine. C'est vrai: appelons-le Beau-Minon. Je demanderai à maman de lui faire un petit collier et de broder tout autour Beau-Minon.
Et les enfants coururent chez Mme de Réan pour lui raconter l'histoire du petit chat et pour lui demander un collier. La maman alla voir le chat et prit la mesure de son cou.
«Je ne sais pas si ce pauvre chat pourra vivre, dit-elle, il est si maigre et si faible qu'il peut à peine se tenir sur ses pattes.»
PAUL.—Mais comment s'est-il trouvé dans la haie? Les chats ne vivent pas dans les bois.
MADAME DE RÉAN.—Ce sont peut-être de méchants enfants qui l'ont emporté pour jouer, et l'auront jeté ensuite dans la haie, pensant qu'il pourrait revenir dans sa maison tout seul.
SOPHIE.—Pourquoi aussi n'est-il pas revenu? C'est bien sa faute s'il a été malheureux.
MADAME DE RÉAN.—Il est trop jeune pour avoir pu retrouver son chemin; et puis, il vient peut-être de très loin. Si de méchants hommes t'emmenaient très loin et te laissaient au coin d'un bois, que ferais-tu? Crois-tu que tu pourrais retrouver ton chemin toute seule?
SOPHIE.—Oh! je ne serais pas embarrassée! Je marcherais toujours jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un ou que je voie une maison; alors je dirais comment je m'appelle et je demanderais qu'on me ramenât.
LA MAMAN.—D'abord, tu rencontrerais peut-être de méchantes gens qui ne voudraient pas se déranger de leur chemin ou de leur ouvrage pour te ramener. Et puis, toi, tu peux parler, on te comprendrait! Mais le pauvre chat, crois-tu que, s'il était entré dans une maison, on aurait compris ce qu'il voulait, où il demeurait? On l'aurait chassé, battu, tué peut-être.
SOPHIE.—Mais pourquoi a-t-il été dans ce buisson pour y mourir de faim?
MADAME DE RÉAN.—Les mauvais garçons l'ont peut-être jeté là après l'avoir battu. D'ailleurs il n'a pas été si bête d'être resté là, puisque vous avez passé auprès et que vous l'avez sauvé.
PAUL.—Quant à cela, ma tante, il ne pouvait pas deviner que nous passerions par là.
MADAME DE RÉAN.—Lui, non; mais le bon Dieu, qui le savait, l'a permis afin de vous donner l'occasion d'être charitables, même pour un animal.
Sophie et Paul, qui étaient impatients de revoir leur chat, ne dirent plus rien et retournèrent à la cuisine, où ils trouvèrent Beau-Minon profondément endormi sur la cendre chaude. Le cuisinier avait mis près de lui une petite jatte de lait; il n'y avait donc rien à faire pour lui, et les enfants allèrent jouer dans leur petit jardin.
Beau-Minon ne mourut pas; en peu de jours il redevint fort, bien portant et gai. À mesure qu'il grandissait, il devenait plus beau; ses longs poils blancs étaient doux et soyeux; ses grands yeux noirs étaient brillants comme des soleils; son nez rose lui donnait un petit air gentil et enfantin. C'était un vrai chat angora de la plus belle espèce. Sophie l'aimait beaucoup; Paul, qui venait très souvent passer quelques jours avec Sophie, l'aimait bien aussi. Beau-Minon était le plus heureux des chats. Il avait un seul défaut, qui désolait Sophie: il était cruel pour les oiseaux. Aussitôt qu'il était dehors, il grimpait aux arbres pour chercher des nids et pour manger les petits qu'il y trouvait. Quelquefois même il avait mangé les pauvres mamans oiseaux qui cherchaient à défendre leurs petits contre le méchant Beau-Minon. Quand Sophie et Paul le voyaient grimper aux arbres, ils faisaient ce qu'ils pouvaient pour le faire descendre; mais Beau-Minon ne les écoutait pas, et continuait tout de même à grimper et à manger les petits oiseaux. On entendait alors des cuic, cuic_ _plaintifs.
Lorsque Beau-Minon descendait de l'arbre, Sophie lui donnait de grands coups de verges: mais il trouva moyen de les éviter en restant si longtemps tout en haut de l'arbre, que Sophie ne pouvait pas l'atteindre. D'autres fois, quand il était arrivé à moitié de l'arbre, il s'élançait, sautait à terre et se sauvait à toutes jambes avant que Sophie eût pu l'attraper.
«Prends garde, Beau-Minon! lui disaient les enfants. Le bon Dieu te punira de ta méchanceté. Il t'arrivera malheur un jour.»
Beau-Minon ne les écoutait pas.
Un jour Mme de Réan apporta dans le salon un charmant oiseau, dans une belle cage toute dorée.
«Voyez, mes enfants, quel joli bouvreuil m'a envoyé un de mes amis. Il chante parfaitement.»
SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.—_Oh! que je voudrais l'entendre!
MADAME DE RÉAN.—Je vais le faire chanter; mais n'approchez pas trop, pour ne pas l'effrayer… Petit, petit, continua Mme de Réan en parlant au bouvreuil, chante, mon ami; chante, petit, chante.»
Le bouvreuil commença à se balancer, à pencher sa tête à droite et à gauche, et puis il se mit à siffler l'air: Au clair de la lune. Quand il eut fini, il siffla: J'ai du bon tabac, puis: Le bon roi Dagobert.
Les enfants l'écoutaient sans bouger; ils osaient à peine respirer, pour ne pas faire peur au bouvreuil. Quand il eut fini, Paul s'écria:
«Oh! ma tante, comme il chante bien! Quelle petite voix douce! Je voudrais l'entendre toujours!
Nous le ferons recommencer après dîner, dit Mme de Réan; à présent il est fatigué, il arrive de voyage; donnons-lui à manger. Allez au jardin, mes enfants, rapportez-moi du mouron et du plantain; le jardinier vous montrera où il y en a.»
Les enfants coururent au potager et rapportèrent une telle quantité de mouron qu'on aurait pu y enterrer toute la cage. Leur maman leur dit de n'en cueillir qu'une petite poignée une autre fois, et ils en mirent dans la cage du bouvreuil, qui commença tout de suite à le becqueter.
«Allons dîner à présent, mes enfants, dit Mme de Réan, vos papas nous attendent.»
Pendant le dîner, on parla beaucoup du joli bouvreuil.
«Quelle belle tête noire il a! dit Sophie.
Et quel joli ventre rouge! dit Paul.
Et comme il chante bien! dit Mme de Réan.
Il faudra lui faire chanter tous ses airs», dit M. de Réan.
Aussitôt que le dîner fut fini, on retourna au salon; les enfants couraient en avant. Au moment d'entrer au salon, Mme de Réan y entendit pousser un cri affreux; elle accourut et les trouva immobiles de frayeur et montrant du doigt la cage du bouvreuil. De cette cage, dont plusieurs barreaux étaient tordus et cassés, Beau-Minon s'élançait par terre, tenant dans sa gueule le pauvre bouvreuil qui battait encore des ailes. Mme de Réan cria à son tour et courut à Beau-Minon pour lui faire lâcher l'oiseau. Beau-Minon se sauva sous un fauteuil. M. de Réan, qui entrait en ce moment, saisit une pincette et voulut en donner un coup à Beau-Minon. Mais le chat, qui était prêt à se sauver, s'élança vers la porte restée entr'ouverte. M. de Réan le poursuivit de chambre en chambre, de corridor en corridor. Le pauvre oiseau ne criait plus, ne se débattait plus. Enfin M. de Réan parvint à attraper Beau-Minon avec la pincette. Le coup avait été si fort que sa gueule s'ouvrit et laissa échapper l'oiseau. Pendant que le bouvreuil tombait d'un côté, Beau-Minon tombait de l'autre. Il eut deux ou trois convulsions et il ne bougea plus; la pincette l'avait frappé à la tête; il était mort.
Mme de Réan et les enfants, qui couraient après M. de Réan, après le chat et après le bouvreuil, arrivèrent au moment de la dernière convulsion de Beau-Minon.
«Beau-Minon, mon pauvre Beau-Minon! s'écria Sophie.
Le bouvreuil, le pauvre bouvreuil! s'écria Paul.
Mon ami, qu'avez-vous fait? s'écria Mme de Réan.
—J'ai puni le coupable, mais je n'ai pu sauver l'innocent, répondit M. de Réan. Le bouvreuil est mort étouffé par le méchant Beau-Minon, qui ne tuera plus personne, puisque je l'ai tué sans le vouloir.»
Sophie n'osait rien dire, mais elle pleura amèrement son pauvre chat, qu'elle aimait malgré ses défauts.
«Je lui avais bien dit, disait-elle à Paul, que le bon Dieu le punirait de sa méchanceté pour les oiseaux. Hélas! pauvre Beau-Minon! te voilà mort, et par ta faute!»
XVIII—La boîte à ouvrage.
Quand Sophie voyait quelque chose qui lui faisait envie, elle le demandait. Si sa maman le lui refusait, elle redemandait et redemandait jusqu'à ce que sa maman, ennuyée, la renvoyât dans sa chambre. Alors, au lieu de n'y plus penser, elle y pensait toujours et répétait:
«Comment faire pour avoir ce que je veux? J'en ai si envie! Il faut que je tâche de l'avoir.»
Bien souvent, en tâchant de l'avoir, elle se faisait punir; mais elle ne se corrigeait pas.
Un jour sa maman l'appela pour lui montrer une charmante boîte à ouvrage que M. de Réan venait d'envoyer de Paris. La boîte était en écaille avec de l'or; le dedans était doublé de velours bleu, il y avait tout ce qu'il fallait pour travailler, et tout était en or; il y avait un dé, des ciseaux, un étui, un poinçon, des bobines, un couteau, un canif, de petites pinces, un passe-lacet. Dans un autre compartiment il y avait une boîte à aiguilles, une boîte à épingles dorées, une provision de soies de toutes couleurs, de fils de différentes grosseurs, de cordons, de rubans, etc. Sophie se récria sur la beauté de la boîte:
«Comme tout cela est joli! dit-elle, et comme c'est commode d'avoir tout ce qu'il faut pour travailler! Pour qui est cette boîte, maman? ajouta Sophie en souriant, comme si elle avait été sûre que sa maman répondrait: C'est pour toi.
C'est à moi que ton papa l'a envoyée,» répondit Mme de Réan.
SOPHIE.—Quel dommage! J'aurais bien voulu l'avoir.
MADAME DE RÉAN.—Eh bien! je te remercie! Tu es fâchée que ce soit moi qui aie cette jolie boîte! C'est un peu égoïste.
SOPHIE.—Oh! maman, donnez-la-moi, je vous en prie.
MADAME DE RÉAN.—Tu ne travailles pas encore assez bien pour avoir une si jolie boîte. De plus tu n'as pas assez d'ordre. Tu ne rangerais rien et tu perdrais tous les objets les uns après les autres.
SOPHIE.—Oh non! maman, je vous assure; j'en aurais bien soin.
MADAME DE RÉAN.—Non, Sophie, n'y pense pas; tu es trop jeune.
SOPHIE.—Je commence à très bien travailler, maman; j'aime beaucoup à travailler.
MADAME DE RÉAN.—En vérité! Et pourquoi es-tu toujours si désolée quand je t'oblige à travailler?
SOPHIE, embarrassée. —C'est…, c'est… parce que je n'ai pas ce qu'il me faut pour travailler. Mais, si j'avais cette boîte, je travaillerais avec un plaisir…, oh! un plaisir…
MADAME DE RÉAN.—Tâche de travailler avec plaisir sans la boîte, c'est le moyen d'arriver à en avoir une.
SOPHIE.—Oh! maman, je vous en prie!
MADAME DE RÉAN.—Sophie, tu m'ennuies. Je te prie de ne plus songer à la boîte.
Sophie se tut; elle continua à regarder la boîte, puis elle la redemanda à sa maman plus de dix fois. La maman, impatientée, la renvoya dans le jardin.
Sophie ne joua pas, ne se promena pas; elle resta assise sur un banc, pensant à la boîte et cherchant les moyens de l'avoir.
«Si je savais écrire, dit-elle, j'écrirais à papa pour qu'il m'en envoie une toute pareille; mais… je ne sais pas écrire; et, si je dictais la lettre à maman, elle me gronderait et ne voudrait pas l'écrire… Je pourrais bien attendre que papa soit revenu; mais il faudrait attendre trop longtemps et je voudrais avoir la boîte tout de suite…»
Sophie réfléchit, réfléchit longtemps; enfin elle sauta de dessus son banc, frotta ses mains l'une contre l'autre et s'écria:
«J'ai trouvé, j'ai trouvé. La boîte sera à moi.»
Et voilà Sophie qui rentre au salon, la boîte était restée sur la table; mais la maman n'y était plus. Sophie avance avec précaution, ouvre la boîte et en retire une à une toutes les choses qui la remplissaient. Son coeur battait, car elle allait voler, comme les voleurs que l'on met en prison. Elle avait peur que quelqu'un n'entrât avant qu'elle eût fini. Mais personne ne vint; Sophie put prendre tout ce qui était dans la boîte. Quand elle eut tout pris, elle referma doucement la boîte, la replaça au milieu de la table et alla dans un petit salon où étaient ses joujoux et ses petits meubles; elle ouvrit le tiroir de sa petite table et y enferma tout ce qu'elle avait pris dans la boîte de sa maman.
«Quand maman n'aura plus qu'une boîte vide, dit-elle, elle voudra bien me la donner; et alors j'y remettrai tout, et la jolie boîte sera à moi!»
Sophie, enchantée de cette espérance, ne pensa même pas à se reprocher ce qu'elle avait fait; elle ne se demanda pas: «Que dira maman? Qui accusera-t-elle d'avoir volé ses affaires? Que répondrai-je quand on me demandera si c'est moi?» Sophie ne pensa à rien qu'au bonheur d'avoir la boîte.
Toute la matinée se passa sans que la maman s'aperçût du vol de Sophie; mais à l'heure du dîner, quand tout le monde se réunit au salon, Mme de Réan dit aux personnes qu'elle avait invitées à dîner qu'elle allait leur montrer une bien jolie boîte à ouvrage que M. de Réan lui avait envoyée de Paris.
«Vous verrez, ajouta-t-elle, comme c'est complet; tout ce qui est nécessaire pour travailler se trouve dans la boîte. Voyez d'abord la boîte elle-même; comme elle est jolie!
—Charmante, répondit-on, charmante.»
Mme de Réan l'ouvrit. Quelle fut sa surprise et celle des personnes qui l'entouraient, de trouver la boîte vide!
«Que signifie cela? dit-elle. Ce matin, tout y était, et je ne l'ai pas touchée depuis.
—L'aviez-vous laissée au salon?» demanda une des dames invitées.
MADAME DE RÉAN.—Certainement, et sans la moindre inquiétude; tous mes domestiques sont honnêtes et incapables de me voler.
LA DAME.—Et pourtant la boîte est vide, chère madame; il est certain que quelqu'un l'a vidée.
Le coeur de Sophie battait avec violence pendant cette conversation; elle se tenait cachée derrière tout le monde, rouge comme un radis et tremblant de tous ses membres.
Mme de Réan, la cherchant des yeux et ne la voyant pas, appela: «Sophie, Sophie, où es-tu?»
Comme Sophie ne répondait pas, les dames derrière lesquelles elle était cachée, et qui la savaient là, s'écartèrent, et Sophie parut dans un tel état de rougeur et de trouble, que chacun devina sans peine que le voleur était elle-même.
«Approchez, Sophie», dit Mme de Réan.
Sophie s'avança d'un pas lent; ses jambes tremblaient sous elle.
MADAME DE RÉAN.—Où avez-vous mis les choses qui étaient dans ma boîte?
SOPHIE, tremblante. —Je n'ai rien pris, maman, je n'ai rien caché.
MADAME DE RÉAN.—Il est inutile de mentir, mademoiselle; rapportez tout à la minute, si vous ne voulez pas être punie comme vous le méritez.
SOPHIE, pleurant. —Mais, maman, je vous assure que je n'ai rien pris.
MADAME DE RÉAN.—Suivez-moi, mademoiselle.
Et, comme Sophie restait sans bouger, Mme de Réan lui prit la main et l'entraîna malgré sa résistance dans le salon à joujoux. Elle se mit à chercher dans les tiroirs de la petite commode, dans l'armoire de la poupée; ne trouvant rien, elle commençait à craindre d'avoir été injuste envers Sophie, lorsqu'elle se dirigea vers la petite table. Sophie trembla plus fort lorsque sa maman, ouvrant le tiroir, aperçut tous les objets de sa boîte à ouvrage, que Sophie avait cachés là.
Sans rien dire, elle prit Sophie et la fouetta comme elle ne l'avait jamais fouettée. Sophie eut beau crier, demander grâce, elle reçut le fouet de la bonne manière, et il faut avouer qu'elle le méritait.
Mme de Réan vida le tiroir et emporta tout ce qu'elle y avait trouvé, pour le remettre dans sa boîte, laissant Sophie pleurer seule dans le petit salon.
Elle était si honteuse qu'elle n'osait plus rentrer pour dîner; et elle fit bien, car Mme de Réan lui envoya sa bonne pour l'emmener dans sa chambre, où elle devait dîner et passer la soirée. Sophie pleura beaucoup et longtemps; la bonne, malgré ses gâteries habituelles, était indignée et l'appelait voleuse.
«Il faudra que je ferme tout à clef, disait-elle, de peur que vous ne me voliez. Si quelque chose se perd dans la maison, on saura bien trouver le voleur et on ira tout droit fouiller dans vos tiroirs.»
Le lendemain, Mme de Réan fit appeler Sophie.
«Écoutez, mademoiselle, lui dit-elle, ce que m'écrivait votre papa en m'envoyant la boîte à ouvrage.»
«Ma chère amie, je viens d'acheter une charmante boîte à ouvrage que je vous envoie. Elle est pour Sophie, mais ne le lui dites pas et ne la lui donnez pas encore. Que ce soit la récompense de huit jours de sagesse. Faites-lui voir la boîte, mais ne lui dites pas que je l'ai achetée pour elle. Je ne veux pas qu'elle soit sage par intérêt, pour gagner un beau présent; je veux qu'elle le soit par un vrai désir d'être bonne…»
«Vous voyez, continua Mme de Réan, qu'en me volant, vous vous êtes volée vous-même. Après ce que vous avez fait, vous auriez beau être sage pendant des mois, vous n'aurez jamais cette boîte. J'espère que la leçon vous profitera et que vous ne recommencerez pas une action si mauvaise et si honteuse.»
Sophie pleura encore, supplia sa maman de lui pardonner. La maman finit par y consentir, mais elle ne voulut jamais lui donner la boîte; plus tard elle la donna à la petite Élisabeth Chéneau, qui travaillait à merveille et qui était d'une sagesse admirable.
Quand le bon, l'honnête petit Paul apprit ce qu'avait fait Sophie, il en fut si indigné qu'il fut huit jours sans vouloir aller chez elle. Mais, quand il sut combien elle était affligée et repentante, et combien elle était honteuse d'être appelée voleuse, son bon coeur souffrit pour elle; il alla la voir; au lieu de la gronder, il la consola et lui dit:
«Sais-tu, ma pauvre Sophie, le moyen de faire oublier ton vol? C'est d'être si honnête, qu'on ne puisse pas même te soupçonner à l'avenir.»
Sophie lui promit d'être très honnête, et elle tint parole.
XIX—L'âne.
Sophie avait été très sage depuis quinze jours; elle n'avait pas fait une seule grosse faute; Paul disait qu'elle ne s'était pas mise en colère depuis longtemps; la bonne disait qu'elle était devenue obéissante. La maman trouvait qu'elle n'était plus ni gourmande, ni menteuse, ni paresseuse, elle voulait récompenser Sophie, mais elle ne savait pas ce qui pourrait lui faire plaisir.
Un jour qu'elle travaillait, sa fenêtre ouverte, pendant que Sophie et Paul jouaient devant la maison, elle entendit une conversation qui lui apprit ce que désirait Sophie.
PAUL, s'essuyant le visage. —Que j'ai chaud, que j'ai chaud! Je suis en nage.
SOPHIE, s'essuyant de même. —Et moi donc! Et pourtant nous n'avons pas fait beaucoup d'ouvrage.
PAUL.—C'est que nos brouettes sont si petites!
SOPHIE.—Si nous prenions les grosses brouettes du potager, nous irions plus vite.
PAUL.—Nous n'aurions pas la force de les traîner: j'ai voulu un jour en mener une; j'ai eu de la peine à l'enlever, et, quand j'ai voulu avancer, le poids de la brouette m'a entraîné, et j'ai versé toute la terre qui était dedans.
SOPHIE.—Mais notre jardin ne sera jamais fini; avant de le bêcher et de le planter, nous devons y traîner plus de cent brouettes de bonne terre. Et il y a si loin pour l'aller chercher!
PAUL.—Que veux-tu? Ce sera long, mais nous finirons par le faire.
SOPHIE.—Ah! si nous avions un âne, comme Camille et Madeleine de Fleurville, et une petite charrette! c'est alors que nous ferions de l'ouvrage en peu de temps!
PAUL.—C'est vrai! Mais nous n'en avons pas. Il faudra bien que nous fassions l'ouvrage de l'âne.
SOPHIE.—Écoute, Paul, j'ai une idée.
PAUL, riant. —Oh! si tu as une idée, nous sommes sûrs de faire quelque sottise, car tes idées ne sont pas fameuses, en général.
SOPHIE, avec impatience. —Mais écoute donc, avant de te moquer. Mon idée est excellente. Combien ma tante te donne-t-elle d'argent par semaine?
PAUL.—Un franc; mais c'est pour donner aux pauvres, aussi bien que pour m'amuser.
SOPHIE.—Bon! moi, j'ai aussi un franc; ce qui fait deux francs par semaine. Au lieu de dépenser notre argent, gardons-le jusqu'à ce que nous puissions acheter un âne et une charrette.
PAUL.—Ton idée serait bonne si, au lieu de deux francs, nous en avions vingt: mais avec deux francs nous ne pourrions plus rien donner aux pauvres, ce qui serait mal, et puis il nous faudrait attendre deux ans avant d'avoir de quoi acheter un âne et une voiture.
SOPHIE.—Deux francs par semaine, combien cela fait-il par mois?
PAUL.—Je ne sais pas au juste, mais je sais que c'est très peu.
SOPHIE, réfléchissant. —Eh bien! voilà une autre idée. Si nous demandions à maman et à ma tante de nous donner tout de suite l'argent de nos étrennes?
PAUL.—Elles ne voudront pas.
SOPHIE.—Demandons-le toujours.
PAUL.—Demande si tu veux; moi j'aime mieux attendre ce que te dira ma tante; je ne demanderai que si elle dit oui.
Sophie courut chez sa maman, qui fit semblant de n'avoir rien entendu.
«Maman, dit-elle, voulez-vous me donner d'avance mes étrennes?»
MADAME DE RÉAN.—Tes étrennes? je ne peux pas te les acheter ici; c'est à notre retour à Paris que je les aurai.
SOPHIE.—Oh! maman, je voudrais que vous me donniez l'argent de mes étrennes; j'en ai besoin.
MADAME DE RÉAN.—Comment peux-tu avoir besoin de tant d'argent? si c'est pour les pauvres, dis-le-moi, je donnerai ce qui est nécessaire: tu sais que je ne te refuse jamais pour les pauvres.
SOPHIE, embarrassée. —Maman, ce n'est pas pour les pauvres; c'est…, c'est pour acheter un âne.
MADAME DE RÉAN.—Pour quoi faire, un âne?
SOPHIE.—Oh! maman, nous en avons tant besoin, Paul et moi! Voyez comme j'ai chaud; Paul a encore plus chaud que moi. C'est parce que nous avons brouetté de la terre pour notre jardin.
MADAME DE RÉAN, _riant.—_Et tu crois qu'un âne brouettera à votre place?
SOPHIE.—Mais non, maman! Je sais bien qu'un âne ne peut pas brouetter; c'est que je ne vous ai pas dit qu'avec l'âne il nous faudrait une charrette, nous y attellerons notre âne et nous mènerons beaucoup de terre sans nous fatiguer.
MADAME DE RÉAN.—J'avoue que ton idée est bonne.
SOPHIE, battant des mains. —Ah! je savais bien qu'elle était bonne… Paul, Paul! ajouta-t-elle, appelant à la fenêtre.
MADAME DE RÉAN.—Attends avant de te réjouir. Ton idée est bonne, mais je ne veux pas te donner l'argent de tes étrennes.
SOPHIE, consternée. —Mais alors… comment ferons-nous?…
MADAME DE RÉAN.—Vous resterez bien tranquilles et tu continueras à être bien sage pour mériter l'âne et la petite voiture, que je vais te faire acheter le plus tôt possible.
SOPHIE, sautant de joie et embrassant sa maman. —Quel bonheur! quel bonheur! Merci, ma chère maman. Paul, Paul! Nous avons un âne, nous avons une voiture… Viens donc, viens vite!
PAUL, accourant. —Où donc, où donc? Où sont-ils?
SOPHIE.—Maman nous les donne; elle va les faire acheter.
MADAME DE RÉAN.—Oui, je vous les donne à tous deux: à toi, Paul, pour te récompenser de ta bonté, de ton obéissance, de ta sagesse; à toi, Sophie, pour t'encourager à imiter ton cousin et à te montrer toujours douce, obéissante et travailleuse, comme tu l'es depuis quinze jours. Venez avec moi chercher Lambert; nous lui expliquerons notre affaire et il nous achètera votre âne et votre voiture.
Les enfants ne se le firent pas dire deux fois, ils coururent en avant; ils trouvèrent Lambert dans la cour, où il mesurait de l'avoine qu'il venait d'acheter. Les enfants se mirent à lui expliquer avec tant d'animation ce qu'ils voulaient, ils parlaient ensemble et si vite, que Lambert n'y comprit rien. Il regardait avec étonnement les enfants et Mme de Réan, qui prit enfin la parole et qui expliqua la chose à Lambert.
SOPHIE.—Allez tout de suite, Lambert, je vous en prie; il nous faut notre âne tout de suite, avant de dîner.
LAMBERT, _riant.—_Un âne ne se trouve pas comme une baguette, mademoiselle. Il faut que je sache s'il y en a à vendre, que je coure dans tous les environs, pour vous en avoir un bien doux, qui ne rue pas, qui ne morde pas, qui ne soit point entêté, qui ne soit ni trop jeune ni trop vieux.
SOPHIE.—Dieu, que de choses pour un âne! Prenez le premier que vous trouverez, Lambert; ce sera plus tôt fait.
LAMBERT.—Non, mademoiselle, je ne prendrai pas le premier venu: je vous exposerais à vous faire mordre ou à recevoir un coup de pied.
SOPHIE.—Bah! bah! Paul saura bien le rendre sage.
PAUL.—Mais pas du tout; je ne veux pas mener un âne qui mord et qui rue.
MADAME DE RÉAN.—Laissez faire Lambert, mes enfants; vous verrez que votre commission sera très bien faite. Il s'y connaît et il ne ménage pas sa peine.
PAUL.—Et la voiture, ma tante? Comment pourra-t-on en avoir une assez petite pour y atteler l'âne?
LAMBERT.—Ne vous tourmentez pas, monsieur Paul: en attendant que le charron en fasse une, je vous prêterai ma grande voiture à chiens; vous la garderez tant que cela vous fera plaisir.
PAUL.—Oh! merci, Lambert; ce sera charmant.
SOPHIE.—Partez, Lambert, partez vite.
MADAME DE RÉAN.—Donne-lui le temps de serrer son avoine; s'il la laissait au milieu de la cour, les poulets et les oiseaux la mangeraient.
Lambert rangea ses sacs d'avoine au fond de la grange et, voyant l'impatience des enfants, partit pour trouver un âne dans les environs.
Sophie et Paul croyaient qu'il allait revenir très promptement, ramenant un âne; ils restèrent devant la maison à l'attendre. De temps en temps ils allaient voir dans la cour si Lambert revenait; au bout d'une heure ils commencèrent à trouver que c'était fort ennuyeux d'attendre et de ne pas jouer.
PAUL, bâillant.—Dis donc, Sophie, si nous allions nous amuser dans notre jardin?
SOPHIE, bâillant. —Est-ce que nous ne nous amusons pas ici?
PAUL, bâillant. —Il me semble que non. Pour moi, je sais que je ne m'amuse pas du tout.
SOPHIE.—Et si Lambert arrive avec l'âne, nous ne le verrons pas.
PAUL.—Je commence à croire qu'il ne reviendra pas si tôt.
SOPHIE.—Moi, je crois, au contraire, qu'il va arriver.
PAUL.—Attendons, je veux bien, … mais (il bâille)… c'est bien ennuyeux.
SOPHIE.—Va-t'en, si tu t'ennuies; je ne te demande pas de rester, je resterai bien toute seule.
PAUL, après avoir hésité. —Eh bien! je m'en vais, tiens; c'est trop bête de perdre sa journée à attendre. Et à quoi bon? Si Lambert ramène un âne, nous le saurons tout de suite; tu penses bien qu'on viendra nous le dire dans notre jardin. Et s'il n'en ramène pas, à quoi sert de nous ennuyer pour rien?
SOPHIE.—Allez, monsieur, allez, je ne vous en empêche pas.
PAUL.—Ah bah! tu boudes sans savoir pourquoi. Au revoir, à dîner, mademoiselle grognon.
SOPHIE.—Au revoir, monsieur malappris, maussade, désagréable, impertinent.
PAUL, fait un signe moqueur. —Au revoir, douce, patiente, aimable Sophie!
Sophie courut à Paul pour lui donner une tape; mais Paul, prévoyant ce qui allait arriver, était déjà parti à toutes jambes. Se retournant pour voir si Sophie le poursuivait, il la vit courant après lui avec un bâton qu'elle avait ramassé. Paul courut plus fort et se cacha dans le bois. Sophie, ne le voyant plus, retourna devant la maison.
«Quel bonheur, pensa-t-elle, que Paul se soit sauvé, et que je n'aie pas pu l'attraper! Je lui aurais donné un coup de bâton qui lui aurait fait mal; maman l'aurait su, et n'aurait plus voulu me donner mon âne ni ma voiture. Quand Paul reviendra, je l'embrasserai… Il est très bon… mais il est tout de même bien taquin.»
Sophie continua à attendre Lambert jusqu'à ce que la cloche eût sonné le dîner.
Elle rentra fâchée d'avoir attendu si longtemps pour rien. Paul, qu'elle retrouva dans sa chambre, la regarda d'un air un peu moqueur.
«T'es-tu bien amusée?» lui dit-il.
SOPHIE.—Non; je me suis horriblement ennuyée, et tu avais bien raison de vouloir t'en aller. Ce Lambert ne revient pas; c'est ennuyeux!
PAUL.—Je te l'avais bien dit.
SOPHIE.—Eh oui, tu me l'avais bien dit, je le sais bien.
Mais c'est tout de même fort ennuyeux.
On frappe à la porte. La bonne crie: «Entrez.» La porte s'ouvre. Lambert paraît. Sophie et Paul poussent un cri de joie.
«Et l'âne, et l'âne?» demandent-ils.
LAMBERT.—Il n'y a pas d'âne à vendre dans le pays, mademoiselle; j'ai toujours marché depuis que je vous ai quittés; je suis entré partout où je pensais trouver un âne. Je n'ai rien trouvé.
SOPHIE, pleurant. —Quel malheur, mon Dieu, quel malheur! Comment faire à présent?
LAMBERT.—Mais il ne faut pas vous désoler, mademoiselle; nous en aurons un, bien sûr; seulement il faut attendre.
PAUL.—Attendre combien de temps?
LAMBERT.—Peut-être une semaine, peut-être une quinzaine, cela dépend. Demain j'irai au marché, à la ville; peut-être trouverons-nous un bourri.
PAUL.—Un bourri! Qu'est-ce que c'est que ça, un_ bourri_?
LAMBERT.—Tiens, vous qui êtes si savant, vous ne savez pas cela? Un_ bourri_, c'est un âne.
SOPHIE.—C'est drôle, un bourri! Je ne savais pas cela, moi non plus.
LAMBERT.—Ah! voilà, mademoiselle! on devient savant à mesure qu'on grandit. Je vais trouver votre maman pour lui dire que demain, de grand matin, faut que j'aille au marché pour le bourri. Au revoir, monsieur et mademoiselle.
Et Lambert sortit, laissant les enfants contrariés de ne pas avoir leur âne.
«Nous l'attendrons peut-être longtemps», dirent-ils en soupirant.
La matinée du lendemain se passa à attendre l'âne. Mme de Réan avait beau leur dire que c'est presque toujours comme cela, qu'il est impossible d'avoir tout ce qu'on désire et à la minute qu'on le désire, qu'il faut s'habituer à attendre et même quelquefois à ne jamais avoir ce dont on a bien envie; les enfants répondaient: «C'est vrai», mais ils n'en soupiraient pas moins, ils regardaient avec la même impatience si Lambert revenait avec un âne. Enfin, Paul, qui était à la fenêtre, crut entendre au loin un hi han! hi han! qui ne pouvait venir que d'un âne.
«Sophie, Sophie, s'écria-t-il, écoute. Entends-tu un âne qui brait? C'est peut-être Lambert.»
MADAME DE RÉAN.—Peut-être est-ce un âne du pays, ou un âne qui passe sur la route.
SOPHIE.—Oh! maman, permettez-moi d'aller voir si c'est Lambert avec le bourri.
MADAME DE RÉAN.—Le bourri? qu'est-ce que c'est que cette manière de parler? Il n'y a que les gens de la campagne qui appellent un âne un bourri.
PAUL.—Ma tante, c'est Lambert qui nous a dit qu'un âne s'appelait un bourri: il a même été étonné que nous ne le sachions pas.
MADAME DE RÉAN.—Lambert parle comme les gens de la campagne, mais, vous qui vivez au milieu de gens plus instruits, vous devez parler mieux.
SOPHIE.—Oh! maman, j'entends encore le hi han! de l'âne; pouvons-nous aller voir?
MADAME DE RÉAN.—Allez, allez, mes enfants; mais n'allez que jusqu'à la grand'route: ne passez pas la barrière.
Sophie et Paul partirent comme des flèches. Ils coururent au travers de l'herbe et du bois, pour être plus tôt arrivés. Mme de Réan leur criait: «N'allez pas dans l'herbe, elle est trop haute; ne traversez pas le bois, il y a des épines.» Ils n'entendaient pas et couraient, bondissaient comme des chevreuils. Ils furent bientôt arrivés à la barrière, et la première chose qu'ils aperçurent sur la grand'route, ce fut Lambert, menant par un licou un âne superbe, mais pas trop grand cependant.
«Un âne, un âne! merci Lambert, merci! Quel bonheur! s'écrièrent-ils ensemble.
—Comme il est joli! dit Paul.
—Comme il a l'air bon! dit Sophie. Allons vite le dire à maman.»
LAMBERT.—Tenez, monsieur Paul, montez dessus; mademoiselle Sophie va monter derrière vous; je le tiendrai par son licou.
SOPHIE.—Mais si nous tombons?
LAMBERT.—Ah! il n'y a pas de danger, je vais marcher près de vous. D'ailleurs, on me l'a vendu pour un bourri parfait et très doux.
Lambert aida Paul et Sophie à monter sur l'âne; il marcha près d'eux. Ils arrivèrent ainsi jusque sous les fenêtres de Mme de Réan, qui, les voyant venir, sortit pour mieux voir l'âne.
On le mena à l'écurie; Sophie et Paul lui donnèrent de l'avoine; Lambert lui fit une bonne litière avec de la paille. Les enfants voulaient rester là à le regarder manger; mais l'heure du dîner approchait, il fallait se laver les mains, se peigner, et l'âne fut laissé en compagnie des chevaux jusqu'au lendemain.
Le lendemain et les jours suivants, l'âne fut attelé à la petite charrette à chiens, en attendant que le charron fît une jolie voiture pour promener les enfants et une petite charrette pour charrier de la terre, des pots de fleurs, du sable, tout ce qu'ils voulaient mettre dans leur jardin. Paul avait appris à atteler et dételer l'âne, à le brosser, le peigner, lui faire sa litière, lui donner à manger, à boire. Sophie l'aidait et s'en tirait presque aussi bien que lui.
Mme de Réan leur avait acheté un bât et une jolie selle pour les faire monter à âne. Dans les premiers temps, la bonne les suivait; mais quand on vit l'âne doux comme un agneau, Mme de Réan leur permit d'aller seuls, pourvu qu'ils ne sortissent pas du parc.
Un jour, Sophie était montée sur l'âne: Paul le faisait avancer en lui donnant force coups de baguette. Sophie lui dit:
«Ne le bats pas, tu lui fais mal.»
PAUL.—Mais, quand je ne le tape pas, il n'avance pas; d'ailleurs ma baguette est si mince qu'elle ne peut pas lui faire grand mal.
SOPHIE.—J'ai une idée! Si, au lieu de le taper, je le piquais avec un éperon?
PAUL.—Voilà une drôle d'idée. D'abord tu n'as pas d'éperon; ensuite la peau de l'âne est si dure qu'il ne sentirait pas l'éperon.
SOPHIE.—C'est égal; essayons toujours; tant mieux si l'éperon ne lui fait pas de mal.
PAUL.—Mais je n'ai pas d'éperon à te donner.
SOPHIE.—Nous en ferons un avec une grosse épingle que nous piquerons dans mon soulier; la tête sera en dedans du soulier, et la pointe sera en dehors.
PAUL.—Tiens, mais c'est très bien imaginé! As-tu une épingle?
SOPHIE.—Non, mais nous pouvons retourner à la maison; je demanderai des épingles à la cuisine: il y en a toujours de très grosses.
Paul monta en croupe sur l'âne, et ils arrivèrent au galop devant la cuisine. Le cuisinier leur donna deux épingles, croyant que Sophie en avait besoin pour cacher un trou à sa robe. Sophie ne voulut pas arranger son éperon devant la maison, car elle sentait bien qu'elle faisait une sottise, et elle avait peur que sa maman ne la grondât.
«Il vaut mieux, dit-elle, arranger cela dans le bois; nous nous assoirons sur l'herbe, et l'âne mangera pendant que nous travaillerons; nous aurons l'air de voyageurs qui se reposent.»
Arrivés dans le bois, Sophie et Paul descendirent; l'âne, content d'être libre, se mit à manger l'herbe du bord des chemins. Sophie et Paul s'assirent par terre et commencèrent leur ouvrage. La première épingle perça bien le soulier, mais elle plia tellement qu'elle ne put pas servir. Ils en avaient heureusement une autre, qui entra facilement dans le soulier déjà percé; Sophie le mit, l'attacha. Paul rattrapa l'âne, aida Sophie à monter dessus, et la voilà qui donne des coups de talon et pique l'âne avec l'épingle. L'âne part au trot. Sophie, enchantée, pique encore et encore; l'âne se met à galoper, et si vite que Sophie a peur; elle se cramponne à la bride. Dans sa frayeur elle serre son talon contre l'âne; plus elle appuie, plus elle pique; il se met à ruer, à sauter, et il lance Sophie à dix pas de lui. Sophie reste sur le sable, étourdie par la chute. Paul, qui était demeuré en arrière, accourt, effrayé; il aide Sophie à se relever; elle avait les mains et le nez écorchés.
«Que va dire maman? dit-elle à Paul. Que lui dirons-nous quand elle nous demandera comment j'ai pu tomber?»
PAUL.—Nous lui dirons la vérité.
SOPHIE.—Oh! Paul! pas tout, pas tout; ne parle pas de l'épingle.
PAUL.—Mais que veux-tu que je dise?
SOPHIE.—Dis que l'âne a rué et que je suis tombée.
PAUL.—Mais l'âne est si doux, il n'aurait jamais rué sans ta maudite épingle.
SOPHIE.—Si tu parles de l'épingle, maman nous grondera: elle nous ôtera l'âne.
PAUL.—Moi, je crois qu'il vaut mieux toujours dire la vérité; toutes les fois que tu as voulu cacher quelque chose à ma tante, elle l'a su tout de même, et tu as été punie plus fort que tu ne l'aurais été si tu avais dit la vérité.
SOPHIE.—Mais pourquoi veux-tu que je parle de l'épingle? Je ne suis pas obligée de mentir pour cela. Je dirais la vérité, que l'âne a rué et que je suis tombée.
PAUL.—Fais comme tu voudras, mais je crois que tu as tort.
SOPHIE.—Mais toi, Paul, ne dis rien; ne va pas parler de l'épingle.
PAUL.—Sois tranquille; tu sais que je n'aime pas à te faire gronder.
Paul et Sophie cherchèrent l'âne, qui devait être près de là; ils ne le trouvèrent pas. «Il sera sans doute retourné à la maison», dit Paul.
Sophie et Paul reprirent comme l'âne le chemin de la maison; ils étaient dans un petit bois qui se trouvait tout près du château lorsqu'ils entendirent appeler et qu'ils virent accourir leurs mamans.
«Qu'est-il arrivé, mes enfants? êtes-vous blessés? Nous avons vu revenir votre âne au galop avec la sangle cassée; il avait l'air effrayé, effaré; on a eu de la peine à le rattraper. Nous avions peur qu'il ne vous fût arrivé un accident.»
SOPHIE.—Non, maman, rien du tout; seulement je suis tombée.
MADAME DE RÉAN.—Tombée? Comment? Pour quelle raison?
SOPHIE.—J'étais sur l'âne et je ne sais pourquoi il s'est mis à sauter et à ruer; je suis tombée sur le sable et je me suis un peu écorché le nez et les mains: mais ce n'est rien.
MADAME D'AUBERT.—Pourquoi donc l'âne a-t-il rué, Paul? Je le croyais si doux!
PAUL, embarrassé. —C'est Sophie qui était dessus, maman; c'est avec elle qu'il a rué.
MADAME D'AUBERT.—Très bien, je comprends. Mais qu'est-ce qui a pu le faire ruer?
SOPHIE.—Oh! ma tante, c'est parce qu'il avait envie de ruer.
MADAME D'AUBERT.—Je pense bien que ce n'est pas parce qu'il voulait rester tranquille. Mais c'est singulier tout de même.
On rentrait à la maison comme Mme d'Aubert achevait de parler; Sophie alla dans sa chambre pour laver sa figure et ses mains, qui étaient pleines de sable, et pour changer sa robe, qui était salie et déchirée. Mme de Réan entra comme elle finissait de s'habiller; elle examina sa robe déchirée.
«Il faut que tu sois tombée bien rudement, dit-elle, pour que ta robe soit déchirée et salie comme elle est.
—Ah!» dit la bonne.
MADAME DE RÉAN.—Qu'avez-vous? vous êtes-vous fait mal?
LA BONNE.—Ah! la belle idée! Ha! ha! ha! voilà une invention! Regardez donc, madame!» Et elle montra à Mme de Réan la grosse épingle avec laquelle elle venait de se piquer, et que Sophie avait oublié d'ôter après sa chute.
MADAME DE RÉAN.—Qu'est-ce que cela veut dire? Comment cette épingle se trouve-t-elle au soulier de Sophie?
LA BONNE.—Elle n'y est pas venue toute seule certainement, car le cuir est assez dur à percer.
MADAME DE RÉAN.—Parle donc, Sophie; explique-nous comment cette épingle se trouve là.
SOPHIE, très embarrassée. —Je ne sais pas, maman, je ne sais pas du tout.
MADAME DE RÉAN.—Comment! Tu ne sais pas? Tu as mis tes souliers avec l'épingle sans t'en apercevoir?
SOPHIE.—Oui, maman! Je n'ai rien vu.
LA BONNE.—Ah! par exemple, mademoiselle Sophie, ce n'est pas vrai, cela. C'est moi qui vous ai mis vos souliers, et je sais qu'il n'y avait pas d'épingle. Vous feriez croire à votre maman que je suis une négligente! Ce n'est pas bien cela, mademoiselle.»
Sophie ne répond pas; elle est de plus en plus rouge et embarrassée. Mme de Réan lui ordonne de parler.
«Si vous n'avouez pas la vérité, mademoiselle, j'irai la demander à Paul, qui ne ment jamais.»
Sophie éclata en sanglots, mais elle s'entêta à ne rien avouer. Mme de Réan alla chez sa soeur Mme d'Aubert; elle y trouva Paul, auquel elle demanda ce que voulait dire l'épingle du soulier de Sophie. Paul, croyant sa tante très fâchée et pensant que Sophie avait dit la vérité, répondit:
«C'était pour faire un éperon, ma tante.»
MADAME DE RÉAN.—Et pour quoi faire, un éperon?
PAUL.—Pour faire galoper l'âne.
MADAME DE RÉAN.—Ah! je comprends pourquoi l'âne a rué et a jeté Sophie par terre. L'épingle piquait le pauvre animal, qui s'en est débarrassé comme il a pu.»
Mme de Réan sortit et revint trouver Sophie.
«Je sais tout, mademoiselle, dit-elle. Vous êtes une petite menteuse. Si vous m'aviez dit la vérité, je vous aurais un peu grondée, mais je ne vous aurais pas punie; maintenant vous allez être un mois sans monter à âne, pour vous apprendre à mentir comme vous l'avez fait.»
Mme de Réan laissa Sophie pleurant. Quand Paul la revit, il ne put s'empêcher de lui dire:
«Je te l'avais bien dit, Sophie! Si tu avais avoué la vérité, nous aurions notre âne, et tu n'aurais pas le chagrin que tu as.»
Mme de Réan tint parole et ne permit pas qu'on montât l'âne, malgré les demandes de Sophie.
XX—La petite voiture.
Sophie, voyant que sa maman ne lui laissait pas monter l'âne, dit un jour à Paul:
«Puisque nous ne pouvons pas monter notre âne, Paul, attelons-le à notre petite voiture; nous mènerons chacun notre tour.»
PAUL.—Je ne demande pas mieux; mais ma tante le permettra-t-elle?
SOPHIE.—Va le lui demander. Je n'ose pas.
Paul courut chez sa tante et lui demanda la permission d'atteler l'âne.
Mme de Réan y consentit à la condition que la bonne irait avec eux. Quand Paul le dit à Sophie, elle grogna.
«C'est ennuyeux d'avoir ma bonne, dit-elle; elle a toujours peur de tout; elle ne nous laissera pas aller au galop.»
PAUL.—Oh! mais il ne faut pas aller au galop; tu sais que ma tante le défend.
Sophie ne répondit pas, et bouda pendant que Paul courait chercher la bonne et faire atteler l'âne. Une demi-heure après, l'âne était à la porte avec la voiture.
Sophie monta dedans toujours boudant; elle fut maussade pendant toute la promenade, malgré les efforts du pauvre Paul pour la rendre gaie et aimable. Enfin il lui dit:
«Ah! tu m'ennuies avec tes airs maussades! Je m'en vais à la maison: cela m'ennuie de parler tout seul, de jouer seul, de regarder ta figure boudeuse.»
Et Paul dirigea l'âne du côté de la maison. Sophie continuait à bouder. Quand ils arrivèrent, elle descendit, accrocha son pied au marchepied et tomba. Le bon Paul sauta à terre et l'aida à se relever: elle ne s'était pas fait mal, mais la bonté de Paul la toucha et elle se mit à pleurer.
«Tu t'es fait mal, ma pauvre Sophie? disait Paul en l'embrassant. Appuie-toi sur moi; n'aie pas peur, je te soutiendrai bien.»
—Non, mon cher Paul, répondit Sophie en sanglotant; je ne me suis pas fait mal; je pleure de repentir; je pleure parce que j'ai été méchante pour toi, qui es toujours si bon pour moi.
PAUL.—Il ne faut pas pleurer pour cela, ma pauvre Sophie. Je n'ai pas de mérite à être bon pour toi, parce que je t'aime et qu'en te faisant plaisir je me fais plaisir à moi-même.
Sophie se jeta au cou de Paul et l'embrassa en pleurant plus fort. Paul ne savait plus comment la consoler; enfin il lui dit:
«Écoute, Sophie, si tu pleures toujours, je vais pleurer aussi: cela me fait de la peine de te voir du chagrin.»
Sophie essuya ses yeux et lui promit, en pleurant toujours, de ne plus pleurer.
«Oh! Paul! lui dit-elle, laisse-moi pleurer; cela fait du bien; je sens que je deviens meilleure.»
Mais, quand elle vit que les yeux de Paul commençaient aussi à se mouiller de larmes, elle sécha les siens, elle reprit un visage riant, et ils montèrent ensemble dans leur chambre, où ils jouèrent jusqu'au dîner.
Le lendemain, Sophie proposa une nouvelle promenade en voiture à âne. La bonne lui dit qu'elle avait à savonner et qu'elle ne pourrait pas y aller. La maman et la tante étaient obligées d'aller faire une visite à une lieue de là, chez Mme de Fleurville.
«Comment allons-nous faire?» dit Sophie d'un air désolé.
—Si j'étais sûre que vous soyez tous deux bien sages, dit Mme de Réan, je vous permettrais d'aller seuls; mais toi, Sophie, tu as toujours des idées si singulières, que j'ai peur d'un accident causé par une idée.
SOPHIE.—Oh non! maman, soyez tranquille! Je n'aurai pas d'idée, je vous assure. Laissez-moi aller seuls tous les deux: l'âne est si doux!
MADAME DE RÉAN.—L'âne est doux quand on ne le tourmente pas; mais, si tu te mets à le piquer comme tu as fait l'autre jour, il fera culbuter la voiture.
PAUL.—Oh! ma tante, Sophie ne recommencera pas… ni moi non plus; car j'ai mérité d'être grondé autant qu'elle, puisque je l'ai aidée à percer son soulier avec l'épingle.
MADAME DE RÉAN.—Voyons, je veux bien vous laisser aller seuls, mais ne sortez pas du jardin; n'allez pas sur la grand'route, et n'allez pas trop vite.
—Merci maman, merci ma tante, s'écrièrent les enfants; et ils coururent à l'écurie pour atteler leur âne. Quand il fut prêt, ils virent arriver les deux petits garçons du fermier qui revenaient de l'école. «Vous allez promener en voiture, m'sieur?» dit l'aîné, qui s'appelait André.
PAUL.—Oui; veux-tu venir avec nous?
ANDRÉ.—Je ne peux pas laisser mon frère, m'sieur!
SOPHIE.—Eh bien! emmène ton frère avec toi.
ANDRÉ.—Je veux bien, mamzelle: merci bien.
SOPHIE.—Voyons, qui est-ce qui monte sur le siège pour mener.
PAUL.—Si tu veux commencer, voilà le fouet.
SOPHIE.—Non, j'aime mieux mener plus tard, quand l'âne sera un peu fatigué et moins vif.
Les enfants montèrent tous les quatre dans la voiture; ils se promenèrent pendant deux heures, tantôt au pas, tantôt au trot; ils menaient chacun à leur tour, mais l'âne commençait à se fatiguer; il ne sentait pas beaucoup le petit fouet avec lequel les enfants le tapaient, de sorte qu'il ralentissait de plus en plus, malgré les coups de fouet et les hue hue donc!_ _de Sophie, qui menait.
ANDRÉ.—Ah! mamzelle, si vous voulez le faire marcher, je vais vous avoir une branche de houx; en tapant avec, il marchera, bien sûr.
SOPHIE.—C'est une bonne idée cela; nous allons le faire marcher, ce paresseux, dit Sophie.
Elle arrêta; André descendit et alla casser une grosse branche de houx, qui était au bord du chemin.
«Prends garde, Sophie, dit Paul; tu sais que ma tante a défendu de piquer l'âne.»
SOPHIE.—Tu crois que le houx va le piquer comme l'épingle de l'autre jour? il ne le sentira pas seulement.
PAUL.—Alors pourquoi as-tu laissé André casser cette branche de houx?
SOPHIE.—Parce qu'elle est plus grosse que notre fouet.
Et Sophie donna un grand coup sur le dos de l'âne, qui prit le trot. Sophie, enchantée d'avoir réussi, lui en donna un second coup, puis un troisième; l'âne trottait de plus en plus fort. Sophie riait, les deux petits fermiers aussi. Paul ne riait pas: il était un peu inquiet, et il craignait qu'il n'arrivât quelque chose et que Sophie ne fût grondée et punie. Ils arrivaient à une descente longue et assez raide. Sophie redouble de coups; l'âne s'impatiente et part au galop. Sophie veut l'arrêter, mais trop tard; l'âne était emporté et courait tant qu'il avait de jambes. Les enfants criaient tous à la fois, ce qui effrayait l'âne et le faisait courir plus fort! Enfin il passa sur une grosse motte de terre, et la voiture versa; les enfants restèrent par terre, et l'âne continua de traîner la voiture renversée jusqu'à ce qu'elle fût brisée.
La voiture était si basse que les enfants ne furent pas blessés, mais ils eurent tous le visage et les mains écorchés. Ils se relevèrent tristement; les petits fermiers s'en allèrent à la ferme; Sophie et Paul retournèrent à la maison. Sophie était honteuse et inquiète; Paul était triste. Après avoir marché quelque temps sans rien dire, Sophie dit à Paul:
«Oh! Paul, j'ai peur de maman! Que va-t-elle me dire?»
PAUL, tristement. —Quand tu as pris ce houx, je pensais bien que tu ferais du mal à ce pauvre âne; j'aurais dû te le dire plus vivement, tu m'aurais peut-être écouté.
SOPHIE.—Non, Paul, je ne t'aurais pas écouté, parce que je croyais que le houx ne pouvait pas piquer à travers les poils épais de l'âne. Mais que va dire maman?
PAUL.—Hélas! Sophie, pourquoi es-tu désobéissante? Si tu écoutais ma tante, tu serais moins souvent punie et grondée.
SOPHIE.—Je tâcherai de me corriger; je t'assure que je tâcherai. C'est que c'est si ennuyeux d'obéir!
PAUL.—C'est bien plus ennuyeux d'être puni. Et puis, j'ai remarqué que les choses qu'on nous défend sont dangereuses; quand nous les faisons, il nous arrive toujours quelque malheur, et, après, nous avons peur de voir ma tante et maman.
SOPHIE.—C'est vrai! Ah! mon Dieu! Voilà maman qui arrive! Entends-tu la voiture? Courons vite, pour rentrer avant qu'elle ne nous voie.
Mais ils eurent beau courir, la voiture marchait plus vite qu'eux; elle arrêtait devant le perron au moment où les enfants y arrivaient.
Mme de Réan et Mme d'Aubert virent tout de suite les écorchures du visage et des mains.
«Allons! Voilà encore des accidents! s'écria Mme de Réan. Que vous est-il arrivé?»
SOPHIE.—Maman, c'est l'âne.
MADAME DE RÉAN.—J'en étais sûre d'avance; aussi ai-je été inquiète tout le temps de ma visite. Mais cet âne est donc enragé? Qu'a-t-il fait pour que vous soyez écorchés ainsi?
SOPHIE.—Il nous a versés, maman, et je crois que la voiture est un peu cassée, car il a continué à courir après qu'elle a été renversée.
MADAME D'AUBERT.—Je suis sûre que vous avez eu encore quelque invention qui aura taquiné ce pauvre âne!
Sophie baisse la tête et ne répond pas. Paul rougit et ne dit rien.
«Sophie, dit Mme de Réan, je vois à vos mines que ta tante a deviné. Dis la vérité, et raconte-nous ce qui est arrivé.»
Sophie hésita un instant; mais elle se décida à dire la vérité, et elle la raconta tout entière à sa maman et à sa tante.
«Mes chers enfants, dit Mme de Réan, depuis que vous avez cet âne, il vous arrive sans cesse des malheurs, et Sophie a continuellement des idées qui n'ont pas le sens commun. Je vais donc faire vendre ce malheureux animal, cause de tant de sottises.»
SOPHIE _et _PAUL, _ensemble.—_Oh! maman, oh! ma tante, je vous en prie, ne le vendez pas. Jamais nous ne recommencerons, jamais.
MADAME DE RÉAN.—Vous ne recommencerez pas la même sottise; mais Sophie en inventera d'autres, peut-être plus dangereuses que les premières.
SOPHIE.—Non, maman, je vous assure que je ne ferai que ce que vous me permettrez; je serai obéissante, je vous le promets.
MADAME DE RÉAN.—Je veux bien attendre quelques jours encore; mais je vous préviens qu'à la première idée de Sophie vous n'aurez plus d'âne.
Les enfants remercièrent Mme de Réan, qui leur demanda où était l'âne. Ils se rappelèrent alors qu'il avait continué à courir, traînant après lui la voiture renversée.
Mme de Réan appela Lambert, lui raconta ce qui était arrivé, et lui dit d'aller voir où était cet âne. Lambert y courut; il revint une heure après: les enfants l'attendaient.
«Eh bien! Lambert?» s'écrièrent-ils ensemble.
LAMBERT.—Eh bien! monsieur Paul et mademoiselle Sophie, il est arrivé malheur à votre âne.
SOPHIE_ et _PAUL, _ensemble.—_Quoi? Quel malheur?
LAMBERT.—Il paraîtrait que la peur l'a prise, cette pauvre bête; il a toujours couru du côté de la route; la barrière était ouverte; il s'y est précipité; la diligence arrivait tout juste comme il traversait la grand'route; le conducteur n'a pas pu arrêter à temps ses chevaux, qui ont culbuté l'âne et la voiture; ils ont piétiné dessus; ils sont tombés; ils ont failli faire verser la diligence. Quand on les a relevés et dételés, l'âne était écrasé, mort; il ne remuait pas plus qu'une pierre.
Aux cris que poussèrent les enfants, les mamans et tous les domestiques accoururent: Lambert raconta de nouveau le malheur arrivé au pauvre âne. Les mamans emmenèrent Sophie et Paul pour tâcher de les consoler; mais ils eurent de la peine, tant ils étaient affligés. Sophie se reprochait d'avoir été cause de la mort de son âne; Paul se reprochait d'avoir laissé faire Sophie; la journée s'acheva fort tristement. Longtemps après, Sophie pleurait quand elle voyait un âne qui ressemblait au sien. Elle n'en voulut plus avoir, et elle fit bien, car sa maman ne voulait plus lui en donner.
XXI—La tortue.
Sophie aimait les bêtes: elle avait déjà eu un POULET, un ÉCUREUIL, un CHAT, un ÂNE; sa maman ne voulait pas lui donner un chien, de peur qu'il ne devînt enragé, ce qui arrive assez souvent.
«Quelle bête pourrais-je donc avoir? demanda-t-elle un jour à sa maman. J'en voudrais une qui ne pût pas me faire de mal, qui ne pût pas se sauver et qui ne fût pas difficile à soigner.»
MADAME DE RÉAN, _riant.—_Alors je ne vois que la tortue qui puisse te convenir.
SOPHIE.—C'est vrai, cela! C'est très gentil, une tortue, et il n'y a pas de danger qu'elle se sauve.
MADAME DE RÉAN, _riant.—_Et si elle voulait se sauver, tu aurais toujours le temps de la rattraper.
SOPHIE.—Achetez-moi une tortue, maman, achetez-moi une tortue.
MADAME DE RÉAN.—Quelle folie! C'est en plaisantant que je te parlais d'une tortue, c'est une affreuse bête, lourde, laide, ennuyeuse; je ne pense pas que tu puisses aimer un si sot animal.
SOPHIE.—Oh! maman, je vous en prie! elle m'amusera beaucoup. Je serai bien sage pour la gagner.
MADAME DE RÉAN.—Puisque tu as envie d'une si laide bête, je puis bien te la donner, mais à deux conditions: la première, c'est que tu ne la laisseras pas mourir de faim; la seconde, c'est qu'à la première grosse faute que tu feras, je te l'ôterai.
SOPHIE.—J'accepte les conditions, maman, j'accepte. Quand aurai-je ma tortue?
MADAME DE RÉAN.—Tu l'auras après-demain. Je vais écrire ce matin même à ton père, qui est à Paris, de m'en acheter une: il l'enverra demain soir par la diligence, et tu l'auras après-demain de bonne heure.
SOPHIE.—Je vous remercie mille fois, maman. Paul va précisément arriver demain, il restera quinze jours avec nous: il aura le temps de s'amuser avec la tortue.
Le lendemain, Paul arriva, à la grande joie de Sophie. Quand elle lui annonça qu'elle attendait une tortue, Paul se moqua d'elle et lui demanda ce qu'elle ferait d'une si affreuse bête.
«Nous lui donnerons de la salade, nous lui ferons un lit de foin; nous la porterons sur l'herbe; nous nous amuserons beaucoup, je t'assure.»
Le lendemain, la tortue arriva: elle était grosse comme une assiette, épaisse comme une cloche à couvrir les plats; sa couleur était laide et sale; elle avait rentré sa tête et ses pattes.
«Dieu! que c'est laid!» s'écria Paul.
—Moi je la trouve assez jolie, répondit Sophie un peu piquée.
PAUL, d'un air moqueur. —Elle a surtout une jolie physionomie et un sourire gracieux!
SOPHIE.—Laisse-nous tranquilles: tu te moques de tout.
PAUL, continuant. —Ce que j'aime en elle, c'est sa jolie tournure, sa marche légère.
SOPHIE, se fâchant. —Tais-toi, te dis-je: je vais emporter ma tortue si tu te moques d'elle.
PAUL.—Emporte, emporte, je t'en prie: ce n'est pas son esprit que je regretterai.
Sophie avait bien envie de se jeter sur Paul et de lui donner une tape: mais elle se souvint de sa promesse et de la menace de sa maman, et elle se contenta de lancer à Paul un regard furieux. Elle voulut prendre la tortue pour la porter sur l'herbe: mais elle était trop lourde, elle la laissa retomber. Paul, qui se repentait de l'avoir taquinée, accourut pour l'aider; il lui donna l'idée de mettre la tortue dans un mouchoir et de la porter à deux, tenant chacun un bout du mouchoir. Sophie, que la chute de la tortue avait effrayée, consentit à se laisser aider par Paul.
Quand la tortue sentit l'herbe fraîche, elle sortit ses pattes, puis sa tête, et se mit à manger l'herbe. Sophie et Paul la regardaient avec étonnement.
«Tu vois bien, dit Sophie, que ma tortue n'est pas si bête, ni si ennuyeuse.
—Non, c'est vrai, répondit Paul, mais elle est bien laide.
—Pour cela, dit Sophie, j'avoue qu'elle est laide; elle a une affreuse tête.
—Et d'horribles pattes», ajouta Paul.
Les enfants continuèrent à soigner la tortue pendant dix jours sans que rien d'extraordinaire arrivât. La tortue couchait dans un cabinet sur du foin; elle mangeait de la salade, de l'herbe, et paraissait heureuse.
Un jour, Sophie eut une idée; elle pensa qu'il faisait chaud, que la tortue devait avoir besoin de se rafraîchir, et qu'un bain dans la mare lui ferait du bien. Elle appela Paul et lui proposa de baigner la tortue.
PAUL.—La baigner? Où donc?
SOPHIE.—Dans la mare du potager; l'eau y est fraîche et claire.
PAUL.—Mais je crains que cela ne lui fasse du mal.
SOPHIE.—Au contraire; les tortues aiment beaucoup à se baigner; elle sera enchantée.
PAUL.—Comment sais-tu que les tortues aiment à se baigner? Je crois, moi, qu'elles n'aiment pas l'eau.
SOPHIE.—Je suis sûre qu'elles l'aiment beaucoup. Est-ce que les écrevisses n'aiment pas l'eau? Est-ce que les huîtres n'aiment pas l'eau? Ces bêtes-là ressemblent un peu à la tortue.
PAUL.—Tiens, c'est vrai. D'ailleurs nous pouvons essayer.
Et ils allèrent prendre la pauvre tortue, qui se chauffait tranquillement au soleil, sur l'herbe; ils la portèrent à la mare et la plongèrent dedans. Aussitôt que la tortue sentit l'eau, elle sortit précipitamment sa tête et ses pattes pour tâcher de s'en tirer; ses pattes gluantes ayant touché aux mains de Paul et de Sophie, tous deux la lâchèrent et elle tomba au fond de la mare.
Les enfants, effrayés, coururent à la maison du jardinier pour lui demander de repêcher la pauvre tortue. Le jardinier, qui savait que l'eau la tuerait, courut vers la mare; elle n'était pas profonde; il se jeta dedans après avoir ôté ses sabots et retroussé les jambes de son pantalon. Il voyait la tortue qui se débattait au fond de la mare, et il la retira promptement. Il la porta ensuite près du feu pour la sécher; la pauvre bête avait rentré sa tête et ses pattes et ne bougeait plus. Quand elle fut bien chauffée, les enfants voulurent la reporter sur l'herbe au soleil.
«Attendez, monsieur, mademoiselle, dit le jardinier, je vais vous la porter. Je crois bien qu'elle ne mangera guère, ajouta-t-il.»
—Est-ce que vous croyez que le bain lui a fait du mal? demanda Sophie.
LE JARDINIER.—Certainement que oui, il lui a fait mal; l'eau ne va pas aux tortues.
PAUL.—Croyez-vous qu'elle sera malade?
LE JARDINIER.—Malade, je n'en sais rien; mais je crois bien qu'elle va mourir.
—Ah! mon Dieu! s'écria Sophie.
PAUL, _bas.—_Ne t'effraie pas; il ne sait ce qu'il dit. Il croit que les tortues sont comme les chats, qui n'aiment pas l'eau.
Ils étaient revenus sur l'herbe; le jardinier posa doucement la tortue et retourna à son potager. Les enfants la regardaient de temps en temps, mais elle restait immobile; ni sa tête ni ses pattes ne se montraient. Sophie était inquiète; Paul la rassurait.
«Il faut la laisser faire comme elle veut, dit-il; demain elle mangera et se promènera.»
Ils la reportèrent vers le soir sur son lit de foin et lui mirent des salades fraîches. Le lendemain, quand ils allèrent la voir, les salades étaient entières; la tortue n'y avait pas touché.
«C'est singulier, dit Sophie; ordinairement elle mange tout dans la nuit.
—Portons-la sur l'herbe, répondit Paul; elle n'aime peut-être pas la salade.»
Paul, qui était inquiet, mais qui ne voulait pas l'avouer à Sophie, examinait attentivement la tortue, qui continuait à ne pas bouger.
«Laissons-la, dit-il à Sophie; le soleil va la réchauffer et lui faire du bien.»
SOPHIE.—Est-ce que tu crois qu'elle est malade?
PAUL.—Je crois que oui.
Il ne voulait pas ajouter: Je crois qu'elle est morte, comme il commençait à le craindre.
Pendant deux jours, Paul et Sophie continuèrent à porter la tortue sur l'herbe, mais elle ne bougeait pas, et ils la retrouvaient toujours comme ils l'avaient posée; les salades qu'ils lui mettaient le soir se retrouvaient entières le lendemain. Enfin, un jour, en la mettant sur l'herbe, ils s'aperçurent qu'elle sentait mauvais.
«Elle est morte, dit Paul; elle sent déjà mauvais.»
Ils étaient tous deux près de la tortue, se désolant et ne sachant que faire d'elle, quand Mme de Réan arriva près d'eux.
«Que faites-vous là, mes enfants? Vous êtes immobiles comme des statues près de cette tortue… qui est aussi immobile que vous», ajouta-t-elle en se baissant pour la prendre.
En l'examinant, Mme de Réan s'aperçut qu'elle sentait mauvais.
«Mais… elle est morte, s'écria-t-elle en la rejetant par terre; elle sent déjà mauvais.»
PAUL.—Oui, ma tante, je crois qu'elle est morte.
MADAME DE RÉAN.—De quoi a-t-elle pu mourir? Ce n'est pas de faim, puisque vous la mettiez tous les jours sur l'herbe. C'est singulier qu'elle soit morte sans qu'on sache pourquoi.
SOPHIE.—Je crois, maman, que c'est le bain qui l'a fait mourir.
MADAME DE RÉAN.—Un bain? Qui est-ce qui a imaginé de lui faire prendre un bain?
SOPHIE, honteuse.—C'est moi, maman: je croyais que les tortues aimaient l'eau fraîche, et je l'ai baignée dans la mare du potager; elle est tombée au fond; nous n'avons pas pu la rattraper; c'est le jardinier qui l'a repêchée; elle est restée longtemps dans l'eau.
MADAME DE RÉAN.—Ah! c'est une de tes idées. Tu t'es punie toi-même, au reste; je n'ai rien à te dire. Seulement, souviens-toi qu'à l'avenir tu n'auras aucun animal à soigner, ni à élever. Toi et Paul, vous les tuez ou vous les laissez mourir tous. Il faut jeter cette tortue, ajouta Mme de Réan. Lambert, venez prendre cette bête qui est morte, et jetez-la dans un trou quelconque.»
Ainsi finit la pauvre tortue, qui fut le dernier animal qu'eut Sophie. Quelques jours après, elle demanda à sa maman si elle ne pouvait pas avoir de charmants petits cochons d'Inde qu'on voyait à la ferme; Mme de Réan refusa. Il fallut bien obéir, et Sophie vécut seule avec Paul, qui venait souvent passer quelques jours avec elle.
XXII—Le départ.
«Paul, dit un jour Sophie, pourquoi ma tante d'Aubert et maman causent-elles toujours tout bas? Maman pleure et ma tante aussi; sais-tu pourquoi?»
PAUL.—Non, je ne sais pas du tout; pourtant j'ai entendu l'autre jour maman qui disait à ma tante: «Ce serait terrible d'abandonner nos parents, nos amis, notre pays»; ma tante a répondu: «Surtout pour un pays comme l'Amérique.»
SOPHIE.—Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?
PAUL.—Je crois que cela veut dire que maman et ma tante veulent aller en Amérique.
SOPHIE.—Mais ce n'est pas du tout terrible; au contraire, ce sera très amusant. Nous verrons des tortues en Amérique.
PAUL.—Et des oiseaux superbes; des corbeaux rouges, orange, bleus, violets, roses, et pas comme nos affreux corbeaux noirs.
SOPHIE.—Et des perroquets et des oiseaux-mouches. Maman m'a dit qu'il y en avait beaucoup en Amérique.
PAUL.—Et puis des sauvages noirs, jaunes, rouges.
SOPHIE.—Oh! pour les sauvages, j'en aurai peur; ils nous mangeraient peut-être.
PAUL.—Mais nous n'irions pas demeurer chez eux; nous les verrions seulement quand ils viendraient se promener dans les villes.
SOPHIE.—Mais pourquoi irions-nous en Amérique? Nous sommes très bien ici.
PAUL.—Certainement. Je te vois très souvent, notre château est tout près du tien. Ce qui serait mieux encore, c'est que nous demeurions ensemble en Amérique. Oh! alors, j'aimerais bien l'Amérique.
SOPHIE.—Tiens, voilà maman qui se promène avec ma tante; elles pleurent encore; cela me fait de la peine de les voir pleurer… Les voilà qui s'assoient sur le banc. Allons les consoler.
PAUL.—Mais comment les consolerons-nous?
SOPHIE.—Je n'en sais rien: mais essayons toujours.
Les enfants coururent à leurs mamans.
«Chère maman, dit Sophie, pourquoi pleurez-vous?»
MADAME DE RÉAN.—Pour quelque chose qui me fait de la peine, chère petite, et que tu ne peux comprendre.
SOPHIE.—Si fait, maman, je comprends très bien que cela vous fait de la peine d'aller en Amérique, parce que vous croyez que j'en serais très fâchée. D'abord, puisque ma tante et Paul viennent avec nous, nous serons très heureux. Ensuite, j'aime beaucoup l'Amérique, c'est un très joli pays.»
Mme de Réan regarda d'abord sa soeur, Mme d'Aubert, d'un air étonné, et puis ne put s'empêcher de sourire quand Sophie parla de l'Amérique, qu'elle ne connaissait pas du tout.
MADAME DE RÉAN.—Qui t'a dit que nous allions en Amérique? Et pourquoi crois-tu que ce soit cela qui nous donne du chagrin?
PAUL.—Oh! ma tante, c'est que je vous ai entendue parler d'aller en Amérique, et vous pleuriez; mais je vous assure que Sophie a raison et que nous serons très heureux en Amérique, si nous demeurons ensemble.
MADAME DE RÉAN.—Oui, mes chers enfants, vous avez deviné. Nous devons bien réellement aller en Amérique.
PAUL.—Et pourquoi donc, maman?
MADAME D'AUBERT.—Parce qu'un de nos amis, M. Fichini, qui vivait en Amérique, vient de mourir: il n'avait pas de parents, il était très riche; il nous a laissé toute sa fortune. Ton père et celui de Sophie sont obligés d'aller en Amérique pour avoir cette fortune; ta tante et moi, nous ne voulons pas les laisser partir seuls, et pourtant nous sommes tristes de quitter nos parents, nos amis, nos terres.