Front matter (continued 2)
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Tout ce que le vieil overman avait raconté du pénitent était rigoureusement exact. C'est ainsi que l'on procédait autrefois dans les houillères pour purifier l'air des galeries.
Le grisou, autrement dit l'hydrogène protocarboné ou gaz des marais, incolore, presque inodore, ayant un pouvoir peu éclairant, est absolument impropre à la respiration. Le mineur ne saurait vivre dans un milieu rempli de ce gaz malfaisant, — pas plus qu'on ne pourrait vivre au milieu d'un gazomètre plein de gaz d'éclairage. En outre, de même que celui-ci, qui est de l'hydrogène bicarboné, le grisou forme un mélange détonant, dès que l'air y entre dans une proportion de huit et peut-être même de cinq pour cent. L'inflammation de ce mélange se fait-elle par une cause quelconque, il y a explosion, presque toujours suivie d'épouvantables catastrophes.
C'est à ce danger que pare l'appareil de Davy, en isolant la flamme des lampes dans un tube de toile métallique, qui brûle le gaz à l'intérieur du tube, sans jamais laisser l'inflammation se propager au-dehors. Cette lampe de sûreté a été perfectionnée de vingt façons. Si elle vient à se briser, elle s'éteint. Si, malgré les défenses formelles, le mineur veut l'ouvrir, elle s'éteint encore. Pourquoi donc les explosions se produisent-elles ? C'est que rien ne peut obvier à l'imprudence d'un ouvrier qui veut quand même allumer sa pipe, ni au choc de l'outil qui peut produire une étincelle.
Toutes les houillères ne sont pas infectées par le grisou. Dans celles où il ne s'en produit pas, on autorise l'emploi de la lampe ordinaire. Telle est, entre autres, la fosse Thiers, aux mines d'Anzin. Mais, lorsque la houille du gisement exploité est grasse, elle renferme une certaine quantité de matières volatiles, et le grisou peut s'échapper avec une grande abondance. La lampe de sûreté seule est combinée de manière à empêcher des explosions d'autant plus terribles, que les mineurs qui n'ont pas été directement atteints par le coup de grisou, courent risque d'être instantanément asphyxiés dans les galeries remplies du gaz délétère, formé après l'inflammation, c'est-à-dire d'acide carbonique.
Tout en marchant, Simon Ford apprit à l'ingénieur ce qu'il avait fait pour atteindre son but, comment il s'était assuré que le dégagement du grisou se faisait au fond même de l'extrême galerie de la fosse, dans sa portion occidentale, de quelle façon il avait provoqué à l'affleurement des feuillets de schistes quelques explosions partielles, ou plutôt certaines inflammations, qui ne laissaient aucun doute sur la nature du gaz, dont la fuite s'opérait à petite dose, mais d'une manière permanente.
Une heure après avoir quitté le cottage, James Starr et ses deux compagnons avaient franchi une distance de quatre milles. L'ingénieur, entraîné par le désir et l'espoir, venait de faire ce trajet sans aucunement songer à sa longueur. Il réfléchissait à tout ce que lui disait le vieux mineur. Il pesait, mentalement, les arguments que celui-ci donnait en faveur de sa thèse. Il croyait, avec lui, que cette émission continue d'hydrogène protocarboné indiquait, avec certitude, l'existence d'un nouveau gisement carbonifère. Si ce n'eût été qu'une sorte de poche, pleine de gaz, comme il s'en rencontre quelquefois entre les feuillets, elle se fût promptement vidée, et le phénomène eût cessé de se produire. Mais loin de là. Au dire de Simon Ford, l'hydrogène se dégageait sans cesse, et l'on en pouvait conclure à l'existence de quelque important filon. Conséquemment, les richesses de la fosse Dochart pouvaient n'être pas entièrement épuisées. Toutefois, s'agissait-il d'une couche dont le rendement serait peu considérable, ou d'un gisement occupant un large étage du terrain houiller ? c'était là, véritablement, la grosse question.
Harry, qui précédait son père et l'ingénieur, s'était arrêté.
« Nous voici arrivés ! s'écria le vieux mineur. Enfin, grâce à Dieu, monsieur James, vous êtes là, et nous allons savoir... »
La voix si ferme du vieil overman tremblait légèrement.
« Mon brave Simon, lui dit l'ingénieur, calmez-vous ! Je suis aussi ému que vous l'êtes, mais il ne faut pas perdre de temps ! »
A cet endroit, l'extrême galerie de la fosse formait en s'évasant une sorte de caverne obscure. Aucun puits n'avait été foncé dans cette portion du massif, et la galerie, profondément ouverte dans les entrailles du sol, était sans communication directe avec la surface du comté de Stirling.
James Starr, vivement intéressé, examinait d'un œil grave l'endroit où il se trouvait.
On voyait encore sur la paroi terminale de cette caverne la marque des derniers coups de pic, et même quelques trous de cartouches, qui avaient provoqué l'éclatement de la roche, vers la fin de l'exploitation. Cette matière schisteuse était extrêmement dure, et il n'avait pas été nécessaire de remblayer les assises de ce cul-de-sac, au fond duquel les travaux avaient dû s'arrêter. Là, en effet, venait mourir le filon carbonifère, entre les schistes et les grès du terrain tertiaire. Là, à cette place même, avait été extrait le dernier morceau de combustible de la fosse Dochart.
« C'est ici, monsieur James, dit Simon Ford en soulevant son pic, c'est ici que nous attaquerons la faille, car, derrière cette paroi, à une profondeur plus ou moins considérable, se trouve assurément le nouveau filon dont j'affirme l'existence.
— Et c'est à la surface de ces roches, demanda James Starr, que vous avez constaté la présence du grisou ?
— Là même, monsieur James, répondit Simon Ford, et j'ai pu l'allumer rien qu'en approchant ma lampe, à l'affleurement des feuillets. Harry l'a fait comme moi.
— A quelle hauteur ? demanda James Starr.
— A dix pieds au-dessus du sol », répondit Harry.
James Starr s'était assis sur une roche. On eût dit que, après avoir humé l'air de la caverne, il regardait les deux mineurs, comme s'il se fût pris à douter de leurs paroles, si affirmatives cependant.
C'est que, en effet, l'hydrogène protocarboné n'est pas complètement inodore, et l'ingénieur était tout d'abord étonné que son odorat, qu'il avait très fin, ne lui eût pas révélé la présence du gaz explosif. En tout cas, si ce gaz était mêlé à l'air ambiant, ce n'était qu'à bien faible dose. Donc, pas d'explosion à craindre, et l'on pouvait sans danger ouvrir la lampe de sûreté pour tenter l'expérience, ainsi que le vieux mineur l'avait déjà fait.
Ce qui inquiétait James Starr en ce moment, ce n'était donc pas qu'il y eût trop de gaz mélangé à l'air, c'était qu'il n'y en eût pas assez, — et même pas du tout.
« Se seraient-ils trompés ? murmura-t-il. Non ! Ce sont des hommes qui s'y connaissent ! Et pourtant !... » Il attendait donc, non sans une certaine anxiété, que le phénomène signalé par Simon Ford s'accomplît en sa présence. Mais, à ce moment, il paraît que ce qu'il venait d'observer, c'est-à-dire cette absence de l'odeur caractéristique du grisou, avait été aussi remarquée par Harry, car celui-ci, d'une voix altérée, dit :
« Père, il semble que la fuite du gaz ne se fait plus à travers les feuillets de schiste !
— Ne se fait plus ! :.. » s'écria le vieux mineur.
Et Simon Ford, après avoir hermétiquement serré ses lèvres, aspira fortement du nez, à plusieurs reprises.
Puis, tout d'un coup, et d'un mouvement brusque :
« Donne ta lampe, Harry ! » dit-il.
Simon Ford prit la lampe d'une main qui s'agitait fébrilement. Il dévissa l'enveloppe de toile métallique qui entourait la mèche, et la flamme brûla à l'air libre.
Ainsi qu'on s'y attendait, il ne se produisit aucune explosion; mais, ce qui était plus grave, il ne se fit pas même ce léger grésillement, qui indique la présence du grisou à faible dose.
Simon Ford prit le bâton que tenait Harry, et, fixant la lampe à son extrémité, il l'éleva dans les couches d'air supérieures, là où le gaz, en raison de sa légèreté spécifique, aurait dû plutôt s'accumuler, en si minime quantité que ce fût.
La flamme de la lampe, droite et blanche, ne décela aucune trace d'hydrogène protocarboné.
« A la paroi ! dit l'ingénieur.
— Oui ! » répondit Simon Ford, en portant la lampe sur cette partie de la paroi à travers laquelle son fils et lui avaient, la veille encore, constaté la fuite du gaz.
Le bras du vieux mineur tremblait, tandis qu'il essayait de promener la lampe à la hauteur des fissures du feuillet de schiste.
« Remplace-moi, Harry », dit-il.
Harry prit le bâton et présenta successivement la lampe aux divers points de la paroi où les feuillets semblaient se dédoubler... mais il secouait la tête, car ce léger craquement, particulier au grisou qui s'échappe, n'arrivait pas à son oreille.
L'inflammation ne se fit pas. Il était donc évident qu'aucune molécule de gaz ne fusait à travers la paroi.
« Rien ! » s'écria Simon Ford, dont le poing se tendit sous une impression de colère plutôt que de désappointement.
Un cri s'échappa alors de la bouche d'Harry.
« Qu'as-tu ? demanda vivement James Starr.
— On a bouché les fissures du schiste !
— Dis-tu vrai ? s'écria le vieux mineur.
— Regardez, père ! »
Harry ne s'était pas trompé. L'obturation des fissures était nettement visible à la lumière de la lampe. Un lutage, récemment pratiqué et fait à la chaux, laissait voir sur la paroi une longue trace blanchâtre, mal dissimulée sous une couche de poussière de charbon.
« Lui ! s'écria Hardy. Ce ne peut être que lui !
— Lui ! répéta James Starr.
— Oui ! répondit le jeune homme, cet être mystérieux qui hante notre domaine, celui que j'ai cent fois guetté sans pouvoir l'atteindre, l'auteur, dès à présent certain, de cette lettre qui voulait vous empêcher de venir au rendez-vous que vous donnait mon père, monsieur Starr, celui, enfin, qui nous a lancé cette pierre dans la galerie du puits Yarow ! Ah ! aucun doute n'est plus possible ! La main d'un homme est dans tout cela ! »
Harry avait parlé avec une telle énergie, que sa conviction passa instantanément et tout entière dans l'esprit de l'ingénieur. Quant au vieil overman, il n'était plus à convaincre. D'ailleurs, on se trouvait en présence d'un fait indéniable : l'obturation des fissures à travers lesquelles le gaz s'échappait librement la veille.
« Prends ton pic, Harry, s'écria Simon Ford. Monte sur mes épaules, mon garçon ! Je suis assez solide encore pour te porter ! »
Harry avait compris. Son père s'accota à la paroi. Harry s'éleva sur ses épaules, de manière que son pic pût atteindre la trace suffisamment visible du lutage. Puis, à coups redoublés, il entama la partie de roche schisteuse que ce lutage recouvrait.
Aussitôt un léger pétillement se produisit, semblable à celui que fait le vin de Champagne lorsqu'il s'échappe d'une bouteille,— bruit qui, dans les houillères anglaises, est connu sous le nom onomatopique de « puff ».
Harry saisit alors sa lampe, et il l'approcha de la fissure...
Une légère détonation se fit entendre, et une petite flamme rouge, un peu bleuâtre à son contour, voltigea sur la paroi, comme eût fait un follet de feu Saint-Elme.
Harry sauta aussitôt à terre, et le vieil overman, ne pouvant contenir sa joie, saisit les mains de l'ingénieur, en s'écriant :
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! monsieur James ! Le grisou brûle ! Donc, le filon est là ! »
VIII
Un coup de dynamite
L'experience annoncée par le vieil overman avait réussi. L'hydrogène protocarboné, on le sait, ne se développe que dans les gisements houillers. Donc, l'existence d'un filon du précieux combustible ne pouvait être mise en doute. Quelles étaient son importance et sa qualité ? on les déterminerait plus tard.
Telles furent les conséquences que l'ingénieur déduisit du phénomène qu'il venait d'observer. Elles étaient en tout conformes à celles qu'en avait déjà tirées Simon Ford.
« Oui, se dit James Starr, derrière cette paroi s'étend une couche carbonifère que nos sondages n'ont pas su atteindre ! Cela est fâcheux, puisque tout l'outillage de la mine abandonnée depuis dix ans, est maintenant à refaire ! N'importe ! Nous avons retrouvé la veine que l'on croyait épuisée, et, cette fois, nous l'exploiterons jusqu'au bout !
— Eh bien, monsieur James, demanda Simon Ford, que pensez-vous de notre découverte ? Ai-je eu tort de vous déranger ? Regrettez-vous cette dernière visite faite à la fosse Dochart ?
— Non, non, mon vieux compagnon ! répondit James Starr. Nous n'avons pas perdu notre temps, mais nous le perdrions maintenant, si nous ne retournions immédiatement au cottage. Demain, nous reviendrons ici. Nous ferons éclater cette paroi à coups de dynamite. Nous mettrons au jour l'affleurement du nouveau filon, et, après une série de sondages, si la couche paraît être importante, je reconstituerai une Société de la Nouvelle Aberfoyle, à l'extrême satisfaction des anciens actionnaires ! Avant trois mois, il faut que les premières bennes de houille aient été extraites du nouveau gisement !
— Bien parlé, monsieur James ! s'écria Simon Ford. La vieille houillère va donc rajeunir, comme une veuve qui se remarie ! L'animation des anciens jours recommencera avec les coups de pioche, les coups de pic, les coups de mine, le roulement des wagons, le hennissement des chevaux, le grincement des bennes, le grondement des machines ! Je reverrai donc tout cela, moi ! J'espère, monsieur James, que vous ne me trouverez pas trop vieux pour reprendre mes fonctions d'overman ?
— Non, brave Simon, non, certes ! vous êtes resté plus jeune que moi, mon vieux camarade !
— Et, que saint Mungo nous protège ! vous serez encore notre « viewer » ! Puisse la nouvelle exploitation durer de longues années, et fasse le Ciel que j'aie la consolation de mourir sans en avoir vu la fin ! »
La joie du vieux mineur débordait. James Starr la partageait tout entière, mais il laissait Simon Ford s'enthousiasmer pour deux.
Seul, Harry demeurait pensif. Dans son souvenir reparaissait la succession des circonstances singulières, inexplicables, au milieu desquelles s'était opérée la découverte du nouveau gisement. Cela ne laissait pas de l'inquiéter pour l'avenir.
Une heure après, James Starr et ses deux compagnons étaient de retour au cottage.
L'ingénieur soupa avec grand appétit, approuvant du geste tous les plans que développait le vieil overman, et, n'eût été son impérieux désir d'être au lendemain, jamais il n'aurait mieux dormi que dans ce calme absolu du cottage.
Le lendemain, après un déjeuner substantiel, James Starr, Simon Ford, Harry et Madge elle-même reprenaient le chemin déjà parcouru la veille. Tous allaient là en véritables mineurs. Ils emportaient divers outils et des cartouches de dynamite, destinées à faire sauter la paroi terminale. Harry, en même temps qu'un puissant fanal, prit une grosse lampe de sûreté qui pouvait brûler pendant douze heures. C'était plus qu'il ne fallait pour opérer le voyage d'aller et de retour, en y comprenant les haltes nécessaires à l'exploration, — si une exploration devenait possible.
« A l'œuvre ! » s'écria Simon, lorsque ses compagnons et lui furent arrivés à l'extrémité de la galerie.
Et sa main saisit une lourde pince qu'elle brandit avec vigueur.
« Un instant, dit alors James Starr. Observons si aucun changement ne s'est produit et si le grisou fuse toujours à travers les feuillets de la paroi.
— Vous avez raison, monsieur Starr, répondit Harry. Ce qui était bouché hier pourrait bien l'être encore aujourd'hui ! »
Madge, assise sur une roche, observait attentivement l'excavation et la muraille qu'il s'agissait d'éventrer.
Il fut constaté que les choses étaient telles qu'on les avait laissées. Les fissures des feuillets n'avaient subi aucune altération. L'hydrogène protocarboné fusait au travers, mais assez faiblement. Cela tenait sans doute à ce que, depuis la veille, il trouvait un libre passage pour s'épancher. Toutefois, cette émission était si peu importante, qu'elle ne pouvait former avec l'air intérieur un mélange détonant. James Starr et ses compagnons allaient donc pouvoir procéder en toute sécurité. D'ailleurs, cet air se purifierait peu à peu, en gagnant les hautes couches de la fosse Dochart, et le grisou, perdu dans toute cette atmosphère, ne pourrait plus produire aucune explosion.
« A l'œuvre, donc ! » reprit Simon Ford.
Et bientôt, sous sa pince, vigoureusement maniée, la roche ne tarda pas à voler en éclats.
Cette faille se composait principalement de poudingues, interposés entre le grès et le schiste, tels qu'il s'en rencontre le plus souvent à l'affleurement des filons carbonifères.
James Starr ramassait les morceaux que l'outil abattait, et il les examinait avec soin, espérant y découvrir quelque indice de charbon.
Ce premier travail dura environ une heure. Il en résulta un évidement assez profond dans la paroi terminale.
James Starr choisit alors l'emplacement où devaient être forés les trous de mine, travail qui s'accomplit rapidement sous la main d'Harry avec le fleuret et la massette. Des cartouches de dynamite furent introduites dans ces trous. Dès qu'on y eut placé la longue mèche goudronnée d'une fusée de sûreté, qui aboutissait à une capsule de fulminate, elle fut allumée au ras du sol. James Starr et ses compagnons se mirent à l'écart.
« Ah ! monsieur James, dit Simon Ford, en proie à une véritable émotion qu'il ne cherchait pas à dissimuler, jamais, non, jamais mon vieux cœur n'a battu si vite ! Je voudrais déjà attaquer le filon !
— Patience, Simon, répondit l'ingénieur, vous n'avez pas la prétention de trouver derrière cette paroi une galerie tout ouverte ?
— Excusez-moi, monsieur James, répondit le vieil overman. J'ai toutes les prétentions possibles ! S'il y a eu bonne chance dans la manière dont Harry et moi nous avons découvert ce gîte, pourquoi cette chance ne continuerait-elle pas jusqu'au bout ? »
L'explosion de la dynamite se produisit. Un roulement sourd se propagea à travers le réseau des galeries souterraines.
James Starr, Madge, Harry et Simon Ford revinrent aussitôt vers la paroi de la caverne.
« Monsieur James ! monsieur James ! s'écria le vieil overman. voyez ! La porte est enfoncée !... »
Cette comparaison de Simon Ford était justifiée par l'apparition d'une excavation, dont on ne pouvait estimer la profondeur.
Harry allait s'élancer par l'ouverture...
L'ingénieur, extrêmement surpris, d'ailleurs, de trouver là cette cavité, retint le jeune mineur.
« Laisse le temps à l'air intérieur de se purifier, dit-il.
— Oui ! gare aux mofettes ! » s'écria Simon Ford.
Un quart d'heure se passa dans une anxieuse attente. Le fanal, placé au bout d'un bâton, fut alors introduit dans l'excavation et continua de brûler avec un inaltérable éclat.
« Va donc, Harry, dit James Starr, nous te suivrons. » L'ouverture produite par la dynamite était plus que suffisante pour qu'un homme pût y passer.
Harry, le fanal à la main, s'y introduisit sans hésiter et disparut dans les ténèbres.
James Starr, Simon Ford et Madge, immobiles, attendaient.
Une minute — qui leur parut bien longue — s'écoula. Harry ne reparaissait pas, il n'appelait pas. En s'approchant de l'orifice, James Starr n'aperçut même plus la lueur de sa lampe, qui aurait dû éclairer cette sombre cavité.
Le sol avait-il donc manqué subitement sous les pieds d'Harry ? Le jeune mineur était-il tombé dans quelque anfractuosité ? Sa voix ne pouvait-elle plus arriver jusqu'à ses compagnons ?
Le vieil overman, ne voulant rien écouter, allait s'introduire à son tour par l'orifice, lorsque parut une lueur, vague d'abord, qui se renforça peu à peu, et Harry fit entendre ces paroles :
« Venez, monsieur Starr ! venez, mon père ! La route est libre dans la Nouvelle-Aberfoyle. »
IX
La Nouvelle-Aberfoyle
Si, par quelque puissance surhumaine, des ingénieurs eussent pu enlever d'un bloc et sur une épaisseur de mille pieds toute cette portion de la croûte terrestre qui supporte cet ensemble de lacs, de fleuves, de golfes et les territoires riverains des comtés de Stirling, de Dumbarton et de Renfrew, ils auraient trouvé, sous cet énorme couvercle, une excavation immense, et telle qu'il n'en existait qu'une autre au monde qui pût lui être comparée, — la célèbre grotte de Mammouth, dans le Kentucky.
Cette excavation se composait de plusieurs centaines d'alvéoles, de toutes formes et de toutes grandeurs. On eût dit une ruche, avec ses nombreux étages de cellules, capricieusement disposées, mais une ruche construite sur une vaste échelle, et qui, au lieu d'abeilles, eût suffi à loger tous les ichthyosaures, les mégathériums, et les ptérodactyles de l'époque géologique !
Un labyrinthe de galeries, les unes plus élevées que les plus hautes voûtes des cathédrales, les autres semblables à des contrenefs, rétrécies et tortueuses, celles-ci suivant la ligne horizontale, celles-là remontant ou descendant obliquement en toutes directions, — réunissaient ces cavités et laissaient libre communication entre elles.
Les piliers qui soutenaient ces voûtes, dont la courbe admettait tous les styles, les épaisses murailles, solidement assises entre les galeries, les nefs elles-mêmes, dans cet étage des terrains secondaires, étaient faits de grès et de roches schisteuses. Mais, entre ces couches inutilisables, et puissamment pressées par elles, couraient d'admirables veines de charbon, comme si le sang noir de cette étrange houillère eût circulé à travers leur inextricable réseau. Ces gisements se développaient sur une étendue de quarante milles du nord au sud, et ils s'enfonçaient même sous le canal du Nord. L'importance de ce bassin n'aurait pu être évaluée qu'après sondages, mais elle devait dépasser celle des couches carbonifères de Cardiff, dans le pays de Galles, et des gisements de Newcastle, dans le comté de Northumberland.
Il faut ajouter que l'exploitation de cette houillère allait être singulièrement facilitée, puisque, par une disposition bizarre des terrains secondaires, par un inexplicable retrait des matières minérales à l'époque géologique où ce massif se solidifiait, la nature avait déjà multiplié les galeries et les tunnels de la Nouvelle-Aberfoyle.
Oui, la nature seule ! On aurait pu croire, tout d'abord, à la découverte de quelque exploitation abandonnée depuis des siècles. Il n'en était rien. On ne délaisse pas de telles richesses. Les termites humains n'avaient jamais rongé cette portion du sous-sol de l'Écosse, et c'était la nature qui avait ainsi fait les choses. Mais, on le répète, nul hypogée de l'époque égyptienne, nulle catacombe de l'époque romaine, n'auraient pu lui être comparés, — si ce n'est les célèbres grottes de Mammouth, qui, sur une longueur de plus de vingt milles, comptent deux cent vingt-six avenues, onze lacs, sept rivières, huit cataractes, trente-deux puits insondables et cinquante-sept dômes, dont quelques-uns sont suspendus à plus de quatre cent cinquante pieds de hauteur.
Ainsi que ces grottes, la Nouvelle-Aberfoyle était, non l'œuvre des hommes, mais l'œuvre du Créateur.
Tel était ce nouveau domaine, d'une incomparable richesse, dont la découverte appartenait en propre au vieil overman. Dix ans de séjour dans l'ancienne houillère, une rare persistance de recherches, une foi absolue, soutenue par un merveilleux instinct de mineur, il lui avait fallu toutes ces conditions réunies pour réussir, là où tant d'autres auraient échoué. Pourquoi les sondages, pratiqués sous la direction de James Starr, pendant les dernières années d'exploitation, s'étaient-ils précisément arrêtés à cette limite, sur la frontière même de la nouvelle mine ? cela était dû au hasard, dont la part est grande dans les recherches de ce genre.
Quoi qu'il en soit, il y avait là, dans le sous-sol écossais, une sorte de comté souterrain, auquel il ne manquait, pour être habitable, que les rayons du soleil, ou, à son défaut, la clarté d'un astre spécial.
L'eau y était localisée dans certaines dépressions, formant de vastes étangs, ou même des lacs plus grands que le lac Katrine, situé précisément au-dessus. Sans doute, ces lacs n'avaient pas le mouvement des eaux, les courants, le ressac. Ils ne reflétaient pas la silhouette de quelque vieux château gothique. Ni les bouleaux ni les chênes ne se penchaient sur leurs rives, les montagnes n'allongeaient pas de grandes ombres à leur surface, les steamboats ne les sillonnaient pas, aucune lumière ne se réverbérait dans leurs eaux, le soleil ne les imprégnait pas de ses rayons éclatants, la lune ne se levait jamais sur leur horizon. Et pourtant, ces lacs profonds, dont la brise ne ridait pas le miroir, n'auraient pas été sans charme, à la lumière de quelque astre électrique, et, réunis par un lacet de canaux, ils complétaient bien la géographie de cet étrange domaine.
Quoiqu'il fût impropre à toute production végétale, ce sous-sol eût, cependant, pu servir de demeure à toute une population. Et qui sait si, dans ces milieux à température constante, au fond de ces houillères d'Aberfoyle, aussi bien que dans celles de Newcastle, d'Alloa ou de Cardiff, lorsque leurs gisements seront épuisés, — qui sait si la classe pauvre du Royaume-Uni ne trouvera pas refuge quelque jour ?
X
Aller et retour
A la voix d'Harry, James Starr, Madge et Simon Ford s'étaient introduits par l'étroit orifice qui mettait en communication la fosse Dochart avec la nouvelle houillère.
Ils se trouvaient alors à la naissance d'une galerie assez large. On aurait pu croire qu'elle avait été percée de main d'homme, que le pic et la pioche l'avaient évidée pour l'exploitation d'un nouveau gisement. Les explorateurs devaient se demander si, par un singulier hasard, ils n'avaient pas été transportés dans quelque ancienne houillère, dont les plus vieux mineurs du comté n'auraient jamais connu l'existence.
Non ! C'étaient les couches géologiques qui avaient « épargné » cette galerie, à l'époque où se faisait le tassement des terrains secondaires. Peut-être quelque torrent l'avait-il parcourue autrefois, lorsque les eaux supérieures allaient se mélanger aux végétaux enlisés; mais, maintenant, elle était aussi sèche que si elle eût été forée, quelque mille pieds plus bas, dans l'étage des roches granitoïdes. En même temps, l'air y circulait avec aisance, — ce qui indiquait que certains « éventoirs » naturels la mettaient en communication avec l'atmosphère extérieure.
Cette observation, qui fut faite par l'ingénieur, était juste, et l'on sentait que l'aération s'opérait facilement dans la nouvelle mine. Quant à ce grisou qui fusait naguère à travers les schistes de la paroi, il semblait qu'il n'eût été contenu que dans une simple « poche », vide maintenant, et il était certain que l'atmosphère de la galerie n'en conservait pas la moindre trace. Cependant, et par précaution, Harry n'avait emporté que la lampe de sûreté, qui lui assurait un éclairage de douze heures.
James Starr et ses compagnons éprouvaient alors une joie complète. C'était l'entière satisfaction de leurs désirs. Autour d'eux, tout n'était que houille. Une certaine émotion les rendait silencieux. Simon Ford, lui-même, se contenait. Sa joie débordait, non en longues phrases, mais par petites interjections.
C'était peut-être imprudent, à eux, de s'engager si profondément dans la crypte. Bah ! ils ne songeaient guère au retour. La galerie était praticable, peu sinueuse. Nulle crevasse n'en barrait le passage, nulle « pousse » n'y propageait d'exhalaisons malfaisantes. Il n'y avait donc aucune raison pour s'arrêter, et, pendant une heure, James Starr, Madge, Harry et Simon Ford allèrent ainsi, sans que rien pût leur indiquer quelle était l'exacte orientation de ce tunnel inconnu.
Et, sans doute, ils auraient été plus loin encore, s'ils ne fussent arrivés à l'extrémité même de cette large voie qu'ils suivaient depuis leur entrée dans la houillère.
La galerie aboutissait à une énorme caverne, dont on ne pouvait estimer ni la hauteur, ni la profondeur. A quelle altitude s'arrondissait la voûte de cette excavation, à quelle distance se reculait sa paroi opposée ? les ténèbres qui l'emplissaient ne permettaient pas de le reconnaître. Mais, à la lueur de la lampe, les explorateurs purent constater que son dôme recouvrait une vaste étendue d'eau dormante — étang ou lac —, dont les rives pittoresques, accidentées de hautes roches, se perdaient dans l'obscurité.
« Halte ! s'écria Simon Ford, en s'arrêtant brusquement. Un pas de plus, et nous roulions peut-être dans quelque abîme !
— Reposons-nous donc, mes amis, répondit l'ingénieur. Aussi bien, il faudra songer à retourner au cottage.
— Notre lampe peut nous éclairer pendant dix heures encore, monsieur Starr, dit Harry.
— Eh bien, faisons halte, reprit James Starr. J'avoue que mes jambes en ont besoin ! — Et vous, Madge, est-ce que vous ne vous ressentez pas des fatigues d'une aussi longue course ?
— Mais pas trop, monsieur James, répondit la robuste Écossaise. Nous avions l'habitude d'explorer pendant des journées entières l'ancienne houillère d'Aberfoyle.
— Bah ! ajouta Simon Ford, Madge ferait dix fois cette route, s'il le fallait ! Mais j'insiste, monsieur James, ma communication valait-elle la peine de vous être faite ? Osez dire non, monsieur James, osez dire non !
— Eh ! mon vieux compagnon, il y a longtemps que je n'ai ressenti une telle joie ! répondit l'ingénieur. Le peu que nous avons exploré de cette merveilleuse houillère semble indiquer que son étendue est très considérable, au moins en longueur.
— En largeur et en profondeur aussi, monsieur James ! répliqua Simon Ford.
— C'est ce que nous saurons plus tard.
— Et moi, j'en réponds ! Rapportez-vous-en à mon instinct de vieux mineur. Il ne m'a jamais trompé !
— Je veux vous croire, Simon, répondit l'ingénieur en souriant. Mais enfin, tel que j'en puis juger par cette courte exploration, nous possédons les éléments d'une exploitation qui durera des siècles !
— Des siècles ! s'écria Simon Ford. Je le crois bien, monsieur James ! Il se passera mille ans et plus, avant que le dernier morceau de charbon ait été extrait de notre nouvelle mine !
— Dieu vous entende ! répondit James Starr. Quant à la qualité de la houille qui vient affleurer ces parois...
— Superbe ! monsieur James, superbe ! répondit Simon Ford. Voyez cela vous-même ! » Et, ce disant, il détacha d'un coup de pic un fragment de roche noire.
« Voyez ! voyez ! répéta-t-il en l'approchant de sa lampe. Les surfaces de ce morceau de charbon sont luisantes ! Nous aurons là de la houille grasse, riche en matières bitumeuses ! Et comme elle se détaillera en gailleteries, presque sans poussière ! Ah ! monsieur James, il y a vingt ans, voici un gisement qui aurait fait une rude concurrence au Swansea et au Cardiff ! Eh bien, les chauffeurs se le disputeront encore, et, s'il coûte peu à extraire de la mine, il ne s'en vendra pas moins cher au-dehors !
— En effet, dit Madge, qui avait pris le fragment de houille et l'examinait en connaisseuse. C'est là du charbon de bonne qualité. — Emporte-le, Simon, emporte-le au cottage ! Je veux que ce premier morceau de houille brûle sous notre bouilloire !
— Bien parlé, femme ! répondit le vieil overman, et tu verras que je ne me suis pas trompé.
— Monsieur Starr, demanda alors Harry, avez-vous quelque idée de l'orientation probable de cette longue galerie que nous avons suivie depuis notre entrée dans la nouvelle houillère ?
— Non, mon garçon, répondit l'ingénieur. Avec une boussole, j'aurais peut-être pu établir sa direction générale. Mais, sans boussole, je suis ici comme un marin en pleine mer, au milieu des brumes, lorsque l'absence de soleil ne lui permet pas de relever sa position.
— Sans doute, monsieur James, répliqua Simon Ford, mais, je vous en prie, ne comparez pas notre position à celle du marin, qui a toujours et partout l'abîme sous ses pieds ! Nous sommes en terre ferme, ici, et nous n'avons pas à craindre de jamais sombrer !
— Je ne vous ferai pas cette peine, vieux Simon, répondit James Starr. Loin de moi la pensée de déprécier la nouvelle houillère d'Aberfoyle par une comparaison injuste ! Je n'ai voulu dire qu'une chose, c'est que nous ne savons pas où nous sommes.
— Nous sommes dans le sous-sol du comté de Stirling, monsieur James, répondit Simon Ford, et cela, je l'affirme comme si...
— Écoutez ! » dit Harry en interrompant le vieil overman.
Tous prêtèrent l'oreille, ainsi que le faisait le jeune mineur. Le nerf auditif, très exercé chez lui, avait surpris un bruit sourd, comme eût été un murmure lointain. James Starr, Simon et Madge ne tardèrent pas à l'entendre eux-mêmes. Il se produisait, dans les couches supérieures du massif, une sorte de roulement, dont on percevait distinctement le crescendo et le decrescendo successif, si faible qu'il fût.
Tous quatre restèrent pendant quelques minutes, l'oreille tendue, sans proférer une parole.
Puis, tout à coup, Simon Ford de s'écrier :
« Eh ! par saint Mungo ! Est-ce que les wagonnets courent déjà sur les rails de la nouvelle Aberfoyle ?
— Père, répondit Harry, il me semble bien que c'est le bruit que font des eaux en roulant sur un littoral.
— Nous ne sommes pourtant pas sous la mer ! s'écria le vieil overman.
— Non, répondit l'ingénieur, mais il ne serait pas impossible que nous ne fussions sous le lit même du lac Katrine.
— Il faudrait donc que la voûte fût peu épaisse en cet endroit, puisque le bruit des eaux est perceptible ?
— Peu épaisse, en effet, répondit James Starr, et c'est ce qui fait que cette excavation est si vaste.
— Vous devez avoir raison, monsieur Starr, dit Harry.
— En outre, il fait si mauvais temps au-dehors, reprit James Starr, que les eaux du lac doivent être soulevées comme celles du golfe de Forth.
— Eh ! qu'importe, après tout, répondit Simon Ford. La couche carbonifère n'en sera pas plus mauvaise pour se développer au-dessous d'un lac ! Ce ne serait pas la première fois que l'on irait chercher la houille sous le lit même de l'Océan ! Quand nous devrions exploiter tout le fonds et le tréfonds du canal du Nord, où serait le mal ?
— Bien dit, Simon, s'écria l'ingénieur, qui ne put retenir un sourire en regardant l'enthousiaste overman. Poussons nos tranchées sous les eaux de la mer ! Trouons comme une écumoire le lit de l'Atlantique ! Allons rejoindre à coups de pioche nos frères des États-Unis à travers le sous-sol de l'Océan ! Fonçons jusqu'au centre du globe, s'il le faut, pour lui arracher son dernier morceau de houille !
— Croyez-vous rire, monsieur James ? demanda Simon Ford d'un air tant soit peu goguenard.
— Moi, rire ! vieux Simon ! Non ! Mais vous êtes si enthousiaste, que vous m'entraînez jusque dans l'impossible ! Tenez, revenons à la réalité, qui est déjà belle. Laissons là nos pics, que nous retrouverons un autre jour, et reprenons le chemin du cottage ! »
Il n'y avait pas autre chose à faire pour le moment. Plus tard, l'ingénieur, accompagné d'une brigade de mineurs et muni des lampes et ustensiles nécessaires, reprendrait l'exploration de la Nouvelle-Aberfoyle. Mais il était urgent de retourner à la fosse Dochart. La route était facile, d'ailleurs. La galerie courait presque droit à travers le massif jusqu'à l'orifice ouvert par la dynamite. Donc, nulle crainte de s'égarer.
Mais, au moment où James Starr se dirigeait vers la galerie, Simon Ford l'arrêta.
« Monsieur James, lui dit-il, vous voyez cette caverne immense, ce lac souterrain qu'elle recouvre, cette grève que les eaux viennent baigner à nos pieds ? Eh bien, c'est ici que je veux transporter ma demeure, c'est ici que je me bâtirai un nouveau cottage, et, si quelques braves compagnons veulent suivre mon exemple, avant un an, on comptera un bourg de plus dans le massif de notre vieille Angleterre ! »
James Starr, approuvant d'un sourire les projets de Simon Ford, lui serra la main, et tous trois, précédant Madge, s'enfoncèrent dans la galerie, afin de regagner la fosse Dochart.
Pendant le premier mille, aucun incident ne se produisit. Harry marchait en avant, élevant la lampe au-dessus de sa tête. Il suivait soigneusement la galerie principale, sans jamais s'écarter dans les tunnels étroits qui rayonnaient à droite et à gauche. Il semblait donc que le retour dût s'accomplir aussi facilement que l'aller, lorsqu'une fâcheuse complication survint, qui rendit fort grave la situation des explorateurs.
En effet, à un moment où Harry levait sa lampe, un vif déplacement de l'air s'opéra, comme s'il eût été causé par un battement d'ailes invisibles. La lampe, frappée de biais, s'échappa des mains d'Harry, tomba sur le sol rocheux de la galerie et se brisa.
James Starr et ses compagnons furent subitement plongés dans une obscurité absolue. Leur lampe, dont l'huile s'était répandue, ne pouvait plus servir.
« Eh bien, Harry, s'écria Simon Ford, veux-tu donc que nous nous rompions le cou en retournant au cottage ? »
Harry ne répondit pas. Il réfléchissait. Devait-il voir encore la main d'un être mystérieux dans ce dernier accident ? Existait-il donc en ces profondeurs un ennemi dont l'inexplicable antagonisme pouvait créer, un jour, de sérieuses difficultés ? Quelqu'un avait-il intérêt à défendre le nouveau gîte carbonifère contre toute tentative d'exploitation ? En vérité, cela était absurde, mais les faits parlaient d'eux-mêmes, et ils s'accumulaient de manière à changer de simples présomptions en certitudes.
En attendant, la situation des explorateurs était assez mauvaise. Il leur fallait, au milieu de profondes ténèbres, suivre pendant environ cinq milles la galerie qui conduisait à la fosse Dochart. Puis, ils auraient encore une heure de route avant d'avoir atteint le cottage.
« Continuons, dit Simon Ford. Nous n'avons pas un instant à perdre. Nous marcherons en tâtonnant, comme des aveugles. Il n'est pas possible de s'égarer. Les tunnels qui s'ouvrent sur notre chemin ne sont que de véritables boyaux de taupinières, et, en suivant la galerie principale, nous arriverons inévitablement à l'orifice qui nous a livré passage. Ensuite, c'est la vieille houillère. Nous la connaissons, et ce ne sera pas la première fois qu'Harry ou moi nous nous y serons trouvés dans l'obscurité. D'ailleurs, nous retrouverons là les lampes que nous avons laissées. En route, donc ! — Harry, prends la tête. Monsieur James, suivez-le. Madge, tu viendras après, et moi, je fermerai la marche. Ne nous séparons pas surtout, et qu'on se sente les talons, sinon les coudes ! »
Il n'y avait qu'à se conformer aux instructions du vieil overman. Comme il le disait, en tâtonnant on ne pouvait guère se tromper de route. Il fallait seulement remplacer les yeux par les mains, et se fier à cet instinct qui, chez Simon Ford et son fils, était devenu une seconde nature.
Donc, James Starr et ses compagnons marchèrent dans l'ordre indiqué. Ils ne parlaient pas, mais ce n'était pas faute de penser. Il devenait évident qu'ils avaient un adversaire. Mais quel était-il, et comment se défendre de ces attaques si mystérieusement préparées ? Ces idées assez inquiétantes affluaient à leur cerveau. Cependant, ce n'était pas le moment de se décourager.
Harry, les bras étendus, s'avançait d'un pas assuré. Il allait successivement d'une paroi à l'autre de la galerie. Une anfractuosité, un orifice latéral se présentaient-ils, il reconnaissait à la main qu'il ne fallait pas s'y engager, soit que l'anfractuosité fût peu profonde, soit que l'orifice fût trop étroit, et il se maintenait ainsi dans le droit chemin.
Au milieu d'une obscurité à laquelle les yeux ne pouvaient se faire, puisqu'elle était absolue, ce difficile retour dura deux heures environ. En supputant le temps écoulé, en tenant compte de ce que la marche n'avait pu être rapide, James Starr estimait que ses compagnons et lui devaient être bien près de l'issue.
En effet, presque aussitôt, Harry s'arrêta.
« Sommes-nous enfin arrivés à l'extrémité de la galerie ? demanda Simon Ford.
— Oui, répondit le jeune mineur.
— Eh bien, tu dois retrouver l'orifice qui établit la communication entre la Nouvelle-Aberfoyle et la fosse Dochart ?
— Non », répondit Harry, dont les mains crispées ne rencontraient que la surface pleine d'une paroi.
Le vieil overman fit quelques pas en avant, et vint palper lui même la roche schisteuse.
Un cri lui échappa.
Ou les explorateurs s'étaient égarés pendant le retour, ou l'étroit orifice, creusé dans la paroi par la dynamite, avait été bouché récemment !
Quoi qu'il en soit, James Starr et ses compagnons étaient emprisonnés dans la Nouvelle-Aberfoyle !
XI
Les Dames de feu
Huit jours après ces événements, les amis de James Starr étaient fort inquiets. L'ingénieur avait disparu sans qu'aucun motif pût être allégué à cette disparition. On avait appris, en interrogeant son domestique, qu'il s'était embarqué à Grantonpier, et on savait par le capitaine du steam-boat Prince de Galles qu'il avait débarqué à Stirling. Mais, depuis ce moment, plus de traces de James Starr. La lettre de Simon Ford lui avait recommandé le secret, et il n'avait rien dit de son départ pour les houillères d'Aberfoyle.
Donc, à Édimbourg, il ne fut plus question que de l'absence inexplicable de l'ingénieur. Sir W. Elphiston, le président de « Royal Institution », communiqua à ses collègues la lettre que lui avait adressée James Starr, en s'excusant de ne pouvoir assister à la prochaine séance de la Société. Deux ou trois autres personnes produisirent aussi des lettres analogues. Mais, si ces documents prouvaient que James Starr avait quitté Édimbourg — ce que l'on savait de reste —, rien n'indiquait ce qu'il était devenu. Or, de la part d'un tel homme, cette absence, en dehors de ses habitudes, devait surprendre d'abord, inquiéter ensuite, puisqu'elle se prolongeait.
Aucun des amis de l'ingénieur n'aurait pu supposer qu'il se fût rendu aux houillères d'Aberfoyle. On savait qu'il n'eût point aimé à revoir l'ancien théâtre de ses travaux. Il n'y avait jamais remis les pieds, depuis le jour où la dernière benne était remontée à la surface du sol. Cependant, puisque le steam-boat l'avait déposé au débarcadère de Stirling, on fit quelques recherches de ce côté.
Les recherches n'aboutirent pas. Personne ne se rappelait avoir vu l'ingénieur dans le pays. Seul, Jack Ryan, qui l'avait rencontré en compagnie d'Harry sur un des paliers du puits Yarow, eût pu satisfaire la curiosité publique. Mais le joyeux garçon, on le sait, travaillait à la ferme de Melrose, à quarante milles dans le sud-ouest du comté de Renfrew, et il ne se doutait guère que l'on s'inquiétât à ce point de la disparition de James Starr. Donc, huit jours après sa visite au cottage, Jack Ryan eût continué à chanter de plus belle pendant les veillées du clan d'Irvine, — s'il n'eût eu, lui aussi, un motif de vive inquiétude dont il sera bientôt parlé.
James Starr était un homme trop considérable et trop considéré, non seulement dans la ville, mais dans toute l'Écosse, pour qu'un fait le concernant pût passer inaperçu. Le lord prévôt, premier magistrat d'Édimbourg, les baillis, les conseillers, dont la plupart étaient des amis de l'ingénieur, firent commencer les plus actives recherches. Des agents furent mis en campagne, mais aucun résultat ne fut obtenu.
Il fallut donc insérer dans les principaux journaux du Royaume-Uni une note relative à l'ingénieur James Starr, donnant son signalement, indiquant la date à laquelle il avait quitté Édimbourg, et il n'y eut plus qu'à attendre. Cela ne se fit pas sans grande anxiété. Le monde savant de l'Angleterre n'était pas éloigné de croire à la disparition définitive de l'un de ses membres les plus distingués.
En même temps que l'on s'inquiétait ainsi de la personne de James Starr, la personne d'Harry était le sujet de préoccupations non moins vives. Seulement, au lieu d'occuper l'opinion publique, le fils du vieil overman ne troublait que la bonne humeur de son ami Jack Ryan.
On se rappelle que, lors de leur rencontre dans le puits Yarow, Jack Ryan avait invité Harry à venir, huit jours après, à la fête du clan d'Irvine. Il y avait eu acceptation et promesse formelle d'Harry de se rendre à cette cérémonie. Jack Ryan savait, pour l'avoir constaté en maintes circonstances, que son camarade était homme de parole. Avec lui, chose promise, chose faite.
Or, à la fête d'Irvine, rien n'avait manqué, ni les chants, ni les danses, ni les réjouissances de toutes sortes, rien, — si ce n'est Harry Ford.
Jack Ryan avait commencé par lui en vouloir, parce que l'absence de son ami influait sur sa bonne humeur. Il en perdit même la mémoire au milieu d'une de ses chansons, et, pour la première fois, il resta court pendant une gigue, qui lui valait d'ordinaire des applaudissements mérités.
Il faut dire ici que la note relative à James Starr, et publiée dans les journaux, n'était pas encore tombée sous les yeux de Jack Ryan. Ce brave garçon ne se préoccupait donc que de l'absence d'Harry, se disant bien qu'une grave circonstance avait seule pu l'empêcher de tenir sa promesse. Aussi, le lendemain de la fête d'Irvine, Jack Ryan comptait-il prendre le railway de Glasgow pour se rendre à la fosse Dochart, et il l'aurait fait, — s'il n'eût été retenu par un accident qui faillit lui coûter la vie.
Voici ce qui était arrivé pendant la nuit du 12 décembre. En vérité, le fait était de nature à donner raison à tous les partisans du surnaturel, et ils étaient nombreux à la ferme de Melrose.
Irvine, petite ville maritime du comté de Renfrew, qui compte environ sept mille habitants, est bâtie dans un brusque retour que fait la côte écossaise, presque à l'ouverture du golfe de Clyde. Son port, assez bien abrité contre les vents du large, est éclairé par un feu important qui indique les atterrissages, de telle façon qu'un marin prudent ne peut s'y tromper. Aussi, les naufrages étaient-ils rares sur cette portion du littoral, et les caboteurs ou long-courriers, qu'ils voulussent, soit embouquer le golfe de Clyde pour se rendre à Glasgow, soit donner dans la baie d'Irvine, pouvaient-ils manœuvrer sans danger, même par les nuits obscures.
Lorsqu'une ville est pourvue d'un passé historique, si mince qu'il soit, lorsque son château a appartenu autrefois à un Robert Stuart, elle n'est pas sans posséder quelques ruines.
Or, en Écosse, toutes les ruines sont hantées par des esprits. — Du moins, c'est l'opinion commune dans les Hautes et Basses Terres.
Les ruines les plus anciennes, et aussi les plus mal famées de cette partie du littoral, étaient précisément celles de ce château de Robert Stuart, qui porte le nom de Dundonald-Castle.
A cette époque, le château de Dundonald, refuge de tous les lutins errants de la contrée, était voué au plus complet abandon. On allait peu le visiter sur le haut rocher qu'il occupait au-dessus de la mer, à deux milles de la ville. Peut-être quelques étrangers avaient-ils encore l'idée d'interroger ces vieux restes historiques, mais alors ils s'y rendaient seuls. Les habitants d'Irvine ne les y eussent point conduits, à quelque prix que ce fût. En effet, quelques histoires couraient sur le compte de certaines « Dames de feu » qui hantaient le vieux château.
Les plus superstitieux affirmaient avoir vu, de leurs yeux vu, ces fantastiques créatures. Naturellement, Jack Ryan était de ces derniers.
La vérité est que, de temps à autre, de longues flammes apparaissaient, tantôt sur un pan de mur à demi éboulé, tantôt au sommet de la tour qui domine l'ensemble des ruines de Dundonald-Castle.
Ces flammes avaient-elles forme humaine, comme on l'assurait ? Méritaient-elles ce nom de « Dames de feu » que leur avaient donné les Écossais du littoral ? Ce n'était évidemment là qu'une illusion de cerveaux portés à la crédulité, et la science eût expliqué physiquement ce phénomène.
Quoi qu'il en soit, les Dames de feu avaient dans toute la contrée la réputation bien établie de fréquenter les ruines du vieux château et d'y exécuter parfois d'étranges sarabandes, surtout pendant les nuits obscures. Jack Ryan, quelque hardi compagnon qu'il fût, ne se serait point hasardé à les accompagner aux sons de sa cornemuse.
« Le vieux Nick leur suffit ! disait-il, et il n'a pas besoin de moi pour compléter son orchestre infernal ! »
On le pense bien, ces bizarres apparitions formaient le texte obligé des récits pendant la veillée. Aussi, Jack Ryan possédait-il tout un répertoire de légendes sur les Dames de feu, et ne se trouvait-il jamais à court, quand il s'agissait d'en conter à leur sujet !
Donc, pendant cette dernière veillée, bien arrosée d'ale, de brandy et de whisky, qui avait terminé la fête du clan d'Irvine, Jack Ryan n'avait pas manqué de reprendre son thème favori, au grand plaisir et peut-être au grand effroi de ses auditeurs.
La veillée se faisait dans une vaste grange de la ferme de Melrose, sur la limite du littoral. Un bon feu de coke brûlait dans un large trépied de tôle, au milieu de l'assemblée.
Il y avait gros temps au-dehors. Des brumes épaisses roulaient sur les lames, qu'une forte brise de sud-ouest amenait du large. Une nuit très noire, pas une seule éclaircie dans les nuages, la terre, le ciel et l'eau se confondant dans de profondes ténèbres, c'était là de quoi rendre difficiles les atterrages de la baie d'Irvine, si quelque navire s'y fût aventuré avec ces vents qui battaient en côte.
Le petit port d'Irvine n'est pas très fréquenté, — du moins par les navires d'un certain tonnage. C'est un peu plus au nord que les bâtiments de commerce, à voiles ou vapeur, attaquent la terre, lorsqu'ils veulent donner dans le golfe de Clyde. Ce soir-là, cependant, quelque pêcheur, attardé sur le rivage, eût aperçu, non sans surprise, un navire qui se dirigeait vers la côte. Si le jour se fût fait tout à coup, ce n'est plus avec surprise, mais avec effroi, que ce bâtiment eût été vu, courant vent arrière, avec toute la toile qu'il pouvait porter. L'entrée du golfe manquée, il n'existait aucun refuge entre les roches formidables du littoral. Si cet imprudent navire s'obstinait à s'en approcher encore, comment parviendrait-il à se relever ?
La veillée allait finir sur une dernière histoire de Jack Ryan. Ses auditeurs, transportés dans le monde des fantômes, étaient bien dans les conditions voulues pour faire acte de crédulité, le cas échéant.
Tout à coup, des cris retentirent au-dehors.
Jack Ryan suspendit aussitôt son récit, et tous quittèrent précipitamment la grange.
La nuit était profonde. De longues rafales de pluie et de vent couraient à la surface de la grève.
Deux ou trois pêcheurs, arc-boutés près d'un rocher, afin de mieux résister aux poussées de l'air, appelaient avec de grands éclats de voix.
Jack Ryan et ses compagnons coururent à eux.
Ces cris, ce n'était pas aux habitants de la ferme qu'ils s'adressaient, mais à un équipage qui, sans le savoir, courait à sa perte.
En effet, une masse sombre apparaissait confusément à quelques encablures au large. C'était un navire, bien reconnaissable à ses feux de position, car il portait à sa hune de misaine un feu blanc, à tribord un feu vert, à bâbord un feu rouge. On le voyait donc par l'avant, et il était manifeste qu'il se dirigeait à toute vitesse vers la côte.
« Un navire en perdition ? s'écria Jack Ryan.
— Oui, répondit un des pêcheurs, et maintenant il voudrait virer de bord, qu'il ne le pourrait plus !
— Des signaux, des signaux ! cria l'un des Écossais.
— Lesquels ? répliqua le pêcheur. Par cette bourrasque, on ne pourrait pas tenir une torche allumée ! »
Et, pendant que ces propos s'échangeaient rapidement, de nouveaux cris étaient poussés. Mais comment eût-on pu les entendre au milieu de cette tempête ? L'équipage du navire n'avait plus aucune chance d'échapper au naufrage.
« Pourquoi manœuvrer ainsi ? s'écriait un marin.
— Veut-il donc faire côte ? répondit un autre.
— Le capitaine n'a donc pas eu connaissance du feu d'Irvine ? demanda Jack Ryan.
— Il faut le croire, répondit un des pêcheurs, à moins qu'il n'ait été trompé par quelque... »
Le pêcheur n'avait pas achevé sa phrase, que Jack Ryan poussait un formidable cri. Fut-il entendu de l'équipage ? En tout cas, il était trop tard pour que le bâtiment pût se relever de la ligne des brisants qui blanchissait dans les ténèbres.
Mais ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, un suprême avertissement que Jack Ryan avait tenté de faire parvenir au bâtiment en perdition. Jack Ryan tournait alors le dos à la mer. Ses compagnons, eux aussi, regardaient un point situé à un demi mille en arrière de la grève.
C'était le château de Dundonald. Une longue flamme se tordait sous les rafales au sommet de la vieille tour.
« La Dame de feu ! » s'écrièrent avec grande terreur tous ces superstitieux Écossais.
Franchement, il fallait une bonne dose d'imagination pour trouver à cette flamme une apparence humaine. Agitée comme un pavillon lumineux sous la brise, elle semblait parfois s'envoler du sommet de la tour, comme si elle eût été sur le point de s'éteindre, et, un instant après, elle s'y rattachait de nouveau par sa pointe bleuâtre.
« La Dame de feu ! la Dame de feu ! » criaient les pêcheurs et les paysans effarés.
Tout s'expliquait alors. Il était évident que le navire, désorienté dans les brumes, avait fait fausse route, et qu'il avait pris cette flamme, allumée au sommet du château de Dundonald, pour le feu d'Irvine. Il se croyait à l'entrée du golfe, située dix milles plus au nord, et il courait vers une franche terre, qui ne lui offrait aucun refuge !
Que pouvait-on faire pour le sauver, s'il en était temps encore ? Peut-être eût-il fallu monter jusqu'aux ruines et tenter d'éteindre ce feu, pour qu'il ne fût pas possible de le confondre plus longtemps avec le phare du port d'Irvine !
Sans doute, c'était ainsi qu'il convenait d'agir, sans retard; mais lequel de ces Écossais eût eu la pensée, et, après la pensée, l'audace de braver la Dame de feu ? Jack Ryan, peut-être, car il était courageux, et sa crédulité, si forte qu'elle fût, ne pouvait l'arrêter dans un généreux mouvement.
Il était trop tard. Un horrible craquement retentit au milieu du fracas des éléments.
Le navire venait de talonner par son arrière. Ses feux de position s'éteignirent. La ligne blanchâtre du ressac sembla brisée un instant. C'était le bâtiment qui l'abordait, se couchait sur le flanc et se disloquait entre les récifs.
Et, à ce même instant, par une coïncidence qui ne pouvait être due qu'au hasard, la longue flamme disparut, comme si elle eût été arrachée par une violente rafale. La mer, le ciel, la grève furent aussitôt replongés dans les plus profondes ténèbres.
« La Dame de feu ! » avait une dernière fois crié Jack Ryan, lorsque cette apparition, surnaturelle pour ses compagnons et lui, se fut évanouie subitement.
Mais alors, le courage que ces superstitieux Écossais n'auraient pas eu contre un danger chimérique, ils le retrouvèrent en face d'un danger réel, maintenant qu'il s'agissait de sauver leurs semblables. Les éléments déchaînés ne les arrêtèrent pas. Au moyen de cordes lancées dans les lames — héroïques autant qu'ils avaient été crédules —, ils se jetèrent au secours du bâtiment naufragé.
Heureusement, ils réussirent, non sans que quelques-uns — et le hardi Jack Ryan était du nombre — se fussent grièvement meurtris sur les roches; mais le capitaine du navire et les huit hommes de l'équipage purent être déposés, sains et saufs, sur la grève.
Ce navire était le brick norvégien Motala, chargé de bois du nord, faisant route pour Glasgow.
Il n'était que trop vrai. Le capitaine, trompé par ce feu, allumé sur la tour du château de Dundonald, était venu donner en pleine côte, au lieu d'embouquer le golfe de Clyde.
Et maintenant, du Motala, il ne restait plus que de rares épaves, dont le ressac achevait de briser les débris sur les roches du littoral.
XII
Les Exploits de Jack Ryan
Jack Ryan et trois de ses compagnons, blessés comme lui, avaient été transportés dans une des chambres de la ferme de Melrose, où des soins leur furent immédiatement prodigués.
Jack Ryan avait été le plus maltraité, car, au moment où, la corde aux reins, il s'était jeté à la mer, les lames furieuses l'avaient rudement roulé sur les récifs. Peu s'en était fallu, même, que ses camarades ne l'eussent rapporté sans vie sur le rivage.
Le brave garçon fut donc cloué au lit pour quelques jours, — ce dont il enragea fort. Cependant, lorsqu'on lui eut permis de chanter autant qu'il le voudrait, il prit son mal en patience, et la ferme de Melrose retentit, à toute heure, des joyeux éclats de sa voix. Mais Jack Ryan, dans cette aventure, ne puisa qu'un plus vif sentiment de crainte à l'égard de ces brawnies et autres lutins qui s'amusent à tracasser le pauvre monde, et ce fut eux qu'il rendit responsables de la catastrophe du Motala. On fût mal venu à lui soutenir que les Dames de feu n'existaient pas, et que cette flamme, si soudainement projetée entre les ruines, n'était due qu'à un phénomène physique. Aucun raisonnement ne l'eût convaincu. Ses compagnons étaient encore plus obstinés que lui dans leur crédulité. A les entendre, une des Dames de feu avait méchamment attiré le Motala à la côte. Quant à vouloir l'en punir, autant mettre l'ouragan à l'amende ! Les magistrats pouvaient décréter toutes poursuites qui leur conviendraient. On n'emprisonne pas une flamme, on n'enchaîne pas un être impalpable. Et, s'il faut le dire, les recherches qui furent ultérieurement faites, semblèrent donner raison — au moins en apparence — à cette façon superstitieuse d'expliquer les choses.
En effet, le magistrat, chargé de diriger une enquête relativement à la perte du Motala, vint interroger les divers témoins de la catastrophe. Tous furent d'accord sur ce point que le naufrage était dû à l'apparition surnaturelle de la Dame de feu dans les ruines du château de Dundonald.
On le pense bien, la justice ne pouvait se payer de semblables raisons. Qu'un phénomène purement physique se fût produit dans ces ruines, pas de doute à cet égard. Mais était-ce accident ou malveillance ? c'est ce que le magistrat devait chercher à établir.
Que ce mot « malveillance » ne surprenne pas. Il ne faudrait pas remonter haut dans l'histoire armoricaine pour en trouver la justification. Bien des pilleurs d'épaves du littoral breton ont fait ce métier d'attirer les navires à la côte afin de s'en partager les dépouilles. Tantôt un bouquet d'arbres résineux, enflammés pendant la nuit, guidait un bâtiment dans des passes dont il ne pouvait plus sortir. Tantôt une torche, attachée aux cornes d'un taureau et promenée au caprice de l'animal, trompait un équipage sur la route à suivre. Le résultat de ces manœuvres était inévitablement quelque naufrage, dont les pillards profitaient. Il avait fallu l'intervention de la justice et de sévères exemples pour détruire ces barbares coutumes. Or, ne pouvait-il se faire que, dans cette circonstance, une main criminelle n'eût repris les anciennes traditions des pilleurs d'épaves ?
C'est ce que pensaient les gens de la police, quoi qu'en eussent Jack Ryan et ses compagnons. Lorsque ceux-ci entendirent parler d'enquête, ils se divisèrent en deux camps : les uns se contentèrent de hausser les épaules; les autres, plus craintifs, annoncèrent que, très certainement, à provoquer ainsi les êtres surnaturels, on amènerait de nouvelles catastrophes.
Néanmoins, l'enquête fut faite avec beaucoup de soin. Les gens de police se transportèrent au château de Dundonald, et ils procédèrent aux recherches les plus rigoureuses.
Le magistrat voulut d'abord reconnaître si le sol avait conservé quelques empreintes de pas, pouvant être attribuées à d'autres pieds que des pieds de lutins. Il fut impossible de relever la plus légère trace, ni ancienne ni nouvelle. Cependant, la terre, encore tout humide des pluies de la veille, eût conservé le moindre vestige.
« Des pas de brawnies ! s'écria Jack Ryan, lorsqu'il connut l'insuccès des premières recherches. Autant vouloir retrouver les traces d'un follet sur l'eau d'un marécage ! »
Cette première partie de l'enquête ne produisit donc aucun résultat. Il n'était pas probable que la seconde partie en donnât davantage.
Il s'agissait d'établir, en effet, comment le feu avait pu être allumé au sommet de la vieille tour, quels éléments avaient été fournis à la combustion, et enfin quels résidus cette combustion avait laissés.
Sur le premier point, rien, ni restes d'allumettes, ni chiffons de papier, ayant pu servir à allumer un feu quelconque.
Sur le second point, néant non moins absolu. On ne retrouva ni herbes desséchées, ni fragments de bois, dont ce foyer, si intense, avait pourtant dû être largement alimenté pendant la nuit.
Quant au troisième point, il ne put être éclairci davantage. L'absence de toutes cendres, de tout résidu d'un combustible quelconque, ne permit pas même de retrouver l'endroit où le foyer avait dû être établi. Il n'existait aucune place noircie, ni sur la terre, ni sur la roche. Fallait-il donc en conclure que le foyer avait été tenu par la main de quelque malfaiteur ? C'était bien invraisemblable, puisque, au dire des témoins, la flamme présentait un développement gigantesque, tel que l'équipage du Motala avait pu, malgré les brumes, l'apercevoir de plusieurs milles au large.
« Bon ! s'écria Jack Ryan, la Dame de feu sait bien se passer d'allumettes ! Elle souffle, cela suffit à embraser l'air autour d'elle, et son foyer ne laisse jamais de cendres ! »
Il résulta donc de tout ceci que les magistrats en furent pour leur peine, qu'une nouvelle légende s'ajouta à tant d'autres, légende qui devait perpétuer le souvenir de la catastrophe du Motala et affirmer plus indiscutablement encore l'apparition des Dames de feu.
Cependant, un si brave garçon que Jack Ryan, et d'une si vigoureuse constitution, ne pouvait demeurer longtemps alité. Quelques foulures et luxations n'étaient pas pour le coucher sur le flanc plus qu'il ne convenait. Il n'avait pas le temps d'être malade. Or, lorsque ce temps-là manque, on ne l'est guère dans ces régions salubres des Lowlands.
Jack Ryan se rétablit donc promptement. Dès qu'il fut sur pied, avant de reprendre sa besogne à la ferme de Melrose, il voulut mettre certain projet à exécution. Il s'agissait d'aller faire visite à son camarade Harry, afin de savoir pourquoi celui-ci avait manqué à la fête du clan d'Irvine. De la part d'un homme tel qu'Harry, qui ne promettait jamais sans tenir, cette absence ne s'expliquait pas. Il était invraisemblable, d'ailleurs, que le fils du vieil overman n'eût pas entendu parler de la catastrophe du Motala rapportée à grands détails par les journaux. Il devait savoir la part que Jack Ryan avait prise au sauvetage, ce qui en était advenu pour lui, et c'eût été trop d'indifférence de la part d'Harry que de ne pas pousser jusqu'à la ferme pour serrer la main de son ami Jack Ryan.
Si donc Harry n'était pas venu, c'est qu'il n'avait pu venir.
Jack Ryan eût plutôt nié l'existence des Dames de feu que de croire à l'indifférence d'Harry à son égard.
Donc, deux jours après la catastrophe, Jack Ryan quitta la ferme, gaillardement, comme un solide garçon qui ne se ressentait aucunement de ses blessures. D'un joyeux refrain lancé à pleine poitrine, il fit résonner les échos de la falaise, et se rendit à la gare du railway qui, par Glasgow, conduit à Stirling et à Callander.
Là, pendant qu'il attendait dans la gare, ses regards furent tout d'abord attirés par une affiche, reproduite à profusion sur les murs, et qui contenait l'avis suivant :
« Le 4 décembre dernier, l'ingénieur James Starr, d'Édimbourg, s'est embarqué à Granton-pier sur le Prince de Galles. Il a débarqué le même jour à Stirling. Depuis ce temps, on est sans nouvelles de lui.
« Prière d'adresser toute information le concernant au président de Royal Institution, à Édimbourg. »
Jack Ryan, arrêté devant une de ces affiches, la lut par deux fois, non sans donner les signes de la plus extrême surprise.
« Monsieur Starr ! s'écria-t-il. Mais, le 4 décembre, je l'ai précisément rencontré avec Harry sur les échelles du puits Yarow ! voilà dix jours de cela ! Et, depuis ce temps, il n'aurait pas reparu ! Cela expliquerait-il pourquoi mon camarade n'est pas venu à la fête d'Irvine ? »
Et, sans prendre le temps d'informer par lettre le président de Royal Institution de ce qu'il savait relativement à James Starr, le brave garçon sauta dans le train, avec l'intention bien arrêtée de se rendre tout d'abord au puits Yarow. Cela fait, il descendrait jusqu'au fond de la fosse Dochart, s'il le fallait, pour retrouver Harry, et avec lui l'ingénieur James Starr.
Trois heures après, il quittait le train à la gare de Callander, et se dirigeait rapidement vers le puits Yarow.
« Ils n'ont pas reparu, se disait-il. Pourquoi ? Est-ce quelque obstacle qui les en a empêchés ? Est-ce un travail dont l'importance les retient encore au fond de la houillère ? Je le saurai ! »
Et Jack Ryan, allongeant le pas, arriva en moins d'une heure au puits Yarow.
Extérieurement, rien de changé. Même silence aux abords de la fosse. Pas un être vivant dans ce désert.
Jack Ryan pénétra sous l'appentis en ruine qui recouvrait l'orifice du puits. Il plongea son regard dans ce gouffre... Il ne vit rien. Il écouta... Il n'entendit rien.
« Et ma lampe ! s'écria-t-il. Ne serait-elle donc plus à sa place ? »
La lampe, dont Jack Ryan se servait pendant ses visites à la fosse, était ordinairement déposée dans un coin, près du palier de l'échelle supérieure.
Cette lampe avait disparu.
« Voilà une première complication ! » dit Jack Ryan, qui commença à devenir très inquiet.
Puis, sans hésiter, tout superstitieux qu'il fût :
« J'irai, dit-il, quand il devrait faire plus noir dans la fosse que dans le tréfonds de l'enfer ! »
Et il commença à descendre la longue suite d'échelles, qui s'enfonçaient dans le sombre puits.
Il fallait que Jack Ryan n'eût point perdu de ses anciennes habitudes de mineur, et qu'il connût bien la fosse Dochart, pour se hasarder ainsi. Il descendait prudemment d'ailleurs. Son pied tâtait chaque échelon, dont quelques-uns étaient vermoulus. Tout faux pas eût entraîné une chute mortelle, dans ce vide de quinze cents pieds. Jack Ryan comptait donc chacun des paliers qu'il quittait successivement pour atteindre un étage inférieur. Il savait que son pied ne toucherait la semelle de la fosse qu'après avoir dépassé le trentième. Une fois là, il ne serait pas gêné, pensait-il, de retrouver le cottage, bâti, comme on sait, à l'extrémité de la galerie principale.
Jack Ryan arriva ainsi au vingt-sixième palier, et, par conséquent, deux cents pieds, au plus, le séparaient alors du fond.
A cet endroit, il baissa la jambe pour chercher le premier échelon de la vingt-septième échelle. Mais sa jambe, se balançant dans le vide, ne trouva aucun point d'appui.
Jack Ryan s'agenouilla sur le palier. Il voulut saisir avec la main l'extrémité de l'échelle... Ce fut en vain.
Il était évident que la vingt-septième échelle ne se trouvait pas à sa place, et, par conséquent, qu'elle avait été retirée.
« Il faut que le vieux Nick ait passé par là ! » se dit-il, non sans éprouver un certain sentiment d'effroi.
Debout, les bras croisés, voulant toujours percer cette ombre impénétrable, Jack Ryan attendit. Puis, il lui vint à la pensée que, si lui ne pouvait descendre, les habitants de la houillère, eux, n'avaient pu remonter. Il n'existait plus, en effet, aucune communication entre le sol du comté et les profondeurs de la fosse. Si cet enlèvement des échelles inférieures du puits Yarow avait été pratiqué depuis sa dernière visite au cottage, qu'étaient devenus Simon Ford, sa femme, son fils et l'ingénieur ? L'absence prolongée de James Starr prouvait évidemment qu'il n'avait pas quitté la fosse depuis le jour où Jack Ryan s'était croisé avec lui dans le puits Yarow. Comment, depuis lors, s'était fait le ravitaillement du cottage ? Les vivres n'avaient-ils pas manqué à ces malheureux, emprisonnés à quinze cents pieds sous terre ?
Toutes ces pensées traversèrent l'esprit de Jack Ryan. Il vit bien qu'il ne pouvait rien par lui-même pour arriver jusqu'au cottage. Y avait-il eu malveillance dans ce fait que les communications étaient interrompues ? cela ne lui paraissait pas douteux. En tout cas, les magistrats aviseraient, mais il fallait les prévenir au plus vite.
Jack Ryan se pencha au-dessus du palier.
« Harry ! Harry ! » cria-t-il de sa voix puissante.
Les échos se renvoyèrent à plusieurs reprises le nom d'Harry, qui s'éteignit enfin dans les dernières profondeurs du puits Yarow.
Jack Ryan remonta rapidement les échelles supérieures, et revit la lumière du jour. Il ne perdit pas un instant. Tout d'une traite, il regagna la gare de Callander. Il ne lui fallut attendre que quelques minutes le passage de l'express d'Édimbourg, et, à trois heures de l'après-midi, il se présentait chez le lord-prévôt de la capitale.
Là, sa déclaration fut reçue. Les détails précis qu'il donna ne permettaient pas de soupçonner sa véracité. Sir W. Elphiston, président de Royal Institution, non seulement collègue, mais ami particulier de James Starr, fut aussitôt averti, et il demanda à diriger les recherches qui allaient être faites sans délai à la fosse Dochart. On mit à sa disposition plusieurs agents, qui se munirent de lampes, de pics, de longues échelles de corde, sans oublier vivres et cordiaux. Puis, conduits par Jack Ryan, tous prirent immédiatement le chemin des houillères d'Aberfoyle.
Le soir même, Sir W. Elphiston, Jack Ryan et les agents arrivèrent à l'orifice du puits Yarow, et ils descendirent jusqu'au vingt-septième palier, sur lequel Jack s'était arrêté, quelques heures auparavant.
Les lampes, attachées au bout de longues cordes, furent envoyées dans les profondeurs du puits, et l'on put alors constater que les quatre dernières échelles manquaient.
Nul doute que toute communication entre le dedans et le dehors de la fosse Dochart n'eût été intentionnellement rompue.
« Qu'attendons-nous, monsieur ? demanda l'impatient Jack Ryan.
— Nous attendons que ces lampes soient remontées, mon garçon, répondit Sir W. Elphiston. Puis, nous descendrons jusqu'au sol de la dernière galerie, et tu nous conduiras...
— Au cottage, s'écria Jack Ryan, et, s'il le faut, jusque dans les derniers abîmes de la fosse ! »
Dès que les lampes eurent été retirées, les agents fixèrent au palier les échelles de corde, qui se déroulèrent dans le puits. Les paliers inférieurs subsistaient encore. On put descendre de l'un à l'autre.
Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Jack Ryan, le premier, s'était suspendu à ces échelles vacillantes, et, le premier, il atteignit le fond de la houillère.
Sir W. Elphiston et les agents l'eurent bientôt rejoint.
Le rond-point, formé par le fond du puits Yarow, était absolument désert, mais Sir W. Elphiston ne fut pas médiocrement surpris d'entendre Jack Ryan s'écrier :
« Voici quelques fragments des échelles, et ce sont des fragments à demi brûlés !
— Brûlés ! répéta Sir W. Elphiston. En effet, voilà des cendres refroidies depuis longtemps !
— Pensez-vous, monsieur, demanda Jack Ryan, que l'ingénieur James Starr ait eu intérêt à brûler ces échelles et à interrompre toute communication avec le dehors ?
— Non, répondit Sir W. Elphiston, qui demeura pensif. Allons, mon garçon, au cottage ! C'est là que nous saurons la vérité. »
Jack Ryan hocha la tête, en homme peu convaincu. Mais, prenant une lampe des mains d'un agent, il s'avança rapidement à travers la galerie principale de la fosse Dochart.
Tous le suivaient.
Un quart d'heure plus tard, Sir W. Elphiston et ses compagnons avaient atteint l'excavation au fond de laquelle était bâti le cottage de Simon Ford. Aucune lumière n'en éclairait les fenêtres.
Jack Ryan se précipita vers la porte, qu'il repoussa vivement.
Le cottage était abandonné.
On visita les chambres de la sombre habitation. Nulle trace de violence à l'intérieur. Tout était en ordre, comme si la vieille Madge eût encore été là. La réserve de vivres était même abondante, et eût suffi pendant plusieurs jours à la famille Ford.
L'absence des hôtes du cottage était donc inexplicable. Mais pouvait-on constater d'une manière précise à quelle époque ils l'avaient quitté ? — Oui, car, dans ce milieu où ne se succédaient ni les nuits, ni les jours, Madge avait coutume de marquer d'une croix chaque quantième de son calendrier.
Ce calendrier était suspendu au mur de la salle. Or, la dernière croix avait été faite à la date du 6 décembre, c'est-à-dire un jour après l'arrivée de James Starr, — ce que Jack Ryan fut en mesure d'affirmer. Il était donc manifeste que depuis le 6 décembre, c'est-à-dire depuis dix jours, Simon Ford, sa femme, son fils et son hôte avaient quitté le cottage. Une nouvelle exploration de la fosse, entreprise par l'ingénieur, pouvait-elle donner la raison d'une si longue absence ? Non, évidemment.
Ainsi, du moins, le pensa Sir W. Elphiston. Après avoir minutieusement inspecté le cottage, il fut très embarrassé sur ce qu'il convenait de faire.
L'obscurité était profonde. L'éclat des lampes, balancées aux mains des agents, étoilait seulement ces impénétrables ténèbres.
Soudain, Jack Ryan poussa un cri.
« Là ! là ! » dit-il.
Et son doigt montrait une assez vive lueur, qui s'agitait dans l'obscur lointain de la galerie.
« Mes amis, courons sur ce feu ! répondit Sir W. Elphiston.
— Un feu de brawnie ! s'écria Jack Ryan. A quoi bon ? Nous ne l'atteindrons jamais ! »
Le président de Royal Institution et les agents, peu enclins à la crédulité, s'élancèrent dans la direction indiquée par la lueur mouvante. Jack Ryan, prenant bravement son parti, ne resta pas le dernier en route.
Ce fut une longue et fatigante poursuite. Le falot lumineux semblait porté par un être de petite taille, mais singulièrement agile. A chaque instant, cet être disparaissait derrière quelque remblai; puis, on le revoyait au fond d'une galerie transversale. De rapides crochets le mettaient ensuite hors de vue. Il semblait avoir définitivement disparu, et, soudain, la lueur de son falot jetait de nouveau un vif éclat. En somme, on gagnait peu sur lui, et Jack Ryan persistait à croire, non sans raison, qu'on ne l'atteindrait pas.
Pendant une heure de cette inutile poursuite, Sir W. Elphiston et ses compagnons s'enfoncèrent dans la portion sud-ouest de la fosse Dochart. Ils en arrivaient, eux aussi, à se demander s'ils n'avaient pas affaire à quelque follet insaisissable.
A ce moment, cependant, il sembla que la distance commençait à diminuer entre le follet et ceux qui cherchaient à l'atteindre. Était-ce fatigue de l'être quelconque qui fuyait, ou cet être voulait-il attirer Sir W. Elphiston et ses compagnons là où les habitants du cottage avaient peut-être été attirés eux-mêmes ? Il eût été malaisé de résoudre la question.
Toutefois, les agents, voyant s'amoindrir cette distance redoublèrent leurs efforts. La lueur, qui avait toujours brillé à plus de deux cents pas en avant d'eux, se tenait maintenant à moins de cinquante. Cet intervalle diminua encore. Le porteur du falot devint plus visible. Quelquefois, lorsqu'il retournait la tête, on pouvait reconnaître le vague profil d'une figure humaine, et, à moins qu'un lutin n'eût pris cette forme, Jack Ryan était forcé de convenir qu'il ne s'agissait point là d'un être surnaturel.
Et alors, tout en courant plus vite :
« Hardi, camarades ! criait-il. Il se fatigue ! Nous l'atteindrons bientôt, et, s'il parle aussi bien qu'il détale, il pourra nous en dire long ! »
Cependant, la poursuite devenait plus difficile alors. En effet, au milieu des dernières profondeurs de la fosse, d'étroits tunnels s'entrecroisaient comme les allées d'un labyrinthe. Dans ce dédale, le porteur du falot pouvait aisément échapper aux agents.
Il lui suffisait d'éteindre sa lanterne et de se jeter de côté au fond de quelque refuge obscur.
« Et, au fait, pensait Sir W. Elphiston, s'il veut nous échapper, pourquoi ne le fait-il pas ? »
Cet être insaisissable ne l'avait pas fait jusqu'alors; mais, au moment où cette pensée traversait l'esprit de Sir W. Elphiston, la lueur disparut subitement, et les agents, continuant leur poursuite, arrivèrent presque aussitôt devant une étroite ouverture que les roches schisteuses laissaient entre elles, à l'extrémité d'un étroit boyau.
S'y glisser, après avoir ravivé leurs lampes, s'élancer à travers cet orifice qui s'ouvrait devant eux, ce fut pour Sir W. Elphiston, Jack Ryan et leurs compagnons l'affaire d'un instant.
Mais ils n'avaient pas fait cent pas dans une nouvelle galerie, plus large et plus haute, qu'ils s'arrêtaient soudain.
Là, près de la paroi, quatre corps étaient étendus sur le sol, quatre cadavres peut-être !
« James Starr ! dit Sir W. Elphiston.
— Harry ! Harry ! » s'écria Jack Ryan, en se précipitant sur le corps de son camarade.
C'étaient, en effet, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford, qui étaient étendus là, sans mouvement.
Mais, alors, l'un de ces corps se redressa, et l'on entendit la voix épuisée de la vieille Madge murmurer ces mots :
« Eux ! eux, d'abord ! »
Sir W. Elphiston, Jack Ryan, les agents, essayèrent de ranimer l'ingénieur et ses compagnons, en leur faisant avaler quelques gouttes de cordial. Ils y réussirent presque aussitôt. Ces infortunés, séquestrés depuis dix jours dans la Nouvelle-Aberfoyle, mouraient d'inanition.
Et, s'ils n'avaient pas succombé pendant ce long emprisonnement — James Starr l'apprit à Sir W. Elphiston —, c'est que trois fois ils avaient trouvé près d'eux un pain et une cruche d'eau ! Sans doute, l'être secourable auquel ils devaient de vivre encore n'avait pas pu faire davantage !...
Sir W. Elphiston se demanda si ce n'était pas là l'œuvre de cet insaisissable follet qui venait de les attirer précisément à l'endroit où gisaient James Starr et ses compagnons.
Quoi qu'il en soit, l'ingénieur, Madge, Simon et Harry Ford étaient sauvés. Ils furent reconduits au cottage, en repassant par l'étroite issue que le porteur du falot semblait avoir voulu indiquer à Sir W. Elphiston.
Et si James Starr et ses compagnons n'avaient pu retrouver l'orifice de la galerie que leur avait ouvert la dynamite, c'est que cet orifice avait été solidement bouché au moyen de roches superposées, que, dans cette profonde obscurité, ils n'avaient pu ni reconnaître ni disjoindre.
Ainsi donc, pendant qu'ils exploraient la vaste crypte, toute communication avait été volontairement fermée par une main ennemie entre l'ancienne et la Nouvelle-Aberfoyle !
XIII
Coal-city
Trois ans après les événements qui viennent d'être racontés, les Guides Joanne ou Murray recommandaient, « comme grande attraction », aux nombreux touristes qui parcouraient le comté de Stirling, une visite de quelques heures aux houillères de la Nouvelle-Aberfoyle.
Aucune mine, en n'importe quel pays du nouveau ou de l'ancien monde, ne présentait un plus curieux aspect.
Tout d'abord, le visiteur était transporté sans danger ni fatigue jusqu'au sol de l'exploitation, à quinze cents pieds au-dessous de la surface du comté.
En effet, à sept milles, dans le sud-ouest de Callander, un tunnel oblique, décoré d'une entrée monumentale, avec tourelles, créneaux et mâchicoulis, affleurait le sol. Ce tunnel, à pente douce, largement évidé, venait aboutir directement à cette crypte si singulièrement creusée dans le massif du sol écossais.
Un double railway, dont les wagons étaient mus par une force hydraulique, desservait, d'heure en heure, le village qui s'était fondé dans le sous-sol du comté, sous le nom un peu ambitieux peut-être de « Coal-city », c'est-à-dire la Cité du Charbon.
Le visiteur, arrivé à Coal-city, se trouvait dans un milieu où l'électricité jouait un rôle de premier ordre, comme agent de chaleur et de lumière.
En effet, les puits d'aération, quoiqu'ils fussent nombreux, n'auraient pas pu mêler assez de jour à l'obscurité profonde de la Nouvelle-Aberfoyle. Cependant, une lumière intense emplissait ce sombre milieu, où de nombreux disques électriques remplaçaient le disque solaire. Suspendus sous l'intrados des voûtes, accrochés aux piliers naturels, tous alimentés par des courants continus que produisaient des machines électromagnétiques — les uns soleils, les autres étoiles -, ils éclairaient largement ce domaine. Lorsque l'heure du repos arrivait, un interrupteur suffisait à produire artificiellement la nuit dans ces profonds abîmes de la houillère.
Tous ces appareils, grands ou petits, fonctionnaient dans le vide, c'est-à-dire que leurs arcs lumineux ne communiquaient aucunement avec l'air ambiant. Si bien que, pour le cas où l'atmosphère eût été mélangée de grisou dans une proportion détonante, aucune explosion n'eût été à craindre. Aussi l'agent électrique était-il invariablement employé à tous les besoins de la vie industrielle et de la vie domestique, aussi bien dans les maisons de Coal-city que dans les galeries exploitées de la Nouvelle-Aberfoyle.
Il faut dire, avant tout, que les prévisions de l'ingénieur James Starr — en ce qui concernait l'exploitation de la nouvelle houillère — n'avaient point été déçues. La richesse des filons carbonifères était incalculable. C'était dans l'ouest de la crypte, à un quart de mille de Coal-city, que les premières veines avaient été attaquées par le pic des mineurs. La cité ouvrière n'occupait donc pas le centre de l'exploitation. Les travaux du fond étaient directement reliés aux travaux du jour par les puits d'aération et d'extraction, qui mettaient les divers étages de la mine en communication avec le sol. Le grand tunnel, où fonctionnait le railway à traction hydraulique, ne servait qu'au transport des habitants de Coal-city.
On se rappelle quelle était la singulière conformation de cette vaste caverne, où le vieil overman et ses compagnons s'étaient arrêtés pendant leur première exploration. Là, au-dessus de leur tête, s'arrondissait un dôme de courbure ogivale. Les piliers qui le soutenaient allaient se perdre dans la voûte de schiste, à une hauteur de trois cents pieds, — hauteur presque égale à celle du « Mammouth-Dôme », des grottes du Kentucky.
On sait que cette énorme halle — la plus grande de tout l'hypogée américain — peut aisément contenir cinq mille personnes. Dans cette partie de la Nouvelle-Aberfoyle, c'était même proportion et aussi même disposition. Mais, au lieu des admirables stalactites de la célèbre grotte, le regard s'accrochait ici à des intumescences de filons carbonifères, qui semblaient jaillir de toutes les parois sous la pression des failles schisteuses. On eût dit des rondes-bosses de jais dont les paillettes s'allumaient sous le rayonnement des disques.
Au-dessous de ce dôme s'étendait un lac comparable pour son étendue à la mer Morte des « Mammouth-Caves », — lac profond dont les eaux transparentes fourmillaient de poissons sans yeux, et auquel l'ingénieur donna le nom de lac Malcolm.
C'était là, dans cette immense excavation naturelle, que Simon Ford avait bâti son nouveau cottage, et il ne l'eût pas échangé pour le plus bel hôtel de Princes-street, à Édimbourg. Cette habitation était située au bord du lac, et ses cinq fenêtres s'ouvraient sur les eaux sombres, qui s'étendaient au-delà de la limite du regard.
Deux mois après, une seconde habitation s'était élevée dans le voisinage du cottage de Simon Ford. Ce fut celle de James Starr. L'ingénieur s'était donné corps et âme à la Nouvelle-Aberfoyle. Il avait, lui aussi, voulu l'habiter, et il fallait que ses affaires l'y obligeassent impérieusement pour qu'il consentît à remonter au dehors. Là, en effet, il vivait au milieu de son monde de mineurs.
Depuis la découverte des nouveaux gisements, tous les ouvriers de l'ancienne houillère s'étaient hâtés d'abandonner la charme et la herse pour reprendre le pic ou la pioche. Attirés par la certitude que le travail ne leur manquerait jamais, alléchés par les hauts prix que la prospérité de l'exploitation allait permettre d'affecter à la main-d'œuvre, ils avaient abandonné le dessus du sol pour le dessous, et s'étaient logés dans la houillère, qui, par sa disposition naturelle, se prêtait à cette installation.
Ces maisons de mineurs, construites en briques, s'étaient peu à peu disposées d'une façon pittoresque, les unes sur les rives du lac Malcolm, les autres sous ces arceaux, qui semblaient faits pour résister à la poussée des voûtes comme les contreforts d'une cathédrale. Piqueurs qui abattent la roche, rouleurs qui transportent le charbon, conducteurs de travaux, boiseurs qui étançonnent les galeries, cantonniers auxquels est confiée la réparation des voies, remblayeurs qui substituent la pierre à la houille dans les parties exploitées, tous ces ouvriers enfin, qui sont plus spécialement employés aux travaux du fond, fixèrent leur domicile dans la Nouvelle-Aberfoyle et fondèrent peu à peu Coal-city, située sous la pointe orientale du lac Katrine, dans le nord du comté de Stirling.
C'était donc une sorte de village flamand, qui s'était élevé sur les bords du lac Malcolm. Une chapelle, érigée sous l'invocation de Saint-Gilles, dominait tout cet ensemble du haut d'un énorme rocher, dont le pied se baignait dans les eaux de cette mer subterranéenne.
Lorsque ce bourg souterrain s'éclairait des vifs rayons projetés par les disques, suspendus aux piliers du dôme ou aux arceaux des contre-nefs, il se présentait sous un aspect quelque peu fantastique, d'un effet étrange, qui justifiait la recommandation des Guides Murray ou Joanne. C'est pourquoi les visiteurs affluaient.
Si les habitants de Coal-city se montraient fiers de leur installation, cela va sans dire. Aussi ne quittaient-ils que rarement la cité ouvrière, imitant en cela Simon Ford, qui, lui, n'en voulait jamais sortir. Le vieil overman prétendait qu'il pleuvait toujours « là-haut », et, étant donné le climat du Royaume-Uni, il faut convenir qu'il n'avait pas absolument tort. Les familles de la Nouvelle-Aberfoyle prospéraient donc. Depuis trois ans, elles étaient arrivées à une certaine aisance, qu'elles n'eussent jamais obtenue à la surface du comté. Bien des bébés, qui étaient nés à l'époque où les travaux furent repris, n'avaient encore jamais respiré l'air extérieur.
Ce qui faisait dire à Jack Ryan :
« Voilà dix-huit mois qu'ils ont cessé de téter leurs mères, et, pourtant, ils n'ont pas encore vu le jour ! » Il faut noter, à ce propos, qu'un des premiers accourus à l'appel de l'ingénieur avait été Jack Ryan. Ce joyeux compagnon s'était fait un devoir de reprendre son ancien métier. La ferme de Melrose avait donc perdu son chanteur et son piper ordinaire. Mais ce n'est pas dire que Jack Ryan ne chantait plus. Au contraire, et les échos sonores de la Nouvelle-Aberfoyle usaient leurs poumons de pierre à lui répondre.
Jack Ryan s'était installé au nouveau cottage de Simon Ford. On lui avait offert une chambre qu'il avait acceptée sans façon, en homme simple et franc qu'il était. La vieille Madge l'aimait pour son bon caractère et sa belle humeur. Elle partageait tant soit peu ses idées au sujet des êtres fantastiques qui devaient hanter la houillère, et, tous deux, quand ils étaient seuls, se racontaient des histoires à faire frémir, histoires bien dignes d'enrichir la mythologie hyperboréenne.
Jack Ryan devint ainsi la joie du cottage. C'était, d'ailleurs, un bon sujet, un solide ouvrier. Six mois après la reprise des travaux, il était chef d'une brigade des travaux du fond.
« Voilà qui est bien travaillé, monsieur Ford, disait-il, quelques jours après son installation. vous avez trouvé un nouveau filon, et, si vous avez failli payer de votre vie cette découverte, eh bien, ce n'est pas trop cher !
— Non, Jack, c'est même un bon marché que nous avons fait là ! répondit le vieil overman. Mais ni M. Starr, ni moi, nous n'oublierons que c'est à toi que nous devons la vie !
— Mais non, reprit Jack Ryan. C'est à votre fils Harry, puisqu'il a eu la bonne pensée d'accepter mon invitation pour la fête d'Irvine...
— Et de n'y point aller, n'est-ce pas ? répliqua Harry, en serrant la main de son camarade. Non, Jack, c'est à toi, à peine remis de tes blessures, à toi, qui n'as perdu ni un jour, ni une heure, que nous devons d'avoir été retrouvés vivants dans la houillère !
— Eh bien, non ! riposta l'entêté garçon. Je ne laisserai pas dire des choses qui ne sont point ! J'ai pu faire diligence pour savoir ce que tu étais devenu, Harry, et voilà tout. Mais, afin de rendre à chacun ce qui lui est dû, j'ajouterai que sans cet insaisissable lutin...
— Ah ! nous y voilà ! s'écria Simon Ford. Un lutin !
— Un lutin, un brawnie, un fils de fée, répéta Jack Ryan, un petit-fils des Dames de feu, un Urisk, ce que vous voudrez enfin ! Il n'en est pas moins certain que, sans lui, nous n'aurions jamais pénétré dans la galerie, d'où vous ne pouviez plus sortir !
— Sans doute, Jack, répondit Harry. Il reste à savoir si cet être est aussi surnaturel que tu veux le croire.
— Surnaturel ! s'écria Jack Ryan. Mais il est aussi surnaturel qu'un follet, qu'on verrait courir son falot à la main, qu'on voudrait attraper, qui vous échapperait comme un sylphe, qui s'évanouirait comme une ombre ! Sois tranquille, Harry, on le reverra un jour ou l'autre !
— Eh bien, Jack, dit Simon Ford, follet ou non, nous chercherons à le retrouver, et il faudra que tu nous aides à cela.
— Vous vous ferez là une mauvaise affaire, monsieur Ford ! répondit Jack Ryan.
— Bon ! laisse venir, Jack ! »
On se figure aisément combien ce domaine de la Nouvelle Aberfoyle devint bientôt familier aux membres de la famille Ford, et plus particulièrement à Harry. Celui-ci apprit à en connaître les plus secrets détours. Il en arriva même à pouvoir dire à quel point de la surface du sol correspondait tel ou tel point de la houillère. Il savait qu'au-dessus de cette couche se développait le golfe de Clyde, que là s'étendait le lac Lomond ou le lac Katrine. Ces piliers, c'était un contrefort des monts Grampians qu'ils supportaient. Cette voûte, elle servait de soubassement à Dumbarton. Au-dessus de ce large étang passait le railway de Balloch. Là finissait le littoral écossais. Là commençait la mer, dont on entendait distinctement les fracas, pendant les grandes tourmentes de l'équinoxe. Harry eût été un merveilleux « leader » de ces catacombes naturelles, et, ce que font les guides des Alpes sur les sommets neigeux, en pleine lumière, il l'eût fait dans la houillère, en pleine ombre, avec une incomparable sûreté d'instinct.
Aussi l'aimait-il, cette Nouvelle-Aberfoyle ! Que de fois, sa lampe au chapeau, il s'aventurait jusque dans ses plus extrêmes profondeurs ! Il explorait ses étangs sur un canot qu'il manœuvrait adroitement. Il chassait même, car de nombreux oiseaux sauvages s'étaient introduits dans la crypte, pilets, bécassines, macreuses, qui se nourrissaient des poissons dont fourmillaient ces eaux noires. Il semblait que les yeux d'Harry fussent faits aux espaces sombres, comme les yeux d'un marin aux horizons éloignés.
Mais, courant ainsi, Harry était comme irrésistiblement entraîné par l'espoir de retrouver l'être mystérieux, dont l'intervention, pour dire le vrai, l'avait sauvé plus que toute autre, et les siens avec lui. Réussirait-il ? Oui, à n'en pas douter, s'il en croyait ses pressentiments. Non, s'il fallait conclure du peu de succès que ses recherches avaient obtenu jusqu'alors.
Quant aux attaques dirigées contre la famille du vieil overman, avant la découverte de la Nouvelle-Aberfoyle, elles ne s'étaient pas renouvelées.
Ainsi allaient les choses dans cet étrange domaine.
Il ne faudrait pas s'imaginer que, même à l'époque où les linéaments de Coal-city se dessinaient à peine, toute distraction fût écartée de la souterraine cité, et que l'existence y fût monotone.
Il n'en était rien. Cette population, ayant mêmes intérêts, mêmes goûts, à peu près même somme d'aisance, constituait, à vrai dire, une grande famille. On se connaissait, on se coudoyait, et le besoin d'aller chercher quelques plaisirs au-dehors se faisait peu sentir.
D'ailleurs, chaque dimanche, promenades dans la houillère, excursions sur les lacs et les étangs, c'étaient autant d'agréables distractions.
Souvent aussi, on entendait les sons de la cornemuse retentir sur les bords du lac Malcolm. Les Écossais accouraient à l'appel de leur instrument national. On dansait, et ce jour-là, Jack Ryan, revêtu de son costume de Highlander, était le roi de la fête.
Enfin, de tout cela il résultait, au dire de Simon Ford, que Coal-city pouvait déjà se poser en rivale de la capitale de l'Écosse, de cette cité soumise aux froids de l'hiver, aux chaleurs de l'été, aux intempéries d'un climat détestable, et qui, dans une atmosphère encrassée de la fumée de ses usines, justifiait trop justement son surnom de « Vieille-Enfumée ».
XIV
Suspendu à un fil
Dans de telles conditions, ses plus chers désirs satisfaits, la famille de Simon Ford était heureuse. Cependant, on eût pu observer qu'Harry, déjà d'un caractère un peu sombre, était de plus en plus « en dedans », comme disait Madge. Jack Ryan, malgré sa bonne humeur si communicative, ne parvenait pas à le mettre « en dehors ».
Un dimanche — c'était au mois de juin —, les deux amis se promenaient sur les bords du lac Malcolm. Coal-city chômait. A l'extérieur, le temps était orageux. De violentes pluies faisaient sortir de la terre une buée chaude. On ne respirait pas à la surface du comté.
Au contraire, à Coal-city, calme absolu, température douce, ni pluie ni vent. Rien n'y transpirait de la lutte des éléments du dehors. Aussi, un certain nombre de promeneurs de Stirling et des environs étaient-ils venus chercher un peu de fraîcheur dans les profondeurs de la houillère.
Les disques électriques jetaient un éclat qu'eût certainement envié le soleil britannique, plus embrumé qu'il ne convient à un soleil des dimanches.
Jack Ryan faisait remarquer ce tumultueux concours de visiteurs à son camarade Harry. Mais celui-ci ne semblait prêter à ses paroles qu'une médiocre attention.
« Regarde donc, Harry ! s'écriait Jack Ryan. Quel empressement à venir nous voir. ! Allons, mon camarade ! Chasse un peu tes idées tristes pour mieux faire les honneurs de notre domaine ! Tu donnerais à penser, à tous ces gens du dessus, que l'on peut envier leur sort !
— Jack, répondit Harry, ne t'occupe pas de moi ! Tu es gai pour deux, et cela suffit !
— Que le vieux Nick m'emporte ! riposta Jack Ryan, si ta mélancolie ne finit pas par déteindre sur moi ! Mes yeux se rembrunissent, mes lèvres se resserrent, le rire me reste au fond du gosier, la mémoire des chansons m'abandonne ! voyons, Harry, qu'as-tu ?
— Tu le sais, Jack.
— Toujours cette pensée ?...
— Toujours.
— Ah ! mon pauvre Harry ! répondit Jack Ryan en haussant les épaules, si, comme moi, tu mettais tout cela sur le compte des lutins de la mine, tu aurais l'esprit plus tranquille !
— Tu sais bien, Jack, que les lutins n'existent que dans ton imagination, et que, depuis la reprise des travaux, on n'en a pas revu un seul dans la Nouvelle-Aberfoyle.
— Soit, Harry ! mais, si les brawnies ne se montrent plus, il me semble que ceux auxquels tu veux rapporter toutes ces choses extraordinaires ne se montrent pas davantage !
— Je les retrouverai, Jack !
— Ah ! Harry ! Harry ! Les génies de la Nouvelle-Aberfoyle ne sont pas faciles à surprendre !
— Je les retrouverai, tes prétendus génies ! reprit Harry avec l'accent de la plus énergique conviction.
— Ainsi, tu prétends punir ?...
— Punir et récompenser, Jack. Si une main nous a emprisonnés dans cette galerie, je n'oublie pas qu'une autre main nous a secourus ! Non ! je ne l'oublie pas !
— Eh ! Harry ! répondit Jack Ryan, es-tu bien sûr que ces deux mains-là n'appartiennent pas au même corps ?
— Pourquoi, Jack ? D'où peut te venir cette idée ?
— Dame... tu sais... Harry ! Ces êtres, qui vivent dans les abîmes... ne sont pas faits comme nous !
— Ils sont faits comme nous, Jack !
— Eh non ! Harry... non... D'ailleurs, ne peut-on supposer que quelque fou est parvenu à s'introduire...
— Un fou ! répondit Harry ! Un fou qui aurait une telle suite dans les idées ! Un fou, ce malfaiteur qui, depuis le jour où il a rompu les échelles du puits Yarow, n'a cessé de nous faire du mal !
— Mais il n'en fait plus, Harry. Depuis trois ans, aucun acte malveillant n'a été renouvelé ni contre toi, ni contre les tiens !
— Il n'importe, Jack, répondit Harry. J'ai le pressentiment que cet être mauvais, quel qu'il soit, n'a pas renoncé à ses projets. Sur quoi je me fonde pour te parler ainsi, je ne pourrais le dire. Aussi, Jack, dans l'intérêt de la nouvelle exploitation, je veux savoir qui il est et d'où il vient.
— Dans l'intérêt de la nouvelle exploitation ?... demanda Jack Ryan, assez étonné.
— Oui, Jack, reprit Harry. Je ne sais si je m'abuse, mais je vois dans toute cette affaire un intérêt contraire au nôtre. J'y ai souvent songé, et je ne crois pas me tromper. Rappelle-toi la série de ces faits inexplicables, qui s'enchaînent logiquement l'un à l'autre. Cette lettre anonyme, contradictoire de celle de mon père, prouve, tout d'abord, qu'un homme a eu connaissance de nos projets et qu'il a voulu en empêcher l'accomplissement. M. Starr vient nous rendre visite à la fosse Dochart. A peine l'y ai-je introduit, qu'une énorme pierre est lancée sur nous, et que toute communication est aussitôt interrompue par la rupture des échelles du puits Yarow. Notre exploration commence. Une expérience, qui doit révéler l'existence du nouveau gisement, est alors rendue impossible par l'obturation des fissures du schiste. Néanmoins, la constatation s'opère, le filon est trouvé. Nous revenons sur nos pas. Un grand souffle se produit dans l'air. Notre lampe est brisée. L'obscurité se fait autour de nous. Nous parvenons, cependant, à suivre la sombre galerie... Plus d'issue pour en sortir. L'orifice était bouché. Nous étions séquestrés. Eh bien, Jack, ne vois-tu pas dans tout cela une pensée criminelle ? Oui ! un être, insaisissable jusqu'ici, mais non pas surnaturel, comme tu persistes à le croire, était caché dans la houillère. Dans un intérêt que je ne puis comprendre, il cherchait à nous en interdire l'accès. Il y était !... Un pressentiment me dit qu'il y est encore, et qui sait s'il ne prépare pas quelque coup terrible ! — Eh bien, Jack, dussé-je y risquer ma vie, je le découvrirai ! »