IX (continued 2)
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Il se fit un grand silence.
—Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.
Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.
Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:
—Oui.
—Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.
—Oui, répéta Armand.
Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût une femme.
De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:
—Epreuve!
Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une condamnation sans appel. Il eut froid au cœur; il croyait qu'une main inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.
—Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en moi! il me tarde de commencer l'œuvre de réhabilitation.
—Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos destinées, il vous reste une tâche à remplir.
—Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je suis digne de vous.
—Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce que mon cœur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de votre cœur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.
Les larmes montaient aux yeux de Martial.
—Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait, elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du cœur de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté, avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous impose...
—J'écoute! fit Martial oppressé.
—Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre cœur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère et un soldat du droit!
—Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui, vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute bonté et de tout amour!...
—Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez. Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à votre voyage....
A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation involontaire.
—Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère les ressources qui vous manquent.
—Non! pardonnez-moi! fit Martial.
—Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en propre. Tout à tous, ceci est notre devise.
—J'obéirai.
—Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre cœur et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation, alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez associé à notre œuvre.
Martial étendit la main:
—Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.
—Allez, Martial, nous vous attendons....
Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là. Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux, brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.