LES BOURBONS BIBLIOPHILES (continued 2)
Reading edition
La princesse de Conti lut-elle beaucoup ces œuvres, qui faisaient les délices de la société des Précieuses? On en peut douter. Elle se plut, en tout cas, certainement davantage aux romans du XVIIIe siècle, que nous trouvons presque tous dans sa bibliothèque, ceux de Le Sage: le Diable boiteux, Gil Blas, le Bachelier de Salamanque, Estevanille; de l'abbé Prévost: les Mémoires d'un homme de qualité, avec l'Histoire de Manon Lescaut, Paris, 1729; Cleveland, Clarisse, Grandisson; de Marivaux: Marianne, Amsterdam, 1745, le Paysan parvenu, Paris, 1734; comme les Confessions du comte de ***, Paris, 1741, et Acajou et Zirphile, 1744, avec les figures de Boucher, par Duclos; Tanzai et Néadarné, Pékin, 1734, par Crébillon fils; comme ceux de La Place, du chevalier de Mouhy, de Mlle Lambert, de Mme Riccoboni.
Les manuscrits, sans être nombreux dans la bibliothèque de la princesse de Conti, n'y faisaient pas cependant défaut et quelques-uns sont intéressants à signaler.
C'est d'abord le Roman de la Rose, in-fol. ms. du XIIIe siècle, avec miniatures; puis les Mémoires de Mlle de Montpensier, 6 vol. in-fol. mar. r., dont manque le tome Ier; les Mémoires de H.-A. de Lomenie, comte de Brienne, in-fol.; le Procès criminel fait à Louis de Bourbon, prince de Condé, en 1654, in-fol.; les Alliances de la maison de Bourbon, in-fol.; une relation de l'ambassadeur vénitien Nic. Tiepolo: Relatione del Signor Nic. Tiepolo Ristornato, Ambasciadere di Carolo V et Ferdinande Re de Romani per la Republica di Venetia l'anno 1532, in-4. La partie des sciences occultes contenait aussi trois manuscrits assez curieux: un Recueil de nativités, thèmes célestes, ou de figures d'astrologie qui contiennent l'horoscope de plusieurs personnes illustres de différentes nations et de différents tems, in-4, couv. en parch.; un second Recueil de quelques nativités violentes, avec des règles ou aphorismes pour juger de la mort violente, in-4, couv. en parch.; et les Prédictions du grand et sublime Docteur Théophraste Paracelse, trad. en François avec des remarques par M. Christallin, commis de la Bibliothèque de M. le Duc en 1712, in-4.
Ce «Monsieur le duc», dont le nom figure sur ce dernier manuscrit, était Louis-Henri de Bourbon-Condé, arrière-petit-fils du grand Condé, né en 1692, mort en 1740, et qui fut premier ministre après la mort du régent. Il était le frère aîné de la princesse de Conti dont nous nous occupons.
Il ne nous reste plus à signaler que trois traductions manuscrites d'auteurs anciens: les Nuées d'Aristophane, in-4; les Comédies de Térence, 3 vol. in-fol., et les Géorgiques de Virgile, trad. en français par de Martignac, in-4. L'auteur de cette dernière traduction était Etienne Algay de Martignac, né en 1620, mort en 1698, qui fut attaché à la personne de Gaston d'Orléans, sur lequel il a écrit des Mémoires. Comme il publia, en 1681, une traduction complète des œuvres de Virgile en trois volumes, il est probable que nous en avons là une partie manuscrite. Peut-être aussi faut-il lui attribuer cette traduction de Térence qui précède, car il en publia plusieurs pièces sous ce titre: l'Eunuque, l'Hecyre et le Fâcheux à soi-même, de Térence, rendus très honnêtes en y changeant fort peu de chose, Paris, 1670, 1700, in-12.
Un assez grand nombre d'incunables, quelques belles éditions du XVIe siècle, et surtout une belle collection de pièces de théâtre dans leurs éditions originales, doivent être encore mentionnés pour achever la description de la bibliothèque de la princesse de Conti. Cette dernière collection, qui serait aujourd'hui si précieuse, formait cinquante volumes in-4, reliés en maroquin bleu, comme les romans du XVIIe siècle dont nous avons parlé plus haut. Chacun de ces volumes était composé de six pièces, sauf quelques-uns qui n'en contenaient que quatre ou cinq. Là se trouvaient réunies presque toutes les pièces de théâtre de Levert, Provais, Chapoton, du Cros, Gillet, Meret, Sallebray, des Cinq Auteurs, de Desmarets, Mareschal, Cadet, Chevreau, Claveret, Cyrano de Bergerac, Boyer, Puget de la Serre, Gilbert, Baro, Beys, Jodelle (avec les Œuvres et mélanges poétiques), Rosières de Beaulieu, La Fontaine, La Calprenède, Magnon, Jobert, Guérin de Bouscal, Grenaille, La Caze, Benserade, Metel d'Ouville, Le Vayer de Boutigny, Desfontaines, La Mesnardière, d'Ancour, P. Corneille (18 pièces), Scudéry, Rotrou (29 pièces), du Ryer (12 pièces), Bois Robert (10 pièces), Tristan, Scarron, de Prade, Regnault, Dalibray, de l'Etoile, Mlle Cosnard, Colletet, Monléon, Saint-Germain, Nouvelon, Le Clerc, Marcassus, Raissiguier, Bigrède, Brosse, Vozelle, Montfleury père, Quinault, Fremiele, J. Michel (la Résurrection de Notre-Seigneur par personnages, goth.).
Parmi les éditions du XVIe siècle l'on remarque les suivantes: l'Horloge des princes, trad. de Guevara par B. de la Grise et Herberay des Essars, Lyon, 1592, in-18, mar. bleu; les Eléments et principes d'astronomie, par R. Roussat, Paris, 1552, in-8; le Roland furieux, trad. par Chappuys, Lyon, 1582-1583, 2 vol., fig.; le Décameron de J. Boccace, trad. par Le Maçon, Paris, 1545, in-fol.; Histoires tragiques extraites de l'italien de Bandello, par Boistuau et Belle-Forest, Lyon, 1582, 8 vol. in-16; le Trésor des histoires tragiques, de F. de Belle-Forest, Paris, 1581, in-16; Histoires prodigieuses, par Boistuau et Belle-Forest, Paris, 1598, 2 vol. in-16, fig.; l'Heptaméron de Marguerite de Valois, remis en son vrai ordre par C. Gruget, Paris, 1560, in-4, mar. r., doub. de mar.; Histoire du noble Tristan, prince de Léonois, trad. par Langevin, Paris, 1586, in-4; Amadis de Gaule, trad. de l'espagnol par Herberay des Essars, avec fig., Paris, 1548, 4 vol. in-fol., mar. r.; le Premier livre de la chronique de Dom Floris de Grèce, trad. par le même, Paris, 1552, in-fol., fig.; Histoire de Palmerin d'Olive, trad. du Castellan par Maugin, Paris, 1549, in-fol., fig.; Histoire palladienne, mise en françois par C. Colet, Paris, 1555; le Premier livre de l'histoire de Gérard d'Euphrate, Paris, 1549, fig.; les grandes Annales de France, par Belle-Forest, Paris, 1579, 2 vol. in-fol.; les Mémoires d'Olivier de la Marche, Gand, 1566, in-4.
Un certain nombre de livres étaient particulièrement remarquables par leur reliure ou par leur tirage, tels que: les Statuts de l'ordre du Saint-Esprit, Paris, Imprimerie royale, 1703, in-4 grand papier, mar. bleu doubl. de tabis; les Triomphes de Louis XIII, représentés en figures par J. Valdor, avec les vers de Ch. Beys et de P. Corneille, Paris, 1649, in-fol., gr. pap., v. br., tr. dor.; Recueil de lettres galantes, Amsterdam, 1706, in-12, mar. bleu, doublé de mar. rouge; Fables de La Fontaine, ornées des figures d'Oudry, Dupuis et Cochin fils, Paris, 1755 et suiv., 4 vol. in-fol., gr. pap., mar. rouge, dent., avec cette note de l'expert: «On croit devoir assurer que cet exemplaire est des premiers de ce livre donné par souscription, en ce que les volumes ont été reliés au fur et à mesure de leur livraison»; la magnifique édition des Œuvres de Boileau, avec les figures de B. Picart, Amsterdam, 1718, 2 vol. in-fol., mar. rouge, dent.
Signalons, en terminant, un Ronsard, Paris, 1623, 2 vol. in-fol., v. f., filets; un Du Bartas, Paris, 1611, in-fol.; la Satyre Ménippée, 1595, parch.; les Essais de Montaigne, Paris, 1640, in-fol.; les Œuvres de Molière, avec figures, Paris, 1697, 8 vol. in-12.
VII
La reine Marie Leczinska ne fut peut-être pas une bibliophile, bien que cette honnête passion eût pu adoucir les amertumes que lui causèrent les amours de Louis XV et la faveur de Mesdemoiselles de Nesle et de Mme de Pompadour; mais elle aimait la lecture, et les lettres n'étaient pas chose étrangère dans le cercle intime d'amis qu'elle s'était formé, et où l'on distinguait la duchesse de Luynes, née Marie Brulart, l'aimable président Hénault, Fontenelle, Moncrif. «Le respect qu'elle inspire, a dit d'elle Mme du Deffand, tient plus à ses vertus qu'à sa dignité; elle n'interdit ni ne refroidit point l'âme et les sens. On a toute la liberté de son esprit avec elle: on le doit à la pénétration et à la délicatesse du sien; elle entend si promptement et si finement, qu'il est facile de lui communiquer toutes les idées qu'on veut sans s'écarter de la circonspection que son rang exige.» La bibliothèque de cette princesse était peu nombreuse, mais d'un choix sévère. Les livres avaient été reliés par Padeloup; la plupart sont conservés à la Bibliothèque nationale.
Avec Mesdames de France, filles de Louis XV et de Marie Leczinska, nous sommes au contraire en pleine bibliophilie. Mesdames, et sous ce nom nous désignons seulement Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, Madame Victoire, née le 11 mai 1733, Madame Sophie, née le 27 juillet 1734, laissant de côté Madame Elisabeth, l'aînée, qui devint duchesse de Parme, Madame Henriette, sa sœur jumelle, morte de bonne heure, en 1752, et Madame Louise, la dernière des filles de Louis XV, entrée en religion du vivant même de son père. Mesdames, disons-nous, étaient toutes, comme leurs autres sœurs, instruites, intelligentes, pieuses, et portées à aimer le bien. Elles avaient eu pour gouvernante la vieille duchesse de Ventadour, qui avait rempli les mêmes fonctions près de Louis XV, ou plutôt la duchesse de Talard, qui eut cette charge en survivance, et Mmes de La Lande, de Villefort et du Muy pour sous-gouvernantes. L'éducation de Mesdames Elisabeth, Henriette et Adélaïde seules se fit à la cour; les autres filles de Louis XV furent élevées à l'abbaye de Fontevrault, où, en 1738, elles furent envoyées et placées sous la direction de l'abbesse, Louise de Rochechouart-Mortemart, femme de haute vertu et de grand mérite.
Madame Victoire n'en revint qu'en 1748, Mesdames Sophie et Louise en 1750. L'on peut dire que ce fut alors seulement que se fit leur véritable éducation. Le roi leur donna un excellent précepteur, M. Hardion, de l'Académie française. «Cet aimable et savant homme passait une heure avec chacune des trois sœurs, dit M. Ed. de Barthélemy, leur faisant des cours d'histoire et même de philosophie, d'après lesquels elles rédigeaient des extraits.» Il leur apprit également plusieurs langues, même le grec, et les avança assez dans l'étude des belles-lettres. Grandes liseuses, «elles faisaient, dit le duc de Luynes, des entreprises de grandes lectures dont elles venaient à bout.» Sur l'invitation de Madame Adélaïde, M. Hardion composa même pour cette princesse une Histoire universelle sacrée et profane, en 20 vol. in-12. L'on sait que c'est par elles que Beaumarchais, qui leur fut comme un maître de musique, se poussa d'abord dans le monde.
Mme Campan, qui avait été leur lectrice, nous a laissé d'elles, dans ses Mémoires, un portrait qui doit-être vrai, car on n'y remarque aucune flatterie: «Quand Mesdames encore fort jeunes, dit-elle, furent revenues à la cour....., elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous les instrumens de musique, depuis le cor, (me croira-t-on?), jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante; mais jamais beauté n'a disparu si promptement que la sienne. Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur... On assurait qu'elle montrait de l'esprit, et même de l'amabilité dans la société de quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule; la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.» Madame Louise, celle qui se fit religieuse à Saint-Denis, était plus passionnée encore que ses autres sœurs pour la lecture. Mme Campan la lui faisait cinq heures par jour; et comme ce n'était pas sans fatigue, la princesse lui préparait elle-même de l'eau sucrée, et s'excusait «de la faire lire si longtemps sur la nécessité d'achever un cours de lecture qu'elle s'était prescrit.»
Chacune d'elles avait les livres de sa bibliothèque, aux mêmes armes, c'est-à-dire de France, dans un écu en losange surmonté d'une couronne ducale. Seulement leurs livres différaient ordinairement par la couleur de la reliure: ceux de Mme Adélaïde étaient en maroquin rouge; ceux de Mme Sophie, en maroquin citron; ceux de Mme Victoire, en maroquin vert. Nous possédons les catalogues manuscrits de ces bibliothèques. En tête du Catalogue des livres qui forment la bibliothèque de Madame Victoire, 1789, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6274), on lit cet avis:
Les livres de Madame Victoire occupent deux pièces dans le fond de son appartement, savoir: une au rez-de-chaussée contient deux corps d'armoires, dont six à droite, en regardant sur la terrasse, et seulement cinq à gauche, la sixième étant coupée à moitié par la porte d'entrée et formant une petite armoire séparée. Entre les deux corps, au fond de la dite pièce, est une armoire vitrée en glace au tain, laquelle renferme les livres Italiens et Espagnols. Les livres sont distribués sur huit rangs de tablettes, et, autant qu'on l'a pu, suivant l'ordre alphabétique. Les grands formats, considérés comme base, occupent les premières tablettes en bas, et les autres en montant de bas en haut. L'entresolle contient aussi deux corps de tablettes de huit chacun, et les livres y sont distribués suivant le même ordre et les lettres correspondantes.
Ce catalogue forme 274 feuillets in-folio. Un second, rédigé en 1777, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6275), comprend 121 pages. Le «Catalogue des livres de la bibliothèque de Madame Adélaïde, 1786», forme un volume in-folio, relié en maroquin rouge, dentelle, timbré de ses armes, de 425 pages, dont 37 pour la philosophie et la jurisprudence, 30 pour les arts et sciences, 36 pour la poésie, et 63 pour l'histoire (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6277). En tête se voit un portrait à l'aquarelle de la princesse représentée en Minerve, assise devant un bureau. Un quatrième catalogue porte ce titre: Catalogue de la bibliothèque de Mesdames à Bellevue, 1789 (Bibl. de l'Arsenal, ms. no 6276).
VIII
La reine Marie-Antoinette eut plusieurs bibliothèques: une à Trianon, dont le catalogue a été publié, par Louis Lacour, sous le titre: Livre du boudoir de la reine Marie-Antoinette, Paris, Gay, 1862, in-16. Un inventaire de cette même bibliothèque, dressé par ordre de la Convention, a été publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, par Paul Lacroix sous ce titre: Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au petit Trianon. Les livres en furent déposés, en 1800, à la Bibliothèque publique de Versailles, et les doubles vendus, en vertu d'une délibération du Conseil Municipal de cette ville. Un autre catalogue manuscrit en existe à la Bibliothèque nationale.
L'autre bibliothèque de Marie-Antoinette était aux Tuileries. Les livres en portaient, presque tous, soit au dos, soit sur les plats, au bas des armes, les initiales couronnées C. T. Ils furent transportés, en 1793, à la Bibliothèque nationale, où ils sont aujourd'hui.
Le catalogue en avait été dressé. Il forme un volume manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale, sous le no 13001, du fonds français. Il comprend 146 pages in-4o, relié en veau brun marbré, fil. Les armes, aux deux écussons accolés de France et d'Autriche surmontés de la couronne royale, ont été grattées. Sur le titre intérieur: Catalogue des livres de la Reine, les mots la Reine ont été grattés. Dans une espèce d'avertissement placé au commencement de ce catalogue, on lit:
Le catalogue suivant n'a d'autre objet que de procurer [à la Reine] la facilité de mettre le doigt sur chaque livre sans être obligé de les chercher. J'en écarterai donc toutes les divisions et subdivisions qui pourraient l'embarrasser. Il s'agit simplement de guider ses yeux.
On y trouve de précieux renseignements sur la manière dont la bibliothèque de la reine était disposée.
Son cabinet de livres, y lit-on, est composé de dix armoires séparées chacune par une cloison, et chaque armoire contient huit tablettes ou rayons. Chaque armoire est marquée par une lettre de l'alphabet à commencer par celle que Sa Majesté a à sa main gauche en passant la porte par laquelle elle va de sa chambre dans sa bibliothèque. Cette armoire est désignée par la lettre A. Celle qui se trouve à droite de la même porte est l'armoire B, et ainsi de suite en faisant le tour jusqu'à la lettre K.
Ce catalogue est divisé en deux parties, la première où les livres sont inscrits par ordre de matière, la seconde par ordre alphabétique. Nous voyons que les divisions de l'ordre par matière avaient été faites par le roi lui-même. «Pour ces divisions, lisons-nous, on a suivi celles que le roi a indiquées lui-même, en faisant le premier arrangement des livres qui a épargné au bibliothécaire plus de la moitié de son travail.»
Les divisions sont au nombre de quatre: Religion, Histoire, Arts, Belles-Lettres.
La division de la Religion comprenait d'abord 53 articles, qui, plus tard, ont été portés à 69; l'Histoire, 140; les Sciences et Arts, 60; les Belles-Lettres, 93. Dans cette dernière division nous remarquons:
Les Femmes illustres, de Scudéry, ms. in-fol.; les Principales aventures de don Quichotte, représentées en 31 figures par Coypel, Picart, in-fol.; la Princesse de Clèves, Zaïde, par Mme de La Fayette; les Aventures de Télémaque; les Mémoires du chevalier de Grammont, par Hamilton; Gil Blas, de Le Sage; les Contes Moraux, de Marmontel; de l'abbé Prévost, ses Mémoires pour servir à l'histoire de la vertu; presque tous les romans de Mme Riccoboni: Fanny Butler, Miss Jenny, Juliette Catesby, la comtesse de Sancerre, Histoire du marquis de Cressy; de Richardson, Clarisse, Grandisson; de Fielding, Tomes Jones, Amélie; Gulliver, de Swift; Robinson Crusoé; les Contes de fées de Mme d'Aulnoy; tous nos écrivains de théâtre, et la traduction de Shakespeare par Letourneur.
Il faut rapprocher de Marie-Antoinette, sa belle sœur, Madame Elisabeth, unie avec la reine de France dans la même tragique destinée. De dix ans plus jeune que Louis XVI, dernière des cinq enfants du Dauphin et de la princesse Josèphe de Saxe, Madame Elisabeth avait reçu une éducation sévère, sous la surveillance de la comtesse de Marsan, gouvernante des Enfants de France, et surtout de la baronne de Mackau, sous-gouvernante. C'est à leurs soins patients que fut due la transformation qui eut lieu dans le caractère de la jeune princesse, née emportée et violente: ce fut une répétition de ce qu'autrefois Fénelon avait fait pour le duc de Bourgogne. Et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'en réformant ainsi la nature, l'éducation n'ait contribué à affaiblir dans les derniers Bourbons une énergie que les circonstances politiques allaient rendre si nécessaire. Moins vertueux, Louis XVI eut sans doute été un meilleur roi. Toutefois il est juste de dire, en ce qui concerne Madame Elisabeth, que si l'éducation en fit la plus vertueuse des princesses, elle laissa subsister en elle une énergie qu'on aurait souhaitée à son frère. Elle reçut de Guillaume Le Blond des leçons d'histoire et de géographie, suivit même assidûment les cours de physique de l'abbé Nollet. Le Dr Le Monnier, médecin des Enfants de France, et le Dr Dassy lui apprirent la botanique, dans les longues excursions qu'ils faisaient avec elle dans la forêt de Fontainebleau pendant les séjours de la cour dans cette résidence royale. La fille de la célèbre Mme Geoffrin, la marquise de la Ferté-Imbault, lui avait donné un goût très vif pour Plutarque, en composant pour elle une analyse des Vies des hommes illustres.
Devenue, à quatorze ans (1778), maîtresse de ses actions, elle s'était arrangé dans sa maison de Montreuil, près de Versailles, une vie toute d'étude et de charité pratique. Elle a pour «secrétaire ordinaire et de cabinet, Chamfort l'académicien; pour page, ce jeune Adalbert de Chamisso de Boncourt, que l'émigration jettera en Allemagne, et qui écrira plus tard le roman de Pierre Schlemihl (1814). Madame Elisabeth aima les livres; ceux de sa bibliothèque étaient élégamment reliés, timbrés d'un écusson en losange aux armes de France, surmonté d'une couronne ducale. La Bibliothèque de l'Arsenal en possède un, l'Office de Saint-Symphorien, qui rappelle les habitudes pieuses de la jeune princesse, et qui a dû l'accompagner bien souvent dans ses visites à sa paroisse. Cette église de Saint-Symphorien était celle de Montreuil: église très simple, assez laide, au style de temple grec, surmontée d'une sorte de pigeonnier carré, où sonnait une unique cloche, dont Madame Elisabeth avait été la marraine. Comme la maison de Montreuil n'avait pas de chapelle, la princesse s'y rendait à pied par les ruelles, souvent «par une crotte indigne», car l'accès en était difficile aux carrosses. C'est à propos de cette église qu'elle écrivait à Mme de Raigecourt, le lundi de Pâques: «J'ai l'air d'une vraie campagnarde: c'est que je suis à Montreuil depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles sont aussi longues que l'année dernière, et ton cher vicaire chante O Filii d'une manière aussi agréable. Des Essarts a pensé éclater, et moi de même.»
Les seules fêtes de la résidence de Montreuil, nous ne voulons pas dire le château, étaient celles de l'étude et de l'amitié. Entre Mme de Mackau et son vieux maître Le Monnier, qui tous deux avaient une habitation voisine, la princesse passait des heures délicieuses. Le Monnier, raconte Mme d'Armaillé, associait Madame Elisabeth à ses recherches de botanique dans son jardin, à ses expériences de physique dans son cabinet. Le jeune Chamisso y assistait souvent à la suite de la princesse, et il en acquit des connaissances qui, plus tard, ne furent pas inutiles à sa carrière et à sa réputation. Chez elle nous voyons souvent Madame Elisabeth occupée à de vrais plaisirs de bibliophile. Plus d'une de ses matinées sont occupées à ranger ses livres. «Ma bibliothèque est presque finie, écrit-elle à Mme de Raigecourt, les tablettes se placent; tu n'imagines pas quel joli effet font les livres.»
IX
Caroline de Bourbon, fille du roi François Ier, roi de Naples, qui, en 1816, à dix-huit ans épousa le duc de Berry, clôt dignement cette liste des princesses de Bourbon bibliophiles. D'un esprit très vif, très naturel, aimant les lettres et les arts, la duchesse de Berry, même après l'assassinat de son mari, en 1820, resta la protectrice des artistes et des gens de lettres. Sa collection de tableaux, et la collection de livres qu'elle s'était formée au château de Rosny, furent également célèbres. Les événements de 1830 les dispersèrent l'une et l'autre.
La bibliothèque du château de Rosny fut une des mieux choisies, des plus élégantes, par ses exemplaires et par ses reliures, que l'on ait comptées dans la première moitié de ce siècle. Les livres en étaient presque tous timbrés sur le plat recto aux armes de la duchesse: de France à la bordure engrêlée de gueules qui est de Berry, accolé des Deux-Sicile; sur le plat verso, de son chiffre C couronné. La vente en eut lieu du 20 février au 23 mars 1837, dans la salle de la galerie de Bossange père, rue de Richelieu 60. Le Catalogue [3], où figurent, sur la feuille de titre, les armes de la Duchesse, très finement gravées en taille douce, entourées de la cordelière des veuves et de deux branches de lis, comprend 2,578 numéros pour les livres, et 74 pour les estampes. La théologie y forme 141 articles, la jurisprudence 36, les sciences et arts 445, les belles-lettres 565, l'histoire 1,163, les manuscrits 86, les lettres autographes 54.
L'auteur de la préface considère comme «superflu» l'éloge de cette bibliothèque, où «chaque article annonce presque toujours le plus bel exemplaire, enrichi de gravures, de portraits, ou d'une riche et élégante reliure. Les manuscrits doivent exciter la curiosité à un très haut degré. Depuis plus de 30 ans, ajoute-il, il ne s'était pas présenté de collection aussi précieuse, sous le rapport de l'antiquité historique; une grande partie de ces richesses ont été recueillies par le célèbre Pithou.»
Parmi les livres, on remarquait un Rituel de l'Abbaye royale de Saint-Germain des Prés, ms. sur vélin, pet. in-fol., offert à Anne d'Autriche dont il porte les armes; les Roses représentées en 170 dessins originaux de Redouté, peintes sur peau vélin, renfermées en six portefeuilles gr. in-fol., qui avaient coûté trente mille francs; l'Herbier de l'amateur, par Mordant de Launoy et Loiseleur Des Longchamps, avec 526 dessins originaux de Bessa, sur beau vélin, en six étuis; la collection d'estampes, connue sous le nom de Cabinet du roi, 24 vol. in-fol., épreuves de choix et de la plus parfaite conservation; Peintures Persanes et Mongoles, représentant des costumes, rel. orientale; les Poésies de Malherbe, Didot, 1777, in-4o, exemplaire unique, sur vélin; une curieuse collection de romans du commencement du XIXe siècle, en éditions originales (330 numéros).
Des manuscrits, nous mentionnerons seulement le Code Théodosien, ms. du VIe siècle, qu'une note de F. Pithou dit avoir servi à Cujas pour sa publication des Codes; le Roman de la Rose, ms. sur vélin, du XIIIe siècle; le Roman de Gaides, en vers, ms. de la fin du XIIIe siècle.
Dans un tome des Œconomies Royales de Sully, édition originale imprimée à Sully, se trouvait cette note de la main de la duchesse de Berry:
Le procédé de la Cour a certainement quelque chose de bien singulier. Ce serait un mystère absolument incompréhensible si l'on ne sçavait dans quelles variations est capable de se jetter un prince livré à l'irrésolution, à la timidité et à la paresse. En matière d'Etat rien n'est pire que cet esprit d'indécision. Il ne faut, dans les conjonctures difficiles, tout abandonner ni tout refuser au hasard, mais après avoir choisi un but par les réflexions sages et froides, il faut que toutes les démarches qu'on fait décident à y parvenir.
Le défaut de tous les esprits qui n'ont jamais embrassé que de petites et frivoles intrigues et, en général, de tous ceux qui ont plus de vivacité que de jugement, est de se représenter ce qui est proche de manière à s'en laisser éblouir, et de ne voir ce qui est loin qu'au travers d'un nuage.
Quelques livres, ayant appartenu à sa fille, Louise-Marie-Thérèse d'Artois, née en 1819, appelée jusqu'en 1830 Mademoiselle, et mariée, en 1845, à Charles III, duc de Parme, étaient timbrés de l'écusson en losange: de France, à la bordure crénelée de gueules.
Quelques années avant la mort de la duchesse en 1870, eut lieu une seconde vente de manuscrits lui ayant appartenu. [4] Cette collection avait été distraite de la première, et ne comprenait que 35 articles. La vente produisit 98,075. Un seul Livre d'heures fut adjugé au prix de 60,000 francs pour le Musée des Souverains.
X
Le temps et plus encore les révolutions, ont détruit ou dispersé ces richesses. Ce qui en reste dans nos grands dépôts littéraires est, sauf un petit nombre, comme noyé et perdu dans la foule des livres vulgaires. Il est cependant un lieu privilégié, où l'on peut encore se faire une idée de ces belles collections royales, dont les débris sont aussi précieux par les souvenirs historiques qui s'y rattachent que pour l'histoire de cet art de la reliure qui atteignit en France une si admirable perfection. Nous voulons parler de Versailles. C'est à la bibliothèque de la ville de Versailles, si heureusement installée dans l'ancien Hôtel du Dépôt des papiers de la guerre, de la marine et des affaires étrangères, bâti de 1761 à 1762 par le père du maréchal Berthier, qu'il faut aller pour avoir une idée de ce que pouvaient être les collections littéraires des princes de la maison de France. Cette Bibliothèque, en effet, est en grande partie composée des bibliothèques privées du Roi, des princes et princesses de la famille royale, qui se trouvaient dans les appartements du château à l'époque de la Révolution.
