DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Un matin, la fièvre reprit encore, et Delphine dut recoucher l’enfant. On était en mars ; c’était une journée froide et assombrie de brume. Séverin, dès l’aube, avait rejoint à Coutigny les conscrits de l’année qui l’avaient choisi pour les conduire au tirage. Il ne reviendrait sans doute que fort tard.
Delphine s’inquiétait à cause de la petite. Elle lui fit une tasse de tilleul, et l’enfant s’endormit d’un sommeil agité. Comme Marthe criait, Delphine profita de cette minute de répit pour la changer de langes et la faire téter.
A ce moment, un pas lourd s’arrêta devant la porte, puis un homme entra. C’était l’épicier Baveille, qu’on appelait encore Béguassard, parce qu’il bégayait un peu, dans la discussion surtout. Baveille était un gros homme de cinquante-cinq ans à la babine pendante et aux yeux noirs cachés sous d’épais sourcils. Il « faisait » les villages avec sa voiture cahotante et son cheval maigre. En même temps qu’il vendait du sucre et de la chandelle, il « chinait » les œufs, la guenille, la ferraille, les peaux de lapin. Il était d’une avarice sordide ; on le disait riche.
Delphine le vit entrer avec inquiétude, car elle lui devait une douzaine de francs ; depuis quelques semaines, il ne voulait plus rien donner à crédit.
— Cela va être encore des menaces, pensa-t-elle.
Pourtant, elle se rassura ; Baveille avait l’air gai.
— Hé ! hé ! la belle ! fit-il, on garde la maison pendant que le mari s’amuse comme un jeune gars. J’ai vu les conscrits comme ils partaient ; ils ne se font pas de bile, je t’en réponds ! Ça sera beau, ce soir.
— Si vous croyez que c’est pour son agrément que Séverin promène ces drôles, vous vous trompez, Baveille. Seulement, cela lui fait une bonne journée, bien qu’il prenne moins cher que les autres clairons du pays.
— Entendu ! Moi aussi, je voudrais faire une bonne journée. Dis donc, cet héritage est-il venu ? Allons, paye-moi tout de suite, et je te laisserai d’autres marchandises. Dépêche-toi, je suis pressé, ce matin.
En disant ces mots, il s’assit pourtant.
Delphine répondit tristement en refermant son corsage, car la petite dormait :
— Vous savez bien que je ne peux pas, Baveille ; vous ne perdrez rien, soyez tranquille. Tenez, la semaine prochaine, je vous donnerai ce que Séverin rapportera ce soir.
L’épicier, secouant la tête d’un air incrédule, elle poursuivit, suppliant presque :
— Mais, si ! vous pouvez me croire ; vous ne perdrez rien, encore une fois… Vous devriez tout de même me laisser quelque chose en passant ; ma petite Georgette est encore malade ; il lui faut de la bonne nourriture, et je ne peux pas lui en donner ; on est malheureux, allez !
— Ta ta ta ! je suis habitué à ces histoires. Je serai payé à Noël si le coucou chante… A moins, continua-t-il avec un rire sourd, à moins que je ne me contente d’une autre monnaie… d’une monnaie dont on n’est pas chiche quand on est belle et dégourdie…
— Taisez-vous, Baveille, répondit Delphine, trop malheureuse pour se fâcher, vous avez bien de la chance, vous, d’avoir toujours le cœur à rire !
L’enfant était tout à fait endormie, elle se leva pour la coucher dans son berceau qui était près du lit de Georgette. Comme elle chantonnait en la bordant, elle sentit l’homme derrière elle ; il s’était approché doucement et regardait la petite malade.
— C’est vrai que ce n’est pas bien gros, ça pauvre ! petite mine, ma foi ! Il ne faudrait pas un grand coup…
Il y eut un silence ; Delphine s’était arrêtée de chanter. Tout à coup elle fut serrée près du berceau : Baveille, penché sur son épaule, murmurait :
— Il y aurait un moyen si tu étais sage… hé ! hé ! dis donc… on pourrait s’arranger.
Prestement, elle s’esquiva, point trop fâchée encore, croyant à une plaisanterie de lourdaud.
— Tâchez de rester tranquille, vieux malhonnête !
Alors, lui, tirant de dessous sa blouse une tablette : de chocolat, un petit sac de café et du sucre, posa le tout sur la table !
— Tiens, la… belle ! fit-il… quand on est jo… jo… lie, on s’arrange ; et il y en aura d’au… d’au… d’autres… Je ne suis p… p… pas méchant, moi, j’ai pitié d… d… des pauvres gens qui ont d… d… d… des drôles malades.
Rouge, la bouche tordue de bégaiements, il s’avança les mains écartées, mais Delphine, soudain révoltée, se dressa, frémissante :
— Ah ! c’est pour ça ! Parce qu’on est malheureuse, vous croyez que ça peut réussir ! Eh bien, venez-y, sale vieux !
Et comme une main velue l’agrippait à la taille, elle frappa de toutes ses forces, égratignant, visant les yeux. Baveille recula ricanant.
— Oh ! oh ! la m… m… méchante !
— Allez-vous-en, sale vieux ! sale vieux !
— T… t… tu vois ce que t… t… tu perds ! fit-il en montrant son chocolat et son café, ta petite en a be… be… soin pourtant !
— Je m’en moque ; allez-vous-en, vieille saleté !
— C’est bon ; alors, d… d… de l’argent, tout de suite.
Il ajouta tout bas, menaçant, la bouche baveuse :
— Tu y p… p… passeras ou je fais t… t… tout vendre, ma petite ga… ga…
Il n’eut pas le temps d’achever : elle se précipita sur la table, rafla la marchandise et des deux mains, à toute volée, elle lui envoya le paquet sur la figure. La tablette de chocolat se brisa avec un bruit mat ; des morceaux de sucre crevèrent le papier.
Blanche comme une morte, les yeux fous, elle poussa l’homme vers la porte ; puis se retournant brusquement, elle rassembla d’un coup de balai, sucre et chocolat et, d’un autre coup sec, au seuil, fit tout sauter sur le chemin, dans la boue.
— Va-t’en, sale vieux, et remporte tes drogues.
L’épicier, ayant vivement ramassé sa marchandise souillée, fila. Alors Delphine, s’agnouillant sur une chaise près du lit, saisit les mains de Georgette et elle pleura tant sur les pauvres menottes brûlantes que l’enfant se réveilla.
* * *
Séverin ne rentra qu’après la nuit tombée. Il avait hésité avant d’aller conduire les conscrits : il se trouvait un peu vieux déjà pour être au milieu de cette jeunesse et puis il ne se rappelait plus bien les sonneries. Pourtant, comme l’occasion de gagner dix francs ne se présente pas souvent pour un valet de ferme, il s’était décidé.
La journée fut fatigante, pleine de cris, de chansons, de ululements. Séverin joua consciencieusement en passant dans les villages ; les conscrits, reconnaissants, payèrent à boire au chef-lieu de canton. Après le tirage, ils se battirent un peu avec leurs camarades d’une commune voisine ; Séverin, cependant, finit par les rassembler tous et les ramener. Le soir, sur la place du bourg, ils firent grand tapage, s’arrêtant de chanter pour boire et de boire pour chanter ; enfin, à la nuit, ils entrèrent à l’auberge pour achever de se soûler.
Séverin ayant parlé de partir à ce moment-là, ils exigèrent qu’il restât jusqu’à la fin. Lui, d’ailleurs, voyant qu’il ne comptait pas pour le paiement des écots, ne se fit pas trop prier. Il s’installa résolument à boire, mais comme il n’était plus habitué au vin, il se trouva gris un des premiers.
Il commença à sonner sans y être invité ; sa sonnerie, hésitante d’abord, devint plus nette ; il retrouva son ancienne manière, et le geste aussi, le brusque décollement de l’embouchure, le lancé énergique de l’avant-bras. Il engagea vivement les conscrits à entrer dans la clique, une fois qu’ils seraient là-bas, mais dans la vraie clique, celle des clairons — dans la clique des tambours, on n’arrivait à rien, témoin Micot, un petit Breton qui avait été trois ans élève tapin. Il leur parla aussi du grand tambour-major ; il conta des tours, des histoires étonnantes que les conscrits firent d’abord semblant de comprendre, puis qu’ils n’écoutèrent plus. Alors Séverin en retint deux dans un coin de l’auberge et leur enseigna le garde-à-vous et les premiers principes comme au temps où, clairon en pied, il remplaçait le caporal à l’instruction. Enfin, malgré l’aubergiste, il sonna sans interruption ; vingt fois le couvre-feu mourut dans la petite salle : les vitres tremblaient sous la grêle des notes précipitées.
Quand, vers dix heures, il eut quitté l’auberge, il sonna encore pour son plaisir ; seul sur la route il lança des airs incohérents qui se perdirent dans la nuit froide. Un vent aigre accourait du nord-ouest entre les têtards ébranchés ; il tomba une averse de neige mal fondue ; cela calma un peu Séverin. Cependant, il n’était pas encore solide en arrivant aux Pelleteries. Delphine qui vint lui ouvrir, en chemise, l’aperçut ruisselant et titubant ; elle se dépêcha de prendre un jupon et d’allumer la chandelle.
— C’est ça ! fit-il, allume un peu, qu’on voie !
Elle l’interrompit.
— Tais-toi, les enfants dorment, pas de bruit !
Puis elle ajouta en le regardant :
— Eh bien, tu es joli !
— Ça ne m’a rien coûté, cria-t-il, pas un sou ! la clique boit à l’œil, toujours ! Et je leur ai poussé la dix-septième… comme ça, tiens, écoute…
Elle se précipita et lui enleva le clairon.
— Veux-tu te taire ? tu es fou ! couche-toi vite… Georgette a été malade, tu sais !
— Hein ! Georgette ! Elle est guérie, Georgette !
— Non ; elle a eu la fièvre encore aujourd’hui : elle va mieux ce soir, elle dort ; couche-toi sans faire de bruit.
Elle lui enleva son chapeau, sa cravate et déboutonna sa blouse ; il la laissait faire, docile.
— Prends garde, fit-elle, en le poussant au lit, Louise est avec nous ce soir ; elle aurait gêné Georgette dans l’autre lit. Passe au fond si tu peux ; moi je coucherai de ce côté, ça sera plus commode si je dois me lever pour la petite.
Il se mit à rire.
— Ah ! mais non ! mais non par exemple ! ce n’est pas ça.
Et doucement, avec des précautions exagérées d’ivrogne, il entreprit de pousser Louise vers la ruelle.
Delphine cependant grondait en rangeant les hardes mouillées.
— Où est-il passé, mon Dieu ! où est-il passé pour s’être crotté ainsi ! Comme si on n’avait pas assez de tourment ! Oui, tu as du cœur, tu sais, de t’amuser quand les autres sont dans la tristesse et les embêtements de toutes sortes.
Elle parlait tout bas pour ne pas réveiller les enfants et aussi par lassitude, car sa colère de la matinée l’avait brisée. Elle leva la tête et vit Séverin qui l’attendait. Il avait une mine si repentante, si piteuse, qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Malgré tout, elle ne lui en voulait guère ; n’avait-il pas eu raison de boire ? Il avait été heureux pendant une heure ou deux ; il l’était encore, il oubliait tout ; peut-être revivait-il une minute folle de leur temps d’amour…
Charitable, elle se tut ; elle se déshabilla ; puis, sans répugnance malgré l’odeur du vin, elle se coula au lit et s’abandonna, heureuse au fond de cette tendresse jamais démentie qui la vengeait de sa misère.
Dans la ruelle, sans qu’ils y eussent pris garde, Louise s’était réveillée ; elle crut peut-être qu’ils se battaient… Quand, deux heures plus tard, Delphine alluma la chandelle pour aller voir Georgette qui toussait, elle aperçut son aînée collée à la muraille, recroquevillée et tremblante avec des yeux hagards.
CHAPITRE VII LA CHÈVRE
Cette année-là fut encore très dure pour Delphine Pâtureau. Elle devait un peu partout et le gage de Séverin avait été entamé dès l’entrée de l’hiver. Elle ne pouvait d’ailleurs pas travailler pour les autres avec une petite au maillot, une autre souffrante et deux garçons de quatre ans, fort espiègles.
Cependant, à Pâques, les bessons commencèrent à suivre Louise à l’école et leur mère fut un peu soulagée. Comme le bourg était à une bonne demi-lieue, les trois enfants emportaient leur pain et leur fricot pour le repas de midi. Delphine mettait dans leur panier tout ce qu’il y avait chez elle d’à peu près mangeable ; elle trouvait moyen parfois de leur donner des œufs, un œuf et demi plutôt, les bessons devant partager celui qui était entier. Mais aux jours de disette, ce lui était une grande peine de songer que les petits déjeuneraient d’un quartier de pomme ou d’une figue.
Louise, qui s’acquittait gentiment des commissions pour les gens du bourg, attrapait de temps en temps un morceau de sucre. C’était fête alors pour elle, et ses camarades étaient jalouses ; car sous les préaux des écoles, ils n’étaient point rares, les petits des creux-de-maisons, les enfants pouilleux et crasseux aux caboches dures, roussies de soleil. Et ces petits pauvres avaient des paniers peu garnis : un morceau de pain bis, quelques châtaignes, des noix, une crotte de fromage… D’être mis au pain sec cela les faisait bien rire. Ils étaient mal vêtus aussi. Ils emportaient, pour la forme, une vieille paire de sabots de bois, car l’inspecteur à chacun de ses passages faisait des remontrances à ceux qui étaient pieds nus. Mais au village, dans la cour, sur les chemins, les chaussures incommodes étaient abandonnées. Parfois, ils se ferraient en courant mais cela ne les retardait guère ; il n’y avait de mauvais que les vieux clous à pointe recourbée qui abondaient dans la cour de l’école ; pour ceux-là, il fallait agrandir le trou avec un couteau et le sang venait beaucoup.
Louise et ses frères allaient pieds nus, comme les plus malheureux ; au village, Georgette, dès qu’elle fut guérie, trotta aussi sans semelles ni cordons ; enfin Delphine elle-même commença, cette année-là, à ne plus porter de bas durant la belle saison ; elle n’en avait pas beaucoup de convenables et le coton lui manquait pour les raccommoder ; comme elle avait les pieds tendres, ses sabots la blessèrent d’abord, mais elle s’y fit et chez les Pâtureau il n’y eut plus que la petite Marthe qui n’allât pas pieds nus.
Vers la fin de l’été, les choses s’améliorèrent un peu ; Delphine put travailler chez elle à de menus ouvrages ; elle tricota et fila ; puis elle alla en journée dès que Marthe eut commencé à marcher seule. Louise, pendant ce temps-là, manquait la classe pour garder sa petite sœur.
Elle manquait encore la classe pour une autre raison. Il y avait, de temps en temps, à Coutigny, des données de pain ; Louise allait à ces données. Souvent aussi elle allait faire une petite tournée dans les fermes voisines ; elle ne mendiait pas encore tout à fait, elle avait ses maisons choisies. Les Chauvin, les Pitaud, les autres des Grandes-Pelleteries la voyaient arriver les jours de grande cuisine ; ils lui donnaient des couennes, un bout d’oreille de cochon, une patte, un petit pot de fressure ou même une tranche de lard frais. Quelquefois, le lendemain des batteries, elle rapportait des restes bien gras, des haricots noirs de beurre, des moules à la sauce, des demi-assiettées de millet au lait. Ces jours-là toute la famille vivait dans l’abondance : on ne ménageait pas le fricot, ces bonnes choses ne se conservant pas. Puis, on revenait aux haricots sans beurre et aux bouillies sans lait.
Les enfants avaient un peu glané au temps des moissons ; en automne ils coururent les champs pour trouver, dans les haies, des châtaignes oubliées. Les deux petites allaient ensemble et le plus souvent revenaient les poches à peu près vides ; les bessons, au contraire, ne se dérangeaient jamais pour rien ; ils rentraient joyeux et lourds, à cause des goussets trop pleins raidissant leurs petites jambes ; fiers de leur chance, ils se moquaient de Louise et de Georgette en jetant sur la table les châtaignes luisantes, les belles égrenelles noires à cul blanc.
Or, un dimanche matin, un fermier du Haut-Village se plaignit en passant de ce qu’on eût pillé les basses branches d’un marronnier tardif qui n’avait pas encore été gaulé ; à son idée, les coupables étaient les drôles des Pelleteries : deux Maufret sans doute et les Pâtureau.
Séverin appela les petits et les interrogea ; ils nièrent. Le fermier, qui d’ailleurs n’attachait aucune importance à l’affaire, avoua qu’il avait pu se tromper. Mais Séverin n’aimait pas ces contes ; bien que le crime ne fût pas absolument prouvé, les deux enfants reçurent une énergique correction. Quand ils eurent cessé de crier, leur père les emmena à un détour du Chemin-Roux où poussait une grosse touffe de genêt. Là, il leur fit couper à chacun un maître scion qu’il essaya sur leurs mollets et qu’il emporta ensuite à la maison. Puis, quand les deux branches de genêt furent placées sur la cheminée, l’une à droite du clairon, l’autre à gauche, Séverin les montra à ses quatre aînés.
— Les drôles ! vous voyez ces scions verts : si je les descends, ce sera une pitié. Quand j’étais petit, j’ai été malheureux comme les pierres et votre tante Victorine aussi. Mais nous n’avons jamais pris un épi dans une gerbe ni une égrenelle devant les ramasseurs. Eh bien ! mes drôles ne le feront pas non plus ! Remarquez ce que je vous dis : si j’apprends une autre fois que vous avez fait tort à quelqu’un d’une poire, d’une prune, d’une épingle, d’un grain de froment, je prends ces scions et je vous pèle les fesses !
Les bessons étouffèrent leurs sanglots, car le père parlait d’une voix très dure. Il était bon pour eux. Jamais il ne les avait battus avant ce jour ; mais il parlait d’une voix très dure parce qu’il n’avait point failli et parce qu’il savait l’honnêteté difficile aux pauvres.
A partir de ce dimanche, les enfants ne rapportèrent plus guère de châtaignes ; la saison, d’ailleurs, en passa vite ; on fut bientôt en plein hiver et la grande misère recommença encore une fois.
* * *
Delphine, pendant toute la mauvaise saison, travailla tant qu’elle put et se priva durement.
Elle avait son idée.
Un matin de mars, elle sortit de l’armoire quatre pièces de cent sous et un peu de monnaie.
— Tiens, dit-elle à Séverin, j’ai ménagé cela pour avoir une chèvre.
Lui, qui croyait le tiroir vide, fut bien surpris de voir tout cet argent.
— Tu ne comptais pas sur cette attrape ! reprit-elle fièrement. J’en ai tiré des quenouillées pour gagner ces trente francs ! et l’on n’a pas pris le café tous les matins, va !
Dès la première année de leur mariage, il avait été question de cet achat, mais ils avaient reculé à cause des ennuis probables. Quand on n’a pas de terre, il est difficile d’élever des bêtes.
Séverin délestait la maraude ; il répondit sans ardeur :
— Alors, tu veux, avec ça, acheter une chèvre ; ça va faire des embêtements. Les voisins sont regardants ; tu as déjà de la peine à trouver assez de pâture pour tes lapins.
— Bah ! fit-elle impatientée, tu vois toujours les choses du mauvais côté. Voici le beau temps, les enfants sont déjà grands ; qui les empêchera de garder la bête le long des chemins ? Elles ne manquent pas, les chèvres, dans le village : une de plus ou une de moins, il n’y paraîtra rien aux haies.
— Et le toit ?
— Tu en bâtiras un ! les autres le font bien…
Elle continua, irritée de la discussion.
— Je suis fatiguée de n’avoir rien à faire manger aux petits ; des haricots et des pommes de terre, des pommes de terre et des haricots ! Pas moyen seulement d’élever des poules ! J’en suis lasse ! Je veux faire du fromage, je veux une chèvre, et si tu ne l’achètes pas, je l’achèterai moi-même.
Il céda et, tout de suite, commença à bâtir une petite cabane derrière la maison ; le dimanche suivant il l’acheva et la couvrit avec des fagots de genêt. Puis, le lundi de Pâques, il y amena une chèvre toute blanche qui allait mettre bas pour la première fois. Louise fut chargée de la garder. Ce fut une grande joie pour elle les premiers jours. Elle la gardait jalousement, ne lâchant jamais la corde, grimpant sur le talus, descendant dans les fossés et revenant à la moindre ondée.
Georgette suivait quelquefois sa sœur, mais elle n’avait pas le droit de tenir la corde, étant trop petite. Elle s’en vengeait en cueillant des branches vertes qu’elle offrait de loin à la bête pour la tenter :
— Biquette ! Biquette !
La chèvre tirait sur la corde et entraînait Louise ; les feuilles tendres broutées, elle se laissait ramener sur l’accotement couvert d’herbe épaisse. Mais deux minutes après :
— Biquette ! Biquette !
Georgette à dix pas secouait un rameau d’épine blanche aux bourgeons à peine ouverts : une friandise ! La chèvre relevait sa petite tête, bêlait de désir et délaissait encore la pâture sérieuse.
Georgette débauchait Biquette, et Louise, au retour, en faisait un beau chapelet à sa mère.
Heureusement les bessons n’étaient pas là pour embrouiller les choses. L’oncle Auguste les avait emmenés aux Arrolettes pour une quinzaine de jours. Quand ils revinrent, ils savaient parfaitement lancer des pierres avec un bâton fendu et fumer des tiges poreuses de clématites ; ils savaient non moins bien jurer et chanter des chansons d’hommes.
Biquette ne les étonna pas. Ils avaient vu bien d’autres chèvres aux Arrolettes ! et des moutons, et des vaches, et des bœufs ! Ils avaient même vu un bouc qui sentait très fort. Là-bas, Antonin, tous les soirs, menait boire les bêtes avec un grand fouet ; Constant était monté deux fois sur la jument blanche des Bordager.
Ils étaient devenus difficiles sur la nourriture ; leur tante les avait gâtés : ils avaient bu du vin le premier dimanche et mangé du lapin. A ce sujet, Constant ne put se retenir de faire des remontrances à sa mère.
— Pourquoi, dit-il, pourquoi les vends-tu toujours, nos lapins, quand ils sont gros ?
— Je les vends pour avoir des sous.
— A quoi bon des sous ?
— Mais pour t’acheter des hardes et du pain et du beurre ; tu le sais bien, voyons !
— Moi, j’aime mieux que tu ne les vendes pas. C’est bon à manger, les lapins, si tu savais !
— Oh ! ce n’est pas si bon que ça ; ça donne la colique quand on en mange beaucoup.
— Pas sûr ! cria Antonin ; moi, j’en ai mangé beaucoup et je n’ai pas eu la colique. Tu en tueras un, dis, maman ?
— Non, non, les nôtres ne sont pas de bonne espèce ; et puis, je ne sais pas arranger les lapins.
Les deux petits écarquillèrent les yeux d’étonnement.
— Tu ne sais pas arranger les lapins ! ce n’est pas difficile, pourtant. On leur tape sur la tête comme ça… pan ! pan ! puis on les sort de leur peau, puis on leur coupe le ventre, puis on les fricasse avec du beurre. Après ça, on les mange. Tu ne savais pas ! Eh bien !
— Bah ! vous m’agacez ; allez vous amuser ! Tenez, voilà Louis VI qui passe ; allez avec lui.
Elle les poussa dehors et se mit à tailler un petit jupon qui avait appartenu à Louise, puis à Georgette, et qui allait sans doute finir autour des jambes de Marthe.
Un moment après, étant sortie, elle entendit du bruit dans le coin du jardin. Elle s’approcha, ouvrit la barrière, regarda, et, ayant vu, s’arrêta net : les bessons écorchaient un lapin ! Ils l’avaient assommé tant bien que mal avec une pierre ; la pauvre bête tressaillait encore. Antonin lui tenait les pattes hautes et Constant, ayant coupé la peau des cuisses avec une vieille serpette, tirait, se cramponnait aux poils en jurant comme l’oncle Auguste.
— Bon Dié de sacré bon Dié de fi de garce ! viendras-tu ?
A côté, les mains au dos, Louis VI, qui avait prêté la serpette, regardait en reniflant. Ce fut lui qui aperçut le premier Delphine ; sans mot dire, il décampa. Les deux autres, au contraire, attendirent de pied ferme, en balançant leur lapin ; ils étaient si fiers de leur coup que Delphine n’eut pas le courage de les battre bien fort. Et le soir, on mangea une bonne fricassée chez les Pâtureau ; le père lui-même, à son retour du Pâtis, dut y goûter.
Quelques jours après cette mémorable cuisine, Biquette mit au monde deux petits chevreaux. On les vendit au bout d’une quinzaine pour avoir du lait tout de suite. Georgette et Louise pleurèrent beaucoup. Pour les consoler tout à fait il ne fallut rien moins que l’apparition sur la table du premier fromage mou. Cet événement se produisit le jour de l’Ascension — hasard heureux, car l’Ascension étant la fête du laitage, Chauvine avait justement envoyé une bolée de crème.
Au repas du matin, après la soupe, Delphine ayant brassé crème et fromage, coupa à chacun des petits une longue tartine. Ce fut un grand régal. Séverin, au lieu de sortir, comme il le faisait presque toujours pendant le repas des siens, s’assit près de la table et prit Marthe sur ses genoux. Il lui fallut mordre une petite bouchée à chaque tartine.
— Goûte, papa ! criait Antonin ; goûte ! c’est aussi bon que du lard !
CHAPITRE VIII LA LETTRE D’AVIT MAUFRET
L’année suivante, le jour de la Toussaint. Séverin vient de dénouer le coin de son mouchoir ; il vide l’argent de son gage sur la table : trente-cinq pistoles. Il n’y manque rien, cette année ; on n’a demandé aucune avance à Chauvin ; on a bien encore quelques dettes en plus du pain et du loyer, mais moins tout de même que les deux années précédentes. Trente-cinq pistoles ! Une belle poignée. Les enfants sont émerveillés ; Delphine manie les pièces sans se presser de les serrer ; ses yeux élargis ne regardent nulle part. Séverin voit bien qu’une idée lui trotte en tête.
— A quoi penses-tu, Fine ?
— Je pense à ceux de là-bas.
Elle ramasse l’argent, puis elle prend une lettre sur la cheminée et la tend à Louise. Louise lit couramment l’écriture ; d’ailleurs c’est peut-être la dixième fois que sa mère lui fait lire cette lettre : elle la sait presque par cœur.
Le Jaria d’Aulnay (Charente-Inférieure).
Chers voisins,
C’est pour vous dire que nous avons fait un bon voyage et que nous sommes contents d’être ici. Maman disait qu’elle ne s’accoutumerait jamais ; maintenant elle ne voudrait pas retourner aux Pelleteries où nous étions si malheureux.
Notre endroit s’appelle Le Jaria ; il n’y a qu’une métairie ; les voisins ne nous achalent pas. Ça n’empêche point la maison d’être accoutumante : elle est bâtie en pierres blanches sur une butte d’où l’on voit le bourg à un petit quart de lieue. On voit même beaucoup plus loin, parce que vous saurez que le pays est plus plat que le pays de Bocage ; il y a aussi moins d’arbres.
Les gens d’ici sont aimables ; ils sont plus polis que les gens de chez nous. Papa dit qu’ils font des embarras. C’est peut-être vrai ; ils ont été riches, à ce qu’on dit, dans le temps de la vigne. Je trouve tout de même qu’ils nous saluent honnêtement et pourtant ils savent bien que nous n’avons rien.
Par exemple, ils n’ont guère de religion, comme vous l’avez peut-être entendu dire. Nous sommes allés à la grand’messe, dimanche, Richelieu et moi : il n’y avait presque que des femmes et encore pas beaucoup. Après ça, nous avons causé avec des garçons dans le bourg ; ils nous ont emmenés chez eux et nous ont fait boire du bon vin. Je crois qu’ils voulaient nous faire parler le patois de chez nous, mais pour les attraper, nous avons parlé à la mode, tout le temps ; parce que je vous dirai qu’ils rient de notre langage. Ils ont grand tort, car ils parlent eux-mêmes joliment mal : nous ririons bien aussi de les entendre, mais quand on est seul, on ne peut pas.
Papa trouve qu’ils n’ont pas de sang : c’est mou, ça dort sur la charrue, ça ne fait pas de choux, crainte d’avoir froid en les effeuillant… — Pour moi, je ne sais pas encore : c’est peut-être des idées. Sans doute qu’il y en a d’allants, ici comme ailleurs. Pourtant Eusèbe et Athanase qui sont gagés (et qui gagnent de bons prix, je vous le promets), nous disent bien qu’ils ont de l’aise à faire leur rang. Marie-Louise et Françoise, qui sont gagées aussi, ne sont pas aussi bien accoutumées.
La terre est moins lourde que chez nous et moins épaisse. Les cailloux non plus ne sont pas pareils. Le pays est grenant, paraît-il, mais la paille vient courte. Je crois que les champs du Jaria ne sont pas tous fameux ; il y a de bonnes terres dans la contrée, mais vous pensez bien que les gens du pays les gardent pour eux ; ils ne sont pas si bêtes ! Nous avons un carré de vigne ; des années ça rapporte beaucoup. En tous les cas, on boit plus de vin ici que chez nous ; on en boit jusque chez les travailleurs, et tous les jours ; nous avons de la luzerne qui est belle ; elle vient bien dans le pays. La prairie est bonne ; le maître nous a dit que nous ferions de la mulasserie ; nous ne nous y connaissons pas, mais nous ferons tout comme le maître voudra, parce que nous sommes de moitié et parce qu’il n’a pas l’air mauvais. C’était lui qui faisait valoir avant nous, maintenant il s’est retiré dans le bourg ; il nous a laissé l’endroit en assez bon état et monté de presque tout. Ce n’est pas avec l’argent que nous avions, que nous aurions pu prendre une métairie de trente hectares chez nous. Ce qui nous manque le plus, ce sont des bêtes. Il faut vous dire qu’ici on les garde tout le temps avec des chiens ; c’est l’occupation des femmes et des drôles. Chez nous, c’est un jour Fridoline, un jour Louise ; Louis VI et les petites commencent à y aller le jeudi. Le dimanche, les gars se promènent dans les champs et ils vont avec les filles qui gardent les bêtes.
Richelieu me dit de vous dire que Fridoline a déjà trouvé un galant qui est riche : mais c’est une menterie.
Ça fait que nous sommes neuf à la maison : papa, Richelieu et moi pour l’ouvrage, maman pour la cuisine. Fridoline et Louise pour les bêtes, donc, et les trois plus jeunes pour les sottises. Les quatre qui sont gagés viennent nous voir tous les dimanches. Il n’y a que Gonzague qui nous manque ; quand il reviendra du régiment, je ne sais pas s’il voudra habiter ici ; peut-être va-t-il se marier et rester dans le Bocage comme Églantine. S’il fait cela, il sera un sot.
C’est pour vous dire que nous ne nous plaignons pas pour le moment. Il faut travailler bien sûr, en Charente comme ailleurs, mais on est chez soi. Au pays, nous aurions bien gagné notre vie maintenant que nous voilà à peu près tous en force, mais nous n’aurions pas pu prendre de terre. Ici, c’est commode ; on ne demande que des bras. Vous pensez si papa se trouve heureux, lui qui a été toute sa vie chez les autres.
Il m’a dit de vous dire, Séverin, que, si, dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands, vous vouliez venir en Charente, il se chargerait de vous trouver une petite terre.
Chers voisins, c’est pour vous dire que nous voudrions bien aller vous voir, mais c’est le voyage qui coûte trop cher. Nous vous regrettons beaucoup, moi, maman, papa et tous les autres.
Après cela, il y a le nom d’Avit, d’Avit Maufret, le plus savant de sa famille. Les Maufret, après tant d’autres, sont partis pour les Charentes ; ils sont partis treize à la Saint-Michel dernière, ne laissant derrière eux que l’aînée des filles mariée à un valet du pays et le cadet des garçons, artilleur à Poitiers. C’est loin, les Charentes, mais qu’importe, ils sont sortis de leur creux-de-maison, voilà l’essentiel.
Les Pâtureau ont eu un moment l’idée de les remplacer ; les Pâtureau sont en effet à l’étroit chez eux : les quatre aînés couchent dans le même lit, les deux garçons au pied, les deux filles à la tête ; Marthe dort encore dans le berceau, mais elle ne tardera pas à être trop grande. Cependant ils ont reculé encore une fois devant la dépense : l’ancienne maison des Maufret, qui a deux chambres, coûte soixante-cinq francs par an. C’est Gustinet, l’ami de Séverin, qui est venu y demeurer ; il a, lui aussi, une femme, quatre enfants et une ancienne, la mère de sa femme. Ce coin de village n’est pas encore trop dépeuplé.
Il dit quatre ou cinq ans, le père Maufret : « dans quatre ou cinq ans, quand vos enfants commenceront à être grands… »
Delphine, la lettre en main, regarde la ligne où ces mots sont tracés. Partir ! elle y pense depuis longtemps déjà sans oser en parler ; mais maintenant que ceux-ci écrivent qu’ils sont heureux !
— Oui, fait-elle à mi-voix, dans quatre ou cinq ans, nous nous en irons, Séverin.
Lui, ne répond rien. Les enfants sont aux écoutes ; Delphine les fait sortir. Séverin est toujours songeur.
— Ils font de la mulasserie, reprend-elle ; cela te conviendrait, tu t’y connais un peu, n’est-ce pas ?
— Oh ! pas trop ! Je m’en suis occupé chez ton défunt père ; je passais pour un bon panseur ; cela ne fait pas tout…
— Bien sûr ! mais cela ne t’empêche pas d’être bon ouvrier autrement. Et puis je t’aiderai quand nous serons là-bas ; tu verras comme je suis encore forte ! Sans compter que nous aurons au moins six enfants…
— Six enfants ! six ? alors, tu es sûre ?
— Oh ! parfaitement sûre ! tu penses que je commence à m’y connaître, moi aussi, à ces choses-là.
Elle ajoute avec un beau rire de bravoure :
— Mais qu’as-tu ? on dirait que tu as fait un mauvais coup ! Ne te chagrine pas, va, tu ne seras pas le plus à plaindre.
— Aux autres fois, toi-même, il me semble que tu ne prenais pas les choses aussi bien.
Joyeuse, elle l’attire par les épaules, ses yeux brillent :
— Aux autres fois, j’étais folle ; je n’aurais pas voulu tant d’enfants ; oh oui ! toute folle que je te dis ! nos enfants nous sauveront ; ils nous arracheront de ce creux-de-maison que je hais tant. Pense donc ! six ! Toi, tu n’auras qu’à commander ; on en remuera de la terre, avec tout ce monde !
— En attendant c’est de la misère pour toi, toujours plus de misère.
— Qu’est-ce que ça fait, puisque nous en sortirons un jour ? Et n’y suis-je pas habituée à la misère ? Je tiendrai bien encore cinq ans.
Séverin résiste encore ; il ne croit pas le bonheur possible.
— Cinq ans ! c’est long, qui sait ? nous avons le temps de voir bien des choses.
Mais elle le secoue vivement :
— Encore tes idées de malheur ! Ce n’est pas le jour. Fais ta barbe que je t’embrasse. Nous irons en Charente et nous aurons une terre, une grande terre !
CHAPITRE IX LA DÉFAITE
Les coqs des Grandes-Pelleteries chantèrent, puis ceux du Bas-Village, puis ceux des Marandières et de Jolimont ; d’autres au loin répondirent ; enfin, tout près, le coq nain de Gustinet lança sa note enrouée. Il y eut un bruit d’oiseaux dans un pommier devant la porte des Pâtureau. Séverin, à demi réveillé, se dressa sur son séant : trois heures ! pensa-t-il. Il avait l’habitude d’être à trois heures et demie dans le champ de jarosse du Pâtis, pour couper la pâture avant la montée du soleil ; il n’y avait donc pas de temps à perdre.
Il se coula doucement hors du lit, enfila son pantalon et sortit tout de suite sur le seuil pour voir le temps ; car il y avait eu la veille menace d’orage et l’on avait eu grand’peur à cause du foin de luzerne qui n’était pas rentré.
La nuit pâlissait, mais l’œil ne distinguait rien encore ; la brume s’était en effet installée partout ; elle remplissait comme des boîtes les petits jardins carrés aux haies basses ; elle s’empilait sous les arbres ; le chemin Roux semblait une rivière blanche coulant entre deux rives sombres. Dans le village, d’autres portes battirent ; quelqu’un toussa ; un homme passa en sifflotant, imprécis comme un fantôme. Séverin sentit la fraîcheur se glisser sous sa chemise défaite et il rentra pour achever de se vêtir.
Delphine, réveillée, demanda dans un bâillement :
— Le temps est-il nettoyé ?
— Je ne sais pas, fit-il ; il y a un gros brouillard ; ça pourrait bien amener un orage.
Il ajouta comme il se disposait à sortir :
— Et toi ? Comment te trouves-tu ce matin ?
Delphine, qui était à la fin de sa grossesse, avait fané la veille au Pâtis, et vers le soir elle s’était sentie presque malade. Elle répondit :
— Oh ! cela va tout à fait ; je suis délassée et je pourrai aller vous aider encore aujourd’hui.
— Cela, par exemple, je te le défends bien ! pour le travail que tu peux faire, ce n’est pas la peine de venir si loin ; d’ailleurs, ce serait dangereux.
Elle se releva sur un coude, péniblement, car elle était très lourde.
— Je m’ennuie toute seule ici, fit-elle ; j’aime mieux aller râteler.
Il se récria de nouveau :
— Mais tu es folle ! râteler par une chaleur pareille ! et pour gagner quoi ? rien du tout ! Il est bon d’avoir de la complaisance, mais dans ton état, il vaut mieux rester chez soi.
— Tu peux dire tout ce que tu voudras, j’irai quand même. Si l’on ne me donne pas d’argent, je gagnerai toujours ma vie et celle de Marthe ; la pauvre petite n’a pas déjà si souvent l’occasion de faire un bon repas !
Séverin essaya encore de raisonner, mais elle se recoucha, muette, décidée à n’en faire qu’à sa tête. Alors il l’embrassa et sortit en toute hâte.
La porte refermée, la chambre redevint noire. Les enfants, ainsi qu’il arrivait chaque matin, s’étaient réveillés à demi au départ de leur père. Louise se plaignit : Antonin venait de lui allonger un coup de pied. Ils commençaient à être grands et leurs jambes se rejoignaient au milieu du lit ; cela causait de fréquentes disputes. Quand Louise se tut, ce fut le tour de Georgette : le même Antonin lui ayant égratigné un pied avec l’ongle de son gros orteil, elle cria. Le drôle, menacé, fit semblant de ronfler pendant que Constant rigolait à l’étouffée. Furieuse, la petite se mit à pleurer très sérieusement et sa mère dut l’inviter à venir se blottir à côté d’elle, dans l’autre lit. Cette faveur l’ayant consolée, toute la maisonnée dormit encore un petit bout de temps.
Quand il fit assez clair pour qu’on pût s’habiller sans chandelle, Delphine se leva, alluma un petit feu et se mit à préparer la soupe.
Elle avait menti à Séverin en disant qu’elle était tout à fait bien ; elle se trouvait encore très lasse. Étant sortie pour donner de l’herbe aux lapins, elle fut saisie en revenant par la chaleur moite et la mauvaise odeur de la chambre ; pour ne pas tomber, elle dut s’accoter à la table. Décidément, son homme avait raison : il valait mieux rester chez soi maintenant.
Le vertige, pourtant, ne dura pas. Bravement Delphine s’efforça de n’y plus penser. Elle en avait vu bien d’autres durant cette grossesse ! Elle n’avait pas passé une seule journée sans ressentir quelque malaise, mais elle avait tout accepté sans se plaindre, gaiement presque, à cause de l’idée nouvelle qui lui trottait en tête : partir pour les Charentes ! S’en aller loin des creux-de-maisons, loin de la misère ! Un courage nouveau la redressait. Un petit allait venir ; elle disait : tant mieux, cela fera deux bras de plus. En attendant, ce n’était pas le moment de se dorloter ; ce petit serait une charge nouvelle ; il fallait profiter des derniers jours. D’ailleurs, les Chauvin étaient des gens qu’il faisait bon obliger.
Le grand jour était venu ; un peu de brume se traînait encore sur le guéret, dans les jardins, mais le soleil montait. Vivement Delphine fit lever ses aînés et s’occupa d’habiller Marthe. Puis, la soupe mangée et la chèvre traite, comme c’était jour d’école, elle prépara le panier des enfants, les mit tous dehors et, sortant à son tour, ferma la porte. Il était à peine six heures. Georgette et Louise emmenèrent leur chèvre sur la route et les bessons se mirent à couper de l’herbe dans le jardin.
Delphine, restée seule avec Marthe, prit la petite par la main et s’en alla au Pâtis. Elle arriva à l’heure du premier repas. Séverin, en la voyant rentrer pâle et hors d’haleine, ne put s’empêcher de montrer sa mauvaise humeur : c’était folie toute pure, ce qu’elle faisait là ! Chauvine, elle-même, trouva que Delphine se fatiguait réellement trop ; elle lui fit chauffer une tasse de café.
— Bois, dit-elle ; après, tu resteras ici avec moi, tu m’aideras à faire la cuisine.
— Mais non, mais non ! répondit Delphine ; je ne suis pas venue chez vous pour vous embarrasser. Si je m’étais sentie malade, je ne me serais pas mise en route. Ne vous inquiétez donc pas !
Une heure après, elle était dans le pré.
Les choses, d’abord, n’allèrent pas trop mal ; l’air était frais, il y avait encore un peu d’aiguail, elle râtelait à l’ombre. Mais peu à peu le soleil passa par-dessus les plus hauts têtards ; l’ombre se raccourcit. Delphine avait des élancements douloureux dans le ventre ; par moments des flammes bleues lui dansaient devant les yeux. Elle dut s’asseoir une minute et boire à la cruche ; elle songea même à abandonner son râteau et à s’en aller, mais le malaise, encore une fois, passa et elle recommença à travailler.
Vers dix heures, elle sentit que le soleil et l’odeur chaude des andains allaient de nouveau l’étourdir. Elle voulut se hâter pour arriver au bout du pré où il y avait encore de l’ombre, mais, brusquement, le vertige augmenta : ses jambes fléchirent et elle tomba à la renverse en poussant un cri de douleur. Séverin accourut suivi de Chauvin et de ses deux filles. Delphine était pâle comme une morte, bien qu’elle ne fût pas tout à fait évanouie. Elle se remit assez vite, mais soudain, comme pour les rassurer elle essayait de sourire, elle poussa un nouveau cri en portant les mains à sa ceinture.
— Oh ! je me suis fait mal ! emmenez-moi tout de suite ! tout de suite !
Chauvin courut au village et revint avec le char à bancs jusque dans le pré. Puis ayant reconduit Delphine aux Pelleteries, il s’en fut quérir la sage-femme et la grand’mère Bernou des Arrolettes. Quand elles arrivèrent, elles trouvèrent Delphine toute changée par la douleur et Séverin affolé. La sage-femme déclara qu’il fallait un médecin. Chauvin retourna donc au bourg ; le médecin était en tournée ; il vint le soir à la nuit tombante.
Il vint à la nuit tombante et ne partit que le lendemain, à l’aube, quand fut né l’enfant, un garçon bien constitué d’ailleurs.
Ce médecin était un homme d’une quarantaine d’années, très bon, adoré de tout le monde, mais très brusque. Comme il s’en allait, Séverin le suivit pour l’interroger.
— Il est sauvé, ton gosse, répondit-il simplement.
— Et elle, monsieur ? Y a-t-il du danger ?
— Je repasserai dans la journée ; faites tout ce que je vous ai dit.
Séverin ne put rien savoir de plus ; il revint au chevet de sa femme.
On revit en effet le médecin dans la soirée ; la malade avait une fièvre intense et souffrait beaucoup ; le médecin sortit l’air furieux. Séverin courut derrière lui.
— Monsieur ! parlez-moi, monsieur !
— Eh bien ?
— Qu’en pensez-vous, monsieur ?
Le médecin se retourna tout à fait et toisa cet homme pâle qui tremblait.
— Mon pauvre vieux, écoute, répondit-il en posant sa main carrée sur l’épaule de Séverin, tu es un homme, on peut te dire les choses : ce n’est pas bon, pas bon du tout… mais on ne sait jamais… Je reviendrai encore demain matin. Rentre chez toi et pas de bruit surtout, hein ! pas de bruit. S’il vient des femmes, flanque-les dehors !
Et il partit en mâchonnant des mots qui étaient des jurons peut-être ou des menaces.
Les voisines attendaient près de sa voiture ; elles l’interrogèrent, mais il s’emporta :
— Est-ce que je sais, moi ? Est-ce que je m’y connais ? Qui vous a dit que je m’y connaissais, n. de D…!
Pourtant, une fois dans sa voiture, il demanda à son tour, d’une voix radoucie :
— Combien a-t-il d’enfants, ce Pâtureau ?
— Cela fait six, maintenant, monsieur.
— Six ! pauvre bougre !
Le lendemain matin il n’y avait plus d’espoir.
La journée fut atroce ; Delphine délirait. Il lui revenait de lointains souvenirs : elle parlait de sa jeunesse et du moulin et de l’écluse où barbotaient les canes. Puis, soudain, elle se cachait, secouée d’une peur affreuse.
— Séverin ! Oh ! la bête… le creux-de-maison ! comme c’est noir ! comme c’est froid ! la bête ! elle me mange ! oh !
Elle restait un moment muette et tremblante ; après quoi elle recommençait à appeler ses canes ; elle parlait aussi d’une terre où elle irait avec ses enfants, d’une ferme « là-bas », bien loin, dans un pays plein de soleil où elle aurait une grande maison avec des fenêtres.
Vers le soir, elle eut un moment de paix et reprit un peu ses sens. Elle demanda à voir les petits. Elle les reconnut tous et les embrassa ; mais comme Georgette se tenait près du lit, elle se mit à la caresser en disant de sa voix étrange, de sa voix « d’ailleurs » :
— Oh ! la petite ! les beaux yeux d’eau ! Vois donc, Charles, les beaux yeux clairs… apportez les ablettes… j’ai mangé toute la crème…
Les enfants, saisis, se serrèrent les uns contre les autres. Leur mère se tourna vers la muraille ; tout à coup, de la ruelle, monta une chanson grêle, fredonnée à mi-voix :
Quand Mathurin va-t-au moulin, Drelin, drelin, vire ! C’est point pour y fair’ moud’ son grain, Drelin, drelin, din !
Louise, qui sanglotait sur une chaise, se redressa, folle, les mains en avant.
— Je veux m’en aller ! j’ai peur ! j’ai peur !
La Gustine entraîna les cinq enfants pendant que la mourante criait à son tour :
— Emmenez-moi ! défendez-moi, oh ! la bête ! le creux-de-maison ! Je veux m’en aller !
Elle s’en alla quatre jours plus tard, dans une bière mince, l’ancienne petite meunière du moulin de la Rue ; et derrière elle, par le chemin Roux, descendirent tous ceux des Pelleteries.
CHAPITRE X AU TRAVAIL !
Le lendemain de l’enterrement, la grand’mère Bernou des Arrolettes se leva de bon matin, fit un petit paquet de hardes comme en font les servantes qui vont rejoindre leurs maîtres, et, de son pas menu, s’en alla aux Pelleteries.
Le temps s’était beaucoup refroidi ; il avait plu et un grand vent d’ouest bousculait les feuilles. Malgré sa hâte d’arriver, la petite vieille avançait lentement, arrêtée et étourdie par ce vent qui lui cornait aux oreilles sa grosse menace infinie. Son paquet la fatiguait aussi. C’est qu’elle avait soixante-sept ans sonnés et commençait à manquer de souffle.
A la croisée du chemin Roux, elle posa ses hardes sur un tas de pierres et s’arrêta un peu avant de monter jusqu’au village. Il y avait à ce carrefour un talus sur lequel étaient piquées de petites croix de bois. Cela voulait dire que des corps étaient passés par là. Plusieurs de ces croisettes étaient déjà vieilles ; l’herbe montait autour, les recouvrait ; elles ne tarderaient pas à tomber et à pourrir. Bernoude en remarqua une beaucoup plus blanche que les autres, une toute fraîche, piquée la veille. Des larmes lui vinrent.
Elle avait encore les yeux un peu brouillés en entrant chez son gendre. Comme le jour venait à peine par la petite fenêtre, elle ne distingua rien d’abord ; puis elle vit Séverin assis près de la table. Il ne bougeait pas.
— Bonjour ! dit-elle, me voilà.
Il leva la tête et elle vit sa face ravagée et vieillie.
Elle répéta :
— Bonjour, mon gars ! me voilà.
Il répondit :
— Bonjour !
Il ne s’était sans doute pas couché ; il ne semblait pas avoir pleuré. La grand’mère remarqua qu’il avait les gros sourcils méchants du défunt Boiteux.
Comme il ne bougeait toujours pas et comme il ne parlait pas non plus, elle déposa son paquet sur une chaise et, se penchant sur la table, elle mit sa main ridée sur sa main à lui qui était froide.
— Mon pauvre gars, dit-elle doucement, faut pas se faire tant de chagrin ; il y a les enfants : faut pas se laisser abattre. Me voilà, moi ; je vais rester si tu le veux bien. Je demeurerai avec toi ; j’élèverai le petit et je ferai attention aux autres. Parle-moi donc, voyons… tu veux bien que je reste ici ?
Il répondit d’une voix brisée :
— Oui, m’man.
Et comme elle continuait à lui dire des choses douces et tristes, il sentit en lui une émotion nouvelle ; la détente venait enfin et les larmes. Il répondait :
— Oui, m’man… non, m’man… merci, m’man…
Avant le malheur, bien qu’il aimât beaucoup cette vieille femme, jamais il ne l’avait appelée maman ; maintenant, cela venait tout seul. Elle en fut remuée et l’embrassa.
— Allons, faut avoir du courage, mon bon gars. Dis-moi où sont les affaires, que je me mette à l’ouvrage.
Elle pleurait à petit bruit. Il eut vite fait de montrer tout ; elle alluma le feu et accrocha la marmite pour la soupe du matin.
A ce moment, la Gustine entra avec Marthe et Georges, le petit dernier. Les autres enfants avaient été recueillis par les fermiers des Grandes-Pelleteries : ils arriveraient bientôt. La Gustine s’offrit à donner un coup de main, mais pour le moment il n’y avait rien de pressé ; elle s’en alla donc, car elle avait beaucoup à faire chez elle.
La grand’mère démaillota l’enfant et Séverin s’approcha pour le voir s’étirer devant le feu. Il prit entre ses gros doigts les orteils menus et rouges.
— Pauvre petit ! dit-il, tu n’es pas au bout de ta misère.
L’émotion le gagnait encore.
Mais un rayon de soleil, filtrant par une éclaircie, entra dans la maison : il faisait jour depuis longtemps.
Le père se redressa :
— Allons ! c’est pas tout ça ! fit-il.
Et il s’en alla au travail.