LES AILES DE FLAMME
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LES AILES DE FLAMME
I
D'une courte lancée, l'aéroplane prit son vol. Et, tout de suite remise du premier émoi, Claire, assise sur le siège étroit près de Lucien Chatel, goûta les délices de la sensation inconnue. Adieu les cahots du chemin, la trépidation du rail, le tangage et le roulis de la mer, le clapotis du fleuve. La fuite même du patin sur la glace apparaissait rude et grossière à côté de la course aérienne. Surpris et dompté par la brusque attaque des ailes étendues, l'air devenait l'esclave le plus sûr. Et il emportait l'énorme engin, d'une allure plane et tendue, sur les routes innombrables du ciel. Pénétrée de confiance, de bien-être et d'orgueil, Claire aurait voulu crier sa joie d'échapper à la terre.
Elle se sentait affranchie. Et cette allégresse d'évasion se confondait en elle avec la certitude d'échapper à l'homme odieux dont elle avait dû, pendant cinq années, porter le nom. La loi même lui rendait la liberté reconquise en fait, rompait la dernière chaîne par un jugement de divorce en sa faveur. Libre, libre, elle était libre! Et l'essor en plein azur symbolisait sa délivrance. Il lui semblait se porter au-devant de la vie, marcher dans l'avenir.
L'avenir... Pour elle, il était aux mains de celui-là même qui l'entraînait d'un si prodigieux essor. Elle allait oublier le mauvais rêve, recommencer sa vie aux côtés du cher compagnon d'adolescence enfin retrouvé. Elle serait sa femme... Elle contempla, sous le léger feutre rabattu que ses portraits, depuis un an, avaient rendu légendaire, ses yeux pleins d'espace et son profil tenace. Chaque fois qu'elle criait d'un mot son ravissement, il s'éclairait d'un joli sourire, juvénile et charmant. Elle songea: «Tout me plaît de lui.» Le grand volant d'acajou prenait, sous ses doigts nerveux, une majesté de sceptre. N'était-il pas le jeune souverain reconnu, acclamé, du royaume de l'air, sur ce char triomphal qu'il semblait conduire vers quelque apothéose? Ah! comme elle l'aimait, comme elle l'aimait!...
Il s'élevait en décrivant au-dessus du champ d'essor une large spirale. En se penchant, Claire distinguait les toits de verre des ateliers Chatel scintillants au soleil et les frondaisons du Bois de Vincennes, répandu comme un géant tapis de mousse. Ils montaient toujours. Le calme grandissait à ces hauteurs. On n'entendait plus que le bruissement soyeux de l'hélice et, de temps en temps, quelque écho de la vie, la trompe d'une auto, le coup de feu d'une fête foraine, un aboiement de chien... Et de réaliser ainsi le rêve le plus ancien des hommes, d'échapper aux lois de la nature et aux rumeurs de la terre, de monter en spire glorieuse vers l'infini bleu, dans cet air de cristal et d'or, parmi cette paix solennelle, de se sentir seule aux côtés de l'être adoré, le jour même où elle pouvait se promettre à lui, c'étaient pour Claire des fiançailles inouïes, éperdues, en plein ciel.
Au moment où ils touchaient le sol, la foule, débordant ses barrières, accourue de toutes parts, les entoura, dans une clameur confuse, d'un cercle de mains tendues, d'objectifs braqués, de bouches ouvertes, de fronts levés. Et soudain, parmi tous ces visages, Claire ne vit plus qu'un visage: celui de Villeret, son ancien mari...
Elle frissonna. Ses pires souvenirs se dressaient devant elle. Derrière cette barbe lisse et correcte, elle devinait la mâchoire de squale, énorme, mauvaise, pleine d'injures. Elle savait comme ces yeux caressants s'embuaient vite de haine et se chargeaient de cruauté, comme la voix mielleuse s'aigrissait vite.
Avait-elle souffert avant de le démasquer! On le lui avait présenté comme un ingénieur écouté, un administrateur de grandes sociétés industrielles. Et elle lui avait découvert peu à peu, mais trop tard, tout un passé d'expédients, ballotté des mines du Cap à celles du Caucase, en cent entreprises louches, à la recherche de l'argent nécessaire à ses vices. Marié, il avait continué de glisser sur la pente, jusqu'à la chute: une vilaine histoire de poudre d'or mêlée à du sable, pour fausser le rendement aurifère d'un gisement africain. Ce jour-là, Claire dut acheter de sa fortune le silence des dupes de son mari.
Sans doute, si Villeret n'avait été qu'un pauvre être désarmé contre la tentation, lui eût-elle continué son aide, par pitié. Mais il était aussi brutal que lâche, aussi jaloux que débauché, aussi cruel que fourbe, et sans qu'un peu d'amour excusât ses violences. Au lendemain du scandale, elle s'était séparée de lui, résolue à gagner sa vie. Elle dessinait avec un goût très vif. Elle aimait surtout à peindre les oiseaux. Elle composa donc des tableautins de genre qui, peu à peu, trouvaient preneur. Villeret la relançait. Le plus souvent, sa mise était sordide. Parfois, il était impeccable et magnifique. Il la pressait de reprendre la vie commune. Elle ne démêlait pas dans quelle mesure la jalousie, la misère, un obscur besoin de tyrannie le poussaient à ces tentatives. Mais elle refusait obstinément, s'en débarrassait avec quelque argent.
Cette vie ambiguë durait depuis un an, lorsque Claire retrouva Lucien Chatel. Ils s'étaient connus, aimés, dans l'adolescence. Mais il ne pouvait pas être question de mariage entre eux. Unit-on des enfants de même âge, surtout quand leurs fortunes sont inégales? On lui avait préféré Villeret. Seulement, ces puériles amours sont pareilles à ces initiales gravées dans l'écorce des jeunes arbres. Les années, loin de les effacer, élargissent et creusent leur trace. Et quand, déjà célèbre avant la trentaine, Lucien retrouva Claire seule et malheureuse, ils s'aperçurent que leur cœur n'avait pas changé. Leur vie reprit où ils l'avaient laissée...
Dès lors, Chatel supplia sans cesse son amie de reconquérir toute sa liberté. Elle céda. Villeret avait trop de torts envers elle pour oser lui résister. En effet, étouffant sa rage, il laissa engager sans protestation la procédure de divorce. Depuis deux mois, elle ne l'avait pas revu. Que lui voulait-il?
Ah! l'envolée en plein ciel, la trêve bleue n'avait pas duré. Aussitôt qu'elle touchait terre, elle retrouvait le souci. Villeret la guettait fixement. Dès que leurs regards se croisèrent, il esquissa un bref signe d'appel. Soit. Elle consentait. D'autant qu'elle craignait un conflit entre les deux hommes, qui se connaissaient de vue. Elle aurait avec Villeret une explication décisive. Ce serait la dernière. En somme, il ne lui était plus rien.
Anxieuse, elle gagna la lisière du Bois, s'engagea dans une avenue voûtée de verdure où bientôt Villeret la rejoignit. Tout de suite elle attaqua:
—Que voulez-vous?
Il railla, la voix aimable:
—Mais j'ai voulu vous féliciter. C'est charmant, cette échappée à deux... La vie des abeilles... le vol nuptial. Car vous l'épousez, naturellement?
—Oui.
Villeret s'arrêta. Son masque était tombé. Hideux de haine, il cria, les poings serrés:
—Eh bien, je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas!
Elle haussa les épaules, forte du courage que verse l'amour. Lui s'exaspérait:
—Oui, oui, je sais bien, je n'ai pas le droit de m'opposer à ce mariage. Tu m'as contraint de divorcer. Aujourd'hui c'est chose faite. Et tu triomphes. Mais moi, je m'en moque, de la loi, je m'en...
Elle coupa, ironique, d'une allusion à ses louches tripotages:
—Oh! je sais.
Mais il ne l'écoutait pas:
—Avoue, poursuivit-il, que tu n'as jamais cessé de voir cet homme, que vous m'avez laissé m'enfoncer, me perdre, pour mieux vous débarrasser de moi?...
Elle se révolta:
—Je vous jure que je n'ai jamais revu Lucien pendant notre mariage.
—En tous cas, vous en êtes arrivés à vos fins, tous les deux. Vous êtes libres, vous vous croyez libres. Mais moi je te répète que je ne veux pas que vous profitiez de votre liberté. Écoute. J'ai voulu voir... ce vol... J'étais dans la foule. J'entendais tout ce qu'on disait de lui, de toi, de vous deux. Ah! ce que j'ai souffert... Ce que j'ai eu envie d'étrangler des gens autour de moi... Alors, je ne veux pas que ça continue... Je ne veux pas assister toute la vie à votre apothéose. Ce n'est pas possible. Je vous empêcherai de vous... Renonce, Claire, crois-moi, tu feras bien. Renonce.
Il respirait tellement la cruauté, la perfidie, la souffrance, qu'elle eut peur. Que pouvait-il contre eux? Un meurtre? Non. Il était trop lâche. Une trahison sournoise? Mais Lucien, prévenu, se tiendrait sur ses gardes. Si pourtant il parvenait à réaliser ses menaces? Alors quoi? Faudrait-il donc, pour éviter tout danger, renoncer au cher avenir? Non. Ils souffriraient trop, tous les deux. Elle agita la tête:
—Il n'y a plus rien de commun entre nous maintenant. Je ne vous obéirai pas. Laissez-moi, une fois pour toutes.
Déjà, elle rebroussait chemin vers les ateliers. Il la toucha à l'épaule, d'une main agitée et brûlante:
—Vous ne serez pas à un autre. Vous n'épouserez pas cet homme.
Elle déclara fermement:
—Nous sommes fiancés d'aujourd'hui même. Je l'épouserai.
Alors, décomposé de rage, il grinça:
—C'est bien. J'ai voulu vous prévenir. J'ai voulu éviter un malheur. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.
II
On annonçait de toutes parts que, le prochain dimanche, Lucien Chatel traverserait Paris, à grande hauteur, du bois de Vincennes au bois de Boulogne. Il se proposait de s'élancer droit et haut, de tracer un invisible arc-en-ciel au-dessus de la ville. Il ne se doutait guère, en décidant cette expérience, qu'il signait son arrêt de mort.
Car Villeret était résolu. Cette traversée de Paris lui apparaissait comme une indication du Destin. Ce jour-là, Lucien Chatel devait périr. Dans ce cerveau dégradé par le vice et rongé par la haine, l'idée du meurtre peu à peu avait germé, s'était affirmée, épanouie. Maintenant elle l'envahissait tout entier...
Ayant condamné son rival à mort, Villeret préparait l'exécution avec un soin féroce. Il lui fallait, la veille de la tentative, travailler secrètement pendant une heure sur l'appareil qui enlèverait le héros. Et toute son ingéniosité, toute sa ruse se concentraient vers ce but.
Qui veillait, le soir venu, sur l'annexe des ateliers où reposaient les grands oiseaux blancs? Villeret eut tôt fait de découvrir le gardien en qui Chatel avait placé sa confiance. Un homme amenait-il à lui seul—besogne d'hercule—un aéroplane sur le champ de manœuvre? C'était Lanoix. Qui donc apportait au trot le bidon d'essence, l'arrosoir d'eau, l'outil nécessaire? Encore Lanoix. Qui donc excellait à refouler sans phrases les curieux derrière la barrière? Toujours Lanoix. A tout instant, on entendait la voix ferme de Lucien Chatel, la voix plutôt émue des clients assis pour la première fois au volant: «Lanoix! Lanoix!»
C'était, tout ensemble, le chien de garde et le chien de berger. Mais quel molosse! Un géant, haut, large, massif, le buste moulé dans un maillot rayé blanc et bleu, les jambes perdues dans un immense pantalon de velours brun, les genoux, les poings, le menton toujours portés en avant, comme prêts à la lutte. Et avec cela, des yeux clairs, de bonnes grosses lèvres où fumottait, sous la moustache hirsute, une éternelle cigarette.
Le patron d'une guinguette voisine acheva de renseigner Villeret. Lanoix était un ancien ravageur de la Marne. Dans ce temps-là, quand il avait bu, il était terrible. A la suite d'une rixe—peut-être avait-il pris une absinthe de trop—il avait attrapé un an de prison. A sa sortie, M. Chatel avait eu la bizarre idée de se l'attacher. Il l'avait apprivoisé, rendu doux comme une demoiselle. Lanoix ne buvait plus. Ça durerait ce que ça durerait. Au fond, le cabaretier restait sceptique, quelque peu méprisant, à l'endroit de cet homme qui refusait un petit verre. Mais M. Chatel, lui, avait la foi. La preuve, c'est qu'il avait confié à Lanoix la garde des appareils. L'ancien ravageur s'était construit, dans un angle du garage, une sorte de cabine où il mangeait, où il couchait, un gros revolver à portée de sa main. Ah! il ne ferait pas bon s'y frotter. Car Lanoix avait le coup de feu facile.
Le vendredi qui précédait la traversée de Paris, Villeret attendit le moment où, les appareils rentrés et Chatel parti, la foule commença de se disperser. Accostant Lanoix qui fermait les portes de la cour:
—Rude journée, mon brave. Pas fâché de vous reposer, hein? Vous accepterez bien de prendre quelque chose auparavant, un petit apéritif, là, tout près?
Et il montrait le cabaret proche. Ému, Lanoix cracha sa cigarette, avala sa salive. Mais s'il fut agité d'un désir, il l'étouffa vite. Car secouant la tête, il refusa net.
Villeret craignit de se démasquer par trop d'insistance. Il rompit, chercha une autre ligne d'attaque:
—Il est trop tard pour visiter les ateliers aujourd'hui, n'est-ce pas?
Lanoix trancha l'air de sa main énorme, en couperet de guillotine:
—Fermé.
Pas prolixe, le ravageur. Villeret regretta:
—C'est dommage. Je suis un ami, un admirateur de M. Chatel.
Ah! certes, M. Chatel n'avait pas de plus fervent admirateur que Lanoix lui-même. C'était son dieu. Pourtant, le gardien resta inflexible. D'un seul coup de sa paume glissée sur sa cuisse, il roula une cigarette:
—Parlez-y.
Et il poussa la porte. Villeret haussa les épaules. Il ne pourrait pas avoir raison de cette brute en l'attaquant de front. Il fallait ruser et ruser vite, car le temps pressait.
Et le lendemain samedi, veille de l'expérience, tandis que tous les regards étaient tournés vers Lucien Chatel qui s'entraînait à grande hauteur, Villeret, payant d'audace, entra délibérément dans la cour, pénétra dans le garage désert.
Là, il stoppa une seconde. Le long du mur, s'alignaient d'immenses caisses à claires-voies, à demi couvertes de bâches, et qui servaient à expédier au loin les aéroplanes. Villeret se jeta dans cette cachette... Une heure après, les essais achevés, Lanoix bouclait la porte. Il enfermait l'ennemi dans la place.
Par les interstices des bâches, Villeret avait épié la rentrée des grands oiseaux blancs. Surtout il avait minutieusement repéré l'appareil de Chatel. Il ne le quittait pas des yeux. Diable! Il ne s'agissait pas de se tromper. Mais aucune erreur n'était possible. Le jeune inventeur l'avait encore inspecté en tous ses détails après l'avoir fait rentrer. C'était bien celui qu'il emploierait le lendemain.
Maintenant, Villeret restait seul dans l'immense halle. Sans doute, Lanoix allait chercher son repas à la guinguette voisine. Il fallait profiter de son absence. Villeret eut vite découvert, dans l'angle opposé à sa cachette, la cabine du gardien. Il y courut, l'inventoria d'un regard: un petit lit à couverture brune dans un cadre de sapin, une étroite table de chevet où traînaient un vieux magazine, une bougie dans un chandelier, un énorme revolver chargé.
Rapidement, il tira d'une de ses poches une bouteille colletée de papier d'argent, écussonnée de la croix de Genève, la plaça bien en vue sur la planche et regagna son abri au pas de course. Deux minutes après, Lanoix rentra.
Des heures, dans la nuit, Villeret attendit. Oh! il avait bien réfléchi, rejeté bien des solutions. Évidemment, il aurait pu limer l'arbre de l'hélice, ou quelque pièce du moteur. Mais chacun savait que l'appareil Chatel, privé de ses moyens de propulsion, glissait doucement sur les couches aériennes, atterrissait sans choc. Non. Il fallait que l'étoffe des ailes, la toile tendue qui seule soutenait l'engin dans l'air, disparût, s'anéantît soudain... Alors, il ne resterait plus qu'une lourde carcasse, cinq cents kilos de métal, qui s'effondreraient, s'abîmeraient sur le sol...
Parbleu! Ce n'était pas sorcier. Il suffisait d'y penser. Il allait enduire les toiles d'une dissolution phosphorique de sa façon. Au repos, elle resterait bien sage. Rien ne le trahirait. Mais quand l'air frapperait les ailes à cent kilomètres à l'heure, elle s'évaporerait et, sous ce furieux coup de briquet, le phosphore prendrait feu. Dans le souffle de la vitesse, l'étoffe caoutchoutée, vernie, flamberait d'une lampée, comme une pièce d'artifice.
Mais pour mener à bien sa besogne, Villeret avait besoin que Lanoix fût endormi, assommé par l'ivresse. Viderait-il ce flacon d'absinthe placé sous ses yeux, en tentation? Après sa longue abstinence, allait-il se jeter sur le poison délicieux?
Soudain, la porte s'ouvrit et le géant parut, la face éclairée en dessous par le flambeau qu'il tenait d'une main. De l'autre, il étreignait son revolver. Dès le seuil, il buta lourdement. Puis il sortit en titubant. Il était ivre.
Mais sans doute un instinct surnageait dans la débâcle: selon sa coutume, Lanoix faisait sa ronde. Terrifiant spectacle... Le pas mou, la tête et les épaules balancées d'un mouvement de roulis, son revolver dans une main, sa lumière dans l'autre, le colosse avançait parmi les grands oiseaux blancs. Tantôt son ombre mouvante se projetait nette sur une toile tendue, tantôt elle se répandait, énorme, sur les murailles ou le plafond. Il donnait du front dans les haubans, s'empêtrait dans des tendeurs. Une morne fureur creusait sa face. Par moments, il poursuivait d'indicibles injures un ennemi imaginaire. A d'autres, il hoquetait d'ignobles refrains. Puis le silence.
Un instant, il frôla Villeret, tapi, réduit à rien derrière ses bâches. Mais déjà il était passé, éructant de vagues paroles, butant de-ci, cognant de-là, toujours son arme et sa bougie aux poings. C'était miracle qu'il ne mît pas le feu. Mais l'instinct le guidait. Et, à mesure qu'il poursuivait sa marche, devant lui, les grandes ailes blanches se levaient dans la nuit, les fuselages se dressaient en squelettes antédiluviens, tout un troupeau fantastique s'éveillait, dont les ombres mobiles se mêlaient sur les murs à celle du gardien...
Puis, un dernier juron éclata, la lumière s'éteignit. La brute se terrait au gîte pour cuver son ivresse. Cinq minutes après, dans le calme absolu, Villeret perçut un souffle profond et régulier, la respiration du sommeil.
Alors, refoulant sa terreur, mais le cœur lui sautant jusqu'à la gorge, les mains en avant dans la nuit, le pas feutré, Villeret se dirigea avec d'infinies précautions vers l'aéroplane de Chatel. Et quand il l'eut enfin reconnu, palpé, il entreprit, à petits gestes soigneux et caressants, la besogne de mort.
III
La foule a couvert l'ancien Polygone. Et, par toute la ville, des millions de regards vont suivre l'aéroplane, le soutenir dans sa course. Le temps resplendit. Le ciel, palpitant et soyeux, semble un grand velum accroché au clou d'or du soleil et tendu sur la fête.
Claire suit de loin tous les mouvements de son fiancé. Elle a peur. Les menaces de Villeret la hantent. Si elle osait, elle irait à Lucien, elle le supplierait: «Ne partez pas». Mais elle n'ose pas. Et puis, Paris attend.
Le feutre rabattu sur les yeux, Chatel serre des mains, se laisse accaparer par un journaliste, par un ami, surveille le ciel, revient à son appareil, examine encore les tendeurs, l'hélice. Il tire sa montre. L'heure approche.
Lucien se dirige vers Claire. Devant la foule, par respect humain, ils se contentent de se serrer la main. Mais qui dira tout le réconfort, tout l'espoir, tout l'amour qui peuvent passer entre deux mains qui s'étreignent...
Déjà, Chatel est au volant. Il lève le bras, afin qu'on s'écarte. Le moteur part, l'hélice tourne. Et tandis que, d'un geste coutumier, le pilote assure son feutre sur son front, déjà l'oiseau fuit, rase le sol, quitte terre et, brusquement, prend son essor.
D'instinct, la foule s'est ruée derrière lui. Mais Claire est incapable d'avancer. Et la voilà seule. Toute sa vie est là-haut. Elle sent en elle un grand vide douloureux. Elle respire mal. Comme il monte vite. Il lui faut un quart d'heure, pour décrire sa courbe au-dessus de Paris. Que c'est long, un quart d'heure!...
Soudain, un ricanement éclate derrière elle. Elle se retourne. Villeret... Encore lui! Et une telle joie mauvaise le transfigure, qu'aussitôt l'appréhension de Claire fait prise, se bloque. Elle est sûre d'un malheur. Quel piège a-t-il tendu? Tout son être interroge.
Oh! Villeret ne se contiendra pas. Il veut tout son plaisir. Et le meilleur de sa vengeance, ce n'est pas la mort brusque de Chatel. C'est la torture de Claire, qui va savoir, qui va attendre, qui va vivre là des secondes d'horreur sans pareille.
En dix mots, il lâche son secret. Et c'est en effet une torture sans nom. Quiconque n'a pas aimé ne peut pas la comprendre. Ainsi, peut-être dans un instant, peut-être dans cinq interminables minutes, cette petite chose blanche, là-haut, qui emporte sa vie, va flamber, s'effondrer, s'abîmer, comme une pierre qui tombe. Lucien! Lucien!
Et elle ne peut rien. C'est surtout son impuissance qui l'affole. Ne rien pouvoir... Elle voudrait crier, hurler, elle voudrait que sa voix portât jusqu'à ce petit point brillant au loin dans le soleil: «Redescends, redescends vite!» Et elle ne peut rien...
Ah! Villeret a bien choisi son moment pour parler. Assez tôt pour guetter l'inévitable. Trop tard pour l'empêcher.
Claire balbutie de pauvres mots sans suite. Il lui semble qu'elle se rétrécit, qu'elle redevient une toute petite fille. Elle voudrait pleurer, tomber à genoux, ne plus voir, mourir. Ses regards se troublent. Des étincelles dansent devant ses yeux. Est-ce le petit point blanc qui s'enflamme? Oui? Non. Pas encore. Et rester là, rester là...
Soudain, derrière elle, une grande clameur monte. Ah! cette fois, c'est la fin. Mais Villeret crache un juron de rage. Elle tourne la tête. Spectacle de rêve... Devant les ateliers, un homme, tout seul, un colosse tire derrière lui un aéroplane en feu, s'élance sur le champ de manœuvre. Le vent de sa course prodigieuse avive l'incendie et déploie dans son dos d'immenses ailes de flammes.
Il s'arrête. Claire n'ose pas espérer encore. Mais Villeret s'est déjà ressaisi. S'est-il trompé d'appareil, dans le trouble et dans la nuit? Chatel, méfiant, en a-t-il pris un autre au dernier moment? Qu'importe. C'est à recommencer.
Sauvé! Lucien est sauvé! Et tandis que, là-bas, le petit point blanc incline déjà vers le couchant sa courbe glorieuse, Claire pense défaillir dans la détente exquise, le brusque passage de l'agonie à la résurrection.
Cependant, le géant abandonne l'aéroplane qui achève de se consumer. Il a rompu le cercle des curieux. Il s'approche. Ses cheveux et sa moustache sont brûlés. Sa face noircie est gonflée de fureur. On dirait qu'il cherche quelqu'un.
Il a reconnu Villeret... Et des paquets de mots se heurtent dans sa bouche encore empâtée d'ivresse, s'échappent de ses lèvres brûlées... C'est lui, c'est cet homme-là qui a voulu l'acheter. C'est lui qui a mis cette bouteille d'absinthe dans sa cabine. Il s'en doutait. S'il n'avait pas, à peine éveillé, encore ivre, jeté sa cigarette allumée sur les toiles d'un appareil, il n'aurait jamais rien su. Mais, maintenant, il comprend tout. Ce bandit-là voulait tuer M. Chatel, le flamber en pleine course. Canaille!... Tuer M. Chatel, son dieu! Mais il est pris, le gredin... Il ne recommencera pas!...
Et, avant qu'on ait pu l'empêcher, Lanoix, furieux d'absinthe, fou d'indignation, sort son revolver de la poche de son vaste pantalon et par six fois tire sur Villeret, l'abat comme une bête nuisible.