GEORGE SAND (continued 2)
Reading edition
—Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je peux vous suivre!
—Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me reverras plus.
—Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à vous seule.
—Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta religion de famille.
—J'obéirai, je le jure! Et, à présent, révélez-moi les secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?...
—Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas davantage, ne m'interroge pas.
—Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie.
—Je l'ignore.
—Et dans celle-ci?
—Oui, si tu le mérites.
—Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les plaindre?
—Je le peux.
—Et les aimer?
—Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu.
—Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.
—Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées. Adieu!
—Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau, une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai? et me la donnerez-vous?
—Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet matériel et palpable!
—Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante.
—Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir?
—Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée dans l'or.
—Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi comment tu me vois.
Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même. Elle parut écouter avec attention et me dit:
—Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi, le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu!
Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie; je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons de la fontaine.
L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié.
—Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.
—Pourquoi donc? Si tu le voulais!
—Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite l'éternelle lumière d'un monde plus beau.
—Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci; je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.
—Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends. Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi!
—Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite.
Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma chambre, lors de la première apparition.
—Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma gauche.
Et je vis le second fantôme.
Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.
Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec l'espoir de ne pas m'éveiller.
Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans les outils nécessaires.
Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à m'aider:
—Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.
—Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.
—Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas vu.
—C'est égal. Tâchons de la trouver.
Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente, enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.
—C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.
Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage, il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame d'Ionis.
Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté.
Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher.
On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.
Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma vie.
Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade, j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie animale.
La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.
Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.
Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.
—Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne sais plus que penser de vous?
—Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison; je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.
—Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous l'avez vue se produire?
—Mieux que je ne vous vois en ce moment?
—Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de vos paroles. Racontez-moi tranquillement...
—Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux pas, je ne veux pas répondre.
—En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un amant heureux!
—Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à rien, vous vous moquez de tout!
J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut piquée.
—Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité: c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur, de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses arrêts...
—Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat. Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de vous faire gagner votre procès.
Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant le bras comme pour me réveiller:
—Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus. J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre. Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.
Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon immortelle, si je parvenais à m'endormir.
Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre sur la pointe du pied.
—Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je.
—Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas?
—Je me sens très-bien. J'ai donc été malade!
—Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin! Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé!
Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et m'engagea à prendre encore une cuillerée de ma potion calmante.
—Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir vite.
La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me portais fort bien.
Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis:
—Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.
Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.
—Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être hantée...
—La chambre où j'étais? Où suis-je donc?
Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin que je n'étais plus dans la chambre aux dames, mais dans un autre appartement du château.
—Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus! c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux. Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers. Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées! Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers.
—Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu un accès de folie.
—De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez auparavant.
Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée, et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou: j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret; j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup.
—Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité. Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé devant rien!
Elle s'arrêta, et, changeant de ton:
—Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la bibliothèque?
—J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup...
—De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!
—Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?
Madame d'Ionis hésita.
—Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec une sorte d'inquiétude.
—Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à ressaisir.
Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille, dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues; mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.
—N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre, ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle, à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile; j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter davantage.
Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis. On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende, récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.
Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus, elle n'y avait sans doute jamais été!
Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.
Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans l'après-midi.
Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire; il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je venais à retomber malade.
Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale.
Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe, d'une monomanie bien conditionnée.
Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je revins chez nous, j'appris que madame d'Ionis était venue s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru céder à la raison positive: elle consentait à le gagner.
Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable.
Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat. Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement de la gaieté.
J'eus donc le temps, malgré mes grandes occupations, de faire des vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais profondément malheureux.
C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende. Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en aucun lieu de la contrée!
J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre, mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais, je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi, qui est l'argument des choses qui n'apparaissent pas, une folie sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe sous les sens.
Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi. L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais pas mérité d'entendre longtemps.
Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur.
Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence, lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle. Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par une matinée de juin, le funeste château d'Ionis.
V LE DUEL
À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était imperdable. Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M. d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La validité de ce dernier acte était incontestable; la date, postérieure à celle du premier, était nette et précise. M. d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon.
En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était le dernier débris de la fortune de ses adversaires.
M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du second testament, d'avoir engagé la personne qui en était dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble, exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès.
Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***.
Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près, fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais, à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite loyauté de son père.
Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux interlocuteurs de m'écouter.
—Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M. d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en faisant argument de tout pour les besoins de ma cause.
—Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui vous retiendront de le proclamer.
Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis:
—Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.
—Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne demandons pas mieux!
—Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais, quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.
—Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un témoignage...
Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter.
—Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame d'Ionis a beaucoup d'affection...
—Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune d'Aillane.
—Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille.
—Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de madame d'Ionis.
—Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse lui en savoir gré?
—Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est tout personnel.
Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa gratitude pour mes bons procédés.
Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire. Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis:
—Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes. J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause. Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du Palais, le rendez-vous que je vous demande.
—Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon.
—C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins nécessité pour moi de me battre avec vous.
—Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais?
—Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir, plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à présent ou jamais.
—Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des excuses publiques.
—Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on pourrait croire que vous craignez mes révélations.
—Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il vous plaira de désigner.
Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit d'un air affectueux et triste:
—Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons, donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la gorge!
Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats. J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait, disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par quelque dépit oratoire.
Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence, par un souvenir bien autrement puissant que le sien.
Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles:
—Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le bougeoir pour un autre.
Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta:
—Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à faire honneur à ton père!
Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre. Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue!
Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères très-anciens: Ta vie n'est qu'à moi.
C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté.
Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison.
—Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon oreiller?
—Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague.
—Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt? Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis?
—Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien! C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je n'ai rien vu sur votre oreiller.
—Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise au château d'Ionis?
—Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas compromettre...
—Qui? Explique-toi!
—Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous l'avait donnée?
—Nullement.
—Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit être elle qui vous l'a renvoyée.
—As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui?
—Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission connaît les êtres de la maison, pas moins!
Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi.
Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise: Ta vie n'est qu'à moi, n'avait pas le sens que je lui attribuais, et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de l'empêcher.
Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.
—L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je t'appartiens...
Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous. Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.
J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se dénouer ma situation.
Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux noms étaient sur l'adresse.
Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce qui suit:
«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M. d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la journée.»
Je portai la lettre à mon père.
—À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes; une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer. Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire!
Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de sa chambre.
—Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si elle est ruinée...
—Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de madame d'Ionis.
—Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète...
—Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils! vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé. Eh bien, confessez-vous à vos parents...
—Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère; j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais j'ai été guéri le troisième jour.
—Sur l'honneur? dit mon père.
—Sur l'honneur!
—Et la raison de ce changement?
—Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire.
—Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois: c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là), fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une prochaine transaction entre les parties.
Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon appartement.
—Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de mon bonheur...
—N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons deviné!
—Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos actions et de tous vos succès à...
—À qui donc?
—À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
—Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de délire...
—Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre; et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez, quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais curieux.
Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.
Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup, car il passait tout son temps avec moi.
Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment pures.
—S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas confiant et bavard comme me voilà avec vous.
Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que lui-même.
Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de devenir un homme de bien et de mérite.
—Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.
—Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon rêve.
Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées, je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais, c'eût été un grand discrédit pour ma profession.
Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes les plus formels et les plus affectueux.
VI CONCLUSION
Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des siècles.
Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.
Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une architecture inconnue et fantastique.
Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée. L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées sous la glace, était agréable à voir et à entendre.
J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.
Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple mortelle.
Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.
Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas M. Just Nivières.
—Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais assoupi.
—Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de l'arrivée de mon frère.
—Votre frère...
—Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.
—Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane?
—Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois. Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle. C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez point ici?
—Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé?
—Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée?
—Bernard a pris les devants...
—Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu; ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la bibliothèque, car il fait un peu frais ici.
Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des détails du monde des vivants.
Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition. J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la représentais plus qu'à travers un nuage.
Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni, reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence.
Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés, et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers une ère nouvelle.
Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur, et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable idéal.
Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps, et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.
—Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement. Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous combattre!
—Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit.
Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.
—C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive! Venez avec moi à sa rencontre.
Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse. J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat, à reflets vert tendre.
—Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt qu'elle l'eut embrassé avec effusion.
—Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.
Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane, n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler qu'un acte d'hypocrisie.
Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de résumé philosophique, à travers la conversation.
Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide. On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.
Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.
—Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.
Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures fantastiques.
Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme.
On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille, que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être.
Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi.
Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais entendu parler.
Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il m'avait si peu parlé d'elle.
—Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant qu'elle vous aime?
—Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que j'eusse l'air de vous la proposer.
—Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil honneur?
—Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de prêter ses traits à votre fantôme.
—Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue?
—En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la signaler d'avance.
—Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des prétentions... que je ne puis avoir!
—J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables, comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse, par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de dot,—car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une, et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,—est résolue à se faire religieuse.
—Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir à un pareil sacrifice!
—Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.
—Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!
—Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire: «Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la ressemblance de ma sœur avec la néréide.
Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:
—Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?
—Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel que vous.
—Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un ton de reproche.
—Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille, parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une ressemblance.
Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et que Bernard s'en apercevait avec inquiétude.
Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère:
—Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante, tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On fait de la politique et on néglige les affaires!
Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser; après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture toute chevaleresque:
—Oui, et merci!
Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta:
—Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout. Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse. Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne. Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez, cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.
Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut, relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.
J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur, d'intelligence et de beauté idéales.
Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour, elle montrait quelque doute.
—Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a jamais voulu me nommer?
Un jour, elle me dit:
—Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine, m'obéiriez-vous?
—Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque c'est vous qui me l'avez donnée.
—Moi! que dites-vous là?
—Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la délicatesse et à la fierté de votre âme.
—Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su, tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque. On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici, à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman. C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité, et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.
—Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris possession de cette bague qui n'était pas à vous?
—Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je l'avais trouvée jolie!
Puis elle se hâta d'ajouter:
—Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte. Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que vous n'avez pas été seul malheureux, et que...
—Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds.
—Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine, sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien jouer mon rôle, et mes deux sœurs, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et perdu la mienne.
En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en disant:
—Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant, quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!»
Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis, devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans, égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine, croyant que c'était la baignoire d'une reine.
Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la meilleure des femmes.