Front matter (continued 4)
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Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.
Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en proclamant qu'il allait tenir la banque.
Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu.
Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup:
—Trente-six, rouge, pair et passe!…
Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les soldats firent chorus.
Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par l'officier, mettait en joie.
Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir, qui régla le jeu d'une façon assez maussade.
—Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque! exprima gaiement l'officier.
—Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la table.
—Eh bien, tenez donc la banque à votre tour!
Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:
—Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval!
—On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!
—Il faut voir cela, dit l'officier.
—Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela! s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher!
Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.
—Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre. Je me plaindrai au général-major…
—Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!
Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.
—Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.
L'officier se précipita:
—Quoi? le prisonnier?
Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier s'était enfui… Aussitôt l'officier courut à Rouletabille.
—Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première bête qu'il a rencontrée…
—Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il parti?…
—Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew quand il va revenir tout à l'heure?… D'autant plus qu'il m'est défendu par ma consigne de bouger d'ici… Le prisonnier peut courir!
—Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs, en selle!…
XVI
CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir et de Tondor.
Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier:
—Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?
—Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je veux l'atteindre!… Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là!
On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant il se remuait et montrait d'impatience.
Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son passage, faisait trembler la terre.
C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui en laissa pas le temps.
—En route! En route!
Et il repartit comme le vent.
—Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La Candeur à Vladimir.
—Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow.
—Hein? tu es maboule?
—C'est lui qui l'est!… Il a tout fait pour le faire sauver et maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!…
—Mais pourquoi faire?
—Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!…
Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux routes.
Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval, s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance. Rouletabille appela La Candeur:
—Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de droite avec Vladimir.
—Où nous retrouverons-nous?
—Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près de la ligne du chemin de fer… Tâche d'éviter le gros des forces turques qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers… Du reste, toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée.
—Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur.
—Tu penses!… Il faut le rattraper coûte que coûte!…
—Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
—Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?… Je te jure que si, de mon côté, je le rencontre, je ne le rate pas!… Il est sans armes… il ne pourra même pas se défendre… Et surtout pas de sotte pudeur!… pas de générosité!… Tue-le comme un assassin qu'il est… Écrase-le comme une bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre…
—Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et maintenant tu veux que je le tue!…
—Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi…
Complètement ahuri, La Candeur continuait:
—Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!…
Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont d'Haïjarboli à Tchorlou…
Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui commençait à se peupler de mille ombres… Du côté de Saraï, un projecteur fouillait les ténèbres… C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas, Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se décider le sort de la Turquie d'Europe…
Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
—Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est sauvé une fois de plus!… Tout de même il peut se vanter d'avoir de la chance!
—Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir délivrer par nous.
—Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
—Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir, ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.
Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:
—Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.
—Qu'allons-nous faire à Constantinople?
—Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous reviendrons ensuite assister à la bataille.
—Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop!
—Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard, en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir étaient de nouveau en selle.
—Rien? demanda de loin Rouletabille.
—Si! nous l'avons vu!… répondit La Candeur qui paraissait fort essoufflé.
—Eh bien?
—Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est épouvantable!…
—Tu ne l'as pas tué?
—Non!… Mais j'en ai tué un autre!…
—Qui?…
—Athanase Khetew!…
—Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.
—Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?…
—Mais comment as-tu fait une chose pareille?…
—Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!… Tu comprends, j'ai tué un officier bulgare, moi!… Filons!…
—Oui, filons!… répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est épouvantable!…
—C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.
Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja. Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.
—Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!… Tu as rencontré Athanase et tu l'as pris pour Gaulow!…
—Oh! non! non!… C'est bien plus extraordinaire que ça!… et je t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!…
—Mais va donc!…
—Nous filions sur la route, Tondor et moi… et nous étions en train de nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi, soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!…
—Ah!…
—Nous gagnions sur lui!… Il se retournait à chaque instant et ce n'était plus qu'une affaire de quelques minutes… quand, derrière nous, nous entendons un galop… Nous nous retournons à notre tour et la nuit est si claire que nous reconnaissons Athanase… Athanase qui arrivait comme la foudre… Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après…
Je lui criai alors pour le rassurer:
—Nous le tenons! Nous le tenons!
«Et je pique encore des deux… Mais Gaulow, par un suprême effort, avait regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon revolver en criant à Athanase:
—Ayez pas peur!… Il ne nous échappera plus!
Et je me mis à tirer sur Gaulow.
Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre! Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et bien coupé en deux!… N'est-ce-pas, Tondor?
—Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor.
—Et alors?
—Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais… Je ne voulais pas être coupé en deux, moi… d'autant plus que je trouvais ça tout à fait injuste… Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son prisonnier et qui me fiche un coup de sabre… Moi, je lui ai répondu avec mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow, je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est étalé sur la route; ça a fait floc!…
—Floc! répéta Tondor.
—Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs… Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh bien, il était mort!…
—Mort! répéta Tondor.
—Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!
—Es-tu sûr qu'il est mort?… demanda, pensif, Rouletabille.
—Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu… Tu ne m'en veux pas trop, dis?…
—Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable… Et j'aurais préféré que tu eusses tué Gaulow…
—Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu…
—Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus soucieux que peiné; mais il ne faudra pas t'en vanter…
—Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir; mais en ce qui me concerne, je n'aurais nulle honte à raconter que j'ai tué d'un coup de revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre… En voilà encore un drôle d'Ostrogoth!…
Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion:
—Cet homme n'a eu que ce qu'il méritait.
Après cette dernière parole, il ne fut plus question d'Athanase.
XVII
QUESTIONS FINANCIÈRES
Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta l'aspect enchanteur.
—Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.
—Oh! excellente!… A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!…
—Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!…
—Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus le sou.
—Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez dégagé.
—Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout de suite, pour les dépêches!…
—T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.
—Tu as deux mille francs?…
—Je comprends… s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans les poches d'Athanase.
—Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!…
—Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.
—Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda Rouletabille.
—Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.
—Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore là?
—L'exacte vérité… Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?…
—Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli!
—Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?…
—Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.
—Certes!… Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis le lendemain, je lui dis:
«—Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!… Mais Vladimir y compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces mille francs, moi-même, à Vladimir.»
M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu:
«—Chose promise, chose due: les voilà!»
Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point, sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment, Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!… Vladimir le suivit hors de la cour… Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»… Ce défi arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est ce qui arriva… L'officier revint, après votre départ, et la partie reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille francs que nous avions perdus!
—Hourra! s'écria Vladimir.
—C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille, qui était lui-même enchanté.
—Justement!…
—Tu n'as pas été long à regagner cet argent!…
—Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!… Or, avec cette montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir les carrés du 22…
—Les deux cocottes! dit Vladimir.
—C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La Candeur.
XVIII
A CONSTANTINOPLE
Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se communiquait les dernières nouvelles de la journée.
Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha, qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une armée de 175.000 hommes!
Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le reporter, qui avait nourri le général en chef.
—Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui fit remarquer le premier secrétaire.
—Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était toujours le dernier à apprendre quelque chose… Il n'avait ni télégraphe, ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien… Les routes étaient si mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour de Turkbey!
—Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère.
—Oh! la ruine? C'est bientôt dit!… Si on voulait défendre Tchataldja… fit Rouletabille.
—Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le journaliste.
—Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône, avança un autre.
L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:
—Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question de vos intéressantes correspondances.
Rouletabille rougit de plaisir.
—Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser une pareille question, demanda un correspondant.
—Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie… J'évite ainsi bien des retards et bien des ennuis.
A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son reporter en chef et lui tendit un pli.
—Tondor est revenu?
—Oui!…
—Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.
C'était une lettre de son directeur.
Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle était pleine. L'Époque avait triomphé avec cette histoire de Marko Le Valaque… et tous les lecteurs de la Nouvelle Presse qui s'étaient intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé, et le directeur de l'Époque écrivait au reporter: «Continuez, mon ami, et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et à Marko Le Valaque!»
—Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman.
—On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.
—Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.
—Et des Allemands! ajouta un autre.
—Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!… dit un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du Léon-Gambetta un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand Loreleï… et le Loreleï a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles.
Rouletabille prit à part La Candeur:
—Vladimir est à son poste?
—Je viens de le voir… Rien de nouveau…
Un journaliste dit:
—Le gouvernement s'y est pris juste à temps.
Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le Bosphore… mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près d'éclater à Salonique… C'est alors seulement qu'il a donné des ordres…
—On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire.
—Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire… fit un jeune attaché encore imberbe.
—L'horreur! exprima l'ambassadrice.
La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne semblait nullement gêné par le remords…
Mais l'officier de marine dit:
—Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois… Le gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!…
—Vous en êtes sûr?
—Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés!
La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.
—Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe.
—Oui, mais il ne le sait pas!
—Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk…
—Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.
—Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui étaient là.
—Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice.
—Elle existe! répondit le drogman… Pour cela, il n'y a pas de doute… Et il n'y a pas que moi qui y croie!
—Qui donc encore?
—Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la découvrir et qui n'y a point réussi encore!…
—Pas possible!
—Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution, ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk…
—Oui, et on n'a rien trouvé!…
—On n'a rien trouvé… on n'a rien trouvé… Ce n'est pas fini… On a tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor!
—Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette conversation semblait intéresser au plus haut point.
—On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk…
—Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché… Ah! on lui en fait raconter à celle-là!… On lui fait dire tant de bêtises sur l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies…
—Il s'agit en effet de Canendé hanoum… On lui fait dire beaucoup de choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre du trésor!
—Est-ce qu'elle l'a vue?
—Non, elle ne l'a pas vue!
—Ah! bien, c'est toujours la même chose…
—Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait… et pour s'y rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était encore par là qu'il repassait quand il en revenait…
—Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.
—Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien trouvé… voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.
—Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire.
—A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens dessus dessous… on n'a rien trouvé, mais on cherche encore…
—Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose… un jour que je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté de la station des bateaux à vapeur… Sur ce ponton il y avait une cabane d'où sortaient des scaphandriers… je demandai à quel travail ces hommes se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du trésor», je dis en riant:
«—Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!… J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me dit:
«—Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!… est-ce que Canendé hanoum aurait dit vrai?
«—Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je.
«—Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.»
—En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.
—Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier.
Rouletabille rougit.
—Mon Dieu, oui!… Je les ai vus comme tout le monde… ça m'amuse toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau… je vous avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la place de l'un d'eux…
—Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor?
—Moi! nullement!… mais je pense que ce doit être une chose bien curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore… Que de souvenirs on doit y heurter à chaque pas!… Songez donc aux peuples innombrables qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage!
—Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures!
—Quelle tombe plutôt… rectifia le drogman. Ça doit être plein de cadavres là-dedans!… mais ces scaphandriers ne doivent pas voir grand'chose…
—C'est ce qui vous trompe… fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis, par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des prisonniers…
—Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le premier secrétaire.
—Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre qui est vissée sur le col du scaphandrier… Celui-ci porte en outre à sa ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.
—Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois enthousiaste et candide.
—Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au pied, au fond d'un sac de cuir!
—Voulez-vous bien vous taire!
—Bah! c'est de l'histoire… Maintenant, les sacs doivent être pourris et il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre deux eaux, retenus par les pieds… quelle armée de spectres sous-marins…Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage… ça ne doit pas être assez gai!…
A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent:
—Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!…
—J'en arrive, et comment!… Avec Abdul-Hamid!…
—Hein?…
—Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de prendre passage sur le Loreleï, le stationnaire allemand qui vous ramène Abdul-Hamid!…
—Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage… une dépêche à envoyer…
XIX
LE «LORELEI»
Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes, couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau, avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople. Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.
—Vladimir? demanda Rouletabille.
—Parti, répondit Tondor… parti dans son caïque aussitôt que le stationnaire allemand a été en vue… Il l'a suivi… Il vous donne rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché…
—Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.
Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.
Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler du fond d'un caïque. C'était Vladimir.
—Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.
Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.
—Le Loreleï, fit-il.
—Alors, y a-t-il…
Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.
—Oui, dit Vladimir, je l'ai vu…
—Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.
—Oui, il est descendu du Loreleï…
—Tout seul?…
—Tout seul…
—Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains.
Pour lui, c'était le pire, la catastrophe… et pour elle… «La pauvre enfant!… La pauvre enfant!…» D'abord il ne sut dire que cela et il pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid… et, après avoir fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du Loreleï, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.
Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.
Enfin Rouletabille releva la tête.
—Où est Kasbeck? demanda-t-il.
Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.
—Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.
—Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord.
—Ah!… t'a-t-il vu, lui?
—Non!
—Enfin, as-tu appris quelque chose?
—Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.
—C'est bien cela! c'est bien cela!… Il n'en avait que dix… Nous connaissons la onzième!
—Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.
—Ah! il faut voir Kasbeck!… Il faut que je parle à Kasbeck, déclara Rouletabille avec une nouvelle énergie.
—Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle.
—Qu'est-il venu faire à Péra?… Tu l'as suivi?…
—Vous pensez!… Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse… Il est resté là cinq minutes au plus… Et puis il est revenu et a donné l'ordre à ses caïdgis de le reconduire au Loreleï!…
—Tu retrouverais cette maison où il est allé?
—Certes!… Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue… J'ai eu le temps de me renseigner.
—Par qui?… Parle!
—Par Canendé hanoum…
—Par Canendé hanoum… Merci! fit Rouletabille en serrant la main de Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir comme si nous pouvions encore la sauver!… Et même en dépit du sort qui a pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là… N'est-ce pas, mes amis?… Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?
—Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à la mort.
—Ah! nous la sauverons!… nous la sauverons!… Peut-être que cette nuit il n'est pas encore trop tard!… Et moi je veux réussir cette nuit!…
—Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk? protesta La Candeur.
—La dernière, La Candeur… Et cette nuit je te jure bien que nous réussirons!…
La Candeur secoua la tête.
—Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!… A quoi bon?… Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!… Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un coup du côté du Loreleï ou du palais de Beylerbey!
—Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!… Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter dessus par tous les caïdgis en rade… De la folie!… Oui, oui, retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!…Que j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne nous rendra pas Ivana!
Vladimir hocha la tête à son tour:
—Moi, je pense comme La Candeur!… Nous avons tout vu, là-bas, tout touché!…
—Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas tout touché!…
Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.
—Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici… Ou plutôt non, vous allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum… Surveillez-la, Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici… Pistez-le, ne le quittez plus…
Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.
La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.
Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir détaché l'amarre.
XX
LE BOSPHORE, LA NUIT…
Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.
Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient abandonnées.
Là, ils attendirent.
Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son lugubre ululement.
En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart d'heure se passa ainsi.
—Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.
L'autre répondit par un signe de tête négatif.
—C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.
—Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.
—Eh bien! allons!
Et Rouletabille reprit ses rames.
Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.
Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton, La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.
La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un même mouvement sur le pont… Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et, se soulevant doucement, regarda dans la cabane.
Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.
—Oh!… fit-il. Gaulow!…
—C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.
—Oh! il n'y a pas d'erreur…
Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de Tcheragan… et Gaulow avait nié [Voir Le Château Noir.]… Rouletabille avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais que Gaulow cherchait encore…
Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau même des scaphandriers… et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces ouvriers sous-marins!
Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore…
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues au ponton.
Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui s'enfonçait dans le Bosphore.
L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait… Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut…
Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.
—Pourquoi n'as-tu pas voulu?… demanda La Candeur d'une voix sourde.
—Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons jamais eu tant besoin de silence… fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il pouvait se défendre avec sa pioche.
Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla, suivant le courant…
—Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!… Encore un dont on n'entendra plus parler!
—Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.
—Qu'est-ce qu'il faut faire?
—Suis-moi…
Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes, de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de France.
Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les travaux du jour.
Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les reporters regagnèrent la barque.
—Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une histoire!
—Attends, viens vite.
—C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?
—Penses-tu?… Voilà beau temps que les autres cherchent dans le Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit… Ça ne leur a pas réussi plus à l'un qu'à l'autre… comme tu vois! C'est grand le Bosphore!… Et maintenant, tais-toi! plus un mot!…
—Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir que tu emportes ces trucs-là?
—Je te dis de te taire…
Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent, chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan. Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.
Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages accourus du Nord vers la Marmara.
Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.
La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant de choses… tant d'horribles choses…
Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire, Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans, d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit, partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.
C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres arméniennes… c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril 1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant, des trésors qui n'ont point tous été retrouvés… et que l'on cherche encore…
Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes, Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle», dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes, maintenant profanées, même par le giaour!
Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!
XXI
OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE
Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir appelé le «couloir de Durdané».
Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit… Des arbres, des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne semblaient impressionnés.
Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.
—Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?
Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les méandres du jardin d'hiver!… Ils en avaient visité tous les coins, palpé tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.
—Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!
—Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!
—Laquelle?
Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.
—Mais quoi?…
—Ça!…
—L'eau!…
—Oui, l'eau!… et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du trésor, il y conduit par l'eau!… car, en effet, nous avons tout vu, tout visité… excepté la pièce d'eau!…
—Ah! je comprends! fit La Candeur…
—Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit Rouletabille… Mais «habillons-nous»!
—Nous allons descendre dans la pièce d'eau?
—Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?
—Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors, il se déguisait en scaphandrier?
—Idiot!…
—Bien aimable!…
—Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor, la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs, doit-être là!… Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?… je n'en sais rien!… Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.
—Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.
—Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!… Je descends dans l'eau, moi! j'ai un scaphandre, moi!
—Et moi aussi!
—Eh bien! faisons vite… Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le dos avec les bretelles, solidement hein?
—Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?
—Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!…
—Ça ne sera peut-être pas très commode.
—On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère beaucoup de notre expédition!… Le système de la rivière artificielle, de la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!… S'il a noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond. Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?… Ce kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!… Eh bien! es-tu prêt?
—Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!
C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.
—C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.
La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras, mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de savoir si son hypothèse allait se réaliser.
Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air…
Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle électrique de sa petite lanterne.
Il était prêt.
Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre du jardin d'hiver.
—Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.
Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied, lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous l'eau.
Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de l'immense vasque. Alors il descendit, descendit…
Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau… puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans l'onde remuée.
Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
La Candeur tomba à genoux en gémissant.
XXII
LA RANÇON
Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se mouvoir avec plus de facilité.
Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement lacté… Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un énorme casque, une exclamation… Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait dans la muraille circulaire un corridor!
L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte d'écluse.
Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau, mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de l'extérieur et hors de l'eau.
Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes—car il pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci—permettant l'inondation du souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la porte et avança dans le couloir.
L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa marche.
Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne atmosphère, en mettant les choses au pis.
Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu près désespéré d'atteindre…
Soudain il ne vit plus les parois du corridor… Il ne vit plus que de l'eau… de l'eau… de tous côtés… Il était au centre de ce reflet glauque; l'eau… et c'était tout…
Il marcha… il marcha encore… et puis s'arrêta… Il ne voyait toujours que de l'eau. Il commença de s'effrayer… Où était-il donc?…
Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il modifia sa marche.
Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas… Il fit vingt pas… Toujours rien!… Cette salle souterraine devait être immense!
Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de marbre… Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin des joints…
C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple du Soleil à Héliopolis.
La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles, et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur la voie…
Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité…
Rouletabille commençait à désespérer…
Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains vides?… sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse cachette?
Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor… un long boyau opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère…
Il hésita devant ce nouveau problème… et puis il se résolut, pour cette fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement… qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de frapper ses murailles.
Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle… et puis un angle.
Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle… et la paroi continua, dans son uniformité…
La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace sous-marine… non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il devrait la quitter sans avoir rien découvert.
Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture, qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque preuve de cette fuite rapide… quelque coffre entr'ouvert.
Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels murs verts…
Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?… N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir dans la pièce qu'il traversait?
Tiens!… encore un corridor!… Il passe… il retrouve la paroi… il lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste rectangle…
Tout à coup, il crie dans son casque!…
Sur sa droite, là, là!…
Une illumination, mille feux qui s'allument soudain… Un embrasement sous la clarté de sa lampe… un foyer de radieuse lumière, un scintillement éblouissant dans l'éventrement de la muraille…
Fasciné, Rouletabille s'avance.
Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!…
Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre la muraille et voilà le coffre magique.
Il avance la main… Il laisse glisser son pic à ses pieds… et des deux mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses… Des joyaux! des colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!… Et il les remue, les remue… les soulève, les laisse retomber!… enfonce le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des millions!… Et dans son casque, il pleure!… il rit!… il étouffe!…il délire!… «Ivana!… Ivana!…» soupire-t-il. Et il s'appuie à la muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans l'élément liquide qui l'enserre… Il pousse, en s'y accrochant, la porte de marbre vert… Oh! miracle!… derrière cette porte… une autre est ouverte… et une autre… et une autre encore!… Sur cette partie du mur, les plaques de marbre n'ont pas été refermées… Le maître, dans sa fuite épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps… et il est possible que les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des millions!… des millions!…
Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant d'années… Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre des trésors!… Et il a ouvert les portes de marbre vert… mais il n'a pas eu le temps de les refermer toutes…
Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes… Talonné par la peur… il s'est enfui!… il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous ses joyaux et tous ses millions… car ce n'est pas seulement des bijoux qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!… Des monceaux de pièces d'or!… De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les crimes!… de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!…
Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!…
—La rançon! la rançon!…
Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa petite lampe électrique.
Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au sein des plus profondes ténèbres.
XXIII
SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille serait difficile.
D'abord il ne comprit pas.
Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?
Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait de les toucher?
Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires visions?
Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.
Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher, dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il connut qu'il n'avait pas rêvé.
Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or, sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.
Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique brisé.
C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.
Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait le chemin.
Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout… sans perdre la tête, en suivant très exactement le mur… Pour venir jusque-là, il avait compté deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.
Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.
Ah! voilà le premier couloir.
Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il s'avança, les bras tendus.
Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté de l'entrée du couloir… Et il continua, le long du mur, sa marche tâtonnante.
Voici le second corridor… Il marche… il marche encore…
Et voici le troisième!…
Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur… Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit le bon!…
En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!… Doit-il prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?… S'il le prend, ne trouvera-t-il point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?… S'il l'évite, ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il ne retrouvera peut-être jamais plus?…
Hésitation terrible et puis résolution farouche…
Il marche… Il avance dans le noir liquide… Il s'enfonce dans le corridor… Il s'arrête…
Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor, sur un plan parallèle aux murs… Mais il ne sent rien!…rien que le mur qu'une de ses mains ne lâche pas… et il glisse le long du mur…
Et tout à coup la main frémit… Un angle… une nouvelle pièce… Est-ce la pièce d'eau?…
Non! sans quoi il eût rencontré la porte… mais peut-être est-il passé à côté de la porte sans la toucher… Il se retourne, oblique un peu sur sa droite, lâche le mur, revient sur ses pas…
Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où…
L'angle d'un mur… Mon Dieu! il commence à s'y perdre!… Il a bien cru qu'il revenait sur ses pas… S'il s'était trompé, ce serait trop terrible… S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!
Il marche… il monte, rencontrant des angles… et maintenant il ne sait plus!
Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort…
Il ne sait plus!… Il ne sait plus!…
Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont plates… Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor… Pour cela, il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face… Il marche… il marche… rien!…
Ses mains ne touchent plus à rien…
Alors il retourne sur ses pas.
Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!
Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?…
XXIV
SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
Rouletabille pense qu'il va mourir… étouffé au milieu de cette nuit et au fond de cette eau…
Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!… seulement une pierre pour le soutenir!… pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir…
Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger… pour toujours!
Il va mourir… dans ce tombeau plein de millions!… qu'il a violé!… et qui le garde!
Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes, lui font voir tout à coup de sinistres lueurs… des cercles de lumière qui dansent la danse des millions… la danse des trésors d'Abdul-Hamid…
Rêve magnifique au seuil de la mort…
Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre de briller pour lui une fois encore… oui… Il y a là-bas des rayonnements de joyaux…
Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et qui serait naine!…
Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.
Et voilà que la vision s'agrandit… Ce diadème est vaste maintenant comme une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat insoutenable…
Soudain ce cabochon cesse de briller.
Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête d'une naine… mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de clarté glauque.
D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.
Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille…
Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!…
Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit… et l'ombre se penche…
Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi…
Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!…
Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte, se souvient:
—Gaulow!…
Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul Hamid!…
Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!…
Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!
Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!
Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!
Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana… Gaulow connaît maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien compromise…
Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve… et qu'il disparaisse!».
Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de lumière… et il attendit…
L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un sac qu'il avait apporté avec lui.
Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.
Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.
Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui, Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.
Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire rouler.
Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce tombeau?
Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?
Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de Rouletabille dans le corridor.
L'autre recula.
Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.
Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son tour.
Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers la grosse lentille de leur casque, le pic levé…
Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous les eaux!
L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.
Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se mouvait.
Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.
Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer. Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.
L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute d'un événement qui diminuait son adversaire.
Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le sol.
Gaulow continua son chemin, le cherchant.
Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux d'inspiration et d'expiration!…
D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur ses épaules… et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.
Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques sursauts et puis resta allongé.
Il était mort.
Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.
La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale pression de toutes parts, plus la sienne.
Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée il était dehors, dans le Bosphore.
Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.
Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda point à la trouver… espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie d'autres.
Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous nous refusons à décrire.
Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et qui devait être dans de belles transes.
Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La Candeur.
Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre tous ses impedimenta.
Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire…
Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à la recherche de son chef de reportage.
Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La Candeur…
—C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!…
XXV
OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS NÉCESSAIRES
Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui avoisinent la place de Top-Hané.
Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont elles ont la garde.
Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa trois coups et attendit.
Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse, sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople. Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure, frissonnait.
Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de confitures de roses.
Il disparut à son tour.
Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le tapis, fit son entrée.
Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque, soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de vieux Turcs à turban vert?
Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme; elle devait avoir triple voile sous son tchartchaf funèbre dont toutes les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne laisse point, comme le yalmack des anciens temps, la possibilité de découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en droite ligne de la rue de la Paix.
—Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans le particulier un régime disparu.
Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général, d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement les yeux et dit:
—Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son émotion, reprit:
—Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq heures, vous ne devez plus l'attendre?…
—Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est que quatre heures!…
Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose… Elle l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une définitive revanche.
Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse, assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si Abdul-Hamid était resté sur le trône.
—Il y reviendra! fit-elle.
Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
—Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui ai fait parvenir par Kasbeck?…
—Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous restez encore longtemps à Constantinople?
—Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, nous quitterons Constantinople le plus tôt possible!… répondit-il avec élan.
—Bien… bien…
La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant de bavarder comme une pie.
Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: Ivana était devant lui!
Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
—Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! Tu as donc compris?… Tu as donc compris?… Quelle joie pour moi que ta lettre!
Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme noir…
Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant, Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
—Oh! petit Zo, petit Zo! Tu as compris? Tu as compris?…
Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle défaillait. Elle murmura:
—Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!…
—Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie… Je vous en conjure, soyez calme jusque-là… Venez, asseyez-vous là près de moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des confidences; là, donnez-moi vos mains…
—C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!… si loin!…
—Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience…
—Mais pourquoi attendre cinq heures?
—C'est l'heure fixée par Kasbeck… Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il serait là à cinq heures…
—Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!… Mon Dieu! y aurait-il quelque chose de changé?…
—Non! non! rien! rassurez-vous!… A cinq heures nous partirons!
—Ah! si tu savais, petit Zo!… (car tantôt elle lui parlait avec une étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)… si tu savais comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre par l'entremise de Kasbeck… je ne savais où tu étais, ni pourquoi—puisque tu disais que tout était arrangé,—tu ne venais pas me chercher tout de suite…
—D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé hanoum… nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du Loreleï en même temps qu'Abdul-Hamid.
—Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du Loreleï, deux femmes sont venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!…
—Oh! Ivana!…
—Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont point méchantes du tout… elles étaient au contraire très gentilles, pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser… C'était charmant et épouvantable…
—Ah! si j'avais su que tu étais là!… on t'aurait délivrée tout de suite… on aurait bien trouvé le moyen, va!… mais Kasbeck me mentait!… Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres anonymes toutes trois… fantômes noirs… chez Canendé hanoum… Vladimir t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!… Mais comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?… Enfin, tout est bien fini maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
—Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts, n'est-ce pas?
—Oui, tous… Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps… Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les trésors… avant de te donner à moi… Cela se comprend… Cet eunuque est un extraordinaire commerçant!
—Ils le sont tous, petit Zo!… Et quel commerce!…
Elle poussa encore un soupir:
—Ah! quand allons-nous partir?
—Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?… J'ai pensé que puisque la guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit—on parle déjà d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja—j'ai pensé que nous pourrions bien partir pour Paris…
—Oh! oui, petit Zo!… oui!… oui!… Paris!…
Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté, l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
—C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
—Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la cérémonie ait lieu à Sofia.
—Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me refuser!
—Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui… je préfère! fit-elle en se blottissant contre lui.
—Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des choses… Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le passé… En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une honnête mairie.
—Tu as raison, tu as raison, petit Zo!…
Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais… ni Kasbeck pour son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!… ni Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!…
—Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
—Qui? Athanase?… Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
—Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
—Diable! s'il t'aimait!…
—Il m'était dévoué…
—Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût beaucoup souffert.
—S'il eût souffert!… surtout maintenant que je ne lui dois plus rien, du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!… Ah! petit Zo! petit Zo!… quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là… que Gaulow n'était pas mort de la main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible petit village de l'Istrandja… et qu'il avait pu s'échapper… et que c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!… vois-tu, petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute petite… c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé… Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: je lui avais juré, autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de Gaulow! et je croyais qu'il avait tué Gaulow!… je n'avais plus qu'à mourir le jour où j'ai cru cela!… et j'étais bien décidée à mourir… et je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait… alors j'ai compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque chose… mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!…
—Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
—Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!… C'était si horrible ce que j'avais fait!… Il y a des choses qu'une femme comme moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à elle-même… Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet assassin de mes parents qu'était Gaulow?… et qu'entre eux deux je n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant réclamer le prix de sa conquête!… Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais… pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de sa vie une lutte avec le bandit?… Non! Non! je gardais toute cette honte pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin, pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
—Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains d'Ivana.
—Et tu en as douté!
—Pardonne-moi, Ivana!… Pardonne-moi… Oui, c'est moi qui suis un misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!… Mais je vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!… Certes, si j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite… Mais j'aimais et j'étais jaloux!… C'est dire que j'étais devenu, à cause de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus stupide des hommes!… Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite—ce que je ne me suis dit que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!… Elle m'aime par-dessus tout!… Eh bien! essayons d'expliquer avec cela l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, en rapportant tout à cet amour, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton départ, j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir Gaulow de la main d'Athanase!… Explication logique et la seule possible de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, qui s'occupait de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana! C'était donc que tu t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette condition-là!… Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!… Voilà pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne, car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais toi-même, je croyais mort notre amour!… Aussi tu devines ensuite ma joie, joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il était vivant!… Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre nous-mêmes et exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans qu'Athanase ait à en réclamer le prix!… Alors je fis comme toi!… Le crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!… Et mes amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, cette poursuite jusqu'à la mort… Malheureusement, il nous échappait et c'était Athanase qui mourait!…
—Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort… Il ne faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur… Dis-moi bien comment il est mort!…
—Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre… répondit Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles… Les Turcs, nous voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de notre ami…
—C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana… Il est mort certainement en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables de sa mort!
—Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout à fait superflu de te créer d'inutiles remords!… Et puis, entre nous, bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!… mais qui songeait surtout à ce que tu lui avais promis!… Toi-même, Ivana, ta personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te revendiquer!