LES COLONS DU RIVAGE (continued 2)
Reading edition
29. — L'ingrat.
Qu'était-ce donc que cet homme orgueilleux et dur, qui exerçait sur nos pauvres colons une autorité si capricieuse et si tyrannique? Georges Cravel, né dans l'indigence, devait tout aux bontés du maître qu'il servait si mal, et auquel il ressemblait si peu. Il oublia, ou plutôt il ne sentit jamais ce qu'on avait fait pour lui. Pour apprécier la bienveillance, il faut en porter en soi quelque germe. Le même égoïsme qui fait l'homme ingrat le rend avare et cruel. Comment se croirait-il obligé de rendre à autrui le bien qu'on lui fait? Il ne se croit pas redevable, même à son bienfaiteur. Ah! nos pauvres amis ne demandaient rien à ce méchant homme ; mais il aurait trouvé mauvais qu'ils se dérobassent, par leurs propres forces et par de pénibles travaux, à l'indigence, d'où une main charitable l'avait doucement tiré lui-même. C'était déjà se montrer assez inique, et toutefois il devait mettre à une plus rude épreuve le fils de Susanne.
Soit que Cravel eût pris le goût de la pêche, soit plutôt qu'il se défiât de ses pourvoyeurs, et les soupçonnât de ne pas lui donner leurs plus beaux poissons, il s'avisa bientôt de visiter les nasses lui-même. Il prenait sans façon le bateau de Charles, et levait tantôt celle-ci tantôt celle-là. Il n'était ni fort ni adroit : un jour, en soulevant une nasse, il fut entraîné par le poids, et tomba dans l'eau, la tête la première. L'eau était assez profonde, et M. l'intendant ne savait pas nager. Il se débattait à la surface, lorsque le vigilant Caniche, apercevant ce mouvement extraordinaire, aboya de toutes ses forces. Charles accourut au moment où l'homme allait disparaître. Sans se dépouiller de ses habits, et tout couvert de sueur, il se jeta à l'eau. Il nageait à merveille : il arriva bientôt près du malheureux pêcheur ; il le prit par les cheveux, et, comme la barque s'était éloignée, à cause de l'impulsion qu'elle avait reçue, il ramena jusqu'au bord du lac l'intendant qui avait perdu connaissance. Les soins de la mère et du fils le rendirent à la vie. Revenu à lui, il fit beaucoup de remerciements ; mais la confusion y avait plus de part que la reconnaissance, comme on put le voir bientôt : au bout de quelques jours, Cravel avait tout oublié ; il fut aussi dur, aussi querelleur qu'auparavant. André disait à Charles : « Il veut te donner des regrets. — Je l'en défie, » répondit le bon jeune homme. Nos colons ne gagnèrent à cela qu'une chose, c'est que l'intendant ne toucha plus aux nasses ; mais ce n'était pas l'effet d'un sentiment honorable : Cravel, on le vit trop bien à sa conduite, n'avait horreur que du danger.
30. — Nouvelles exigences.
En effet, il se montrait chaque jour plus injuste et plus insolent. Il avait imposé un tribut sur la pêche : il en mit un sur les cultures. Et, comme il avait de tout en abondance dans la maison de son maître, où il faisait ce qu'il voulait, s'il mit à contribution le jardin et le verger du Rivage, ce n'était pas qu'il en eût besoin ; c'était seulement afin de tourmenter ses malheureux voisins et de leur faire sentir le joug. La manière dont il prélevait ce qu'il appelait le droit du maître était plus odieuse que le tribut même. Il entrait sans façon dans la petite ferme, s'y promenait en long et en large, comme pour narguer nos colons, et, sans les prévenir, il cueillait les fruits ou les légumes qu'il trouvait à sa convenance. Les Baudry avaient-ils élevé un produit d'élite? au moment où ils pensaient recueillir le fruit d'un long travail, ils voyaient le seigneur intendant l'enlever sous leurs yeux. Il croyait leur faire grâce en leur abandonnant le reste. « Mes pêches! disait Charles désespéré. — Mes choux-fleurs! » s'écriait André en s'arrachant les cheveux. Isabelle et Juliette n'étaient pas plus épargnées. Cravel prélevait sa part sur leur volaille et leurs œufs : un oiseau de proie fait moins de ravages. Quand elles se voyaient ainsi dépouillées, elles rentraient chez elles aussi désolées que leurs frères. La veuve, tout affligée, disait à ses malheureux enfants : « Oui, cet homme nous fait beaucoup de mal ; on le dirait poussé par le démon pour se perdre lui-même et nous avec lui. Résistez à la tentation, mes enfants ; ne haïssez pas, ne maudissez pas. D'autres ont pardonné de plus cruelles injures. J'ose à peine vous dire : « considérez le divin modèle, » car vous trouverez que ces petites persécutions ne sont rien auprès de ce qu'il a souffert. »
C'est ainsi que la pieuse mère exhortait sa famille. Aux heures de la veillée, après une journée que le méchant avait assombrie, lorsque nos amis gémissaient autour de la table, Susanne profitait du calme de la nuit pour verser le baume dans les cœurs ulcérés. Elle disait : « Nos premières prospérités sont interrompues, mais l'adversité sera aussi passagère. Laissons-la, sans murmure, s'asseoir à notre foyer, et mettons à profit sa présence. Le bonheur n'exige que des vertus faciles, qui ne suffisent pas pour nous ouvrir le ciel ; le Seigneur attend de nous davantage, c'est pourquoi il permet que nous soyons affligés. Encore une fois, ne maudissez pas la verge dont il vous châtie. Celui qui sert d'instrument à la colère divine est plus à plaindre que nous. Cette colère, nous l'avons méritée, car nous faillissons tous. Demandons grâce à Dieu, mes enfants ; ne lui demandons pas justice : ce serait prononcer nous-mêmes notre condamnation. »
Voilà les réflexions touchantes que l'esprit de l'Évangile inspirait sous le chaume à une pauvre femme ; des enfants comprenaient ce langage, et tous ensemble priaient d'un cœur sincère pour leur infatigable persécuteur.
N'essayons pas d'expliquer les mystères de Dieu. La présence du mal sur la terre, les souffrances du juste, nous étonnent et révoltent notre raison : voyez pourtant, après le recueillement et la prière, nos amis affligés : ils ont retrouvé la paix, ils causent doucement, ils sourient : l'affliction même, en resserrant le lien qui les unit, leur fait goûter de nouveaux plaisirs ; il faut avoir pleuré ensemble pour connaître le plus doux charme de l'amitié. La veuve et ses enfants nous semblaient à plaindre : jugeons-en mieux, nous les trouverons dignes d'envie.
31. — Appel au maître.
Cependant le persécuteur ne se ralentissait pas, et Charles dit enfin : « On doit opposer, je l'avoue, la patience à l'injure ; mais, si l'on peut arrêter le cours du mal par des moyens légitimes, c'est aussi un devoir : Dieu ne veut pas que nous laissions la terre en proie aux méchants. Cet homme se fait, vous l'avez dit, plus de mal qu'à nous-mêmes ; eh bien, tâchons de l'arrêter, en recourant à son maître. Si notre bon voisin savait ce que nous endurons, il serait indigné. Éclairons-le, nous devons la vérité à qui nous devons le respect et l'amour. — Et comment recourir à celui que nous ne voyons plus? — Je lui écrirai. — Prends garde, Charles. Tu rendras notre position plus mauvaise si tu ne réussis pas, et peut-être même si tu es écouté favorablement. Cravel ne ménagera plus rien quand il sera poussé par la vengeance. »
On patienta quelque temps encore ; enfin les choses allèrent si loin, que Susanne elle-même jugea la situation insupportable. Cravel poursuivait ses victimes jusque chez elles, et ne leur laissait de repos ni le jour ni la nuit. Quelquefois il survenait brusquement pendant la soirée ; il interrompait le souper, la prière, ou une conversation paisible, pour intimer ses ordres capricieux, en sorte que leurs soucis recommençaient à l'heure où l'on oublie les fatigues de la journée. Les pauvres gens ne connaissaient plus cette douce paix du foyer qui sait charmer tant de peines.
Alors Charles eut permission d'écrire, et il rédigea la lettre suivante, dont il fit lecture un soir à la famille assemblée, et recueillie dans un silence profond :
« Mon très-honoré bienfaiteur!
« Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire, moi qui ai vécu plus de quatre ans près de vous, sans avoir osé presque jamais vous adresser la parole. Quand vous étiez ici, je pouvais éviter de vous importuner longuement ; un mot suffisait pour me faire entendre, et souvent vous deviniez vous-même nos besoins et nos désirs. Vous croyez sans doute, très-honoré Monsieur, que nous sommes encore dans l'état où vous nous avez laissés : il s'en faut beaucoup ; notre sort est bien changé ; votre présence était nécessaire à notre bonheur : il a commencé sous vos yeux, il finira loin de vous.
« Vous avez donné en partant des ordres qui devaient nous maintenir dans notre heureuse position : ces ordres ne sont point exécutés. Je regrette qu'on me force à le dire, mais je dois, avant tout, respect à mon bienfaiteur et à la vérité. M. l'intendant nous fait toute sorte de maux. Il ne me laisse pas libre de cultiver et d'améliorer, selon vos vues et mes désirs, ce Rivage, où vous m'avez établi avec ma famille. Cependant je n'ai point profité de votre absence pour faire quoi que ce soit contre vos intérêts. Je voulais continuer mes soins vigilants à notre petite ferme : votre intendant s'oppose à tout ce que j'essaie de faire, et m'arrête sans cesse.
« Nous eûmes lieu de reconnaître sa mauvaise volonté aussitôt que vous fûtes parti. Pour tâcher de nous le rendre plus favorable, nous lui avons offert quelques produits de notre pêche : bientôt il a exigé cela comme une chose due, et puis il a demandé toujours davantage. Enfin, ce qui se prend dans nos filets, ce qui croît dans nos cultures, ce que nous élevons dans notre basse-cour, ne nous appartient plus. Nous ne sommes pas même tranquilles dans notre cabane, où M. l'intendant ne se gêne pas d'entrer, même à des heures indues, pour nous quereller, nous injurier et nous donner tous les ordres capricieux qu'il lui plaît, sans consulter ni raison ni justice.
« Pour tout dire, très-honoré Monsieur, nous sommes aussi tourmentés loin de vous que nous étions paisibles en votre présence, et nous prions Dieu qu'il vous ramène au plus tôt dans ce pays, ou qu'il donne vos sentiments aux personnes à qui vous avez remis votre autorité : mais, comme nous n'osons plus espérer ce miracle, après tant d'efforts inutiles que nous avons faits pour apaiser M. l'intendant, nous formons des vœux jour et nuit pour que vous nous donniez bientôt la joie de vous revoir. Dieu veuille, en attendant, vous conserver pour vos amis, et particulièrement pour les malheureux colons du Rivage, qui ont un si pressant besoin de votre secours! »
André, Isabelle et Juliette trouvèrent cette lettre fort belle, et ne doutèrent pas qu'elle ne réussît parfaitement. « Il ne manque plus qu'une chose, dit Susanne, c'est l'adresse de notre voisin. Nous n'irons pas la demander à l'intendant : ce serait une perfidie, puisque nous écrivons pour nous plaindre de lui ; nous ne devons pas non plus recourir à quelqu'un de la maison : cela pourrait arriver aux oreilles de Cravel, et lui donner des soupçons, dont nous aurions à souffrir ; Charles ira à la poste, où il apprendra sans doute ce que nous voulons savoir. » En effet, on lui donna l'adresse, et la lettre fut expédiée.
32. — L'agneau Frise-Laine.
On eût dit que l'intendant prévoyait que son règne allait finir, car il sembla profiter des jours qui s'écoulèrent avant que la réponse fût arrivée, pour maltraiter plus que jamais les pauvres colons.
De leur côté, ils souffrirent ces nouvelles injures avec une patience toujours plus égale, dans l'attente où ils étaient d'une prompte délivrance. Et certainement Cravel, tout insensible qu'il était, dut s'étonner enfin de tout ce que ses malheureux voisins pouvaient supporter.
Un soir, il entre soudainement dans la chaumière et dit à Isabelle, avec un rire cruel : « Petite bergère, j'ai quelques amis à traiter ; il me faut un rôti qui me fasse honneur et qui leur plaise : vous avez un agneau de trois semaines, faites qu'il soupe bien ce soir : ce sera son dernier repas ; je viendrai le chercher demain. »
Qu'on juge de l'effet que durent produire dans la cabane cette affreuse nouvelle et la manière dont elle était annoncée! Les deux sœurs en versèrent des larmes, et, la tendresse l'emportant sur tout autre sentiment, Juliette s'humilia devant Cravel, et le supplia les mains jointes d'épargner cette pauvre bête, le premier agneau de Brunette, qui était si doux, et auquel elle avait fait de ses mains un si joli collier! André gémissait dans un coin pendant cette prière ; Charles regardait sa mère en frémissant. « Non! répondit le barbare. Sera-t-il dit que je n'aurai rien de vous de bonne grâce? Payez-vous trop cher tout ce que vous récoltez ici? Voilà le premier tribut qu'on exige de votre étable. Consolez-vous ; l'agneau sera mis à la broche : c'est pour cela qu'ils sont faits. »
Après cette réponse, Cravel se retira. La mère essaya de calmer ses enfants. Elle leur dit : « L'agneau était bien joli sans doute ; il était né le jour de la fête de Juliette, et Juliette devait être sa maîtresse : c'est elle qui avait trouvé pour lui ce nom de Frise-Laine qui lui allait si bien ; mais il faut en prendre notre parti. Ne nous démentons pas, au moment où nous attendons l'arrêt de notre juge, et méritons par une patience inaltérable la justice qu'il ne manquera pas de nous rendre. »
C'étaient là de sages paroles, et la voix touchante d'une mère leur donnait beaucoup de force ; malheureusement l'agneau vint à bêler, et l'on entendait dans la cabane les moindres bruits de l'étable : ce bêlement fit oublier à tout le monde, et à Susanne elle-même, ce qu'elle avait dit. Frise-Laine fut pleuré sur nouveaux frais par la famille entière. Après un moment de silence, Charles dit avec fermeté : « Le malheur que nous déplorons aujourd'hui ne peut arriver que demain : or, savons-nous si demain Cravel sera libre de nous faire le mal qu'il médite? J'irai de grand matin à la ville ; je verrai à la poste s'il n'y a pas de lettre pour nous ; je peux revenir avant que Cravel paraisse : il n'est pas bien matineux ; et peut-être apporterai-je des nouvelles qui arracheront la victime des mains du bourreau. » Une si faible espérance fut reçue avidement par ces cœurs désolés, et l'on passa dans la cabane une nuit plus tranquille.
Charles partit au point du jour. Quelques temps après, les deux sœurs et André se mirent aux aguets, regardant d'une part le chemin qui menait à la ville, et de l'autre le sentier par lequel on voyait d'ordinaire s'avancer le cruel intendant. Après une longue attente, Juliette, qui avait dans ce moment les yeux fixés sur le grand chemin, s'écria vivement : « Le voici! » On reconnut Charles à ne pas s'y méprendre, quoiqu'il fût à un quart de lieue. Un moment après, André, ayant regardé de l'autre côté, dit d'une voix étouffée : « Le voilà! » C'était Cravel, qui s'approchait derrière les arbustes. Il devait arriver avant Charles, étant beaucoup plus près que lui. André courut au chemin ; il fit signe à son frère de hâter sa marche, et revint tout essoufflé, en disant : « Il vient, il court ; les nouvelles sont bonnes : il a mis son chapeau au bout de son bâton. »
Cependant l'ennemi était déjà si près, que Charles courait le risque de ne pas revoir l'agneau dans l'étable. Alors Juliette alla au-devant de Cravel, et, pour l'arrêter un peu, elle lui fit remarquer de fort belles pêches, dont plusieurs étaient mûres. « M. l'intendant, lui dit-elle doucement, vous avez pensé au rôti, mais il ne faut pas oublier le dessert. Voici des pêches qui feraient aussi beaucoup d'honneur à votre table, et qui plairaient fort à vos amis. — Vraiment, elle a raison! dit Cravel, étonné de sa prévenance ; et, puisque j'en ai le temps, je vais cueillir les plus belles. »
Pendant que le misérable était à l'ouvrage, sans scrupule et sans défiance, Charles arrivait enfin. Il était en nage ; il montrait de loin une lettre ouverte. Il n'eut pas le temps de la lire à la famille, avant que le pillard eût achevé de dépouiller le pêcher. Cravel s'avançait les poches pleines, et disait à Isabelle : « Faites sortir l'agneau. — Vous ne l'aurez pas! dit Charles avec véhémence. — Je ne l'aurai pas! » En prononçant ces mots d'une voix menaçante, l'intendant allait forcer la faible porte de l'étable : Charles lui barra le passage : « Reconnaissez-vous cette écriture, monsieur l'intendant? » Il lui montrait le dessus de la lettre. Cravel reconnut avec étonnement la main de son maître.
« Écoutez, ma mère, poursuivit le jeune homme, écoutez, mes amis, et vous aussi, monsieur : je me suis plaint de vous à M. M… ; et voici ce qu'il m'a répondu : »
« Mon cher voisin, votre lettre m'aurait surpris autant qu'elle m'afflige, si je n'avais pas reçu dernièrement des avis étrangers, qui confirment toutes vos plaintes. Je n'aurais pas imaginé que Cravel pût oublier à ce point mes ordres et ses devoirs. Je vous trouve bien généreux, dans ces circonstances, de me taire une action qui vous honore, et que Cravel n'aurait pas dû me laisser apprendre par d'autres. J'ai su que vous lui avez sauvé la vie. Après cela, sa conduite à votre égard est d'une ingratitude révoltante. Je me réserve de le juger plus tard : en attendant, je lui fais savoir qu'il ait à réparer ses torts. Nous nous verrons le mois prochain, je l'espère ; et je saurai par vous, mon ami, l'effet qu'aura produit la lettre que mon intendant recevra par ce même courrier. »
On comprend avec quels sentiments cette lecture fut écoutée par les divers auditeurs. Charles ajouta : « Vous n'auriez eu votre lettre que ce soir, monsieur Cravel ; dans l'intérêt de l'agneau, j'ai cru nécessaire, je l'avoue, de vous la faire avoir plus vite ; excusez-moi : je l'ai retirée en votre nom ; la voici. » L'intendant la reçut, tout pâle de colère et de confusion. Il tourna le dos à la famille, et ouvrit la lettre d'une main tremblante. On le vit s'éloigner en lisant, et l'on comprit à ses gestes que la lettre n'était pas de nature à le satisfaire. Juliette s'écria en sautant de joie : « Frise-Laine est sauvé! »
33. — Réparations forcées.
Dès le même soir l'intendant revint à la chaumière. Qu'il était changé depuis le matin! Il se montra aussi humble, disons mieux, aussi rampant, qu'il avait toujours paru hautain. Il portait un panier rempli de pêches, proprement casées dans des feuilles de vigne. « Mademoiselle Juliette, dit-il avec un sourire forcé, j'en avais cueilli douze, en voici vingt-quatre. — C'est trop de la moitié, dit Charles. Donnez, je reconnaîtrai les nôtres ; pour celles de M. M…, nous ne pouvons les accepter de vous, qui n'avez pas le droit de les offrir. »
Quel orage de telles paroles auraient excité la veille! Cravel ne répondit pas un mot ; il laissa Charles reprendre ce qu'il voulut, et emporta le reste, en souhaitant le bonsoir à la famille, qui lui rendit poliment son salut.
Le lendemain, André, qui s'était approché du lac, revint, tout joyeux, dire que Cravel faisait enlever son réservoir. Quelques moments après, l'intendant arriva en effet avec un large baquet rempli de poissons. « Voilà qui vous appartient, monsieur Charles, dit-il, en le déposant devant ses pieds. — Fort bien, monsieur. Isabelle, c'est l'heure d'aller au marché, prépare-toi. Vois-tu les belles truites que tu auras à vendre? Aujourd'hui c'est M. Cravel qui a pêché pour toi. » Après s'être permis cette légère plaisanterie, il plaça les poissons dans le panier d'Isabelle, et rendit à l'homme son baquet.
Ainsi les choses reprirent leur premier cours, et les mauvais temps qu'on avait passés firent paraître d'autant plus agréable le retour de la sérénité. Cravel ne se montrait plus au Rivage. S'il passait derrière le bosquet, il saluait de loin Susanne, Charles, Isabelle et même le petit André. On lui rendait toujours cordialement politesse pour politesse ; ces bonnes gens n'avaient pas le moindre ressentiment de ses injures ; et, s'il avait pu s'en convaincre, en lisant dans leur âme, il n'aurait pas été moins surpris de leur générosité que de leur patience.
Un jour il vint dire à Susanne : « Nous avons un compte à régler ensemble. Vous m'avez fourni du poisson, de la volaille, des fruits, des légumes ; dites-moi, je vous prie, ce que je vous dois. — Il suffit que vous vous sentiez redevable, monsieur Cravel. Nous n'avons rien noté, nous ne vous demandons rien. » Il insista longtemps, non qu'il eût des remords : il n'agissait que par calcul, et voulait seulement assurer sa position ; mais il ne put vaincre la résistance de Susanne, et cette bonté ne le toucha point. Il imagina qu'on voulait conserver sur lui l'avantage qu'il avait donné par sa mauvaise conduite, et s'indignait de ne pouvoir faire accepter ses réparations intéressées.
34. — Instants de bonheur.
Tant que leur ennemi fut arrêté par la crainte, nos colons goûtèrent de nouveau la joie et la paix. Tout prospérait dans la famille. Depuis son établissement au Rivage, Susanne semblait rajeunie ; Charles était devenu un homme robuste : il avait vingt-deux ans, Isabelle près de dix-neuf, André et Juliette dix-sept ; ils étaient heureux, et cependant lorsque Susanne, assise devant sa porte, mêlait le bruit de son rouet au murmure de la fontaine et au bourdonnement des abeilles ; quand elle voyait ses fils jetant leur filet à quelques encâblures du Rivage, Isabelle donnant la pâture aux poules, aux moutons et à ses deux chèvres, et Juliette cueillant des herbes pour le repas, la pauvre femme sentait ses yeux se mouiller de larmes.
« Cela est bien doux, se disait-elle en soupirant, mais cela ne doit pas durer. La vague qui paraît la plus éloignée est bien vite au bord ; nous avançons comme elle sans bruit, pour nous briser en gémissant. Dieu veuille qu'avant ce terme naturel du bonheur, le nôtre ne soit pas troublé par de nouveaux orages! » Telles étaient les pensées mélancoliques de la bonne mère ; une ombre de tristesse passait sur son front, et tout à coup Juliette revenait en chantant ; Isabelle s'approchait, le sourire sur les lèvres, et comptait ses œufs dans son tablier ; André, monté sur la pointe du bateau, agitait en l'air son chapeau de paille, pour annoncer un bon coup de filet, et la veuve attendrie se livrait à la joie où la conviaient ses enfants.
35. — Nouvelles inquiétudes.
On attendait avec impatience la fin du mois et la visite promise ; soudain le bruit se répandit dans le voisinage que M. M… était malade. Ce fut un grand sujet de chagrin et d'alarme pour les habitants du Rivage. Ils allaient souvent demander des nouvelles aux domestiques de la maison, qui ne leur en donnaient pas toujours de bien positives. Ce qui était malheureusement assez clair, c'est que Cravel devenait moins honnête de jour en jour. « Notre protecteur est bien malade, disait Charles, car l'intendant ne me salue plus. »
Un jour il se fit un mouvement extraordinaire dans la maison voisine ; un personnage d'importance venait d'arriver : les Baudry apprirent que c'était le neveu du maître, et son héritier. Le lendemain ils le virent se promener dans la campagne avec l'intendant. Celui-ci, le chapeau à la main, suivant le visiteur avec une contenance humble et soumise, paraissait lui donner des renseignements et répondre à ses questions. Ils avancèrent enfin jusque sur les rochers qui dominaient le Rivage, et ils eurent à cette place une conversation très-animée. André, qui, sans être aperçu, avait observé les gestes des deux personnages, crut pouvoir les expliquer de la manière suivante :
« Le neveu a indiqué du doigt notre cabane, et regardé Cravel fixement, ce qui voulait dire : « Qu'est-ce que cela? » Cravel a montré, de même, notre frère, qui émondait dans ce moment les branches gourmandes du pommier de rainettes. Il est clair que Cravel a répondu : « Voilà celui qui l'a bâtie. » Ensuite le neveu a tourné lentement la tête, en promenant ses regards depuis l'entrée du Rivage jusqu'à l'autre bout, et il a regardé de nouveau l'intendant, en lui indiquant, d'un geste du bras, tout ce qu'il venait de parcourir des yeux. « Oui, tout cela, » a répondu Cravel, car il a fait un signe de tête aussi clair qu'expressif. Alors le neveu a regardé à ses pieds, comme pour y chercher quelque chose, puis à droite et à gauche, dans la direction des plantations qui nous séparent ; il a montré de la main le lieu sur lequel il se trouvait, et il a demandé, je gage, si c'était donc là que se bornait la propriété de son oncle? Sur quoi Cravel a répondu négativement, avec beaucoup de vivacité, et, d'un air triomphant, il a étendu à son tour les deux bras, comme cela, et a fait comprendre, j'en suis sûr, que, jusqu'au lac, comme ceci et comme cela, tout appartenait à son maître, ce qui a paru faire grand plaisir au neveu, car il a balancé plusieurs fois la tête, d'un air qui voulait dire : « A la bonne heure! » Après quoi il a frappé du pied vivement, en mettant les mains dans ses poches et en paraissant adresser à Cravel une question pressante, savoir (ou je suis bien trompé) : « Mais pourquoi donc ces gens sont-ils là? » Alors notre ennemi a plié le dos, et s'est incliné en avant, les bras entr'ouverts, les mains à la hauteur de la tête, dans une posture qui, certainement, voulait dire : « Ce n'est pas ma faute. » Là-dessus, le neveu a secoué la tête d'un air menaçant, et s'est retiré, après avoir jeté sur le pauvre Rivage des regards qui ne lui présageaient rien de bon. »
Malgré leur inquiétude, les bonnes gens ne purent s'empêcher de sourire, en écoutant le petit frère expliquer à sa façon, et si nettement, une conversation dont il n'avait pas entendu un mot. Le neveu partit deux jours après, et Cravel, qui paraissait fort content de la visite qu'il avait reçue, recommença à se montrer davantage. Il se contenait encore ; mais, comme le chien du chasseur, il paraissait n'attendre qu'un signe pour se jeter sur la proie.
36. — Il faut partir.
On n'avait pas besoin, sous le toit de chaume, d'écouter la voix de l'intérêt, pour demander au ciel avec ardeur la guérison du bon vieillard. On se flattait toujours de le voir bientôt revenir, aussi ce fut une grande désolation chez les Baudry, lorsqu'à l'entrée de l'hiver, on leur annonça que M. M… avait succombé. Cette funeste nouvelle affligea tout le voisinage ; l'intendant, lui seul, apprit avec une joie secrète la mort de son bienfaiteur.
En homme qui croyait savoir parfaitement ce qu'il avait à faire, il signifia sur-le-champ aux Baudry qu'ils eussent à sortir du Rivage dans trois jours. Larmes, prières, reproches, tout fut inutile. Il alléguait le devoir de sa charge et l'obligation de rétablir les droits du maître dans leur intégrité.
Tout le voisinage fut indigné d'une telle rigueur. Nos colons s'étaient fait beaucoup d'amis par leur sage conduite ; plusieurs vinrent leur offrir des conseils, des consolations, des secours. Un homme versé dans la pratique des affaires disait à Charles : « On n'a pas le droit de vous chasser d'ici sans avertissement préalable ; vous n'avez pas, il est vrai, de bail écrit, mais il y avait entre M. M… et vous un contrat tacite ; on vous a laissé jouir, cultiver, planter, bâtir ; on s'est engagé par là même avec vous jusqu'à une certaine limite, que le Code a fixée. Lisez-le : il est positif. On doit vous signifier votre congé pour l'époque d'usage. Vous seriez dupe, si vous renonciez au bénéfice de la loi. — Ce bénéfice, répondait Charles, me vaudra un procès ; voilà ce que j'y trouve de plus clair. C'est du temps perdu ; ce sont des risques, auxquels je ne veux pas m'exposer. Nous entrons en hiver : il faut que je pense à des choses plus pressantes que des citations et des ajournements. » Isabelle ajoutait : « Nous ne pouvons nous éloigner trop vite, afin de ne plus voir ce méchant homme. — Enfin disait la veuve, nous savons que nous ne sommes pas chez nous : on ne reste pas chez les gens contre leur gré. Nous avons eu trop de confiance en l'appui de l'homme ; apprenons maintenant à ne plus nous confier qu'en Dieu.
37. — Résolution courageuse.
Plusieurs personnes compatissantes offraient des secours à Susanne et à ses enfants. « Comment passerez-vous l'hiver? » leur disait-on. « Je me charge de Juliette, » disait une bonne femme. « André viendra chez moi, » ajoutait une autre. Un homme respectable, le plus riche de l'endroit, trouvait fâcheux de les séparer, et voulait qu'ils se retirassent tous chez lui. À ces offres obligeantes, Charles répondit : « Je vous remercie, mes bons voisins ; ma mère, mes sœurs et mon frère ne vivront pas de charité. Gardez vos secours pour les infirmes. Vous voyez que nous sommes tous en état de gagner notre vie. Nous nous y sommes préparés autour de cette cabane. C'est un avantage que Cravel ne nous ôtera pas. Si nous regrettons le Rivage, c'est que nous l'aimions ; nous l'avons tiré des eaux, cultivé, amélioré, embelli ; on ne quitte pas sans peine son enfant : mais ce que nous avons fait ici, nous pourrons le faire ailleurs, et probablement avec plus de facilité.
« Je veux passer sur l'autre bord. Là demeure un vigneron de mes amis, qui m'a souvent parlé de ce qu'il voit autour de lui ; les terres y sont moins chères que dans ces quartiers ; le pays est moins peuplé : c'est dans les cantons moins remplis que les pauvres gens trouvent plus facilement leur part et leur place. Quand on sait se résigner à la vie sobre et dure que nous avons menée sous ce chaume, il n'est pas trop difficile de trouver le pain d'une famille. On ne voulait pas croire que la nôtre pût vivre sur cette grève : vous voyez cependant à quoi nous étions parvenus. La persévérance fait bien d'autres miracles.
« Je suis à présent dans la force de l'âge ; voilà mon frère comme j'étais quand nous vînmes ici. Ma mère, qui a repris des forces et de la santé, mes sœurs, qui ont appris le service de la maison et les ouvrages de leur sexe, nous aideront à vivre doucement. J'ignore si elles pourraient se passer de moi, mais je ne peux me passer d'elles. Si elles veulent me croire encore, nous resterons tous ensemble : il n'y aura de changé que la rive. En nous éloignant un peu du lac, en pénétrant dans l'intérieur, nous trouverons des terres plus fortes, plus fertiles et moins chères. Mon ami le vigneron connaît une commune qui en possède, qu'elle laisse en friche, parce qu'elles sont éloignées des voies de communication : c'est là justement que je voudrais m'établir. Je le pourrai, même sans avances. Quand nous aurons du blé à vendre, on saura bien trouver un chemin pour venir l'acheter. Seulement, je ferai mes conditions avant de m'établir, et je prendrai mes sûretés, afin de ne pas causer deux fois à ma famille un chagrin comme celui-ci. »
38. — Regrets, nouveaux arrangements.
Chacun admirait le courage de Charles ; il consolait, il encourageait ses jeunes sœurs ; il contenait la fougue de son frère. Celui-ci, dans le transport de sa douleur, voulait tout arracher, tout brûler, tout détruire avant de s'éloigner. Sa mère lui disait : « Nous n'en avons pas le droit. Ce qu'on a bâti ou planté sur le fonds d'autrui appartient au maître du terrain. Ne nous exposons pas à des poursuites, qui seraient justes, et qui nous causeraient un grand tort. La colère, si criminelle devant Dieu, est aussi fort nuisible chez les hommes. — Pour moi, ajoutait Charles, je ne voudrais rien toucher, rien gâter ici ; je voudrais respecter jusqu'à la fin notre ouvrage. Ces jeunes arbres, ces petites constructions, me parlent et m'intéressent encore ; ce sont des amis que je laisse, et que je veux ménager. Quand nous aurons fondé une nouvelle colonie, je reviendrai un jour demander des greffes au nouveau possesseur du jardin et du verger ; je ferai revivre pour nous, sur l'autre bord, ces plantes aimées ; nous goûterons encore de leurs fruits ; ils nous feront souvenir des beaux jours du Rivage! »
C'est ainsi que Charles lui-même commençait à parler avec fermeté, et finissait, comme les autres, par s'attendrir.
On pouvait du moins vider l'étable et la basse-cour. Des voisins recueillirent les abeilles ; ils prêtèrent des cages pour la volaille. Mais les canards trouveraient-ils ailleurs une aussi jolie rivière? Et ce poulailler, si bien construit par les frères, il fallait l'abandonner! Pauvres sœurs! elles avaient bien d'autres sujets de regret : la cabane et tous ses souvenirs, la fontaine, les espaliers, les dernières fleurs de l'arrière-saison, quelques violettes, épanouies à l'abri des rochers, tout ce qu'elles voyaient semblait leur dire : « Eh quoi, vous partez! Vous nous délaissez! Qui prendra soin de nous, lorsque vous n'y serez plus? » Enfin, le temps se passait à gémir, et le moment du départ approchait avec une effrayante vitesse.
Charles et André s'étaient rendus tout de suite chez le vigneron. Quand il les vit de loin débarquer, il courut à leur rencontre, et les salua joyeusement : bientôt la tristesse peinte sur leur visage le fit changer de ton. Charles lui fit part de ses projets et lui dit : « La cahutte que vous avez à l'angle de cette vigne écartée vous est, je crois, inutile à présent : voulez-vous me la prêter quelques semaines? — Volontiers, dit le vigneron, en lui serrant la main ; elle est à vous aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais un si mauvais gîte ne peut vous suffire ; je vous offre ma maison ; j'en sortirais plutôt pour vous loger ; ne croyez pas que j'aie oublié ce que je vous dois. — Ne vous êtes-vous pas acquitté, mon ami? répondit Charles. Ce bateau, notre seul refuge maintenant, nous ne l'aurions pas sans vous. Enfin vous nous prêtez ce petit logement : cela suffit. Nous savons nous accommoder de tout. Vous n'ignorez pas comment nous débutâmes au Rivage. Nous ferons en sorte que notre mère ne souffre pas trop : la jeunesse peut supporter quelque gêne. »
Le bon homme offrit encore sa grange pour les provisions, son étable pour les moutons et les chèvres, sa basse-cour pour la volaille. Tout fut accepté avec reconnaissance, comme on l'offrait de bon cœur.
Les frères passèrent ensuite avec le bateau tout le plus gros bagage, le foin, la paille, les feuilles sèches, les meubles, les outils ; enfin ils revinrent chercher la famille, le petit bétail et les hôtes de la basse-cour ; on n'oublia pas Minet, et Caniche ne se laissa pas oublier.
39. — Le passage.
Le terme accordé était si court, et l'embarras fut si grand, la dernière résolution si difficile à prendre, qu'on s'attarda beaucoup le troisième jour, et l'on ne put partir que le soir. Le temps était froid, le ciel voilé des vapeurs de décembre ; à peine le soleil fut-il couché, que la lune vint éclairer cette triste scène de ses pâles rayons. Quelques amis, plus fermes ou plus dévoués que les autres, avaient accompagné les exilés jusqu'au bord. On pleurait sur la barque et sur le rivage. Susanne était assise entre ses deux filles. Toutes trois s'efforçaient de contenir les chèvres et les moutons qui s'agitaient de frayeur. Lorsque l'amarre fut détachée, et que le mouvement de l'eau et des rames fit balancer la barque, le petit troupeau poussa des cris de détresse. A ce bruit, les sanglots redoublèrent ; Isabelle et Juliette se penchaient sur leur mère, qui avait les mains jointes et les yeux levés au ciel ; Charles et André ramaient de toutes leurs forces ; navrés de douleur, ils avaient hâte de s'éloigner, pour ne plus voir ce qui ne leur appartenait plus.
A mesure qu'ils avançaient, la pleine lune, en s'élevant au-dessus de l'horizon, répandait une lumière plus vive ; le ciel devenait serein, l'air plus tranquille et plus doux ; le lac se calmait ; il parut bientôt uni comme une glace. A brebis tondue Dieu mesure le vent, dit la veuve après un long silence. Si la cause de cette traversée n'était pas si triste, on pourrait y trouver du plaisir. — Nous sommes au milieu du lac, dit Charles. On ne distingue pas mieux un bord que l'autre. Les montagnes s'abaissent du côté que nous quittons, autant qu'elles s'élèvent de l'autre. » André fit observer que l'heure de traire les chèvres se passait. « Elles souffrent de notre oubli, dit Isabelle ; il faut le réparer tout de suite. — Ce n'est pas moins nécessaire pour nous que pour elles, reprit le jeune rameur ; nous avons aussi oublié tous nos repas aujourd'hui, et l'on a beau être affligé, l'air du lac donne de l'appétit. »
Ils cessèrent de ramer pour prendre un peu de repos. Isabelle se chargea de traire une des chèvres, et Juliette l'autre. Susanne tira d'un panier la moitié d'un pain bis et quelques écuelles grossières. Alors la pauvre famille fit, au milieu de ce triste passage, un petit repas, mêlé de prévenances amicales et de mots consolants, que les frères, les sœurs, et surtout la mère, savaient trouver encore.
Elle disait : « Aussi longtemps que je verrai près de moi mes fils et mes filles en bonne santé, je me croirai assez heureuse. Nous voici loin de tout le monde, et comme abandonnés ; cependant n'oublions pas que des regrets bienveillants nous ont suivis jusqu'au bord que nous quittons, et que l'hospitalité d'un ami nous attend sur l'autre. Ce passage est beaucoup moins affreux que je ne l'aurais imaginé. — Je voudrais bien savoir, dit Juliette, ce que fait Cravel dans ce moment, et s'il est seulement aussi tranquille que nous. » Isabelle dit à sa jeune sœur : « As-tu donc vécu jusqu'à dix-sept ans, ma bonne Juliette, sans te douter que le méchant n'est jamais tranquille? Ou peut-être ignores-tu ce qui nous arrive, quand une pensée coupable nous surprend et nous poursuit? Quel trouble et quelle angoisse, jusqu'au moment où nous sommes de nouveau maîtres de notre cœur! Figure-toi donc, si tu peux, l'état d'une âme sans cesse tourmentée de cette manière! L'intendant nous ôte le sommeil pour cette nuit, mais crois bien que nous l'empêcherons aussi de dormir. » André soupira, et prit à son tour la parole : « Isabelle dit bien vrai ; une mauvaise pensée est un supplice, et je vous avouerai que je m'en suis aperçu ce soir même, depuis notre départ. — Eh! mon enfant, quelle mauvaise pensée a pu te troubler? — Je me disais malgré moi que, si Charles avait laissé Cravel au fond du lac, nous ne serions pas dessus à l'heure qu'il est. — Mon enfant, je t'invite à nous le dire sincèrement, si tu pouvais faire que Charles n'eût pas réussi à sauver Cravel, le voudrais-tu? » A cette question pressante, faite d'une voix émue, André répondit vivement : « Non, ma mère, je ne le voudrais pas! Je ne veux aucun mal à Cravel! » Après avoir dit ces paroles, parties du cœur, il quitta sa rame un instant pour embrasser sa mère, qui lui dit : « Bien, mon André! Dieu te bénira. »
La barque poursuivit doucement sa course, au milieu de ces émotions diverses. Peu à peu les esprits avaient retrouvé tant de sérénité, que le jeune batelier se mit à murmurer tout bas un chant religieux, qu'il mesurait au mouvement cadencé de la rame ; Juliette se joignit à lui timidement, et puis Isabelle et Charles enfin. Les voix s'affermirent par degrés, et s'unissant dans une harmonie simple et douce, les enfants de Susanne chantèrent les paroles suivantes, non sans faire en eux-mêmes quelques rapprochements avec leur propre situation, comme le sujet pouvait les y conduire :
AGAR ET ISMAËL.
Avec son fils Agar s'avance ; Il se fait nuit. Dans ces déserts, nouvelle transe A chaque bruit. Dans l'urne ils ont vu dès l'aurore L'onde tarir : — Mère, pourquoi marcher encore? Je veux mourir. — Viens, Ismaël, viens, prends courage, Et pense à moi ; La pauvre Agar en son veuvage N'a plus que toi. Loin de ton père, c'est toi-même Qui me bannis, Mais garde-moi le fils que j'aime : Je te bénis. — Mère, à travers l'immense plaine, N'entends-je pas De nos brebis la voix lointaine, Là-bas, là-bas? Votre Ismaël pour l'héritage Vint le premier : De grâce, un trait de ce laitage Pour l'héritier! — Dieu te donna ces bergeries, Dieu les reprend ; Mais son trésor, si tu le pries, Est assez grand. Quand le Seigneur pour ses largesses Ouvre les mains, Il peut combler de ses richesses Tous les humains. — Ah! pardonnez ma plainte amère! Je souffre tant! Embrassez-moi, vivez, ma mère : Je meurs content. Votre amitié vous faisait suivre Mon triste sort ; Près d'Abraham vous pourrez vivre Après ma mort. Enfin le mal de sa faiblesse Paraît vainqueur ; Sa triste mère en vain le presse Contre son cœur ; Elle se trouble, et crie, et pleure, Quittant ces lieux, Et ne veut pas que l'enfant meure Devant ses yeux. Un ange vient calmer sa crainte, Et dit ces mots : — Dieu de ton fils entend la plainte, Il voit tes maux. Agar, Agar, sois attentive Et sans effroi : Ne vois-tu pas la source vive Auprès de toi? Agar, tremblante et consolée, Tombe à genoux ; Sa plainte au vent s'est envolée, Réveil bien doux! Déjà l'enfant peut lui sourire, Les yeux ouverts ; D'un vaillant peuple il eut l'empire Dans ces déserts.
« Agar n'avait qu'un fils, dit la pieuse mère, dont elle avait peine à soutenir les pas, et moi j'ai quatre enfants qui me soutiennent ; elle se traînait avec effort dans le désert aride, et je vogue sans fatigue sur un beau lac, dans ma vallée natale ; elle fuyait, bannie par celui qui devait la chérir et la protéger : tous les miens me suivent et me témoignent leur tendresse. Nous ne verrons pas un ange apparaître ; mais Dieu, l'invisible, est près de nous lui-même ; avec son aide nous trouverons la source d'eau vive sur le bord opposé, comme nous l'avions trouvée au Rivage. Croyez-moi, mes enfants, la riche Sara elle-même, sous les tentes d'Abraham et près de son Isaac, ne me fait pas envie ; car enfin, lorsqu'elle eut fait chasser inhumainement sa pauvre esclave avec l'enfant, elle dut avoir des remords! »
Depuis quelques moments, le temps était devenu sombre ; des masses de nuages s'étaient amoncelées devant la lune, et cette obscurité soudaine rendit à nos passagers leur tristesse. « N'avons-nous point d'orage à craindre? dit Juliette un peu tremblante. — Non, ma petite sœur, répondit Charles doucement, sois tranquille ; d'ailleurs, nous approchons du bord. » André fit remarquer qu'on pouvait à peine distinguer la rive opposée, comme une grande ligne sombre. « Mais quelle est cette flamme? s'écria-t-il aussitôt. — Je viens de l'apercevoir, dit Juliette, comme un point brillant. Voyez comme elle augmente! — Hélas! dit Isabelle, en soupirant, il me semble que c'est exactement dans la direction du Rivage! — N'est-ce pas un adieu de Cravel? » reprit André ; et Charles dit à son tour : « Je le crains ; il se donne peut-être le plaisir de brûler notre cabane. — Ne soupçonnons pas le mal, » dit la mère ; sur quoi, Juliette s'écria : « Oh! il fait son devoir! le neveu lui aura donné des ordres. — Il n'en avait pas besoin, dit le jeune frère. Nous savons assez de quoi il est capable. Il a voulu nous témoigner sa haine de loin comme de près! — André, mon enfant, tu parles comme si tu étais sûr de ton fait, et cependant la charité ne soupçonne point le mal. » Cette réflexion ramena le silence, mais elle ne put empêcher ces jeunes têtes de s'échauffer sur l'idée qu'elles avaient conçue. Tous les regards suivaient les progrès de la flamme ; l'image, réfléchie dans le lac, touchait à l'objet sans intervalle, ce qui faisait juger que le feu était tout près du bord. Au bout de quelques instants, la flamme s'éteignit, aussi promptement qu'elle s'était allumée, et André ne put s'empêcher de dire à demi-voix : « Des roseaux et des joncs ne sont pas longs à brûler! »
40. — L'autre bord.
Ils touchaient à la rive, lorsqu'un autre objet fixa leur attention. Ils virent une petite lumière sur la grève, et distinguèrent bientôt deux hommes, dont l'un portait une lanterne. Un cri partit du bord : Charles y répondit. C'étaient en effet le vigneron et son fils, qui reçurent les exilés avec les témoignages de la plus vive amitié. Ils les aidèrent à débarquer, eux et leur petit troupeau. On tira le bateau sur le sable ; on l'attacha solidement à un pieu ; on cacha les rames sous les broussailles, puis la petite troupe se mit en marche le long du bord. La cabane promise était près de là, à quelques pas du lac. Ce n'était qu'une pauvre cahutte, composée d'une seule pièce, avec un galetas au-dessus. Cependant cette chambre unique, devant servir de cuisine au temps des vendanges, avait une cheminée. Le bon Rodolphe alluma un grand feu de sarments. Il avait apporté un pot de petit vin nouveau et quelques provisions. Nos voyageurs ne touchèrent pas pour le moment à ce qui leur était offert ; mais le feu clair et vif leur fit beaucoup de bien. Rodolphe, jugeant qu'ils avaient grand besoin de repos, se retira avec son fils ; Charles les aida à emmener les moutons et la volaille. Les deux chèvres, indispensables au déjeuner, restèrent avec Minet et Caniche, qui, retrouvant le coin du feu, n'avaient pas demandé, pour se blottir devant, sur quelle rive ils étaient. Charles revint au bout d'un quart d'heure, la maison de Rodolphe n'étant pas éloignée. Alors la veuve et les enfants se couchèrent, tout habillés, l'un sur un matelas, l'autre sur la paille, et tous finirent par trouver le sommeil.
Le réveil fut pénible. Le jour naissant n'éclairait que des objets qui parlaient à nos amis de leur infortune ; ils se trouvaient tout dépaysés, et, malgré le voisinage du lac, ils se croyaient dans un monde nouveau ; ils voyaient loin d'eux ce qui les avait toujours environnés, et il leur semblait toucher de la main ces montagnes, qu'ils n'avaient contemplées que de loin pendant toute leur vie. La vigne effeuillée et des murailles arides pressaient de tous côtés leur triste demeure ; plus de jardin, de verger, de fontaine. Au Rivage, ils n'avaient non plus qu'une cabane, mais quelle différence de ce petit ménage, où chaque chose était si bien casée à sa place, avec le pêle-mêle affreux qui les entourait! Cette confusion d'objets entassés jetait dans leurs esprits le trouble et l'inquiétude ; les soucis d'un avenir incertain rendaient bien plus pénible leur condition présente. Jetés pour quelques semaines peut-être dans ce nouveau gîte, oh! comme ils regrettaient le moment, d'ailleurs si difficile, où ils étaient venus s'établir dans la chétive cabane de roseaux, avec de si belles espérances!
La veuve dit enfin à la famille découragée :
« Lorsqu'on détruit un nid d'hirondelles, les pauvres oiseaux voltigent et crient quelques moments alentour, et bientôt ils recommencent à bâtir une nouvelle maison : aurons-nous moins de courage que les hirondelles? Nous ne passerons ici, je l'espère, qu'un temps fort court ; cependant il faut sortir de la confusion où nous sommes, et mettre un peu d'ordre dans tout ceci. » Alors ils se mirent à l'ouvrage ; ils remplirent de foin et de paille le galetas, en y ménageant une place, que Charles et André se réservèrent, afin de laisser la chambre toute entière à la mère et aux sœurs. On casa, on empila comme on put dans cette chambre, fort petite, le modeste mobilier. Il se trouva tout à côté pour les chèvres un petit abri, qui servait à serrer des outils dans la saison des travaux.
41. — Une visite chez Rodolphe.
Quand Rodolphe revint, il trouva ses amis un peu plus tranquilles ; il les invita à dîner. Il était en même temps vigneron et fermier du domaine. La famille exilée se rendit avec lui dans sa modeste mais confortable demeure. « Vous voyez toute ma fortune, » disait Rodolphe, en leur montrant ses récoltes, ses instruments aratoires, son troupeau de cinq vaches et son mobilier, fort complet, mais d'une antique simplicité. « Je n'ai pas de terres à moi, ajouta-t-il, et je n'en ai pas trop de regret. Celles que je cultive me rapportent, je crois, beaucoup plus qu'au maître, et j'en jouis certainement bien plus que lui. Il est le propriétaire ; mais, en payant une rente, je suis l'usufruitier. J'ai vu cette campagne passer déjà dans plus d'une main : ces arbres, ces champs, me connaissent beaucoup mieux que leurs maîtres passagers, qui font ici quelques rares visites, et puis disparaissent comme des ombres. Au reste, mon sort est assez doux, parce que j'ai, comme on dit, plusieurs cordes à mon arc : je suis vigneron, laboureur, berger, un peu tout : c'est moins chanceux. Quand la vigne manque, le pré donne abondamment ; si mon herbe est brûlée, mes raisins sont dorés. — J'aime à vous voir si content, lui disait Charles ; pour moi, je l'avoue, j'ai toujours désiré d'avoir un petit coin de terre à moi. C'est pour cela que j'ai tant travaillé au Rivage, et vous me voyez prêt à recommencer : on ne perd pas si vite courage à vingt ans. Je prendrai avec mon frère des terres à défricher ; le fruit de nos efforts paiera, je l'espère, le prix d'achat, et nous nous verrons un jour propriétaires d'un petit bien. — Projet très-louable et très-bon, répondit Rodolphe. Vous serez heureux à votre manière : tous les états, Dieu merci, peuvent mener au bonheur ; et l'on peut fort bien ne pas le trouver dans un château comme celui de mon maître. Aussi monsieur n'y vient-il presque jamais, et c'est dommage! une maison si magnifique! »
Les jeunes filles ayant exprimé vivement le désir de la visiter : « J'en ai les clefs, leur dit-il ; je vous ferai tout voir. Je n'aurais pas osé vous en faire la proposition maintenant. — Mes pauvres filles oublient qu'elles n'ont plus ni feu ni lieu, dit la bonne mère ; la curiosité l'emporte chez elles sur la crainte d'avoir à faire une triste comparaison. — J'espère qu'elles auront d'autres pensées, dit Rodolphe ; elles remplaceront bientôt ce qu'elles ont perdu ; d'ailleurs beau logement n'est pas contentement, comme je dis quelquefois, quand je pense à nos maîtres. »
On se rendit au château. Isabelle et Juliette, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, admiraient tout et se récriaient « Comment se fait-il, disait Isabelle, qu'on possède une si belle maison et qu'on ne l'habite pas? — Notre maître est retenu à la ville par les devoirs de sa charge. Il habite un appartement encore plus somptueux, où il ne cesse pas de regretter la campagne. Si j'étais libre! dit-il souvent ; en effet, il est esclave de sa dignité ; car nous avons tous nos chaînes, et celles d'or sont plus pesantes que celles de fer. Au reste, vous voyez ici des lits moelleux, superbes, des couvertures et des rideaux de soie ; cependant mes pauvres maîtres y passent de bien mauvaises nuits. Madame a des maux de nerfs, des vapeurs, des misères, que sais-je moi? qui la tourmentent sans cesse ; monsieur est souvent pris de la goutte, et il en souffre à crier. Si quelquefois ces maux leur laissent du relâche, ils se rongent l'esprit, en pensant à M. Philippe, leur fils unique, capitaine de vaisseau, qui a déjà essuyé deux naufrages, et qui cherche le troisième aux Grandes-Indes. Allez, mes amis, ces riches sont souvent bien misérables. Quand monsieur vient ici, il me conte ses peines, et je tâche de le consoler. J'attends sa visite à présent ; il me l'a fait annoncer, dans cette saison cela m'étonne un peu. — Approuvera-t-il, dit Susanne, l'hospitalité que vous nous avez donnée? — Lui? Il me grondera de n'avoir pas mieux fait, et de vous recevoir si mal. Il aurait trouvé le moyen de vous loger dans quelque pavillon. Il est si affable, si obligeant! A-t-il souvent amusé mon petit Julien! tenez, par exemple, avec cet instrument, que vous voyez braqué, comme un petit canon, devant la fenêtre. C'est un téles… — Un télescope, » dit Julien, qui vint au secours de son père.
42. — Le Télescope.
Charles, qui avait entendu parler de cet instrument, demanda s'il ne pourrait pas y regarder. « Certainement, reprit le vigneron, et vous verrez des choses merveilleuses. Sur vos montagnes, de l'autre côté, où vous apercevez à peine les chalets à la simple vue, vous verrez les vaches et vous distinguerez les rouges, les noires et les mouchetées. — On peut donc voir l'autre bord? dit Juliette. — Sans doute, comme si l'on y était. » Julien, ayant disposé l'instrument, demanda aux Baudry ce qu'ils voulaient voir : « Le Rivage! » répondirent tous les enfants.
« Le Rivage? C'est bien facile : je l'ai vu très-souvent. » Julien chercha un instant, et, lorsqu'il eut trouvé la place : « C'est singulier, dit-il, voilà bien les arbres, les rochers, et je ne vois pas la maison! — Je crois bien, dit André, l'intendant l'a brûlée. » Et il conta, en quelques mots, ce qu'ils avaient vu sur l'autre bord, pendant la traversée. « En effet, reprit le jeune vigneron, je vois une place toute noire, comme celles où l'on a fait le charbon à la montagne. »
Chacun voulut constater cette observation de Julien, et chacun vit comme il avait vu. — « N'accusez pas encore l'intendant, dit la charitable Susanne ; un autre peut avoir mis le feu ; l'incendie peut être l'effet d'un pur accident. Laissez-moi donc, pour croire le mal, attendre que j'y sois forcée. » Pendant que la mère faisait ces réflexions, dont Rodolphe approuvait la sagesse, les enfants regardaient tour à tour le lieu qu'ils avaient quitté avec tant de regrets. Ils signalaient les moindres détails, s'étonnaient de pouvoir les distinguer, et gémissaient à ce triste spectacle, auquel ils ne pouvaient s'arracher. L'instrument, en rapprochant pour eux la distance, semblait rapprocher aussi le passé, et le faire naître une seconde fois.
André avait l'œil fixé, depuis un moment, sur l'oculaire : soudain il s'écrie en frémissant : « C'est lui! — Qui donc? — Cravel. » Isabelle, Juliette, tous, Susanne elle-même, voulurent le voir : tous le reconnurent parfaitement. André s'empara de nouveau du télescope, et, suivant Cravel dans tous ses mouvements : « Il marche, disait-il ; il s'arrête, il regarde le lac : il pense à nous sans doute, le méchant! Il ne se doute pas que je le vois!… Il porte quelque chose comme un bâton, un levier… Le voilà auprès de ma jolie basse-cour. Il ouvre la porte, il entre, il sort… Ah! le monstre! il frappe, il brise tout! »
André n'y tint pas plus longtemps ; il quitta l'instrument, et se promenait à grands pas dans la salle. Tous les autres assistants vérifièrent et confirmèrent l'observation du jeune homme. « Il se croit seul, dit Susanne ; l'insensé!… Et tous les témoins de sa fureur ne sont pas ici ; il en est un… Je me trompe, il est ici, comme nous ; mais il est aussi de l'autre côté, il est partout. — Eh bien, ma mère, dit André, croirez-vous cette fois que Cravel ait brûlé la cabane? — Après ce que j'ai vu, mon enfant, je crois qu'il a pu la brûler, mais je ne l'affirme pas ; un soupçon n'est pas une preuve. » Ensuite elle dit tout bas quelques mots à Julien, qui donna une autre direction au télescope ; quand Susanne fut assurée qu'il avait fait ce qu'elle désirait : « Regarde à présent, » dit-elle à André. Le jeune garçon s'étant mis en posture : « Que vois-tu? lui dit-elle. — Je vois le clocher et la croix de notre église paroissiale. » Puis, en se retirant, il ajouta d'un ton pénétré : « Ma mère, vous n'avez pas besoin de paroles pour vous faire comprendre : vous me montrez le signe de la rédemption, pour m'avertir que je dois pardonner. »
Isabelle et Juliette auraient bien voulu passer encore quelques moments au Rivage, avec le secours du merveilleux instrument ; Charles prit la parole : « Voilà bien du temps donné aux regrets ; songeons à l'avenir et pensons à l'établissement que nous voulons fonder plutôt qu'à celui dont nous voyons la ruine ; le temps de notre ami Rodolphe est précieux : laissons-le à ses affaires, et allons aux nôtres. »
43. — C'est lui-même.
Comme ils sortaient du château, une belle voiture entra dans la cour. C'était celle du maître. Il arrivait accompagné d'un monsieur qui paraissait âgé, et qui descendit pourtant de voiture assez lestement, après quoi il porta ses regards de tous côtes. Les Baudry, l'ayant considéré en passant, se regardèrent ensuite les uns les autres, comme pour se consulter et se faire part de leur surprise. « Serait-ce le malheureux fugitif que nous reçûmes un soir au Rivage, et qui voulait tant de mal aux riches? » C'était lui en effet ; mais sa fortune avait bien changé, et il ne reconnut point ses hôtes, que d'ailleurs il ne devait pas s'attendre à voir sur ce bord.
Le vigneron, retenu par son maître, fut obligé de quitter les Baudry, qui se retirèrent dans la cahutte. Pendant tout le jour, il virent l'étranger parcourir la campagne avec le propriétaire. Rodolphe les suivait pas à pas. On allait et on venait, on s'arrêtait ; c'était une inspection minutieuse, non une simple visite. « Si je ne me trompe, dit Susanne, c'est un acheteur que nous voyons là. »
Le vigneron vint en effet apprendre à ses amis, dès le lendemain, que le domaine avait changé de maître. Bientôt ils virent le nouvel acquéreur se promener partout avec l'air d'importance que prennent beaucoup de gens en pareille occasion. Il était déjà entouré d'ouvriers. Il visita enfin la vigne et la cahutte, et demanda quels étaient ces locataires. Informé de ce que Rodolphe avait fait, il trouva fort mauvais qu'on eût disposé de ce refuge pour un autre usage que celui auquel il était destiné, et il fit dire à la veuve et à ses enfants qu'ils eussent à vider sur-le-champ la maison. Il avait, disait-il, de grands projets. On allait démolir cette baraque, arracher la vigne, planter des bosquets. Il n'y avait pas un moment à perdre avant les premières gelées.
Charles se rendit auprès du nouveau maître, pour tâcher d'obtenir un répit de quelques jours. L'homme refusa durement. Charles lui dit sans aigreur : « Vous êtes donc bien changé, monsieur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous donner l'hospitalité? — Vous, l'hospitalité? — Oui, monsieur, là-bas, sur l'autre bord, dans une cabane aussi pauvre que cette cahutte.
L'étranger, à qui la mémoire était revenue tout à coup, ne put s'empêcher de faire un mouvement de surprise, mais, l'ayant réprimé d'abord. « Je ne sais ce que vous voulez dire ; vous me prenez pour un autre. — En effet, vous n'êtes plus le même, car, sans cela, étant devenu riche, vous auriez mis vos leçons en pratique, et vous seriez humain. « L'étranger lui tourna le dos et dit aux ouvriers : Vous abattrez cela dès aujourd'hui. » Là-dessus il rentra dans sa belle résidence, dont il avait déjà pris possession.
44. — Un dernier refuge.
La douleur de la famille fut extrême. Encore un asile d'où ils étaient chassés! Le vigneron accourut, quand il sut la fâcheuse nouvelle. Il était, pour son compte, aussi affligé que ses amis. Il perdait un excellent maître, et il en aurait un méchant. Il ne pourrait pas y tenir ni s'accoutumer à cette dureté, qu'il n'avait rencontrée chez aucun des prédécesseurs. Cependant on ne pouvait pas le chasser, lui, comme cela ; il avait un bail. On ne pouvait l'empêcher de recevoir dans son appartement qui bon lui semblait. « Venez donc, mes amis, disait-il ; retirez-vous chez moi, en attendant que nous ayons trouvé pour vous quelque chose de convenable. — Non, dit la veuve ; nous n'irons pas chez vous : car nous vous ferions tort auprès du nouveau venu, qu'il vous importe de ménager. Notre présence doit lui déplaire. Quand on oublie si lâchement sa première fortune, on n'aime pas à voir les gens qui l'ont connue. D'ailleurs je ne pourrais me résoudre à passer une seule nuit sur les terres d'un hôte ingrat. — Où logerez-vous donc, je vous prie? — Où nous pourrons, à la garde de Dieu. — Mère, s'écria André avec exaltation, je sais un refuge digne de notre misère ; c'est une habitation faite pour de pauvres sauvages comme nous. J'ai vu, à l'endroit même où notre bateau est à sec, une grotte assez profonde. Elle m'a déjà protégé contre une averse ; avec quelques précautions, elle peut nous préserver du froid. Venez, on nous y souffrira peut-être! — Nous irons! » répondirent soudain d'une voix unanime la mère et les enfants. Le fermier essaya vainement de les retenir. Déjà ils vidaient la cahutte ; ils déposaient leurs provisions et leurs effets sur la grève ; ils portaient dans le bateau tout ce qu'ils avaient de plus précieux, et le couvraient de la voile comme d'une tente. C'était un spectacle douloureux et admirable tout à la fois de voir ces pauvres gens lutter contre la mauvaise fortune. Les jeunes filles ne montraient pas moins de courage que leurs frères ; la mère présidait sans trouble à ce nouveau départ. Pendant que Rodolphe les aidait en soupirant, Julien accourut : « Mon père, il se passe du nouveau chez nous. — Quoi donc? — Des gendarmes arrivent. — Que veulent-ils? — Je ne sais. Venez à notre secours. — Je vous reverrai bientôt, » dit Rodolphe aux Baudry, en se disposant à suivre son fils.
45. — Qui était l'hôte du Rivage.
Rodolphe ne fut pas libre de revenir aussitôt qu'il l'aurait bien voulu. Pour comprendre ce qui se passait chez lui, il est nécessaire de savoir qui était l'hôte du Rivage, et ce qu'il était devenu depuis qu'il avait quitté les Baudry en homme qui redoute les poursuites de la justice.
Pierre Lastec était entré de bonne heure dans le courant révolutionnaire. Il avait embrassé par orgueil et par ressentiment une cause que de tout autres motifs rendaient chère aux nobles cœurs. En se proclamant défenseur de la liberté, il n'avait pensé qu'à lui-même. Les droits de l'homme c'était seulement les droits de Lastec. Roturier et pauvre, il avait souffert l'oppression : il voulait la faire souffrir à son tour. Étant devenu démocrate par égoïsme, il fut démocrate insatiable, comme la passion qui l'animait. Jamais la victoire de son parti n'était assez complète ; jamais les riches et les nobles n'étaient assez humiliés, écrasés, anéantis. Il marchait donc toujours à la tête des plus pressés ; enfin il se trouva impliqué dans la conspiration de Babeuf, qui voulait, comme on sait, abolir la propriété et la famille, pour mettre ses horribles folies à la place de ces institutions divines.
Lastec, poursuivi avec ses complices, se cacha longtemps, puis il s'évada ; c'est alors qu'il parut chez les colons du Rivage. Ensuite il parvint à faire perdre sa trace ; il changea de nom. Sa conduite antérieure demeura inconnue ; il parut avoir oublié lui-même son passé. Il avait cherché vainement à s'élever en abaissant les autres ; lorsqu'il vit l'ordre social raffermi sous la main puissante du Premier Consul, il courut à la fortune par d'autres chemins. L'ennemi de la propriété devint fournisseur d'armée. Malgré la sévère vigilance du chef de l'État, on sait combien d'abus se glissèrent dans cette partie de l'administration, encore mal organisée ; combien de bénéfices illégitimes se firent aux dépens du trésor et des soldats. Lastec, audacieux et fripon, acquit promptement, dans ce nouvel emploi, une fortune considérable.
Il était vieux, il voulut se hâter de jouir, c'est-à-dire d'étaler impudemment une fortune acquise frauduleusement. « A mon tour! » disait-il, comme autrefois sous le toit de Susanne. Le château de V… lui parut une demeure digne de lui ; il en devint acquéreur, comme on l'a dit plus haut. Cependant ses richesses mal acquises avaient fixé l'attention d'administrateurs justes et sévères. Un rapport fut adressé au chef de l'État, qui ordonna d'abord de plus amples recherches, puis l'arrestation, dès qu'on eut des preuves suffisantes. Le coupable eut-il vent de ce qui le menaçait, ou vit-il de loin approcher les gendarmes? On ne le sait pas ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment où ils cernèrent la maison, Lastec n'y était plus. On craignit que le fermier et ses fils ne voulussent favoriser sa fuite, et l'on s'assura de leurs personnes, pendant les premières perquisitions.
Les pauvres Baudry, ignorant ce qui se passait, continuaient leur déménagement. Le soir, à la nuit close, ils furent installés dans la grotte. Les enfants se désolaient de voir leur mère si mal abritée. « Nous menons une vie de Bédouins, disait André. — Je commence à m'y faire, » répondait Susanne en souriant. L'expérience rendait les deux frères ingénieux à trouver de nouvelles ressources ; ils savaient tirer parti de tout. Voyant donc la grotte assez spacieuse, ils entassèrent à l'entrée des bottes de foin, comme une muraille, en ne laissant qu'un étroit passage, qu'ils se proposaient de fermer plus tard. Ils étendirent de la paille sur le sol. La grotte ne présentait d'ailleurs aucune humidité, si bien que Susanne en vint à faire l'éloge du nouveau gîte, où l'on veilla quelque temps à la clarté de la lampe. « Ce logement vaut bien celui que nous quittons, disait en souriant la bonne mère, et, cette fois, c'est André qui nous héberge. Nous avons lu des histoires de pieux solitaires, qui ont passé leur vie dans des retraites non moins sauvages que celle où nous passerons tout au plus quelques nuits. Ne me laissez donc pas voir tant de tristesses, mes bien-aimés! Plus le Seigneur nous éprouve, plus je crois qu'il nous chérit, et je me trompe fort, ou ce redoublement de peines nous promet, si nous le supportons sans murmurer, un prompt changement de fortune. Car on a beau dire, c'est presque toujours dès ce monde que la vertu est récompensée et que le vice est puni. »
46. — Où coucheront-ils enfin?
La mère faisait ces réflexions pendant le repas du soir, qui fut, on l'imagine, simple et frugal ; telle auberge, tel souper. Juliette disait : « Cela ne va pas trop mal, pourvu qu'on nous laisse enfin tranquilles. Je ne serai pas fâchée de pouvoir dire que j'ai passé une nuit comme les ermites. » Charles et André s'entendirent pour veiller tour à tour auprès du bateau, où se trouvait la meilleure partie de leurs effets. Quand la nuit fut venue, Charles se mit le premier en faction, il se promenait de çà de là sur le bord, enveloppé d'un manteau grossier ; soudain il aperçut, derrière une haie, un homme qui se glissait furtivement vers le rivage. Ce personnage, s'étant approché du bateau, le considéra un moment, et chercha des yeux les bateliers. Charles s'avança, et la clarté de la lune lui permit de reconnaître, à sa grande surprise, le nouveau propriétaire, qui l'avait expulsé si durement. La surprise de Lastec ne fut pas moins grande, et ne fut nullement agréable.
« Ce bateau est à vous? dit-il vivement. — Oui. — Eh bien déchargez tout cela, je vous prie ; passez-moi vite de l'autre côté, et vous aurez une belle récompense. — Encore vous, mon hôte? Ainsi nous sommes destinés à nous rencontrer partout, et vous me demandez toujours le passage? C'est impossible à présent ; non que j'y mette de la rancune, mais je ne peux quitter ma famille, que vous avez délogée. — J'en suis au désespoir, mon ami, d'autant plus que je ne peux réparer mes torts. — Monsieur, ils sont graves, soit dit franchement ; on est doublement coupable d'offenser l'humanité, quand on la prêche si bien. — De grâce épargnez-moi ; je suis dans la plus fâcheuse position. Voici une bourse pleine d'or ; passez-moi de l'autre côté ; elle est à vous. — Vous m'étonnez, monsieur, et je craindrais de mal servir le pays, si je vous aidais à fuir. — Point du tout, mon jeune ami : il s'agit de ce qu'on appelle un délit politique, c'est-à-dire que je ne suis pas le plus fort. Sauvez une victime de la tyrannie… — Consultons ma mère. — C'est du temps perdu, et je n'ai qu'un moment peut-être pour échapper à mes persécuteurs! — Permettez, monsieur, je ne suis pas libre de vous obéir. »
Lastec suivit Charles jusqu'à la grotte, avec la plus grande répugnance. A peine étaient-ils arrivés, que le vigneron, accourant d'un autre côté, s'écria de loin : « Venez, mes amis, venez chez moi. Plus de risques maintenant. Vous serez mieux, et ces messieurs le permettent. » Ces messieurs étaient deux gendarmes, à qui le bon Rodolphe avait conté, avec indignation, ce qui s'était passé dans la cahutte. Touchés de pitié (car ces gens-là sont aussi bons que braves), ils s'étaient empressés de l'accompagner jusqu'à la grotte, afin d'inviter les Baudry à passer la nuit dans la ferme. Aussitôt que Lastec les aperçut, il essaya de fuir ; mais ils l'eurent bientôt pris, et, lorsque le signalement leur eut fait connaître l'identité : « Vous êtes libres, messieurs, » dirent-ils à la petite troupe, en s'éloignant avec leur prisonnier. « Nous tenons l'homme, et nous partons à l'instant. » Resté seul avec les Baudry, Rodolphe leur dit : « Je vais retourner, selon toutes les apparences, à mon premier maître : revenez aussi à votre premier logement. » Ensuite il leur conta en peu de mots ce que les gendarmes lui avaient appris sur ce M. Lastec. « Je me rappelle encore, dit la veuve, les discours que cet homme tenait sur l'autre bord, et je ne suis pas surprise de ce qui lui arrive sur celui-ci. — Ma mère, dit Juliette avec effroi, allons-nous encore déménager ce soir? — Non pas, dit Rodolphe, vous passerez la nuit chez moi : Julien gardera vos effets. » Sur quoi, Charles dit à son tour : « J'accepte votre hospitalité pour ma mère, mes sœurs et mon frère, mais je ferai la garde moi-même. — Jusqu'à minuit, je le veux bien, lui répondit Rodolphe, mais Julien viendra vous relever. » Des choses ainsi réglées, le vigneron s'éloigna avec le reste de la famille, et Charles demeura seul au bord du lac.
47. — La veille de Charles.
Heureux de savoir que sa mère et ses sœurs passeraient une bonne nuit, Charles n'était pas fâché de rester seul quelque temps, pour se livrer enfin en toute liberté à ses regrets. La situation où il se trouvait en ce moment lui rappela le jour où, s'étant assis sur la grève de l'autre bord, il avait fait ses premiers projets de fortune. Couché à l'entrée de la grotte sur quelques bottes de foin, de sa dernière récolte, il regardait le lac, les montagnes et le rivage, que la lune éclairait de sa douce et triste lumière.
« J'ai perdu cinq années de ma vie, disait-il avec amertume. Que je suis éloigné du moment où je faisais la moisson des roseaux! Combien de travaux ont rempli l'intervalle! Et me voilà, comme autrefois, couché sur le sable! Moi!… qu'importe? je ne songe pas à moi. C'est vous, bonne mère, c'est vous, pauvres sœurs, qui me coûtez ces larmes! Je me hâte de les répandre à l'écart ; mais vous n'en verrez pas trace demain sur mes joues. Je saurai vous sourire gaîment ; je ne vous parlerai que d'espérances.
« Elles ne verront donc plus ce Rivage, qu'elles aimaient tant, parce qu'il était l'ouvrage de Charles! Elle n'est donc plus cette chère cabane, où nous supportâmes si doucement la pauvreté! Les secrets innocents de notre vie patriarcale s'en sont allés en fumée avec les joncs et les roseaux! Où retrouverai-je ce que j'ai éprouvé devant ce foyer, grossière ébauche de mes mains ; au milieu de ces cultures, ma lente et paisible conquête ; au bord de cette fontaine, que j'ai tirée pour d'autres du sein de la terre? D'autres lieux me donneront, je l'espère, du pain pour la famille ; mais le bonheur, je ne dois pas le retrouver : il ne sait pas renaître ; il ne se transplante pas avec nous ; il s'attache aux lieux où nous l'avons rencontré pour la première fois, et, si nous les quittons, il nous quitte.
« Je n'aimerai jamais rien autant que le Rivage. Pauvre petit domaine, je m'étais donné à toi pour toute la vie! J'avais espéré de vieillir et de mourir chez toi. C'est là, me disais-je, qu'après de longs travaux, j'assurerai enfin à ma mère et à mes sœurs une véritable aisance. Tant qu'elles auront besoin de moi, je serai tout à elles ; personne ne partagera mon affection avec celles à qui j'ai tenu lieu de tout. Ces projets étaient bons, ma conscience les approuvait ; Dieu les renverse : j'adore ses incompréhensibles desseins!
« Je lui rends grâce encore de ce que j'ai conservé dans la misère l'honneur et la liberté! Avec son secours, j'en saurai faire un bon usage. Mon infortune est le bonheur même, quand je la compare à l'état horrible de cet homme que l'on vient d'arrêter sous mes yeux. Il voulait être riche à tout prix, je ne souhaitais que de vivre honnêtement et de faire vivre ma famille ; nous sommes ruinés tous les deux : mais quelle différence dans notre sort! La honte le courbe vers la terre, où il voudrait se cacher et disparaître : le sentiment de l'innocence me relève, me raffermit, me rappelle, au milieu des hommes, à de nouvelles entreprises, qu'ils suivront de leurs vœux et qu'ils aideront de leur appui, car la malice est rare et la bienveillance commune, mille bonnes âmes nous feront oublier les injures d'un méchant. »
C'est ainsi que l'honnête Charles s'affligeait et puis se consolait à l'entrée de la grotte ; enfin, sentant que l'heure tardive amenait le sommeil, il y cédait sans trop de résistance, parce qu'il voyait la plage déserte, et qu'il s'était accoutumé depuis longtemps à laisser beaucoup de choses à la garde de Dieu. Dans ce vague intervalle qui sépare la veille du sommeil, il faisait encore de beaux projets d'établissement dans les friches du voisinage ; il réformait ses premiers desseins ; il donnerait moins à la fantaisie et davantage au produit solide ; il bâtirait lui-même une cabane de pisé ; il s'attacherait à la culture des céréales et des prairies artificielles ; il aurait bientôt du bétail en abondance ; il voyait alterner dans ses champs le trèfle sanguin, le colza jaune, l'esparcette rose ; enfin, comme la Perrette de La Fontaine, il rêvait veau, vache, cochon, couvée : pauvre Charles, seras-tu réveillé aussi tristement que la naïve laitière?
Au milieu de cette insomnie délirante, il revenait par moments à ses premières affections ; il voyait sur l'autre rive du lac les maisons, les arbres, et ses voisins à travers les branchages ; quelques bateaux passaient, chargés de joyeux promeneurs, qu'il entendait répéter ensemble sa chanson favorite :
Rien n'est si beau que cette plage ; Le vrai bonheur est ici mon partage : Séjour de l'éternelle paix, Objet sacré de nos souhaits, Soyez pareil à mon rivage.
48. — Est-ce un rêve?
Ces paroles semblaient venir jusqu'à lui, toujours plus fortes et mieux accentuées ; il prêtait l'oreille en se disant : « Je rêve, » et il écoutait toujours ; puis les voix faisaient silence et des rires joyeux y succédaient. Ces rires provocateurs l'excitaient lui-même ; il se mêlait à cette gaîté folâtre, et, le sourire sur les lèvres, il prononçait quelques paroles confuses. Cependant les rires cessent à leur tour ; des conversations bruyantes s'établissent ; la surface de l'eau apporte jusqu'à ses oreilles des paroles distinctes ; enfin il entend son nom : « Charles! Charles! » disaient les vagues murmurantes. A demi-réveillé, il lève la tête : « Charles! Charles! » répétaient les échos du rivage.
Il se lève en sursaut : « On m'appelle sans doute! » se dit-il ; et lorsque, s'étant délivré des obstacles qui l'entourent, il a pu jeter les yeux sur le lac, il voit distinctement deux, trois bateaux pavoisés, qui cinglent droit à lui. « Charles? bonnes nouvelles, bonnes nouvelles du Rivage! » Il voyait les bateaux près du bord ; il entendait les cris de joie ; il reconnaissait même la voix de ses voisins : cependant il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. « Ma tête s'égare, disait-il tristement. C'est un rêve, étrange comme ma position. Ah! qu'il faut souffrir pendant le jour, pour avoir la nuit de si folles idées! »
Il ne laissait pas, en faisant ces réflexions pénibles, de courir vers l'image qui l'attirait. Alors tout ses doutes cessèrent ; la lumière se fit chez lui tout à coup, et la réalité fut plus belle que le songe. On débarque ; Charles est reconnu. C'est à qui l'embrassera le premier. « Votre protecteur n'est pas mort, il est revenu ; le Rivage vous est rendu. » On voulait lui donner tous les détails : « Assez, mes amis! Je ne veux pas en savoir davantage avant ma mère. Courons auprès d'elle ; ne lui dérobons pas un instant de bonheur. »
Quelques-uns restèrent pour la garde des bateaux ; tous les autres suivirent Charles, ou plutôt le menèrent en triomphe chez le bon Rodolphe. Au bruit de leurs chansons, les chiens aboient ; le bruit redouble. Rodolphe ouvre sa fenêtre : la joie pénètre du dehors au dedans ; mais il se passe un peu de temps encore, avant que Susanne, Isabelle, Juliette, André, qui goûtaient enfin les douceurs du premier sommeil, reviennent de leur surprise, se mettent sur pied, et soient en état de recevoir les nombreux visiteurs. La cour était seule assez grande pour contenir une telle assemblée. On y descend ; Rodolphe éclaire la scène, en élevant, du seuil de la porte, sa lampe rustique, et les épanchements confus de la joie recommençaient de plus belle. Alors le bon Emmanuel, le même qui avait voulu recueillir toute la famille chassée du Rivage, monte sur un banc de pierre, et, d'une voix forte, demande la parole, afin d'instruire tous les intéressés à la fois.
« Mes amis, leur dit-il, le Rivage vous est rendu. Notre cher voisin n'est point mort, comme les journaux l'avaient annoncé : c'est un autre personnage du même nom et de la même province. Pour lui, il est arrivé ce matin, et d'abord il a chassé Cravel de sa maison. Vous ne verrez plus monsieur l'intendant, mais vous ne reverrez pas non plus votre cabane ; le misérable l'a brûlée, le soir même de votre départ, comme un monceau de chènevottes. Consolez-vous ; en vous rendant le Rivage, M. M… a résolu de vous rendre aussi une maison. Elle vaudra bien la première. C'est en son nom que je vous parle : il vous abandonne en toute propriété le petit domaine ; l'acte en sera passé demain. »
Ces paroles, plus vives que bien ordonnées, avaient toutefois informé les Baudry de ce qu'il leur importait le plus de connaître. Après le discours, les explications recommencèrent. On apprit, entre autres, que la visite du neveu avait eu pour objet l'examen secret de la conduite de Cravel, et que, ce jeune homme ayant fait un rapport sévère à son oncle, l'expulsion de l'intendant fut dès lors arrêtée. « Il faut en conclure, dit la bonne Susanne, que notre petit homme n'avait pas bien saisi une certaine conversation, qu'il expliquait avec tant d'assurance. » André répartit : « J'ai mieux vu, de notre barque, quand j'ai annoncé la cause de l'incendie ; mais je reconnais, bonne mère, qu'on peut se tromper souvent, à juger trop vite et de loin. — Mes amis, dit Emmanuel, le lac est tranquille, la nuit est belle, il faut en profiter à l'instant. Nous avons promis de ramener sans retard les hôtes du Rivage. — Il sera dit, s'écria Rodolphe avec chagrin, que je ne pourrai pas les héberger une fois! — Bon Rodolphe, lui répondit Charles, nous reviendrons bientôt. Le lac nous sépare, mais l'amitié ne connaît point de barrières. Et d'ailleurs, ce lac n'est-il pas le plus beau des chemins pour visiter un ami? Faites vous-même à présent la traversée avec nous ; il manquerait quelque chose à notre joie, si vous n'étiez pas là, quand nous reprendrons possession du Rivage. »
Rodolphe se joignit aux voisins de Charles. Un bateau, qui était à sa disposition, et les trois qui avaient passé l'eau cette nuit, composèrent, avec celui des Baudry, une petite escadre, qui ramena tout à la fois la famille, les moutons, les chèvres, la volaille, le chat et le chien ; on chargea sur les bateaux tout le bagage, et l'on partit en chantant.
M. M… avait fait prendre les mesures nécessaires pour que le rétablissement de nos colons dans leur enclos fût une véritable fête. A l'aube naissante, dès qu'ils furent signalés, on sonna la cloche du village, le canon de réjouissance salua leur approche : la foule les attendait au lieu du débarquement, en poussant des cris de joie, et l'on voyait flotter un drapeau sur la pointe la plus avancée du Rivage. Le bon vieillard était là quand la famille prit terre : il embrassa son jeune voisin en présence de la foule. « Honneur au travail! dit cet homme respectable. Honneur à la persévérance! Vingt fois j'ai été sur le point de faire cesser l'épreuve de mon ami Charles, en venant à son aide, comme je pouvais le faire ; mais je me suis toujours arrêté, pour lui laisser le mérite d'achever lui-même son établissement. Maintenant l'épreuve est finie, et je me livre au penchant de mon cœur, en l'aidant selon mes moyens. Charles, ce qui vous entoure est votre ouvrage ; et la justice non moins que l'amitié, me presse de vous dire : « Le Rivage est à vous. »
Trois mois après, une nouvelle habitation fut élevée à la place de la cabane ; c'était une simple maison de bois, un chalet, comme on en voit quelques-uns sur cette rive. Gracieux au dehors, il avait au dedans tout ce qui était nécessaire au bien-être d'une modeste famille. Au reste, nos colons vécurent de leur travail comme auparavant. Leur ami était trop sage pour les détourner de la voie dans laquelle ils avaient trouvé le bonheur.