← Table of contents
Les fantômes, étude cruelle

LA SOURCE PRÉGAMAIN FANTAISIE PARLEMENTAIRE

Reading edition

A Aurélien Scholl mon grand confrère et mon grand ami.

LA SOURCE PRÉGAMAIN

I

Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris, voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus complètement satisfait que Gédéon Prégamain.

Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon, unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait s'empêcher de faire étalage.

Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme celle-ci: «Patience! mon garçon… Je ne te donne rien parce que je t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même… Patience! tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!…»

Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des anciennes déceptions.

Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins!

Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré; on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée, serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.

Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait parfois désespéré de l'avenir. Il pensait:

—Ce vieillard est immortel!

Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite intérieurement de bien conduire une vaste mystification.

Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage.

Cinq millions!… C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre. Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité.

—Mon oncle me devait bien cela, dit-il.

Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu, sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde. Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe et le vin de Champagne d'utopie.

Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il s'était écrié:

—Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces boutons-là!…

Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux Babylas!

Ces millions, il les tenait maintenant.

Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.

Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols, ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années, être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice. Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue avec l'âme des louis qui vole.

Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait:

—Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours!

Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse.

Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées.

—Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi!

Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants, s'étira sur son fauteuil.

—Oui, on parlera de moi… Quand? Bientôt… A propos de quoi? Je l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh! mon but!… Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule, je languis ignoré et obscur… Depuis dix années je ronge mon frein, attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros, voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!… Palais de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins, chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri? Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un avenir misérable?… Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid!

Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon enterrement… Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu et oublié!… Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le Pardon de Ploërmel et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le Tour du Monde. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a joui d'un article nécrologique dans l'Événement. On savait son nom, à lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne.

Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur, le front caché dans ses deux mains.

—Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son salaire… Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme.

Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de marcher en arpentant son étroite chambre.

—Çà… examinons un peu les voies et moyens… J'ai le choix. Je puis à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut, suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre quelque épouvantable forfait… Voyons… Un prix académique? Non; tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix Prégamain a été distribué à M. X… Et chaque année m'apporterait un rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire… Les enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?… Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un journal à cette heure… Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le lendemain?… Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez? Non. Cherchons encore… Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y voilà. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan! L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn, Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier, Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman, Bougainville et Gédéon Prégamain!… Oui, c'est cela!… qui m'arrête? Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai, je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du Soudan. Là, l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom!

Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action.

Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle. D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait les fleuves.

Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages. L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome, Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là, des ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage, ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots:

Avenue Gédéon Prégamain

II

Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il disait avoir le plus urgent besoin.

A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions! Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de Gruyère!»

Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et, pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur explorateur du Congo dans la voie des explications.

—Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous… J'ose donc vous demander—excusez ma hardiesse—quelle destination vous comptez donner à ces capitaux…

Gédéon fronça le sourcil.

—Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre intérêt est mon seul mobile…

Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.

—Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils. Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien vous instruire de mes projets.

Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes choses.

Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable, grandiose, et l'Afrique un beau pays.

—Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on…

—On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.

—A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!

—Il se pourrait?…

—Écoutez plutôt… En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention d'atteindre Tombouctou—qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux ans à en revenir.

Gédéon sourit.

—J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes, des bagages…

—Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro, il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le désert avec toute sa caravane.

—J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.

—En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les Hottentots.

—Diable!

—Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.

—Ah?

—Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.

—Fichtre!

—Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.

—Mais…

Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que macache, bézef, mouquère, bono turco, maboul et ne lui eût point permis de soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout maintenant qu'il était riche.

Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes primitifs.

—Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs—quel que fût d'ailleurs leur zèle—de rendre les derniers devoirs à votre dépouille mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons—la main sur la conscience—croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura englouti… Que diable!… Soyons raisonnables!…

Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. On s'en passait fort aisément.

—Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs… Au temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. C'est pour le mieux… Voulez-vous un sage conseil?… Achetez une propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député aux prochaines élections. Et qui sait?… une fois à la Chambre, ne pouvez-vous parvenir au ministère?… Enfin, voyez, examinez… Je reste votre très humble serviteur.

Gédéon répondit:

—Notaire, vous me sauvez la vie… Soit, je consens à devenir ministre. Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel qu'il me faudra accepter…—Que diriez-vous de la marine?…—mais, pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes futurs électeurs? Achevez, je suis prêt… Car vous ne m'avez pas dit tout cela sans garder une arrière-pensée?

—Peut-être…

—Je vous écoute.

—Voici… Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale dont on pourrait tirer parti… Au surplus, je vais demander le dossier si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée…

—Je crois bien!

Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.

—Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une superficie de six cent cinquante-sept hectares… Le tout est d'un revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de charges. Entrée en jouissance immédiate.

—J'achète, interrompit Gédéon.

—Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le pays, et votre affaire est faite.

—J'achète, répondit Gédéon.

Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.

Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent jaseur où frétillaient des truites.

Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel superbe, sur le modèle du Cosmopolite de Cauterets, entoura la source d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.

Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens les moins ignorants du pays.

Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des grands journaux l'annonce suivante:

SOURCE PRÉGAMAIN PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) Établissement de premier ordre.

Suivait le détail.

Gédéon recommandait son hôtel, le Grand-Hôtel de Lathuile, le plus vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin au midi, entouré de salons, de restaurants.—Ascenseur hydraulique desservant tous les étages.—Chambres et salons.—Table d'hôte.—Salons de lectures et de musique.—Fumoirs.—Billards.—Omnibus à tous les trains.—Prix modérés.

Une longue description recommandait le casino et les excursions de la contrée.

Venait ensuite l'analyse de la source:

Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes. Sulphate de chaux 1.5010 Sulphate de magnésie 0.5080 Sulphate de soude 0.0180 Carbonate de chaux 0.1300 Carbonate de magnésie 0.0340 Oxyde de fer 0.0015 Alumine traces Chlorure de sodium 0.0090 Chlorure de calcium traces Chlorure de magnésium traces Silice 0.0140 Iode traces Phosphate traces Matière organique traces ——— Total 2.0385

«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être utilisée avec succès pour combattre:

«1° Les congestions habituelles;

«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;

«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la circulation;

«4° La détérioration graisseuse du coeur.

«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de graisse;

«6° La formation de la gravelle;

«7° Les hémorroïdes;

«8° Et généralement les autres maladies.

A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:

«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif, ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques justiciables de cette modification importante.

«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale, qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires, de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type, lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons résultats de la quinine.

«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical, irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament, d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., etc.»

Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.

La Nordeutsch Allgemein Zeitung vantait les mérites «das natürliche Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans Il Secolo de Rome que «l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo spéciale per combattere tutti gli malattia».

Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.

Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher, capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des consommateurs.

Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom de Prégamain.

Enfin, il était célèbre!

Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des écoles.

De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le Dieu de ce petit monde.

Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut enregistré par le Journal Officiel.

Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:

Électeurs inscrits 884 Votants 884 Majorité absolue 443 M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).

Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.

C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.

A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà, cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:

En l'an 1880 Cette fontaine fut édifiée Sous la magistrature municipale

DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN

Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.

Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.

Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.

Laquelle? Toute la question était là.

Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.

Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique. Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi organique.

Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.

Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en faveur, parmi les partis le parti d'avenir.

En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.

A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.

En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des intérêts.

Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.

Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:

«Chers contribuables,

«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.

«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.

«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.

«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle est ma devise.

«Vive la France! «(Signé) GÉDÉON PRÉGAMAIN, «Maire de Lathuile.»

Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea acharnée.

Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'Écho de Lathuile.

«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton atteint de la clavelée?»

«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton a besoin de votre eau purgative?»

Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de sarcasmes et vit sa candidature acclamée.

Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.

Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et pouvait compter sur une validation incontestée.

Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, loin des regards profanes.

Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: «Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»

—J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au faîte des plus puissants!… Combien j'eus raison de me confier à mon étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote contient le secret de demain… Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?… Aujourd'hui, je suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit… Ministre! je deviendrai ministre!… J'aurai le droit de dire: «Je veux!…» Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!… Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des traités… Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions… D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!… Mon nom sera connu, répété, admiré, craint… Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur… Par certain côté, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai purgé des mondes!

III

Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.

Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait comme un gant.

Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.

Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.

Il déposa, chez les principaux personnages politiques et particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient ainsi libellées:

+———————————————————————-+ | | | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | | | | DÉPUTÉ | | | | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | | | +———————————————————————-+

C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.

Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'Écho de Lathuile. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.

Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque présentation, la même phrase lui était invariablement adressée: —Monsieur Prégamain… Ah! oui, je sais… nom très connu; parfaitement, parfaitement.

Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.

—C'est M. Prégamain, disait-on.

—Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?

—Le député.

—Ah!… Connais pas.

—Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain…

—Bon, j'y suis!… C'est le monsieur qui vend cette eau qui… Il a bien une tête à ça!…

Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait la tête.

—Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies. Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt j'imposerai silence à cette meute impuissante…

Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête manquée.

Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.

Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron et la France attendaient.

Par quoi commencer?

Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.

Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient d'elles-mêmes.

En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:

«La Chambre, «Confiante dans les déclarations du gouvernement, «Passe à l'ordre du jour.»

Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres auteurs de la motion!

Quel début!

Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère. L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville, Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.

Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle, gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:

«Triple rang d'hommes du peuple………, M. Alexis,»

Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.

Il cria:

«La clôture!—A la question!—Continuez! continuez!—Très bien!» et, en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»

A la droite, il criait:

—Retournez à Coblentz!

Aux passionnés de la gauche:

—Et le 4 Septembre?

Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa interrompre seul, et le Journal officiel porta au compte rendu in extenso ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:

«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.—C'est trop fort!»

Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora, achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:

—J'en étais!

Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues, il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota docilement avec la majorité de son bureau.

Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était un moyen, non un but.

—Patience! répétait-il. Attendons!…

A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:

—Voulez-vous devenir député?… Vous le serez avant trois années!…

Il eût répondu:

—Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?… De quel droit?… Par quel moyen?…

Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien n'était perdu.

Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?

—Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore venue?… La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme des châteaux de cartes… Quelque chose de définitif est peut-être en incubation… Attendons.

Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait parler; la réélection se trouvait en jeu.

—Diable! pensa le député, ne paressons pas!

Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se faire inscrire par le président pour prendre la parole.

Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile monterait à la tribune.

—Ah bah!

—C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.

—Et quand cela?

—Dès demain.

—Il faudra que j'aille écouter ça!…

Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu, le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en grand nombre, comme pour un débat à sensation.

Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement, le pouls était calme. Aucune inquiétude.

Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.

Le moment était proche.

Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le morne silence des assistants, le président prononça ces mots:

—L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.

Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le dernier degré de la tribune.

A ce moment—ô séance inoubliable!… le tonnerre de cinq cents éclats de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.

Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée; d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour dire:

—Non, mais c'est idiot!… Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme ça!

A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail. Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut les entendre sur la place de la Madeleine.

Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:

—Qu'est-ce qui leur prend?

Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres, s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle, hagard, balbutiant:

—Monsieur le président… monsieur le président…

—Plaît-il?

—Répétez donc que j'ai la parole… Ils n'ont probablement pas entendu.

—Mais si! mais si!

Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.

On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général se réveille. Rien de plus contagieux.

Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par malice, le président redit la fameuse phrase:—«L'ordre du jour, etc.»

Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et criaient à Gédéon:

—Descendez! descendez!

Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit dans les tribunes:

—Enlevez-le!

Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre. Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.

La séance était levée.

Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié sur la tribune.

Le malheureux avait enfin compris!

Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.

Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.

Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait consenti à réintégrer le domicile conjugal.

Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?

Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang! Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.

Enfin…

Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance! Il triompherait. Il dirait aux électeurs:

—Ne vous l'avais-je pas prédit?…

Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait point encore enregistré de chute aussi profonde.

Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, par contenance, commanda à dîner.

Dès le premier service, il congédia le garçon.

—Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.

Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut rien prendre au tragique.

—Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où nous en sommes… J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. Bien… Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien concurrent se montrera implacable… Parfait… Mais à tout bien considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?… Nenni!… On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?… Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils persistent… Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant qu'on a blagué Napoléon Ier!

Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.

—J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'Écho de Lathuile, et je ruinerai mon concurrent en installant dans l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront gratuites… On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou trois mois personne ne pensera plus à l'incident… On oublie si vite à Paris!… D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes collègues… Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet aspect… Du reste, j'ai l'Écho de Lathuile et je compte bien m'en servir.

Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au doigt?… Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se montrait sans peur, étant sans reproche.

Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un brin. De nouveau, il vit tout en rose,—en rose pâle, mais en rose.

Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.

On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.

Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à entendre sans rien voir.

Maintenant, les voisins—des jeunes gens à juger par le son des voix—causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes, baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom; il s'entêta et voici ce qu'il entendit:

…………………………..

«—Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien le premier…

«—Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.

«—Soit.

«—Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont nous parlions tout à l'heure…

«—La petite madame Prégamain?

«—Oui… Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et bien… Tu me suis?…

«—Oui, va toujours.

«—Eh bien, mon cher, que te dirais-je?… Elle me sauterait au cou que je m'empresserais de prendre la fuite.

«—Pauvre petite femme!…

«—Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un homme comme ce Prégamain!

«—Le fait est…

«—J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies choses, me traînant à ses genoux!

«—Tu vas loin.

«—Ma démonstration sera plus complète… Dis-moi, pourrais-tu jamais, en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!… Prononce donc ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un impair. On ne parle pas de ces choses-là…

«—D'accord.

«—Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!… Ce nom qui fait rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?…

«—Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.

«—Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain… Je m'imagine qu'elle doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là… Là, franchement, une maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M. Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?

«—Oh! impossible!…

«—Absolument impossible!

«—Ce serait une horreur!

«—Une horreur horrible!

……………………… ………………………

En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit dans la direction de la Madeleine.

Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés, il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes, devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.

Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant, les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.

De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son hôtel.

La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.

—Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!… misérable!!!

Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant devenir folle.

Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.

Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.

Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie sanglante au front.

La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi conçue:

«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents familles et remué toute une contrée.

«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.

«J'en ai assez.

«G. P.»

On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son terrible échec parlementaire.

Comme le public s'abuse, hein!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings