REMY DE GOURMONT (continued 2)
Reading edition
Pascase, sans comprendre et sans réfléchir, jouissait de sentir son bras trembler sous le sien; il le serra un peu afin de mieux sentir les petits frissons de la chair.
*
Comme ils étaient à l'autre bout du salon, vis-à-vis la porte d'entrée, Cyran parut.
Il y eut un grand silence et un grand émoi, car tout le monde savait. Les hommes qui étaient assis se levèrent, s'avancèrent et derrière eux quelques jeunes femmes troublées par la vue du maître. On le reconnaissait d'après ses portraits.
Brusquement, lâchant le bras de Pascase, Cyrène s'avança, tendant les mains, ne trouvant rien à dire. Cyran balbutiait:
—Chère amie, chère amie...
*
Assis, il fut aussitôt entouré, mais il ne disait rien, roulant des yeux soupçonneux, s'essuyant le front; un instant il s'occupa a déplisser avec son pied un petit tapis. Enfin il releva la tête: Diomède lui parlait de ses fresques.
Il répondit, l'air heureux, revenu à des gestes de peintre, le pouce en avant, comme écrasant de la couleur, ou les doigts agités, dessinant un ensemble, piquant des détails. A la troisième de ses phrases hachées, jamais finies, il se sentit très à l'aise, c'est-à-dire seul. L'auditoire disparu, il voyait de la peinture et il la décrivait. Son tableau achevé, il se tut et après un silence, ayant regardé fixement Elian, lui demanda de poser pour une tête de jeune saint Jean-Baptiste. Tanche prit son adresse, pendant qu'il rougissait.
—Jamais de modèles de profession, reprit Cyran. Ils savent prendre la pose, c'est vrai, mais c'est aussi ce qui les rend si dangereux. L'art est mort par le modèle... A Florence et partout, avant Léonard, on a peint d'après des poupées de cire, surtout chez les orfèvres... Cela valait encore mieux que le modèle de métier... Le modèle est bête et béat, surtout l'Italien... Le brun frisé, la grande barbe blanche, la madone aux larges paupières baissées... Parisiens, les modèles mâles ont l'air canaille et les femelles, l'air grivois... Prenez des gens qui passent, des gens qui pensent, des gens qui souffrent... J'ai trouvé une madone admirable, une femme rencontrée sur le bateau... Elle sanglotait en berçant un petit enfant dans ses bras... «Ah! monsieur, c'est que sa sœur jumelle vient de mourir, et lui, il est si faible que j'ai peur de le perdre aussi.» J'en ai fait la madone qui pleure le supplice futur, mais dans ses larmes il y a un sourire pour la vie présente... Elle est admirable, admirable!... Le modèle, voilà: on fait prendre la pose, sous le costume, et on copie. Mais c'est l'école de dessin! L'art d'aujourd'hui est terrifiant, l'art protégé. Il y a quelques années, Diomède qui fréquentait alors les ateliers réussit à identifie! avec leurs modèles tous les tableaux primés cette année-là. Un jeune Italien nommé Giosué, alors célèbre, figurait dans douze toiles; on l'avait mis jusqu'au milieu d'une vue de Normandie... Alors, ajouta-t-il, en regardant Elian, ce jeune homme viendra? Il faut qu'il vienne. Il a des yeux qui aiment et qui songent.
*
Elian pensa à Cyrène: il l'adorait pour avoir eu chez elle ce bonheur et cet orgueil.
*
Cyrène et Diomède amenaient Sina trouvé dans le petit salon de jeu où il perdait volontiers des sommes, avec l'air de distribuer de l'or à des clients romains.
Les trois hommes demeurèrent seuls. Le complot s'acheva. Cyran fut vaincu.
*
Cependant la foule des adolescents et des jeunes femmes avait reformé son cercle, plus loin, autour de Cyrène. Les femmes la désiraient non moins que les mâles; elles se sentaient mâles tour à tour et amantes près de cette créature â qui nulle luxure n'était étrangère. Agenouillée près d'elle, Flavie jouait avec les rubans flottants de sa jupe, la joue parfois appuyée aux genoux de sa maîtresse, ou bien levant vers ses yeux noirs de grands yeux innocents et blonds. Ce spectacle qui n'intimidait personne remuait le cœur tendre des jeunes gens; Pellegrin murmura des vers:
Reines des soirs anciens, amantes immortelles... Ces yeux où la beauté s'enivre d'être belle... Adorables caresses où les gestes d'amour Sont doux comme des vagues et purs comme des plaintes... Fleurs dont le vent du soir a rapproché les lèvres...
A ce moment, jalouse, la petite Aurèle aux longs cheveux de fillette saisit la main de Pellegrin et femmena.
—Dites-moi des vers, mais d'autres... Ceux-là sont beaux, mais je ne les aime pas... Une reine, une seule reine... Une reine et son roi...
Ils s'en allèrent loin, vers les petits salons obscurs, sous les ramages sombres des pâles verdures.
*
Elian à son tour, énervé, triste et colère, s'éloigna. Il rencontra Pascase:
—Elle est, dit Pascase, vraiment belle.
—Elle est diabolique, répondit Elian. Elle est un sérail. Quelle créature d'amour! Tout un peuple d'hommes et de femmes s'agenouillerait sur son passage. Elle est la chair.
—Il y a dans son regard une tentation, reprit Pascase. Et tout est tentation, autour d'elle, ces jeunes femmes que le désir parfumé d'odeur fauves, ces éphèbes aux airs équivoques... pile ou face...
Elian sourit avec dédain:
—Je vous croyais un ami de la maison?
*
Pascase regarda l'adolescent, comprit, rougit e apercevant Tanche, se rejeta sur lui. Il dit innocemment:
—Singulière maison...
—Singulière? Pourquoi? Mœurs du jour. Aucun étonnement possible. D'ailleurs Cyran est là. Cyran purifie tout. Cyran purifiera tout. Ah! il se lève. Nous allons partir. Venez-vous? Venez. Vous avez l'air sinistre. Franchement, je ne suis pas non plus très à mon aise... Il faut la candeur de Cyran ou l'ironie de Diomède pour souffrir avec patience cette odeur de parc aux chèvres,—et aux chevreaux. Cyrène se perd ets'avilit... Mais si vous voulez voir quelqu'un souffrir plus que nous, regardez Néobelle... Là-bas, cette grande jeune fille qui ressemble à Cyrène, plus grande encore et plus somptueuse... On dit qu'elle est sa fille, et de Sina... Paternité ou adoption, elle est Sina, Marie-Néobelle de Sina. Ce nom lui fait du tort, à Sina. On le croit Juif. Il est Syrien. C'est peut-être pire. Néobelle sait tout et méprise tout. Elle a l'innocence de la croix élevée au milieu des turpitudes et des fourberies de la place du marche. On dit qu'elle aime Diomède, or Diomède ne parle jamais que des aventures, des idées ou des amours avec lesquelles il veut bien jouer; sur les choses qui lui sont essentielles, il est muet; je suppose donc...
*
Cyran sortait, ayant baisé la main de Cyrène avec un air de grande cérémonie affectueuse; Tanche le suivit, et Pascase aussi.
X
LES MAINS
Il vaudrait mieux n'avoir baisé que des mains pures.
—Enfin, vous daignez savoir que je suis là, et pour vous seul?
—Votre mère, répondit Diomède, avait besoin de mes paroles.
—Ne l'appelez pas ainsi. Cela m'est douloureux. Elle est pour moi une grande sœur malade plutôt qu'une mère... Vous savez bien que je l'appelle Cyrène comme tout le monde, comme vous. Laissons. Et ma lettre?
*
Diomède fut troublé. Il réfléchit rapidement.
«Fallait-il la lire? Si oui, il est trop tard. Si non, c'est bien.»
Les yeux de Néobelle ne disaient rien. Ils attendaient.
Diomède présenta la lettre, tournée et retournée sur toutes les faces et tous les angles.
«J'ai l'air d'un escamoteur, songea-t-il. Vais-je l'avaler ou la faire passer à travers ma main?»
*
Il dit:
—La voici. Elle est intacte.
Toute pâle, Néobelle répondit froidement:
—Merci. On peut se confier à vous. Vous êtes discret.
Diomède comprit, se méprisa, puis ressentit de la colère:
—J'ai été stupide. Mais pourquoi ce jeu?
Néobelle haussa lentement ses belles épaules
—Je ne sais pas. Je m'ennuie. Je croyais que vous auriez deviné...
Elle tenait la lettre entre ses doigts un peu crispés. Diomède voulut la reprendre:
—Non, il est trop tard.
Elle la plia, en fit une bande étroite.
—Où la mettre? Dans mon gant, cela me ferait une bosse sur le bras. Cela serait très laid, n'est-ce pas, mon ami? Non. Dans mon sein, là, sur la peau très douce de ma poitrine. Et si elle m'écorche, Diomède, si tantôt je trouve l'enveloppe tachée de sang, je vous renverrai le petit cilice, la petite relique. Est-ce bien comme ça qu'il faut dire? J'ai un morceau de la tunique sanglante de sainte Prase. Quand je le regarde dans son petit cœur d'or de forme surannée, je ne suis pas émue. Mais peut-être avez-vous l'âme plus sensible... Dites-moi maintenant, pourquoi ne vous ai-je pas vu tous ces derniers temps? Pourquoi avez-vous été un mauvais ami, Dio?
*
Elle parlait d'un ton caressant et affligé, toute sa beauté comme voilée d'amertume. Son corps magnifique semblait se retirer des regards, s'en aller, se fondre dans une lumière triste. Elle s'était enveloppée dans la dentelle noire tombée des épaules de Cyrène; sa peau claire à travers le crêpe transparent dessinait des fleurs roses. Assis sur un tabouret, tout près d'elle, Diomède la regardait, ne trouvant rien à dire. Il écoutait vaguement les grêles airs de valse qui du salon voisin venaient à travers les portières mourir à leurs oreilles. Après un long silence, il répondit, retrouvant dans sa tête la phrase de Néobelle:
—Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je vois et que je veux n'est qu'un mirage...
—La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de votre cœur,—et de votre peur...
—Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
—Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
—Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des fantaisies...
—Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
—Être libre, être libre!
—Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des routes stériles! Libre, et seul!
—Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans l'éternelle solitude?
—Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.
—Le fleuve! répondit Diomède. Toujours le fleuve, onde ou ombre, dans lequel il faut se jeter tout nu.
—Tout nu, Dio! Tout nu, dépouillé de vos petits songes, de vos petites fantaisies, de vos petites sensations, de votre petite ironie... Et ainsi allégé vous atteindrez très facilement l'autre rive, et là, vous vous mettrez à genoux.
—A genoux?
—A genoux comme un enfant.
—Comme un enfant!
—Oui, Dio, comme un petit enfant. Je n'ai jamais vu cela autour de moi. Il n'y a pas de prière dans l'air que je respire. Je n'ai jamais entendu de cantiques, mais seulement des appels de luxure... Il doit en sonner de pareils la nuit dans les forêts fauves... Des cris de fauves exténués, malades et gémissants... On ne sait s'ils gémissent de honte ou de plaisir... L'amour n'est-il donc qu'une des formes du mépris?
—Ah! Néo, le mépris joue un grand rôle dans l'amour; sans lui la plupart des rencontres charnelles seraient inexplicables. Il y a pour l'homme un grand plaisir à faire l'animal, à se rouler dans la litière de l'instinct, à enclore son idéal dans les limites étroites du jardin sexuel, à s'en faire une prison, à ne lever la tête vers les visages que pour y lire la satisfaction d'une déchéance... Mais d'autres ne peuvent lever la tête quand l'excès de la honte extasie leurs nerfs, et ils meurent là, étouffés dans leur stupre... La beauté n'est plus qu'une promesse de plaisir; elle n'est plus que le jeu des mains et des lèvres, l'immédiate et banale joie du toucher. Les âmes sont devenues aveugles et il n'y a plus d'infini dans les yeux des hommes, ni dans les seins des femmes...
*
Il se tut, puis ajouta:
—Vous me faites dire ce que je pense, Néo. Ce sont presque des aveux. D'ordinaire, je me tais ou si je parle c'est avec indulgence, avec l'indulgence dont j'ai besoin moi-même. Et d'ailleurs à quoi bon cette confession et cette colère? Non, pas de colère. Je ne veux pas haïr la vie... Il faut bien sortir, il faut bien marcher; alors, aimons le paysage de nos promenades; notre amour peut-être le rendra beau. J'ai purifié des choses très laides en les regardant avec innocence. La bonne volonté sanctifie même l'accomplissement du mal; il y a plus de vertu dans certaines mauvaises actions que dans certaines bonnes œuvres... Mais pourtant, il vaudrait mieux ignorer, il vaudrait mieux avoir fermé les yeux de temps en temps le long du chemin... Il vaudrait mieux n'avoir baisé que des mains pures.
—Tiens, voilà mes mains, Dio!
Et avec la conscience de sa candeur vraie, Néobelle, arrachant ses gants, tendit ses deux mains pâles aux lèvres de Diomède.
Excité par son discours, ému par la beauté de cette chaste fille, si ardemment femme et si froide: ment vierge, il baisa les mains offertes avec plus d'amour que jamais encore aucune autre chair.
*
Néobelle le regardait avec des yeux passionnés mais calmes:
—Aimes-tu ma chair, Dio?
—Néo, je t'aime toute!
Debout et penché sur elle, Diomède cherchait ses lèvres. Elle les refusa et se leva:
—Non, pas les lèvres! Les lèvres donnent; je ne veux pas donner...
Et résistant aux efforts de Diomède elle répétait:
—Je ne veux pas donner, pas encore, pas encore!... Mais tout ce qui ne donne pas... Tiens, mes bras! Tiens, mes épaules!... Ah! tu aimes ma chair, Dio! A-t-elle goût d'infini? A-t-elle goût de miel ou de ciel? Ah! Dio!
Exaltée, elle riait d'un rire passionné. Ses yeux éclataient, presque méchants. Elle semblait s'offrir avec révolte, lutter en vain contre ses paroles et contre ses gestes. Deux fois elle porta la main à son corsage, froissant nerveusement l'étoffe tendue.
—La lettre, la lettre! Néo, la lettre!
Elle l'atteignit, la tendit à Diomède.
—Oui, il faut la lire maintenant. Ah! il y a du sang, un peu de sang, une goutte de sang, une seule goutte... Ainsi, je te donne de mon sang! Dio, que me donneras-tu?
—Moi, répondit simplement Diomède.
—C'est dit. Tu m'appartiens.
Dans un moment d'exaltation, Diomède porta la lettre à sa bouche et baisa la tache sanglante.
—Baise aussi la blessure, Dio!
Et Néobelle, déchirant son corsage, offrit son sein nu aux lèvres de Diomède.
Mais à peine eut-elle senti cette caresse trop sensuelle qu'elle recula.
S'enveloppant les épaules dans la dentelle noire, elle s'enfuit.
XI
LA BARQUE
Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés.
Assis dans le fauteuil que venait de quitter Néobelle, il songeait, serrant la lettre entre ses doigts, étonné de s'être livré franchement à des discours et à des gestes pathétiques. Mais tant d'émotions des deux modes, sensuel et sentimental, l'avaient lassé ainsi qu'une longue promenade parmi des paysages contradictoires. Il songeait et ne pensait pas, engourdi dans une fatigue assez douce, un peu gêné vis-à-vis de lui-même et pourtant satisfait comme d'une victoire.
*
Bientôt, il cessa même de songer. Alors il perçut les bruits prochains des danses. Surpris que nul couple n'eût tenté une intrusion vers ce coin pourtant si connu et où tant d'épaules avaient été baisées et peut-être mordues, il alla soulever la tapisserie qui séparait des autres pièces le petit salon solitaire. La porte était fermée à clef. L'autre, celle qui donnait directement sur l'antichambre et par où Néobelle avait disparu était restée ouverte. Des domestiques somnolaient; il n'y avait plus sur les tables qu'un petit tas de manteaux où il choisit le sien. La musique cessa; des gens sortirent; il rentra vite, ne voulant voir personne.
*
Au même moment la porte fermée à clef cria et Cyrène parut:
—Je vous savais là, je vous ai surveillé. Il faut vraiment que je vous aime, Diomède, pour vous laisser sous clef seul avec ma fille.
—Tout le monde pouvait entrer par où elle est partie.
—Non, ce soir la porte du fond n'ouvrait qu'en dedans.
—J'aime autant ne pas avoir su tout cela d'avance, reprit Diomède. Néo le savait?
—Non. C'est moi qui ai tout fait. Je sais que vous vous aimez et cela me plaît.
—Elle est vraiment votre fille?
—Ma vraie fille. Vous aimeriez autant pas?
—Presque.
—Elle me ressemble si peu. De stature, de ligne, et voilà tout. Je l'adore et elle me méprise. Si elle avait mon caractère, elle m'aimerait... c'est mieux ainsi... Néo est une créature admirable devant laquelle je me prosterne éblouie et balbutiante. J'adore sans comprendre... Vous seul peut-être pourrez déchiffrer cette écriture hiératique... On ne sait pas ce qu'elle veut... Enfin, elle vous aime...
—Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.
—Et vous?
—Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce—et de là grâce...
—C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son cœur.
—O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.
—Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les afficher—sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le monde saura que nous nous sommes rencontrés...
*
Cyrène songea un instant; elle reprit:
—Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de ma vie.
—Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?
—Elle aurait déjà sonné, mais Cyran a retardé l'horloge.
—Vous serez regrettée.
—Et je ne laisse pas d'héritière.
—J'espère que non, répondit Diomède.
Cyrène le regarda sans se fâcher.
—C'est le premier crin du cilice. Continuez.
—A peine une petite cordelette de soie, mon amie. Mettez-moi à la porte.
—Tout est fermé, dit Cyrène, vous passerez par ma chambre et le petit escalier.
—Non, c'est trop de tentations.
*
Il suivit pourtant, troublé, craignant la lâcheté de la chair, mais Cyrène, traversant la chambre sans hésitation, ouvrait déjà la porte dérobée. Diomède par instinct ou souvenir regarda vers le lit dont il connaissait bien la place; il était défait et, dans la pénombre, il crut voir une tête s'enfonçer dans l'oreiller. Alors en un accès d'hypocrite indignation—car lui, Diomède, aurait-il résisté aux bras violents—il s'emporta contre Cyrène et, à mi-voix, pendant qu'elle l'éclairait sur le palier.
—Cyrène, vous mentez à vos paroles. Qui est là?
*
Cyrène répondit froidement:
—Elian.
—Alors, tout ce que vous m'avez dit?
—Je ne me renoncerai que dans la sécurité de mon cœur.
—Sacrifiez cela.
—Diomède, je vous en prie.
—Mais pourquoi me donner ce spectacle et me forcer à un rôle absurde? Me voilà moraliste, à deux heures du matin, sur la troisième marche de l'escalier qui mène à l'alcôve. J'ai envie de rire... En effet, vous êtes libre, mais vous croire, Cyrène, vous croire!
—Si j'avais voulu, c'est vous qui seriez dans l'alcôve.
*
Et pour punir Diomède, se penchant vers lui, elle lui toucha le front de son aisselle nue.
*
Diomède descendit d'une marche.
—Allez-vous-en.
—Sacrifiez Elian.
—Je vous laisse.
—Je ne vous croirai plus.
—C'est le dernier, Diomède. Encore celui-là. J'ai eu d'envie d'Elian. C'est le dernier.
—Et Flavie?
—Bagatelle.
—Sacrifiez Elian.
—Non, mon cher, je veux choisir mon mot de la fin. Bonsoir.
*
Elle rentra. Diomède entendit le bruit des verrous.
Alors il remonta les quatre marches, écouta.
Elian avait quitté le lit au premier verrou et là, près de la petite porte, c'était une prise de possession lente et curieuse, avec un froissis d'étoffes, des baisers rapides... Il entendit Cyrène prononcer un mot obscène, puis il lui sembla qu'elle emportait l'éphèbe dans ses bras...
*
Il songeait, en se faisant ouvrir la porte de la rue:
«Cyrène en est à l'excitation du mot sale... Je la plains... Enfin, c'est de son âge.»
Puis encore:
«Décidément, les amours des autres, c'est bien peu intéressant.»
XII
L'ODEUR.
Cette odeur de lavande et de noix que le contact du mâle n'a pas encore troublée.
Diomède se réveilla dans le soleil et, avant toute réflexion, se sentit heureux. Il faisait chaud; les rideaux souriaient aux vitres claires; il se leva, marcha tout nu. Des fleurs,'en une jardinière, s'épanouissaient avec naïveté; les plantes vertes se dilataient, inclinant au bout de leurs hampes des ombelles plus larges.
Longtemps il s'amusa à vivre ainsi, libre et attentif, dans la paix bourdonnante du matin printanier. Ayant ouvert une fenêtre qui donnait sur rien, sur des cimes d'arbres, sur le ciel, il se dressa divinement fier au seuil de la nature rénovée.
Puis, son état de nudité l'inclinant à des pensées sexuelles, il comprit la cause de sa joie, courut à ses vêtements, ouvrit avec hâte la lettre parfumée encore d'une odeur de chair; il la lut debout, parmi les fleurs et les feuillages qui lui frôlaient la peau.
Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.
Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.
Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a pas encore troublée.
*
Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, l'instinct commande et la pudeur obéit.
Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la chair publique du modèle ou de la courtisane.
Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux et significatif...
«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être un animal.
Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»
Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.
«La beauté animale est naturelle. La beauté humaine n'est pas naturelle; c'est une invention lentement perfectionnée, un des travaux visibles et le chef-d'œuvre de l'intelligence.»
*
Ayant déjeuné, il relut la lettre. Alors les doutes et les réticences éclatèrent comme un semis de taches d'encre, parmi les arabesques cordiaux. Il souffrit.
«Les gestes et les mots d'hier soir n'ont-ils pas effacé les petites taches d'encre? Tous ces retraits sur elle-même et ce partage en deux êtres, l'un de sang, l'autre d'âme, est-ce autre chose que le geste de laisser retomber sa robe, quand le passant regarde avec trop de désir les jambes de la passante? Le fichu recroisé sur le sein? Mais elle l'a déchiré elle-même, déchirant toutes les lignes de la lettre où son amour était nié.»
Et peu à peu, il se réconforta.
La peur ne le dominait plus. L'oiseau sombre qui planait au-dessus de sa tête était tombé à ses pieds, les ailes fermées, mais la bête, encore palpitante, agitait les pattes et ses plumes frissonnaient.
Il sentait qu'une grande rénovation allait se faire en lui, que les horizons multiples où il arrêtait ses regards amusés allaient se voiler de brumes, un seul demeuré clair parmi le demi-jour universel.
Alors il se souhaita la force nécessaire pour subir cette nuit et ce déchirement, anxieux de savoir si Néobelle serait assez resplendissante pour éclairer, astre unique, le monde de ses pensées, de ses désirs et de ses songes!
La notion de cette fille singulière, aux volontés disparates, était encore trouble en son esprit frappé d'enthousiasme mais non libéré de toute crainte égoïste. Abeille, guêpe ou bourdon, né viendrait-elle elle pas apporter en son cerveau des germes illogiques et préparer là, dans le secret du gynécée, d'hétéroclites fécondations et une illusoire postérité?
«Elle voudra substituer à mes lents et ironiques plaisirs des jouissances trop certaines et trop précises, car elle doit avoir, étant femme, un but pratique et net dans la vie,—et moi je ne désire qu'un peu vivre, un peu à la fois, ménageant mes nerfs et ma sensibilité, toute mon intelligence repliée et déroulée lentement, selon les occasions de proie, comme les anneaux paresseux d'un grand serpent qui semble dormir dans les roseaux...
Jouer avec la vie, jouer avec les idées I Avoir deux ou trois principes, solides mais troués comme des raquettes, pour que tout y passe hormis l'essentiel... Et qu'y a-t-il d'essentiel, hormis faire son salut, selon la très noble expression chrétienne, c'est-à-dire se réaliser selon sa nature et selon son génie?... Si cela seul est essentiel, j'aimerai Néobelle, quoi qu'il arrive; le pèlerin qui chemine dans la neige doit aimer la maison qui s'ouvre à son appel et le foyer qui s'allume pour ses genoux mouillés...
Mais que la maison ne se dédouble pas en deux salles, Tune ardente et l'autre triste; qu'il n'y ait qu'une flamme, qu'une table et qu'un, lit et que le sourire de la femme avoue une sensualité intelligente et tous les raffinements spirituels...»
*
Là ses méditations furent interrompues par l'arrivée de Pascase. Diomède, cette fois encore, en fut content; le tourbillon des idées s'arrêta.
Pascase était satisfait et irrité. Attendri par les promesses de Cyrène, il s'emportait cependant contre les mauvais mœurs dont il venait de frôler les épaules et les reins.
Connaissant d'avance la teneur de toute plaidoierie dans le ton moral, Diomède écoutait avec indifférence. A la fin, il répliqua:
—Deux ou trois fois par siècle, on change ou on nettoie les vitres de la serre où nous vivons. D'abord la lumière plus claire nous permet de voir plus intimement et de comprendre mieux le jeu de nos mœurs; mais peu à peu la pluie et la poussière ternissent les vitres; elles se bordent de mousse; les mouches y viennent accumuler leurs ombres et leurs taches; l'opacité se fait, puis presque la nuit... Mais qu'il fasse jour ou qu'il fasse nuit, les mœurs sont les mêmes, car ce sont les mêmes sexes qui dansent la même ronde, dans le même monde... Vous vivez à un moment où les vitres viennent d'être changées (ou nettoyées); la lumière est nette, vos yeux ont toute leur clairvoyance,—et vous croyez sincèrement qu'Elian ou Flavie sont d'exceptionnels petits monstres en mission spéciale sur une terre menacée des catastrophes et des incendies... Jéhovah lui-même y fut trompé quand il détruisit les villes qu'il voulait maudites, mais l'expérience lui est venue sans doute, ou l'indulgence, puisqu'il regarde Paris sans colère...
—Qu'en savez-vous? dit Pascase.
*
Diomède continua doucement:
—... et peut-être en souriant. Je crois que Dieu est devenu, comme nous, indulgent. Avez-vous remarqué, Pascase, la bonté de Dieu et son infinie patience à modeler son âme divine sur l'âme humaine Ses pensées sont toujours conformes à celle des trente justes intellectuels qui gouvernent le monde sans que le monde s'en aperçoive, eux-mêmes menés dans leur voie par un élu qui souvent reste ignoré des hommes. Dieu a pensé comme Pythagore, qui n'est plus qu'un nom; comme saint Bernard, dont les idées nous choquent; comme Spinoza, que personne n'a lu... Dieu est vivant, Pascase. Il est bien l'Éternel. Il se transforme, sans que meure une parcelle de sa divinité, et, phénix, il surgit, toujours, quoique différent, essentiellement pareil à lui-même, du bûcher où flambe le feu intellectuel...
*
Introduit dans une idée, Pascase savait s'y mouvoir. Il dit:
—Votre manière d'expliquer Dieu équivaut à le nier...
—Oh! Quelle affirmation plus candide? J'ai la foi d'une bonne femme...
*
Mais Diomède souriait un peu.
—Je crois Dieu immuable, reprit Pascase; peut-être indulgent, peut-être patient... Mais je crois aussi, et c'est une de vos paroles que j'ai méditée, qu'à certaines heures des siècles il cesse de regarder, c'est-à-dire de penser le inonde. Alors le divin se retire lentement des fîmes humaines. L'odeur de l'infini abandonne les créatures; le parfum descendu remonte à sa source; et les âmes se ferment, comme, le soir, la fleur des liserons. C'est l'interrègne. Parfois je songe que peut-être nous vivons à une de ces heures-là. La nuit est assez douce, mais morne; les herbes se penchent sous la brume; les feuillages sont silencieux; la lune dort et les étoiles sont tristes. Dieu pense d'autres mondes.
*
Diomède trouva cela très beau, très effrayant:
—Quel sujet de rêve, Pascase! Cet univers livré à des lois, à la brutale causalité, à l'implacable règle des affinités et des répulsions, à la Force, c'est-à-dire à la stupidité! Un univers enfin sans l'intelligence, qui est la perpétuelle négation de la Loi, qui est l'amour, qui est la joie, qui est l'épée où la force imbécile vient se faire trouer le ventre!
—Cet état d'horreur, dit Pascase, est agréable à beaucoup d'hommes. Après tout, c'est la conception scientifique du monde. Elle est peut-être vraie.
—Peut-être, répondit Diomède, avec tristesse. D'ailleurs la pensée d'un homme n'engage qu'un homme. Il y a bien des vérités. Quelques-unes vivent; d'autres sont mortes; les autres mourront... Mais selon ce système, Pascase, si vous l'adoptiez, ce qui m'étonnerait, sur quoi établiriez-vous la basilique de votre bonne mère la Morale?
—Sur rien. Ce serait absurde même d'en vouloir poser une pierre.
*
Diomède reprit:
—Pascase, est-ce que tout cela, au fond, ne vous est pas un peu indifférent? N'aimeriez-vous pas mieux baiser les cheveux de la petite Flavie?
—Non, ils sont trop courts.
—Courts, mais jolis et fins. Cependant, vous avez raison, car elle refuserait vos lèvres d'homme. Flavie a des principes. Elle mourra vierge du mâle. Ces aberrations ne sont pas déplaisantes comme celle des Elians. Celui-là d'ailleurs est vénal...
—Oh!
—Oui, c'est laid et fort malpropre; mais les maladies aussi sont laides et il faut y toucher. Mon ami, si l'on écrivait un peu de notre vie, pourrait-on nier que nous avons vécu, nous, innocents de ces vices bas, parmi les Elians aux cheveux bouclés? Faudrait-il s'abstenir, en notant un paysage de forêt, d'y peindre des champignons parce qu'ils sont vénéneux? Mon caractère ne me permet pas l'indignation. Je suis un curieux, moi, et non un moraliste; je fais de l'anatomie et non de la médecine. Je veux savoir comment est planté le cœur de l'animal; je ne rédige pas d'ordonnances.
*
En dînant, ils s'occupèrent des besognes que Pascase pût accepter dans les journaux régentés par Cyrène; et Diomède souriait de l'empressement de son ami à s'introduire en ce milieu qu'il méprisait.
*
Il songeait:
«Lui aussi, il est vénal, et cependant c'est le plus honnête homme du monde et le cœur le plus pur.
Tout n'est qu'ironie.»
XIII
L'AGNEAU
Enfin, il se nomme Agneau.
Le matin, Diomède à peine levé, on sonna; la petite cloche de bronze au son pur et doux se dressait éperdue; en même temps la porte grondait, martelée.
C'était Cyran, toujours annoncé de cette façon violente et dominatrice.
Un agneau bêlait dans ses bras.
—C'est mon agneau pour le saint Jean. On me l'apporta de la campagne, il y a trois ou quatre jours, mais sale, la laine grumelée et sentant le bouc. C'est un petit mâle. Je l'ai fait laver, comme un toutou, sur la berge, par l'homme à casquette de recruteur. L'homme voulait le tondre! Pauvre agneau! Il loge rue Blomet chez un nourrisseur qui me l'amène tous les matins. Il déjeune avec moi: du lait et quelques feuilles de laitue. Enfin, il se nomme Agneau. J'en ferai un bélier avec de belles cornes recourbées. Tâtez auprès des oreilles, là, les deux petits nœuds déjà durs. Ne trouvez-vous pas qu'il bêle avec amour? Il est si blanc!
Mis sur ses jambes, Agneau trébucha, puis se roula comme un chien sur le tapis; ses yeux se fermèrent.
Alors, allumant sa pipe, Cyran changea de ton et dit:
—L'autre soir, tout en parlant, je regardais, j'observais, amusé pat la jeunesse des visages, l'éclat des yeux, à peine étonné que les femmes eussent les cheveux courts et les hommes les cheveux longs. Il y a des modes et désaffectations de vices. Cela m'est égal, puisqu'en dehors de la chasteté absolue, tout, désormais, me semble laid. D'ailleurs, je cessai bientôt de réfléchir. Devant des visages, je suis peintre. Je parlais des modèles, j'examinai les têtes, cherchant le caractère qui convenait à ma porte. Mon saint Jean est peint sur la porte de la sacristie, intérieurement. C'est lui qui ouvre la porte, du dedans au dehors, afin que de la vie secrète Jésus passe à la vie publique et au sacrifice—conséquence de toute vie vouée au peuple. C'est très clair, quoique le frère gardien n'ait pu comprendre le symbole de ma porte, ni surtout l'agneau marchant résolu et fier dans sa douceur en avant du prophète. Pourtant, l'agneau ne doit pas être porté; il doit s'avancer volontairement vers le couteau du sacrificateur... Enfin, voulant un saint Jean adolescent, et non un vieux mangeur de sauterelles, je distinguai un éphèbe nommé Elian...
—Elian! cria Diomède. Mais sa bouche est un écriteau!
—Alors vous devinez. Il est venu hier.
—Et il vous a joué la courtisane amoureuse? Soupirs, cris, poses, larmes?
—Oui.
—Cyran, vous vivez vraiment trop en dehors de tout. Il a tenté la même aventure avec Sully. C'était très bête. Avec Sully qui a les mœurs d'un saint!
—Enfin, il a eu l'esprit d'un mot parodié de Suétone: je veux être l'amant de Cyrène et la femme de Cyran! C'est un fou lubrique sans intérêt. Mais, que veut dire cette allusion à Cyrène?
*
Diomède, hésitant, répondit:
—Si ce n'est pas vrai, c'est possible.
Puis, encore après un silence:
—D'ailleurs, Cyrène est perdue. Elle le sait. Ses nerfs ont pris une telle habitude du plaisir... C'est l'alcoolisme de la volupté... Demeurée avec vous et devenue votre femme, elle serait maintenant l'ami de vos soirées et le témoin de vos jours, heureuse de broyer vos couleurs et de vous tendre la brosse... Oui, c'est une pécheresse terrible... Enfin pourquoi ne viendriez-vous pas à son secours, fraternellement?
*
Cyran sembla choqué de ce discours qui évoquait trop directement un passé trop connu. Diomède se comprit maladroit et presque infâme. Cyran objecta:
—Mais je ne veux pas me marier. Je suis moine. Une vieille, maîtresse? Non. Une liaison de hasard. J'ai eu de la tendresse pour elle, c'est vrai, au temps où j'étais, moi aussi un scandale...
—Cyrène a été si belle et elle est encore si belle que tout lui est pardonné, reprit Diomède. Le peuple, malgré sa stupidité croissante, admet fort bien qu'une Cyrène ait d'autres droits dans la vie et sur la vie qu'une femme dont la vertu est la seule grâce. Son existence aura été une large fresque pompéienne, un peu lascive, trop voluptueuse, mais de couleurs vives et de chairs douces... Enfin elle vous chérit. N'avez-vous pas senti son émotion, l'autre soir?
—Je crains son amour, répondit Cyran. Elle voudra obtenir de moi (et elle en aura le droit) des plaisirs que je ne désire plus. Je caresse les hanches d'un modèle sans plus de volupté que la croupe d'un cheval; avec la même bonhomie esthétique. La peau d'une femme n'est plus pour moi qu'une étoffe très fine et si elle se tend sur d'agréables courbes je suis content et voilà tout... Mais avec cette créature que j'ai aimée, que j'ai respirée, que j'ai bue... Cela me trouble, mon cher Diomède! Qui fera mes images, si je fais l'amour?
*
Diomède insinua, amusé par cette controverse:
—La peinture n'est pas incompatible avec l'amour.
—Ma peinture? Absolument. Il faut que ma vie soit immatérielle, pour que mon art demeure spirituel et intellectuel. Si je touche à la vie, si je pénètre dans la chair, je sens que je retournerai à mon vomissement réaliste! Que d'années j'ai perdues à aimer les apparences, à copier des muscles, des tons, des lueurs, à dessiner des bouches qui parlent, des seins vers lesquels se tendent les lèvres! A quoi bon? Le réalisme le plus direct, le plus sur, le plus palpable, s'en va, fuit tout honteux devant la nature. Peut-être est-ce de l'art utile, de l'art documentaire?... Les costumes intéressent les historiens plus tard et de bons esprits dissertent sur la couleur des cheveux, en Italie, au temps de Véronèse... Il faut déformer ou transformer... Moi, je transforme. J'allège les corps de toute leur matérialité; j'en fais des nuages, des vapeurs, des rêves, des âmes... Alléger et allonger, obtenir des êtres frêles et transparents...
—Et l'agneau? Demanda Diomède, qui aimait modérément la nouvelle peinture de Cyran et souriait, parfois, de ses théories.
—Agneau? Je le ferai haut et mince comme un lévrier avec une petite tête fine, enfantine, douloureuse, et des rayons d'or sortiront de l'absence de ses cornes.
*
Diomède admit cette vision, mais, tout en se méprisant un peu, il dit, pour accomplir sa promesse jusqu'au bout:
—Elle est prête à tous les renoncements, à un mariage mystique.
—Où trouvera-t-elle la force de se renoncer?
—En sa tendresse pour vous.
—Peut-être...
*
Diomède ajouta:
—Songez, un mariage mystique, tout blanc, des épousailles angéliques.
Cette idée séduisait l'imagination de Cyran, devenue un peu puérile. Il se remémorait d'édifiantes vies de saints, les vœux de chasteté formulés par les nouveaux époux encore la main dans la main sous la bénédiction du prêtre.
—Comme Cécile et Valérien...
Mais il reprit:
—Cécile était pure, Valérien était jeune; leur sacrifice fut grand, peut-être cruel. Le mien serait doux, mon ami... Les fresques me sont des épouses admirables, chastes et pleines de joie... Il ne faut ni me comparer à Valérien, ni comparer Cyrène à Cécile... Il ne s'agit même pas de Philémon et Baucis, ce qui est encore admirable, mais d'un vieux peintre misanthrope, malade, nerveux, et d'une femme moins illustre en vertu qu'en esprit et en beauté, et qui demain sera vieille, triste et laide... Mourir seul, voilà la question et voilà l'horreur... Sans doute, mais c'est peut-être plus beau... «On le trouva mort, la brosse à la main, couché aux pieds de l'agneau qui semblait...» Quoi?... Je veux peindre, jusqu'à mon dernier souffle, des âmes, des nuages, de l'encens, des choses blanches, blanches... Venez ne voir, un de ces jours... Je peins tout à la fois. Tout est entrain, la Procession des âmes, saint Jean, l'Annonciation, tout... Pour faire dresser Agneau sur ses pattes on lui tend une feuille de salade trempée dans du lait... Eh bien, mon ami, venez avec elle, si vous voulez... Elle verra mes âmes, elle verra ce que sont pour moi les femmes, elle verra comment je comprends là vie... Des âmes, des âmes, jusqu'à ma dernière heure!... Adieu.»
Et prenant l'agneau dans ses bras, il s'en alla, pareil au Bon Pasteur.
*
Quand Cyran fut parti, Diomède, affligé, calcula son âge, mais il n'arrivait qu'à des presques.
«Il doit être plus vieux que son aveu... C'était un esprit... Il a encore des heures...»
Et Diomède songeait à la vie très belle de cet homme que n'avaient jamais ému ni l'ambition, ni la fortune. Il n'était jamais sorti de l'art que pour mendier noblement par une besogne passagère le pain quotidien; son entrée dans la gloire avait été lente, processionnelle, hiératique: jamais un geste pour plaire au peuple, ni un sourire vers les juifs détenteurs et brocanteurs des métaux sacrés, ni un pas vers les palmes, les couronnes et les fleurs, mais plutôt vers le roseau et l'éponge, et le fiel que la haine des hommes verse aux hommes qui sont la noblesse de l'humanité.
Diomède qui lui avait toujours été filial, mais non servile, se prit à douter de son droit à le rejeter vers Cyrène et vers un tel hasard. Il était content que Cyran se fût défendu et, admettant ses objections, il résolut de ne plus tenter de les rompre, si on lui demandait de nouveaux conseils.
Cyrène avait en soi une telle séduction! Il essaya en vain d'en faire l'analyse. Les alambics craquaient, éclataient avec d'aveuglants jets de vapeur. On ne trouvait ni la courtisane, ni la grande dame, ni la «muse», mais un être singulier où il y avait de tout cela, et l'ensemble vénéneux, aux plus petites doses, avec le charme de l'opium ou des plus délicieux poisons.
Nulle femme ne justifiai mieux les idées de Diomède sur le rôle du mépris dans l'amour. Le vice adorait en elle une laideur dissimulée sous une beauté animale, la grâce de l'impudeur et de la stérilité. Son esprit même semblait physique; on le respirait comme une odeur où il y avait encore quelque chose de sexuel; son sourire était un frôlement et son rire une caresse. Cyrène, ils étaient vrais, sensés et profonds, les éternels jeux de mots nés de son nom fatidique.
*
Revenant aux motifs de son retour au vieux Cyran, il les comprenait aisément; ils étaient simples, humains, sociaux, avec sans doute de la cordialité et même de raffection...
«En somme, songea Diomède, que m'importe? Je m'occupe bien peu de moi depuis quelques semaines...»
Il ne put cependant arriver à se nier l'évidence de ses devoirs envers Cyran. Des devoirs, lesquels? Le protéger? Le secourir? Comment? En ouvrant ou en fermant les fenêtres?
*
Las de ces controverses, il écrivit à Néo, voulant un rendez-vous, une heure près d'une fenêtre ou sous les arbres du parc Sina.
Y aller?
«Oui, elle m'attend. Mais que d'ennuis! Rencontrer le vieux jockey, saluer la vieille dame qui vous retient anxieuse, près de sa chaise longue, par des questions qu'elle a longtemps remuées dans sa cervelle inculte d'orientale. Elle déteste Néo qu'on lui a imposée comme une nièce orpheline. La vérité qu'elle sait et qu'elle n'ose proférer anime ses yeux noirs et faux, quand la jeune fille passe, ou son nom. Si elle n'était paralytique, il y a longtemps que Néo aurait bu du poison...»?
*
Dans l'après-midi Diomède, ayant mis sa lettre à la poste, alla tout de même jusqu'à l'hôtel Sina. Le vieux jockey était sorti avec Néo. Il dut subir la vieille levantine qui «recevait toujours».
En approchant du coin d'ombre où elle se terrait sous des coussins, on entendait un bruit de médailles et de noyaux d'olives. Elle priait toute la journée avec une ardeur conjuratoire, sans but, sans pensée. Pourtant Diomède lui avait entendu avouer: «Je suis forte; les Saints sont avec moi; la mère de Dieu me protège!»
Gardant son chapelet dans ses mains maigres, les doigts arrêtés sur le grain dont elle achevait l'oraison, elle fit à Diomède un vaste geste de bienvenue, puis elle parla:
—Ils m'ont envoyé une. idée, car ils m'aiment et veulent me guérir: «Lève-toi et va à Jérusalem!» Alors je demande: Comment va-t-on à Jérusalem? Mais ici, personne ne sait répondre, quand c'est moi qui demande. Diomède, tu me diras comment on va à Jérusalem. J'écoute.
Diomède expliqua les facilités, mais les fatigues du voyage. Il se souvint du nom d'un paquebot, du chemin de fer de Jaffa, d'un pèlerinage annuel dont la torpeur convenait à l'infirme.
Elle cria, secouant ses noyaux d'olive:
—Que la mère de Dieu soit bénie! J'irai à Jérusalem.
*
Néobelle entra, emmena Diomède, pendant que la vieille criait encore, sur un ton de menace:
—J'irai à Jérusalem!
XIV
LES MARRONNIERS.
L'herbe est douce et profonde autour des marronniers.
Elle emmena Diomède sous les arbres.
*
Le grand parc solitaire et clair les accueillit dans son sourire. Les arbres verts tendaient leurs nouvelles pousses, pareilles à des mains fraîches; les lauriers métalliques brillaient comme des faisceaux de lances autour des hêtres pourpres, graves et fiers, et rassemblée des lourds marronniers élevant vers le ciel la flamme de ses lampadaires semblait, comme un reposoir énorme, abriter le Saint-Sacrement de la nature.
Elle emmena Diomède sous les marronniers.
Vêtue d'une sombre étoffe rouge, dont le reflet obscur cuivrait durement ses cheveux blonds, couverts un peu de la même dentelle noire qui avait voilé la richesse de ses épaules—la dentelle de Cyrène,—Néo s'avançait sérieuse, les yeux éclatants, presque sacerdotale, pleine de vie, de force et de beauté; ils n'avaient pas encore parlé; elle s'arrêta, mit ses deux mains fraîches sur les joues de Diomède et le baisa au front.
Diomède, à son tour, lui baisa les mains et en garda une entre les siennes.
Ils marchèrent encore, sans paroles, troublés, attendant l'un de l'autre l'invitation d'un nouveau geste.
*
Semé de petites feuilles roses, le sable criait doucement sous leurs pieds; l'air, emprisonné par les arbres aux branches tombantes était doux et odorant; au loin, les vagues d'un océan oublié, autour d'eux, un silence plein d'abeilles.
Ils s'assirent sur un banc, dès lors plus à l'aise, pouvant se regarder, se lire dans les yeux. Leurs bouches se désirèrent, mais Néo secoua la tête, se renversa comme un cheval qui refuse le mors. Pour lutter plus facilement elle parla:
—Mais je ne vous appartiens pas! Non, non, je n'ai rien donné, rien de ce qui donne... Je ne sais plus, je songe... C'est difficile de se donner vraiment, toute...
—Pas toute encore, Néo. Se donner peu à peu, jour par jour, joie par joie, comme les hampes fleuries des marronniers qui donnent une à une au vent leurs petites feuilles roses...
—Et voyez ce qu'elles deviennent, des taches sur le sable, et nous marchons dessus. Se donner, c'est mourir... Feuille à feuille, c'est mourir lentement... Dio, je ne suis ni chaste, ni lâche, je désire tout ce que je pressens, et je sais qu'au delà de mon désir et de mon pressentiment, il y a tout un jardin secret de fleurs et de voluptés; je me demande seulement si je vous aime... Oui, je vous aime, ami, mais si je n'aimais que votre intelligence, que Vos yeux, que votre front, que vos paroles,—et non les lèvres?
*
Diomède entra volontiers dans cette controverse sentimentale. Il répondit sur un ton de chaleureuses ironie:
—Goûtez au fruit, Néo, et vous saurez.
—Mauvais ange!
—Le conseil était bon. Que ferions-nous de l'innocence? Ignorance, innocence, vertus enfantines et même un peu animales... Néo, votre cœur fort et brave avoue des scrupules d'enfant de Marie. Goûtez à tous les fruits et de celui que vous aimerez faites votre nourriture.
—Ce n'est pas la première fois, Diomède, qu'on me donne ce conseil et je me le suis donné moi-même souvent, mais sans jamais pouvoir le suivre,—même en pensée. Je ne suis vraiment pas la femme qui s'en va parmi le champ des hommes et qui rompt un épi et l'égrène, et un autre et encore un autre, jusqu'à ce que le sentier la conduise à un autre champ, verger, vigne ou jardin. Non, mon ami, je veux un très beau verre ciselé et doré où boire un doigt de vin pur, versé d'un seul flacon; je n'ai besoin ni d'un service de table ni d'un vignoble entier...
—Mais que vous ai-je donc conseillé? reprit Diomède. De goûter à tous les fruits jusqu'à ce que vous trouviez celui qui séduise votre bouche?... Je songeais à moi et qu'après moi vous n'iriez pas plus loin.
—Non, vous pensez cela maintenant. J'aime mieux vous croire immoral que fat.
—Je ne suis pas un très beau verre, répondit Diomède, en souriant. Je ne suis ni doré, ni ciselé, mais on peut s'enivrer au vin que je contiens.
*
Croyant l'avoir humilie, car sa voix était un peu amère, Néo lui donna ses mains. Alors, jouant avec les bagues, Diomède continua:
—J'ai le droit de m'offrir à vous, Néo, ayant lu votre lettre.
*
Elle essaya de reprendre ses mains:
—Ne profitez pas de mes faiblesses, des songes d'un jour d'ennui.
*
Diomède la laissa reprendre ses mains:
—Néo, vous êtes une femme comme toutes les autres.
—Et même un peu plus ténébreuse, n'est-ce pas?
—Ni plus ni moins.
—Mon Dieu! nous étions si amis quand je ne savais pas que vous étiez un homme!... Soyons encore amis. Je vous écouterai en regardant vos yeux et vous oublierez rôdeur de ma gorge. Puisque vous avez lu ma lettre, souvenez-vous de toutes les pages et de toutes les lignes. Je me suis offerte, mais dédoublée. Laissez-moi la moitié de moi-même.
—Mais ce n'est pas possible. Ne donner qu'une partie de soi-même,.c'est donner tout ou ne donner rien, selon l'intention ou la volonté. Nous sommes des êtres indivisibles. Votre âme est dans votre poitrine, dans vos hanches et dans vos genoux, et tout entière, autant que dans votre cerveau; elle est dans vos mains, dans vos jambes et sur vos lèvres; elle est partout, dans vos cheveux et dans vos ongles, à vos orteils et à la pointe de vos seins; elle est dans votre sourire, dans vos iris, dans vos dents, sur le bout de votre langue, dans vos gestes et dans votre odeur. En baisant vos épaules j'ai goûté à votre âme.. Vous ne voulez aimer que mes paroles, vous n'aimerez qu'un souffle et qu'un son. Mes vraies paroles de vie et d'amour gisent enfermées dans l'obscurité de ma chair; vos caresses les appelleront à la surface et vous les boirez facilement, comme la sève qui coule à travers l'écorce des frênes...
*
—Taisez-vous, Diomède. C'est vous, maintenant qui me faites peur. Vous me rendez mystérieux et terribles des plaisirs où je ne voyais que la volupté d'un abandon et d'une communion obscure... Non, non! Vous me faites peur! Éloignez-vous! Il me semble que toute ma chair va parler comme une harpe et que vous allez entendre, l'oreille contre mon cœur, tous les secrets accumulés de ma vie et de mes songes! Non!
—Je n'écouterai pas, Néo, reprit doucement Diomède. Je ne comprendrai que ce que vous voudrez que je comprenne et je ne capterai avec mes mains et avec mes lèvres que les confidences et les secrets les plus élémentaires. Je ne vous demanderai que de la joie et de la cordialité et de lire sur vos lèvres les aveux du désir...
—Diomède, vous avez l'air cruel, malgré la langueur de vos paroles. Je ne vous reconnais plus. Vous êtes laid. Vos yeux me poignardent. Votre bouche veut mordre...
—C'est que je vous aime, répondit Diomède, redevenant ironique. Si vous m'aimiez aussi, vous me trouveriez beau.
*
Eloignés l'un de l'autre, ils se turent, regardant au loin, au delà des gazons, les couleurs variées des fleurs.
Le silence qui calmait Diomède et le rendait maître de tout son égoïsme sembla émouvoir Néobelle. Ses mains tremblaient un peu sur ses genoux; ses seins se levèrent lentement; elle pleura.
—Je ne sais pas ce que je veux! Je ne sais pas ce que je veux!
Elle saisit Diomède et l'étreignit violemment.
*
Diomède la baisait lentement sur les yeux en songeant:
La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes.
«L'herbe est douce et profonde autour des marronniers. D'un geste adroit je puis la coucher sur ce gazon et être heureux. Le jardin est désert; nulle fenêtre ne nous regarde. Être heureux! Singulier plaisir que de violer avec douceur cette vierge forte! Plaisir irréparable, joies perpétuées jusqu'à la mort! Ah! J'aurai le temps d'écouter, quand elle sera distraite, et de m'emplir la bouche de ce goût d'amour dont la fraîcheur a la fadeur de l'eau des cruches poreuses... Elle pleure. Elle pleure son innocence et son désir l'étouffe comme une pomme. Je la tiens et je joue. Le jeu m'ennuie. Comme elle a changé depuis que j'avais peur d'être le peloton de fil entre les jeunes griffes violentes! Elle me fait pitié. Elle est tragique et déplorable. La virginité est tragique, comme le jour qui naît ou comme le jour qui meurt, comme l'heure qui sonne. Pas davantage. Ce n'est rien. L'aiguille franchit les chiffres du même pas que le néant qui les sépare; elle ne tressai le qu'au départ et à l'arrivée. Faut-il m'accrocher à cette chaîne? Descendre doucement dans le puits obscur de la mine: et remonter peut-être parmi une constellation de diamants, ou mourir sous terre avec l'angoisse d'avoir choisi un mauvais compagnon de voyage? Mon Dieu, que je manque d'ingénuité! Elle me domine, puisqu'elle pleure. Je ferai ce que veulent ses larmes...»
*
Elle le serra plus étroitement. Leurs jambes se touchaient, et leurs reins et leurs poitrines. Diomède cessa de penser. Le contact éveillait sa chair; il ne fut plus maître de ses gestes; la robe fiévreusement ouverte laissa passer les doigts, puis toute la paume; glissée jusqu'à l'aisselle, ardente et impérieuse, la main s'imposa irrévocable, comme un sceau, comme un signe aussitôt ramifié sur tout le corps nu et tremblant de la femme vaincue.
Elle releva la tête et offrit ses lèvres. Pendant le baiser ses jambes s'allongeaient lentement, comme les membres d'un animal qui s'éveille, s'étire, et jouit de revivre. Quand elle ouvrit les yeux, elle s'était donnée toute en désir et en volonté.
Ils n'avaient pas remué; aucun geste vilain n'avait déplacé leur enlacement harmonieux ni contrefait la grâce de leur attitude. Néo n'eut qu'à redresser un peu le buste pour que son corsage parût inviolé. Seulement leurs yeux avaient pâli, leurs joues s'étaient rosées, et leur sourire, douteux et insatisfait, avouait l'anxiété des voluptés équivoques.
*
Diomède pensait de moins en moins.
Il dit, d'une voix enfantine, les yeux attirés par les lèvres rouges:
—Encore!
—Non.
Néo avait répondu presque durement; pourtant, elle était émue et ses yeux in quiets semblaient fixer une image évoquée.
Diomède sentit que pour insister il allait être obligé à des phrases sentimentales; tout un vocabulaire romanesque s'agitait dans sa tête inconsciente. Il eut envie de dire: «Donne-moi tes lèvres, mon amour... Comme ton cœur bat!... Tes yeux sont des pervenches... Tu m'aimes, dis?... Répète-le-moi, encore, toujours!... Oh! s'aimer dans la campagne, en pleine nature!... Tu soupires, ma chérie?... Je voudrais t'emporter au bout du monde!.,. Je te préviens, je suis jaloux... Elle est à moi, à moi seul!... Comme tu es jolie!... A quoi penses-tu?... Regarde-moi... Tu sais, je lis dans tes yeux... Il me semble que je n'aurais pas pu vivre sans toi...» Mais, peu à peu, ces petits riens, revenus en sa mémoire, l'amusèrent. Il en chercha d'autres, incapable d'aucun commentaire sur sa présente aventure.
*
Cependant Néobelle réfléchissait. Elle dit:
—Diomède, j'irai chez vous ce soir. Je sais ce que je veux et je sais ce qui m'attend. J'irai. Aucun préjugé social ne m'intéresse et je me sens aussi libre de mes actes que si j'étais seule au monde. M'acceptez-vous?
Diomède répondit fermement:
—Oui.
Puis:
—Ce sont des noces? Nous échangeons des serments?
—Non, pas de serments. Vos conseils me tentent: goûter aux grappes... Alors...
—La première venue, dit Diomède un peu surpris de ces allures cruelles.
—Êtes-vous donc le premier venu? Ne parlons plus, Dio. Ah! comme nous nous serions mieux aimés, si nous avions moins parlé. Ne parlons plus de nous...
*
Elle se leva, redevenue pâle. Sa résolution lui donnait l'air tragique.
Ils rentrèrent, marchant côte à côte, en silence.
*
A cette heure le jardin était sans soleil, mais toujours chaud et lumineux; les fleurs semblaient pensives, les arbres solennels. Diomède se sentait en communion avec cette gravité inconsciente et un peu lourde... Néobelle s'arrêta et dit:
—Vous dînez ici et m'emmenez au théâtre. Le plus loin...
—Odéon?
—Bien.
*
Ils frôlèrent un buisson de petites roses rouges; la robe de Néo s'accrocha aux épines.
Le buisson de roses fut secoué comme par une tempête et toutes les petites roses rouges s'effeuillèrent sur le sable en une pluie de sang.
XV.
LE SONGE.
Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.
Ils s'en allèrent à pied, par les larges avenues désertes:
—Je suis contente de moi, dit Néobelle. J'agis en femme libre. Je ne sais pas encore si je vous aime, Dio, mais je vous ai de la reconnaissance d'avoir secondé ma volonté... Mes amies, toutes ces pâles jeunes filles au cœur soumis et à la chair triste, songer qu'elles attendent un mari avec la docilité des bronzes et des étains rangés dans une vitrine! Ah! Ah!
Ivre d'avoir brisé la Règle, elle parlait sur un ton exalté:
—Il s'agit de moi, de mes joies, de ma vie, de mon corps et de mon âme; je veux suivre mon désir et non l'ordre établi par les égoïsmes. Il faut que j'apprenne à connaître le jeu de toutes mes facultés et de tous mes organes. Ainsi je saurai quelle est ma vocation et pour quels actes je fus créée et mise au monde.
*
Diomède était demeuré grave. Il se sentait devenu le maître des initiations. Son ironie l'abandonnait. Il éprouvait des sentiments religieux.
Pendant le dîner, les brèves phrases échangées avec M. de Sina (homme courtois et stupide, confiant dès qu'il avait quitté le terrain des affaires), au centre de cette maison dont il violait le cœur, Diomède avait ressenti quelques scrupules mondains, aussi l'ennui de se lier, d'être sans doute forcé d'entrer tout à fait dans un milieu dont les apparences seules lui plaisaient. Maintenant, toutes ses inquiétudes oubliées, il ne songeait qu'à son office et à son attitude de sacrificateur. La simplicité du rite lui plaisait. Rien de social, nulle intrusion des lois, ni des autorités accidentelles; nul cérémonial humain ne venant troubler la sérénité de l'acte et gâter ce qu'il y a de divin dans l'accord spontané de deux volontés et de deux joies...
Il n'acheva pas cette tirade mentale. Obligé de sourire, il s'avoua que les circonstances pathétiques favorisaient peu la liberté de son jugement. Sa conclusion fut:
«Jusqu'au bout, dans le ton et avec les gestes qui conviennent.»
*
La course était longue. Ils prirent une voiture.
Serrés l'un contre l'autre, en une attitude de tendresse chaste, ils rêvaient obscurément; cependant Diomède se demanda:
«Des noces ou une bonne fortune?»
Il répéta plusieurs fois, du bout des lèvres, cette interrogation mauvaise.
Cela ressemblait à des noces par la gravité du silence, le souci des yeux, la tenue et la réserve des mains; mais le fiacre disait la hâte des désirs, la peur d'abréger les trop courtes heures, le soin de se cacher, plus de honte que de pudeur, la course à la volupté plutôt que la lente promenade vers l'amour.
Une lumière vive passa comme un rayon de phare sur la figure de Néo. Elle était pâle et belle et maintenant un peu frissonnante de toutes les petites pensées confuses qui remuaient dans son cœur. Comme il la regardait, elle sourit, disant lentement:
—Dio! Dio!
*
Ils arrivèrent, comme d'un voyage.
—Il me semble que viens de loin, de si loin! Diomède eut la même sensation, en ouvrant sa porte. Il se reconnut à peine. Tout était changé. Les ordinaires fleurs du cabinet de travail eurent l'air nouveau et frais d'un ornement inattendu. Néo alla les respirer, croyant à une divination. Elle fît le tour des trois pièces; ensuite s'enferma dans la chambre.
Quand elle reparut, nue et grave, Diomède l'adora ingénument, muet, sans aucun geste de main mise. Il la suivit, sans hâte, ému, la trouva couchée sur le lit ouvert, dans l'attitude fa et candide d'une Danaë.
Elle fut violente et crispée, mais sans cris, sans paroles, sans étonnement.
Diomède interrogea ses yeux; ils étaient sérieux, mais la bouche sourit et dit:
—Dio, je t'aime, pour la joie que je te donne.
—Et toi, n'es-tu pas heureuse, Néo?
Sans répondre, elle étreignit Diomède. Insatisfaite, elle cria:
—Pourtant, je veux!
Mais dans sa chair inattentive, le tumulte sensuel, aussitôt éveillé, se taisait.
Alors elle refusa les baisers.
—Je regrette le songe que je me faisais de l'amour.
Elle regarda le corps nu de Diomède, sans curiosité, sans tentation aux mains ou aux lèvres, puis elle dit, mais doucement, car son cœur était bon:
—Va-t'en!
*
La voiture attendait. Il était onze heures. A l'Odéon, ils lurent les affiches, montèrent dans un omnibus, au bout de dix minutes reprirent une autre voiture. Néo s'était caché la figure sous une dentelle:
—C'est la même. Je la rendrai à Cyrène.
—Donnez-la-moi? demanda Diomède.
—Si vous voulez, mon ami.
Puis:
—Rappelez-moi la pièce, le titre?
—Un Soir.
—Un soir, un soir, un soir... Jamais je ne me souviendrai... Ce n'est rien, cela ne dit rien. Un soir...
—Vous êtes cruelle, Néo. Songez à tout ce qu'il y a pour nous dans ces mots doux et simples: Un soir...
—Ah! Vous pensez à notre aventure? Un soir, en effet, un soir... Je me souviendrai.
Elle voulut rire. Elle sanglota.
Balbutiante, elle répétait:
—Un soir, un soir...
Soudain, la tête redressée, le buste cambré, elle reprit possession de sa fierté:
—Je suis heureuse. J'ai accompli ma volonté. Je me connais mieux. Néo est bien le marbre que je croyais...
—Je lui donnerai la via, dit Diomède. Je soufflerai sur les charbons jusqu'à ce que la flamme éclate comme une allégresse...
Elle reprit simplement:
—Néo est bien le marbre que je croyais et j'en suis très contente. Oui, j'ai été un peu déçue... J'avais rêvé... l'avais vu un incendie... Mais si j'ai pleuré, tantôt ou maintenant, c'est par nervosité pure. Je vous ai déjà dit que je ne me sentais pas sensuelle. Je ne suis donc ni surprise, ni humiliée, ni effrayée, et je ne trouve pas que j'aie payé trop cher une notion, comme vous dites, si précieuse et qui me sera très utile pour me diriger dans la vie. Je sais ce que je puis donner à un homme et je sais ce qu'un homme peut me donner. Je puis lui donner tout; il ne peut rien me donner que le plaisir de le voir heureux. Ainsi, sûre de moi-même, je dominerai facilement les passions excitées par ma beauté inutile. J'ai été troublée. Je ne le serai plus.
—Néo, songez que je vous aime!
—Mais je vous appartiens, mon cher. C'est convenu. Je suis votre maîtresse.
*
Ils étaient arrivés. Elle descendit rapidement, donna au cocher l'adresse de Diomède et referma la portière en criant:
—Adieu!
Diomède se sentait affligé. Il se sentait criminel, il se sentait stupide.
Le bruit lourd et péremptoire de la porte de l'hôtel, repoussée avec colère (il le crut), le secoua par commotion. La voiture roulait. Il s'accusa. Il se méprisa. Un tel acte et rien! Un soir! C'était jadis, c'était là-bas, où? Sur quel océan, en quel désert? Les sables se dressaient comme des vagues; une écume ardente le criblait de brûlures; couché sur le ventre, la tête enterrée, il attendait la fin de l'orage, la paix du ciel; mais toute sensation s'anéantit; il sombrait sans savoir s'il venait d'être englouti sous un océan de sables ou dans les abîmes de la mer profonde et vaste.
Le cœur douloureux, il se coucha dans le lit sanglant.
Il dormit.
*
Au matin, sa première pensée fut impérieuse:
«Néo. Lui écrire.»
Il éprouvait une sensation de fraîcheur et de verdeur, comme après une fièvre vaincue. Convalescent et sentimental, il accepta les songes doux, les idées pures qui s'offraient à son imagination heureuse.
«Lui écrire. La voir. Lui baiser les mains. La consoler. L'aimer. Lui donner l'espérance et la foi dans la sérénité...»
Il songea sa lettre, n'écrivit rien:
«J'irai tantôt. Elle m'attend,'moi, en personne. Nous irons sous les marronniers... Ah! je vais avoir des amours charmantes!»
Un soir... L'aventure maintenant lui paraissait très naturelle, très simple, très humaine. Des milliers de pareils actes s'accomplissaient chaque nuit, sans émois, à peine liturgiques, comédies sensuelles, chansons, calembours, rougeurs, sourires.
«Nous en avons fait une tragédie d'alcôve, ce sont les plus belles tragédies, mais les moins faciles à comprendre pour les cœurs simples et les chairs ingénues. Toute fille est prêté à relever sa chemise d'un geste conjugal, immédiatement, avec bonne volonté et un peu de grâce, selon l'usage, au commandement des codes et des antiennes... Mais nous?... Rien de plus que peut-être le choix et le courage de mentir... Il faut que je la voie. J'irai à trois heures. Ses paroles après, dans la voiture?... Elle était malade. A ce moment elle aurait dû dormir, la tête sur mon épaule... Joli tableau de genre!...»
*
Il retrouvait enfin sa route parmi la nature bouleversée. Le paysage habituel se redessina: ici la rivière et ses barques où dorment les bateliers; le courant les emporte vers la profonde forêt où tout s'engloutit sous les grands arbres sombres; quelques hommes regardent en souriant, debout sur la berge, et s'ils tombent, ils s'en vont seuls, roulés? sur les cailloux, vers le gouffre...
«Quoi qu'il arrive, on se retrouve toujours seul.»
Aventure. Ce n'était donc qu'une aventure, pathétique, mais triste. Il se répéta sa devise:
—«Jusqu'au bout.»
Puis:
«Jusqu'au bout, mais en paroles. Je ne puis inventer que des paroles. L'action me domine. La vie fait de moi ce qu'elle veut... Il faut obéir à la vie.»
Une dépêche:
10 heures.
«Pour l'heure probable de votre réveil, Dio. D'abord, songez que je vous rêve. Tant que je ne vous aurai pas écrit le contraire, au moins deux ou trois fois, je suis à vous. Oubliez que je fus méchante. Tout m'était permis. Je vous ferai encore du chagrin, mais de loin. Mon père m'emmène à Flowerbury où il aime une écurie (très belle, ogivale). Moi aussi. Et là me recueillir, et souffrir peut-être... Enfin, tu m'appartiens. Je me sens riche. Ne pas m'écrire. Adieu.
«Belle.»
«Et là me recueillir...» Bien. «... et souffrir peut-être...» Comme elle est douce, aujourd'hui!»
Il relut encore:
«Enfin, tu m'appartiens...» Oui, je suis vaincu, je me suis agenouillé... Cheval de Diomède, que tes morsures ne soient pas empoisonnées! Le vieil attelage est dissous. Un cheval a rompu son licol. Un autre... Quel autre? J'ai oublié jusqu'à son nom. Un autre... Celui-là, je ne le songerai plus, je ne caresserai plus sa croupe docile, ni sa crinière fine... Mes songes ont perdu leur vertu...
«Enfin, tu m'appartiens...» J'appartiens. C'est vrai. Je suis lié à la créature que j'ai soumise. En se couchant sous mon ventre, elle m'écrasait les reins. Le cheval se dresse et se renverse sur son cavalier, ou bien, allongeant la tête, il mord les jambes qui lui battent les flancs.
J'appartiens... Quelquefois l'homme se révolte... Assez. Me reposer, me recueillir, moi aussi, et souffrir—à moins que je n'oublie. Non, je ne puis pas oublier. J'appartiens.»
*
Il songea à se distraire. Comment?
Son harem était dispersé. Il regretta ces femmes aimables et dociles qui respectaient sa liberté, sa volonté, sa conscience, avec lesquelles il jouait aisément. Aventures de chair ou de songe, aventures légères au cœur!
Mais il eut honte de son regret.
XVI
L'ÉVENTAIL.
C'est un éventail magique... Ce petit objet se change en femme à a prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.
Il alla chez Pascase.
En son hygiénique taudis, organisé selon les commandements de la Science, vaste, clair, froid, sans tapis, ni rideaux, ni tentures, ni aucunes étoffes, étagères en planches de verre, meubles en bois lessivé, Pascase, vêtu d'une longue blouse d'hôpital, feuilletait des livres de médecine.
Il laissa entrer Diomède, comme toujours, mais en lui disant:
—Vous êtes le seul.
—Je le sais. Seul d'homme, mais les femmes?
—Non. Leurs jupes sont pleines de ferments balayés dans les rues, sur les escaliers...
—Et Mauve?
—N'est pas venue.
—Pourtant... Que cherchez-vous?
—Le nom d'une maladie.
—La vôtre?
—Oui, répondait Pascase, avec mauvaise humeur.
*
Diomède le laissa tourner les pages, plein de pitié pour cet homme simple, droit et crédule.
«C'est vraiment un bon spécimen de la crédulité scientifique, qui ne diffère des autres que par l'objet. Il y a deux siècles, il eût défendu la Bible contre Bayle. Aujourd'hui il défend la Science—encore contre Bayle, contre l'ironie, contre le sourire. Il est de la race des croyants, race éternelle, et peut-être la vraie réserve du monde. L'homme honnête et simple croit; c'est sa fonction. Il croit la vérité enseignée par les autorités de son âge; tour à tour et quelquefois en même temps il croit à la parole de M. de Condorcet et à celle de M. de Maistre. Avide, sa foi devance l'avenir; elle devance les miracles; elle s'affirme dans toutes les possibilités conformes aux principes permis. Ce fut la théologie; ce fut la philosophie; c'est la science. L'homme naît à genoux. Il faut qu'il adore. Quand ce n'est pas un ostensoir, c'est une cornue; quand ce n'est pas l'infini, c'est un ovule...
Pascase a plusieurs croyances. Le cas est fréquent. L'une mène à l'autre et toutes s'accordent. Pascase unit dans son âme pieuse l'hygiène et le christianisme.
Mais il n'est même pas, ni lui ni ses frères d'aujourd'hui, le vrai Croyant, celui qui retient l'infini dans un grain de son chapelet ou qui allume, à la mèche d'un cierge, l'incendie surnaturel. Pascase n'est pas l'humble et admirable poète qui transmue en dieu la petite statuette de plâtre ou de bois et qui prie la pierre d'être plus humaine que lui, homme... Pascase est le croyant raisonneur...»
—J'ai trouvé! cria Pascase.
—Quoi?
—Le nom.
—Ah!
—Ce n'est pas grave.
—Vous croyez?
Diomède vérifia la date du livre.
—Mauvais... Trois ans... La Science marche... Une édition nouvelle a paru...
—Quand?
—Cette semaine.
—Vous croyez?
—Il faut savoir tout, répondit Diomède, pour pouvoir nier tout. Toutes les sciences se contredisent et toutes les croyances s'accumulent. Ah! tout! toutes les sensations, toutes les notions, tous les songes! Tout, et écraser tout et en faire une poussière et la jeter au vent! Devenir un petit être neuf qui boit la vie avec naïveté!
—Vous êtes loin d'un pareil état, Diomède.
—Je suis mon chemin. Je sais quelle serait ma réalisation.
—Quelle?
—L'ignorance totale, l'indifférence totale, l'indulgence totale...
—Eh bien, reprit Pascase, en souriant, soyez indulgent, un peu. Je vais me marier.
—C'est très social.
—Vous me méprisez-?
—A peine. Subissez la vie. Moi aussi, je subis la vie. Qui épousez-vous?
—Christine.
—Ah!
—Oui. Comme je sais, par Tanche, par d'autres, que vous aimez Mademoiselle Néobelle de Sina, je n'ai eu aucun scrupule. D'ailleurs, vous vous êtes vanté. Jamais Christine n'est venue chez vous. Elle me l'a juré. Elle ne vous connaît que de nom et de visage, et de sourire, peut-être...
—Inexprimable confusion, admirable songe! Souvenez-vous donc de l'odeur des roses.
—Nervosité.
—Et c'est la même? Ma Christine, à moi?
—Oui, celle dont vous parliez comme d'une idéale amante, celle qui hantait votre ennui,—mais qui n'a jamais franchi votre seuil.
—Rêve incarné! Elle est blonde, elle est svelte, elle est souriante et taciturne?
—Elle est tout cela.
—Elle existe?
—Pascase, vous me volez mes songes! Vous dévalisez ma tête! Ou bien avez-vous le pouvoir d'évoquer charnellement les créations de mon esprit? Christine, rôdeur des roses, l'éventail.... Vous réalisez ce que je pense, vous donnez la forme humaine aux imaginations fluidiques de mes nerfs...
—Non, répondit Pascase, mais pourtant l'histoire est merveilleuse. Cette jeune fille, qui s'appelle réellement Christine, demeure avec sa mère près de vous, dans la maison voisine. Elle illustre, pour vivre, des éventails, et surtout de roses, dont elle vit entourée et parfumée. Vous l'avez vue souvent, dans la rue, mais d'un œil vague; obscurément, elle vous a séduit; son image est entrée en vous et à des heures de solitude énervée, votre imagination inconsciente l'a dressée, humaine et vivante, sous vos regards, sous vos mains, sous vos lèvres. Entrée dans votre cerveau, telle que vos yeux l'avaient bue et tous vos sens, avec sa forme, sa couleur, son odeur, l'éventail qu'elle porte toujours, telle elle en est sortie, à votre commandement secret, quand vous aviez l'intense désir d'une compagne de solitude;—et telle, sans la voir, sans la frôler, je l'ai sentie, répandue dans l'air de votre chambre, comme une respiration de roses, et votre éventail, sorti de ses mains (je le sais), fournissait à nos rêves la matière réelle de la vie... Christine, je l'aimais comme vous, par le hasard des rencontres, et quand vous l'aviez évoquée, j'accourais jaloux, presque fou...
*
Diomède admira la force de ce raisonnement, ajoutant:
—C'est possible. Tout est possible. Tout est vrai. J'ai joué avec une jeune femme que j'appelais Christine. Elle était jolie, simple, aimable et—muette! Jamais je n'entendis sa voix, ni le moindre cri, ni un soupir. Je n'en étais pas surpris... Elle sortait d'un livre, toujours du même livre, de la même page, où il y a une image repliée qui représente des petites cabanes d'anachorètes au milieu d'un bois de grands sapins sombres... Hallucination, sans doute, mais j'ai renoncé depuis longtemps à classer mes sensations en deux séries, les vraies, les fausses. J'accepte toutes les images qui s'évoquent en moi ou devant moi; nulle ne me trouble, nulle ne m'effraie... Christine symbolisait plusieurs de mes désirs... Tout cela m'est devenu obscur... Je suis dévoré par la vie charnelle, par la vie qui parle et qui pleure... Je ne l'ai pas revue depuis bien avant la scène de l'éventail. Et pourtant j'ai toujours l'éventail.
—Non, dit Pascase, car le voici. Je vous l'ai volé. Hier, Christine l'avoua son œuvre...
*
Diomède reprit:
—C'est un éventail magique ... quel autre mot? Hé! Hé! Les souris de Cendrillon... Mon cher, ce petit objet se change en femme, à la prière d'un homme de bonne volonté, voilà tout.
Diomède prit l'éventail. Il l'ouvrait, le regardait, le fermait, le respirait, avec inquiétude. Se souvenant de la scène où Pascase lui avait paru fou, il avait conscience d'assumer à cette heure, dans cet appartement ridicule, une attitude équivalente, plus humiliante encore...
*
Christine allait arriver...
Elle entra, sans bruit, souriante. Elle fixa Diomède un instant, puis, sans manifester aucun sentiment, elle tendit à Pascase sa longue main pâle. Aussitôt, elle s'occupa de mesurer les murs; disposant des étoffes apportées en paquet, elle cloua, montée sur une chaise, toujours muette.
Pascase regardait effaré, mais heureux.
Diomède avait peur.
C'était bien Christine. C'était bien l'aristocrate fille habituée, malgré une déchéance, à réaliser rapidement ses volontés. Elle habillait la nudité des murs, insupportable à ses yeux sensibles; elle enfonçait les clous dans le plâtre, avec, peut-être, un secret plaisir à lever la main et à frapper... Son étroite robe noire, sa lourde chevelure fauve, et tout ce corps souple, doux, harmonieux, et cet air d'apparition... Il retrouvait tous les plaisirs de ses heures songées.
Elle parla. Sa voix était sonore, nette et vivante:
—Otez cette table. Ensuite vous irez me chercher des clous.
Pascase obéit.
*
Alors, sans descendre, sans abandonner son marteau, elle tourna et inclina la tête vers Diomède, qui disait très doucement:
—Voulez-vous me permettre de vous baiser la main?
—Oh! J'ai déjà entendu cette voix' prononçant ces mêmes paroles... Un jour d'été, comme je dormais, énervée par rôdeur des roses... C'était dans une chambre obscure et tiède... Non, non... Je ne veux pas me souvenir... Allez-vous en, allez-vous en!
Mais Diomède avait pris la main qui lentement et comme avec effroi s'offrait à sa bouche.
Il la baisa, il la respira.
C'était bien la chair de Christine.
*
Pascase rentrait. Il sortit.
XVII
LE LAURIER.
—Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée en figuier... —En laurier? —Cela ne fait rien...
«La possession à distance. Mais y a-t-il des distances? Nos nerfs sont des antennes prolongées dans l'indéfini... Des solitaires, des hommes confinés au creux d'un arbre, suivent, comme dans un miroir, les mouvements de la vie humaine... La volonté est toute puissante, la volonté, c'est-à-dire le désir, ou peut-être le songe... Car nous ne pouvons pas diriger nos antennes au delà de l'immédiat; plus loin, leurs mouvements nous échappent; elles s'agitent au hasard... Tout est mystère, tout est miracle... Les sens ont une puissance illimitée. Il n'est pas plus étonnant de voir à travers un mur qu à travers une vitre. D'ailleurs il n'y a pas de lois physiques; il y a tout de possible; il y a l'infini des manifestations et des combinaisons.... Christine est venue, je l'ai dévêtue un peu; elle m'a fait la grâce de ses baisers silencieux. Elle, la même, celle que j'ai vu enfoncer des clous dans un mur? La même, ou le même néant. Elle s'était endormie parmi les roses; elle est venue et s'est donnée à moi, tout en gardant l'intégrité de son corps et la candeur de sa chasteté. Absurde, et si vrai! Insensé, et si raisonnable, si conforme à toutes les histoires des temps anciens, quand le génie sensitif de l'homme n'avait pas encore été étouffé par l'analyse et parle raisonnement! Mais il se révolte, il écarte les ongles des démons, il veut vivre de toute la vie; il brise et nie la petite prison naïve où on l'avait étreint de chaînes puériles...»
Diomède songea au seul ouvrage qu'il voulût écrire, après de longues années d'aventures.
Il chercha un titre.
«Philosophie du possible. Oui...»
Cependant, il sentait confusément qu'on venait de lui prendre le bras et qu'on marchait â côté de lui. L'image entrait lentement par le coin de son œil. Elle était confuse. Il tourna la tête pour la vérifier.
—C'est Mauve!
Mauve se mit à rire, mais avec discrétion. Elle semblait assagie. Sa toilette était presque sérieuse, avec moins d'en-l'air et moins de servitude: petite tenue matinale d'une élégance résignée.
*
Elle voulut bien déjeuner avec Diomède.
—J'allais chez Tanche, mais sans lui avoir promis. Il m'attend toujours. Il sait attendre, ni jaloux, ni inquiet. Tanche connaît la vie. Je l'aime beaucoup.
Elle n'osa pas en dire plus long. La bonne nouvelle était trop difficile à prononcer. Les mots nécessaires lui paraissaient un peu gros et comme en dehors de l'usage.
Alors, elle bavarda:
Le café lui donnait l'aisance qu'à d'autres femmes, leur salon. Elle ordonnait facilement sa tenue sur le velours rouge, droite, lente à défaire ses gants, à tourner ses poignets, attentive à ses bagues, à son jeu dans la glace lointaine.
Après des riens, elle s'inquiéta de Pascase.
—Il est très beau, cet ami de Diomède, il paraît fort et cordial. Pascase sera mon seul regret. Tous ceux que j'ai désirés, je les ai touchés, je les ai couchés—sur moi!
*
Elle rit et, moins grisée de vin que de ses rires et des souvenirs:
—Tous! Et quelques-uns furent difficiles à prendre. J'étais sentimentale, dans une robe sombre; sensuelle dans une robe claire; je faisais mon teint pâle ou rose, mes yeux b eus ou noirs... Et pendant que les marquises n'ont que des jockeys ou des valets, des musiciens ou des pontes, Mauve était l'amante du Parnasse...
—Et du Gymnase, ajouta Diomède.
—Les uns sont beaux, répondit Mauve, les autres sont éloquents. Cela se compense. Si j'avais rencontré Apollon, je ne me serais pas changée en figuier...
—En laurier?
—Cela ne fait rien. Je ne me serais pas changée en laurier... J'aurais plutôt voulu être deux fois femme... Circumfusa... Tout autour... Pellegrin m'a expliqué... Sa joie se répandait en des récitations de vers latins, et il me traduisait... C'était enivrant!
—Moins que de vous entendre, petite Mauve. Délicieuses confessions!
—Je ne me confesse pas, je dis au hasard, je pense tout haut, je revis, car je ne vivrai plus guère... Écoutez, Diomède. Moi qui n'avais que des désirs précis, des passions charnelles; moi qui ne me croyais capable que d'amitié ou de camaraderie, eh bien, je suis amoureuse, déplorablement amoureuse...
—De Cyran.
—De Tanche!
—Ah!
—Oui, Cyran m'a remuée, d'abord, mais on le sent si indifférent! Tanche m'a dit les mêmes choses que Cyran, mais, lui, avec tant de cœur! Des choses, des choses!... Enfin, il m'a conquise—et je l'aime.
—Mauve, il me semble que des fleurs viennent de mourir. Il y a dans le jardin une odeur de feuilles mortes.
—C'est fini. Je me suis donnée. D'ici quelques jours, j'irai demeurer avec lui. Cyran nous le permet. Plus tard, nous pourrons nous marier.
—Très bon, dit Diomède. Un peu triste, mais très bon.
—Voilà la raillerie que je craignais, reprit Mauve, maintenant très sérieuse. Est-ce moi que vous raillez, Diomède, ou Tanche?
—C'est moi-même, répondit Diomède. Les actes d'autrui sont un miroir où on voit son propre avenir... Ensuite, Mauve, si je souriais un peu, en seriez-vous vraiment fâchée?
—Pas trop. Le mariage de Mauve... Le mariage de Mauve... D'abord, ce n'est qu'un projet. Tanche est déjà marié. Mais si je l'épousais demain, dans deux ans, je serais une belle madame, comme les autres, mon cher, et aussi vénérée, avec cour, jour, festons, astragales et soupirs, thé, soirée, souper, bal blanc... Oui, Mauve donnera des bals blancs, quand ses filles auront quinze ans, et les femmes de ses amants d'hier y amèneront leurs progénitures.
*
Diomède se garda d'insister. Il ne fallait pas trop appuyer sur Mauve: la vendeuse de bonbons reparaissait, sortait comme un diable. Cinq ou six ans de littérature et de mauvaises mœurs l'avaient agréablement vernissée, mais le vernis pouvait se fendre. Il éprouva pour Tanche quelque pitié. Mauve était un joli passe-temps, un amusant roman d'après-midi de pluie, mais toujours lire Mauve—et la relire!
Il réfléchit et fut effrayé de sentir combien, depuis quelque temps, s'étaient modifiés plusieurs de ses idées et même de ses goûts sexuels. Était-ce un changement normal, ou bien subissait-il la domination de Néobelle, mais Mauve ne l'intéressait vraiment plus... Sa chair s'était bien détachée de cette chair d'anecdote, pourtant fraîche et de bonne grâce! Il songea à Fanette, désira la revoir, sûr d'une désillusion dernière... Et comme Néo ne lui inspirait que des désirs calmes, presque religieux, dépouillés de toute recherche sensuelle, de tout ce qui est le luxe et le poivre de la volupté, il se vit tout à coup dans l'état d'un animal repu, torpide, qui se lèche les babines et qui va dormir.
*
Tant de lâcheté lui fit horreur. Il voulut vaincre l'armée sentimentale.
«Mauve et moi, maintenant, cela ferait un petit adultère secret.»
Ce piment lui parut faible et même ranci.
«Comme ils sont morts, ces vieux plaisirs, et qu'elles sont mortes, ces vieilles douleurs! Le mariage, tout ce qu'il y avait de social dans ce mot jadis solennel ou jovial! Et toutes les ruses, ou tous les cris du théâtre autour d'un contrat ou d'un serment! Maintenant il faut atteindre le fait secret et humain, au fond de toutes les conventions et de toutes les duperies... L'œuvre de chair pure et simple est plus majestueuse qu'un grand mariage avec fleurs et musique...»
Il songeait nerveusement, la tête maladive et pleine de contradictions; mais il n'eut pas même le courage de revenir sur ses pensées, selon son habitude, pour en corriger l'excès paradoxal.
*
Mauve s'ennuyait. Diomède n'avait rien à dire. Pourtant, ayant fini par dompter son excitation mauvaise, il murmura des choses tristes, mais presque douces:
—Ainsi, Mauve, nous ne nous reverrons plus.
—Oh! Si!
—Plus avec les mêmes yeux. Les yeux changent de couleur, quand ils changent de désir. Tu le sais bien, Mauve?
—J'aimerai toujours Diomède.
—Non. Et l'autre jour, déjà, quand tu vins chez moi—par habitude ou par amitié—tu n'étais plus la même source, et je n'ai goûté qu'à de beau triste et tiède.
—Oh!
—Tu ne désirais pas. Tu ne voulus pas être le ruisseau qui coule sous les cressons salés, parmi les menthes fleuries. L'eau stagnait à l'ombre des pins qui la durcissent et qui la rouillent...
—Je ne sais pas... Suis-je pas toujours la même? Elle cria presque, frappant ses seins, bien pétris en pâte saine et ferme:
—C'est Mauve!
Puis elle se mit à rire:
—Je me retrouverai. Qui sait? La source coulera encore. Elle dort. Elle n'est peut-être pas morte.
*
Ils burent naïvement à la perpétuité de leurs natures, mais Diomède savait qu'on ne voit pas deux fois le même paysage et qu'on ne boit pas deux fois à la même fontaine.
*
Mauve ramenée jusque vers la maison de Tanche, Diomède éprouva de l'ennui a se trouver seul. Néo lui paraissait loin, et presque diffuse dans les nuées du passé.
«Hier! Mais il y avait si peu de ma volonté en cette aventure! Et je suis si incapable d'en conduire la suite à mon gré, et même de lui choisir un dénouement! Pourquoi Néo est-elle partie? Pour me fuir? Absurde, puisque je lui obéis. Peut-être pour bien me faire comprendre cela—que je lui obéis, qu'elle peut s'éloigner dédaigneusement, sans me craindre, à l'heure où les cœurs les plus durs souffrent de la solitude. Tout m'est solitude, aujourd'hui, tout m'est ténèbres, et la petite lueur que faisait Mauve était agréable...»
Il alla par les rues, vagibond, songea devant des peintures, à Cyran, à ses fresques, à Cyrène qu'il fallait conduire là-bas.
*
Chez lui, il trouva un billet d'une écriture inconnue, pâle, gauche.
5 heures.
«Je voudrais voir Diomède ce soir. Bien, bien malade.
«Fanette.»
XVIII
LE JONGLEUR
Jongleur inimitable, salut!... Loin ne tu escamotes bien la vie!
Fanette mourait, submergée par l'amour dans son grand lit de volupté. Sa face fiévreuse aux pommettes rouges, aux lèvres sèches, aux yeux aciérés, signalait le feu intérieur, la flamme dévoratrice de la vie. Elle avait découvert sa poitrine un peu affaissée et ses mains jouaient lentement avec des pages arrachées du livre doux.
*
Diomède s'agenouilla, baisa le sein brûlant. Une voix sourde mais encore douce remercia:
—Tes lèvres sont fraîches. Encore! O Diomède, te voilà, te voilà! Je savais que tu viendrais, toi. Les autres m'ont abandonnée, tous, tous! Mais toi, tu ne pouvais pas m'abandonner, puisque tu es Diomède... O toi, ô toi!... Dire que je vais mourir dans tes bras! Je suis bien heureuse... Toi et le Livre!
Et elle approcha de ses lèvres, les baisant d'un pareil amour, la main de Diomède et les pages arrachées du livre doux.
—Mais tu es jolie, petite Nette, tu souris, tu as les yeux clairs... Donnez votre bras... Fièvre... beaucoup fièvre... Se couvrir, rentrer ses bras, penser à rien, dormir...
—Dormir... Il y a si longtemps que je n'ai dormi! Mais j'attends le grand sommeil... Oh! que je serai bien! Déjà je suis bien... Tu es là! Oui, il est là! Écoute, ils sont venus tantôt, les grands fantômes avec des yeux de feu sous leurs suaires... Ils voulaient m'emmener, mais je les ai priés... Je voulais te voir... Ils vont revenir. N'aie pas peur, Diomède, ils ne sont pas méchants. Ce sont les anges qui viennent prendre les âmes pour les conduire vers la joie, là-bas... Ah! je souffre! Mon cœur est rouge comme un charbon, il se tord, il crie, il éclate, il flambe! Mets ta main pour éteindre les flammes... Ta main est fraîche... Oh! comme je t'aime!
*
Diomède laissa longtemps sa main sur la gorge maigrie, quoique la chaleur fût vraiment d'un brasier; puis, comme Fanette avait fermé les yeux, calmée par le magnétisme du contact, il s'éloigna, allant questionner la bonne, qui pleurait dans sa cuisine.
Alors il comprit que devant la douleur et devant la mort, tout s'effaçait, intelligence, distinctions sociales et morales, castes, vertu, tous les vêtements de hasard dont l'homme recouvre son instinct nu.
Cette vieille femme qui n'avait jamais servi Fanette qu'à contre-cœur, offusquée dans ses mœurs de pauvre par toutes les délicatesses d'une vie sensuelle, cette familiale maritorne pleurait vraiment et ses paroles simples protestaient.
—Si jolie, si jeune, et si bonne, monsieur Diomède! Ce n'est pas juste! Vous me direz qu'elle suivait ses caprices et qu'elle est punie de ses péchés! Oh! monsieur Diomède, la mort, tout de même, c'est une grande punition! Je sais bien qu'elle se promenait toujours toute nue, jusqu'ici devant moi, que j'en tremblais... Ça offense le bon Dieu, ça... On ne m'a jamais vue toute nue, moi, monsieur Diomède, mais chacun a ses idées. Enfin, je lui pardonne bien tout... Le médecin a dit que c'était la fin. Il a dit aussi: Ce que j'en ai vu mourir comme ça, de ces pauvres filles! Il reviendra à minuit. Voilà les remèdes. Il en manque un. J'y retourne. Quand elle étouffera, on lui en fera boire. Alors elle mourra doucement, doucement comme un enfant qui s'endort. A ce qu'il a dit.
*
Diomède revint dans la chambre, apportant les fioles.
Tous ces manèges lui semblaient vilains. Il aurait voulu autour de la mort moins de médicaments, plus de dignité, des fleurs, une musique lointaine, des lumières pâles. L'idée de faire boire de l'opium à un moribond lui agréa, cependant. Il aima ce médecin, puis, songeant à sa fortune, s'estima heureux de n'avoir pas à craindre l'hôpital, cette prison des malades, ce laboratoire où toute chair est vile, où tout corps s'ouvre comme une bible banale à la curiosité de la Science. Tristes paraboles lues dans les nerfs détendus et dans les muscles putréfiés!... Ainsi Fanette allait mourir... Il éprouvait de l'horreur, de la pitié, mais peu de tristesse.
«Pauvre enfant! Mais qu'elle est privilégiée! Elle va mourir, mais en joie! Ses yeux défaillants auront pour dernière vision mon visage grave et la lumière d'un adieu muet; ses mains naufragées s'accrocheront à la main d'un ami; et, lourde d'être pleine de néant, sa tête penchante s'arrêtera sur mon épaule fraternelle. Ah! meurs en joie, Fanette, puisque tu dois mourir et donne-moi, bonne petite fille, l'exemple du sourire, à l'heure où le sourire est toute la beauté...
*
Diomède entendit, à peine, lente et basse, la voix de Fanette:
—Tu es là?
Il posa sa main sur son front chaud.
—Il est là... Je sens sa main sur mon front... Sa main est fraîche... Mon front se baigne dans l'eau fraîche... Maintenant je me coiffe... Mon peigne est tombé... Ça ne fait rien... Donne-moi ma robe blanche et mon grand voile... Oui, madame, c'est ma petite communiante.—Elle est bien gentille.—C'est un petit ange, madame... Tiens, il fait nuit... Non, c'est un nuage... Je ne sais plus, je ne sais plus...
*
Diomède, dès que la voix eut cessé, perdue dans le prolongement d'un souffle, se retourna un peu, car il croyait avoir entendu marcher sur le tapis. En effet, et la servante disait:
—Monsieur Diomède, j'ai cru bien faire. En revenant de la pharmacie, je l'ai rencontré. Le voilà.
Diomède se retourna tout à fait. Un ecclésiastique était debout, au pied du lit, le chapeau à la main comme un visiteur, l'air neutre, presque intimidé. Ce prêtre de hasard... Diomède hésita, craignant des récitations de formules, un banal ministère, une voix dure et peut-être rauque qui allait terrifier la douce endormie... Mais il songea: