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Les conteurs à la ronde

IV — L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE (continued 2)

Amédée Pichot translation

J'étais cuisinière chez l'alderman Playford, quand il mourut subitement; et nous eûmes un bien beau deuil, nous autres, les domestiques. Je dis nous, quoique je ne sois plus aujourd'hui qu'une femme de journée, gagnant péniblement ma pauvre vie.

L'alderman tenait deux maisons sa maison de ville à Dewcester, pour son commerce et sa maison de campagne à Brownham, à cinq ou six milles de distance. J'étais à Brownham, et je préférais y être, parce que les jeunes ladies le préféreraient aussi; c'étaient de vraies ladies, sur mon âme. Tout était confortable à Brownham; je puis même dire dans le grand style: il y avait des jardins, des étangs pleins de poissons, une brasserie, une laiterie, sans parler des écuries et de tout ce qui suit.

Dans les dernières années, l'alderman passait aussi la plus grande partie de son temps à Brownham. Thomas, le cocher, le conduisait et le ramenait quand il était obligé d'aller à Dewcester, où il couchait quelquefois, s'il y avait une affaire importante en train dans la chambre des aldermen ou une prochaine élection dans le district; car l'alderman, vous le savez, était fameux pour les élections. Mais Thomas revenait toujours à la maison, et son maître, lors même qu'il restait à Dewcester, le renvoyait à Brownham pour nous protéger, nous autres femmes, et faire son service.

Maintenant il faut vous dire que l'alderman avait eu une attaque de paralysie peu d'années auparavant, et que depuis lors, malgré son rétablissement, il avait conservé une manière de marcher très curieuse, car un de ses souliers faisait entendre un craquement singulier, ne ressemblant à aucun autre bruit. Lorsqu'il descendait l'allée de gravier devant la façade ou qu'il allait d'un endroit à l'autre dans la maison, son soulier craquait, craquait si bien, que sans voir l'alderman on savait toujours où il était. Il ne marchait ni lourdement, ni vite, et longtemps avant qu'il fût en vue nous étions avertis qu'il arrivait par le craquement de son soulier, même avant d'entendre le bruit de ses pas. J'ai bien entendu des souliers craquer en ma vie, mais jamais comme celui-là!

Nous étions très bons amis, Thomas et moi. J'ai cru longtemps qu'il avait des intentions plus sérieuses, et je ne peux penser, même aujourd'hui, que ce fut uniquement de l'amour à l'office, comme on dit, mais il y avait quelque chose de cela. Qui peut dire ce qui fût arrivé, s'il n'avait pas épousé la veuve Rogers que tout le monde croyait si bien pourvue après la mort de son défunt, et qui, pourtant, n'avait rien. Pauvre Thomas! Le lendemain de ses noces fut un triste jour pour lui; mais il n'y avait plus à revenir là-dessus. Nous n'en restâmes pas moins bons amis à Brownham, comme il convient aux personnes attachées au même service. J'étais maîtresse absolue dans ma cuisine, et il n'en faisait pas plus mauvaise chère.

Un soir, il était revenu de conduire l'alderman à Dewcester, et il devait aller le chercher le lendemain dans l'après-midi. La nuit était humide et pluvieuse; il faisait grand vent. Assis dans la cuisine, nous entendions battre la pluie contre les volets et l'eau ruisseler des gouttières. Le vent s'époumonait comme un homme en colère, et tourbillonnait autour de la maison comme s'il cherchait un endroit pour y pénétrer. Thomas avait ôté ses grandes guêtres et ses autres effets mouillés pour mettre ses habits de service. Rassemblés tous autour du feu, nous bavardions un peu plus tard qu'à l'ordinaire. Les jeunes ladies étaient déjà montées se coucher et les autres servantes finirent par gagner leur lit, nous laissant un moment à nous-mêmes, Thomas et moi. Alors nous recommençâmes à causer de la famille et des voisins. Je pensai que Thomas profiterait de l'occasion pour me faire ses confidences; mais il fut comme tous les jours. Quand l'horloge de la cuisine marqua minuit moins un quart, je pris ma chandelle et je lui dis: «Bonsoir, Thomas, je vais me coucher. — Bonne nuit, dit-il, cuisinière. Après avoir débarrassé la table dans la salle à manger, je gagnerai aussi mon lit, car je suis très fatigué.»

Je n'étais pas montée depuis plus d'un quart d'heure, et je n'avais pas fini de me déshabiller, lorsque j'entendis tapoter à ma porte. «Qui est là? Demandai-je un peu effrayée. — C'est moi, cuisinière, répondit Thomas, j'ai besoin de vous parler.» Je ne pouvais m'imaginer ce qu'il me voulait, car il avait eu tout le temps de me dire les choses les plus particulières. J'avais d'ailleurs un peu raison de croire qu'il avait vu la veuve Rogers cette après-midi là même. Je me rhabillai donc et je sortis dans le corridor, où se tenait Thomas d'un air plus grave que je ne lui avais jamais vu, même à l'église. «Descendez, cuisinière, murmura- t-il, j'ai quelque chose à vous dire;» tout cela d'un air si solennel que je ne pouvais vraiment deviner ce dont il était question.

Nous voilà donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je m'assis tout près; Thomas prit une chaise et se plaça de l'autre côté. Il avait l'air d'être à un enterrement. «Cuisinière, dit-il, je suis certain que vous apprendrez bientôt du nouveau. — Bon Dieu, Thomas, lui répondis-je, qu'apprendrai je donc? — Eh bien! dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. — Mort! m'écriai-je, voilà qui est bien étrange!»

«Pas à moitié si étrange que ce que je viens d'entendre, cuisinière, ajouta Thomas d'une vois sépulcrale, je viens d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle à manger pour débarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouvé un grand verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la manière dont elles s'y prennent souvent quand je reviens trempé après avoir conduit l'alderman. (Pour de véritables ladies comme elles, il eût été trop familier de dire: Thomas, voilà un verre de punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch à la santé de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien extraordinaire à son retour à Brownham, malgré l'heure avancée de la nuit. Je déposai donc mon verre de punch, et prenant une chandelle, je sortis de la salle à manger pour éclairer. Je ne vis rien du tout; mais les pas de mon maître me devançaient, crac, crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au premier palier; mais là encore, je n'aperçus pas d'alderman, rien absolument. Bon Dieu! monsieur, m'écriai-je alors, où êtes-vous? Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrêtai et j'écoutai; aucune réponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas montèrent jusqu'à la porte de la chambre à coucher de l'alderman; je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien. Mais, cuisinière, toutes les portes extérieures sont fermées et barrées pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer dans la maison? Aussi sûr que vous êtes en vie, c'est son spectre que j'ai entendu!»

Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine. Nous passâmes toute la nuit assis au coin du feu, pour être prêts quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand matin, il arriva un exprès. Thomas le fit entrer, et avant qu'il nous eût expliqué ce qui l'amenait à Brownham, Thomas lui dit: «L'alderman Playford est mort.» Le messager fut fort étonné, comme vous le pensez bien. Miséricorde! s'écria-t-il, comment donc le savez-vous?… — Il est mort, la nuit dernière, repartit Thomas, au moment où l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble à aucun autre, et j'ai su par là qu'il devait être mort.

Je nous souhaite à tous en attendant l'autre monde, une vie longue et heureuse en celui-ci.

VIII — L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.

Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui. Je vous dirai cette histoire si vous voulez.

Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi. J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva. Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant.

Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir, pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots: «Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement, mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres. Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement expliqués tous les deux.

Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen, m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide, mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien parler de moi quand il m'aimait.

À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître, Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela. La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela est très fâcheux: je passe à d'autres choses.

Mistress Owen étant un jour dans le verger, et venant à regarder par-dessus la haie, me vit couché la face contre terre. J'avais pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'étais stupide à tous les jeux où l'on devait s'appeler, et les autres élèves se moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit que je n'étais certainement pas dans mon état normal, et que pour sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint en effet me voir, et trouva que j'étais sourd, sans pouvoir dire ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer que, vu la proximité des vacances, il valait mieux attendre mon retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus à disputer les places. Le docteur dit à tous les écoliers qu'on voyait bien maintenant pourquoi j'avais semblé tant reculer. Non seulement il s'en faisait un reproche à lui-même, disait-il, mais il s'étonnait que personne n'eût découvert plus tôt la véritable raison.

Le premier de la classe était toujours le plus rapproché du sous- maître ou du docteur, quand il faisait réciter lui-même les leçons. Cette place me fut assignée d'une manière permanente. Je n'eus plus à la disputer contre personne. Après cela, tous les élèves, et Charley en particulier, se montrèrent de nouveau bons pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractère, tout serait bien allé; mais je ne sais pourquoi tout semblait aller de travers partout où j'étais, et je désirais toujours être ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances. Tous les écoliers, sans doute, les désiraient comme moi, mais moi plus que tous les autres, parce que tout à la maison me semblait si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins, comparativement à l'école pendant ce dernier semestre. On eût dit que tout le monde avait appris à parler bas. La plupart des oiseaux semblaient s'être exilés, ce qui me faisait d'autant plus désirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de prendre soin. La cloche même de l'église paraissait assourdie; et quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-là sont trop désagréables. J'en reviens à Charley.

Son père et sa mère m'invitèrent à venir passer la première semaine des vacances avec lui. Mon père me dit d'y aller; j'obéis, et jamais de ma vie je ne fus si mal à mon aise. Je n'entendais pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres, à moins d'être tout à fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air stupide quand ils riaient aux éclats et que je ne savais pas même ce dont il s'agissait. J'étais sûr que les soeurs de Charley se moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis dire à mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la rue, et qu'elle parlait très haut sans le savoir, «on ne nous a jamais prévenus, disait-elle, que ce pauvre enfant était sourd.» Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et à dater de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce qu'on me disait; et une de mes bévues fut si ridicule que je vis Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire pendant bien longtemps. C'était plus que je n'en pouvais supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie à moi d'agir ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un très mauvais caractère, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils s'étaient bien trompés à mon égard et dans leur choix d'un camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus longtemps pour être l'objet de la commisération ou du ridicule, sans faire de bien à personne? Je m'enfuis donc au bout de trois jours; j'aspirais au moment d'être de retour à la maison, car là, je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts réunis. Je savais où passait la diligence, à un mille et demi de l'habitation de M. Felkin, de très grand matin. Je sortis donc par la croisée du cabinet d'étude, et je me mis à courir; j'avais tort d'être si effrayé, car personne n'était encore levé dans la maison; je fus seulement forcé de demander au jardinier la clé de la porte de derrière, qu'il me jeta par la croisée de sa loge. Une fois dehors je lui criai de recommander à Charley de m'envoyer mes effets chez mon père. Au bord de la route, il y avait un étang au pied d'une grande haie que couvraient des arbres très sombres; il me vint subitement l'idée de m'y noyer, de n'être plus un embarras pour personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperçus le clocher de notre église, je n'en fus pas moins heureux! et quand je vis la porte de notre maison, je crus à la durée de ce bonheur!

Mon espoir s'évanouit bientôt. Je n'entendais pas ce que murmurait ma mère quand elle m'embrassait. Toutes les voix étaient confuses et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste; j'aurais dû savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas. J'avais été vexé d'être appelé sourd par les Felkins, et maintenant je me sentais blessé de la manière dont mes frères et mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas toujours. «Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre;» me dit un jour Ned, et ma mère répétait sans cesse que c'était pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que je fusse jamais distrait; je désirais tellement entendre, je faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre pour pleurer tout à mon aise. Sûrement j'étais à moitié fou alors, à en juger par ce que je fis à mes tourterelles dans un moment de fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne habitude, percher sur ma tête et mes épaules, comme si je n'avais jamais quitté la maison; mais leurs roucoulements quand elles n'étaient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout à ce qu'ils avaient été. Pour les entendre j'étais forcé de mettre ma tête contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je m'imaginai que c'était la faute des tourterelles et qu'elles ne voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de douceur. À la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience, puis saisi d'un accès de frénésie parce qu'elle s'obstinait à ne pas roucouler, je la tuai… oui, je lui tordis le cou! Vous vous rappelez tous cette triste histoire-là, comme je fus puni sévèrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne sut combien je me sentais misérable, je me faisais horreur à moi- même pour ma cruauté. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses conséquences.

La première chose qui en résulta fut que toute la famille eut plus ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient à ma vue et ne me laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si j'allais l'étrangler! J'affectais de ne redouter aucun châtiment et je me conduisais, je le sais, d'une manière horrible. Une chose très désagréable dont je m'aperçus, c'est que mon père et ma mère ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant comme je le faisais, cela n'avait rien d'étonnant. Souvent ils me conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les dimanches près de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant approcher de la porte: «Miséricorde!» criait-on de tous côtés, «voilà encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester jusqu'au dîner et nous serons enroués pour une semaine. Ne faut-il pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente, quel fléau!» Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle entrât. Tout cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne pouvais supporter l'idée d'être comme elle, mais je ne pouvais comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout le premier. C'était par une sorte d'instinct que je ne faisais pas alors ce que mon père et ma mère me disaient de faire, et je suis sûr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mérite d'être répété et ce qui ne le mérite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'être dit; mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientôt aussi las de lui que nous l'étions de la pauvre miss Chapman.

Forcé de me suffire à moi-même, j'employais d'ordinaire une grande partie de la journée à lire dans un coin. Je faisais tout seul de grandes promenades sur la bruyère, tandis que les autres se promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon père m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas moins. Il y avait sur la bruyère un étang si semblable à celui dont j'ai parlé, que les mêmes idées m'étaient revenues; je m'asseyais des heures entières sur les bords de cet étang et j'y jetais des cailloux. Alors je commençai à m'imaginer que je serai plus heureux après mon retour chez le docteur Owen. C'était une idée très sotte puisque la maison même avait réellement désappointé mes espérances; mais tout le monde, je pense, espère toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, à espérer… mais me voilà encore dans les tristesses, oubliant de parler de Charley.

Un jour, à l'heure où les grandes personnes songeaient elles-mêmes à aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de la salle, si froides pour mes pieds nus, me réveillèrent; mais alors même je ne pouvais être complètement éveillé, car j'entrai dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant tout le temps j'écarquillais les yeux devant les chandelles. Je me rappelle cependant que le docteur Robinson était là. Je me réveillais souvent en sursaut et je rêvais toujours; je rêvais de toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui parlaient de toutes les peines que j'éprouvais à ne pouvoir entendre personne. Beaucoup de mes rêves finissaient par une querelle avec Charley que je renversais à terre d'un coup de poing. Ma mère ne savait rien de cela; elle fut aussi effrayée de mon somnambulisme que si j'étais devenu fou. Le docteur Robinson conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir comment j'irais après l'essai de quelques remèdes pour mes oreilles.

Charley arriva chez le docteur Owen deux heures après moi; il ne parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'écarta à l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention «d'être amis,» je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour la maison de son père; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps après, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus tard, nous redevînmes camarades, j'appris que Catherine avait vu combien ses rires m'avaient offensé et que, fort affligée de m'avoir fait de la peine, elle était montée plusieurs fois pour frapper à la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner ou du moins de lui parler. «Elle avait frappé si fort que j'avais dû certainement l'entendre,» disait-elle; mais je ne l'avais pas entendue du tout. Le second grief était ma fuite. Naturellement Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et où l'oreille n'était pour rien, dans la composition latine, par exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup à gagner; et il comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il était bien avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors quelques-uns des élèves crièrent à l'injustice; ils attribuaient mon succès à la faveur, et en apparence ils avaient raison, car j'étais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait aussi. Charley me provoquait de toutes les manières, plutôt à cause de l'injure faite à Catherine, que pour la sienne propre, comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans la cour de récréation, que je le renversai à terre d'un coup de poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il avait beaucoup grandi; il était aussi fort que je l'avais jamais été, tandis que j'étais bien loin de l'être moi-même autant qu'avant cette époque et que je le suis redevenu depuis. Dès qu'il se fut relevé, il s'élança sur moi dans la plus grande rage qu'on puisse voir. J'étais comme lui, et nous nous fîmes du mal tous les deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir dans nos chambres, car on nous avait donné des chambres séparées durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire à mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher à la mettre dans nos intérêts; mais elle s'aperçut bien de manière et d'autre que je me sentais très isolé et que j'étais bien malheureux. Ce fut, grâce à elle, j'en suis certain, que le cher et prudent docteur me manifesta tant d'amitié quand je retournai dans la classe, sans cesser d'être bienveillant pour Charley. Il me demanda même, une après-dînée, de faire une promenade avec lui dans son cabriolet, me donnant pour prétexte que ses affaires le conduisaient près de l'endroit où ils avaient été en classe ensemble, lui et mon père; mais c'était plutôt, je le crois, pour avoir une longue conversation avec moi sans être dérangé.

Nous parlâmes beaucoup de certains héros de l'antiquité et ensuite de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurément n'est plus vrai, qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du commencement à la fin, en quoi doit consister son héroïsme, afin qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des surprises, etc. Je commençai à penser à moi-même, sans toutefois supposer qu'il y pensât aussi; mais cela vint par degrés. À son avis, disait-il, la surdité et la cécité étaient peut-être de tous les fardeaux les plus lourds à porter.

Il les appelait des calamités. Je ne puis vous rapporter tout ce qu'il me dit, son intention n'était pas non plus que cela allât plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il me les dit à dessein. Il ne me déguisa pas que mon mal était sans remède; il énuméra toutes les privations que me causerait mon infirmité; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait m'empêcher d'être un héros, et, sous ce rapport, j'avais devant moi une large et belle carrière, non pour la renommée qui s'y attache, mais pour la chose en elle-même. Je m'étonnai de n'avoir pas plus tôt pensé à tout cela, mais je ne crois pas que je l'oublierai jamais.

À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune. Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord avec moi.

IX — HISTOIRE DE L'INVITÉ.

Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les sommités de l'endroit.

Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais, d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur.

Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les rendez-vous des chasseurs.

La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté, quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils attendaient leur tour.

La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer. On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des risques courus en ce genre par les pères de la génération actuelle.

Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel- de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la ville voisine.

Dans ce recoin des domaines du Sommeil… arriva un jour par terre ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses, on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé, semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans, n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un garde-chasse.

Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron, maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu. D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien établi dans une autre ville, à cent milles au nord de Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses aventures.

À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué; rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable. De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état- major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de viande.

La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite. S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la quittant… à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine, notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les meetings de la paroisse et première autorité scientifique de l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire venir plus de trois dictionnaires portugais.

Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter, les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes.

Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret, concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les jours.

Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis longtemps déjà courait les principales rues de la ville.

Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins, qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition derrière mon coude:

«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus heureux que vous avec cette grosse friponne?»

Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa vie en palpitant dans l'herbe.

«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites, master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur museau.»

«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de rire.

La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi, ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent; et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses, l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les rangs de l'honnête population de Muddleborough.

Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra une terrible cicatrice dans son côté.

Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre, on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire, Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons.

Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée, avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage, une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à double fond, et revenir en Angleterre partager le butin. J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de campagne.

Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite, aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute la semaine.

Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly, Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette.

Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker? Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient, l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait agréable.

Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough, et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la soirée entière avec Tammy, le marguillier.

La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, — entrée deux pence par personne.

Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor, de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les compléments de l'entreprise.

Le pauvre Tammy, après sa mise en liberté, s'était vu forcé de regagner Oporto à pied et presque en mendiant. Arrivé dans cette ville, la première personne dont il avait fait rencontre, au bureau de la police, était son compatriote Kinine en train de demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, après une bombance à Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour rejoindre Tammy en Portugal.

Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au déjeuner des funérailles, la bombe éclata. Peter avait pris pour dupe la ville tout entière; chacun, depuis le savetier jusqu'au recteur, avait placé des fonds sur le trésor portugais caché dans un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forcé de congédier son garçon boucher et de tuer ses bêtes lui-même. Tout le monde avait payé plus ou moins cher le plaisir d'écouter les histoires de Peter. Il avait escamoté les épargnes enfouies dans les bas des vieilles femmes, l'argent économisé par les jeunes servantes pour s'acheter des rubans; il avait reçu cinquante livres sterlings et plusieurs traités bibliques du recteur et deux fois autant, plus un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui avait donné cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre chaque. Enfin le maître d'école du village voisin lui avait prêté ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouvé dans notre ville une véritable banque de crédulité et il l'avait mise à sec.

Cependant Peter n'avait commis aucun délit tombant sous le coup de la loi anglaise. Il s'était borné à dire des mensonges et à emprunter de l'argent. J'avais continué d'entendre parler de lui de temps en temps, et toujours comme d'un homme à qui tout réussissait, lorsqu'il y a quelques années, il fit la bévue de conduire à Oporto un Américain avide de trésors, mais difficile à jouer, dont il avait fait rencontre dans un wagon de chemin de fer. En cette occasion, l'Américain revint, et ce fut Peter qui ne revint pas, Quand on demanda à l'Américain des nouvelles de son compagnon de voyage, il répondit avec le plus grand sang-froid, «qu'ayant eu des difficultés avec Peter, il avait dû lui brûler la cervelle.»

X — L'HISTOIRE DE LA MÈRE.

Le voyageur… c'était un vieillard à l'aspect vénérable, qui dès sa première jeunesse avait été errant sur la face du globe. Hôte des déserts, hôte des forêts, maintes fois il avait échappé aux périls de l'incendie, de l'inondation, des tremblements de terre. Mais aux étranges aventures de ce long pèlerinage, aux émotions de cette vie agitée avait succédé enfin le repos d'une belle vieillesse, comme après les ardeurs et les tempêtes d'un jour d'été viennent la sérénité du soir et la paisible lumière de l'astre des nuits. Dans ces courses incessantes le voyageur avait conquis tout un monde de souvenirs, au milieu desquels sa mémoire, sympathique et bienveillante, aimait de préférence à retrouver un de ces écrits qui parlent au coeur et le charment comme la source que le pèlerin rencontre après une marche pénible à travers les sables. Il aurait pu faire trembler et pâlir ceux qui l'écoutaient par quelque histoire terrible aux incidentes dramatiques; mais ce vieillard, simple comme un enfant, assis à notre foyer, aima mieux faire couler nos larmes par l'histoire touchante des douleurs et des consolations d'une mère.

Le hasard, nous dit-il, me fit rencontrer dans les forêts du far- west américain un homme avec lequel je contractai une chère et fidèle amitié. Souvent parmi les vastes déserts on trouve plus tôt un ami que dans notre vieux monde. Le mien était un homme de noble race, qui, conduit par une humeur romanesque, avait fixé sa demeure sous la hutte du chasseur. Jeune, beau, doué des plus heureux dons, à la démarche libre et fière, au regard vif, à la physionomie pleine de loyauté, il s'appelait Claude d'Estrelle. Il avait choisi parmi les Indiennes une compagne qui embellit pour lui ces solitudes; c'était la fille d'un chasseur, comme lui laissée orpheline dans la tribu de sa mère. Cette jeune fille l'avait rencontré mourant dans la prairie déserte; elle avait relevé sa tête délirante pour l'appuyer sur son sein; elle avait rafraîchi son front brûlant au contact de ses mains. Revenu à la conscience de lui-même, Claude d'Estrelle l'avait aperçue penchée sur lui comme le bon génie de la solitude; dans ses yeux noirs il avait vu luire le premier regard de l'espérance, ce regard où le sourire brille à travers une larme, double expression de la joie et de la crainte. Cette apparition avait fait naître en lui le premier sentiment de sa passion pour celle dont la pitié secourable l'arrachait à la mort, et il avait déjà prononcé tout bas le serment de lui consacrer le reste de sa vie si ses soins parvenaient à la prolonger. Aussi avant que l'été se fût écoulé, le noble Claude d'Estrelle avait pris pour femme l'Indienne Léna.

Par une des soirées empourprées de l'automne américain, quand les forêts sont dans toute leur magnificence, au milieu de la riche variété du feuillage, je vis pour la première fois la jeune femme de mon ami. Nous nous rencontrâmes dans une clairière, où de longues perspectives de feuillages aux teintes variées allaient se perdre dans le ciel; et tandis que nous regardions, une obscure arcade de verdure s'illuminait soudain des rayons du couchant; des bosquets d'orangers semblaient lutter d'éclat avec les nuages; ça et là, le feuillage de certains arbres, d'un rouge écarlate, prenait des teintes plus foncées dans l'air couleur d'ambre; une pluie d'or tombait sur d'autres arbres toujours verts; la cascade rejaillissait en riches pierreries, et le lac étincelait comme un grand rubis sur le sein verdoyant de la forêt. Toute cette splendeur du désert avait le calme d'un songe. On entendait le frôlement même d'une feuille qui tombait, tant la forêt entière restait silencieuse! La figure de Léna se détachait flexible, élancée, sur ce fond lumineux. Claude avait bien raison de demander si, de toutes les dames qui foulent les somptueuses salles des cours, une seule pouvait rivaliser avec cette fille de la forêt, portant pour toute couronne ses riches bandeaux de jais, aux reflets ondoyants. L'oeil de Léna était aussi doux que celui du faon; son teint, d'un brun clair, ressemblait aux dernières teintes rougeâtres du soleil couchant sur le ciel envahi par le crépuscule. Que de longues et délicieuses soirées je passai près de Claude, dans sa butte solitaire, à côté d'un bon feu de pin, tandis que la gracieuse Léna l'entourait de ses caresses, comme une vigne sauvage pare de ses lianes le chêne de sa forêt natale. L'étrange magie de l'amour métamorphosait en palais cette retraite agreste. Nous interrompions nos causeries pour écouter le bruit des daims bondissant à travers le feuillage, ou le son de la cascade lointaine; et Léna, heureuse comme un enfant, nous prodiguait les richesses de son coeur, les fleurs du désert, les mélodieuses effusions d'une pensée naïve, la profonde poésie qu'avait développée dans son âme un long isolement. Claude souriait avec amour à sa chère enthousiaste. Il savourait le parfum de ces fleurs sauvages, sans songer à quelle rude épreuve le monde pourrait mettre un jour cette âme vierge et primitive. Il suffisait d'observer le regard de Léna pour sentir qu'elle était destinée à de grandes souffrances, car la fatale puissance d'aimer, hélas! semble n'être donnée par la Providence qu'aux élus de la douleur, qui sont aussi les élus de Dieu.

Ce temps d'épreuve arriva enfin: cinq années de délices s'étaient écoulées pour Claude et Léna; j'errais alors loin de leur demeure. Pour la seconde fois, Claude appuya sa tête fiévreuse sur ce sein fidèle, mais il ne la releva plus… Pour obéir aux volontés du mourant, Léna alla trouver le frère aîné de Claude d'Estrelle avec ses deux enfants, présent qui devait être bien accueilli d'une orgueilleuse famille privée d'héritiers. Le frère prit les enfants, mais il n'eut que des regards dédaigneux pour la mère, dont le visage portait l'empreinte de la souffrance. Il lui ordonna durement de s'éloigner, si elle voulait que ces mêmes enfants oubliassent un jour la tache de leur naissance; car l'union d'un blanc avec une Indienne ne pouvait être plus légitime, à ses yeux, que celle d'un blanc avec une négresse; cette union ne répugnait pas moins à l'orgueil du mauvais frère. Quoi! les abandonner! abandonner le précieux legs de Claude! Non, rien ne saurait étouffer l'amour maternel! Cependant, d'un regard résigné, car le désespoir lui enseignait tout à coup la feinte, Léna demanda à rester quelques instants encore. La nuit venue, elle vola ses enfants et les cacha dans la forêt. Pendant sept jours et sept nuits, elle endura bien des souffrances, forcée d'aller chercher leur nourriture en secret; mais un soir, elle trouva son nid vide. Les cris de la mère, redemandant ses enfants, ne purent fléchir la volonté de fer du frère de Claude; mais pour n'en plus être importuné, il donna Léna au chef d'une tribu indienne, qui, pour un peu d'or, se chargea de la tenir dans un humiliant esclavage, car, parmi les siens, le sang blanc de son père faisait sa honte; mais le coeur de la femme, de quelque nom qu'on la nomme, Indienne ou Anglaise, est toujours le même. Une mère comprit les douleurs de Léna et lui rendit la liberté.

La pauvre Indienne se mit alors à la recherche de ses enfants, à travers des régions sauvages, et hérissées de périls! Parvenue dans l'État lointain de l'Union, où habitait le tyran de sa destinée, elle le pria de l'admettre au nombre de ses esclaves, et de lui laisser respirer au moins le même air que ses enfants bien- aimés. Comme elle se résignait à ne plus porter le nom de mère, il consentit d'abord à lui laisser prendre sa part du travail sur le sol arrosé des sueurs et des larmes des autres esclaves. Mais il savait si peu ce que c'est que le coeur d'une mère, qu'il crut le dompter par le travail. Plus fort que la volonté du maître, l'instinct des enfants ne les trompait pas. Pour effacer dans leur esprit jusqu'à la mémoire de leur mère, il fit secrètement transporter Léna dans une plantation lointaine, sous le ciel brûlant et meurtrier de l'Afrique, horrible lieu, tout plein de misère et de larme. Comment put-elle y vivre vingt années? Dieu seul le sait, Dieu, qui pour adoucir son cruel exil, lui envoyait toutes les nuits un songe où elle revoyait Claude et ses petits enfants (car dans son coeur, ils ne grandissaient jamais). Oh! dans quelle amertume s'écoulèrent son printemps et son âge mûr! Que le temps lui parut long et qu'il exerça sur elle de ravages! Ses cheveux noirs blanchirent. Le feu de ses yeux s'éteignit dans les larmes; mais son opiniâtre et robuste espérance grandissait à mesure que les années détachaient les plus frêles rameaux de la tige. La fuite du temps ne pouvait rien contre son amour; l'absence ne faisait que le nourrir; ses larmes mêmes l'entouraient d'une espèce d'auréole. Les fatigues, les douleurs, la cruauté ne l'éprouvaient que pour montrer que cet amour ne pouvait périr. La vie de Léna se résumait dans une seule pensée: revoir ses enfants! Durant vingt années, elle lutta donc contre le désespoir, et le désespoir fut vaincu. Enfin, elle atteignit le rivage de l'Amérique. Le ciel mit dans le coeur d'un pauvre marin plus de générosité que dans celui d'un des puissants du monde; il prit Léna à son bord sans lui demander le prix du passage.

Léna atteignit le sol natal au déclin de l'année. Étaient-ils morts ces chers enfants? L'avaient-ils oubliée?… oublier leur mère! Oh! non, cela est impossible! Elle allait, demandant son chemin; l'ardeur du but la rendait forte. Des étrangers insouciants lui donnaient des nouvelles qui la faisaient tour-à- tour brûler et frissonner. Ils lui disaient qu'au bout d'un certain nombre d'années, son cruel persécuteur était mort; qu'un autre frère de Claude d'Estrelle, également célibataire, avait voulu alors prendre chez lui les deux enfants; mais que le fils avait préféré, comme son père, la forêt sauvage à une chaîne dorée, et qu'il était devenu habile chasseur. D'autres le disaient mort en bas âge. Quant à sa fille, elle, était l'orgueil de l'opulente maison de son oncle, et partout on citait sa rare beauté. Léna n'a pas besoin d'en savoir davantage. Ce n'est donc pas en vain qu'elle sera revenue. Ses yeux se remplissent de larmes. L'un, au moins, de ses enfants vit encore.

Bientôt Léna debout devant une belle jeune femme dans un splendide salon, admire les longues boucles de sa chevelure. Cependant elle réprime à peine un soupir en pensant combien elle était folle de croire qu'un petit enfant accourrait à sa rencontre sur le seuil de la porte, se laisserait couvrir de caresses et retrouverait son nid sur le sein de sa mère comme aux jours d'autrefois. Ce n'en est pas moins avec un joyeux tressaillement d'orgueil qu'elle voyait sa fille si grande et si belle. «Léna!» c'est le nom de sa mère et le sien, mais la jeune femme ne se retourne pas à ce nom; ni au son de cette voix. Pauvre mère! Cette froide surprise! Ce doute! Quoi! si peu émue! Elle a pourtant les yeux de son père. Comment avec ces yeux-là, peut-elle regarder d'un air si étrange le visage que Claude aimait tant? Pauvre mère! Léna a perdu le petit enfant de ses songes et peut-être ne trouvera-t-elle pas une nouvelle fille. Non, c'est impossible!

Elle a tant de souvenirs à évoquer pour réveiller son instinct filial. Sûrement il lui suffira de lui apprendre qui elle est.

Elle ne lui avait pas encore dit son nom. Elle embrasse ses genoux et cherche à attendrir son orgueil en la pressant des plus touchantes questions de l'amour maternel; à chacune, elle s'arrête pour épier quelque émotion dans ce regard si froid! n'a-t-elle donc pas vu, l'oublieuse jeune fille, ces mêmes yeux la contempler lorsque dans son enfance elle trouvait à son réveil une femme penchée sur son berceau. Ces mêmes mains n'ont-elles pas orné souvent sa tête enfantine d'une guirlande des fleurs de la forêt, et cet air, cet air que son père aimait, combien de fois elle s'est endormie en l'écoutant!

Une inspiration soudaine venait de faire jaillir cet air de la poitrine de Léna. Ce n'était qu'un chant pour faire dormir les enfants; mais elle voulait essayer de son influence. La douce et vieille mélodie réveillerait peut-être les sympathies assoupies de la nature. Imagination bizarre en apparence et née de la crédulité de l'amour! Cet air! oh, comme la voix de Léna tremblait en le chantant! on eût dit un long et douloureux soupir, le dernier adieu de l'Espérance à la Joie et à l'Amour. Ce ne pouvait être un air banal, que cette mélodie à laquelle Claude d'Estrelle lui-même avait adapté de naïves paroles. Ces paroles et cette mélodie, ce visage si rêveur et si doux, cet oeil plein de tendresse, ces joues qui changeaient de couleur exerçaient un charme bien puissant. La main de Léna s'était posée avec amour sur la tête hautaine de sa fille émue et sa fille ne la repoussait pas. Oui, les souvenirs de son enfance semblaient à la fin se réveiller. Mais silence! on entend des pas sur l'escalier, ce sont les pas de l'homme que la fille de Léna aime et qui fier de son sang ne voudrait jamais s'allier au sang indien. Il y a lutte entre l'orgueil de la jeune femme et le charme dont elle sent déjà l'influence: c'est son orgueil qui l'emporte enfin et son orgueil l'égare jusqu'à lui faire dire à sa mère: «Nous ne devons jamais nous revoir!» Après cet adieu cruel elle offrit d'acheter le secret avec de l'or.

La pauvre mère s'enfuit comme épouvantée. Durant deux jours et deux nuits, elle poursuit sa route. Ses pieds brûlants ne s'arrêtent plus. On était à l'époque de la nativité du Sauveur; les portes et les coeurs étaient ouverts partout; les amis resserraient les liens de leur amitié et les ennemis se réconciliaient. Partout les lumières et les foyers étincelaient autour de Léna; mais son sentier n'en était pas moins glacé, triste emblème de sa destinée! Cependant l'oeil qui jamais ne se ferme et qui guide les oiseaux dans le ciel, observait aussi ses pas.

Léna tomba enfin de lassitude, dans la troisième nuit, sous un vieux chêne nu et dépouillé, ignorant où elle était. Pour son imagination souffrante et malade, la neige semblait être la seule chose qui n'eût pas changé en ce monde; et ce fut sur la neige qu'elle posa sa tête pour mourir.

Encore un peu plus loin, pauvre amie désolée! soutiens seulement tes pas qui chancellent jusqu'au premier coude du chemin. Mourir ici serait une trop dure destinée. Tu n'es plus qu'à une portée de flèche du bonheur. Écoute! Quelle mélodie s'élève dans l'air glacé de la nuit. C'est un hymne de Noël dont les doux sons parviennent sous le vieux chêne et excitent dans Léna au milieu de l'isolement de la mort le vague sentiment qu'un peu plus loin quelqu'un pourra recevoir son dernier soupir; peut-être son corps épuisé fut-il un instant ranimé par la puissante et mystérieuse impulsion de celui qui l'avait conduit là. Ses pieds la traînèrent encore jusqu'à l'entrée d'un grand village écarté, à la porte d'une maison de prières. D'abord elle ne put voir, car l'éclat soudain des lumières aveuglait ses yeux appesantis; elle ne put voir la foule composée de Peaux-Rouges et de Pâles-Visages, s'agiter, sous le souffle puissant d'un jeune et éloquent ministre de l'Évangile, comme les épis de blé sous le vent.

À la fin, son oreille saisit ces paroles consolantes:

«Une mère même peut oublier, mais moi, je n'oublierai point, dit le Seigneur.» Et la grande et poétique langue indienne sortant à flots harmonieux de la bouche du jeune prédicateur, tandis que son imagination essayait de peindre cet amour auquel le Sauveur divin comparait celui qu'il éprouvait pour ses élus, le plus dévoué des amours terrestres, l'amour d'une mère.

Il racontait une histoire gravée dans sa mémoire et si semblable à celle de Léna, que Léna ferma les yeux de peur de dissiper en le regardant un bienheureux songe. Car tandis que son oreille savourait les sons de cette voix, une folle espérance s'élevait ou s'abaissait avec elle dans son coeur: «Et moi aussi j'avais une mère, dit-il en finissant. Plût au ciel que je connusse sa destinée! J'ignore si elle vit à l'heure où je parle, mais ce que je sais bien c'est que, souffrante encore en cette vallée de larmes ou en paix dans le ciel, elle n'a point oublié Claude d'Estrelle!» En entendant ce nom, Léna ne poussa aucun cri, mais sa tête s'affaissa un peu plus sur sa poitrine. Son existence fut un instant suspendue et c'était une grâce de Dieu, car l'émotion l'eût tuée: ni les paroles du ministre, ni les prières, ni les hymnes, ni le bruit des pas ne purent la tirer de sa longue extase et quand elle reprit ses sens, elle se trouva appuyée sur le bras de son fils; elle vit son grand oeil noir fixé sur elle et rayonnant de tendresse; elle était sous le charme de ce regard, elle eût voulu toujours rester ainsi. Son coeur se trouvait sans force contre l'excès du bonheur. Tout ce qu'elle put dire fut de répéter les dernières paroles du jeune ministre: «Non, elle n'a pas oublié Claude d'Estrelle!» Alors, ses mains tremblantes cherchèrent à écarter les cheveux du front de son fils, pour mieux contempler son visage. Tout en lui rappelait celui qui n'était plus. La vie du jeune homme, consacrée à la nature et à Dieu, lui avait donné de vives perceptions. Son coeur était trop plein pour qu'il pût parler; mais il serrait sa mère dans ses bras en versant de délicieuses larmes. Les femmes sanglotaient à ce spectacle et les hommes d'une écorce plus rude ne se sentaient pas moins attendris; les Indiens mêmes des forêts voisines pleuraient comme des enfants, quand un vieillard, plein de sagesse et de reconnaissance pour l'auteur de tous ces biens, calma toute cette foule émue par un seul mot: «Prions!»

Quelle douce soirée après tant d'infortunes! Claude et sa femme, jeune et belle, s'empressaient autour de Léna avec une joie fière. Le récit de ses malheurs passés faisait couler leurs larmes; ils pansaient ses pieds meurtris; ils la faisaient asseoir entre eux deux, et la jeune femme pressait ce front halé, empreint de tant de souffrances contre ses cheveux blonds soyeux ou ses joues éclatantes de fraîcheur; Claude ne pouvait non plus se lasser de baiser ce pauvre front. Jamais foyer domestique ne vit une plus brillante, une plus heureuse nuit de Noël!

J'appris la fin de cette histoire, à mon retour dans le pays, en partie par le fils de Claude et de Léna, en partie par une femme qui ne pouvait prononcer le nom de sa mère sans une profonde amertume, sans une rougeur plus brûlante que la fièvre, alors que tous les faux amis et tous les gens à gages avaient fui loin d'elle, et que l'homme qui l'avait épousée pour l'or de son oncle, n'osait approcher d'un lit contagieux. Oh! combien elle regrettait alors ce visage aimant qu'elle avait si durement repoussé! Cette mélodie si triste et si touchante, qui avait autrefois charmé le sommeil dans son berceau, hantait son souvenir au milieu de ses douleurs. J'allai chercher Léna, et Léna vint. Son amour était l'amour véritable qui souffre en silence et n'oublie que le mal. Léna pressait de ses lèvres cette bouche brûlante, la disputant aux baisers de la mort. Elle répandit sur cet esprit en proie au remords, la rosée du pardon; la colombe céleste finit par se poser sur la couche fatale avec un rameau d'olivier. Il restait un dernier désir à la mourante, celui d'entendre l'air qui l'avait bercée. Léna ne voulut pas lui refuser cette consolation. Elle chanta donc au milieu de la chambre lugubre où commençait à s'étendre l'ombre de la mort; elle chanta son air favori; mais si sa voix s'efforçait d'être calme, son coeur saignait, car elle savait que celle qui l'écoutait, mourrait avec les derniers accords. Quand le chant qui berçait l'enfance de la malade eut cessé de résonner, nous la trouvâmes endormie du dernier sommeil.

Nous devions encore nous rencontrer souvent, Léna et moi. Sa vieillesse ressemblait à une belle soirée après une journée de pluie et d'orage. Elle lisait d'un oeil serein le Livre de la Vie arrivé pour elle à ses dernières pages. Entourée de ses petits enfants et de tous les petits enfants comme le divin maître, cette femme simple et naïve, mais grande par l'amour et la foi, semblait déjà appartenir au ciel.

XI — LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT

ou

NOËL APRÈS QUINZE ANS D'ABSENCE.

Seize ans sont écoulés depuis le jour où, turbulent et mécontent jeune homme, je quittai l'Angleterre pour l'Australie. Pour la première fois j'étudiai sérieusement la géographie, quand je fis pivoter un grand globe terrestre, afin d'y chercher l'Australie méridionale, la colonie alors à la mode. Mes tuteurs, j'étais orphelin, furent charmés de se débarrasser d'un personnage si tracassier; je me trouvai donc bientôt le fier possesseur d'un lot de terre urbaine et d'un lot de terre rurale dans la colonie modèle de l'Australie méridionale.

Mon voyage fut assez agréable sur un excellent navire, avec la meilleure table tous les jours, et personne pour me dire: «Charles, c'est assez de vin comme cela!» C'était dans des circonstances bien différentes que se trouvaient beaucoup de mes compagnons d'émigration. Parmi eux des pères et des mères de famille, avec leur enfants, avaient quitté de confortables demeures, de bons petits revenus, de jolies propriétés ou des professions respectables, séduits par les orateurs des meetings publics ou par ces éblouissants prospectus qui décrivent les charmes de la vie coloniale dans une colonie modèle.

J'appris à fumer, à boire du grog et à briser d'une balle de fusil ou de pistolet une bouteille suspendue à un bout de vergue. Nous avions à bord de très aimables vauriens, des ex-cornettes, des ex- lieutenants, des anciens employés du gouvernement, des avocats sans cause, des médecins sans malades, des fruits-secs d'Oxford, la bourse aussi vide que la tête pour la plupart, mais de bonne mine et bien mis. Bon nombre avaient fumé dans de magnifiques pipes d'écume de mer, sablé le champagne, le bourgogne et le vin du Rhin, échangé des coups d'épée ou de pistolet, galopé dans les courses au clocher, et contracté des dettes dans toutes les capitales de l'Europe. Ces fils de famille fumèrent mes cigares, me permirent de leur payer du champagne, et m'enseignèrent, moyennant quelques menus frais, l'art de jouer au whist, à l'écarté et à la mouche dans le style fashionable; ils m'apprirent aussi à recevoir avec la hauteur convenable les avances des passagers du second ordre.

À la fin des cent jours de notre traversée, j'étais remarquablement changé, mais valais-je mieux? Là était la question: car mes nouveaux amis m'avaient inculqué leurs grands principes: regarder tout travail comme dégradant, et les dettes comme séant à merveille à un gentleman. Les idées que je m'étais faites d'une colonie modèle, avec tous les éléments de la civilisation, telle qu'on nous la promettait à Londres, furent un peu renversées quand j'aperçus en débarquant, dans l'espace même que devait envahir la marée haute et sur la plage sablonneuse, des monceaux de meubles, un ou deux pianos, un grand nombre d'armoires et de commodes, et, — je m'en souviens surtout, — un grand coffre en chêne bardé de fer, à moitié plein de sable, et vide du reste. La cause de cet abandon de mobilier me fut clairement expliquée par la demande qu'on me fit de dix livres sterlings pour transporter mes bagages à, la ville d'Adélaïde, distante de sept milles du port, sur un chariot attelé de boeufs. Notez que lesdits bagages ne formaient pas la moitié du chargement. La ville même d'Adélaïde, si magnifique en aquarelle dans les salons de la Société d'émigration à Londres, n'était à cette époque qu'un amas pittoresque, si l'on veut, mais à coup sûr très peu confortable, de tentes en toile, de huttes en boue, et de cottages en bois, un peu plus grands que le chenil d'un chien de Terre-neuve, mais dont la location coûtait aussi cher que celle d'un manoir rural dans n'importe quel comté d'Angleterre.

Mon intention n'est pas de raconter ici la rapide décadence de la colonie modèle et des colons de l'Australie méridionale, ni l'élévation et le progrès des mines de cuivre. Je ne restai pas assez longtemps à Adélaïde pour être témoin de ces doux événements. Dans le premier sauve-qui-peut général, j'acceptai l'offre d'un homme qui, sous une rude enveloppe, avait de grandes qualités, une espèce de diamant brut, un colon de la vieille colonie, qui avait traversé tout le pays pour venir vendre aux Adélaïdiens un lot de bêtes à cornes et de chevaux. Je fus redevable de sa faveur à l'habileté que j'avais déployée en saignant un poulain de prix dans un moment critique. C'était l'une des rares choses utiles que j'eusse apprises en Angleterre. Tandis que mes fashionables compagnons, cruellement désappointés s'enivraient jusqu'à se donner le delirium tremens, s'enrôlaient dans la police, acceptaient des emplois de bergers, piquaient l'assiette de gens de rien, suppliaient les capitaines en partance de les laisser regagner l'Angleterre sur le gaillard d'avant, il m'offrit de m'emmener avec lui sur sa terre dans l'intérieur, et de faire de moi un homme. Tournant le dos à l'Australie méridionale, j'abandonnai à la nature mon lot rural, situé sur une hauteur inaccessible, et je vendis mon lot urbain pour cinq livres. Le travail, je commençai à m'en apercevoir, était le seul moyen de se tirer d'affaire dans une colonie, plus encore qu'ailleurs.

Me voilà donc parti pour le Bush lointain et les plaines solitaires d'un district où la colonisation en était à ses débuts; constamment exposé aux attaques des sauvages Indiens, constamment occupé à surveiller les bergers presque aussi sauvages du gros et du petit bétail de mon nouveau patron, tantôt passant des jours entiers à cheval, tantôt forcé de donner toute mon attention aux détails d'un vaste établissement agricole, j'eus bientôt fait «peau neuve.»

Mes prétentions fashionables se trouvaient mises à néant; ma vie devint une réalité qui dépendait de mes propres efforts. Ce fut alors que mon coeur changea à son tour; ce fut alors que je commençai à penser tendrement aux frères et aux soeurs que j'avais laissés derrière moi et tant négligés aux jours de mon égoïsme. Rarement l'occasion de leur faire parvenir mes lettres s'offrait plus de deux fois l'an; mais la plume, qui me répugnait tant jadis, devint ma grande ressource aux heures de loisir. Combien de fois, assis dans ma hutte, j'ai passé une partie de la nuit à confier au papier mes pensées, mes sentiments, mes regrets! Cependant le feu allumé devant cette hutte et autour duquel étaient étendus mes hommes endormis, me faisait souvenir que je n'étais pas seul dans le grand désert pastoral qui se déroulait à plusieurs centaines de milles autour de moi. Puis soudain des sons étranges parlaient à mon esprit comme la voix de ces contrées étranges où j'étais transplanté. C'étaient le hurlement du dingo, espèce de chien-loup, rôdant autour de nos bergeries; l'aboiement de défi des chiens vigilants; le cri des oiseaux nocturnes; les chants sauvages des indigènes exécutant sur les hauteurs montagneuses leurs danses fantastiques, et jouant des drames où ils représentaient le meurtre de l'homme blanc et le pillage de ses troupeaux. Quand ces bruits parvenaient à mon oreille, mes yeux se portaient instinctivement sur le râtelier auquel étaient suspendues mes armes chargées, et hors de la hutte, à l'endroit où le rebelle irlandais O'Donohue et l'ancien braconnier Giles Brown, transformés en sentinelles fidèles, se promenaient en long et en large, le fusil sur l'épaule, prêts à mourir plutôt que de se rendre. Dans ce vaste désert, tous les petits soucis de la vie des cités, toutes les petites roueries de la spéculation, tous les petits moyens de garder les apparences, devenaient inutiles et s'oubliaient bientôt. Non seulement je lus et relus le peu de livres que je possédais, mais je les appris par coeur. Si, dans la matinée, je fatiguais les chevaux pour faire mes rondes, si je maintenais la paix entre mes hommes par de rudes paroles et même par des coups; assis à l'écart, dans la soirée, j'ouvrais la Bible et je me laissais absorber tout entier dans les pérégrinations d'Abraham, les épreuves de Job ou les Psaumes de David; puis, passant de la loi ancienne à la loi nouvelle, je suivais saint Jean dans un désert qui n'était pas sans ressemblance avec celui que j'avais sous les yeux; ou j'écoutais, loin des villes, «le Sermon sur la montagne.» D'autres fois, lorsque je traversais à pied les forêts, j'y répétais le dialogue des personnages de Shakespeare ou, à l'aide d'une traduction de Pope, les discours des héros d'Homère, que je pouvais souvent m'appliquer à moi-même; car, dans ces régions solitaires, comme ces héros, j'étais chef guerrier et presque prêtre. En effet, survenait-il une mort, je lisais le service funèbre. Ce fut ainsi que je refis mon éducation.

Aux heures où je me rappelais mes amis négligés, les occasions perdues et les scènes riantes de mon comté natal, j'aimais surtout à me figurer que j'assistais encore aux fêtes de Noël dans ma vieille Angleterre bien-aimée.

Pendant notre été brûlant du mois de décembre, en Australie, quand la grande rivière qui arrosait et bornait nos pâturages n'était plus qu'une suite d'étangs, en grande partie desséchés, quand nos troupeaux pantelaient autour de moi, à l'heure tranquille du soir; quand les étoiles, brillant d'un éclat inconnu aux climats septentrionaux, réalisaient l'idée de la nuit bienheureuse où l'étoile de Bethléem apparut et guida les rois d'Orient dans leur pieux pèlerinage, mes pensées voyageaient à travers la mer. Je ne sentais plus la chaleur étouffante; je n'entendais plus le cri des oiseaux de nuit ni les hurlements du dingo. J'étais au-delà des mers, au milieu de ceux qui célébraient la Noël; je voyais les joyeux visages de mes proches et de mes amis rayonner autour de la table de Noël; on disait les grâces; on proposait un toast… un toast aux absents; lorsqu'on prononçait mon nom, les plus gais visages devenaient tristes. Alors je me réveillais de mon rêve; je me retrouvais seul et je pleurais. Mais une vie d'action ne laisse pas de temps pour les chagrins inutiles, bien qu'elle en laisse assez pour les réflexions et les projets d'avenir. Je résolus donc, après beaucoup de visions semblables, qu'un temps viendrait où par une belle soirée de Noël, l'Australien lui-même répondrait au toast porté: «aux amis absents!»

Ce temps est, en effet, venu, l'année même qui a terminé le dernier demi-siècle. Un travail sérieux, une sage économie m'avaient fait prospérer. Le riche district, dont j'avais été l'un des premiers pionniers, s'était colonisé et pacifié sur toute l'étendue qu'embrasse la rivière. Les sauvages Myals s'étaient laissé apprivoiser, avaient renoncé à leur indépendance et s'offraient eux-mêmes pour garder nos troupeaux. Des milliers de bêtes à laine sur les collines et de bêtes à cornes dans les riches prairies m'appartenaient; la hutte d'écorce s'était changée en un cottage entouré de balcons comme les chalets suisses. Intérieurement les livres et les tableaux ne formaient pas une insignifiante part du mobilier. J'avais des voisins à la distance d'une promenade à cheval; et de douces voix d'enfants réveillaient souvent l'écho du rivage.

Alors je me dis à moi-même: «maintenant je puis retourner… non pour ne plus revenir, car la terre que j'ai conquise sur le désert sera ma demeure pour le reste de ma vie; mais je retournerai pour serrer les mains qui depuis tant d'années désirent serrer les miennes; pour sécher les larmes que des soeurs chéries répandent, quand elles pensent à moi, le banni volontaire; pour prendre sur mes genoux ces pauvres petites à qui l'on apprend à prier pour leur oncle dans un lointain pays au-delà de la vaste et profonde mer.» Peut-être avais-je aussi l'arrière-pensée de décider quelque visage de la vieille Angleterre, quelque vrai coeur anglais, à partager ma demeure pastorale.

Je retournai donc, et je foulai de nouveau le sol de la mère- patrie. La, folle attente du jeune homme avait été déçue; mais j'avais réalisé de meilleures espérances. Si je ne revenais pas chargé de trésors; pour rivaliser avec les objets de ma juvénile et jalouse vanité, je revenais reconnaissant, satisfait de moi- même, indépendant, pour revoir une fois encore mon pays natal et retourner me fixer sur la terre de mon adoption.

On était au milieu de l'hiver, quand je débarquai à un petit port de l'extrémité occidentale de l'Angleterre, car mon impatience me fit profiter, durant un calme dans le canal d'Irlande, du premier bateau de pêcheur qui nous accosta.

Plus nous approchions, plus croissait mon impatience d'être à terre. Je voulus absolument me mettre à l'une des rames, et, à peine le bateau eut-il touché le fond, que me jetant dans l'eau, je gagnai à gué le rivage. Oh! gens du grand monde à qui la vie est si facile! il y a des plaisirs que vous ne goûterez jamais, et parmi ces plaisirs-là, l'enthousiasme, l'admiration profondément sentie de l'habitant des plaines pastorales, quand il se retrouve sur le sol paternel, au milieu des jardins de l'Angleterre.

Oui, jardin est le seul mot qui exprime bien l'aspect de notre Angleterre, surtout dans l'ouest où le myrte conserve sa feuille verte et lustrée, tout l'hiver, et où les routes, près de toutes les villes, sont bordées de charmants cottages. Je trouvais, à chaque mille, un nouvel objet d'admiration; j'admirais surtout le coloris frais et sain des gens du peuple. Les robustes jeunes filles, au teint pourtant si délicat, revenant en grand nombre du marché le panier à la main, n'étaient pas la moins attrayante des surprises, pour un homme habitué, depuis longtemps, à vivre dans une contrée où l'arrivée d'un joli visage blanc et rose était un événement.

L'approche de la première grande ville me fut signalée par des indices moins agréables, et même très pénibles. Des mendiants, couverts de haillons, se tenaient sur mon passage et invoquaient la charité du voyageur; d'autres personnes d'un extérieur non moins digne de pitié, ne mendiaient pas, mais semblaient si exténuées, si souffreteuses que mon coeur saignait. Il n'y eut aucune des mains tendues vers moi qui ne reçût mon aumône. Je donnais également à celles qui n'osaient la réclamer, au grand étonnement du cocher, qui s'étonna bien davantage quand je lui dis que je venais d'un pays où il n'y avait d'autres pauvres que les ivrognes et les fainéants.

À mon entrée dans une grande ville, le tumulte, le tourbillon des passants à pied, à cheval, en véhicules de toutes sortes, m'étourdit. J'eus une espèce de cauchemar. Les signes extérieurs de la richesse, les conforts de la civilisation, allant au-devant de tous les besoins imaginables, avaient un air tout à fait étrange pour moi qui sortais d'un pays où le travail valide était constamment requis; où on n'hésitait pas à entreprendre le plus long voyage, à travers des déserts non frayés, avec une couverture et un pot d'étain, pour tout équipement et tout appareil culinaire.

Je consultai le maître de l'auberge pour lui demander si je pourrais gagner en deux jours le Yorkshire, car il me tardait d'être avec mes amis. «Si vous couchez ici ce soir,» me répondit- il, «vous pourrez arriver à temps demain, par le chemin de fer, pour prendre votre part de la fête de Noël…» Jamais je ne me serais imaginé cela, et je ne me faisais qu'une idée bien vague de ce que pouvait être un chemin de fer.

Arrivé, le lendemain matin, au débarcadère, juste à temps pour prendre place dans le train de départ, je fus un peu déconcerté quand, au bruit strident d'un sifflet, la locomotive se mit en mouvement et nous nous sentîmes emportés comme dans un tourbillon. J'avais honte de ma peur, et pourtant bien des gens dans ce convoi auraient reculé durant un voyage de mer comme celui que je venais de faire et trouvé peut-être plus effrayant encore un des solitaires voyages à cheval dans le Bush de l'Australie, qui me semblaient à moi tout naturels. J'atteignis sans accident la station voisine d'York. Là je devais prendre un moyen de transport particulier pour atteindre, par une route de traverse, la maison où l'un de mes frères faisait valoir une ferme de quelques centaines d'acres de ses propres terres, et réunissait, je le savais, à l'époque de la Noël, le plus grand nombre possible des membres de la famille.

La petite auberge, dans laquelle j'étais descendu, me fournit un cabriolet conduit par un postillon, visiblement tombé en décadence. Quand je voulus le questionner, je retrouvai dans mon nouveau compagnon une ancienne connaissance. Cependant je ne lui révélai pas tout d'abord qui j'étais. Mon aîné de quelques années seulement, mais aigri par la perte de son métier, menacé de la misère, n'ayant plus qu'une santé ruinée, le pauvre postillon envisageait la vie d'un tout autre point de vue que tous ceux avec qui j'avais lié conversation. Sur toute ma route à travers l'Angleterre, l'état de prospérité visible des voyageurs de première classe m'avait frappé. Pour lui, au contraire, il avait tout perdu, son emploi et sa gloire; il était obligé «de faire tout, de porter tout,» au lieu de son ancien costume si pimpant, de son ancien métier si agréable! Adieu la veste écarlate, adieu le joyeux galop, les généreux pourboires des voyageurs, les bons dîners des hôtels où s'arrêtaient les chaises de poste! Dans son humour noir, l'infortuné avait à raconter vingt histoires plus tristes que la sienne et dont les héros étaient d'anciens maîtres de postes réduits à entrer au dépôt de mendicité, des cochers mendiant leur pain avec la main qui conduisait naguère quatre chevaux à longues guides, des fermiers descendus au métier de laboureurs salariés: ces récits se terminaient par une lamentation sur la destinée de ceux qui n'étaient pas assez forts pour suivre la course du progrès en Angleterre. Je commençai alors à reconnaître moi-même qu'il pouvait y avoir deux faces à ce séduisant tableau qu'on admire à travers les glaces d'un wagon de première classe.

Les jouissances du luxe, les douceurs de la vie que procurent les taxes et les droits payés pour les barrières, valent bien ce qu'elles coûtent pour ceux qui peuvent les payer. Mais ceux qui ne le peuvent pas, feront mieux de chercher fortune aux colonies. Pensant et parlant ainsi, à mesure que j'approchais de l'endroit où je devais apparaître à l'improviste devant une réunion de mes parents, je sentais mon premier enthousiasme s'évanouir. Mon coeur avait d'abord été rempli d'une joie expansive par la fière conscience d'avoir été l'artisan de ma fortune, et par la beauté des scènes de l'hiver, car l'hiver couvrant de ses blanches stalactites les arbres et le feuillage, avait une éblouissante beauté pour des yeux accoutumés, comme les miens, à la perpétuelle et brune verdure de l'Australie semi-tropicale. Je répondais gaiement au «bonsoir, monsieur,» des paysans qui passaient à côté de nous, et les vigoureuses bouffées de ma pipe favorite mêlaient leurs nuages à ceux qu'exhalait notre hôte en sueur. Mais les tristes histoires que le postillon se plaisait à raconter avaient refroidi beaucoup ma bonne humeur. Je laissai ma pipe s'épuiser et s'éteindre; mon menton retomba tristement sur ma poitrine. Puis tout-à-coup je lui demandai s'il connaissait les Barnards? «Oh! oui, il les connaissait tous. M. John avait eu une chance toute particulière, car le chemin de fer passait à travers une de ses fermes. Il avait mené un monsieur et sa dame aux noces de miss Marguerite et conduit une voiture de deuil à l'enterrement de miss Marie. La jument du cabriolet avait appartenu à M. John; et ça avait été autrefois un fameux cheval de chasse. M. Robert l'avait traité lui-même pour des rhumatismes.» Je lui demandai s'il ne connaissait pas d'autres membres de la famille. Oh! si fait, je connais, c'est-à-dire, je connaissais aussi M. Charles; mais celui-là, est parti pour les pays étrangers. Les uns disent qu'il y est mort, qu'il s'est fait tuer, pendre… ou quelque chose d'approchant; d'autres assurent qu'il a fait fortune. C'était un fameux gaillard, celui-là. Bien des fois il s'est mis en campagne avec quelqu'un de ma connaissance toute particulière pour tendre des pièges aux lièvres ou enfumer des faisans. Je porte encore au front la marque d'un coup que je reçus en tombant le jour où celui que je veux dire mit un bouchon de genêts épineux dans la queue d'un cheval que je dressais. C'était un drôle de corps, sur mon âme! Il ne restait guère de bon sentiment dans le coeur du pauvre diable de postillon. La perte de son emploi, la misère, la boisson, avaient terriblement changé le beau et vigoureux gaillard qui paraissait avoir à peine dix ans de plus que moi, à l'époque de mon départ d'Angleterre. «Eh quoi! Joe,» lui dis-je en me tournant tout à fait vers lui, vous ne semblez pas vous souvenir de moi. Je suis Charles Barnard. «Bon Dieu, monsieur!» me répondit-il d'un ton pleureur et servile: «Je vous en demande bien pardon, Vous êtes devenu un homme si important! J'étais toujours sûr que vous iriez loin. Ainsi donc vous allez dîner avec M. John! Ah çà, monsieur, j'espère qu'en faveur de la vieille connaissance, vous n'oublierez pas ma tirelire de Noël?» Je me sentis repoussé par ces paroles; j'aurais voulu être déjà de retour eu Australie. Mon esprit commençait à concevoir des craintes sur la sagesse de ma visite imprévue à ma famille.

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