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Les chasseurs mexicains

GUSTAVE AIMARD (continued 2)

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—Cela se peut arranger ainsi. De combien d'hommes pensez-vous que nous ayons besoin?

—Oh! mon Dieu! une douzaine tout au plus, pourvu que ce soient des gaillards solides et résolus; il ne faut pas nous exposer à un échec.

—Diable! ce serait malheureux. Et ces hommes qui les payera?

—Vous, naturellement.

—Hum! murmura-t-il avec une grimace, le bénéfice ne sera pas aussi grand que je le supposais.

—Pourquoi donc? Par le temps qui court, les hommes ne sont pas rares, vous en trouverez plus que vous ne voudrez; cela vous coûtera un millier de piastres tout au plus.

—Eh! eh! la somme est ronde.

—Oui, mais les bénéfices sont beaux.

—Je le sais bien.

—Enfin, cher seigneur, c'est à prendre ou à laisser. Ainsi décidez-vous.

—Je prends, caray! C'est égal vous me tenez la dragée haute.

—Allons donc! ne supposez pas cela, caballero, vous me causeriez un véritable chagrin en le croyant.

—Allons! c'est convenu.

—Vous me le jurez?

—Sur ma foi de gentilhomme.

—J'aimerais mieux autre chose, reprit-il en riant.

—Eh bien! sur la part que j'espère en paradis.

—C'est entendu, alors.

—Parfaitement.

—Voilà qui est bien. Maintenant, pour finir, l'heure, le jour et le lieu du rendez-vous?

—Connaissez-vous le Voladero del Macho.

—Caray! A quatre journées de chemin; je le vois d'ici.

—Eh bien! trouvez-vous lundi de la semaine prochaine, c'est-à-dire dans sept jours, vers cinq heures de la tarde au Barranco del Estrivo, à une lieue environ avant d'arriver au voladero; à cette heure-là, l'Anglais et sa fille passeront; surtout, n'oubliez pas d'être bien accompagné.

—Rapportez-vous-en à moi pour cela.

—Choisissez des hommes habitués au désert.

—Ah! pourquoi donc?

—Hum! on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être serons-nous forcés de nous réfugier dans la prairie.

—Je vois que vous n'oubliez rien.

—Il faut tout prévoir. Au revoir, señor Matadiez; Dieu vous garde!

—Au revoir, seigneur Trabuco. Que Dieu vous accompagne!

Les deux bandits se saluèrent cérémonieusement et se séparèrent.

Le señor Trabuco quitta immédiatement le velorio, où il laissa Matadiez décidé en apparence à y demeurer jusqu'au lever du soleil.

Cependant, à peine son complice eût-il franchi la porte du bouge, que Matadiez se leva brusquement et sortit à son tour.

VI

L'Invitation.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, à peine arrivé au pouvoir, Santa-Anna, comprenant combien sa position était précaire, avait résolu de l'affermir en réparant les fautes de son prédécesseur, c'est-à-dire en poussant la guerre avec vigueur et en infligeant aux ennemis une éclatante défaite, ce à quoi, vu le petit nombre de soldats dont le général américain disposait, il espérait facilement parvenir, d'autant plus que lui-même avait mis l'armée mexicaine sur un pied formidable; du moins ses ordres avaient été donnés en conséquence aux généraux et aux gouverneurs de province.

Malheureusement, s'il est jusqu'à un certain point possible de grouper les hommes et de donner à cette agglomération hétérogène d'individus le nom d'armée, on n'improvise pas des soldats en quelques jours, et Santa-Anna devait, à ses dépens, en faire bientôt la triste expérience.

Disons, en quelques mots, ce qu'est l'armée au Mexique, ou du moins ce qu'elle était à l'époque où se passe notre histoire. D'ailleurs, malgré les événements qui sont survenus depuis, il est probable que, grâce au caractère apathique et insouciant des Mexicains, les choses sont toujours dans le même état, à moins qu'elles aient encore empiré, ce qui serait fort possible; car il est à noter que, lorsqu'un changement quelconque s'opère dans ce malheureux pays, ce changement a toujours lieu en sens inverse de la raison, c'est-à-dire de mal en pis.

Avant la proclamation de l'indépendance, sous la domination espagnole; l'armée était bien composée et surtout solidement organisée; la discipline était bonne, l'éducation militaire assez avancée; les officiers savaient assez bien leur métier pour instruire les soldats. Il est vrai que ces officiers étaient Européens pour la plupart, et que les quelques officiers mexicains qui se trouvaient dans les régiments indigènes ne dépassaient jamais ou presque jamais le grade de capitaine, qui était le plus élevé qu'il leur fut permis d'atteindre.

Aujourd'hui, tout cela a changé: autant autrefois l'état militaire était honorable, autant à présent il est méprisé. Cela est facile à comprendre; les soldats ne se recrutent que dans la classe infime de la société, parmi les leperos, les vagabonds et les criminels condamnés aux présidios. On les enchaîne les uns aux autres et sous la conduite de caporaux et de sergents armés de chicottes, on les conduit à coups de fouet à leurs régiments. Si on les laissait se rendre librement à leurs corps, pas un n'arriverait; ils déserteraient tous. Les Indiens, de pure race surtout, ont une antipathie invincible pour le service militaire; il est littéralement impossible de les retenir sous les drapeaux.

Quant aux officiers, nous sommes contraints d'avouer que, à peu d'exceptions près, ils n'ont pas une origine plus relevée que leurs subordonnés, les quelques jeunes gens de bonne famille qui se trouvent parmi eux, gâtés par les mauvais exemples qu'ils ont constamment sous les yeux, ne tardent pas à se perdre complètement et à adopter les vices et les habitudes de débauche de leurs compagnons.

Les soldats mexicains seraient bons s'ils étaient instruits et bien commandés, car il sont foncièrement braves; leur cavalerie est admirable d'entrain et de courage; malheureusement on ne saurait en dire autant de l'infanterie, on ne peut en rien se fier à elle; sa résistance est nulle, au premier coup de feu elle se trouble, se débande, et officiers en tête cherche son salut dans la fuite.

Cependant nous persistons à soutenir qu'il serait facile de faire d'excellents soldats de ces hommes primitifs, car ils possèdent instinctivement les vertus militaires: le courage, la sobriété poussée à son extrême limite et l'habitude des privations, qui leur fait supporter en riant les plus grandes fatigues, sans chaussures et avec quelques mauvaises tortillas de maïs pour toute nourriture.

Quel soldat européen serait satisfait d'un tel régime?

Il suffirait tout simplement, pour transformer l'armée mexicaine et en faire réellement ce qu'elle devrait être, que l'exemple partît de haut, c'est-à-dire qu'on plaçât à sa tête et dans ses rangs des officiers instruits, honnêtes et hommes de cœur; surtout, qu'on établît une discipline exacte et inflexible.

Une des choses qui, à notre avis, et à celui de personnes beaucoup mieux placées que nous pour juger sainement cette question, ont le plus influé sur la démoralisation de l'armée mexicaine, est la défense du duel entre militaires; il est défendu, sous des peines extrêmement sévères, à un officier de relever une insulte autrement qu'en paroles, même le cas échéant où il serait traité de lâche et souffleté: quel point d'honneur peut-il exister chez des hommes qui supportent sans sourciller les plus dégradantes injures?

Si les soldats mexicains sont plus braves que leurs chefs, la cause en est toute naturelle; ils se livrent journellement entre eux, sous le plus futile prétexte, des combats mortels au couteau, l'arme la plus redoutable qui soit, de sorte qu'ils ont pour la plupart le corps criblé de blessures.

Le résumé de tout ceci est que le moindre sous-officier des armées régulières d'Europe en sait davantage qu'un général mexicain, et que, en ligne, dix mille hommes de nos troupes déferont facilement une armée décuple mexicaine, si grand que soit d'ailleurs le courage individuel des soldats qui la composent; cela est fort triste, mais n'est malheureusement que trop vrai.

Cependant, de tous les côtés, les troupes, dont le rendez-vous général avait été assigné à Potosí, commençaient à affluer dans la ville.

Rien de navrant comme l'arrivé de ces détachements; la plupart étaient sans armes, à peine vêtus de pantalons et de jaquettes sales et en loques; les traits hâves et amaigris, accablés de fatigue pour la plupart, ils se traînaient avec peine, stimulés dans leur marche par les chicottes des sous-officiers, et attachés les uns aux autres comme des malfaiteurs.

Au fur et à mesure qu'ils arrivaient on les parquait en dehors de la ville, dans de grands hangars préparés exprès pour eux; on leur distribuait des vivres dont ils avaient un pressant besoin, puis, après un jour ou deux de repos, on leur donnait des vêtements et des armes; puis, une fois armés et revêtus de l'uniforme, immédiatement considérés comme soldats, ils complétaient les cadres des régiments d'ancienne formation, dont l'allure martiale et le vernis d'éducation militaire prêtait à l'illusion et encourageait la jactance des généraux, qui avec de tels hommes, se croyaient ou feignaient de se croire invincibles.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, le général Santa-Anna avait quitté México pour se mettre en personne à la tête de l'armée destinée à opérer contre les Américains.

Il arriva à Potosí dix jours après nos voyageurs: il fit une entrée magnifique dans la ville, à la tête d'un nombreux état-major, étincelant de broderies d'or. Les rues avaient été pavoisées sur son passage, et il atteignit le Cabildo, préparé pour le recevoir, en traversant au pas de son cheval une foule innombrable qui le saluait sur son passage par des cris de joie enthousiastes, tandis que toutes les cloches sonnaient à grande volée, et que les gamins faisaient partir des bottes et des cohetes, qui çà et là brûlaient quelques rebozos, effrayaient les chevaux et éborgnaient les citadins paisibles.

Au Mexique, il n'y a pas de bonne fête sans pétards et sans feu d'artifice; seulement chacun tire son feu d'artifice à sa guise et au grand soleil.

Le général don Antonio López de Santa-Anna était, à cette époque, un homme de quarante-huit ans environ; sa taille était haute, bien prise, ses manières élégantes, son teint jaunâtre; ses traits avaient une noblesse remarquable; son front élevé et proéminent, son menton arrondi, son nez légèrement aquilin, sa bouche fine, mobile et un peu railleuse, ses yeux noirs, bien fendus et pleins de feu, donnaient à sa physionomie une expression extrêmement sympathique, complétée par une forêt de cheveux noirs et bouclés qui descendaient sur ses oreilles et ombrageaient ses pommettes, peut-être un peu trop saillantes.

Il portait un splendide uniforme couvert de broderies et constellé de diamants, et bien qu'une de ses mains, celle qui tenait la bride, fût mutilée, et que du côté droit une jambe de bois portât seule sur l'étrier, il faisait caracoler son cheval avec l'adresse d'un jinete émérite, et saluait gracieusement la foule à droite et à gauche, tout en s'entretenant avec les officiers qui lui faisaient cortège, et au nombre desquels se trouvait naturellement don Pablo de Zúñiga.

Placés à une fenêtre de la maison où ils étaient logés, M. Prescott et sa fille regardaient défiler le cortège avec cette curiosité ironique qui caractérise les Anglais qui ne trouvent rien de bien et rien de beau hors de leur pays, et se sont fait une loi du nihil admirari.

En passant devant leur fenêtre, le général Santa-Anna les aperçut, il les salua gracieusement et, se penchant vers don Pablo, il lui dit quelques mots à voix basse, en désignant la fenêtre du doigt.

Cette attention du président de la République mexicaine, toute flatteuse qu'elle fût pour l'amour-propre de ceux qui en étaient l'objet, contraria vivement M. Prescott; le digne gentleman prisait à leur juste valeur les faveurs des grands; celles dont Santa-Anna semblait vouloir le gratifier l'inquiétaient surtout; il connaissait depuis longtemps le général et savait par expérience qu'il en voulait surtout au coffre-fort des étrangers qu'il daignait distinguer; il avait quitté México pour se soustraire aux emprunts forcés du gouvernement, et ne se souciait nullement, surtout en ce moment qu'il avait tout à redouter, d'attirer l'attention et d'être remis en évidence.

Il rendit tant bien que mal le salut du général et se retira de la fenêtre en ordonnant d'un geste à sa fille de l'imiter.

—Qu'avez-vous donc, mon père? demanda miss Anna, et pourquoi quitter cette fenêtre quand le cortège n'a pas encore fini de défiler? C'est fort curieux, je vous assure.

—Très curieux, en effet, ma fille, répondit-il en hochant la tête; maudite soit la pensée que vous avez eue de vous montrer et moi avec vous; qui sait ce qui va arriver maintenant?

—Redoutez-vous donc quelque chose, mon père?

—Moi? rien absolument; je crois que nous ferons bien de partir ce soir même.

—Ce soir?

—Ma foi oui, et si vous me le permettez, je vais prévenir Santiago Ramírez de ramener les mules et les chevaux du corral, pendant ce temps, vous fermerez vos malles, de façon que, dans une heure au plus tard, nous pourrons quitter San Luis.

—Je ne comprends rien à cette résolution subite, mon père.

—Il est inutile que vous compreniez, miss, quant à présent du moins: plus tard, dans quelques jours, lorsque nous serons loin d'ici, je vous expliquerai...

—Mais, interrompit-elle, et don Pablo, qui s'est montré si parfait pour nous, que pensera-t-il de ce brusque départ?

—Il en pensera ce qu'il voudra, répondit-il avec un peu d'humeur; d'ailleurs, je laisserai pour lui une lettre dans laquelle je l'avertirai de mon intention de quitter immédiatement la ville, et comme lorsqu'il recevra cette lettre nous serons partis, il sera bien forcé de convenir que je ne l'ai pas trompé.

—Tout cela est bien étrange et m'inquiète réellement, mon père.

—Vous avez tort de vous inquiéter, miss, la chose est au contraire toute simple. Rien ne nous retient ici, n'est-ce pas? donc nous sommes libres d'en sortir quand il nous plaira. Eh bien! Il nous plaît d'en sortir tout de suite, voilà tout. Que trouvez-vous d'étrange dans tout cela? Je le trouve très naturel, moi.

La jeune fille hocha la tête.

—Enfin, murmura-t-elle comme si elle renonçait à découvrir la pensée secrète de son père.

—Ainsi, reprit celui-ci, voici qui est convenu, je vais avertir Santiago.

Il se leva et se dirigea vers la porte. En ce moment deux coups légers furent frappés en dehors.

—Bon, grommela-t-il entre ses dents, qui nous arrive à présent? Puis à voix haute: entrez, ajouta-t-il.

La porte s'ouvrit, don Pablo parut.

—Ah! c'est vous, don Pablo, dit M. Prescott, en prenant subitement son air le plus gracieux, soyez le bienvenu; j'allais envoyer chez vous pour prendre de vos nouvelles, car sans reproches, voici deux jours que nous n'avons eu le plaisir de vous voir.

—Je vous prie d'agréer tous mes regrets pour cette négligence involontaire, Monsieur, et je supplie miss Anna de me pardonner; mais, d'un côté, l'organisation de l'armée, et, de l'autre, l'arrivée de Son Excellence le général Santa-Anna, ne m'ont à mon grand chagrin pas laissé une minute de liberté.

—Je vous dirai comme mon père, don Pablo, soyez le bienvenu, répondit en souriant la jeune fille; vous voilà, vous êtes pardonné.

—Mille fois merci, mademoiselle, vous êtes bonne et charmante comme toujours.

—Ne voulez-vous pas prendre un siège?

—C'est que je n'ai qu'un instant à vous donner, je vous suis envoyé en ambassadeur.

—Hein? fit M. Prescott en dressant l'oreille, en ambassadeur, don Pablo?

—Ma foi, oui, Monsieur.

—Diable! on n'envoie ordinairement d'ambassadeurs qu'aux puissants de la terre et je suis un bien petit compagnon, moi, cher don Pablo, pour qu'on se croie obligé d'agir avec moi de cette façon.

—Vous êtes beaucoup trop modeste, Monsieur, et vous allez le reconnaître si vous me permettez de m'acquitter de la mission ou plutôt du message dont je suis chargé.

—C'est donc sérieux alors? demanda curieusement la jeune fille.

—Tout ce qu'il y a de plus sérieux, miss Anna.

—Voyons ce message, reprit M. Prescott avec un soupir étouffé, car il prévoyait que ses pressentiments allaient se réaliser; mais d'abord asseyez-vous, il n'y a rien de désagréable comme de causer ainsi debout.

—Je vous obéis, répondit le ranchero en se plaçant sur une butaca; je vous dirai tout d'abord, continua-t-il, que j'ai accepté avec un vif plaisir la mission dont on m'a chargé.

—Ah! fit l'Anglais, un peu rassuré par cette entrée en matière, de quoi s'agit-il donc?

—Oh! mon Dieu! de ceci tout simplement: Son Excellence le président passera aujourd'hui même l'armée en revue...

—Jusqu'à présent, interrompit M. Prescott en souriant, je ne vois rien qui nous soit bien personnel.

—Attendez.

—Soit.

—Mais laissez donc parler don Pablo, mon père, dit la jeune fille, avec un geste d'impatience.

—Je suis muet comme un poisson. Continuez, caballero.

Don Pablo s'inclina.

—Ce soir, reprit-il, l'ayuntamiento donne un grand dîner d'étiquette au Cabildo, pour célébrer l'arrivée à San Luis du président de la République.

—Cela est dans l'ordre.

—Ce dîner sera suivi d'un bal, qui se prolongera toute la nuit; les plus jolies femmes de Potosí assisteront à cette fête.

—Bon! grommela l'Anglais à part lui, le serpent commence à paraître sous les fleurs.

Miss Anna ne dit rien, mais elle redoubla d'attention. Don Pablo continua.

—En passant il y a quelques minutes, devant cette maison, dit-il, Son Excellence vous a reconnu, Monsieur Prescott.

—Hum! fit l'Anglais.

—Il a été étonné que vous n'ayez pas songé à vous présenter à lui lors de son arrivée, sachant l'estime profonde qu'il professe pour vous: ce sont les propres expressions de Son Excellence.

—Je suis très flatté de ces paroles, grommela l'Anglais d'un ton bourru; le général me fait trop d'honneur.

—Son Excellence a daigné se plaindre amicalement à moi, de ce qu'il considère comme un oubli de votre part. Mon cher don Pablo, a-t-il ajouté, veuillez, je vous prie, vous rendre auprès de M. Prescott; vous êtes un de ses amis, je crois, votre visite ne pourra que lui être agréable; dites-lui que s'il oublie ses amis, je n'oublie pas les miens, et que le seul moyen qu'il lui reste de se faire pardonner, c'est d'accepter l'invitation que je vous charge de lui faire de ma part, d'assister, ainsi que sa charmante fille, au bal qui a lieu ce soir au Cabildo.

—By God! s'écria l'Anglais en bondissant sur son siège, voilà ce que je craignais! Et il jeta un regard désolé sur sa fille.

—Comment, ce que vous craigniez? se récria don Pablo avec étonnement.

—Certes, reprit-il, et je le craignais si bien, que mon intention formelle est de partir ce soir même, n'est-ce pas, miss?

—Vous me l'avez dit en effet, mon père.

—Vous ne ferez pas cela, Monsieur.

—Et pourquoi ne le ferais-je pas, s'il vous plaît?

—Parce que ce serait blesser gravement Son Excellence le général Santa-Anna, qui, je dois vous en avertir, ne vous pardonnerait pas d'en agir ainsi sans motifs envers lui.

—En effet, mon père, ce que vous dit là don Pablo est sensé, vous êtes trop gentleman pour commettre une telle inconvenance.

—Ta, ta, ta, reprit-il avec obstination, qu'ai-je à faire, moi, étranger, moi, Anglais, avec le président de la République Mexicaine?

—Rien assurément, Monsieur, répondit don Pablo, mais il y a des convenances dont un homme comme il faut, un caballero, comme nous disons ici, ne saurait s'affranchir; et puis, ajouta-t-il d'un ton insinuant, à quoi bon, dans votre position surtout, blesser de propos délibéré un homme tout puissant qui d'un mot tombé de sa bouche peut vous faire repentir de ce manque de procédé?

—C'est vrai, ce n'est que trop vrai, je suis dans une véritable impasse, murmura-t-il avec abattement.

—Dont il vous est facile de sortir, reprit doucement le jeune homme, consentez à ce que le président désire, retardez votre départ d'un jour ou deux s'il le faut, cette preuve de condescendance vous obtiendra la protection efficace du général, et dans les circonstances présentes, cher Monsieur Prescott, vous conviendrez avec moi, que cette protection n'est pas à dédaigner pour vous.

L'Anglais marchait avec agitation dans la chambre.

—Que décidez-vous? reprit au bout d'un instant don Pablo. Quelle réponse donnerai-je au président?

—Eh! by God! que voulez-vous que je décide? suis-je libre de faire selon ma volonté, il faut bien que j'obéisse malgré moi à cet ordre tyrannique.

—Le mot est dur pour le général, cher Monsieur Prescott.

—Pardieu! vous en parlez bien à votre aise, don Pablo, je voudrais vous voir à ma place.

—Mon Dieu, j'accepterais tout simplement l'invitation du général et tout serait fini là.

—Mais, mon père, dit la jeune fille, je ne vois pas ce que vous trouvez de si terrible dans tout cela, moi.

—Bon, miss, répondit-il d'un ton de mauvaise humeur, vous ne pensez qu'au bal, vous, tandis que moi...

—Tandis que vous?

—Je m'entends, Dieu veuille que je m'abuse! Et s'adressant à don Pablo: Puisqu'il le faut, ajouta-t-il, j'accepte la gracieuse invitation de Son Excellence le général.

Ceci fut dit avec une intonation ironique à laquelle il était impossible de se méprendre, mais que le jeune homme feignit de ne pas apercevoir.

—Ainsi, voilà qui est convenu? reprit-il.

—Parfaitement convenu.

—Me permettez-vous de vous servir d'introducteur et de vous venir prendre ici?

—Vous me ferez plaisir, don Pablo.

—Miss Anna, je réclame de vous l'honneur d'être votre cavalier.

—J'accepte, señor, non seulement je vous retiens pour cavalier, mais encore pour danseur, dit-elle en lui tendant gracieusement sa main fine et aristocratique sur laquelle le jeune homme posa respectueusement ses lèvres.

Puis don Pablo prit congé de M. Prescott et de sa fille, et se retira les laissant s'occuper de leurs préparatifs pour le bal du Cabildo.

Lorsqu'il fut seul avec miss Anna, l'Anglais se laissa tomber avec accablement sur une butaca.

—Au diable l'idée que j'ai eue de voir passer ce damné cortège, dit-il, voilà un bal qui me coûtera cher.

Miss Anna, joyeuse comme toutes les jeunes filles de son âge, de la perspective de plaisir qui s'offrait à elle, se retira dans son appartement sans autrement s'inquiéter des doléances de son père, afin de se livrer aux soins si sérieux d'improviser une toilette qui, chose difficile, devait réunir les trois conditions essentielles pour une femme réellement comme il faut: la simplicité, le bon goût et l'élégance.

Maintenant, avouons franchement au lecteur que l'invitation faite par don Pablo ne venait pas directement du président, mais de don Pablo lui-même, et que le général s'était contenté de donner son consentement.

Le jeune homme aimait éperdument miss Anna, et le bal lui aurait semblé bien triste si elle n'y avait pas assisté; il est vrai qu'à part ce motif un peu égoïste, le ranchero en avait un autre plus noble et plus avouable, celui d'amener un rapprochement entre le président et l'Anglais, rapprochement qui, en assurant la protection de Santa-Anna, devait sauver M. Prescott d'une ruine imminente; les Mexicains ne se faisant aucun scrupule, en temps de révolution, de mettre sous séquestre les biens des négociants étrangers fixés dans leur pays, et de considérer ces biens comme étant de bonne prise.

Don Pablo fut ponctuel. A onze heures du soir, accompagné d'une douzaine de rancheros bien armés, il arriva devant la porte de la maison habitée par M. Prescott.

La jeune fille et son père montèrent dans un palanquin amené exprès pour eux. Les rancheros les entourèrent, et les deux étrangers se dirigèrent vers le Cabildo, fendant avec une certaine difficulté la foule joyeuse qui encombrait les rues et les places qu'ils traversaient.

VII

Le Cabildo.

La fête donnée au Cabildo de San Luis de Potosí par le général Santa-Anna, lors de son séjour dans cette ville, où il vint prendre en personne le commandement de l'armée destinée à opérer contre les troupes des États-Unis, est demeurée célèbre, à juste titre, dans les fastes mexicaines, non seulement pour la célérité avec laquelle cette fête fut improvisée, mais encore pour le luxe inouï et inconnu jusqu'à ce jour que le général y déploya.

En effet, jamais vice-roi, lors de la domination espagnole, jamais président, depuis la proclamation de l'indépendance, n'étaient parvenus jusqu'alors à réaliser les enchantements féeriques qui furent ce jour-là improvisés comme par la baguette d'un tout-puissant enchanteur; tenter d'en faire une description serait chose inutile et complètement impossible; nous nous bornerons donc à constater que notre vieille Europe elle-même, si compétente cependant en pareille matière, fut entièrement éclipsée par les splendeurs étranges de cette fête digne des Mille et une Nuits, et qui ressemblaient plutôt au rêve d'une imagination en délire qu'à la réalité.

A minuit, les salons étaient encombrés, les invités se sentant trop à l'étroit, commençaient à entrer dans l'immense jardin du Cabildo, dont les pelouses, les allées et les bosquets, furent bientôt envahis par la foule toujours croissante et qui, folle et rieuse, débordait de toutes parts.

Une illumination féerique en verres de couleur, chargés de devises en l'honneur du président, éclairait la fête. Plusieurs orchestres, composés d'instrumentistes habiles, Italiens pour la plupart et attachés à la suite du général, avaient été distribués dans les salons et sur les pelouses. On dansait un peu partout, alternant les valses et les contre-danses européennes avec les jotas, les tristes, les cachuchas et toutes les autres danses espagnoles et américaines, si voluptueuses et si entraînantes.

Une nuée de valets en grande livrée, chargés d'immenses plateaux d'argent couverts de rafraîchissements de toutes sortes, circulaient incessamment à travers la foule des invités.

Lorsque M. Prescott et sa fille, conduits par don Pablo de Zúñiga, entrèrent dans le Cabildo, la fête était à l'apogée de sa splendeur; le coup d'œil en était si réellement beau, que l'Anglais lui-même en fut ébloui un instant et sentit, sous l'influence de l'admiration qu'il éprouvait, se fondre son flegme britannique. Jamais même à Londres il n'avait assisté à un aussi magique spectacle.

Le général Santa-Anna, sans doute prévenu à l'avance de l'arrivée des étrangers, les attendait dans un premier salon, au milieu d'une foule d'officiers de tous grades, revêtus de magnifiques uniformes; en apercevant M. Prescott, il se dégagea des officiers qui l'entouraient et s'avança vers lui le sourire sur les lèvres.

M. Prescott et sa fille s'inclinèrent respectueusement devant le général et attendirent, selon l'étiquette, qu'il leur adressât la parole.

—Soyez le bienvenu, Monsieur Prescott, dit-il au bout d'un instant, j'ai craint de ne pas vous voir au milieu de nous; ne m'a-t-on pas dit que vous aviez l'intention de quitter San Luis aujourd'hui même?

—En effet, général, telle était ma résolution; mais elle n'a pas tenue devant le désir témoigné par Votre Excellence, et me voilà.

—Je vous en remercie, mon digne ami; votre départ, en nous privant de la présence de votre charmante fille, aurait, croyez-le bien, fort attristé notre fête.

Miss Anna s'inclina sans répondre.

—Messieurs, ajouta le général, j'ai l'honneur de vous présenter M. Prescott, un homme pour lequel j'éprouve une sincère affection, parce que, bien qu'il soit Anglais d'origine, son cœur est réellement mexicain, et son dévouement pour sa patrie d'adoption est sans bornes.

L'insulaire fit une grimace à ce compliment à deux tranchants, qui ressemblait fort à une lettre de change tirée sur sa caisse, et il répondit avec embarras aux compliments empressés des officiers mexicains.

—Donnez-moi votre bras, cher Monsieur Prescott, continua le général, laissez miss Anna aux soins de de don Pablo, et venez avec moi faire un tour dans la fête, nous causerons comme deux vieux amis pendant que la señorita dansera. Caballeros, ajouta-t-il en se tournant vers les officiers de son état-major, prenez part à la fête, divertissez-vous, vous êtes libres.

Les paroles du général, si bienveillantes qu'elles parussent, étaient un ordre auquel il fallait obéir. M. Prescott le comprit, et tout en maugréant intérieurement, il s'exécuta en apparence de bonne grâce.

—Je suis confus d'un tel honneur, général, dit-il en lui donnant son bras, sur lequel le président s'appuya sans façon, cette distinction va me faire bien des ennemis.

—Bah! répondit en souriant Santa-Anna, laissez donc, cher Monsieur Prescott, on sait que je vous aime.

—Don Pablo, reprit l'Anglais, je vous confie miss Anna.

—Elle est sous la sauvegarde de mon honneur, Monsieur, répondit le jeune homme.

—D'ailleurs, dès que le général m'aura rendu ma liberté, je vous rejoindrai.

—Je vous avertis, cher Monsieur Prescott, dit en riant le général, que je compte vous garder le plus longtemps possible; nous avons beaucoup à causer.

Et l'entraînant doucement à sa suite, le président passa dans un autre salon.

Don Pablo et miss Anna demeurèrent seuls, tous les officiers s'étaient dispersés sur l'ordre du général.

Depuis bien longtemps c'était la première fois que les deux jeunes gens se retrouvaient en tête-à-tête; aussi, bien que leur visage fût calme, leur cœur battait fort; ils étaient heureux de se voir ainsi isolés au milieu de cette fête, inaperçus dans la foule, seuls avec leur amour, de ne sentir peser sur eux aucun regard envieux ou jaloux, d'être l'un près de l'autre et de pouvoir, ne serait-ce que pendant quelques minutes, parler ce doux langage de la passion qui monte incessamment du cœur aux lèvres, déborde dans un mot, et lorsqu'on aime réellement, a des mélodies si essentiellement sympathiques, que tout disparaît devant elles, pour ne laisser vivre que le rêve, c'est-à-dire l'amour.

Nos deux jeunes gens errèrent longtemps au bras l'un de l'autre dans les allées ombreuses du jardin, sans songer à la danse qui les conviait, et se murmurant à l'oreille de ces mots sans suite, mais si doux à entendre et à répéter, bien qu'ils soient toujours les mêmes.

Les circonstances étaient graves; selon toutes probabilités la guerre serait rude, ils allaient se séparer dans quelques heures pour ne se revoir que dans bien longtemps; aussi avaient-ils une infinité de choses à se dire. Malgré eux ils étaient tristes, l'avenir leur apparaissait voilé de sombres nuages. Quand finirait cette guerre qui commençait à peine? Comment finirait-elle? M. Prescott consentirait-il à manquer aux engagements qu'il avait pris, et à les unir? Tous ces problèmes, qui se présentaient en foule à leur esprit et auxquels ils n'entrevoyaient aucune solution avantageuse, les inquiétaient gravement, et, par instants, rembrunissaient leur entretien. Mais l'amour reprenait vite le dessus, la foi en l'avenir reparaissait entourée d'une brillante auréole, l'espérance renaissait dans leur cœur, et ils oubliaient les heures qui devaient suivre pour ne songer qu'à l'heure présente, qui les rendait si heureux.

À plusieurs reprises ils avaient de loin entrevu M. Prescott, toujours au bras du général; le regard du pauvre Anglais avait semblé les suivre d'un air de reproche, comme s'il eût imploré leur intervention pour échapper au martyre auquel, depuis son arrivée à la fête, il était condamné; mais l'amour est égoïste, il n'a d'yeux et d'oreilles que pour lui, les deux jeunes gens étaient trop absorbés par leur intéressante conversation pour s'occuper de ce qui se passait autour d'eux. Le monde n'existait plus, ou du moins ils l'avaient tout entier concentré en eux-mêmes, et s'étaient faits aveugles et sourds pour tout ce qui ne se rapportait pas à eux.

Depuis longtemps déjà ils erraient côte à côte, lorsqu'à l'entrée d'un bosquet un domestique en grande livrée leur barra respectueusement le passage.

—Que désirez-vous, mon ami? demanda don Pablo.

—Señor caballero, répondit le valet en s'inclinant, est-ce au colonel don Pablo de Zúñiga que j'ai l'honneur de parler?

—A lui-même, mon ami; ensuite?

—Je suis envoyé à la recherche de Votre Seigneurie par le général don Antonio López de Santa-Anna, qui désire l'entretenir quelques instants.

—C'est bien, mon ami. Et où se trouve en ce moment le général Santa-Anna?

—Son Excellence attend votre seigneurie dans le grand salon des glaces.

—C'est bien, je vous suis; veuillez dire à Son Excellence que dans un instant je serai près d'elle.

Le valet salua respectueusement et se retira.

—Maintenant, chère Anna, ajouta don Pablo, permettez-moi de vous conduire au milieu de la fête, puis je vous quitterai pour me rendre aux ordres du général.

—Pensez-vous donc demeurer longtemps avec lui? répondit-elle.

—Je ne le crois pas; un ordre à me donner pour quelque nouveau corps qui arrive probablement.

—C'est-à-dire...

—C'est-à-dire l'affaire de quelques minutes tout au plus; aller et venir, voilà tout.

—S'il en est ainsi, caballero, il est inutile que vous preniez la peine de me reconduire dans la fête; toute cette foule m'ennuie, me fatigue; laissez-moi ici, je vous attendrai là dans ce bosquet.

Le jeune homme jeta un regard circulaire sur les objets environnants.

—Ce lieu est bien solitaire, dit-il.

—C'est ce que je désire; au moins ainsi personne ne me troublera dans ma rêverie.

—Vous ne serez pas effrayée de demeurer ainsi seule au fond de cette huerta immense?

—Effrayée de quoi, don Pablo? Qu'ai-je à redouter ici? D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit que vous resteriez à peine quelques minutes absent?

—C'est vrai.

—Ainsi?

—Puisque vous le désirez, je pars.

—Allez, caballero, je compterai les secondes en vous attendant, répondit-elle avec un doux sourire.

—Vous êtes charmante, dit-il en lui baisant la main; à bientôt.

Et il s'éloigna presqu'en courant, tant il avait hâte d'être de retour.

La jeune fille le suivit des yeux un instant, puis elle entra dans le bosquet et s'assit sur un banc de marbre qui en occupait le fond.

Ce bosquet, formé avec des liquidambars était extrêmement touffu, quelques verres de couleur placés çà et là au milieu des feuilles, y répandaient une lumière douce et mystérieuse; les bruits de la fête y parvenaient à peine, leur éclat était brisé, ils semblaient mourir en un murmure indistinct à travers l'épaisse muraille de verdure qui en absorbait les sons.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles la jeune fille se laissa voluptueusement aller au charme indicible de causer avec son cœur, en récapitulant tous les éblouissements de cette délicieuse soirée pendant laquelle rien n'avait fait ombre à son amour.

Tout à coup un pas léger fit craquer le sable d'une allée à quelques pas d'elle.

Un homme entra d'un pas rapide dans le bosquet. Miss Anna releva vivement la tête, un cri étouffé s'échappa de sa poitrine, et elle fit un mouvement pour se lever.

—Eh quoi! dit d'une voix railleuse l'homme qui venait de s'introduire si à l'improviste dans le bosquet, en suis-je donc à mon insu arrivé à ce point que ma présence seule cause un si grand émoi à miss Anna, que sa première pensée en m'apercevant soit de me fuir.

La jeune fille était d'une race vaillante, l'éducation qu'elle avait reçue l'avait habituée à compter sur elle-même; la première émotion causée par la surprise, apaisée, elle avait repris son calme et son sang-froid.

—En effet, répondit-elle, j'ai eu tort. Qu'ai-je à redouter de vous, Monsieur? pardonnez-moi un mouvement involontaire, je ne vous avais pas reconnu.

—Et maintenant que vous m'avez reconnu, dit-il avec intention.

—Maintenant, Monsieur de Clairfontaine, si je crains, c'est pour vous et non pour moi.

—Je vous remercie de cette sollicitude, mademoiselle, dit-il avec amertume.

—Votre présence ici, n'est-elle pas un danger pour vous?

—Oui, mademoiselle, mais ce danger je l'ai bravé pour vous entretenir un instant sans témoins.

—Saviez-vous donc me rencontrer ici, Monsieur?

—Depuis votre entrée au Cabildo, perdu dans la foule de vos admirateurs, reprit-il avec ironie, je vous suis pas à pas.

—Il est malheureux, Monsieur, répondit-elle sèchement, que cet entretien que vous paraissez si vivement désirer, je ne puisse vous l'accorder.

—Me sera-t-il permis de vous demander pour quel motif, mademoiselle?

—Il est de mon devoir de vous les faire connaître.

—Ah! il y en a plusieurs?

—Il y en a deux.

—J'écoute.

—Écoutez-donc, soit, puisque vous l'exigez.

—Je n'exige pas, mademoiselle, je prie.

—Votre prière ressemble tellement à un ordre, Monsieur, qu'il est facile de s'y tromper; j'attends une personne qui m'a quittée il y a quelques instants, et peut revenir d'un moment à l'autre.

—Cette personne ne reviendra pas aussi vite que vous l'espérez, mademoiselle; c'est moi qui ai fait prévenir don Pablo de Zúñiga que le général Santa-Anna le demandait, ce qui est faux, mais don Pablo sera retenu assez longtemps loin de vous pour me permettre de vous entretenir sans craindre d'être interrompu.

—Un guet-apens! s'écria-t-elle.

—Rassurez-vous, mademoiselle, une supercherie tout au plus, aucune violence ne lui sera faite, il sera ici avant une demi-heure; donc, si vous n'avez que ce motif...

—Pardonnez-moi, j'en ai un autre encore.

—C'est juste, je l'avais oublié.

—Monsieur de Clairfontaine, j'ai toujours été franche avec vous, cette fois encore je veux l'être; la première fois que dans la maison de mon père vous m'avez parlé des arrangements pris entre nos deux familles et de l'amour que vous éprouviez pour moi, je vous ai répondu...

—Vous m'avez répondu, mademoiselle, interrompit-il froidement: Monsieur Williams Stuart de Clairfontaine, les arrangements dont vous parlez ont été pris par nos deux familles, sans qu'on ait daigné me consulter. Mon cœur appartient à un autre; je ne puis vous épouser, je ne vous aime pas, et je ne vous aimerai jamais; je répète textuellement vos paroles, n'est-ce pas, mademoiselle?

—Eh bien! que voulez-vous donc de moi, Monsieur, et pourquoi avez-vous cherché cet entretien?

—Ah! ah! fit-il avec un rire nerveux, c'est que la réponse que je ne vous avais pas donnée alors, il faut que vous l'entendiez.

—Il faut? s'écria-t-elle en se levant hautaine et superbe.

—Je l'ai dit, répondit-il en s'inclinant sans faire un geste pour la retenir; moi aussi, mademoiselle, je veux être franc et loyal avec vous.

—Parlez donc, puisque je suis contrainte de vous entendre. Aussi bien, mieux vaut en finir une fois pour toutes, et que nous sachions l'un et l'autre à quoi nous en tenir.

—Cela vaut mieux en effet, mademoiselle; mais rassurez-vous, je serai bref, je n'ai plus que quelques minutes à demeurer près de vous.

—J'écoute, dit-elle froidement.

—Mademoiselle, à mon arrivée à México, je ne vous avais jamais vue, je venais, résolu à dégager la parole donnée par mon père; en vous épousant, je ne pouvais donc vous aimer encore, puisque je ne vous connaissais pas. Vous auriez, peut-être réussi à me faire consentir à renoncer à ce mariage, cela dépendait presque entièrement de vous.

—Comment cela, Monsieur? s'écria-t-elle intéressée malgré elle par ses paroles.

—Oh! bien facilement, mademoiselle, répondit-il avec une nuance de tristesse, vous n'aviez pour cela qu'à me considérer comme un galant homme qu'on estime, comme un ami, à vous confier à ma loyauté, m'avouer votre amour pour un autre, et vous auriez trouvé en moi un auxiliaire et au besoin un défenseur.

—Mais n'est-ce pas cela que j'ai fait?

—Oui; mais de quelle façon, mademoiselle, en vous faisant dès le premier jour mon ennemie et en me donnant publiquement les marques du plus écrasant mépris.

—Monsieur!

—Pardonnez-moi, mademoiselle, cette explication n'est pas complète, je n'ai pas terminé.

—Parlez, Monsieur.

—Je suis doué d'une malheureuse nature, mademoiselle, je vous l'avoue humblement; tout ce qui froisse mon orgueil me cause des blessures incurables; plus on veut m'abaisser plus je me relève, je suis un de ces hommes que la lutte attire malgré eux, qui n'admettent pas le mot impossible, et qui, dès qu'ils voient un obstacle, si formidable qu'il soit en apparence, se dresser devant eux, prennent aussitôt la résolution de le renverser, dût-il leur en coûter la vie. Vous m'avez dit que vous ne m'aimeriez jamais. Eh bien! moi, mademoiselle, je vous dis aujourd'hui que je vous aime; cet amour me dévore: c'est plus que de la passion, c'est du délire, de la folie.

—Monsieur! s'écria-t-elle avec épouvante.

—Oh! ne craignez rien de moi, mademoiselle, je suis gentleman; j'ai bravé les plus grands périls pour parvenir jusqu'à vous! J'ai voulu répondre à votre loyauté par une loyauté égale en vous disant: Miss Anna Prescott, je vous aime, et je vous épouserai! Malgré tous, malgré vous-même s'il le faut! Je l'ai résolu, et ce sera, dussé-je pour y parvenir y perdre ma vie et mon honneur!

—Oh! Monsieur, vous me faites peur.

—Tant pis pour moi, mademoiselle, répondit-il avec une mordante ironie, Dieu m'est témoin que ce n'est pas ce sentiment que je désire vous inspirer.

—Retirez-vous, Monsieur, retirez-vous, je ne veux pas vous écouter davantage, vos paroles sont horribles.

—Maintenant que je vous ai tout dit, je me retire, mademoiselle, bientôt j'aurai l'honneur de vous revoir.

—Vous? oh! jamais! jamais!

—Vous vous trompez, mademoiselle, reprit-il d'une voix railleuse, nous nous reverrons et cela avant quinze jours! au revoir donc!

Il s'inclina devant la jeune fille atterrée et s'élança hors du bosquet.

Presque aussitôt un bruit de pas précipités se fit entendre, et don Pablo parut.

—Miss Anna! Miss Anna! s'écria-t-il.

—Me voilà! me voilà! répondit-elle en courant à sa rencontre et s'appuyant sur son bras pour ne pas tomber.

—Qu'avez-vous, au nom du ciel! Que vous est-il arrivé?

—Rien, don Pablo, rien, venez, venez.

—Vous tremblez, votre visage est pâle comme celui d'un cadavre, vous êtes sur le point de vous évanouir.

—Non, ce n'est rien, je vous jure, l'odeur de ces fleurs peut-être, venez, sortons d'ici.

—Où voulez-vous aller, en l'état où vous êtes?

—N'importe où, don Pablo, pourvu que nous ne demeurions pas un instant de plus ici.

Ils sortirent du bosquet.

Miss Anna jeta un regard effrayé autour d'elle, tout était calme, silencieux et solitaire.

—Vous me cachez quelque chose, miss Anna, reprit don Pablo; que vous est-il donc arrivé pendant mon absence?

—Mais rien, je vous assure, répondit-elle en essayant de sourire; mais comme vous êtes demeuré longtemps absent, je ne sais pourquoi, je me suis sentie inquiète, et j'ai... eu presque peur; j'étais folle... Je suis complètement remise maintenant.

—Est-ce bien vrai, miss Anna?

—Oui, don Pablo, et puis, je ne sais, il m'a semblé apercevoir un homme qui me regardait à travers les feuilles, ma tête s'est perdue; voilà tout, don Pablo.

—Et cet homme l'avez-vous reconnu?

—Comment cela aurait-il été possible, je ne suis même pas sûre de l'avoir vu. Oh! j'aurais mieux fait de ne pas venir à cette fête.

—Ah! vous voyez bien qu'il vous est arrivé quelque chose! Maudits soient les mauvais plaisants qui m'ont forcé à vous quitter et m'ont retenu si longtemps loin de vous, miss Anna.

—Ainsi le général...

—Le général n'a pas su ce que je voulais lui dire, il m'a ri au nez.

—Et mon père!

—Votre père n'a pas quitté le général.

—Conduisez-moi vers lui, don Pablo, je désire me retirer.

—Déjà, miss Anna? dit-il avec résignation.

—Oui, vous me pardonnerez, n'est-ce pas, don Pablo, mais je ne sais ce que j'éprouve, je ne me sens pas bien.

—Je vous obéis, miss Anna.

Ils marchèrent silencieusement auprès l'un de l'autre, traversèrent la foule des invités sans même les voir, et entrèrent dans le Cabildo.

M. Prescott fut charmé du désir que témoignait sa fille de se retirer immédiatement, et il se hâta de l'emmener.

Don Pablo les accompagna jusqu'à leur maison, puis il prit congé d'eux et retourna auprès du président.

—Je saurai ce qui s'est passé, murmura-t-il en montant tout rêveur les marches du Cabildo, il faudra que miss Anna me le dise! Pauvre Anna! N'est-ce donc pas moi qui dois la défendre!

VIII

Le Départ.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis la fête splendide donnée au Cabildo de San Luis de Potosí, en l'honneur du président de la République mexicaine; Santa-Anna pressait l'organisation de son armée dont les divers corps continuaient à se grouper autour de la ville.

Un lundi, vers dix heures du matin, trois personnes étaient attablées et déjeunaient ou plutôt faisaient semblant de déjeuner dans la salle à manger de la maison habitée par M. Prescott.

Ces trois personnes, dont le lecteur a sans doute déjà deviné les noms, étaient M. John Prescott lui-même, sa fille miss Anna, et le colonel des rancheros, don Pablo de Zúñiga.

Malgré l'apparence appétissante des mets étalés avec profusion sur la table, les convives ne mangeaient que du bout des lèvres; les plats retournaient à l'office intacts pour la plupart; miss Anna, le visage pâle, les sourcils froncés, jouait machinalement avec son couteau, sans paraître entendre un seul mot de ce que disait son père et son convive, tant était profonde la méditation dans laquelle elle était plongée.

Cependant la conversation était animée entre les deux hommes et montée sur un diapason qui, en toute autre circonstance, aurait probablement motivé son intervention, car chacun des deux interlocuteurs s'échauffait de plus en plus et soutenait son opinion par des arguments qui motivait parfois de vertes répliques, si bien que la conversation, entamée sur un ton assez froid, mais cependant presque amical, s'aigrissait de plus en plus et menaçait, si elle se prolongeait pendant quelques instants encore, de dégénérer en querelle, ce qui pouvait amener de très graves complications entre nos trois personnages.

—Ainsi vous partez? dit don Pablo.

—Aujourd'hui même, dans quelques instants, répondit M. Prescott d'un ton bourru; plût au ciel que je ne fusse jamais venu dans cette ville maudite! Ah! c'est à vous que je dois cela, cher don Pablo, je m'en souviendrai, mon ami.

—Mais expliquez-vous donc, señor, reprit le jeune homme avec un commencement d'impatience. Voici une demi-heure que vous m'accablez de récriminations qui sont de l'hébreu pour moi.

—Oui, oui, vous feignez de ne pas me comprendre.

—Sur mon honneur, j'ignore entièrement les motifs qui vous font me parler ainsi.

—Bien vrai? dit-il en ricanant.

—Je vous le répète.

—Voilà qui est fort, par exemple.

—C'est possible, mais c'est ainsi.

—Vous ignorez la visite que j'ai reçue ce matin?

—Moi? Et comment voulez-vous que je sache si vous avez reçu des visites?

—Bon... Vous ne connaissez point le général Ochoa?

—Certes, je connais le général Ochoa, beaucoup même... Mais quel rapport?

—Un intime, cher Monsieur, puisque c'est lui qui est venu.

—Ah! Vous êtes donc lié avec lui.

—Moi? Dieu m'en garde.

—Pourquoi donc? c'est un homme comme il faut, un brave militaire.

—Oui, oui, fit-il en ricanant, un homme comme il faut, un brave militaire, qui m'a emporté cent mille piastres.

—Cent mille piastres! Le général Ochoa?

—Hélas! oui, tout autant; il est vrai que ce n'est pas en son nom qu'il me les a demandées.

—Ah! et au nom de qui?

—Au nom du général Santa-Anna, président de la République mexicaine. Que dites-vous de cela señor don Pablo?

—Je dis que je suis confondu, et que je comprends moins que jamais.

—Vous y mettez de la mauvaise volonté alors, car la chose est toute simple: S. Exc. le président de la République, mon ami, ainsi qu'il s'intitule, m'emprunte cent mille piastres pour prix de la protection qu'il m'accorde. Elle est jolie, n'est-ce pas, sa protection!

—Cet argent n'est pas perdu pour vous, il vous sera intégralement rendu.

—Ce n'est pas mon avis; voici le troisième emprunt que la République mexicaine me fait l'honneur de contracter avec moi le couteau sur la gorge, et je n'ai jusqu'à présent jamais entendu parler de remboursement.

—Auriez-vous la pensée que Son Excellence ait l'intention de ne point vous payer?

—J'ignore quelle est à ce sujet la pensée de Son Excellence; mais comme je ne veux pas m'exposer à un nouvel emprunt, je pars, et tout de suite.

—Vous avez tort, vous étiez en sûreté ici.

—Oui, comme dans une caverne; je ne demeurerai pas une heure de plus à San Luis.

—Soit, partez donc, puisque vous le voulez absolument.

—Vous aurait-on donné la mission de me retenir, par hasard?

—On ne m'a donné aucune mission auprès de vous.

—Vous me rassurez.

—Seulement, dans votre intérêt et à cause de l'amitié que j'ai pour vous, je me permets de vous engager à différer votre départ de quelques jours.

—Pour quelle raison?

—Parce qu'en ce moment les routes sont infestées de bandits de toutes sortes, et que vous risquez d'être dévalisé.

—J'en courrai les risques.

—Assassiné, peut-être.

—Tant pis pour moi.

—Mais votre fille?

—Ma fille... ma fille...

—Oui, vous ne pouvez pas l'exposer aux dangers d'un voyage fait dans de si mauvaises conditions, et qui présente des fatigues et des périls sans nombre.

—Ma fille est accoutumée à me suivre partout où je vais; quant aux dangers dont vous parlez, je n'y crois pas; d'ailleurs, je ne suis pas seul; j'ai avec moi une dizaine de peones dévoués, braves, et surtout bien armés, qui n'hésiteront pas à me défendre si on m'attaque.

—C'est de la folie, señor, croyez-moi, réfléchissez avant de prendre une résolution.

—Elle est prise d'une manière irrévocable.

—C'est votre dernier mot?

—Le dernier, oui.

—Puisqu'il en est ainsi, accordez-moi une grâce.

—Hum, voyons cette grâce, don Pablo; je vous avoue que depuis ma dernière entrevue avec le président, ma confiance en vous a considérablement diminué.

—Me rendez-vous donc responsable de ce qui s'est passé?

—Pardieu! qui donc m'a conduit ici, s'il vous plaît? Mais ne revenons plus sur ce sujet, je vous prie; voyons, finissons-en, que me demandez-vous?

—L'autorisation de vous faire escorter jusqu'à l'endroit où vous avez l'intention de vous rendre, par quelques-uns de mes cavaliers.

—Je vous remercie cordialement, don Pablo, mais je refuse.

—Vous refusez?

—Cela vous étonne?

—Au dernier point, Monsieur.

—J'en suis fâché, mais je ne veux plus, autant du moins que cela me sera possible, avoir le moindre rapport avec tout ce qui touche à l'armée mexicaine, officiers ou soldats; cher don Pablo, ajouta-t-il en se levant de table, excusez-moi si je vous laisse pour terminer mes préparatifs de départ.

—Vous me renvoyez?

—Nullement, restez, au contraire; pendant mon absence vous tiendrez compagnie à ma fille et vous lui ferez vos adieux, car si j'en crois mes pressentiments, il s'écoulera un laps de temps assez long avant que vous la revoyiez.

Ces dernières paroles furent prononcées avec une intention ironique qui n'échappa point au jeune homme et le remplit d'inquiétude.

L'irascible vieillard fit un léger salut, tourna sur les talons et passa dans une autre pièce, laissant les deux jeunes gens seuls.

—Au nom du ciel! s'écria don Pablo que signifie la conduite étrange de votre père avec moi, miss Anna?

La jeune fille releva sa tête languissante, se tourna vers don Pablo, et d'une voix triste elle répondit:

—Mon père est convaincu que vous êtes, sinon complice, du moins cause de la demande d'argent qui lui a été faite par le président Santa-Anna; voilà d'où provient sa colère.

—Mais c'est faux, je vous le jure.

—Je le sais, don Pablo; malheureusement, vous connaissez le caractère opiniâtre de mon père; aucun raisonnement ne le fera changer d'avis.

—Ce n'est que trop vrai; moi qui étais si heureux!

—Hélas! vous avez entendu, don Pablo, il faut nous séparer. Dieu sait quand nous nous reverrons, et si nous nous reverrons jamais.

—Votre père a-t-il donc l'intention de quitter le Mexique?

—Je le crains, don Pablo, bien qu'il ne cause que très rarement et fort peu avec moi, j'ai cru comprendre qu'il voulait réaliser sa fortune et abandonner ce pays, où, dit-il, toute sécurité est impossible.

—Ah! Miss Anna, c'est porter un jugement trop sévère sur une malheureuse contrée, sans cesse bouleversée, il est vrai, par des révolutions, mais qui cependant offre toujours une loyale protection aux étrangers qui l'habitent; mais cette discussion nous entraînerait trop loin, et le temps nous presse. Avez-vous toujours la même confiance en moi, miss Anna?

—En doutez-vous, don Pablo? répondit-elle en lui tendant la main avec abandon.

—Ainsi, vous ne partagez pas les préventions de votre père?

—Oh! non, don Pablo, je vous crois, au contraire, dévoué et loyal.

—Merci, miss Anna; puisqu'il en est ainsi, vous ne refuserez point de me faire connaître l'endroit où votre père compte se rendre?

—Non don Pablo, car je vous l'avoue, ce voyage m'effraie.

—Pourquoi partez-vous alors?

—Puis-je faire autrement, ne suis-je pas contrainte de me courber sous la volonté de mon père?

—C'est vrai, pauvre enfant; mais, rassurez-vous, je veillerai de loin sur vous, et, tout en demeurant invisible, je saurai vous protéger de façon à éloigner tout péril.

—Merci, don Pablo, dit-elle avec effusion; je savais bien que vous ne m'abandonneriez pas, malgré la mauvaise humeur de mon père contre vous, et la querelle injuste qu'il vous a faite.

—Moi, vous abandonner, señorita! que m'importe l'humeur d'un vieillard atrabilaire que l'avarice rend injuste! Je vous aime, miss Anna et, quoi qu'il arrive, je vous défendrai contre votre père lui-même, s'il le faut; mais il ne tardera pas à rentrer dans cette pièce, veuillez me nommer la ville dans laquelle il va chercher un refuge.

—Nous partons pour Tampico de Tamaulipas.

—Tampico? plus de doutes, alors; son intention est de quitter le Mexique! N'importe, je veillerai sur vous. Soyez donc sans craintes; cela me sera d'autant plus facile que cette direction est à peu près celle que prendra l'armée.

En ce moment, M. Prescott reparut.

—Eh bien! don Pablo, dit-il, vos adieux sont-ils terminés?

—Ils le sont, oui, Monsieur; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, avec le regret de vous voir d'une façon si blessante refuser mes offres de services.

—Ne m'en veuillez pas, don Pablo, il le faut; d'ailleurs, ne faites-vous pas partie de l'armée mexicaine?

—Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur.

—Votre devoir exige donc que vous demeuriez auprès de votre général; ce serait y manquer, et par conséquent vous attirer de graves reproches de la part de vos chefs, que de me suivre dans un voyage qui peut durer très longtemps et vous empêcher de vous trouver à votre poste lorsque commenceront les hostilités.

—Mais, Monsieur, permettez-moi de vous expliquer...

—Rien, don Pablo, l'honneur vous ordonne de demeurer ici; moi, ma sûreté exige que j'en sorte le plus tôt possible; n'insistez donc pas sur ce sujet, mon parti est pris; ainsi, séparons-nous, voici ma main, adieu.

—Adieu donc, Monsieur, puisque vous l'exigez; ne me donnerez-vous pas de vos nouvelles?

—Je n'ose vous le promettre; les communications, déjà fort difficiles en ce moment, le deviendront sans doute beaucoup plus d'ici à quelques jours, peut-être seront-elles totalement interrompues; je ne saurais donc prendre aucun engagement à cet égard.

—Que votre volonté soit faite, Monsieur; excusez-moi d'avoir autant insisté, je me retire, adieu. Adieu, miss Anna, je prie Dieu qu'il vous protège pendant le périlleux voyage que vous allez entreprendre.

—Merci, caballero; Dieu ne nous abandonnera pas, j'en ai l'espoir.

Le jeune homme prit alors congé, il salua une dernière fois M. Prescott, porta à ses lèvres la main que lui tendait miss Anna, en détournant la tête pour cacher ses larmes; et il se retira le désespoir dans le cœur.

Lorsque le galop du cheval sur lequel s'éloignait don Pablo eut cessé de retentir en se confondant avec les autres bruits de la ville, miss Anna, qui, pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées était demeurée immobile et anxieuse, se leva, salua silencieusement son père, et, pâle et froide, elle traversa la pièce d'un pas de statue et se renferma dans son appartement.

—Oh! oh! murmura à part lui M. Prescott, en suivant sa fille du regard, aurais-je été trop loin, et la chose serait-elle plus sérieuse que je ne le croyais d'abord?

M. Prescott, de même que tous les esprits entiers et irascibles, lorsque, ce qui lui arrivait souvent, il s'était laissé emporter à la violence de son caractère, ne tardait pas à se repentir de ce qu'il avait fait; il comprenait avec une lucidité extrême l'injustice de sa conduite, et il aurait alors donné beaucoup pour que ce qui s'était passé ne fût pas arrivé; mais l'orgueil l'empêchait de convenir de ses torts, et tout en sachant qu'il était engagé dans une voie mauvaise, il y persévérait avec une opiniâtreté d'autant plus grande qu'il était secrètement honteux de s'être lui-même placé dans une position fausse, dont il ne savait plus comment sortir sans exciter les railleries de ceux qui l'entouraient et sans rougir aux yeux de sa fille.

Cette fois, comme dans bien d'autres circonstances, il n'hésita pas à convenir avec lui-même que, dans la querelle absurde qu'il avait faite à don Pablo de Zúñiga, tous les torts étaient constamment demeurés de son côté; que le jeune homme n'avait cessé de conserver vis-à-vis de lui la plus grande mesure et le plus profond respect; qu'il n'était aucunement cause de ce qui s'était passé entre lui et le général, et, qu'en somme, les offres qu'il lui avait faites, méritaient d'être prises en considération et non reçues avec mépris.

M. Prescott savait au moins aussi bien que don Pablo combien le voyage qu'il entreprenait était dangereux, et de quel secours lui aurait été, pour sa sûreté et celle de sa fille, une escorte de cavaliers dévoués, sur des routes infestées de bandits et rendues plus périlleuses encore en ce moment par la concentration des troupes mexicaines dans les provinces mêmes qu'il était contraint de traverser pour se rendre à Tampico de Tamaulipas, le port de l'Océan le plus rapproché du lieu ou il se trouvait.

Toutes ces réflexions et bien d'autres encore se présentèrent en foule à son esprit; mais il les repoussa opiniâtrement.

—Après tout, murmura-t-il, à la grâce de Dieu! J'ai dit que je partirais, je partirai quoi qu'il puisse arriver, et cela tout de suite, afin de montrer que je suis homme de parole, et que, dès que j'ai pris une résolution, je l'exécute.

Alors sans plus tarder, avec une ardeur fébrile qui montrait clairement la mauvaise humeur dont il était intérieurement dévoré, il termina ses préparatifs, en faisant ramener les mules et les chevaux du corral et charger ses bagages.

Les choses furent menées avec une rapidité si grande que, vers deux, heures de l'après-dînée, il quittait San Luis de Potosí et prenait au grand trot le chemin de Tampico.

Sa troupe se composait de douze hommes bien armés, résolus en apparence à se bien défendre en cas d'attaque; le mayordomo Santiago Ramírez marchait en avant pour éclairer la route.

M. Prescott et sa fille montés sur des mules d'amble se tenaient au milieu des peones.

Depuis sa sortie de San Luis, la jeune fille n'avait pas prononcé une parole, le vieillard était pensif, inquiet, et plus il s'éloignait de la ville, plus il regrettait de l'avoir quittée; mais pour rien au monde il n'aurait consenti à tourner bride et à revenir sur ses pas.

IX

Le Voladero del Macho.

C'était le soir, entre Dolores et El Miaz, petites villes de l'État de San Luis, qui, en France, passeraient tout au plus pour de grands villages, en pleine Cordillères sur les flancs d'un canyon étroit, bordé de bois touffus, de mezquite et des liquidambars, au milieu d'une clairière complètement dissimulée par le fouillis de plantes de toutes sortes, qui lui formaient de tous côtés une impénétrable muraille de verdure; douze ou quinze individus à faces patibulaires et aux guenilles sordides, mais armés jusqu'aux dents, soupaient de bon appétit autour d'un feu de veille, allumé pour éloigner les bêtes fauves et combattre le froid piquant de la nuit dans les montagnes, tandis que leurs chevaux, attachés à des piquets, broyaient à pleine bouche une copieuse provende d'herbe fraîche et de maïs.

Ce campement était tout simplement une halte de salteadores; parmi ces bandits se trouvaient deux de nos connaissances, les señores Trabuco et Matadiez, rendus méconnaissables par les élégants costumes de campesinos, tout en drap et en velours de première qualité, qui avaient remplacé les loques informes dont nous les avons précédemment vus revêtus.

Ces deux dignes personnages semblaient jouir d'une certaine considération parmi leurs compagnons qui ne leur adressaient la parole qu'avec force témoignages de respect, leur obéissaient au moindre signe, leur réservaient la meilleure place au feu et leur laissaient prendre les plus savoureux morceaux, ne se servant que lorsque les deux caballeros, si étrangement privilégiés, avaient terminé leur repas.

Du reste, rendons cette justice à ces honorables caballeros, de constater qu'ils n'abusaient en aucune façon de l'ascendant qu'ils possédaient sur leurs compagnons, et qu'ils étaient, au contraire, d'une courtoisie parfaite et d'une aménité patriarcale dans leurs rapports avec eux.

Le souper s'était terminé juste au coucher du soleil; les bandits avaient alors fait leurs préparatifs pour passer la nuit le plus confortablement possible; les uns avaient donné la provende aux chevaux, les autres apporté du bois pour entretenir les feux de veille; deux sentinelles avaient été placées, soit pour guetter l'approche des rôdeurs suspects, hommes ou fauves, soit pour veiller dans les ténèbres au salut général; puis tous ces devoirs accomplis, les bandits libres de tous soins s'étaient accommodés à leur guise autour des feux, les uns s'étaient étendus sur le sol et roulés dans leurs zarapés, n'avaient point tardé à s'endormir d'un calme et paisible sommeil; d'autres avaient allumé leurs papelitos et fumaient avec cette béatitude extatique qui caractérise tous les hommes de la race méridionale; quelques-uns enfin, sortant du fond de leurs poches des jeux de cartes crasseux et usés par l'usage, taillaient un monte effréné; bref, le camp offrait l'aspect pittoresque d'une de ces haltes de bandits ou de bohémiens que le crayon humoristique de Callot et le pinceau puissant de Salvator Rosa ont si magistralement fixées sur la toile, ou jetées sur le papier.

Le seigneur Matadiez et son digne collègue, le seigneur Trabuco, assis un peu à l'écart sous l'abri protecteur d'un jacal, que leurs subordonnés avaient construit afin de garantir leurs précieuses personnes contre l'atteinte de la froide rosée de la nuit, causaient entre eux tout en s'envoyant réciproquement au visage les formidables bouffées de fumée bleuâtre, qu'avec une régularité mathématique, ils aspiraient de leurs élégants pajillos.

—Vous conviendrez avec moi, señor Matadiez, disait le señor Trabuco, que la vie que nous menons ici n'a rien de fort agréable, et que, pour peu qu'elle se prolonge quelques jours encore, nous sommes exposés à mourir, sinon de faim, mais tout au moins d'ennui.

—Je partage complètement votre avis, mon cher compère et honorable ami, répondit Matadiez en hochant la tête d'un air significatif; notre existence au milieu de ces montages sauvages, en compagnie de gens ignorants et bornés, n'est nullement récréative; mais, qu'y faire? Patience, cela ne saurait longtemps durer encore.

—Le ciel vous entende, cher compère! car je vous avoue que s'il me fallait demeurer seulement trois jours de plus ici, malgré la riche récompense, qui nous est promise, j'abandonnerais la partie, tant je sens l'ennui et le dégoût me monter au cerveau.

—D'un moment à l'autre nous aurons des nouvelles, ceux que nous attendons doivent depuis plusieurs jours déjà avoir quitté San Luis et ils ne sauraient être loin.

—Ah! çà, vous êtes-vous bien entendu avec l'homme qui nous emploie? Est-ce un caballero sur lequel on puisse compter?

—Je le crois, il m'a été présenté par une personne dans laquelle j'ai toute confiance, et qui m'a répondu de lui sur son honneur et corps pour corps. D'ailleurs, nos conventions sont, comme vous le savez, d'une simplicité biblique; cher compère: nous livrons la marchandise et nous sommes payés sur l'heure.

—Je ne comprends pas d'autres façons de traiter les affaires.

—Ni moi non plus; de cette manière, on évite des contestations souvent très désagréables.

—Quelle espèce d'homme est ce caballero?

—Lequel? celui qui nous emploie?

—Oui.

—Ma foi, je vous avoue que je l'ignore.

—Comment! vous l'ignorez?

—Oui; voici comment les choses se sont passées: il y a quelques jours, l'ami dont je vous ai parlé me fit prier de passer chez lui pour causer d'une affaire importante. A l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous: mon ami m'attendait. Après l'échange des premiers compliments, il me présenta au caballero, qui se tenait silencieux auprès de lui comme étant la personne qui désirait traiter avec moi.

—Vous l'avez vu, alors?

—Oui et non.

—Comment! oui et non; je vous avoue que je ne comprends plus.

—Vous allez me comprendre à l'instant, cher compère.

—Je vous avoue que je n'en serai pas fâché; je déteste les énigmes.

—Moi de même, n'ayant jamais eu le talent d'en deviner une seule; ce caballero était enveloppé jusqu'aux yeux dans un grand manteau; les ailes de son chapeau étaient soigneusement rabattues sur son visage, et, par excès de précautions sans doute, il portait un loup de velours par les trous duquel on voyait des yeux qui ressemblaient à des charbons ardents.

—Voilà qui est étrange! ce caballero voulait sans doute garder l'incognito.

—C'est ce que j'ai supposé, et comme je me pique avant tout d'être homme du monde, j'ai compris qu'il serait de mauvais goût de montrer une curiosité indiscrète, et je n'ai pas insisté.

—Vous avez agi en véritable caballero, cher compère; seulement, je me permettrai de vous faire observer que vous avez peut-être été un peu léger en cette circonstance.

—Le croyez-vous? fit-il en riant. Vous allez en juger: Après avoir poliment salué l'inconnu, je me tournai vers mon ami:—Ce señor désire garder l'incognito? lui dis-je.—Oui, me répondit mon ami. Cela vous déplaît-il?—A moi, personnellement, en aucune façon. Je suis d'avis que chacun est libre d'agir à sa guise et de traiter les affaires comme il l'entend.—A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ami; vous êtes bien l'homme qu'il nous faut. Que vous ai-je annoncé? continua-t-il, en se tournant vers l'inconnu, toujours silencieux à son côté. Je saluai comme je le devais à ce compliment, et je repris: Malheureusement pour moi, je ne suis pas seul. Les caballeros qui m'accordent leur confiance ont besoin d'une garantie; ce sont mes associés, je dois leur rendre compte de ma conduite. Que leur dirai-je? que je ne sais avec qui je traite? Ils me tourneront le dos en me riant au nez, et me planteront là. Les choses ne peuvent donc s'arranger ainsi; il faut avant tout nous entendre.—Cela sera facile, señor, dit alors l'inconnu d'une voix hautaine. Quel est le nombre des drôles que vous commandez?

—Pardon, señor, répondis-je, justement froissé du ton de l'inconnu et des expressions impropres dont il s'était servi, mes associés sont de très honorables caballeros, avantageusement connus, et non des drôles.

—Bien répondu, par mon âme! s'écria le señor Matadiez en se frottant les mains.

—Peu importe, reprit sèchement l'inconnu; combien sont-ils?—Ma foi, cher compère, comme le nombre ne me revint pas tout de suite à la mémoire, à tout hasard je le doublai. Vingt-cinq, répondis-je.—Soit, dit-il; et, retirant une bourse de dessous son manteau: Prenez, ajouta-t-il en me la présentant; cette bourse contient cent onces, vous en disposerez comme vous le jugerez convenable, ce sont les arrhes de notre marché. Avez-vous d'autres observations à me faire? ou bien croyez-vous maintenant pouvoir, sans trop vous compromettre, traiter avec moi? Je pris la bourse, que je mis immédiatement dans ma poche, et; comme bien vous pensez, cher compère, je jugeai inutile d'insister davantage sur ce sujet; j'étais certain que je traitais avec un caballero.

—Vous avez eu parfaitement raison, cher compère; mais pardon de vous adresser cette question, vous avez la bourse?

—Caray! je le crois bien, elle est là, répondit-il en frappant légèrement sur la poche du côté de son dolman.

—Ah! ah! il est singulier que vous n'ayez pas jusqu'à présent songé à me faire part de cette circonstance, qui est cependant d'une certaine importance.

—J'y ai songé, cher compère, seulement je devrais vous demander votre avis.

—A quel propos?

—Nous avons promis de donner quatre onces à chacun de nos compagnons pour cette expédition, n'est-ce pas?

—Quatre onces, oui, c'est parfaitement cela?

—Eh bien, je me demande si je dois leur donner des arrhes de deux onces à chacun, par exemple, ou s'il est préférable que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous deux; voilà ce qui m'embarrasse, vous ne m'avez pas fait l'injure, je me plais à le croire, de supposer que la pensée me soit venue un seul instant de vous frustrer de la part qui vous revient dans cet argent.

—Oh! cher compère, je connais trop votre délicatesse pour avoir eu cette pensée; ma réponse sera courte, mais catégorique: je suis d'avis qu'en affaires, on doit toujours exiger des arrhes, mais ne jamais en donner.

—Parfaitement raisonné, dit l'autre en riant. Ainsi, vous concluez...?

—Dame! c'est clair, je crois: je conclus à ce que nous partagions tout simplement le contenu de la bourse entre nous.

—A la bonne heure, reprit-il en faisant le geste, de porter sa main à sa poche, vous allez être satisfait, cher compère; mais, s'arrêtant tout à coup, j'ai une proposition à vous faire, dit-il.

—Voyons la proposition, répondit le señor Matadiez en pinçant légèrement les lèvres.

—Nous nous ennuyons considérablement ici.

—Le fait est que les divertissements ne sont pas nombreux.

—Si nous taillions un monte?

—Ah! et à propos de quoi?

—Pour tuer le temps, pas autre chose.

—Voilà une proposition qui me paraît bien séduisante.

—Vous acceptez?

—Un moment, je me consulte, nous intéresserons la partie, probablement?

—Oh! une misère.

—Oui, ma part contre la vôtre, par exemple, n'est-ce pas, cher compère? dit le señor Trabuco en posant amicalement la main sur l'épaule de son digne ami et en riant sournoisement; ce serait avec bien de la joie que j'accepterais cette partie, mais je crois que nous ne tarderons pas à en jouer une autre plus sérieuse. Écoutez.

Les deux bandits prêtèrent l'oreille; presque aussitôt, ils se levèrent.

Ils avaient reconnu le galop précipité d'un cheval, dont le bruit, semblable au roulement du tonnerre, se rapprochait de plus en plus de l'endroit où ils se trouvaient.

—Qu'est cela? murmura Matadiez.

—Nous allons le savoir, répondit Trabuco; éveillons toujours nos hommes, il est bon d'être sur ses gardes.

—C'est juste; mais il est inutile de les éveiller, nos gaillards sont déjà debout; ils ont un sommeil de coyote, rien ne leur échappe.

En effet, les bandits, éveillés par le bruit toujours croissant produit par le galop du cheval, se tenaient immobiles, embusqués derrière les broussailles, la main sur leurs armes et prêts à obéir au premier signe de leurs chefs; seuls, ceux-ci avaient conservé leur place au milieu de la clairière.

Cinq ou six minutes s'écoulèrent, puis tout à coup les buissons furent violemment écartés et un cavalier, lancé à toute bride, se précipita hors des fourrés et vint, par un prodige d'équitation, s'arrêter court à deux pas des deux hommes qui n'avaient pas fait un mouvement pour l'éviter.

Ce cavalier portait le costume des rancheros mexicains; il était masqué.

—Êtes-vous prêts? dit-il d'une voix brève avec un léger accent étranger.

—Nous le sommes, répondit Matadiez non moins laconiquement.

—Alerte à tous! ceux auxquels nous avons affaire me suivent, j'ai à peine deux lieues d'avance sur eux.

—Bon! comme ils marchent au pas, c'est une heure que nous avons devant nous, d'autant plus que les chemins sont mauvais.

—Quelle imprudence de voyager ainsi la nuit dans des contrées qu'on ne connaît pas! dit Trabuco d'une voix railleuse.

—Bref, reprit l'inconnu, nos gens seront bientôt au pied du voladero.

—Ils nous y trouveront, répondit Matadiez, rien n'est changé.

—Rien, seulement le respect le plus profond pour la jeune dame et pour son père.

—Nous sommes caballeros, señor: cette recommandation est inutile.

—Ainsi, je puis compter sur vous?

—Caray! n'avez-vous pas notre parole?

—C'est vrai; alors au revoir et ne manquez pas cette occasion, nous n'en trouverions que difficilement une aussi propice.

—Combien sont-ils?

—Quinze en tout.

—Peones ou caballeros?

—Peones, mais je les crois braves.

Les deux bandits haussèrent les épaules avec dédain.

—Tout est pour le mieux, dit Matadiez.

—Vous pouvez considérer l'affaire comme terminée, ajouta en riant Trabuco.

L'inconnu les salua de la main, tourna bride et s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu.

Lorsque le bruit de sa course se fut éteint dans le lointain, Matadiez frappa à deux reprises la crosse de son fusil sur le sol.

A ce signal les bandits reparurent.

—A cheval, et au Voladero del Macho! ordonna Matadiez.

Les salteadores bondirent en selle et s'élancèrent comme une légion de démons sur les traces de leurs chefs.

Un voladero est une montagne dont le sommet s'avance dans l'espace, tandis que, au contraire, la base se creuse de façon à lui donner à peu près la forme d'un arc tendu dont la corde n'existerait pas. Ces montagnes, fort curieuses, ne se rencontrent qu'au Mexique. Et, selon toute probabilité, cette dépression de la base, qui en eut le point caractéristique, se produit chez elles à la suite d'un de ces innombrables cataclysmes qui bouleversent incessamment ce malheureux pays.

Beaucoup de sentiers passent au pied des voladeros, de sorte qu'il semble aux voyageurs que le hasard conduit dans ces parages, qu'ils franchissent une voûte immense, dont une moitié, émiettée par le temps, serait tombée au niveau du sol, tandis que l'autre, maintenue par des attaches invisibles, serait demeurée debout par un prodige d'équilibre.

Nous ajouterons que ce n'est qu'en employant les plus grandes précautions qu'on se hasarde à passer sous un voladero, et qu'il faut qu'on y soit absolument obligé, parce que les masses de terre et les blocs de rochers qui se détachent incessamment du sommet de la montagne, menacent à chaque seconde les voyageurs de les écraser sous leur poids ou de les engloutir tout vivants.

Le lieu était donc parfaitement choisi pour une embuscade; les bandits, échelonnés à droite et à gauche de l'étroit sentier que devaient suivre les voyageurs qu'ils attendaient, n'avaient à redouter aucune intervention fâcheuse, dans un endroit justement redouté et par cela même éloigné de toute habitation.

Cependant M. Prescott et sa fille s'approchaient assez rapidement du voladero, dont ils apercevaient déjà la masse imposante se détachant en noir, à une courte distance, sur le reste du paysage.

Le gentleman anglais avait préféré adopter la coutume mexicaine et voyager de nuit, pour éviter de trop grandes fatigues à sa fille et se ménager lui-même; car, dans les parages où il se trouvait en ce moment, la chaleur est tellement intense pendant le jour, que, à moins d'être né dans le pays, il est impossible d'y résister. La marche avait été ainsi réglée: on se mettait en route le soir à six heures, on marchait jusqu'à deux heures du matin, moment où la rosée commence à tomber et le froid à devenir glacial; à deux heures, on s'arrêtait jusqu'à sept, puis on repartait pour faire une autre halte à midi et laisser ainsi tomber la plus grande force de la chaleur. Mais, comme M. Prescott connaissait le pays qu'il parcourait et qu'il savait les nombreux dangers auxquels il se trouvait exposé, il avait pris, avec une intelligence rare, ses mesures, de façon à déconcerter les salteadores et les rôdeurs de toutes sortes qu'il savait, à n'en pouvoir douter, être embusqués derrière chaque pointe de rocher ou chaque buisson.

Ses peones, sur le dévouement et le courage desquels il comptait peut-être un peu légèrement, nous le craignons, avaient été, par ses soins, bien armés et montés sur des chevaux de choix; lui-même avait jugé prudent de placer deux pistolets dans ses fontes, de s'attacher un sabre au côté, et de porter en travers de sa selle une excellente carabine; la petite troupe, composée d'une douzaine d'hommes, avait été divisée en trois détachements; une avant-garde de deux cavaliers servant d'éclaireurs, le gros du convoi, sur les flancs duquel marchaient les mules de charge, conduites par des arrieros, et une arrière-garde de deux cavaliers; cet ordre de marche, adopté le premier jour de la sortie de San Luis, avait été depuis rigoureusement suivi. M. Prescott avait, comme de raison, eu le soin de conserver auprès de lui ceux de ses peones qu'il supposait les plus braves et les plus dévoués.

C'était donc dans cet ordre que la petite caravane s'avançait vers le voladero, dont elle n'était plus éloignée que d'une distance d'une demi-lieue environ, lorsque M. Prescott commanda de faire halte.

Le convoi devint aussitôt immobile; M. Prescott se pencha à l'oreille de son mayordomo et lui dit quelques mots à voix basse.

Santiago Ramírez s'inclina respectueusement, mit pied à terre, s'approcha d'une des mules de charge et ouvrit un ballot.

—Pourquoi nous arrêtons-nous donc, mon père? demanda miss Anna d'une voix languissante.

—Parce que, mon enfant, répondit M. Prescott, nous approchons du voladero, c'est-à-dire de l'endroit le plus dangereux que nous rencontrerons sur notre route, et qu'il nous faut prendre une précaution importante.

—Laquelle donc?

—Regardez, ma fille, répondit-il laconiquement. La jeune fille n'insista pas davantage; la lune reluisait presque comme en plein jour et permettait de distinguer à une assez grande distance tous les accidents du paysage; seul, le voladero était sombre et ressemblait, tant les ténèbres y étaient épaisses, à l'entrée d'un gouffre.

M. Prescott avait fait confectionner à México, avant que d'en partir, des espèces de sacs en cuir à forte semelle, semblables à ceux que, sous Louis XV, le maréchal de Saxe voulait faire adopter à la cavalerie française. Ces sacs de cuir, Santiago Ramírez était occupé en ce moment à en chausser les pieds des chevaux.

—Comprenez-vous? dit M. Prescott à sa fille.

—Je vous avoue humblement que non, mon père.

—C'est que vous ne vous donnez pas la peine de réfléchir, reprit-il en souriant; nous allons traverser une voûte dont le sommet s'écroule à chaque seconde sur la tête des voyageurs. La dernière fois que je suis passé par ici, j'ai remarqué que la percussion du son sous cette voûte occasionnait des ébranlements qui augmentaient ces écroulements dans des proportions considérables; j'ai moi-même failli être victime d'un éboulement qui eut lieu à deux pas de moi. Pour éviter que pareille chose nous arrive aujourd'hui et diminuer le danger autant que possible, je me suis précautionné de ces sacs, dont vous ne tarderez pas à voir l'effet.

Au moment où M. Prescott achevait sa démonstration, le mayordomo achevait, de son côté, de chausser les chevaux; puis, après avoir enlevé les grelots des mules de charge, il revint reprendre sa place auprès de son maître.

—Mes enfants, dit alors M. Prescott, écoutez bien l'ordre que je vous donne; de son exécution dépend probablement notre salut à tous. Lorsque nous atteindrons ce mélèze qui se trouve à trois cents pas de nous, là, sur la droite du sentier, nous enfoncerons les éperons aux flancs de nos montures et nous nous élancerons ventre à terre; nous franchirons ainsi la voûte du voladero, et nous ne nous arrêterons que cinq cents pas plus loin. Surtout pas un cri pendant toute la durée de cette course. M'avez-vous bien compris?

—Oui, seigneurie, répondirent les peones.

—Bon. Maintenant silence et en route! Le convoi se remit en marche.

Arrivés au point que leur avait désigné M. Prescott, les peones s'élancèrent à toute bride. Grâce aux sacs de cuir dans lesquels leurs pieds étaient enfermés, les chevaux, semblables au coursier-spectre de la ballade allemande, filaient silencieusement dans l'espace, et leur galop rapide ne produisait pas le moindre bruit.

La caravane s'engouffra sous la voûte avec une vélocité vertigineuse.

Tout à coup des torches étincelèrent dans la nuit, et de derrière tous les rochers s'élancèrent des cavaliers qui se ruèrent sur les voyageurs en poussant de grands cris et en brandissant leurs armes.

X

Le Guet-apens.

En se voyant ainsi attaqués à l'improviste, les voyageurs éprouvèrent d'abord un moment de folle terreur et ne songèrent qu'à chercher leur salut dans la fuite; mais promptement ranimés par les encouragements de M. Prescott qui, lui, avait bravement fait face au danger, et peut-être honteux d'abandonner ainsi leur maître et leur jeune maîtresse sans essayer de les défendre, les peones ne tardèrent pas à tourner bride; à leur tour, ils chargèrent résolument les bandits. Ceux-ci avaient supposé avoir bon marché des voyageurs; surpris par ce retour offensif, ils hésitèrent et mirent plus de mollesse dans leur attaque.

La défense s'organisait, le combat était rétabli, le résultat de la lutte devenait incertain; Matadiez et son digne ami Trabuco commençaient à être sérieusement inquiets; plusieurs de leurs compagnons avaient succombé, d'autres lâchaient pied: la position se faisait pour eux de plus en plus difficile.

Mais les deux bandits étaient gens de ressource et surtout fort experts en matière de guet-apens; de plus ils tenaient énormément à toucher la prime magnifique qui leur avait été promise pour la capture de M. Prescott et de sa fille; une plus longue hésitation pouvait les perdre; leur parti fut pris en un instant pour tenter un effort désespéré, qui, d'une façon ou d'une autre, serait décisif.

Matadiez jeta un cri strident; aussitôt toutes les torches s'éteignirent à la fois, et l'obscurité la plus profonde remplaça aussitôt la lueur blafarde grâce à laquelle, jusqu'alors, les combattants avaient pu s'entrevoir et diriger presque sûrement leurs coups.

Le combat continua donc dans les ténèbres; amis et ennemis se mêlèrent, se ruant les uns contre les autres avec un acharnement sans pareil.

Tout à coup de grands cris se firent entendre, et une dizaine de cavaliers, tenant chacun une torche allumée de la main gauche, s'engouffrèrent comme un ouragan sous la voûte en poussant le cri de guerre des rancheros.

Presque aussitôt une masse énorme de terre et de pierres détachées de la cime du voladero, tomba avec un fracas épouvantable au milieu des combattants, dont plusieurs furent littéralement broyés sous son poids.

Il y eut alors un désordre horrible, une panique effroyable parmi ces hommes acharnés à s'entre-égorger; les bandits comprirent que la partie était perdue pour eux, ils ne songèrent plus qu'à gagner au pied et s'élancèrent au hasard, poussés par l'instinct de la conservation.

Mais la fuite elle-même leur était devenue impossible; la partie de la voûte qui s'était écroulée avait formé derrière eux une infranchissable barrière; devant eux les rancheros, la carabine à l'épaule, n'attendaient qu'un signe de leur chef pour les tuer à bout portant.

Ce chef était don Pablo; il se tenait immobile, l'épée à la main, à deux pas en avant de sa troupe, contenant à grand-peine son cheval qui se cabrait de terreur, et cherchant d'un regard anxieux ceux au secours desquels il était accouru.

M. Prescott et sa fille avaient disparu. Un instant le jeune homme trembla qu'ils ne fussent ensevelis sous les décombres de la voûte, et une pâleur mortelle envahit son mâle visage.

—Bas les armes et pied à terre, misérables! cria-t-il d'une voix rude.

Les bandits obéirent avec une rapidité qui témoignait de la crainte qu'ils éprouvaient.

Ils n'étaient plus que huit, dont cinq avaient reçu de graves blessures, et ne se tenaient debout qu'avec les plus grandes difficultés.

Don Pablo les examina les uns après les autres avec la plus sérieuse attention.

—Que sont devenus vos chefs? dit-il enfin. Les bandits gardèrent le silence.

—M'entendez-vous? reprit-il avec un ton de menace qui fit courir un frisson de terreur dans les veines des plus braves.

—Ils nous ont abandonnés pendant l'obscurité, répondit enfin un blessé; nous ne savons ce qu'ils sont devenus.

Il y eut un silence de quelques secondes, pendant lequel on eût entendu battre le cœur dans la poitrine de ces misérables.

Don Pablo fixait sur eux un regard farouche.

—A genoux! reprit-il, et recommandez-vous à Dieu, vous allez mourir!

—Grâce! s'écrièrent-ils en joignant les mains avec une inexprimable angoisse.

—Pas de grâce! dit-il sèchement, et, se tournant vers ses cavaliers, il leva lentement son épée au-dessus sa tête.

Dix coups de feu éclatèrent, se confondant dans une seule détonation.

Un cri horrible se fit entendre, les, bandits roulèrent sur le sol.

Ils étaient morts.

—Justice est faite, dit froidement l'implacable ranchero, abandonnons aux coyotes les cadavres de ces misérables et mettons-nous à la recherche de ceux dont ils avaient voulu faire leurs victimes.

Santiago Ramírez s'approcha respectueusement de lui:

—Señor don Pablo, lui dit-il, les deux chefs se sont échappés; ne craignez-vous pas qu'ils aient réussi dans les ténèbres à s'emparer de mon maître et de ma jeune maîtresse?

—C'est ce que nous saurons bientôt, répondit le jeune homme d'une voix sourde.

—Et nous, que devons-nous faire, señor?

—Nous accompagner provisoirement; votre sûreté l'exige.

Santiago Ramírez s'inclina et rejoignit les autres peones, qui se rangèrent derrière les rancheros. Sur un signe de don Pablo, les cavaliers sortirent au galop de la voûte; au bout de quelques minutes, ils se retrouvèrent en rase campagne, hors de l'ombre projetée par la masse imposante du voladero.

La nuit était claire et étoilée, la lumière suffisante pour qu'il fût facile, à une assez grande distance, de distinguer les divers accidents du paysage; les torches, devenues inutiles, avaient été éteintes.

Les rancheros galopaient ainsi depuis vingt minutes environ, lorsqu'ils se trouvèrent presque subitement en face d'une troupe assez considérable de cavaliers rangés en bataille en travers de la route, et qui semblaient leur barrer le passage.

—Qui vive?—Qui vive?—cria une voix forte.

—Mejico e Independencia!—Mexique et Indépendance!—répondit aussitôt don Pablo en continuant d'avancer.

—Qué gente?—Quelles personnes?—reprit la voix?

—Rancheros.

Un hurrah joyeux accueillit cette dernière réponse, et un cavalier s'élança au-devant de don Pablo.

Ce cavalier était M. Prescott.

Les deux troupes se confondirent en une seule. Les nouveaux venus faisaient partie de la cuadrilla de don Pablo; le jeune homme les avait laissés en arrière pour éclairer la route et arrêter les fuyards.

M. Prescott était pâle, défait; il paraissait en proie à une grande agitation; tout son flegme britannique avait disparu; il était accablé de douleur.

—Ma fille, s'écria-t-il, dès qu'il fut près de don Pablo, ma fille, où est ma fille?

Le jeune homme baissa tristement la tête sans répondre.

—Oh! reprit le vieillard en se tordant les mains avec désespoir, elle est morte!

—Non! non! s'écria vivement don Pablo, elle vit.

—Où est-elle alors, rendez-la-moi, ma fille, je la veux.

—Hélas! elle a disparu; mais, ajouta-t-il vivement, elle ne saurait être bien loin encore, nous la retrouverons, je vous le jure; sans doute elle aura fui pendant le combat.

Le vieillard hocha tristement la tête à plusieurs reprises.

—Non, dit-il avec amertume, elle a été enlevée, j'en suis sûr! les misérables me l'ont ravie.

—Revenez à vous, Monsieur, miss Anna ne peut-elle donc pas s'être échappée comme vous à la faveur des ténèbres?

—Je vous répète, don Pablo, qu'elle a été enlevée comme je l'ai été moi-même.

—Que voulez-vous dire?

—Un bandit s'est jeté en croupe sur mon cheval, a saisi la bride et m'a entraîné malgré tous les efforts que j'ai tentés pour recouvrer ma liberté; vous voyez bien que ma pauvre fille a été elle aussi victime d'un odieux guet-apens? Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Une sueur froide inonda le front du jeune homme.

—Malheur à moi, murmura-t-il, si ce que vous dites est vrai, Monsieur! Mais non, je ne puis le croire, cela n'est pas, reprit-il avec énergie, cela ne saurait être, miss Anna nous sera rendue; qu'est devenu le bandit qui vous a enlevé?

—Eh! le sais-je, le misérable a été arrêté par vos cavaliers; à peine libre j'ai voulu retourner sur mes pas; j'aurais retrouvé ma fille, moi, si l'on m'avait laissé me mettre à sa recherche.

Puis, vaincu tout à coup par la douleur, le malheureux vieillard se renversa sur son cheval et aurait roulé sur le sol si don Pablo ne l'avait retenu en lui jetant les bras autour du corps.

Il était évanoui.

Le jeune homme le considéra un instant avec une impression impossible à rendre.

—Pauvre père! murmura-t-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, quelle punition terrible de son entêtement insensé! Mais, sur mon âme, je lui rendrai sa fille, je le jure, ou bien je périrai!

Les rancheros avaient mis pied à terre et installé un campement provisoire pour la nuit; don Pablo ne voulait pas s'éloigner du voladero avant d'en avoir minutieusement exploré tous les environs; il espérait ainsi découvrir quelque indice qui le mit sur les traces de miss Anna.

M. Prescott avait été étendu sur des couvertures; Santiago Ramírez et don Pablo lui prodiguaient les soins les plus empressés et essayaient par tous les moyens de le rappeler à la vie.

Le vieillard demeura près d'une heure sans connaissance. Enfin, il rouvrit les yeux, jeta des regards égarés autour de lui; puis tout à coup le souvenir lui revint, il jeta un grand cri et fondit en larmes.

Don Pablo ne l'avait pas quitté, il lui prit la main.

—Courage, lui dit-il d'une voix douce; courage, pauvre père!

—Ma fille, murmurait le vieillard à travers ses sanglots; ma fille! mon Dieu! Don Pablo, vous me la rendrez, n'est-ce pas? s'écria-t-il tout à coup en fixant sur le jeune homme ses yeux rougis par les larmes.

—Je l'ai juré, Monsieur, répondit-il d'une voix grave; Dieu a entendu mon serment.

—Soyez béni, don Pablo, pour cet espoir cependant bien faible que vous faites entrer dans mon cœur. Oh! ma fille! ma pauvre fille!

Le jeune homme confia M. Prescott aux soins de ses peones, et, après lui avoir de nouveau serré la main et répété le mot: courage! il s'éloigna à pas lents d'un air pensif.

Plusieurs feux de bivouac avaient été allumés. Don Pablo s'assit devant l'un d'eux, et s'adressant à l'un de ses officiers:

—Qu'avez-vous fait du bandit qui est venu si étourdiment donner dans votre embuscade? Vous ne l'avez pas fusillé, j'espère?

—Non colonel, pas encore, répondit l'officier, supposant que peut-être vous désireriez l'interroger; provisoirement, nous l'avons solidement garrotté et placé sous bonne garde.

—Vous avez bien fait; quel homme est-ce?

—Hum! il a l'air d'un assez triste sujet, colonel; c'est un grand drôle à mine patibulaire, taillé en hercule, qui s'est défendu comme un démon lorsque nous l'avons arrêté et qui même a blessé deux hommes.

—Donnez l'ordre qu'on me l'amène à l'instant; peut-être pourra-t-il nous fournir quelques renseignements précieux.

—Je doute qu'il consente à parler, colonel; depuis son arrestation, malgré toutes les questions qui lui ont été adressées, il s'est obstiné à ne pas vouloir répondre.

—Peut-être serai-je plus heureux que vous. Donnez, je vous prie, l'ordre qu'on le conduise en ma présence.

L'officier se hâta d'obéir; il revint au bout de quelques minutes suivi de plusieurs rancheros qui amenaient, ou plutôt portaient au milieu d'eux, car il refusait de marcher, bien que ses jambes fussent à peu près libres, notre ancienne connaissance, le señor Matadiez.

Le bandit n'avait rien perdu de son effronterie, ni de sa cynique assurance. Le seul changement qui s'était opéré en lui, c'est que ses yeux de chat-tigre semblaient lancer des flammes sous ses sourcils froncés à se joindre, et que l'expression de sa physionomie était encore plus farouche que de coutume.

Don Pablo jeta sur le drôle un regard investigateur, et s'adressant à l'officier:

—Capitaine, dit-il froidement, faites prendre les armes à dix cavaliers et qu'ils se tiennent prêts pour une exécution.

Le capitaine fit un signe, dix rancheros s'approchèrent, la carabine à la main et se placèrent silencieusement en face du prisonnier.

Celui-ci demeura impassible, indifférent en apparence à ces préparatifs dont cependant il comprit toute la menaçante signification.

—Tu es condamné à mort, prépare-toi à mourir, dit don Pablo d'un ton bref en s'adressant au prisonnier.

Le bandit sourit avec dédain.

—Je suis condamné à mort depuis ma naissance, répondit-il d'une voix railleuse; un peu plus tôt un peu plus tard, toute créature humaine doit en arriver là, c'est le but commun, nul être vivant ne le peut éviter. Faites donc de moi ce qu'il vous plaira.

—Tu ne crains pas la mort?

—Pourquoi la craindrais-je, c'est la fin de tout.

—Ou le commencement!

—Peut-être; que m'importe!

—La vie est belle cependant, quand on est jeune, fort et riche.

—Oui, mais quand on est pauvre, elle ne vaut pas la peine qu'on prend à essayer de la prolonger.

—Hum! Si au lieu de te faire exécuter, comme c'est mon droit, je te pardonnais?

—Vous plaisantez, colonel! dit le bandit avec un tressaillement involontaire.

—Suppose un instant que je parle sérieusement.

—A quoi bon supposer ce qui ne saurait être? répondit-il en haussant les épaules. Vous m'avez arrêté en flagrant délit; c'est une partie comme une autre engagée entre nous. J'ai joué, j'ai perdu, je dois payer.

—Alors, tu veux mourir?

—Je ne dis pas cela. Il y a toujours chez l'homme le plus brave un sentiment instinctif qui le pousse à conserver la vie.

—Tu peux vivre si tu le veux.

—Est-ce un marché que vous me proposez, colonel?

—C'est un marché, oui, señor Matadiez.

—Hein? s'écria le bandit dont l'œil lança un fulgurant éclair, vous me connaissez?

—Oui, je te connais.

—Et me connaissant vous me feriez grâce?

—Non seulement je te ferai grâce si tu le veux; mais encore je te rendrai riche.

—Bon; alors on peut s'entendre. Il est inutile de me tenir ainsi plus longtemps garrotté comme un novillo; ordonnez qu'on détache mes liens et qu'on nous laisse seuls.

—Si je fais ce que tu désires, tu n'essaieras pas de t'échapper?

—Ma foi, non; la vie me pèse, j'irai de moi-même me placer devant les carabines de vos soldats, je vous le jure, quand vous me l'ordonnerez; si vous me connaissez, vous savez qu'on peut avoir confiance en ma parole.

Don Pablo fit un signe d'assentiment.

—Déliez cet homme, dit-il.

On obéit; le bandit poussa un rugissement de joie et fit sur place un bond prodigieux sur lui-même, comme pour s'assurer qu'il était réellement rentré en possession de toutes ses facultés.

Les soldats s'éloignèrent; le colonel et le bandit demeurèrent seuls.

En recouvrant sa liberté, Matadiez avait repris toute son insouciance.

—Alors, fit-il en riant, ce ne sera pas encore pour cette fois.

Et s'approchant vivement de don Pablo:

—Colonel, lui dit-il sans lui donner le temps de lui adresser la parole, je sais ce que vous désirez de moi; je ne tromperai pas votre attente. Je vous dois la vie, je m'acquitterai loyalement; je n'ai jamais renié mes dettes, et, vive Dieu! celle-là est sacrée. Vous voulez savoir, n'est-ce pas, ce qu'est devenue la jeune fille qui a disparu? Je l'ignore; mais je le saurai bientôt, soyez tranquille. De plus, non seulement je vous aiderai à la sauver, mais encore je m'engage à vous apprendre, quoique je ne le sache pas moi-même, quel est l'homme qui m'avait payé pour m'emparer de la pauvre enfant. Vous ai-je deviné, est-ce bien là tout ce que vous désirez de moi?

—Tu m'as deviné, en effet, et c'est tout ce que je désire de toi; si tu tiens la promesse que tu me fais, je te le dis à mon tour, sois tranquille.

—Bon, ne parlons pas de cela maintenant, reprit-il d'un ton enjoué; après la réussite nous réglerons cette affaire.

—Soit. Un mot encore?

—Parlez.

—Comment te trouvé-je de si bonne composition, toi cependant si...

—Féroce? bah! dites le mot, allez, colonel; deux raisons m'ont engagé à agir ainsi que je le fais; la première, c'est que vous avez été franc avec moi, et que vous m'avez témoigné de la confiance en me rendant ma liberté sur parole; la seconde, c'est que je suis peut-être un tigre, mais qu'à coup sûr je ne suis pas un loup; je tue sans remords un homme, et cela bravement, en face, mais je répugne à enlever les enfants et les femmes, je trouve cela lâche. J'ai été malgré moi entraîné à tenter cette expédition, elle me répugnait; mais j'étais à bout de ressources et je ne voulais pas mourir de faim. Voilà mon excuse, si quelque chose peut excuser une action aussi indigne.

—Bien, je m'attendais à cette réponse, je suis heureux de ne point m'être trompé sur ton compte; allons, tu vaux mieux que ta réputation, je ne désespère pas de te voir revenir au bien.

—C'est bien difficile, colonel, répondit-il en hochant la tête... cependant qui sait?

Don Pablo appela d'un geste le capitaine qui se promenait de long en large à quelques pas en attendant la fin de ce long entretien.

—Cet homme est libre, lui dit-il, rendez-lui son cheval et ses armes.

Le capitaine s'inclina.

—Merci, dit Matadiez, cette dernière faveur achève de m'attacher à vous; adieu, colonel; avant peu vous aurez de mes nouvelles, et j'espère que vous serez satisfait; où vous retrouverai-je?

—Auprès du général Santa-Anna.

—Cela suffit, adieu.

Il salua respectueusement le colonel, reprit ses armes qu'un ranchero avait apportées, caressa son cheval, se mit en selle d'un bond, et partit ventre à terre dans la direction du voladero.

Don Pablo le suivit un instant du regard, puis il pencha son front pensif en murmurant:

—Ce moyen était le seul qui m'offrit des chances de succès; ai-je eu tort de l'employer? Peut-être!

Et il demeura plongé dans ses réflexions.

XI

Miss Anna.

Nous abandonnerons provisoirement le camp des rancheros, et, faisant rétrograder notre récit de quelques heures, nous retournerons sous la voûte du voladero au moment où, sur l'ordre de Matadiez, les torches avaient été éteintes toutes à la fois.

Miss Anna, effrayée par l'obscurité subite qui avait instantanément succédé à la lueur douteuse qui jusque-là avait éclairé le combat, mais conservant cependant toute sa présence d'esprit, s'était, autant que cela lui était possible, rapprochée de son père, dont elle sentait combien il était important pour elle de ne pas être séparée.

Tout à coup elle frissonna; elle avait senti une main presser doucement la sienne et s'appuyer fortement sur la bride de son cheval, qui, obéissant à l'impulsion nouvelle qui lui était donnée, au lieu d'avancer comme elle le désirait, reculait peu à peu, mais par un mouvement continu, de façon à sortir de la mêlée. Inquiète de cette direction donnée malgré elle à sa monture, la jeune fille, soupçonnant un nouveau piège, se tint sur ses gardes, prête à tout événement, et résolue à faire face au danger, quel qu'il fût, qu'elle prévoyait.

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