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Les fleurs animées - Tome 2

LES FLEURS ANIMÉES (continued 2)

Reading edition

Elle me rappelle Velléda, la pâle et touchante prêtresse, les mystérieuses profondeurs des forêts où vivaient nos pères.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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Je vois la druidesse danser autour de la plante magique, puis se baisser et la couper avec une faucille d’or qui brille aux rayons de la lune; j’entends les chants des Eubages se mêlant au bruit du vent dans les bois. Qui dirait, à voir cette petite plante si simple, si gracieuse, si timide aujourd’hui, qu’elle a joué autrefois un rôle si terrible, si important?

Nous parcourons vainement le blason et les annales des autres peuples; il n’y a que la France qui possède des fleurs nationales. C’est ce qui prouve que nous sommes avant tout une nation de sentiment et de poésie, quoique bien des gens s’obstinent à ne nous accorder que de l’esprit.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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LES NOMS DES FLEURS ET LES NOMS DES FEMMES

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
I
I

Il n’y a pas de fleur qui n’ait un joli nom. Je ne parle pas de ceux que leur donnent les savants. Ceux-là, personne autre que les savants ne veut les apprendre. Le caractère de chaque fleur se lit pour ainsi dire dans son nom. Est-il quelque chose de plus frais, de plus vermeil, de plus souriant que ce mot: Rose?

Guimauve, ces trois syllabes ne rappellent-elles pas à l’esprit quelque chose de doux, de salutaire, de bienveillant, j’allais même dire d’émollient? Lis, il me semble que la grâce et la majesté de la fleur elle-même respirent dans ce mot lis, si court, et qui se prononce cependant d’une manière si mélodieuse. Liseron, ne voyez-vous pas tout de suite quelque chose de vif, de coquet et de bon enfant en même temps? L’harmonie du mot Tubéreuse a quelque chose de lent, de monotone, d’endormant, et me fait l’effet d’un narcotique. Lilas, cela a quelque chose de jeune, de frais, d’amoureux qui réjouit le cœur. Tilleul, on dirait entendre le joyeux cliquetis de ses feuilles agitées par le vent. Pivoine, cela est éclatant, sonore, mais sans majesté.

Voulez-vous un nom qu’il soit impossible de prononcer sans être attendri? Primevère ou Pervenche.—Marguerite. Est-ce la fleur qui a donné son nom à la femme, ou la femme à la fleur? Lianes, charmant dérivé du mot lien. Géranium est fort joli quoique latin; il y a un peu de tristesse dans ce nom.

Grâce, bizarrerie, bonté, orgueil, légèreté, bonhomie, tout cela est dans le Coquelicot. Ananas, fraise fondant dans la bouche. Noisette, craque sous la dent. Mais n’allons pas nous perdre dans le fruit. Si j’avais à trouver un nom dans un roman pour un être frivole, paresseux, incapable de rien de sérieux, gobe-mouche, flâneur, je l’appellerais maître Baguenaudier. En supprimant les trois premières lettres de mélancolie, on fait ancolie.

Clématite, Acacia, Achante, Adonide, Aloës, Amarillys, Amarante, Anémone, Balsamine, pardonnez-moi, Fleurs, dont j’oublie les noms délicieux: mais Aubépine! que je n’ai pas citée, et Bleuet, et Fougère, et Églantine, et Héliotrope, et Jasmin, et Muguet, Réséda, et toi, bonne et grosse Coquelourde!

Je ne conçois pas que les femmes s’obstinent à aller chercher des noms dans l’almanach, quand elles en trouveraient de si jolis dans la nature. Pourquoi ne pas demander des noms aux Fleurs? on pourrait ainsi suivre l’analogie du nom avec le caractère ou avec le corps de la personne. Pourquoi n’aurions-nous pas Mlle Fraise, Mlle Clématite, Mlle Bleuet, Mlle Pervenche, comme nous avons Mlle Rose et Mlle Marguerite?

Si j’avais une fille, je voudrais qu’elle s’appelât Aubépine.

Ce progrès est bien simple, bien aisé à accomplir, et pourtant qui sait quand il se réalisera? Les femmes s’appelleront bien longtemps Pétronille, avant qu’une seule se décide à se nommer Réséda.

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LA GIROFLÉE

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I

A
A

Au sommet du vieux donjon croissait une Giroflée. Un prisonnier la voyait de sa fenêtre. C’était sa joie, sa consolation, son unique espérance. Il l’aimait comme on aime une femme.

Le printemps, le soleil, l’air, la liberté, la Giroflée était tout cela pour lui. Elle lui souriait du haut de son créneau; elle balançait gracieusement ses petites tiges devant lui; elle se penchait sur la noire muraille, comme pour lui donner la main.

La nuit, s’il entendait gronder l’orage, mugir le vent, tomber la pluie, il tremblait pour sa Giroflée. Son premier soin, le matin, après avoir fait sa prière, était de regarder du côté de sa chère fleur.

La Giroflée avait déjà oublié l’orage. Elle secouait ses feuilles mouillées, comme un oiseau ses ailes. En un clin d’œil, sa toilette était achevée, et elle prenait des petits airs coquets en regardant le soleil.

II

Quelquefois, la Giroflée amenait des amis au pauvre prisonnier: tantôt c’était un papillon qui venait voltiger autour de ses barreaux, après avoir rendu visite à la fleur; une abeille qui faisait entendre à son oreille son doux bourdonnement; un petit oiseau des champs qui, fatigué de son vol, s’arrêtait pour se reposer sur les branches de la Giroflée.

Quand l’hiver arrivait, le prisonnier n’avait plus d’amie. Quelquefois il voyait passer les hirondelles devant sa prison: «Hélas! disait-il alors, les hirondelles sont de retour, et la Giroflée ne revient pas! Elle m’a oublié, comme tous les autres!» Mais, aux premiers rayons du soleil de mai, un beau matin, en se réveillant, la Giroflée le saluait du haut de la meurtrière; et bientôt revenaient avec elle les amis du prisonnier: le papillon, l’abeille et le petit oiseau des champs.

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Il y avait dans la vallée un homme qui passait toute la journée dans les champs, une grande boîte de fer-blanc passée en bandoulière; il la rapportait le soir au logis pleine d’herbes, de fleurs, de plantes de toutes sortes.

Il croyait aimer les fleurs, parce qu’il était botaniste;

Parce qu’il les étiquetait, les rangeait, les classait par taille, par sexe, par famille, par catégorie; parce qu’il leur donnait des noms latins, l’infâme!

Un jour qu’il était fatigué de ses courses, notre homme s’arrêta au pied du vieux donjon où se trouvait le prisonnier. Comme il portait son mouchoir à son front pour essuyer la sueur qui en découlait, il leva la tête et avisa la Giroflée.

—Oh! oh! s’écria-t-il, voilà une giroflée qui fera bien mon affaire; mon voisin et antagoniste Nicolas n’en a pas d’aussi belle dans sa collection; tâchons de nous emparer de celle-ci. Mais comment faire?

Le donjon était fort élevé, impossible de l’escalader. Notre homme jeta les yeux autour de lui. Il vit que la tourelle touchait à une espèce de rempart à demi ruiné; que du haut de ce rempart, on était à peine séparé de quelques pieds de la plate-forme. Il commença son ascension. Quoiqu’on fût au plus fort de la chaleur du jour, l’idée de jouer un bon tour à son voisin Nicolas lui donna du courage.

III

Le prisonnier contemplait sa Giroflée dans une de ces extases muettes qu’on n’éprouve qu’auprès de la femme qu’on aime. Tout à coup, il vit une ombre se dessiner sur le mur, et un homme apparaître sur la plate-forme. Il marchait résolûment vers la giroflée. A la boîte dont il était armé, le prisonnier reconnut un botaniste.

Quand il fut près de la plante, il se mit en devoir de l’arracher.

—Arrête! malheureux, lui cria le prisonnier; si tu as un cœur sensible, si les malheurs de tes semblables peuvent te toucher, respecte cette fleur; c’est elle qui me soutient, qui me console, qui m’empêche de mourir.

—Voilà un pauvre fou qu’on a bien fait d’enfermer, murmura le botaniste, et il reprit son œuvre.

—Infâme! continua le prisonnier, Dieu te punira!

Le botaniste s’était mis debout sur la plate-forme, les racines de la giroflée étaient fixées en dehors du mur. Elles tenaient ferme. A un violent effort de notre homme, la plante céda cependant, mais elle ne vint pas seule: elle entraîna le botaniste dans sa chute.

Ce que c’est que d’oublier les lois de l’équilibre, quand on herborise sur les vieux donjons!

La Providence avait vengé le prisonnier...

Bien plus cruellement encore qu’on pourrait se l’imaginer, car le botaniste n’était pas tué sur le coup.

IV

Il poussa des cris affreux. Des paysans accoururent, le mirent sur un brancard et le transportèrent chez lui. Le médecin déclara qu’il fallait lui couper les deux jambes. Après mûre délibération, cependant, il se contenta d’une seule jambe.

Le botaniste guérit, mais il ne put plus se livrer à l’herborisation. Il eut le crève-cœur de voir tous les matins passer son voisin et antagoniste Nicolas, la boîte de fer-blanc sur le dos.

Nicolas herborisa tellement qu’il fut nommé membre de l’Académie. Son voisin en eut la jaunisse.

V

Quant au prisonnier, il tomba dans un morne accablement. Il lui sembla qu’en perdant sa Giroflée, il avait perdu une seconde fois sa liberté. L’hiver vint, triste saison pendant laquelle, du moins, il ne songeait pas à sa plante chérie; mais au printemps, un matin que les rayons du soleil pénétraient dans son cachot, il ne put s’empêcher de lever ses yeux baignés de larmes sur le donjon.

Une autre Giroflée se balançait sur sa tige, et disait bonjour au pauvre prisonnier.

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LE THÉ & LE CAFÉ

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La Fleur de Café voulut un jour faire le voyage de Chine pour aller rendre visite à sa sœur la Fleur de Thé. Celle-ci la reçut avec une bienveillance dans laquelle perçait un léger sentiment de supériorité.

Pour la Fleur de Thé, en effet, le Café n’était qu’une Fleur barbare avec laquelle elle consentait à entrer en relations, malgré la distance qui sépare une Chinoise civilisée d’une étrangère encore plongée dans les ténèbres de l’ignorance.

Mais la Fleur de Café avait trop de finesse et de pénétration pour ne pas s’apercevoir de cet accueil, et en même temps trop de fierté pour le supporter.

—Ma chère, dit-elle à la Fleur de Thé, quand elles se trouvèrent seules, vous prenez avec moi des airs qui ne me conviennent nullement; sachez que je n’ai pas besoin d’être protégée et que je vous vaux bien de toutes les façons.

La Fleur de Thé haussa dédaigneusement les épaules.

—Ma noblesse, répondit-elle, est de six mille ans plus vieille que la vôtre; elle date de la fondation même du royaume de Chine, qui est le plus ancien des royaumes connus.

—Qu’est-ce que cela prouve?

—Que vous me devez du respect.

Il faut vous dire que cette conversation avait lieu autour d’une petite table en laque sur laquelle étaient déposées une cafetière et une théière. Les deux Fleurs avaient fréquemment recours à l’excitant déposé dans ce récipient pour animer leur verve.—Vous êtes si fade, s’écria le Café, que les Chinois eux-mêmes ont été obligés de vous abandonner pour l’opium. Vous n’êtes plus pour eux un excitant, père de doux rêves, mais une simple boisson de table, comme chez nous le cidre ou la petite bière.

—J’ai conquis, répliqua le Thé avec vivacité, un peuple qui a vaincu les Chinois. Je règne en Angleterre.

—Et moi en France.

—J’ai inspiré Walter Scott et lord Byron.

—J’ai animé la verve de Molière et de Voltaire.

—Vous êtes un poison lent.

—Et vous un vulgaire digestif.

La Fleur de Thé reprit:—Dans l’harmonieux murmure de la bouilloire, on croit entendre chanter les esprits du coin du feu, ma couleur ressemble aux cheveux d’une blonde: je suis la poésie du Nord, mélancolique et tendre.

—J’ai le teint noir des filles du Tropique, répondit la Fleur de Café; je suis ardente comme elles, je me glisse dans les veines comme une flamme subtile: je suis l’amour du Midi.

—Tu brûles, moi je console.

—Je fortifie, tu fais languir.

—A moi le cœur.

—A moi la tête.

Les deux Fleurs, exaspérées, allaient se prendre aux feuilles, lorsqu’elles convinrent de s’en rapporter à un tribunal mi-parti de buveurs de Thé et de Café. Ce tribunal siége depuis des siècles, il n’a pu encore formuler un jugement.

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LA MUSIQUE DES FLEURS

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C
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Ceux qui aiment les fleurs aiment aussi la musique. Quels sont les rapports qui lient entre eux ces deux instincts?

L’harmonie des tons ne répond-elle pas à l’harmonie des couleurs? Qu’on nous laisse croire que le résultat, l’air de cette double harmonie, c’est le parfum.

Ne vous est-il pas arrivé bien souvent, en écoutant une mélodie, de voir naître en vous le souvenir de certaines fleurs? Weber nous transporte au fond des bois, parmi les pudiques marguerites et les chastes violettes. Rossini au milieu d’un parterre où s’étalent les cent variétés de la rose. L’harmonieux Beethoven semble sortir d’une de ces haies où l’aubépine, le seringa, le sureau, le genévrier mêlent leurs fleurs variées et leurs odeurs.

Lorsqu’on chante devant nous un opéra de Donizetti, ne croyez-vous pas voir s’élever une de ces pivoines éclatantes qui brillent un moment et dont les fleurs sont si vite flétries?

La musique d’Halévy rappelle le camélia. Celle d’Auber rappelle ces convolvulus si flexibles, si gracieux, qui se plient à toutes les exigences, qui flottent au gré de tous les vents. En entendant une mélodie de Schubert, il semble qu’on se promène le soir au clair de lune sur un coteau tapissé de bruyères. De même, en respirant une fleur, vous sentez s’élever dans votre cœur de vagues réminiscences musicales. Il est impossible de se promener longtemps seul au milieu des fleurs, sans avoir envie de chanter. Une femme trouve qu’elle chante mieux quand elle a un bouquet à la main.

Qui de nous, dans le recueillement d’une belle nuit, au milieu des bruits étouffés, des murmures mystérieux qui s’élèvent du sein des eaux, de la terre et des bois, n’a pas démêlé distinctement le chant varié des Fleurs, la cavatine brillante de la Rose racontant ses amours, le saint cantique du Lis, la chaste romance de la Violette? Aux chansons isolées succédait un concert, toutes les Fleurs unissaient leurs voix dans un chœur aérien qui se perdait peu à peu dans les profondeurs du feuillage, sous les herbes frissonnantes, dans l’espace où la brise venait les recueillir. Le son est invisible, insaisissable, comme le parfum. Le parfum flotte, pénètre, s’échappe comme le son: l’un est la musique de l’homme, l’autre est la musique de la nature, la voix des Fleurs. Il y a des gens qui ont rêvé une gamme de parfums. Tous les rêves sont dans la nature et dans le cœur de l’homme.

Pour celui qui a entendu une seule fois le concert dont nous venons de parler, les concerts ordinaires n’ont pas grand charme. Le chant humain ne lui paraît qu’un faible et terne reflet des mélodies de la nature. La musique ordinaire ne sert plus qu’à lui faire souhaiter plus ardemment les beautés idéales et mystérieuses de la musique des Fleurs.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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LE JOUR DU LILAS

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Le Lilas s’est levé de bonne heure ce matin; il a mis sa robe de fête, il s’est entouré de guirlandes: voyez les jolies fleurs qui brillent dans ses cheveux! Il n’y a pas de fleur plus aimable que le Lilas; un léger incarnat colore ses joues blanches, il a la taille souple et flexible: sa physionomie candide a cependant un petit air espiègle qui fait plaisir.—Bonjour, charmante fleur. Où vas-tu, joli petit Lilas?—Le printemps est venu ce matin me dire: Réveille-toi; tu dors encore, paresseux! N’entends-tu pas le chant de l’alouette? Viens m’aider dans mes travaux. Que de choses nous avons à faire ensemble! Le ruisseau emprisonné par la glace va redevenir libre; ne faut-il pas qu’il retrouve ses bords couverts de mousse? A sa vue, la mousse a reverdi; la rose, piquée d’émulation, s’est entr’ouverte; le saule s’est paré de feuilles verdoyantes; le rossignol est venu se poser sur une de ses branches, et de ses chants joyeux il a salué le Lilas. Le Lilas attire les jeunes gens et les jeunes filles: c’est la fleur confidente de la jeunesse. Que de secrets on laisse envoler sous son ombre! Mais le Lilas est discret; il ne trahit jamais les secrets qu’on lui confie. Qui s’est jamais repenti d’avoir ouvert son cœur au Lilas? Sa présence vient d’être signalée dans les champs. Aussitôt la porte des chaumières s’ouvre, mille figures joyeuses paraissent aux fenêtres. On court au-devant de la fleur; c’est à qui la saluera des premiers. Les vieillards lui sourient de loin; filles et garçons s’empressent autour d’elle. C’est une grande fête dans la campagne, c’est le jour du Lilas. Les cœurs se sentent plus à l’aise depuis que la Fleur est de retour. C’est le moment de tenir la promesse donnée. Le Lilas leur a rapporté à tous leurs engagements; il a rempli l’air d’un parfum de paix, de bienveillance et d’amour. Il a séché toutes les larmes; personne ne pleure en présence du Lilas. La Fleur cependant continue sa course. Partout elle réveille les Lilas ses sœurs, les autres Fleurs ses compagnes. Des grappes d’un rose bleuâtre pendent le long des murs, se balancent au milieu des haies, frémissent au fond des bosquets. Le lilas veut consoler tout le monde. Un Lilas blanc se penchait le matin sur le front d’Arnold, lorsqu’il est venu prier sur la tombe de la pauvre Maria. Il n’y a qu’un jour du lilas dans l’année. On danse jusqu’au soir, on chante la fleur qui donne la gaieté, la consolatrice printanière, la fleur qui inspire les douces pensées et fait naître l’amour. L’ombre s’étend sur le village, les danses et les chants ont cessé. Où vas-tu, petite Lotchen? Pourquoi quittes-tu furtivement ta chaumière? Tu cherches, dis-tu, le Lilas? Qu’as-tu donc de si pressé à lui dire? Le Lilas a beaucoup travaillé aujourd’hui; il est fatigué, il s’est endormi heureux: Fais comme le Lilas, Lotchen: demain, à son réveil, tu lui diras ton secret; mais je crois, pauvre petite, que la Fleur le connaît déjà.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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LA TUBÉREUSE ET LA JONQUILLE

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La Jonquille et la Tubéreuse causaient ensemble de bonne amitié. La Jonquille s’était appuyée au rebord d’une fenêtre, la Tubéreuse assise sur un banc de gazon. Une vigne tapissait le mur et s’arrondissait sur la tête des deux Fleurs. Un Ramier chéri, élevé par la Tubéreuse, se trouvait partager cet entretien.

—L’autre jour, disait la Jonquille, mon maître, en me montrant à un de ses amis, s’est écrié: Voyez cette jolie fleur! c’est le Désir.—Moi, répondit la Tubéreuse, je suis la Volupté.—J’aime bien mieux être le Désir.—Cela vous plaît à dire, mais tout le monde n’est pas de votre avis.—Vous ne venez qu’après moi.—Mais je vous fais oublier.—Sans moi vous n’existeriez pas: je vous fais naître.—Moi, je vous ressuscite.

La conversation, comme on le voit, avait pris une tournure assez métaphysique. Le champ était vaste, et les deux Fleurs pouvaient disputer longtemps avec des avantages égaux. Entre le Désir et la Volupté, entre la Jonquille et la Tubéreuse, ce n’est pas nous qui oserons décider. Heureusement, le Ramier n’éprouvait pas les mêmes scrupules.

—Tout beau, mesdames, ne vous échauffez pas, dit-il, je vais juger le différend.—Vous! s’écrièrent dédaigneusement les deux interlocutrices.—Moi-même, répondit le Ramier; je ne manque pas d’expérience, malgré mon air simple, et j’ai longtemps réfléchi sur l’essence des choses. Vous allez voir.—Voyons.

La Tubéreuse et la Jonquille ne purent parvenir à réprimer entièrement un sourire ironique.

—Pour vous juger, reprit le Ramier, je n’ai qu’à voir la manière dont les hommes vous traitent; la nature a pris soin de multiplier la Jonquille: elle abonde dans les prés, elle s’épanouit à côté des fleurs les plus simples. Son parfum est doux sans être enivrant. Sa tête penchée qui semble cachée sous un voile blanc, sa robe vert d’espérance charment le regard. L’homme aime à s’entourer de jonquilles. Sur la fenêtre du pauvre, sur la cheminée du riche, partout elle est bien accueillie. C’est que le désir plaît.—Quant à vous, madame la Tubéreuse, c’est autre chose. Vous êtes originaire de l’Inde, vous êtes fille de la terre d’où nous viennent tous les poisons. Vos grandes fleurs blanches lavées de rose séduisent, il est vrai, par leur beauté; mais leur parfum ne peut se sentir longtemps. En vous voyant pour la première fois, un charme puissant s’empare des sens, on voudrait se livrer tout entier au plaisir de vous respirer; mais bientôt une fatigue étrange remplace cet enivrement passager. On vous éloigne, on vous évite, on craint de vous approcher. C’est que la volupté tue.

Il y a longtemps qu’on a donné la préférence à la Jonquille sur la Tubéreuse. Nous souscrivons de grand cœur à ce jugement, mais nous craignons bien qu’on n’en conteste la validité. Les sages seuls sont de l’avis du Ramier. Le reste des hommes hésite encore entre le Désir et la Volupté.

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LE BAL DES FLEURS

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De joie de se trouver réunies après tant de vicissitudes, les premières Fleurs de retour se décident à donner un bal avant de reprendre leur forme primitive. La Fée aux Fleurs avait fait construire une salle de bal magnifique; mais nous nous dispenserons d’en donner la description, attendu que les Fleurs n’y entrèrent pas. Elles préférèrent danser en plein air.

Il est vrai que le plein air au pays des Fées ne ressemble nullement à celui de nos climats. Le ciel est si rapproché de la terre qu’il ressemble à un plafond parsemé d’étoiles; le vent est caressant et léger: on dirait une gaze invisible. Les Fleurs d’ailleurs craignaient, en se retrouvant dans un salon, d’être obligées de se rappeler la terre.

Des milliers de Lucioles, girandoles vivantes, traînaient partout comme une mouvante illumination. Rien n’était joli comme de voir ces insectes gracieux décrire sur la tête des danseuses leurs courbes lumineuses.

Enfin, l’orchestre commença; il était entièrement composé de Rossignols, membres du Conservatoire de la Fée de la musique. L’Oiseau bleu le dirigeait en marquant la mesure avec un bâton d’or incrusté de diamants.

Les musiciens jouèrent d’abord une contredanse, puis une polka, puis une valse, ainsi que cela se pratique maintenant dans les salons du grand monde.

Au bout de deux contredanses, les Fleurs se sentirent fatiguées. Comment avons-nous pu voir un plaisir dans la danse? se disaient-elles avec étonnement. La Belle-de-Nuit elle-même ne comprenait pas la passion qu’elle avait eue pour les bals masqués.

—Tous ces pas, disait le Lis, ne valent pas le doux balancement que m’imprime le Zéphire.

—Elle a raison, répétèrent toutes ses compagnes, plus de danse; allons supplier la Fée de mettre fin à notre métamorphose, et de nous rendre au doux balancement du Zéphire.

La Reine-Marguerite présidait en ce moment un immense galop; il fallut le rompre et se joindre aux autres Fleurs qui s’avançaient vers la Fée.

En reconnaissant leur ancien asile, le premier sentiment qu’elles éprouvèrent fut un sentiment de joie auquel succéda bientôt la crainte. Quel accueil allait leur faire la Fée?

Elles étaient parties malgré elle, sans vouloir écouter ses sages avertissements. Maintenant, les trouverait-elle assez punies? consentirait-elle à les recevoir?

Aucune d’elles n’osait s’avancer pour sonner et se faire ouvrir la grille du jardin.

Tout à coup la porte s’ouvrit comme d’elle-même à deux battants, et l’on vit paraître la Fée. Les Fleurs tombèrent à ses genoux en versant des larmes, mais elle les releva avec bonté.

—Entrez, leur dit-elle, pauvres enfants; venez reprendre auprès de moi la place que vous n’auriez jamais dû quitter.

L’Oiseau bleu était perché sur l’épaule de la Fée.

—Va, reprit-elle, gentil messager, retourne sur la terre, et guide vers moi les pauvres égarées qui ne savent plus retrouver le chemin de la patrie.

L’Oiseau bleu agita ses ailes de turquoise et prit son essor.

Pendant toute la journée, la grille du jardin s’ouvrit et se referma plus de vingt fois. Les Fleurs rentraient par bandes nombreuses. Le soir, deux ou trois retardataires seulement manquaient à l’appel.

Le Bleuet et le Coquelicot se présentèrent ensemble, suivis du Liseron, qui avait beaucoup de peine à marcher. L’Aubépine guidait la marche de la Belle-de-Nuit, dont les yeux faibles ne pouvaient supporter la clarté du jour. Le Lis, la Rose, la Capucine, le Jasmin, le Chèvrefeuille, l’Œillet, l’Oranger, la Pervenche, l’Aubépine, le Grenadier, la Violette, la Pensée, la Tulipe, la Guimauve, l’Églantine, le Myrte, le Laurier, le Narcisse, l’Anémone, toutes les fleurs dont nous avons raconté l’histoire avaient éprouvé le besoin de cesser d’être femmes; elles étaient venues en même temps solliciter le pardon de leur souveraine.

Pas une qui ne revît avec délices les lieux où elle était née; pas une qui ne se rappelât, avec une terreur mêlée de honte, les heures qu’elle avait passées sur la terre.

Bleuette et Coquelicot, les deux bergères, songeaient à la trahison dont elles avaient été victimes de la part des deux bergers si langoureux, mais si infidèles.

La Pensée maudissait les hommes qui, à l’envi les uns des autres, semblaient se faire un plaisir de la repousser. L’Aubépine frissonnait en pensant au Sécateur. La Tulipe se demandait comment elle avait pu s’habituer aux ennuis du sérail.

L’Églantine tremblait intérieurement qu’en punition de son escapade, la Fée ne la forçât à lire les livres qu’elle avait composés du temps qu’elle figurait parmi les bas-bleus.

La Capucine, libre en plein air, plaignait du fond de l’âme les pauvres jeunes filles qu’on condamne à vivre dans un couvent. Ainsi de suite des autres Fleurs.

La Fée, cependant, ne songeait pas à se venger, ainsi que l’Églantine et quelques autres Fleurs paraissaient le craindre, surtout en voyant qu’elle ne se hâtait pas trop de leur faire quitter leur costume terrestre. La Fée avait son projet. Nous le révélerons tout à l’heure.

Lorsque la fraîcheur commença à descendre du ciel avec l’ombre, la Fée réunit toutes les Fleurs dans son palais.

—Mes filles, leur dit-elle, je pourrais vous faire de la morale, mais je m’en dispense. Je lis au fond de votre cœur et je vois qu’il vous adresse lui-même une semonce que toutes les miennes ne vaudraient peut-être pas. Vous vous contenterez désormais d’être Fleurs, j’en suis certaine; si cependant quelqu’une d’entre vous voulait devenir femme tout à fait, elle n’a qu’à le dire. Je donne ma parole de Fée que son souhait sera exaucé à l’instant.

Un silence universel accueillit cette proposition.

—Maintenant, reprit la Fée, allez vous reposer. Demain commenceront les fêtes par lesquelles je veux célébrer votre retour. C’est pour cela que je vous ai laissé conserver vos vêtements humains. Tous les Sylphes du voisinage y seront invités.

Les Fleurs crièrent: Vive la Fée! et défilèrent devant elle. Il y eut un baisemain général.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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ERRATUM

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V
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Voici un chapitre que nous n’entamons qu’en tremblant. Méfions-nous des errata. On sait quand on les commence, et on ne sait pas quand on les finit.

Cependant les droits de la vérité sont imprescriptibles. Il faut que nous nous accusions de nos erreurs. Encore si nous pouvions les rejeter sur un prote distrait; mais les fautes que nous avons commises ne sont pas des fautes d’impression.

Elles touchent au fond même des choses; elles faussent leur signification morale, elles blessent la vérité historique, philosophique, mystique, que sais-je encore?

Aussi n’avons-nous pas hésité un seul instant à nous exécuter de bonne grâce. Nous ne voulons pas, dans un ouvrage de cette importance, rester en arrière des idées progressives, et nous faire traiter d’écrevisse littéraire par la critique.

La critique est sévère quand elle s’y met!

Une foule de lettres anonymes nous ont été adressées dans le cours de cette publication. Les unes nous portaient aux nues, les autres nous accablaient de malédictions. La dernière de ces lettres était foudroyante; le lecteur pourra en juger:

«Téméraire, craignez le courroux de Flore!»

Nous nous sommes empressé d’apaiser la déesse par des sacrifices convenables. Serons-nous aussi heureux auprès de la critique?

Nous savons qu’on nous a reproché, dans une des dernières séances de l’Académie des sciences morales et politiques, d’avoir usé d’un symbolisme rétrograde pour caractériser le Myrte et le Laurier. Nous nous empressons de reconnaître la vérité de ces observations. Le lecteur est prié de considérer comme non avenus les deux dessins représentant le Myrte et le Laurier. Grâce aux lumières qui lui ont été fournies par l’analogie, et après deux mois de conférence avec un professeur de myrtes indien, Grandville a fini par trouver que le Myrte ne pouvait pas mieux se représenter que par un vieux roué, et le Laurier par un vieux mousquetaire.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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Dans le congrès scientifique de France qui a eu lieu cette année, plusieurs séances ont été consacrées à l’examen des Fleurs animées.La section de botanique, tout en constatant les services que ce livre est susceptible de rendre à la science, n’a point hésité à signaler une erreur de détail commise par nous. Le portrait que Grandville a donné de la Belle-de-Nuit dans la 20e livraison, est celui d’une Fleur qui appartient évidemment à la famille des Liserons. Dans le dessin ci-joint, on trouvera la véritable Belle-de-Nuit telle qu’elle est décrite par Linné, Tournefort, de Jussieu et de Candolle. Trop heureux si nous nous montrons digne, par cette rectification, de la bienveillance et des éloges du congrès scientifique!

Un impardonnable oubli nous avait fait négliger, à côté du Myrte et du Laurier, de placer l’Olivier. Il était digne cependant de figurer dans notre galerie allégorique. L’Olivier est l’arbre de Minerve; il représente la sagesse et la paix. Le lecteur le reconnaîtra sans peine sous son bonnet de coton.

Dans cette jeune fille à l’allure vive et dégagée qui fume avec tant d’intrépidité le havane de la régie, nous avons personnifié le Tabac, dont nous n’avions donné dans les livraisons précédentes que les attributs. Pour aller au-devant de toutes les objections, nous avons appliqué à l’Immortelle le même procédé qu’au Myrte, au Laurier et au Tabac. De l’emblème mort nous avons fait une créature vivante. Le dessin de l’Immortelle, qui figure dans le groupe joint à cette livraison, a été copié par Grandville dans les cartons de Phidias, récemment découverts à Athènes par un voyageur français. L’artiste grec comptait sans doute en faire une statue de l’Éternité.

Maintenant que nous avons réparé les fautes et comblé les lacunes signalées par la critique, il ne nous resterait plus qu’à nous féliciter d’avoir mené à bonne fin un ouvrage de cette importance morale, philosophique et littéraire. Le crayon peut se reposer en paix, lui du moins n’a pas de remords. L’esprit, la verve, la grâce, la finesse ne lui ont pas fait défaut un seul instant; mais, hélas! la plume ne peut en dire autant; pardonnez-lui, pauvres Fleurs! qu’avait-elle besoin de vous faire parler, vous, si éloquentes dans votre silence! La plume, c’est la bavarde du livre; le poète, c’est le crayon.

Taxile DELORD.

Illustration from Les fleurs animées - Tome 2
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