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Les Dieux ont soif

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--Moi, mon Père, répondit l'autre, si vous voulez le savoir, je me nomme Brotteaux et fus jadis publicain.

--Monsieur, répliqua le Père Longuemare, je savais, par l'exemple de saint Matthieu, qu'on peut attendre une bonne parole d'un publicain.

--Mon Père, vous êtes trop honnête.

--Citoyen Brotteaux, dit Gamelin, admirez ce bon peuple plus affamé de justice que de pain: chacun ici était prêt à quitter sa place pour châtier le voleur. Ces hommes, ces femmes si pauvres, soumis à tant de privations, sont d'une probité sévère, et ne peuvent tolérer un acte malhonnête.

--Il faut convenir, répondit Brotteaux, que, dans leur grande envie de pendre le larron, ces gens-ci eussent fait un mauvais parti à ce bon religieux, à son défenseur et au défenseur de son défenseur. Leur avarice même et l'amour égoïste qu'ils portent à leur bien les y poussaient: le larron, en s'attaquant à l'un d'eux, les menaçait tous; ils se préservaient en le punissant.... Au reste, il est probable que la plupart de ces manouvriers et de ces ménagères sont probes et respectueux du bien d'autrui. Ces sentiments leur ont été inculqués dès l'enfance par leurs père et mère qui les ont suffisamment fessés, et leur ont fait entrer les vertus par le cul."

Gamelin ne cacha pas au vieux Brotteaux qu'un tel langage lui semblait indigne d'un philosophe.

"La vertu, dit-il, est naturelle à l'homme: Dieu en a déposé le germe dans le cœur des mortels."

Le vieux Brotteaux était athée et tirait de son athéisme une source abondante de délices.

"Je vois, citoyen Gamelin, que, révolutionnaire pour ce qui est de la terre, vous êtes, quant au ciel, conservateur et même réacteur. Robespierre et Marat le sont autant que vous. Et je trouve singulier que les Français, qui ne souffrent plus de roi mortel, s'obstinent à en garder un immortel, beaucoup plus tyrannique et féroce. Car qu'est-ce que la Bastille et même la chambre ardente, auprès de l'enfer? L'humanité copie ses dieux sur ses tyrans, et vous, qui rejetez l'original, vous gardez la copie!

--Oh! citoyen! s'écria Gamelin, n'avez-vous pas honte de tenir ce langage? et pouvez-vous confondre les sombres divinités conçues par l'ignorance et la peur avec l'Auteur de la nature? La croyance en un Dieu bon est nécessaire à la morale. L'Être suprême est la source de toutes les vertus, et l'on n'est pas républicain si l'on ne croit en Dieu. Robespierre le savait bien, qui fit enlever de la salle des Jacobins ce buste du philosophe Helvétius, coupable d'avoir disposé les Français à la servitude en leur enseignant l'athéisme.... J'espère, du moins, citoyen Brotteaux, que, lorsque la République aura institué le culte de la Raison, vous ne refuserez pas votre adhésion à une religion si sage.

--J'ai l'amour de la raison, je n'en ai pas le fanatisme, répondit Brotteaux. La raison nous guide et nous éclaire; quand vous en aurez fait une divinité, elle vous aveuglera et vous persuadera des crimes."

Et Brotteaux continua de raisonner, les pieds dans le ruisseau, ainsi qu'il le faisait naguère dans un de ces fauteuils dorés du baron d'Holbach, qui, selon son expression, servaient de fondement à la philosophie naturelle:

"Jean-Jacques Rousseau, dit-il, qui montra quelques talents, surtout en musique, était un jean-fesse qui prétendait tirer sa morale de la nature et qui la tirait en réalité des principes de Calvin. La nature nous enseigne à nous entre-dévorer et elle nous donne l'exemple de tous les crimes et de tous les vices que l'état social corrige ou dissimule. On doit aimer la vertu; mais il est bon de savoir que c'est un simple expédient imaginé par les hommes pour vivre commodément ensemble. Ce que nous appelons la morale n'est qu'une entreprise désespérée de nos semblables contre l'ordre universel, qui est la lutte, le carnage et l'aveugle jeu de forces contraires. Elle se détruit elle-même, et, plus j'y pense, plus je me persuade que l'univers est enragé. Les théologiens et les philosophes, qui font de Dieu l'auteur de la nature et l'architecte de l'univers, nous le font paraître absurde et méchant. Ils le disent bon, parce qu'ils le craignent, mais ils sont forcés de convenir qu'il agit d'une façon atroce. Ils lui prêtent une malignité rare même chez l'homme. Et c'est par là qu'ils le rendent adorable sur la terre. Car notre misérable race ne vouerait pas un culte à des Dieux justes et bienveillants, dont elle n'aurait rien à craindre; elle ne garderait point de leurs bienfaits une reconnaissance inutile. Sans le purgatoire et l'enfer, le bon Dieu ne serait qu'un pauvre sire.

--Monsieur, dit le Père Longuemare, ne parlez point de la nature: vous ne savez ce que c'est.

--Pardieu, je le sais aussi bien que vous, mon Père!

--Vous ne pouvez pas le savoir, puisque vous n'avez pas de religion et que la religion seule nous enseigne ce qu'est la nature, en quoi elle est bonne et comment elle a été dépravée. Au reste, ne vous attendez pas à ce que je vous réponde: Dieu ne m'a donné, pour réfuter vos erreurs, ni la chaleur du langage ni la force de l'esprit. Je craindrais de ne vous fournir, par mon insuffisance, que des occasions de blasphème et des causes d'endurcissement, et, lorsque je sens un vif désir de vous servir, je ne recueillerais pour tout fruit de mon indiscrète charité que...."

Ce propos fut interrompu par une immense clameur qui, partie de la tête de la colonne, avertit la file entière des affamés que la boulangerie ouvrait ses portes. On commença d'avancer mais avec une extrême lenteur. Un garde national de service faisait entrer les acheteurs, un par un. Le boulanger, sa femme et son garçon étaient assistés dans la vente des pains par deux commissaires civils qui, un ruban tricolore au bras gauche, s'assuraient que le consommateur appartenait à la section et qu'on ne lui délivrait que la part proportionnelle aux bouches qu'il avait à nourrir.

Le citoyen Brotteaux faisait de la recherche du plaisir la fin unique de la vie: il estimait que la raison et les sens, seuls juges en l'absence des Dieux, n'en pouvaient concevoir une autre. Or, trouvant dans les propos du peintre un peu trop de fanatisme et dans ceux du religieux un peu trop de simplicité pour y prendre grand plaisir, cet homme sage, afin de conformer sa conduite à sa doctrine dans les conjonctures présentes, et charmer l'attente encore longue, tira de la poche béante de sa redingote puce son Lucrèce, qui demeurait ses plus chères délices et son vrai contentement. La reliure de maroquin rouge était écornée par l'usage et le citoyen Brotteaux en avait prudemment gratté les armoiries, les trois îlots d'or achetés à beaux deniers comptants par le traitant son père. Il ouvrit le livre à l'endroit où le poète philosophe, qui veut guérir les hommes des vains troubles de l'amour, surprend une femme entre les bras de ses servantes dans un état qui offenserait tous les sens d'un amant. Le citoyen Brotteaux lut ces vers, non toutefois sans jeter les yeux sur la nuque dorée de sa jolie voisine ni sans respirer avec volupté la peau moite de cette petite souillon. Le poète Lucrèce n'avait qu'une sagesse; son disciple Brotteaux en avait plusieurs.

Il lisait, faisant deux pas tous les quarts d'heure. A son oreille, réjouie par les cadences graves et nombreuses de la muse latine, jaillissait en vain la criaillerie des commères sur l'enchérissement du pain, du sucre, du café, de la chandelle et du savon. C'est ainsi qu'il atteignit avec sérénité le seuil de la boulangerie. Derrière lui, Évariste Gamelin voyait au-dessus de sa tête la gerbe dorée sur la grille de fer qui fermait l'imposte.

A son tour, il entra dans la boutique: les paniers, les casiers étaient vides; le boulanger lui délivra le seul morceau de pain qui restât et qui ne pesait pas deux livres. Évariste paya, et l'on ferma la grille sur ses talons, de peur que le peuple en tumulte n'envahît la boulangerie. Mais ce n'était pas à craindre: ces pauvres gens, instruits à l'obéissance par leurs antiques oppresseurs et par leurs libérateurs du jour, s'en furent, la tête basse et traînant la jambe.

Gamelin, comme il atteignait le coin de la rue, vit assise sur une borne la citoyenne Dumonteil, son nourrisson dans ses bras. Elle était sans mouvement, sans couleur, sans larmes, sans regard. L'enfant lui suçait le doigt avidement. Gamelin se tint un moment devant elle, timide, incertain. Elle ne semblait pas le voir.

Il balbutia quelques mots, puis tira son couteau de sa poche, un eustache à manche de corne, coupa son pain par le milieu et en mit la moitié sur les genoux de la jeune mère, qui regarda, étonnée; mais il avait déjà tourné le coin de la rue.

Rentré chez lui, Évariste trouva sa mère assise à la fenêtre, qui reprisait des bas. Il lui mit gaiement son reste de pain dans la main.

"Vous me pardonnerez, ma bonne mère: fatigué d'être si longtemps sur mes jambes, épuisé de chaleur, dans la rue, en rentrant à la maison, bouchée par bouchée, j'ai mangé la moitié de notre ration. Il reste à peine votre part."

Et il fit mine de secouer les miettes sur sa veste.

VII

Usant d'une très vieille façon de dire, la citoyenne veuve Gamelin l'avait annoncé: "A force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes." Ce jour-là, 13 juillet, elle et son fils avaient dîné, à midi, d'une bouillie de châtaignes. Comme ils achevaient cet austère repas, une dame poussa la porte et emplit soudain l'atelier de son éclat et de ses parfums. Évariste reconnut la citoyenne Rochemaure. Croyant qu'elle se trompait de porte et cherchait le citoyen Brotteaux, son ami d'autrefois, il pensait déjà lui indiquer le grenier du ci-devant ou appeler Brotteaux, pour épargner à une femme élégante de grimper par une échelle de meunier; mais il parut dès l'abord que c'était au citoyen Évariste Gamelin qu'elle avait affaire, car elle se déclara heureuse de le rencontrer et de se dire sa servante.

Ils n'étaient point tout à fait étrangers l'un à l'autre: ils s'étaient vus plusieurs fois dans l'atelier de David, dans une tribune de l'assemblée, aux Jacobins, chez le restaurateur Vénua: elle l'avait remarqué pour sa beauté, sa jeunesse, son air intéressant.

Portant un chapeau enrubanné comme un mirliton et empanaché comme le couvre-chef d'un représentant en mission, la citoyenne Rochemaure était emperruquée, fardée, mouchetée, musquée, la chair fraîche encore sous tant d'apprêts: ces artifices violents de la mode trahissaient la hâte de vivre et la fièvre de ces jours terribles aux lendemains incertains. Son corsage à grands revers et à grandes basques, tout reluisant d'énormes boutons d'acier, était rouge sang, et l'on ne pouvait discerner, tant elle se montrait à la fois aristocrate et révolutionnaire, si elle portait les couleurs des victimes ou celles du bourreau. Un jeune militaire, un dragon, l'accompagnait.

La longue canne de nacre à la main, grande, belle, ample, la poitrine généreuse, elle fit le tour de l'atelier, et, approchant de ses yeux gris son lorgnon d'or à deux branches, elle examina les toiles du peintre, souriant, se récriant, portée à l'admiration par la beauté de l'artiste, et flattant pour être flattée.

"Qu'est-ce, demanda la citoyenne, que ce tableau si noble et si touchant d'une femme douce et belle près d'un jeune malade?"

Gamelin répondit qu'il fallait y voir Oreste veillé par Électre sa sœur, et que, s'il l'avait pu achever, ce serait peut-être son moins mauvais ouvrage.

"Le sujet, ajouta-t-il, est tiré de l'Oreste d'Euripide. J'avais lu, dans une traduction déjà ancienne de cette tragédie, une scène qui m'avait frappé d'admiration: celle où la jeune Électre, soulevant son frère sur son lit de douleur, essuie l'écume qui lui souille la bouche, écarte de ses yeux les cheveux qui l'aveuglent et prie ce frère chéri d'écouter ce qu'elle lui va dire dans le silence des Furies.... En lisant et relisant cette traduction, je sentais comme un brouillard qui me voilait les formes grecques et que je ne pouvais dissiper. Je m'imaginais le texte original plus nerveux et d'un autre accent. Éprouvant un vif désir de m'en faire une idée exacte, j'allai prier M. Gail, qui professait alors le grec au Collège de France (c'était en 91), de m'expliquer cette scène mot à mot. Il me l'expliqua comme je le lui demandais et je m'aperçus que les anciens sont beaucoup plus simples et plus familiers qu'on ne se l'imagine. Ainsi, Électre dit à Oreste: "Frère chéri, que ton sommeil m'a causé de joie! Veux-tu que je t'aide à te soulever?" Et Oreste répond: "Oui, aide-moi, prends-moi, et essuie ces restes d'écume attachés autour de ma bouche et de mes yeux. Mets ta poitrine contre la mienne et écarte de mon visage ma chevelure emmêlée: car elle me cache les yeux...." Tout plein de cette poésie si jeune et si vive, de ces expressions naïves et fortes, j'esquissai le tableau que vous voyez, citoyenne."

Le peintre, qui, d'ordinaire, parlait si discrètement de ses œuvres, ne tarissait pas sur celle-là. Encouragé par un signe que lui fit la citoyenne Rochemaure en soulevant son lorgnon, il poursuivit:

"Hennequin a traité en maître les fureurs d'Oreste. Mais Oreste nous émeut encore plus dans sa tristesse que dans ses fureurs. Quelle destinée que la sienne! C'est par piété filiale, par obéissance à des ordres sacrés qu'il a commis ce crime dont les Dieux doivent l'absoudre, mais que les hommes ne pardonneront jamais. Pour venger la justice outragée, il a renié la nature, il s'est fait inhumain, il s'est arraché les entrailles. Il reste fier sous le poids de son horrible et vertueux forfait.... C'est ce que j'aurais voulu montrer dans ce groupe du frère et de la sœur."

Il s'approcha de la toile et la regarda avec complaisance.

"Certaines parties, dit-il, sont à peu près terminées; la tête et le bras d'Oreste, par exemple.

--C'est un morceau admirable.... Et Oreste vous ressemble, citoyen Gamelin.

--Vous trouvez?" fit le peintre avec un sourire grave.

Elle prit la chaise que Gamelin lui tendait. Le jeune dragon se tint debout à son côté, la main sur le dossier de la chaise où elle était assise. A quoi l'on pouvait voir que la Révolution était accomplie, car, sous l'ancien régime, un homme n'eût jamais, en compagnie, touché seulement du doigt le siège où se trouvait une dame, formé par l'éducation aux contraintes, parfois assez rudes, de la politesse, estimant d'ailleurs que la retenue gardée dans la société donne un prix singulier à l'abandon secret et que, pour perdre le respect, il fallait l'avoir.

Louise Masché de Rochemaure, fille d'un lieutenant des chasses du roi, veuve d'un procureur et, durant vingt ans, fidèle amie du financier Brotteaux des Ilettes, avait adhéré aux principes nouveaux. On l'avait vue, en juillet 1790, bêcher la terre du Champ de Mars. Son penchant décidé pour les puissances l'avait portée facilement des feuillants aux girondins et aux montagnards, tandis qu'un esprit de conciliation, une ardeur d'embrassement et un certain génie d'intrigue l'attachaient encore aux aristocrates et aux contre-révolutionnaires. C'était une personne très répandue, fréquentant guinguettes, théâtres, traiteurs à la mode, tripots, salons, bureaux de journaux, antichambres de comités. La Révolution lui apportait nouveautés, divertissements, sourires, joies, affaires, entreprises fructueuses. Nouant des intrigues politiques et galantes, jouant de la harpe, dessinant des paysages, chantant des romances, dansant des danses grecques, donnant à souper, recevant de jolies femmes, comme la comtesse de Beaufort et l'actrice Descoings, tenant toute la nuit table de trente et un et de biribi et faisant rouler la rouge et la noire, elle trouvait encore le temps d'être pitoyable à ses amis. Curieuse, agissante, brouillonne, frivole, connaissant les hommes, ignorant les foules, aussi étrangère aux opinions qu'elle partageait qu'à celles qu'il lui fallait répudier, ne comprenant absolument rien à ce qui se passait en France, elle se montrait entreprenante, hardie et toute pleine d'audace par ignorance du danger et par une confiance illimitée dans le pouvoir de ses charmes.

Le militaire qui l'accompagnait était dans la fleur de la jeunesse. Un casque de cuivre garni d'une peau de panthère, et la crête ornée de chenille ponceau, ombrageait sa tête de chérubin et répandait sur son dos une longue et terrible crinière. Sa veste rouge, en façon de brassière, se gardait de descendre jusqu'aux reins pour n'en pas cacher l'élégante cambrure. Il portait à la ceinture un énorme sabre, dont la poignée en bec d'aigle resplendissait. Une culotte à pont, d'un bleu tendre, moulait les muscles élégants de ses jambes, et des soutaches d'un bleu sombre dessinaient leurs riches arabesques sur ses cuisses. Il avait l'air d'un danseur costumé pour quelque rôle martial et galant, dans Achille à Scyros ou les Noces d'Alexandre, par un élève de David attentif à serrer la forme.

Gamelin se rappelait confusément l'avoir déjà vu. C'était en effet le militaire qu'il avait rencontré, quinze jours auparavant, haranguant le peuple sur les galeries du Théâtre de la Nation.

La citoyenne Rochemaure le nomma:

"Le citoyen Henry, membre du Comité révolutionnaire de la section des Droits de l'Homme."

Elle l'avait toujours dans ses jupes, miroir d'amour et certificat vivant de civisme.

La citoyenne félicita Gamelin de ses talents et lui demanda s'il ne consentirait pas à dessiner une carte pour une marchande de modes à qui elle s'intéressait. Il y traiterait un sujet approprié: une femme essayant une écharpe devant une psyché, par exemple, ou une jeune ouvrière portant sous son bras un carton à chapeau.

Comme capables d'exécuter un petit ouvrage de ce genre, on lui avait parlé du fils Fragonard, du jeune Ducis et aussi d'un nommé Prudhomme; mais elle préférait s'adresser au citoyen Évariste Gamelin. Toutefois elle n'en vint, sur cet article, à rien de précis, et l'on sentait qu'elle avait mis cette commande en avant uniquement pour engager la conversation. En effet, elle était venue pour tout autre chose. Elle réclamait du citoyen Gamelin un bon office: sachant qu'il connaissait le citoyen Marat, elle venait lui demander de l'introduire chez l'Ami du peuple, avec qui elle désirait avoir un entretien.

Gamelin répondit qu'il était un trop petit personnage pour la présenter à Marat, et que, du reste, elle n'avait que faire d'un introducteur: Marat, bien qu'accablé d'occupations, n'était pas l'homme invisible qu'on avait dit.

Et Gamelin ajouta:

"Il vous recevra, citoyenne, si vous êtes malheureuse: car son grand cœur le rend accessible à l'infortune et pitoyable à toutes les souffrances. Il vous recevra si vous avez quelque révélation à lui faire intéressant le salut public: il a voué ses jours à démasquer les traîtres."

La citoyenne Rochemaure répondit qu'elle serait heureuse de saluer en Marat un citoyen illustre, qui avait rendu de grands services au pays, qui était capable d'en rendre de plus grands encore, et qu'elle souhaitait mettre ce législateur en rapport avec des hommes bien intentionnés, des philanthropes favorisés par la fortune et capables de lui fournir des moyens nouveaux de satisfaire son ardent amour de l'humanité.

"Il est désirable, ajouta-t-elle, de faire coopérer les riches à la prospérité publique."

De vrai, la citoyenne avait promis au banquier Morhardt de le faire dîner avec Marat.

Morhardt, Suisse comme l'Ami du peuple, avait lié partie avec plusieurs députés à la Convention, Julien (de Toulouse), Delaunay (d'Angers) et l'ex-capucin Chabot pour spéculer sur les actions de la Compagnie des Indes. Le jeu, très simple, consistait à faire tomber ces actions à six cent cinquante livres par des motions spoliatrices, afin d'en acheter le plus grand nombre possible à ce prix et de les relever ensuite à quatre mille ou cinq mille livres par des motions rassurantes. Mais Chabot, Julien, Delaunay étaient percés à jour. On suspectait Lacroix, Fabre d'Églantine et même Danton. L'homme de l'agio, le baron de Batz, cherchait de nouveaux complices à la Convention et conseillait au banquier Morhardt de voir Marat.

Cette pensée des agioteurs contre-révolutionnaires n'était pas aussi étrange qu'elle semblait tout d'abord. Toujours ces gens-là s'efforçaient de se liguer avec les puissances du jour, et, par sa popularité, par sa plume, par son caractère, Marat était une puissance formidable. Les girondins sombraient; les dantonistes, battus par la tempête, ne gouvernaient plus. Robespierre, l'idole du peuple, était d'une probité jalouse, soupçonneux et ne se laissait point approcher. Il importait de circonvenir Marat, de s'assurer sa bienveillance pour le jour où il serait dictateur, et tout présageait qu'il le deviendrait: sa popularité, son ambition, son empressement à recommander les grands moyens. Et peut-être, après tout, que Marat rétablirait l'ordre, les finances, la prospérité. Plusieurs fois il s'était élevé contre les énergumènes qui renchérissaient sur lui de patriotisme; depuis quelque temps, il dénonçait les démagogues presque autant que les modérés. Après avoir excité le peuple à pendre les accapareurs dans leur boutique pillée, il exhortait les citoyens au calme et à la prudence; il devenait un homme de gouvernement.

Malgré certains bruits qu'on semait sur lui comme sur tous les autres hommes de la Révolution, ces écumeurs d'or ne le croyaient pas corruptible, mais ils le savaient vaniteux et crédule: ils espéraient le gagner par des flatteries et surtout par une familiarité condescendante, qu'ils croyaient de leur part la plus séduisante des flatteries. Ils comptaient, grâce à lui, souffler le froid et le chaud sur toutes les valeurs qu'ils voudraient acheter et revendre, et le pousser à servir leurs intérêts en croyant n'agir que dans l'intérêt public.

Grande appareilleuse, bien qu'elle fût encore dans l'âge des amours, la citoyenne Rochemaure s'était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier, et sa folle imagination lui représentait l'homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engagé dans le parti des financiers dont elle était l'agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu'elle chérissait, d'accapareurs, de fournisseurs, d'émissaires de l'étranger, de croupiers et de femmes galantes.

Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît chez l'Ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, près de l'église. Après avoir fait un peu de résistance, le peintre céda au vœu de la citoyenne.

Le dragon Henry, invité à se joindre à eux, refusa, alléguant qu'il entendait garder sa liberté, même à l'égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait rendu des services à la République, mais maintenant faiblissait: n'avait-il pas, dans sa feuille, conseillé la résignation au peuple de Paris?

Et le jeune Henry, d'une voix mélodieuse, avec de longs soupirs, déplora la République trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir: Danton repoussant l'idée d'un impôt sur les riches, Robespierre s'opposant à la permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient l'élan des citoyens.

"Oh! s'écria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux!... Roux! Leclerc! vous êtes les vrais amis du peuple!"

Gamelin n'entendit point ces propos, qui l'eussent indigné: il était allé dans la pièce voisine passer son habit bleu.

"Vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère."

La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse, un bon témoignage de son fils, sans toutefois s'enorgueillir de lui devant une dame de haut parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l'humilité envers les grands. Elle était encline à se plaindre, n'en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu'elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l'instant favorable, elle conta tout d'une haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux: la Révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et hors de prix....

Et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils, dont la fierté n'eût point approuvé de telles plaintes. Elle s'efforçait d'émouvoir dans le moins de temps possible une dame qu'elle jugeait riche et répandue, et de l'intéresser au sort de son enfant. Et elle sentait que la beauté d'Évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née.

En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité: elle s'émut à l'idée des souffrances d'Évariste et de sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des hommes riches de ses amis.

"Car, dit-elle en souriant, il y a encore de l'argent en France, mais il se cache."

Mieux encore: puisque l'art était perdu, elle procurerait à Évariste un emploi chez Morhardt ou chez les frères Perregaux, ou une place de commis chez un fournisseur aux armées.

Puis elle songea que ce n'était pas cela qu'il fallait à un homme de ce caractère; et, après un moment de réflexion, elle fit signe qu'elle avait trouvé:

"Il reste à nommer plusieurs jurés au Tribunal révolutionnaire. Juré, magistrat, voilà ce qui convient à votre fils. Je suis en relation avec les membres du Comité de Salut public; je connais Robespierre l'aîné; son frère soupe très souvent chez moi. Je leur parlerai. Je ferai parler à Montané, à Dumas, à Fouquier."

La citoyenne Gamelin, émue et reconnaissante, mit un doigt sur sa bouche: Évariste rentrait dans l'atelier.

Il descendit avec la citoyenne Rochemaure l'escalier sombre, dont les degrés de bois et de carreaux étaient recouverts d'une crasse antique.

Sur le Pont-Neuf, où le soleil, déjà bas, allongeait l'ombre du piédestal qui avait porté le Cheval de Bronze et que pavoisaient maintenant les couleurs de la nation, une foule d'hommes et de femmes du peuple écoutaient, par petits groupes, des citoyens qui parlaient à voix basse. La foule, consternée, gardait un silence coupé par intervalles de gémissements et de cris de colère. Beaucoup s'en allaient d'un pas rapide vers la rue de Thionville, ci-devant rue Dauphine; Gamelin, s'étant glissé dans un de ces groupes, entendit que Marat venait d'être assassiné.

Peu à peu la nouvelle se confirmait et se précisait: il avait été assassiné dans sa baignoire, par une femme venue exprès de Caen pour commettre ce crime.

Certains croyaient qu'elle s'était enfuie; mais la plupart disaient qu'elle avait été arrêtée.

Ils étaient là, tous, comme un troupeau sans berger.

Ils songeaient:

"Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n'est plus là pour nous guider, lui qui ne s'est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler!... Que faire, que devenir? Nous avons perdu notre conseiller, notre défenseur, notre ami." Ils savaient d'où venait le coup, et qui avait dirigé le bras de cette femme. Ils gémissaient:

"Marat a été frappé par les mains criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l'égorgement de tous les patriotes."

On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la victime; on faisait des questions sur l'assassin, dont on savait seulement que c'était une jeune femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la roue, l'écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles.

Des gardes nationaux en armes traînaient à la section un homme à l'air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux; des filets de sang coulaient sur sa face pâle. On l'avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et ç'avait été à grand-peine que les miliciens l'avaient soustrait à la fureur populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l'assassin, et des menaces de mort s'élevaient sur son passage.

Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes séchaient dans ses yeux ardents. A sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui le déchiraient.

Il songeait:

"Après Le Peltier, après Bourdon, Marat!... Je reconnais le sort des patriotes: massacrés au Champ de Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous." Et il songeait au traître Wimpfen qui naguère encore, à la tête d'une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s'il n'avait été arrêté à Vernon par les braves patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée.

Et combien de périls encore, combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules connaître et déjouer! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-Vendée, laissant prendre Saumur et assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l'Argonne?...

Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur sinistre:

"Marat est mort; les aristocrates l'ont tué!"

Comme, le cœur gros de douleur, de haine et d'amour, il s'en allait rendre un hommage funèbre au martyr de la liberté, une vieille paysanne qui portait la coiffe limousine s'approcha de lui et lui demanda si ce monsieur Marat, qui avait été assassiné, n'était pas monsieur le curé Mara, de Saint-Pierre-de-Queyroix.

VIII

La veille de la fête, par un soir tranquille et clair, Élodie, au bras d'Évariste, se promenait sur le champ de la Fédération. Des ouvriers achevaient en hâte d'élever des colonnes, des statues, des temples, une montagne, un autel. Des symboles gigantesques, l'Hercule populaire brandissant sa massue, la Nature abreuvant l'univers à ses mamelles inépuisables, se dressaient soudain dans la capitale en proie à la famine, à la terreur, écoutant si l'on n'entendait pas sur la route de Meaux les canons autrichiens. La Vendée réparait son échec devant Nantes par des victoires audacieuses. Un cercle de fer, de flammes et de haine entourait la grande cité révolutionnaire. Et cependant elle recevait avec magnificence, comme la souveraine d'un vaste empire, les députés des assemblées primaires qui avaient accepté la constitution. Le fédéralisme était vaincu: la République une, indivisible, vaincrait tous ses ennemis.

Étendant le bras sur la plaine populeuse:

"C'est là, dit Évariste, que, le 17 juillet 91, l'infâme Bailly fit fusiller le peuple au pied de l'autel de la patrie. Le grenadier Passavant, témoin du massacre, rentra dans sa maison, déchira son habit, s'écria: "J'ai juré de mourir avec la liberté; elle n'est plus: je meurs." Et il se brûla la cervelle."

Cependant les artistes et les bourgeois paisibles examinaient les préparatifs de la fête, et on lisait sur leurs visages un amour de la vie aussi morne que leur vie elle-même: les plus grands événements, en entrant dans leur esprit, se rapetissaient à leur mesure et devenaient insipides comme eux. Chaque couple allait, portant dans ses bras ou traînant par la main ou faisant courir devant lui des enfants qui n'étaient pas plus beaux que leurs parents et ne promettaient pas de devenir plus heureux, et qui donneraient la vie à d'autres enfants aussi médiocres qu'eux en joie et en beauté. Et parfois l'on voyait une jeune fille grande et belle qui sur son passage inspirait aux jeunes hommes un généreux désir, aux vieillards le regret de la douce vie.

Près de l'École militaire, Évariste montra à Élodie des statues égyptiennes dessinées par David d'après des modèles romains de l'époque d'Auguste. Ils entendirent alors un vieux Parisien poudré s'écrier:

"On se croirait sur les bords du Nil!"

Depuis trois jours qu'Élodie n'avait vu son ami, de graves événements s'étaient passés à l'Amour peintre. Le citoyen Blaise avait été dénoncé au Comité de sûreté générale pour fraudes dans les fournitures. Heureusement que le marchand d'estampes était connu dans sa section: le Comité de surveillance de la section des Piques s'était porté garant de son civisme auprès du Comité de sûreté générale et l'avait pleinement justifié.

Ayant conté cet événement avec émotion, Élodie ajouta:

"Nous sommes tranquilles maintenant, mais l'alerte a été chaude. Il s'en est fallu de peu que mon père n'ait été mis en prison. Si le danger avait duré quelques heures de plus, je serais allée vous demander, Évariste, de faire auprès de vos amis influents des démarches en sa faveur."

Évariste ne répondit pas. Élodie fut bien loin de mesurer la profondeur de ce silence.

Ils allèrent, la main dans la main, le long des berges de la Seine. Ils se disaient leur mutuelle tendresse dans le langage de Julie et de Saint-Preux: le bon Jean-Jacques leur donnait les moyens de peindre et d'orner leur amour.

La municipalité avait accompli ce prodige de faire régner pour un jour l'abondance dans la ville affamée. Une foire s'était installée sur la place des Invalides, au bord de la rivière: des marchands vendaient, dans des baraques, des saucissons, des cervelas, des andouilles, des jambons couverts de lauriers, des gâteaux de Nanterre, des pains d'épices, des crêpes, des pains de quatre livres, de la limonade et du vin. Il y avait aussi des boutiques où l'on vendait des chansons patriotiques, des cocardes, des rubans tricolores, des bourses, des chaînes de laiton et toutes sortes de menus joyaux. S'arrêtant à l'étalage d'un humble bijoutier, Évariste choisit une bague en argent où l'on voyait en relief la tête de Marat entortillée d'un foulard. Et il la passa au doigt d'Élodie.

Gamelin se rendit, ce soir-là, rue de l'Arbre-Sec, chez la citoyenne Rochemaure, qui l'avait mandé pour affaire pressante. Il la trouva dans sa chambre à coucher, étendue sur une chaise longue, en déshabillé galant.

Tandis que l'attitude de la citoyenne exprimait une voluptueuse langueur, autour d'elle tout disait ses grâces, ses jeux, ses talents: une harpe près du clavecin entrouvert; une guitare dans un fauteuil; un métier à broder où était montée une étoffe de satin; sur la table, une miniature ébauchée, des papiers, des livres; une bibliothèque en désordre comme ravagée par une belle main aussi avide de connaître que de sentir. Elle lui donna sa main à baiser et lui dit:

"Salut, citoyen juré!... Aujourd'hui même, Robespierre l'aîné m'a remis une lettre en votre faveur pour le président Herman, une lettre très bien tournée, qui disait à peu près: "Je vous indique le citoyen Gamelin, recommandable par ses talents et par son patriotisme. Je me suis fait un devoir de vous annoncer un patriote qui a des principes et une conduite ferme dans la ligne révolutionnaire. Vous ne négligerez pas l'occasion d'être utile à un républicain...." J'ai porté sans débrider cette lettre au président Herman, qui m'a reçue avec une politesse exquise et a aussitôt signé votre nomination. C'est chose faite."

Gamelin, après un moment de silence:

"Citoyenne, dit-il, bien que je n'aie pas un morceau de pain à donner à ma mère, je jure sur mon honneur que je n'accepte les fonctions de juré que pour servir la République et la venger de tous ses ennemis."

La citoyenne jugea le remerciement froid et le compliment sévère. Elle soupçonna Gamelin de manquer de grâce. Mais elle aimait trop la jeunesse pour ne pas lui pardonner quelque âpreté. Gamelin était beau: elle lui trouvait du mérite. "On le façonnera", songea-t-elle. Et elle l'invita à ses soupers: elle recevait, chaque soir, après le théâtre.

"Vous rencontrerez chez moi des gens d'esprit et de talent: Elleviou, Talma, le citoyen Vigée, qui tourne les bouts-rimés avec une habileté merveilleuse. Le citoyen François nous a lu sa Paméla, qu'on répète en ce moment au Théâtre de la Nation. Le style en est élégant et pur, comme tout ce qui sort de la plume du citoyen François. La pièce est touchante: elle nous a fait verser des larmes. C'est la jeune Lange qui tiendra le rôle de Paméla.

--Je m'en rapporte à votre jugement, citoyenne, répondit Gamelin. Mais le Théâtre de la Nation est peu national. Et il est fâcheux pour le citoyen François que ses ouvrages soient portés sur ces planches avilies par les vers misérables de Laya: on n'a pas oublié le scandale de L'Ami des Lois....

--Citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya: il n'est pas de mes amis."

Ce n'était point par bonté pure que la citoyenne avait employé son crédit à faire nommer Gamelin à un poste envié: après ce qu'elle avait fait et ce que d'aventure il adviendrait qu'elle fît pour lui, elle comptait se l'attacher étroitement et s'assurer un appui auprès d'une justice à laquelle elle pouvait avoir affaire, un jour ou l'autre, car enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et à l'étranger, et de telles correspondances étaient alors suspectes.

"Allez-vous souvent au théâtre, citoyen?"

A ce moment, le dragon Henry, plus charmant que l'enfant Bathylle, entra dans la chambre. Deux énormes pistolets étaient passés dans sa ceinture.

Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit:

"Voilà le citoyen Évariste Gamelin pour qui j'ai passé la journée au Comité de sûreté générale et qui ne m'en sait point de gré. Grondez-le.

--Ah! citoyenne, s'écria le militaire, vous venez de voir nos législateurs aux Tuileries. Quel spectacle affligeant! Les représentants d'un peuple libre devraient-ils siéger sous les lambris d'un despote? Les mêmes lustres allumés naguère sur les complots de Capet et les orgies d'Antoinette éclairent aujourd'hui les veilles de nos législateurs. Cela fait frémir la nature.

--Mon ami, félicitez le citoyen Gamelin, répondit-elle; il est nommé juré au Tribunal révolutionnaire.

--Mes compliments, citoyen! fit Henry. Je suis heureux de voir un homme de ton caractère investi de ces fonctions. Mais, à vrai dire, j'ai peu de confiance en cette justice méthodique, créée par les modérés de la Convention, en cette Némésis débonnaire qui ménage les conspirateurs, épargne les traîtres, ose à peine frapper les fédéralistes et craint d'appeler l'Autrichienne à sa barre. Non, ce n'est pas le Tribunal révolutionnaire qui sauvera la République. Ils sont bien coupables, ceux qui, dans la situation désespérée où nous sommes, ont arrêté l'élan de la justice populaire!

--Henry, dit la citoyenne Rochemaure, passez-moi ce flacon...."

En rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mère et le vieux Brotteaux qui faisaient une partie de piquet à la lueur d'une chandelle fumeuse. La citoyenne annonçait sans vergogne "tierce au roi".

Apprenant que son fils était juré, elle l'embrassa avec transports, songeant que c'était pour l'un et l'autre beaucoup d'honneur et que désormais tous deux mangeraient tous les jours.

"Je suis heureuse et fière d'être la mère d'un juré, dit-elle. C'est une belle chose que la justice, et la plus nécessaire de toutes: sans justice, les faibles seraient vexés à chaque instant. Et je crois que tu jugeras bien, mon Évariste: car, dès l'enfance, je t'ai trouvé juste et bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l'iniquité et tu t'opposais selon tes forces à la violence. Tu avais pitié des malheureux, et c'est là le plus beau fleuron d'un juge.... Mais, dis-moi, Évariste, comment êtes-vous habillés dans ce grand tribunal?"

Gamelin lui répondit que les juges se coiffaient d'un chapeau à plumes noires, mais que les jurés n'avaient point de costume uniforme, qu'ils portaient leur habit ordinaire.

"Il vaudrait mieux, répliqua la citoyenne, qu'ils portassent la robe et la perruque: ils en paraîtraient plus respectables. Bien que vêtu le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits; mais la plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paraître considérables: il vaudrait mieux que les jurés eussent la robe et la perruque."

La citoyenne avait ouï dire que les fonctions de juré au Tribunal rapportaient quelque chose; elle ne se tint pas de demander si l'on y gagnait de quoi vivre honnêtement, car un juré, disait-elle, doit faire bonne figure dans le monde.

Elle apprit avec satisfaction que les jurés recevaient une indemnité de dix-huit livres par séance et que la multitude des crimes contre la sûreté de l'État les obligerait à siéger très souvent.

Le vieux Brotteaux ramassa les cartes, se leva et dit à Gamelin:

"Citoyen, vous êtes investi d'une magistrature auguste et redoutable. Je vous félicite de prêter les lumières de votre conscience à un tribunal plus sûr et moins faillible peut-être que tout autre, parce qu'il recherche le bien et le mal, non point en eux-mêmes et dans leur essence, mais seulement par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. Vous aurez à vous prononcer entre la haine et l'amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l'erreur, dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant d'après les mouvements de vos cœurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu'il contente les passions qui sont votre loi sacrée. Mais, c'est égal, si j'étais de votre président, je ferais comme Bridoie, je m'en rapporterais au sort des dés. En matière de justice, c'est encore le plus sûr."

IX

Évariste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la réorganisation du Tribunal, divisé désormais en quatre sections, avec quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient; l'accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les Dieux avaient soif.

La première démarche du nouveau juré fut de faire une visite de déférence au président Herman, qui le charma par la douceur de son langage et l'aménité de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre, dont il partageait les sentiments, il laissait voir un cœur sensible et vertueux. Il était tout pénétré de ces sentiments humains, trop longtemps étrangers au cœur des juges et qui font la gloire éternelle d'un Dupaty et d'un Beccaria. Il se félicitait de l'adoucissement des mœurs qui s'était manifesté, dans l'ordre judiciaire, par la suppression de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se réjouissait de voir la peine de mort, autrefois prodiguée et servant naguère encore à la répression des moindres délits, devenue plus rare, et réservée aux grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l'eût volontiers abolie, en tout ce qui ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût cru trahir l'État en ne punissant pas de mort les crimes commis contre la souveraineté nationale.

Tous ses collègues pensaient ainsi: la vieille idée monarchique de la raison d'État inspirait le Tribunal révolutionnaire. Huit siècles de pouvoir absolu avaient formé ses magistrats, et c'est sur les principes du droit divin qu'il jugeait les ennemis de la liberté.

Évariste Gamelin se présenta, le même jour, devant l'accusateur public, le citoyen Fouquier, qui le reçut dans le cabinet où il travaillait avec son greffier. C'était un homme robuste, à la voix rude, aux yeux de chat, qui portait sur sa large face grêlée, sur son teint de plomb, l'indice des ravages que cause une existence sédentaire et recluse aux hommes vigoureux, faits pour le grand air et les exercices violents. Les dossiers montaient autour de lui comme les murs d'un sépulcre, et, visiblement, il aimait cette paperasserie terrible qui semblait vouloir l'étouffer. Ses propos étaient d'un magistrat laborieux, appliqué à ses devoirs et dont l'esprit ne sortait pas du cercle de ses fonctions. Son haleine échauffée sentait l'eau-de-vie qu'il prenait pour se soutenir et qui ne semblait pas monter à son cerveau, tant il y avait de lucidité dans ses propos constamment médiocres.

Il vivait dans un petit appartement du Palais avec sa jeune femme, qui lui avait donné deux jumeaux. Cette jeune femme, la tante Henriette et la servante Pélagie composaient toute sa maison. Il se montrait doux et bon envers ces femmes. Enfin, c'était un homme excellent dans sa famille et dans sa profession, sans beaucoup d'idées et sans aucune imagination.

Gamelin ne put se défendre de remarquer avec quelque déplaisir combien ces magistrats de l'ordre nouveau ressemblaient d'esprit et de façons aux magistrats de l'ancien régime. Et c'en étaient: Herman avait exercé les fonctions d'avocat général au conseil d'Artois; Fouquier était un ancien procureur au Châtelet. Ils avaient gardé leur caractère. Mais Évariste Gamelin croyait à la palingénésie révolutionnaire.

En quittant le parquet, il traversa la galerie du Palais et s'arrêta devant les boutiques où toutes sortes d'objets étaient exposés avec art. Il feuilleta, à l'étalage de la citoyenne Ténot, des ouvrages historiques, politiques, et philosophiques: Les Chaînes de l'Esclavage; Essai sur le Despotisme; Les Crimes des Reines. "A la bonne heure! songea-t-il, ce sont des écrits républicains!" et il demanda à la librairie si elle vendait beaucoup de ces livres-là. Elle secoua la tête:

"On ne vend que des chansons et des romans."

Et tirant un petit volume d'un tiroir:

"Voici, ajouta-t-elle, quelque chose de bon."

Évariste lut le titre: La Religieuse en chemise.

Il trouva devant la boutique voisine Philippe Desmahis qui, superbe et tendre parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la citoyenne Saint-Jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui promettait de lui faire son portrait et lui demandait un moment d'entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. Il était beau. La persuasion coulait de ses lèvres et jaillissait de ses yeux. La citoyenne Saint-Jorre l'écoutait en silence et, prête à le croire, baissait les yeux.

Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il était investi, le nouveau juré voulut, mêlé au public, assister à un jugement du tribunal. Il gravit l'escalier où un peuple immense était assis comme dans un amphithéâtre et il pénétra dans l'ancienne salle du Parlement de Paris.

On s'étouffait pour voir juger quelque général. Car alors, comme disait le vieux Brotteaux, "la Convention, à l'exemple du gouvernement de Sa Majesté britannique, faisait passer en jugement les généraux vaincus, à défaut des généraux traîtres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point juger. Ce n'est point, ajoutait Brotteaux, qu'un général vaincu soit nécessairement criminel, car de toute nécessité il en faut un dans chaque bataille. Mais il n'est rien comme de condamner à mort un général pour donner du cœur aux autres...."

Il en avait déjà passé plusieurs sur le fauteuil de l'accusé, de ces militaires légers et têtus, cervelles d'oiseau dans des crânes de bœuf. Celui-là n'en savait guère plus sur les sièges et les batailles qu'il avait conduits, que les magistrats qui l'interrogeaient: l'accusation et la défense se perdaient dans les effectifs, les objectifs, les munitions, les marches et les contremarches. Et la foule des citoyens qui suivaient ces débats obscurs et interminables voyaient derrière le militaire imbécile la patrie ouverte et déchirée, souffrant mille morts; et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurés, tranquilles à leur banc, d'assener leur verdict comme un coup de massue sur les ennemis de la République.

Évariste le sentait ardemment: ce qu'il fallait frapper en ce misérable, c'étaient les deux monstres affreux qui déchiraient la Patrie: la révolte et la défaite. Il s'agissait bien, vraiment, de savoir si ce militaire était innocent ou coupable! Quand la Vendée reprenait courage, quand Toulon se livrait à l'ennemi, quand l'armée du Rhin reculait devant les vainqueurs de Mayence, quand l'armée du Nord, retirée au camp de César, pouvait être enlevée en un coup de main par les Impériaux, les Anglais, les Hollandais, maîtres de Valenciennes, ce qu'il importait, c'était d'instruire les généraux à vaincre ou à mourir. En voyant ce soudard infirme et abêti, qui, à l'audience, se perdait dans ses cartes comme il s'était perdu là-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne pas crier avec le public: "A mort!" sortit précipitamment de la salle.

A l'assemblée de la section, le nouveau juré reçut les félicitations du président Olivier, qui lui fit jurer sur le vieux maître-autel des Barnabites, transformé en autel de la patrie, d'étouffer dans son âme, au nom sacré de l'humanité, toute faiblesse humaine.

Gamelin, la main levée, prit à témoin de son serment les mânes augustes de Marat, martyr de la liberté, dont le buste venait d'être posé contre un pilier de la ci-devant église, en face du buste de Le Peltier.

Quelques applaudissements retentirent, mêlés à des murmures. L'assemblée était agitée. A l'entrée de la nef, un groupe de sectionnaires armés de piques vociférait.

"Il est antirépublicain, dit le président, de porter des armes dans une réunion d'hommes libres."

Et il ordonna de déposer aussitôt les fusils et les piques dans la ci-devant sacristie.

Un bossu, l'œil vif et les lèvres retroussées, le citoyen Beauvisage, du comité de vigilance, vint occuper la chaire devenue la tribune et surmontée d'un bonnet rouge.

"Les généraux nous trahissent, dit-il, et livrent nos armées à l'ennemi. Les Impériaux poussent des partis de cavalerie autour de Péronne et de Saint-Quentin, Toulon a été livré aux Anglais, qui y débarquent quatorze mille hommes. Les ennemis de la République conspirent au sein même de la Convention. Dans la capitale, d'innombrables complots sont ourdis pour délivrer l'Autrichienne. Au moment que je parle, le bruit court que le fils Capet, évadé du Temple, est porté en triomphe à Saint-Cloud: on veut relever en sa faveur le trône du tyran. L'enchérissement des vivres, la dépréciation des assignats sont l'effet des manœuvres accomplies dans nos foyers, sous nos yeux, par les agents de l'étranger. Au nom du salut public, je somme le citoyen juré d'être impitoyable pour les conspirateurs et les traîtres."

Tandis qu'il descendait de la tribune, des voix s'élevaient dans l'assemblée: "A bas le Tribunal révolutionnaire! A bas les modérés!"

Gras et le teint fleuri, le citoyen Dupont aîné, menuisier sur la place de Thionville, monta à la tribune, désireux, disait-il, d'adresser une question au citoyen juré. Et il demanda à Gamelin quelle serait son attitude dans l'affaire des Brissotins et de la veuve Capet.

Évariste était timide et ne savait point parler en public. Mais l'indignation l'inspira. Il se leva, pâle, et dit d'une voix sourde:

"Je suis magistrat. Je ne relève que de ma conscience. Toute promesse que je vous ferais serait contraire à mon devoir. Je dois parler au Tribunal et me taire partout ailleurs. Je ne vous connais plus. Je suis juge: je ne connais ni amis ni ennemis."

L'assemblée, diverse, incertaine et flottante, comme toutes les assemblées, approuva. Mais le citoyen Dupont aîné revint à la charge; il ne pardonnait pas à Gamelin d'occuper une place qu'il avait lui-même convoitée.

"Je comprends, dit-il, j'approuve même les scrupules du citoyen juré. On le dit patriote: c'est à lui de voir si sa conscience lui permet de siéger dans un tribunal destiné à détruire les ennemis de la République et résolu à les ménager. Il est des complicités auxquelles un bon citoyen doit se soustraire. N'est-il pas avéré que plusieurs jurés de ce tribunal se sont laissé corrompre par l'or des accusés, et que le président Montané a perpétré un faux pour sauver la tête de la fille Corday?"

A ces mots, la salle retentit d'applaudissements vigoureux. Les derniers éclats en montaient encore aux voûtes, quand Fortuné Trubert monta à la tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage pâle, des pommettes rouges perçaient la peau; ses paupières étaient enflammées et ses prunelles vitreuses.

"Citoyens, dit-il d'une voix faible et un peu haletante, étrangement pénétrante; on ne peut suspecter le Tribunal révolutionnaire sans suspecter en même temps la Convention et le Comité de Salut public dont il émane. Le citoyen Beauvisage nous a alarmés en nous montrant le président Montané altérant la procédure en faveur d'un coupable. Que n'a-t-il ajouté, pour notre repos, que, sur la dénonciation de l'accusateur public, Montané a été destitué et emprisonné?... Ne peut-on veiller au salut public sans jeter partout la suspicion? N'y a-t-il plus de talents ni de vertus à la Convention? Robespierre, Couthon, Saint-Just ne sont-ils pas des hommes honnêtes? Il est remarquable que les propos les plus violents sont tenus par des individus qu'on n'a jamais vus combattre pour la République! Ils ne parleraient pas autrement s'ils voulaient la rendre haïssable. Citoyens, moins de bruit et plus de besogne! C'est avec des canons, et non avec des criailleries, que l'on sauvera la France. La moitié des caves de la section n'ont pas encore été fouillées. Plusieurs citoyens détiennent encore des quantités considérables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons patriotiques sont pour eux la meilleure des assurances. Je recommande à votre libéralité les filles et les femmes de nos soldats qui se couvrent de gloire à la frontière et sur la Loire. L'un d'eux, le hussard Pommier (Augustin), précédemment apprenti sommelier, rue de Jérusalem, le 10 du mois dernier, devant Condé, menant des chevaux boire, fut assailli par six cavaliers autrichiens: il en tua deux et ramena les autres prisonniers. Je demande que la section déclare que Pommier (Augustin) a fait son devoir."

Ce discours fut applaudi et les sectionnaires se séparèrent aux cris de: "Vive la République!"

Demeuré seul dans la nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main:

"Merci. Comment vas-tu?

--Moi, très bien, très bien!" répondit Trubert, en crachant, avec un hoquet, du sang dans son mouchoir. "La République a beaucoup d'ennemis au-dehors et au-dedans; et notre section en compte, pour sa part, un assez grand nombre. Ce n'est pas avec des criailleries mais avec du fer et des lois qu'on fonde les empires.... Bonsoir, Gamelin: j'ai quelques lettres à écrire."

Et il s'en alla, son mouchoir sur les lèvres, dans la ci-devant sacristie.

La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde désormais mieux ajustée à sa coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravité bourgeoise, une fierté républicaine et le digne maintien qui sied à la mère d'un citoyen juré. Le respect de la justice, dans lequel elle avait été nourrie, l'admiration que, depuis l'enfance, lui inspiraient la robe et la simarre, la sainte terreur qu'elle avait toujours éprouvée à la vue de ces hommes à qui Dieu lui-même cède sur la terre son droit de vie et de mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vénérable et saint ce fils que naguère elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicité, elle concevait la continuité de la justice à travers la Révolution aussi fortement que les législateurs de la Convention concevaient la continuité de l'État dans la mutation des régimes, et le Tribunal révolutionnaire lui apparaissait égal en majesté à toutes les juridictions anciennes qu'elle avait appris à révérer.

Le citoyen Brotteaux montrait au jeune magistrat de l'intérêt mêlé de surprise et une déférence forcée. Comme la citoyenne veuve Gamelin, il considérait la continuité de la justice à travers les régimes; mais, au rebours de cette dame, il méprisait les tribunaux révolutionnaires à l'égal des cours de l'ancien régime. N'osant exprimer ouvertement sa pensée, et ne pouvant se résoudre à se taire, il se jetait dans des paradoxes que Gamelin comprenait tout juste assez pour en soupçonner l'incivisme.

"L'auguste tribunal où vous allez bientôt siéger, lui dit-il une fois, a été institué par le Sénat français pour le salut de la République; et ce fut certes une pensée vertueuse de nos législateurs que de donner des juges à leurs ennemis. J'en conçois la générosité, mais je ne la crois pas politique. Il eût été plus habile à eux, il me semble, de frapper dans l'ombre leurs plus irréconciliables adversaires et de gagner les autres par des dons ou des promesses. Un tribunal frappe avec lenteur et fait moins de mal que de peur: il est surtout exemplaire. L'inconvénient du vôtre est de réconcilier tous ceux qu'il effraie et de faire ainsi d'une cohue d'intérêts et de passions contraires un grand parti capable d'une action commune et puissante. Vous semez la peur: c'est la peur plus que le courage qui enfante les héros; puissiez-vous, citoyen Gamelin, ne pas voir un jour éclater contre vous des prodiges de peur!"

Le graveur Desmahis, amoureux, cette semaine-là, d'une fille du Palais-Égalité, la brune Flora, une géante, avait trouvé pourtant cinq minutes pour féliciter son camarade et lui dire qu'une telle nomination honorait grandement les beaux-arts.

Élodie elle-même, bien qu'à son insu elle détestât toute chose révolutionnaire, et qui craignait les fonctions publiques comme les plus dangereuses rivales qui pussent lui disputer le cœur de son amant, la tendre Élodie subissait l'ascendant d'un magistrat appelé à se prononcer dans des affaires capitales. D'ailleurs la nomination d'Évariste aux fonctions de juré produisait autour d'elle des effets heureux, dont sa sensibilité trouvait à se réjouir: le citoyen Jean Blaise vint dans l'atelier de la place de Thionville embrasser le juré avec un débordement de mâle tendresse.

Comme tous les contre-révolutionnaires, il éprouvait de la considération pour les puissances de la République, et, depuis qu'il avait été dénoncé pour fraude dans les fournitures de l'armée, le Tribunal révolutionnaire lui inspirait une crainte respectueuse. Il se voyait personnage de trop d'apparence et mêlé à trop d'affaires pour goûter une sécurité parfaite: le citoyen Gamelin lui paraissait un homme à ménager. Enfin on était bon citoyen, ami des lois.

Il tendit la main au peintre magistrat, se montra cordial et patriote, favorable aux arts et à la liberté. Gamelin, généreux, serra cette main largement tendue.

"Citoyen Évariste Gamelin, dit Jean Blaise, je fais appel à votre amitié et à vos talents. Je vous emmène demain pour quarante-huit heures à la campagne: vous dessinerez et nous causerons."

Plusieurs fois, chaque année, le marchand d'estampes faisait une promenade de deux ou trois jours en compagnie de peintres qui dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant avec habileté ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces tournées des morceaux qui, terminés dans l'atelier et gravés avec esprit, faisaient des estampes à la sanguine ou en couleurs, dont il tirait bon profit. D'après ces croquis, il faisait exécuter aussi des dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que les ouvrages décoratifs d'Hubert Robert.

Cette fois, il voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des fabriques d'après nature, tant le juré avait pour lui grandi le peintre. Deux autres artistes étaient de la partie, le graveur Desmahis, qui dessinait bien, et l'obscur Philippe Dubois, qui travaillait excellemment dans le genre de Robert. Selon la coutume, la citoyenne Élodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes. Jean Blaise, qui savait unir au souci de ses intérêts le soin de ses plaisirs, avait aussi invité à cette promenade la citoyenne Thévenin, actrice du Vaudeville, qui passait pour sa bonne amie.

X

Le samedi, à sept heures du matin, le citoyen Blaise, en bicorne noir, gilet écarlate, culotte de peau, bottes jaunes à revers, cogna du manche de sa cravache à la porte de l'atelier. La citoyenne veuve Gamelin s'y trouvait en honnête conversation avec le citoyen Brotteaux, tandis qu'Évariste nouait devant un petit morceau de glace sa haute cravate blanche.

"Bon voyage, monsieur Blaise! dit la citoyenne. Mais, puisque vous allez peindre des paysages, emmenez donc monsieur Brotteaux, qui est peintre.

--Eh bien! dit Jean Blaise, citoyen Brotteaux, venez avec nous."

Quand il se fut assuré qu'il ne serait point importun, Brotteaux, d'humeur sociable et ami des divertissements, accepta.

La citoyenne Élodie avait monté les quatre étages pour embrasser la citoyenne veuve Gamelin, qu'elle appelait sa bonne mère. Elle était tout de blanc vêtue et sentait la lavande.

Une vieille berline de voyage, à deux chevaux, la capote abaissée, attendait sur la place. Rose Thévenin se tenait au fond avec Julienne Hasard. Élodie fit prendre la droite à la comédienne, s'assit à gauche, et mit la mince Julienne entre elles deux. Brotteaux se plaça en arrière, vis-à-vis de la citoyenne Thévenin; Philippe Dubois, vis-à-vis de la citoyenne Hasard; Évariste, vis-à-vis d'Élodie. Quant à Philippe Desmahis, il dressait son torse athlétique sur le siège, à la gauche du cocher, qu'il étonnait en lui contant qu'en un certain pays d'Amérique les arbres portaient des andouilles et des cervelas.

Le citoyen Blaise, excellent cavalier, faisait la route à cheval et prenait les devants pour n'avoir pas la poussière de la berline.

A mesure que les roues brûlaient le pavé du faubourg, les voyageurs oubliaient leurs soucis; et, à la vue des champs, des arbres, du ciel, leurs pensées devinrent riantes et douces. Élodie songea qu'elle était née pour élever des poules auprès d'Évariste, juge de paix dans un village, au bord d'une rivière, près d'un bois. Les ormeaux du chemin fuyaient sur leur passage. A l'entrée des villages, les mâtins s'élançaient de biais contre la voiture et aboyaient aux jambes des chevaux, tandis qu'un grand épagneul couché en travers de la chaussée se levait à regret; les poules voletaient éparses et, pour fuir, traversaient la route; les oies, en troupe serrée, s'éloignaient lentement. Les enfants barbouillés regardaient passer l'équipage. La matinée était chaude, le ciel clair. La terre gercée attendait la pluie. Ils mirent pied à terre près de Villejuif. Comme ils traversaient le bourg, Desmahis entra chez une fruitière pour acheter des cerises dont il voulait rafraîchir les citoyennes. La marchande était jolie: Desmahis ne reparaissait plus. Philippe Dubois l'appela par le surnom que ses amis lui donnaient communément:

"Hé! Barbaroux!... Barbaroux!"

A ce nom exécré, les passants dressèrent l'oreille et des visages parurent à toutes les fenêtres. Et, quand ils virent sortir de chez la fruitière un jeune et bel homme, la veste ouverte, le jabot flottant sur une poitrine athlétique, et portant sur ses épaules un panier de cerises et son habit au bout d'un bâton, le prenant pour le girondin proscrit, des sans-culottes l'appréhendèrent violemment et l'eussent conduit à la municipalité malgré ses protestations indignées, si le vieux Brotteaux, Gamelin et les trois jeunes femmes n'eussent attesté que le citoyen se nommait Philippe Desmahis, graveur en taille-douce et bon jacobin. Encore fallut-il que le suspect montrât sa carte de civisme qu'il portait sur lui, par grand hasard, étant fort négligent de ces choses. A ce prix, il échappa aux mains des villageois patriotes sans autre dommage qu'une de ses manchettes de dentelle, qu'on lui avait arrachée; mais la perte était légère. Il reçut même les excuses des gardes nationaux qui l'avaient serré le plus fort et qui parlaient de le porter en triomphe à la municipalité.

Libre, entouré des citoyennes Élodie, Rose et Julienne, Desmahis jeta à Philippe Dubois, qu'il n'aimait pas et qu'il soupçonnait de perfidie, un sourire amer, et, le dominant de toute la tête:

"Dubois, si tu m'appelles encore Barbaroux, je t'appellerai Brissot; c'est un petit homme épais et ridicule, les cheveux gras, la peau huileuse, les mains gluantes. On ne doutera pas que tu ne sois l'infâme Brissot, l'ennemi du peuple; et les républicains, saisis à ta vue d'horreur et de dégoût, te pendront à la prochaine lanterne.... Tu entends?"

Le citoyen Blaise, qui venait de faire boire son cheval, assura qu'il avait arrangé l'affaire, quoiqu'il apparût à tous qu'elle avait été arrangée sans lui.

On remonta en voiture. En route, Desmahis apprit au cocher que, dans cette plaine de Longjumeau, plusieurs habitants de la lune étaient tombés autrefois, qui, par la forme et la couleur, approchaient de la grenouille, mais étaient d'une taille bien plus élevée. Philippe Dubois et Gamelin parlaient de leur art. Dubois, élève de Regnault, était allé à Rome. Il avait vu les tapisseries de Raphaël, qu'il mettait au-dessus de tous les chefs-d'œuvre. Il admirait le coloris du Corrège, l'invention d'Annibal Carrache et le dessin du Dominiquin, mais ne trouvait rien de comparable, pour le style, aux tableaux de Pompeio Battoni. Il avait fréquenté, à Rome, M. Ménageot et madame Lebrun, qui tous deux s'étaient déclarés contre la Révolution: aussi n'en parlait-il pas. Mais il vantait Angelica Kauffmann, qui avait le goût pur et connaissait l'antique.

Gamelin déplorait qu'à l'apogée de la peinture française, si tardive, puisqu'elle ne datait que de Lesueur, de Claude et de Poussin et correspondait à la décadence des écoles italienne et flamande, eût succédé un si rapide et profond déclin. Il en rapportait les causes aux mœurs publiques et à l'Académie, qui en était l'expression. Mais l'Académie venait d'être heureusement supprimée et, sous l'influence des principes nouveaux, David et son école créaient un art digne d'un peuple libre. Parmi les jeunes peintres, Gamelin mettait sans envie au premier rang Hennequin et Topino-Lebrun. Philippe Dubois préférait Regnault, son maître, à David et fondait sur le jeune Gérard l'espoir de la peinture.

Élodie complimentait la citoyenne Thévenin sur sa toque de velours rouge et sa robe blanche. Et la comédienne félicitait ses deux compagnes de leurs toilettes et leur indiquait les moyens de faire mieux encore: c'était, à son avis, de retrancher sur les ornements.

"On n'est jamais assez simplement mise, disait-elle. Nous apprenons cela au théâtre où le vêtement doit laisser voir toutes les attitudes. C'est là sa beauté, il n'en veut point d'autre.

--Vous dites bien, ma belle, répondait Élodie. Mais rien n'est plus coûteux en toilette que la simplicité. Et ce n'est pas toujours par mauvais goût que nous mettons des fanfreluches; c'est quelquefois par économie."

Elles parlèrent avec intérêt des modes de l'automne, robes unies, tailles courtes.

"Tant de femmes s'enlaidissent en suivant la mode! dit la Thévenin. On devrait s'habiller selon sa forme.

--Il n'y a de beau que les étoffes roulées sur le corps et drapées, dit Gamelin. Tout ce qui a été taillé et cousu est affreux."

Ces pensées, mieux placées dans un livre de Winckelmann que dans la bouche d'un homme qui parle à des Parisiennes, furent rejetées avec le mépris de l'indifférence.

"On fait pour l'hiver, dit Élodie, des douillettes à la laponne, en florence et en sicilienne, et des redingotes à la Zulime, à taille ronde, qui se ferment par un gilet à la turque.

--Ce sont des cache-misère, dit la Thévenin. Cela se vend tout fait. J'ai une petite couturière qui travaille comme un ange et qui n'est pas chère: je vous l'enverrai, ma chérie."

Et les paroles volaient, légères et pressées, déployant, soulevant les fins tissus, florence rayé, pékin uni, sicilienne, gaze, nankin.

Et le vieux Brotteaux, en les écoutant, songeait avec une volupté mélancolique à ces voiles d'une saison jetés sur des formes charmantes, qui durent peu d'années et renaissent éternellement comme les fleurs des champs. Et ses regards, qui allaient de ces trois jeunes femmes aux bleuets et aux coquelicots du sillon, se mouillaient de larmes souriantes.

Ils arrivèrent à Orangis vers les neuf heures et s'arrêtèrent à l'auberge de la Cloche, où les époux Poitrine logeaient à pied et à cheval. Le citoyen Blaise, qui avait rafraîchi sa toilette, tendit la main aux citoyennes. Après avoir commandé le dîner pour midi, précédés de leurs boîtes, de leurs cartons, de leurs chevalets et de leurs parasols, que portait un petit gars du village, ils s'en furent à pied, par les champs, vers le confluent de l'Orge et de l'Yvette, en ces lieux charmants d'où l'on découvre la plaine verdoyante de Longjumeau et que bordent la Seine et les bois de Sainte-Geneviève.

Jean Blaise, qui conduisait la troupe artiste, échangeait avec le ci-devant financier des propos facétieux où passaient sans ordre ni mesure Verboquet le Généreux, Catherine Cuissot qui colportait, les demoiselles Chaudron, le sorcier Galichet et les figures plus récentes de Cadet-Rousselle et de madame Angot.

Évariste, pris d'un amour soudain de la nature, en voyant des moissonneurs lier des gerbes, sentait ses yeux se gonfler de larmes; des rêves de concorde et d'amour emplissaient son cœur. Desmahis soufflait dans les cheveux des citoyennes les graines légères des pissenlits. Ayant toutes trois un goût de citadines pour les bouquets, elles cueillaient dans les prés le bouillon-blanc, dont les fleurs se serrent en épis autour de la tige, la campanule, portant suspendues en étages ses clochettes lilas tendre, les grêles rameaux de la verveine odorante, l'hièble, la menthe, la gaude, la mille-feuille, toute la flore champêtre de l'été finissant. Et, parce que Jean-Jacques avait mis la botanique à la mode parmi les filles des villes, elles savaient toutes trois des fleurs les noms et les amours. Comme les corolles délicates, alanguies de sécheresse, s'effeuillaient dans ses bras et tombaient en pluie à ses pieds, la citoyenne Élodie soupira:

"Elles passent déjà, les fleurs!"

Tous se mirent à l'œuvre et s'efforcèrent d'exprimer la nature telle qu'ils la voyaient; mais chacun la voyait dans la manière d'un maître. En peu de temps Philippe Dubois eut troussé dans le genre de Hubert-Robert une ferme abandonnée, des arbres abattus, un torrent desséché. Évariste Gamelin trouvait au bord de l'Yvette les paysages du Poussin. Philippe Desmahis, devant un pigeonnier, travaillait dans la manière picaresque de Callot et de Duplessis. Le vieux Brotteaux, qui se piquait d'imiter les flamands, dessinait soigneusement une vache. Élodie esquissait une chaumière, et son amie Julienne, qui était fille d'un marchand de couleurs, lui faisait sa palette. Des enfants, collés contre elle, la regardaient peindre. Elle les écartait de son jour en les appelant moucherons et en leur donnant des berlingots. Et la citoyenne Thévenin, quand elle en trouvait de jolis, les débarbouillait, les embrassait et leur mettait des fleurs dans les cheveux. Elle les caressait avec une douceur mélancolique parce qu'elle n'avait pas la joie d'être mère, et aussi pour s'embellir par l'expression d'un tendre sentiment et pour exercer son art de l'attitude et du groupement.

Seule, elle ne dessinait ni ne peignait. Elle s'occupait d'apprendre un rôle et plus encore de plaire. Et, son cahier à la main, elle allait de l'un à l'autre, chose légère et charmante. "Pas de teint, pas de figure, pas de corps, pas de voix", disaient les femmes, et elle emplissait l'espace de mouvement, de couleur et d'harmonie. Fanée, jolie, lasse, infatigable, elle était les délices du voyage. D'humeur inégale et cependant toujours gaie, susceptible, irritable et pourtant accommodante et facile, la langue salée avec le ton le plus poli, vaine, modeste, vraie, fausse, délicieuse, si Rose Thévenin ne faisait pas bien ses affaires, si elle ne devenait point déesse, c'est que les temps étaient mauvais et qu'il n'y avait plus à Paris ni encens ni autels pour les Grâces. La citoyenne Blaise, qui en parlant d'elle faisait la grimace et l'appelait sa "belle-mère", ne pouvait la voir sans se rendre à tant de charmes.

On répétait à Feydeau Les Visitandines; et Rose se félicitait d'y tenir un rôle plein de naturel. C'est le naturel qu'elle cherchait, qu'elle poursuivait, qu'elle trouvait.

"Nous ne verrons donc point Paméla?" dit le beau Desmahis.

Le Théâtre de la Nation était fermé et les comédiens envoyés aux Madelonnettes et à Pélagie.

"Est-ce là la liberté?" s'écria la Thévenin levant au ciel ses beaux yeux indignés.

"Les acteurs du Théâtre de la Nation, dit Gamelin, sont des aristocrates, et la pièce du citoyen François tend à faire regretter les privilèges de la noblesse.

--Messieurs, dit la Thévenin, ne savez-vous entendre que ceux qui vous flattent?..."

Vers midi, chacun se sentant grand-faim, la petite troupe regagna l'auberge.

Évariste, auprès d'Élodie, lui rappelait en souriant les souvenirs de leurs premières rencontres:

"Deux oisillons étaient tombés du toit où ils nichaient sur le rebord de votre fenêtre. Vous les nourrissiez à la becquée; l'un d'eux vécut et prit sa volée. L'autre mourut dans le nid d'ouate que vous lui aviez fait. "C'était celui que j'aimais le mieux", avez-vous dit. Ce jour-là, vous portiez, Élodie, un nœud rouge dans les cheveux."

Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrière des autres, parlaient de Rome où ils étaient allés tous deux, celui-ci en 72, l'autre vers les derniers jours de l'Académie. Et il souvenait encore au vieux Brotteaux de la princesse Mondragone, à qui il eût bien laissé entendre ses soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son ombre. Philippe Dubois ne négligea pas de dire qu'il avait été prié à dîner chez le cardinal de Bernis et que c'était l'hôte le plus obligeant du monde.

"Je l'ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j'ai été durant quelque temps de ses plus familiers: il aimait à fréquenter la canaille. C'était un aimable homme et, bien qu'il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. Certes j'aime mieux nos simples théophages, qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, que ces enragés barbouilleurs de lois, qui s'appliquent à nous guillotiner pour nous rendre vertueux et sages et nous faire adorer l'Être suprême, qui les a faits à son image. Au temps passé, je faisais dire la messe à la chapelle des Ilettes par un pauvre diable de curé qui disait après boire: "Ne médisons point des pécheurs: nous en vivons, prêtres indignes que nous sommes!" Convenez, monsieur, que ce croqueur d'orémus avait de saines maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir là et gouverner les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'on les voudrait être."

La Thévenin s'était rapprochée du vieux Brotteaux. Elle savait que cet homme avait mené grand train autrefois, et son imagination parait de ce brillant souvenir la pauvreté présente du ci-devant financier, qu'elle jugeait moins humiliante, étant générale et causée par la ruine publique. Elle contemplait en lui, curieusement et non sans respect, les débris d'un de ces généreux Crésus que célébraient en soupirant les comédiennes ses aînées. Et puis les manières de ce bonhomme en redingote puce si râpée et si propre lui plaisaient.

"Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc, par des nuits illuminées, vous vous glissiez dans des bosquets de myrtes avec des comédiennes et des danseuses, au son lointain des flûtes et des violons.... Hélas! elles étaient plus belles, n'est-ce pas, vos déesses de l'Opéra et de la Comédie-Française, que nous autres, pauvres petites actrices nationales?

--Ne le croyez pas, mademoiselle, répondit Brotteaux, et sachez que s'il s'en fût rencontré en ce temps une semblable à vous, elle se serait promenée, seule, en souveraine et sans rivale, pour peu qu'elle l'eût souhaité, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une idée si flatteuse...."

L'hôtel de la Cloche était rustique. Une branche de houx pendait sur la porte charretière, qui donnait accès à une cour toujours humide où picoraient les poules. Au fond de la cour s'élevait l'habitation, composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, coiffée d'une haute toiture de tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux rosiers tout fleuris de roses. A droite, des quenouilles montraient leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. A gauche était l'écurie, avec un râtelier extérieur et une grange en colombage. Une échelle s'appuyait au mur. De ce côté encore, sous un hangar encombré d'instruments agricoles et de souches, du haut d'un vieux cabriolet, un coq blanc surveillait ses poules. La cour était fermée, de ce sens, par des étables devant lesquelles s'élevait, comme un tertre glorieux, un tas de fumier que, à cette heure, retournait de sa fourche une fille plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui remplissait ses sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever par intervalles les talons jaunes comme du safran. Sa jupe troussée laissait à découvert la crasse de ses mollets énormes et bas. Tandis que Philippe Desmahis la regardait, surpris et amusé du jeu bizarre de la nature qui avait construit cette fille en largeur, l'hôtelier appela:

"Hé! la Tronche! va quérir de l'eau!"

Elle se retourna et montra une face écarlate et une large bouche où manquait une palette. Il avait fallu la corne d'un taureau pour ébrécher cette puissante denture. Sa fourche à l'épaule, elle riait. Semblables à des cuisses, ses bras rebrassés étincelaient au soleil.

La table était mise dans la salle basse, où les poulets achevaient de rôtir sous le manteau de la cheminée, garni de vieux fusils. Longue de plus de vingt pieds, la salle, blanchie à la chaux, n'était éclairée que par les vitres verdâtres de la porte et par une seule fenêtre, encadrée de roses, auprès de laquelle l'aïeule tournait son rouet. Elle portait une coiffe et un bavolet de dentelle du temps de la Régence. Les doigts noueux de ses mains tachées de terre tenaient la quenouille. Des mouches se posaient sur le bord de ses paupières, et elle ne les chassait pas. Dans les bras de sa mère, elle avait vu passer Louis XIV en carrosse.

Il y avait soixante ans qu'elle avait fait le voyage de Paris. Elle conta d'une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout devant elle qu'elle avait vu l'Hôtel de Ville, les Tuileries et la Samaritaine, et que, lorsqu'elle traversait le Pont-Royal, un bateau qui portait des pommes au marché du Mail s'était ouvert, que les pommes s'en étaient allées au fil de l'eau et que la rivière en était tout empourprée.

Elle avait été instruite des changements survenus nouvellement dans le royaume, et surtout de la zizanie qu'il y avait entre les curés jureurs et ceux qui ne juraient point. Elle savait aussi qu'il y avait eu des guerres, des famines et des signes dans le ciel. Elle ne croyait point que le roi fût mort. On l'avait fait fuir, disait-elle, par un souterrain et l'on avait livré au bourreau, à sa place, un homme du commun.

Aux pieds de l'aïeule, dans son moïse, le dernier-né des Poitrine, Jeannot, faisait ses dents. La Thévenin souleva le berceau d'osier et sourit à l'enfant, qui gémit faiblement, épuisé de fièvre et de convulsions. Il fallait qu'il fût bien malade, car on avait appelé le médecin, le citoyen Pelleport, qui, à la vérité, député suppléant à la Convention, ne faisait point payer ses visites.

La citoyenne Thévenin, enfant de la balle, était partout chez elle; mal contente de la façon dont la Tronche avait lavé la vaisselle, elle essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu'elle goûtait en bonne hôtelière, Élodie coupait en tranches un pain de quatre livres encore chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit:

"J'ai lu, il y a quelques jours, un livre écrit par un jeune Allemand dont j'ai oublié le nom, et qui a été très bien mis en français. On y voit une belle jeune fille nommée Charlotte qui, comme vous, Élodie, taillait des tartines et, comme vous, les taillait avec grâce, et si joliment qu'à la voir faire le jeune Werther devint amoureux d'elle.

--Et cela finit par un mariage? demanda Élodie.

--Non, répondit Évariste; cela finit par la mort violente de Werther."

Ils dînèrent bien, car ils avaient grand-faim; mais la chère était médiocre. Jean Blaise s'en plaignit: il était très porté sur sa bouche et faisait de bien manger une règle de vie; et, sans doute, ce qui l'incitait à ériger sa gourmandise en système, c'était la disette générale. La Révolution avait dans toutes les maisons renversé la marmite. Le commun des citoyens n'avait rien à se mettre sous la dent. Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la misère publique, allaient chez le traiteur où ils montraient leur esprit en s'empiffrant. Quant à Brotteaux qui, en l'an II de la Liberté, vivait de châtaignes et de croûtons de pain, il lui souvenait d'avoir soupé chez Grimod de la Reynière, à l'entrée des Champs-Élysées. Envieux de mériter le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine, il abondait en savantes recettes de cuisine et en bons préceptes gastronomiques. Et, comme Gamelin déclarait qu'un républicain méprise les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d'antiquités, donnait au jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir.

Après le dîner, Jean Blaise, qui n'oubliait pas les affaires sérieuses, fit faire à son académie foraine des croquis et des esquisses de l'auberge, qu'il jugeait assez romantique dans son délabrement. Tandis que Philippe Desmahis et Philippe Dubois dessinaient les étables, la Tronche vint donner à manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier de santé, qui sortait en même temps de la salle basse où il était venu porter ses soins au petit Poitrine, s'approcha des artistes et, après les avoir complimentés de leurs talents, qui honoraient la nation tout entière, il leur montra la Tronche au milieu des pourceaux.

"Vous voyez cette créature, dit-il, ce n'est pas une fille, comme vous pourriez le croire: c'est deux filles. Comprenez que je parle littéralement. Surpris du volume énorme de sa charpente osseuse, je l'ai examinée et me suis aperçu qu'elle avait la plupart des os en double: à chaque cuisse, deux fémurs soudés ensemble; à chaque épaule, deux humérus. Elle possède aussi des muscles en double. Ce sont, à mon sens, deux jumelles étroitement associées ou, pour mieux dire, fondues ensemble. Le cas est intéressant. Je l'ai signalé à monsieur Saint-Hilaire, qui m'en a su gré. C'est un monstre que vous voyez là, citoyens. Ces gens-ci l'appellent "la Tronche". Ils devraient dire "les Tronches": elles sont deux. La nature a de ces bizarreries.... Bonsoir, citoyens peintres! Nous aurons de l'orage, cette nuit...."

Après le souper aux chandelles, l'académie Blaise fit dans la cour de l'auberge, en compagnie d'un fils et d'une fille Poitrine, une partie de colin-maillard, à laquelle jeunes femmes et jeunes hommes mirent une vivacité que leur âge explique assez pour qu'on ne cherche pas si la violence et l'incertitude du temps n'excitait pas leur ardeur. Quand il fit tout à fait nuit, Jean Blaise proposa de jouer dans la salle basse aux jeux innocents. Élodie demanda la "chasse au cœur" qui fut acceptée de toute la compagnie. Sur les indications de la jeune fille, Philippe Desmahis traça à la craie sur les meubles, les portes et les murs sept cœurs, c'est-à-dire un de moins qu'il n'y avait de joueurs, car le vieux Brotteaux s'était mis obligeamment de la partie. On dansa en rond "La Tour, prends garde", et, sur un signal d'Élodie, chacun courut mettre la main sur un cœur. Gamelin, distrait et maladroit, les trouva tous pris: il donna un gage, le petit couteau acheté six sous à la foire Saint-Germain et qui avait coupé le pain pour la mère indigente. On recommença et ce furent tour à tour Blaise, Élodie, Brotteaux et la Thévenin qui ne trouvèrent pas de cœur et donnèrent chacun leur gage, une bague, un réticule, un petit livre relié en maroquin, un bracelet. Puis, les gages furent tirés au sort sur les genoux d'Élodie et chacun, pour racheter le sien, dut montrer ses talents de société, chanter une chanson ou dire des vers. Brotteaux récita le discours du patron de la France, au premier chant de La Pucelle:

Je suis Denis et saint de mon métier, J'aime la Gaule....

Le citoyen Blaise, bien que moins lettré, donna sans hésiter la réponse de Richemond:

Monsieur le Saint, ce n'était pas la peine D'abandonner le céleste domaine....

Tout le monde alors lisait et relisait avec délices le chef-d'œuvre de l'Arioste français; les hommes les plus graves souriaient des amours de Jeanne et de Dunois, des aventures d'Agnès et de Monrose et des exploits de l'âne ailé. Tous les hommes cultivés savaient par cœur les beaux endroits de ce poème divertissant et philosophique. Évariste Gamelin, lui-même, bien que d'humeur sévère, en prenant sur le giron d'Élodie son couteau de six liards, récita de bonne grâce l'entrée de Grisbourdon aux enfers. La citoyenne Thévenin chanta sans accompagnement la romance de Nina: Quand le bien-aimé reviendra. Desmahis chanta, sur l'air de La Faridondaine:

Quelques-uns prirent le cochon De ce bon saint Antoine, Et, lui mettant un capuchon, Ils en firent un moine. Il n'en coûtait que la façon....

Cependant Desmahis était soucieux. A cette heure, il aimait ardemment les trois femmes avec lesquelles il jouait au "gage touché", et il jetait à toutes trois des regards brûlants et doux. Il aimait la Thévenin pour sa grâce, sa souplesse, son art savant, ses œillades et sa voix qui allait au cœur; il aimait Élodie, qu'il sentait de nature abondante, riche et donnante; il aimait Julienne Hasard, malgré ses cheveux décolorés, ses cils blancs, ses taches de rousseur et son maigre corsage, parce que, comme ce Dunois dont parle Voltaire dans La Pucelle, il était toujours prêt, dans sa générosité, à donner à la moins jolie une marque d'amour, et d'autant plus qu'elle lui semblait, pour l'instant, la plus inoccupée et, partant, la plus accessible. Exempt de toute vanité, il n'était jamais sûr d'être agréé; il n'était jamais sûr non plus de ne l'être pas. Aussi s'offrait-il, à tout hasard. Profitant des rencontres heureuses du "gage touché", il tint quelques tendres propos à la Thévenin, qui ne s'en fâcha pas, mais n'y pouvait guère répondre sous le regard jaloux du citoyen Jean Blaise. Il parla plus amoureusement encore à la citoyenne Élodie, qu'il savait engagée avec Gamelin, mais il n'était pas assez exigeant pour vouloir un cœur à lui seul. Élodie ne pouvait l'aimer; mais elle le trouvait beau et elle ne réussit pas entièrement à le lui cacher. Enfin, il porta ses vœux les plus pressants à l'oreille de la citoyenne Hasard: elle y répondit par un air de stupeur qui pouvait exprimer une soumission abîmée aussi bien qu'une morne indifférence. Et Desmahis ne crut point qu'elle était indifférente.

Il n'y avait dans l'auberge que deux chambres à coucher, toutes deux au premier étage et sur le même palier. Celle de gauche, la plus belle, était tendue de papier à fleurs et ornée d'une glace grande comme la main, dont le cadre doré subissait l'offense des mouches depuis l'enfance de Louis XV. Là, sous un ciel d'indienne à ramages, se dressaient deux lits garnis d'oreillers de plume, d'édredons et de courtepointes. Cette chambre était réservée aux trois citoyennes.

Quand vint l'heure de la retraite, Desmahis et la citoyenne Hasard, tenant à la main chacun son chandelier, se souhaitèrent le bonsoir sur le palier. Le graveur amoureux coula à la fille du marchand de couleurs un billet par lequel il la priait de le rejoindre, quand tout serait endormi, dans le grenier, qui se trouvait au-dessus de la chambre des citoyennes.

Prévoyant et sage, il avait dans la journée étudié les êtres et exploré ce grenier, plein de bottes d'oignons, de fruits qui séchaient sous un essaim de guêpes, de coffres, de vieilles malles. Il y avait même vu un vieux lit de sangle boiteux et hors d'usage, à ce qu'il lui sembla, et une paillasse éventrée, où sautaient des puces.

En face de la chambre des citoyennes était une chambre à trois lits, assez petite, où devaient coucher, à leurs guises, les citoyens voyageurs. Mais Brotteaux, qui était sybarite, s'en était allé à la grange dormir dans le foin. Quant à Jean Blaise, il avait disparu, Dubois et Gamelin ne tardèrent pas à s'endormir. Desmahis se mit au lit; mais, quand le silence de la nuit eut, comme une eau dormante, recouvert la maison, le graveur se leva et monta l'escalier de bois, qui se mit à craquer sous ses pieds nus. La porte du grenier était entrebâillée. Il en sortait une chaleur étouffante et des senteurs âcres de fruits pourris. Sur un lit de sangle boiteux, la Tronche dormait, la bouche ouverte, la chemise relevée, les jambes écartées. Elle était énorme. Traversant la lucarne, un rayon de lune baignait d'azur et d'argent sa peau qui, entre des écailles de crasse et des éclaboussures de purin, brillait de jeunesse et de fraîcheur. Desmahis se jeta sur elle; réveillée en sursaut, elle eut peur et cria; mais, dès qu'elle comprit ce qu'on lui voulait, rassurée, elle ne témoigna ni surprise ni contrariété et feignit d'être encore plongée dans un demi-sommeil qui, en lui ôtant la conscience des choses, lui permettait quelque sentiment....

Desmahis rentra dans sa chambre, où il dormit jusqu'au jour d'un sommeil tranquille et profond.

Le lendemain, après une dernière journée de travail, l'académie promeneuse reprit le chemin de Paris. Quand Jean Blaise paya son hôte en assignats, le citoyen Poitrine se lamenta de ne plus voir que de "l'argent carré" et promit une belle chandelle au bougre qui ramènerait les jaunets.

Il offrit des fleurs aux citoyennes. Par son ordre, la Tronche, sur une échelle, en sabots et troussée, montrant au jour ses mollets crasseux et resplendissants, coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants qui couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en pluie, en torrents, en avalanche, dans les jupes tendues d'Élodie, de Julienne et de la Thévenin. La berline en fut pleine. Tous, rentrant à la nuit, en apportèrent chez eux des brassées, et leur sommeil et leur réveil en fut tout parfumé.

XI

Le matin du 7 septembre, la citoyenne Rochemaure, se rendant chez le juré Gamelin, qu'elle voulait intéresser à quelque suspect de sa connaissance, rencontra sur le palier le ci-devant Brotteaux des Ilettes, qu'elle avait aimé dans les jours heureux. Brotteaux s'en allait porter douze douzaines de pantins de sa façon chez le marchand de jouets de la rue de la Loi. Et il s'était résolu, pour les porter plus aisément, à les attacher au bout d'une perche, selon les guises des vendeurs ambulants. Il en usait galamment avec toutes les femmes, même avec celles dont une longue habitude avait émoussé pour lui l'attrait, comme ce devait être le cas de madame de Rochemaure, à moins qu'assaisonnée par la trahison, l'absence, l'infidélité et l'embonpoint, il ne la trouvât appétissante. En tout cas, il l'accueillit sur le palier sordide, aux carreaux disjoints, comme autrefois sur les degrés du perron des Ilettes et la pria de lui faire l'honneur de visiter son grenier. Elle monta assez lestement l'échelle et se trouva sous une charpente dont les poutres penchantes portaient un toit de tuiles percé d'une lucarne. On ne pouvait s'y tenir debout. Elle s'assit sur la seule chaise qu'il y eût en ce réduit et, ayant promené un moment ses regards sur les tuiles disjointes, elle demanda, surprise et attristée:

"C'est là que vous habitez, Maurice? Vous n'avez guère à y craindre les importuns. Il faut être diable ou chat pour vous y trouver.

--J'y ai peu d'espace, répondit le ci-devant. Et je ne vous cache pas que parfois il y pleut sur mon grabat. C'est un faible inconvénient. Et durant les nuits sereines j'y vois la lune, image et témoin des amours des hommes. Car la lune, madame, fut de tout temps attestée par les amoureux, et dans son plein, pâle et ronde, elle rappelle à l'amant l'objet de ses désirs.

--J'entends, dit la citoyenne.

--En leur saison, poursuivit Brotteaux, les chats font un beau vacarme dans cette gouttière. Mais il faut pardonner à l'amour de miauler et de jurer sur les toits, quand il emplit de tourments et de crimes la vie des hommes."

Tous deux, ils avaient eu la sagesse de s'aborder comme des amis qui s'étaient quittés la veille pour s'en aller dormir; et, bien que devenus étrangers l'un à l'autre, ils s'entretenaient avec bonne grâce et familiarité.

Cependant, madame de Rochemaure paraissait soucieuse. La Révolution, qui avait été longtemps pour elle riante et fructueuse, lui apportait maintenant des soucis et des inquiétudes; ses soupers devenaient moins brillants et moins joyeux. Les sons de sa harpe n'éclaircissaient plus les visages sombres. Ses tables de jeu étaient abandonnées des plus riches pontes. Plusieurs de ses familiers, maintenant suspects, se cachaient; son ami, le financier Morhardt, était arrêté, et c'était pour lui qu'elle venait solliciter le juré Gamelin. Elle-même était suspecte. Des gardes nationaux avaient fait une perquisition chez elle, retourné les tiroirs de ses commodes, soulevé des lames de son parquet, donné des coups de baïonnette dans ses matelas. Ils n'avaient rien trouvé, lui avaient fait des excuses et bu son vin. Mais ils étaient passés fort près de sa correspondance avec un émigré, M. d'Expilly. Quelques amis qu'elle avait parmi les jacobins l'avaient avertie que le bel Henry, son greluchon, devenait compromettant par ses violences trop outrées pour paraître sincères.

Les coudes sur les genoux et les poings dans les joues, songeuse, elle demanda à son vieil ami, assis sur la paillasse:

"Que pensez-vous de tout ceci, Maurice?

--Je pense que ces gens-ci donnent à un philosophe et à un amateur de spectacles ample matière à réflexion et à divertissement; mais qu'il serait meilleur pour vous, chère amie, que vous fussiez hors de France.

--Maurice, où cela nous mènera-t-il?

--C'est ce que vous me demandiez, Louise, un jour, en voiture, au bord du Cher, sur le chemin des Ilettes, tandis que notre cheval, qui avait pris le mors aux dents, nous emportait d'un galop furieux. Que les femmes sont donc curieuses! Encore aujourd'hui vous voulez savoir où nous allons. Demandez-le aux tireuses de cartes. Je ne suis point devin, ma mie. Et la philosophie, même la plus saine, est d'un faible secours pour la connaissance de l'avenir. Ces choses finiront, car tout finit. On peut en prévoir diverses issues. La victoire de la coalition et l'entrée des alliés à Paris. Ils n'en sont pas loin; toutefois je doute qu'ils y arrivent. Ces soldats de la République se font battre avec une ardeur que rien ne peut éteindre. Il se peut que Robespierre épouse Madame Royale et se fasse nommer protecteur du royaume pendant la minorité de Louis XVII.

--Vous croyez? s'écria la citoyenne, impatiente de se mêler à cette belle intrigue.

--Il se peut encore, poursuivit Brotteaux, que la Vendée l'emporte et que le gouvernement des prêtres se rétablisse sur des monceaux de ruines et des amas de cadavres. Vous ne pouvez concevoir, chère amie, l'empire que garde le clergé sur la multitude des ânes.... Je voulais dire "des âmes"; la langue m'a fourché. Le plus probable, à mon sens, c'est que le Tribunal révolutionnaire amènera la destruction du régime qui l'a institué: il menace trop de têtes. Ceux qu'il effraie sont innombrables; ils se réuniront, et, pour le détruire, ils détruiront le régime. Je crois que vous avez fait nommer le jeune Gamelin à cette justice. Il est vertueux: il sera terrible. Plus j'y songe, ma belle amie, plus je crois que ce tribunal, établi pour sauver la République, la perdra. La Convention a voulu avoir, comme la royauté, ses Grands Jours, sa Chambre ardente, et pourvoir à sa sûreté par des magistrats nommés par elle et tenus dans sa dépendance. Mais que les Grands Jours de la Convention sont inférieurs aux Grands Jours de la monarchie, et sa Chambre ardente moins politique que celle de Louis XIV! Il règne dans le Tribunal révolutionnaire un sentiment de basse justice et de plate égalité qui le rendra bientôt odieux et ridicule et dégoûtera tout le monde. Savez-vous, Louise, que ce tribunal, qui va appeler à sa barre la reine de France et vingt et un législateurs, condamnait hier une servante coupable d'avoir crié: "Vive le roi!" avec une mauvaise intention et dans la pensée de détruire la République? Nos juges, tout de noir emplumés, travaillent dans le genre de ce Guillaume Shakespeare, si cher aux Anglais, qui introduit dans les scènes les plus tragiques de son théâtre de grossières bouffonneries.

--Eh bien, Maurice, demanda la citoyenne, êtes-vous toujours heureux en amour?

--Hélas! répondit Brotteaux, les colombes volent au blanc colombier et ne se posent plus sur la tour en ruines.

--Vous n'avez pas changé.... Au revoir, mon ami!"

Ce soir-là, le dragon Henry, s'étant rendu, sans y être prié, chez madame de Rochemaure, la trouva qui cachetait une lettre sur laquelle il lut l'adresse du citoyen Rauline, à Vernon. C'était, il le savait, une lettre pour l'Angleterre. Rauline recevait par un postillon des messageries le courrier de madame de Rochemaure et le faisait porter à Dieppe par une marchande de marée. Un patron de barque le remettait, la nuit, à un navire britannique qui croisait sur la côte; un émigré, M. d'Expilly, le recevait à Londres et le communiquait, s'il le jugeait utile, au cabinet de Saint-James.

Henry était jeune et beau: Achille n'unissait pas tant de grâce à tant de vigueur, quand il revêtit les armes que lui présentait Ulysse. Mais la citoyenne Rochemaure, sensible naguère aux charmes du jeune héros de la Commune, détournait de lui ses regards et sa pensée depuis qu'elle avait été avertie que, dénoncé aux jacobins comme un exagéré, ce jeune soldat pouvait la compromettre et la perdre. Henry sentait qu'il ne serait peut-être pas au-dessus de ses forces de ne plus aimer madame de Rochemaure; mais il lui déplaisait qu'elle ne le distinguât plus. Il comptait sur elle pour satisfaire à certaines dépenses auxquelles le service de la République l'avait engagé. Enfin, songeant aux extrémités où peuvent se porter les femmes et comment elles passent avec rapidité de la tendresse la plus ardente à la plus froide insensibilité et combien il leur est facile de sacrifier ce qu'elles ont chéri et de perdre ce qu'elles ont adoré, il soupçonna que cette ravissante Louise pourrait un jour le faire jeter en prison pour se débarrasser de lui. Sa sagesse lui conseillait de reconquérir cette beauté perdue. C'est pourquoi il était venu armé de tous ses charmes. Il s'approchait d'elle, s'éloignait, se rapprochait, la frôlait, la fuyait selon les règles de la séduction dans les ballets. Puis, il se jeta dans un fauteuil, et, de sa voix invincible, de sa voix qui parlait aux entrailles des femmes, il lui vanta la nature et la solitude et lui proposa en soupirant une promenade à Ermenonville.

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