Janvier 1840.
Reading edition
Une année de plus.—Oraison funèbre de deux dents.—Déplorable tenue des représentants de la France.—M. Auguis.—M. Garnier-Pagès.—M. Dugabé.—M. Delaborde.—M. Viennet.—Argot des journaux.—Les ministères et les attentats.—Le discours de la couronne.—M. Passy.—M. Teste.—Insuffisance, amoindrissement, aplatissement.—M. Molé.—M. Thiers.—M. Guizot.—Polichinelle et M. Charles Nodier.—Les 221.—M. Piscatory.—M. Duvergier de Hauranne.—M. Malleville.—M. Roger (du Nord).—Les offices.—Treize gouvernements en trente-huit ans.—La conjuration de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.—Les trois unités.—Un mot de M. Pozzo di Borgo.—Le marquis de Crouy-Chanel.—Le garde municipal Werther.—Le comte de Crouy-Chanel.—Arrestation extrêmement provisoire de l’auteur des Guêpes.—Le gendarme Ameslan.—650 ans de travaux forcés.—M. Victor Hugo.—M. Adolphe Dumas.—M. Gobert.—Melle Déjazet.—Le gouvernement sauvage.—M. de Cormenin.—Mme Barthe.—M. Coulman.—La cour de France.—Les bas de l’avocat Dupin.—Plusieurs nouvelles religions.—L’abbé Chatel.—L’Être suprême l’a échappé belle.—Un prix de mille écus.—Le prince Tufiakin.—Les nouveaux bonbons.—Dupins à ressorts.—Une surprise.—Mme de Girardin.—M. Janin.—Mlle Rond...—Le sommeil législatif.—M. Dupont (de l’Eure).—M. Mérilhou.—M. d’Argout.—M. Alexandre Dumas.—Me Chaix d’Est-Ange.—Me Janvier.—M. Clauzel.—La gloire et le métal d’Alger.—M. Arago.—M. Mauguin.—M. G. de Beaumont.—Le maréchal Valée.—Le colonel Auvray.—Les pincettes.—S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.—M. Bonjour.—M. Berryer.—M. Michel (de Bourges).—M. de Chateaubriand.—M. Scribe.—M. Delavigne.—M. Royer-Collard.—Le duc de Bordeaux.—M. Bois-Millon.—Le duc d’Orléans.—Le duc de Joinville.—Le duc de Nemours.—M. Lerminier.—M. Villemain.—M. Cousin.—Dénonciation contre les princes du sang.—Une guêpe asphyxiée.—Vingt ans de tabac forcé.
L’AUTEUR.—Ainsi que je vous l’ai promis, mes guêpes, je vous ouvre cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;—mais ne vous laissez pas tromper par cet air de printemps;—ne vous arrêtez pas aux violettes qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,—ni à cette primevère à la corolle amarante qui s’est épanouie au pied du figuier, précisément le premier jour de l’hiver, le 22 décembre.
Nous sommes dans l’hiver;—voici une année finie et voici une année qui commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés depuis trente ans disent qu’ils ont trente ans.—Hélas! c’est au contraire trente ans qu’ils n’ont plus;—trente années qu’ils ont dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;—trente années qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;—trente années pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu’il faut ensuite recommencer et ruminer.
Heureusement que l’homme se vante d’être sobre quand il ne digère plus; d’être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;—de savoir se taire quand il n’a plus rien à dire;—et appelle vices les plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.
Quand on a dépensé cette première partie de la vie,—on s’étonne de la prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des rubis, des émeraudes et des topazes, et s’en aller sans songer à les ramasser.
Il n’est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir—et n’ait à porter le deuil d’une partie de soi-même. Si je voulais, pour moi, je prononcerais ici l’oraison funèbre de deux dents et de ravissantes illusions que j’ai perdues.
La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs les députés continuent à affliger les regards par d’incroyables négligences de costume. Les indépendants justifient ce laisser-aller en disant qu’ils représentent le peuple, et qu’ils doivent être vêtus comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M. Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.—Pourquoi alors ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne représentent pas seulement le peuple,—et que, s’ils représentent quelque chose, ils représentent toutes les classes de la société.—Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de papier.—Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement arrangé.»—Vous demandez à un voisin:

—Que représente monsieur? Le voisin vous répond:
—Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout un département compromis.
Nous avons remarqué avec plaisir qu’on n’avait pas assassiné le roi,—ce qui d’ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.—La reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu’à l’entrée du roi dans la salle.—Pauvre femme, moins inquiète quand ses fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des Français!
M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les députés.—M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l’air d’une couronne de roses.—Tout le monde, à l’exception de M. Viennet, a trouvé que l’innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma part de l’avis de tout le monde.

La file des voitures avançait lentement.—Un des nouveaux députés, qui arrivait dans un fiacre, s’impatientait fort et finit par interpeller un garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,—gendarme,—laissez couper la file à ma voiture,—laissez-moi passer,—je n’ai pas le temps,—je suis député,—je vais chez moi, je vais à mon palais.»
Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.
A l’occasion de l’ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi leur argot d’un certain nombre de mots nouveaux.—Les érudits, les forts en politique, ont créé une langue sacrée inintelligible pour le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu’ils représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d’autres dates. S’ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir Périer était l’expression,—ils disent le 13 mars; l’intervention en Espagne est représentée par le 22 février.

Il n’y a rien de si facile que d’oublier ces dates pour les malheureux lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des doctrinaires pour le 6 juin, qui est l’anniversaire d’une émeute.
Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est particulièrement exposé à de singulières erreurs.
Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:
«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s’était souvenu qu’au 11 août a succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n’aurait pas si promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.
»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera, comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se réuniront jusqu’à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»
Le premier coup porté au ministère l’a été par le roi.—M. Passy a eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours du trône (pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit paragraphe sur le remboursement des rentes, qui est sa chimère,—ni atténuer l’engagement formel de la conservation d’Alger, dont l’abandon est sa marotte.

M. Teste, par le silence de la couronne (même langue que ci-dessus), a reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les offices.
Il est difficile de savoir si le ministère passera la session. L’opposition n’a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n’est même pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot insuffisance. M. Guizot a bien prononcé le mot amoindrissement du pouvoir contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué celui d’aplatissement, et le Constitutionnel, qui lui appartient, a commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à l’insuffisance de la session précédente.
Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru successivement aux affaires, presque tous s’y sont représentés plusieurs fois dans de nouvelles combinaisons,—et on ne sortira pas de ce cercle; chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère déjà renversé, qu’il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais aujourd’hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais hier.
Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les reproches que son parti fait aujourd’hui à ceux dont il veut la place;—qu’il rentre demain au ministère, et ces reproches seront rétorqués contre lui. C’est absolument le bâton dont polichinelle et le commissaire se servent tour à tour dans la parade qu’aime tant Charles Nodier.
Quoiqu’il n’y ait pas encore de plan de campagne,—M. Guizot et M. Thiers s’agitent beaucoup pour s’emparer des deux cent vingt et un députés qui n’ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M. Piscatory,—comme le Christ à saint Pierre:—«Tu seras un pêcheur d’hommes.» M. Piscatory s’est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce coup de filet.

M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui s’occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à la ligne.
Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le parti de la Chambre qui renferme le moins d’avocats et de fonctionnaires publics, et représente le plus de propriétés. Ils n’ont pas d’ambition personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec une obstination invincible. Ils seraient l’aristocratie du pays et de l’époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme eux.
Mais les seules gens qui dépensent de l’argent en France sont ceux qui n’en ont pas.
Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d’une utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance avec M. Molé.—Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des fiançailles.
L’indifférence de l’opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas confondre avec l’attentat de la même date) semble passablement dédaigneuse. Il semble qu’il n’y ait qu’à souffler dessus quand il sera temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait être plus que le roi!—Mais, en formant le ministère du 12 mai (continuer à ne pas confondre avec l’attentat), il me semble avoir agi comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.

Ainsi M. Passy, sans parler de l’abandon d’Alger, pour lequel il s’est ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,—n’a rien de plus à cœur que le remboursement des rentes.
Tandis que M. Teste s’avise de sa malencontreuse idée sur les offices.
Comme s’il n’y avait pas en France déjà assez d’inquiétudes et d’instabilité!
A une époque où tout ce qui n’est pas renversé semble menacer ruine,—ces messieurs s’avisent de battre en brèche le peu qui reste debout.
La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en France des corporations. Les corporations étaient des familles; les familles étaient des solidarités d’honneur. Du temps des corporations commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et fructueuse réputation de probité;—depuis qu’il n’y a plus de corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire n’a qu’un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et se ruine.
Nous l’avons échappé belle pendant le mois de décembre,—nous avons été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit cette époque où tout le monde est gouvernement.

Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.—Ces trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont l’inconstance, la vanité et l’ignorance.—Faites donc une royauté héréditaire avec l’inconstance qui a donné à la France TREIZE gouvernements en trente-huit ans—(la moyenne n’est pas de trois ans!) On a eu dans l’espace de trente-huit ans—Louis XVI,—la Convention,—le Directoire,—le Consulat rééligible,—le Consulat à vie,—l’Empire,—le gouvernement provisoire.—Louis XVIII,—Napoléon,—Louis XVIII,—Charles X,—le duc d’Orléans, lieutenant général,—Louis-Philippe roi.

Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,—nous aurions à la fois aujourd’hui—le duc d’Angoulême,—le duc de Bordeaux,—le duc de Bordeaux, entouré d’institutions républicaines,—le prince Louis Bonaparte,—cinq ou six sociétés républicaines avec ou sans président.
Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes, sans possesseurs de terres, malgré l’envie, la vanité et la suprême sottise que l’on appelle égalité.
Faites donc une Chambre des députés avec l’ignorance et le bavardage!
De tout temps, on a aimé à conspirer en France.—Demandez à M. Amilhau, aujourd’hui député et président d’une cour royale.

LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE FIESQUE.—M. Amilhau conspirait sous la Restauration.—Tout le monde conspirait alors.—M. Amilhau s’en allait tous les soirs conspirer après son dîner, cela aidait sa digestion.—Il arrivait en fiacre, donnait un mot d’ordre, faisait sa partie de whist—et s’en allait régulièrement à minuit moins un quart pour ne pas mécontenter son portier.—Cela dura dix ans, sans que M. Amilhau manquât une seule fois, sans qu’il se commît une indiscrétion.
Un jour, au bout de dix ans, un des conjurés demanda la parole, on la lui accorda en murmurant: cela dérangeait les parties.
—Messieurs, dit-il, il est temps d’agir.
Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu’entendez-vous par ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un honnête homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.
Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s’en alla et ne revint plus.
Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.

Ce matin-là, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer au soleil levant les émeraudes, les améthystes et les saphirs de leurs cols.—Je m’habillai et je sortis dans l’intention de faire une des dernières promenades de l’année.—Comme j’allais passer le seuil de ma porte, deux messieurs s’opposèrent à ma sortie, qui me dirent:
—On ne passe pas.
Ces deux messieurs furent appuyés par trois autres, et moi je me repliai sur mon appartement.
En un moment, j’avais reconnu la police à sa ressemblance parfaite avec les gens dont elle est censée nous préserver,—et j’avais fait un sévère examen de conscience avec une rapidité extraordinaire.—Le résultat de cet examen fut que je n’avais, pour le moment, d’autre crime à me reprocher qu’une légère irrégularité dans mon service de garde national,—et je me rassurai par ma connaissance de la loi.
Une fois déjà,—en effet, après avoir successivement envoyé contre moi—le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus féroce que Dubois,—puis le garde municipal Begoin, plus terrible que Ripon,—on avait lancé le garde municipal Werther, le plus redouté de tous.
Un matin, un monsieur frappe à ma porte,—j’ouvre moi-même.
—M. Karr?
—C’est ici, monsieur.
—Monsieur, je viens pour un petit jugement.....
—Ah! vous êtes le garde municipal Werther?
—Oui, monsieur, j’ai cet honneur.
—Très-bien, monsieur Werther;—mais, ajoutai-je en regardant derrière lui, où est votre commissaire?
—Mon commissaire?
—Oui, vous vous êtes bien fait assister d’un commissaire?
—Non, monsieur; j’ai pensé...
—Vous avez alors un juge de paix?
—Mon Dieu non;—j’ai pensé que je vous ferais plaisir en vous épargnant ce petit scandale.
—Monsieur Werther, vous êtes très-aimable et très-poli; mais nous ne sommes pas assez liés ensemble pour que vous m’arrêtiez ainsi sans cérémonie.
Et le garde municipal Werther s’était en allé.
Tenant donc la porte entr’ouverte, je dis à ces messieurs:
—Avez-vous un commissaire?
—Oui.
—Où est-il?
—Dans la maison.
—Ce n’est donc pas pour moi?
—Non.
—Alors, laissez-moi sortir.
—Non.
—Pourquoi cela?
—Parce que.
Il me fallut me contenter de cette réponse peu satisfaisante.—Ce n’est que deux heures après que je sus que la maison était cernée et que tous les locataires étaient prisonniers.—A midi seulement on amena le comte de C...,—et nous fûmes rendus à la liberté.
La liste du marquis de C... était faite avec un soin extrême—et dont je crois devoir le modèle aux conspirateurs qui aiment l’ordre et la régularité.—C’était un registre réglé avec des divisions à l’encre rouge;—ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjuré:
Son nom,—sa demeure,—son âge,—le lieu de sa naissance,—les armes dont il pouvait disposer.
Et des notes particulières renfermant une appréciation de son courage et de son dévouement.
Aussi, douze heures après, tout le monde était arrêté;—mais, huit jours après, le marquis de C... était échappé, grâce au gendarme Ameslan qui, ayant pris au sérieux ce que rabâchent les journaux sur les baïonnettes intelligentes,—sur l’indépendance du soldat français, etc., causa avec son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice à la prison, et pour lui,—fier de s’être montré buffleterie intelligente, rentra paisiblement le soir à son quartier.—C’est à peu près ce jour-là que l’on condamnait un jeune homme, nommé Barthélemy, qui avait tiré à cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un sergent de ville qui allait à l’Ambigu.—Ce Barthélemy faisait partie de ces sociétés qui s’appellent secrètes et qui ont si peur de l’être.—Des amis lui avaient fait quelques reproches, l’avaient accusé de manquer de dévouement. «Venez vous promener sur le boulevard,» leur avait dit Barthélemy.—Arrivé là, il avait chargé un pistolet et avait tiré sur le sergent de ville.
Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment réhabilité la gendarmerie,—que la race des bons gendarmes, si célébrée sous la Restauration, est retrouvée,—et que les sociétés dites secrètes ne prescriront plus à leurs adeptes de les immoler à la liberté sur l’autel de la patrie.—Du reste, M. C... est retourné de lui-même en prison.
Il n’est peut-être pas inopportun de dire, à propos de conspirations, quelques mots sur l’éducation qu’on reçoit en France.

Cette éducation est entièrement et exclusivement littéraire et républicaine. Tout élève qui a profité de ses études sort du collége,—sinon poëte, du moins versificateur et animé d’une haine profonde contre la tyrannie. C’est le moment où il doit devenir commis dans un bureau de ministère,—ou chez un banquier,—ou ferblantier,—ou limonadier,—ou fabricant de cheminées kapnofuges.—Voici pour l’éducation littéraire.—Pour ce qui est des principes,—les vertus qu’on lui a fait admirer au collége sont toutes prévues par divers articles de notre Code pénal. Les vingt premières pages de Tite-Live, contenant l’histoire des premières années de Rémus et de Romulus,—seraient, dans la bouche d’un procureur du roi, un réquisitoire entraînant sept ou huit fois la peine de mort et six cent cinquante ans de travaux forcés,—au minimum et en admettant des circonstances atténuantes. (Voir Tite-Live et le Code pénal.)
LA DÉMOCRATIE.—Les savants que l’on entretient à l’Institut pour nous dire le temps qu’il a fait la veille,—et qui se mêlent un peu trop des choses terrestres où ils mettent leur petite part de confusion, nous apprennent de temps en temps au matin que:

Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle.
Une comète a passé près de la terre, nous avons failli nous réveiller tout rôtis.
Je vous dirai, moi, qu’une forme de gouvernement a passé sur nos têtes,—et que ce gouvernement a même publié une charte; ce gouvernement s’appelle la démocratie,—moi je prendrais la liberté de l’appeler le gouvernement sauvage.
CHARTE ET PRODROMES DU GOUVERNEMENT SAUVAGE. Charte.—«Où est donc la souveraineté du peuple? Où est la démocratie?»

Se demande le gouvernement sauvage;—je vais vous le dire, ô gouvernement sauvage!
C’est, je pense, un gouvernement passablement démocratique que celui où M. de Cormenin commente le livre de blanchisseuse du roi et publie des brochures où il déclare que le roi use trop de bottes.
Où le prince royal n’oserait pas se dispenser d’assister à un bal auquel l’inviterait M. Dupin.
Où madame Barthe étend les langes de ses enfants sur les balcons de la place Vendôme.
Où M. Coulman, ancien député alsacien, refuse de s’habiller proprement pour aller chez le roi—et demande si on le prend pour un marquis.
Où M. Dupin dit au prince royal à l’occasion de son mariage:
«La princesse que votre cœur a choisie sera bien reçue parmi nous,—nos mœurs, fort éloignées de la morgue des anciennes cours, lui seront bientôt familières.»
PARENTHÈSE.—Pauvre princesse,—l’avocat Dupin avait bien raison,—vous n’avez pas trouvé cette cour de France, autrefois asile des plaisirs, du luxe, des fêtes, de la beauté, des amours,—cette cour de France si noble, si chevaleresque, si heureuse, si enviée, que rêvaient les princesses des autres pays comme un paradis sur la terre, pour laquelle elles croyaient n’avoir jamais assez de beauté, d’esprit et de grâce. Autrefois il y avait quelque chose de plus qu’être reine,—c’était être reine de France. Les belles de tous les pays, de toutes les cours, venaient subir à la cour de France une épreuve qui décidait si elles étaient vraiment belles; les seigneurs les plus beaux, les plus riches, les plus élégants, venaient apprendre à Versailles s’ils étaient réellement beaux, riches et élégants,—de la cour de France partaient des arrêts sans appel, c’était là que régnait la mode.

Aujourd’hui, comme dit M. Dupin,—la cour est bien éloignée de cette morgue.
Aujourd’hui on y voit des gardes nationaux avec des boutons d’étain,—les députés y vont en bottes, en cravate écossaise et en gants verts;—l’avocat Dupin,—sans gants, avec ses bas plissés comme un jabot, y parle haut et y est écouté.
Ah! ce n’est pas là de la démocratie,—messieurs du gouvernement sauvage.

«Dans la société actuelle, quelques-uns ont, à l’exclusion des autres, le monopole de l’éducation, le monopole des capitaux,» ajoute le gouvernement sauvage.—Le monopole des capitaux,—ouf! voilà le gros mot lâché.
Mais, messieurs, l’argent est le fruit du travail, ceux qui ont ce que vous appelez le monopole des capitaux ont aussi le monopole de la fatigue, des veilles, des soucis, ils ont le monopole de l’ordre, de l’économie.
Tout le monde a le droit de vivre de ses rentes, il ne s’agit que de gagner les rentes ou d’avoir un père qui les ait gagnées.—Que voulez-vous, messieurs les sauvages, serait-ce par hasard vivre des rentes des autres?
Je dirai du monopole de l’éducation ce que je dis du monopole de l’argent:—Pour savoir, il faut apprendre,—et, si vous voulez que le peuple soit instruit—il ne faudrait pas lui faire employer le temps qu’il peut consacrer à la lecture à se meubler la tête de billevesées ridicules et dangereuses de certains publicistes sauvages.—Que voulez-vous, messieurs? savoir sans apprendre?—personne, je pense, n’a ce monopole-là.
«On dit que nous avons la liberté religieuse; mais on s’oppose à l’exercice de certains cultes et à l’expression des doctrines qui dépassent les religions privilégiées.»
Qui diable voulez-vous donc adorer?—quels fétiches avez-vous en réserve?
Vous avez à côté du trône une princesse protestante.
Vous avez parmi les députés au moins un juif.
L’abbé Châtel se fait sacrer évêque par un épicier de la rue de la Verrerie,—et prêche un culte de son invention, tantôt dans une écurie, tantôt dans le local du Colysée d’hiver.
Des femmes du monde chantent l’opéra dans l’église-Musard de Notre-Dame-de-Lorette.
Un pédicure a professé publiquement le Johannisme.
Il y a des Templiers qui se rassemblent deux fois par semaine.
Les élèves de Fourier ont leur culte public.
Comme les Saint-Simoniens ont eu le leur.
Et vous, messieurs les sauvages,—vous vous êtes rassemblés pour discuter et mettre aux voix la reconnaissance de l’Être Suprême,—qui n’a passé qu’à une voix de majorité.
Ce pauvre Être-Suprême l’a échappé belle. Heureusement que M. Thoré, qui a une si belle barbe, lui a prêté main-forte.—On se devait bien cela entre barbes.
Personne ne vous a gêné pour cela, messieurs.—Il est difficile cependant de dépasser de plus loin les religions privilégiées que de prononcer la déchéance de Dieu, et personne ne vous en aurait empêché.—Qu’avez-vous donc de plus avancé que l’on ne vous permet pas encore de faire?—Quel Dieu voulez-vous donc adorer?—Est-ce un crocodile, un bœuf, ou un scarabée, ou un lézard?—Est-ce Vitznou, ou Irminsul, ou Jupiter? Est-ce le feu? Est-ce l’un de vous?
Mon Dieu, messieurs, adorez-vous les uns les autres,—personne ne vous en empêchera.
Du reste, supprimer la religion—c’est supprimer les frais du culte, c’est supprimer le sacrilége.

Comme supprimer la propriété c’est supprimer le vol,—c’est supprimer la justice, les tribunaux, les juges,—la police,—la gendarmerie.—Pourquoi ne pas avoir formulé votre Charte en trois mots:
Il n’y a plus rien.
C’était d’autant plus facile qu’il ne reste déjà pas grand’chose.
Le journal la Démocratie devait paraître le 15 février, et n’a pas paru.—C’est dommage,—on m’avait confié une partie du premier numéro, et cela promettait d’être curieux.

POLITIQUE.—Les cochers de fiacre ne marchent pas à moins d’un louis l’heure.

—Tout le monde se décerne des décorations.—On en voit de roses, de jaune-paille, de lilas, de bleu-lapis, de cuisse de nymphe.
—Quelques messieurs ont labouré la grande allée du jardin des Tuileries, et y ont semé des pommes de terre.
TRIBUNAUX. Quelques juges se sont rendus au palais;—mais les gendarmes étaient allés boire avec les prisonniers.—Il n’y a plus de lois, il n’y a plus de crimes, il n’y a plus de prisons.

NOUVELLES DIVERSES.—Il n’y a plus de timbre, il n’y a plus de poste.—Le journal la Démocratie prie ses abonnés des départements de vouloir bien faire prendre, chaque matin, leur exemplaire rue de Grammont, 7.

—Chacun peut frapper une monnaie à sa propre effigie.
M. *** et madame *** se sont emparés de deux télégraphes au moyen desquels ils font leur correspondance particulière.
—Vu l’approche du froid, nous avertissons nos abonnés qu’il y a de fort beaux arbres dans le jardin des Tuileries; on peut les avoir au prix de la corde et ne pas les payer.
CULTE—L’abbé Auzou a proclamé la déchéance de Dieu.

L’abbé Hugo a proclamé la déchéance de l’abbé Auzou.
BOURSE.—Toute dissimulation a été mise de côté dans les opérations de la Bourse. Ou a franchement volé des portefeuilles, des bourses et des montres. Au moment de la fermeture, les montres étaient fort recherchées; les mouchoirs, au contraire, éprouvaient de la baisse; les portefeuilles se tenaient fermes.

Si j’avais mille écus de trop, je les offrirais à celui qui déterminerait les raisons qui font que dans toutes les émeutes—il y a majorité de tailleurs. Je ne comprends pas bien l’intérêt qu’ont les tailleurs à ce que le pays devienne sans-culotte.

Il y a quelques jours, le prince russe T**, accompagné d’un domestique, traversait la Halle dans un cabriolet qu’il conduisait lui-même. Le prince T**,—je dois le dire à ceux qui ne le connaissent pas,—porte la tête plus qu’inclinée sur l’épaule.—Son cabriolet toucha l’éventaire d’osier d’une femme qui vendait de la salade;—elle fit des cris de paon,—et se plaignit qu’on écrasât le pauvre monde.—Le prince descendit, lui mit un louis dans la main,—et lui dit: «Ma bonne femme, si par hasard vous étiez malade,—voici mon nom et mon adresse: je vous enverrais mon médecin.» Cela dit,—il remonta dans son cabriolet. «Ohé! lui cria la marchande de salade qui n’avait même pas eu peur, ton médecin, mon fils, si c’est lui qui t’a remis le cou, j’en veux pas.»

On fait cette année des bonbons très-ridicules: ce sont tous les gens célèbres en sucre plein de liqueur.—J’ai envoyé hier à quelqu’un madame Sand au punch, M. Hugo au marasquin,—M. de Lamartine au rhum, mademoiselle Rachel au kirchenwaser,—M. de Chateaubriand à l’anisette,—M. Thiers au genièvre, etc., etc.

Comme joujoux, on donne beaucoup aux enfants:—des Dupin en bois qui remuent les jambes et les bras au moyen d’un fil.
On faisait compliment à la jolie duchesse *** de là naissance prochaine et apparente d’un héritier d’une si illustre maison que la sienne. «N’en dites rien à mon mari, répondit-elle, c’est une surprise que je lui prépare.»

M*** a tellement l’horreur de faire des cadeaux, que chaque année il attend au dernier moment pour donner ses étrennes, espérant toujours que quelques morts subites pourront en diminuer le nombre; cela s’étend même jusqu’à ses petits-enfants, qu’il aime beaucoup; mais c’est si fragile un enfant!
Depuis que la pièce de madame de Girardin a montré les journalistes ne puisant leur verve que dans le vin,—M. Janin—n’a pas manqué un seul matin, après son déjeuner, qui se compose d’une tasse de chocolat et d’un verre d’eau, de dire à son domestique: «François, enlevez les restes de cette orgie.»
M*** a imaginé un singulier moyen d’économiser le fiacre qui doit le reconduire chez lui après un bal ou une soirée.—Il avise un de ses amis auquel il dit tout haut en plein salon: «A*** je te reconduirai.»—L’assistance le regarde et se dit: «Tiens, M*** a des chevaux.» Au moment du départ, notre homme, descendant avec son ami, met le nez à la porte cochère et prend le premier fiacre qui se rencontre; quand le cocher demande où il faut conduire ces messieurs,—M*** répond: «Dis donc, A***, tu vas me jeter chez moi.»

Une demoiselle, célèbre par le luxe et la somptuosité de son ameublement, a quelquefois à subir les importunités de quelques femmes du monde dont la curiosité triomphe de toutes les convenances. Il y a quelque temps, madame ***, après avoir examiné tout dans ses moindres détails, s’écria:

«Mais c’est un conte de fées!—Non, madame, reprit mademoiselle R***, c’est un compte des Mille et une Nuits.»
Le projet que nous avons dénoncé d’enterrer tous les pairs et la pairie a eu un commencement d’exécution qui n’a échappé à personne. Les pairs sont furieux du nouvel arrangement de leur Chambre qui les renferme dans des plâtres à peine secs où ils s’enrhument. Il n’est pas sans exemple que quelqu’un des honorables pairs se soit endormi pendant la séance, et l’on sait toute la gravité du danger que l’on court à dormir dans des plâtres frais.

Je me rappelle, à ce propos, deux exemples de sommeil législatif.
A un conseil de ministres, un homme vertueux, qui était aux affaires dans le commencement du gouvernement de juillet, s’était endormi profondément pendant un discours du roi.—Lorsque le roi eut développé son idée, il se retourna vers l’homme vertueux, et, sans s’apercevoir de son sommeil, lui demanda: «M*** est-il de cet avis?—Oui, citoyen, répondit l’homme d’État, réveillé en sursaut.—Un avocat, qui était ministre peu de temps après la révolution de juillet,—s’endormit à un conseil du roi qui s’était prolongé assez tard;—le duc d’Orléans, averti par sa respiration bruyante, le poussa doucement du coude.—Le dormeur impatienté, sans ouvrir les yeux, répondit: «Laisse-moi donc, Sophie, laisse-moi dormir,—je suis fatigué.
A un dîner chez M. d’Argout, M. A. Dumas parut avec une broche de croix variées.—Me Chaix d’Est-Ange, remarquant qu’il avait, en outre, au cou un cordon attaché comme les croix de commandeur, lui dit: «Mon cher Dumas, ce cordon est d’une vilaine couleur, on dirait que c’est votre gilet de laine qui passe.

—Mais, non, mon cher Chaix, reprit M. Dumas, il est du vert des raisins de la fable.»
On lit dans un journal: «On a trouvé dans la rivière le corps d’un soldat coupé en morceaux et cousu dans un sac, ce qui exclut toute idée de suicide.»

Une des choses, sans contredit, sur lesquelles il se soit dit le plus de sottises ce mois-ci est l’affaire d’Afrique.

Il est arrivé en Afrique—précisément ce qui devait arriver, et si quelque chose peut étonner les gens de bon sens, c’est que cela ne soit pas arrivé beaucoup plus tôt et d’une manière infiniment plus désastreuse.
C’est, du reste, ce qui arriverait en ce moment partout où la France aurait une guerre à soutenir.
Les avocats, qui ne doutent de rien et ne se doutent de rien, sont chargés de faire la guerre, c’est-à-dire de décider combien on enverra d’hommes sur un point, combien on donnera d’argent.
Me Janvier, qui n’est pas même garde national, en sa qualité de député, et que sa taille (une colonne trois quarts du Journal des Débats) exempterait de tout service militaire,—a, une fois, parlé pendant une heure à la Chambre sur l’expédition de Constantine.
Me Dupin a exigé que M. Clausel vînt d’Alger à Paris pour lui donner personnellement des explications;—là, il a blâmé les opérations du maréchal, lui a cité des vers latins, et l’a appelé Calpurnius.
On doit se rappeler que M. Clausel prit fort mal la chose et exigea de l’avocat Dupin les plus humbles excuses.
L’avocat Dupin profita de la première circonstance pour faire un grand réquisitoire contre le duel.—Tous les avocats du monde soutinrent Me Dupin.—Il est, en effet, agréable pour ces messieurs de ne pas être obligés de demander raison des soufflets qu’ils peuvent recevoir.
Disons, en passant, que, si les Français ont eu la réputation pendant si longtemps d’être le peuple le plus poli de la terre,—c’est parce qu’ils portaient l’épée—et la tiraient facilement du fourreau.
Les hommes du métier demandent, pour Alger, soixante mille hommes et soixante millions.—Les avocats parlent, discutent, chicanent, et arrivent à donner le tiers des hommes et de l’argent demandés,—et chaque année, pour que l’on ne puisse pas diminuer encore cette trop faible allocation,—on est obligé de faire une expédition inutile, ou de donner à l’occupation une extension dangereuse—qui rendrait insuffisants même le nombre d’hommes et la somme d’argent demandés.

Puis on s’étonne quand les soldats meurent de fatigue et de maladie, sans secours.
On s’étonne quand les soldats français sont battus.
Aujourd’hui—le roi l’a dit avec raison dans son discours,—l’armée française ne sortira plus d’Afrique,—l’honneur national est engagé. Mais, avant l’événement qui a amené le résultat, il n’y avait que deux choses à faire pour l’Afrique:
Ou l’abandonner, ou la conserver.
Les députés qui étaient pour l’abandon n’ont jamais osé le dire franchement et honnêtement à la Chambre.—Ils ont, par de honteuses chicanes, rendu la conservation, dont ils ne voulaient pas, désastreuse et impossible.
Ceux qui voulaient la conservation—n’ont pas su ou n’ont pas pu exiger les moyens nécessaires.
Le résultat de toutes les discussions a toujours été—qu’on a gardé et qu’on n’a pas conservé.
On veut de l’économie et de la gloire.—La gloire est un luxe, messieurs,—c’est un luxe que la France peut se donner,—mais c’est un luxe.—La France est riche, grande, forte, brave.—Elle peut bien se passer une fantaisie de soixante mille hommes et de soixante millions.
On n’a pas de la gloire au rabais, messieurs;—vous ne ferez pas pour la gloire ce qu’on a fait de ce temps-ci pour toutes les autres choses; l’or au rabais s’appelle chrysocale;—l’argenterie au rabais est du métal d’Alger. La gloire est chère, messieurs; demandez aux époques glorieuses de notre histoire:—elle était fort chère sous Louis XIV,—fort chère sous l’Empire, et si la Révolution a semblé l’avoir pour rien,—c’est qu’elle la prenait à crédit, et l’Empire a payé pour la Révolution et pour lui.
Si vous ne voulez pas y mettre le prix, messieurs, il faut vous en passer,—il faut réduire la France à la vie bourgeoise et au pot-au-feu,—cela n’est pas cher—et cela n’est pas beau non plus,—cela vous conviendrait à ravir;—mais la France ne voudra peut-être pas toujours que vous lui fassiez sa part, messieurs.
Puis, quand un général est là-bas avec des forces insuffisantes, les ministres, qui craignent d’être inquiétés sur la question d’Alger,—lui envoient une foule d’exigences et de tracasséries de la part des députés.
Il faut faire ceci pour M. Arago,—ne pas faire cela pour M. Mauguin.
Il faut aller par là, revenir par ici.
Tenez, voici qu’on vient enfin d’envoyer à la Chambre—M. Gustave de Beaumont,—allié à la famille de la Fayette et philanthrope de l’école américaine.—Revoir le numéro des Guêpes de décembre.

M. de Beaumont est philanthrope,—il voudra moraliser les Arabes;—et comme M. de Beaumont est du parti démocratique, comme, d’autre part, le pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s’occupera de moraliser les Arabes;—on ne voudra plus qu’ils renferment leurs femmes—et, sous prétexte du bienfait de l’éducation, on prendra les petits Arabes et on leur fera faire des thèmes.
Nous ferons deux remarques sur l’élection de M. Gustave de Beaumont.—La première est que le système cellulaire a causé, cette année, à Philadelphie, où il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas d’aliénation de plus que le régime ordinaire sur une moyenne donnée.—La seconde est que le parti démocratique devient friand et libertin, il lui faut des hommes titrés,—il lui faut aujourd’hui des vicomtes et des marquis.
Le général Valée s’accommode médiocrement des tracasséries ministérielles.—Voici une lettre officielle de lui au général Schneider, dont on a beaucoup parlé ces jours-ci:

«Mon cher général, si vous voulez que je continue à gouverner l’Algérie, ne m’envoyez plus d’ordre du ministère, attendu que je les f... au feu sans les lire.—Tout à vous.»
Et ceci n’était pas une menace vaine,—le maréchal, dernièrement, avait défendu qu’on laissât entrer personne chez lui.—Le colonel A... força la consigne.
—Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n’y étais pas?
—Général, on me l’a dit, mais il s’agit de signer des dépêches pour la France, et le bâtiment attend.
—Cela m’est égal, je n’y suis pas.
—Mais général, c’est très-urgent, il n’y a qu’à signer.
—Donnez.
Le maréchal prend les dépêches et les—jette au feu, le colonel se précipite sur les pincettes, veut les retirer,—mais le maréchal le retient par les basques de son habit et l’éloigne de la cheminée jusqu’à ce que la flamme ait tout consumé.
Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires sérieuses le moins de vaudevilles possible.

En France, on paraît étonné et abattu quand l’armée française éprouve le plus léger désavantage,—et on traite d’assassins et de traîtres l’ennemi qui nous tue quelques hommes.
J’ai trouvé d’aussi mauvais goût, dans le discours du roi, le reproche de perfidie qu’il fait aux Arabes.
On ne doit pas penser à imposer aux Africains,—si célèbres par leur mauvaise foi,—fides punica,—les conventions chevaleresques qui sont de droit commun en Europe.—Tous les moyens doivent leur sembler bons contre les Français qui sont venus porter la guerre chez eux et s’emparer d’une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M. Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les règles.
Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur vie est leur enjeu, qu’en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie de gloire et d’immortalité qu’ils ont jouée.
Les académiciens ont ajourné à trois mois l’élection sur laquelle ils n’ont pu tomber d’accord.—Chacun des concurrents est invité, d’ici là, à faire un chef-d’œuvre.

Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux classes:—Les unes signifiant «pas Berryer,» les autres voulant dire «pas Hugo.» M. Bonjour n’est qu’une négation.
M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.—M. Thiers est trop égoïste, ses amis le savent bien, pour conspirer pour quelqu’un; mais, en appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux légitimistes.—Il est de même pour un autre parti;—ne pouvant louer ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n’écrivent pas, les deux plus grands écrivains du siècle.

L’élection de M. Berryer, n’ayant pas été enlevée, est manquée pour longtemps.—On s’attendait à voir M. Berryer écrire qu’il renonçait,—mais M. Berryer n’écrit pas. Il improvisera sa renonciation au domicile de ses amis.—On a prêté divers mots à MM. de Chateaubriand, Scribe, etc.—En voici un que je cite parce qu’il vient à l’appui de ce que je disais tout à l’heure: «Que le gouvernement fait tout ce que veulent ses ennemis.»—Quelqu’un a dit: «Mais que veut donc obtenir M. Casimir Delavigne, qu’il se met contre le roi à l’Académie?»

M. Dupin a dit à M. Berryer: «Ma voix ne vaut pas la vôtre, mais elle vous appartient.»
Il a dit à M. Hugo: «A quoi peut servir une voix, si ce n’est à vous proclamer un génie.»
Il a voté pour M. Bonjour.
Comme on demandait à M. Royer-Collard son appui pour la nomination de M. Berryer, et qu’on lui disait: «Le duc de Bordeaux vous écrira lui-même à ce sujet, il a répondu: «Si monseigneur le duc de Bordeaux me faisait l’honneur de m’écrire, je dénoncerais sa lettre au procureur du roi.»

A propos de la littérature du château, nous avons parlé de MM. Delatour et Cuvillier-Fleury;—nous avons maintenant à dévoiler les chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.

Les rôles sont aujourd’hui fort changés: les jeunes élèves sont devenus les maîtres et se font obéir;—ils obligent, à leur tour, leurs précepteurs à apprendre les choses inusitées. M. Bois-Milon est le plus heureux, c’est un homme insignifiant, et on ne s’occupe pas de lui;—cependant le duc d’Orléans s’est fait récemment suivre par lui en Afrique.—M. Bois-Milon a d’abord eu quelques chagrins d’équitation; puis on assure qu’il n’y avait rien de plus curieux que son équipement: il se chargeait de tant d’armes, qu’il lui aurait été impossible de se servir d’aucune.—La dyssenterie, maladie peu épique, fit de lui un bagage incommode que le prince laissa à Alger.
M. Trognon est le précepteur du duc de Joinville.—C’est un brave homme qui adore son élève. Le duc de Joinville est un jeune homme brave, impétueux, impatient, ce qui l’a fait quelquefois passer par de rudes épreuves.—Avant de s’embarquer, il rassemblait ses petits frères les ducs d’Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des Tuileries, et là leur apprenait à chanter la Marseillaise et le Chant du départ, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que l’ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut assez scandalisé.
D’autres fois, il forçait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec lui, ou il l’obligeait à s’habiller en Turc.
Plus récemment, se trouvant sur son bâtiment, à l’île de Wight, il eut la fantaisie de donner un bal à bord.—M. Trognon s’y opposa. Le duc de Joinville attendit le moment où il se trouvait de quart, et, usant de son autorité de commandant,—il fit déposer à terre M. Trognon, qui ne revint au vaisseau qu’après le bal..
Jésuites;—hélas! on me paraît avoir fait comme l’étudiant, qui, harcelé par un lutin, finit par le couper en deux d’un coup de sabre.—Chaque moitié devint un démon entier.—Sous la robe noire de Basile, déchirée en deux, se cachent aujourd’hui les avocats et les professeurs.
M. Lerminier est un jeune professeur—qui a longtemps professé les principes démocratiques.—Soit que le pouvoir ait senti le besoin d’avoir M. Lerminier à lui, soit que M. Lerminier, amorcé par les succès des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le besoin d’être eu par le pouvoir,—toujours est-il que le pouvoir a agi en cela avec sa maladresse accoutumée.—M. Lerminier est aujourd’hui perdu.—Voici deux fois qu’il essaye inutilement de recommencer son cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes, obligent de le suspendre.
M. Lerminier se console peut-être en pensant que M. Rossi n’a pas non plus manqué de pommes dans ses commencements.
Mais M. Lerminier ne pense pas qu’il y a une chose que la jeunesse, noble, grande et exaltée qu’elle est, ne pardonne jamais:—c’est l’apostasie.
On emprunte à la Gazette d’Ausgbourg,—journal remarquable qu’on ne connaît pas assez en France, un article contenant le détail de la réception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite à un prince déchu. Mais le Courrier français et les autres—ont supprimé la phrase qui termine cet article. La voici; «Il y a bien des réflexions à faire sur tout ce qu’il y a d’arrogance et de mauvais goût dans la conduite de cet avocat parvenu.»

Pourquoi cette suppression? C’est que, dans un coin de chaque journal, il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais goût, qui espère parvenir.
Eh! mon Dieu! d’où venez-vous, ma pauvre guêpe; vos petites ailes sont tremblotantes et fatiguées,—votre petit corps est tout haletant: êtes-vous entrée chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous mangé trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que j’avais désignés à votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de pourpre que vous offre ce camélia,—ma pauvre petite guêpe,—et reposez-vous.

Ce n’est rien de tout cela;—en passant sur le boulevard des Italiens, elle a été asphyxiée par la vapeur du détestable tabac qu’y fument les élégants, les dandys et les lions.—Ma foi, chère petite guêpe, vous m’y faites penser et nous allons traiter cette question à fond.
On annonce qu’à l’ouverture de la session, le gouvernement va proposer le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps illimité.—
Hélas! qui va défendre à la Chambre les intérêts des fumeurs?—La génération qui y est ne fume pas, elle prise;—nous serons bien heureux si elle n’est qu’indifférente et si elle ne nous condamne pas, par un de ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,—à vingt ans de tabac forcé,—du tabac que nous vend la régie. Depuis quinze ans que l’usage du tabac à fumer s’est prodigieusement répandu en France, on ne s’est pas occupé de se préparer des récoltes plus abondantes, surtout dans les qualités supérieures;—de sorte que la régie ne peut subvenir aux besoins des consommateurs.—Outre qu’elle vend le tabac excessivement cher, et qu’elle diminue les quantités à mesure qu’elle augmente le prix, il n’est pas de drogue honteuse qu’elle ne vende tous les jours sous le nom de cigares;—on fume du foin, on fume des feuilles de betteraves, on fume du papier gris:—il n’y a qu’une chose qu’on ne fume pas,—c’est le tabac.
La régie des tabacs, telle qu’elle est constituée, est un vol odieux.—Il est impossible à Paris, quelque prix qu’on en offre, d’avoir du tabac passable.—Cela est tellement vrai, que j’ai la douleur de dénoncer plusieurs princes du sang royal comme n’ayant pu s’y soumettre et se servant habituellement de tabac de contrebande.
Le duc d’Orléans et le duc de Nemours ne fument presque plus;—mais, quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand de vins qui, je crois, a été poursuivi depuis pour la contrebande du tabac;—je pourrais dire son nom,—attendu que je faisais absolument comme les princes, mais je ne veux pas l’exposer à de nouvelles tracasséries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il a soin de faire ses provisions en voyage.
Voici mon troisième volume terminé; toutes mes guêpes sont-elles rentrées? Où sont Padcke—et—Grimalkain? Les voici—fermons la porte.
