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Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième

PERROT D'ABLANCOURT[4].

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PERROT D'ABLANCOURT[4].

D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant: «J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5].»

Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: portera conseil, étoit chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune, il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire, car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, stentoreggia sempre, car il étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme, m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père.

D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de lui-même que la préface de l'Honnête femme[6]. Lui et Patru raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le mot apostoliquement: «On dit prêcher apostoliquement, pour dire prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques harangues de Cicéron: Pro Quintio, pro lege Maniliâ, pro Ligario, pro Marcello, sont de sa traduction; après il traduisit Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et Lucien.

Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu, et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent, et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne.

Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et l'argent de l'autre.

Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe de fistes, etc., s'il falloit une s ou non, après avoir disputé je ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit faire imprimer:

«Tenez, lui dit-il, mettez les fisstes et les fusstes comme vous voudrez. J'ai doublé l's pour faire sentir qu'il la faut siffler.»

Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?—Oui, répondoit-il, mais c'est du feu d'enfer.»

Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde.

D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille, que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas, disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes mes sœurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus si agréable à beaucoup près.

Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.»

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