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Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5

QUATRIÈME PARTIE. PARIS. (SUITE.) (continued 2)

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Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier quatre à quatre et d'aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu'elle fît suivre les deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment où il allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et disparurent de l'autre côté de la cloison.

Les idées de l'Américain changèrent. Un plan surgit tout à coup de son cerveau.

Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée depuis qu'il avait l'œil à la serrure. Puisqu'on lui cédait la place, c'était le moment d'agir et de se hâter.

La clef était toujours en dehors de la porte, où René l'avait laissée. L'Américain entra sans bruit.

Il passa franc devant René, qui n'avait point encore repris connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès de Madame.

Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.

Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma aussitôt avec un mouvement de frayeur.

—Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et revenez à vous!... Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de vous secourir... Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en moi un ami!

Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc d'une pensée soudaine.

—Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...

—M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma lettre? demanda l'Américain.

—Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?

—Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert au lieu de répondre, de peur que M. Jean n'eût pas confiance... C'est un grand malheur, madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte et qu'on aime le droit de douter...

—Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me parler de ma fille!

—J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez! Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer... Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent rester un instant de plus dans cette misérable retraite... Je suis venu vous chercher.

—Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna les yeux; vous, monsieur?

Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l'empêcha point de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue s'engageait mal. La discussion n'était pas de saison: il fallait agir, car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles ne serait pas de longue durée.

—J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant la tête; je sais bien que vous devez me haïr, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon... Dussé-je ne jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je me féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une partie de ma dette en sauvant votre vie.

—C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.

L'Américain regarda tout autour de la chambre comme si cette question l'eût étonné bien fort.

—Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.

—Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-même; j'avais cru... ma pauvre tête est si faible!... Cependant, je suis bien sûre d'avoir vu de l'or.

—J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua Robert, mais j'ai été bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j'y sois resté après vous?

La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant d'air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s'allégeait, et sa présence d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son matelas, et c'était maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empêchait d'ouvrir les yeux.

Marthe regarda Robert en face.

—Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel intérêt vous avez encore à nous tromper.

—Oh!... fit l'Américain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas été assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas à pallier ma faute... je me suis laissé autrefois séduire par les belles paroles du marquis de Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre Penhoël... J'ai été dur envers vous, madame... J'ai abusé du secret que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer à me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que j'emprunte, je la rendrai en épousant Blanche... Mon amour était si grand, madame, qu'il excusait tout à mes yeux... Je restais aveuglé, ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès faisait de moi l'instrument d'une trahison infâme!...

Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait l'eût empêché de poursuivre. Marthe l'écoutait, incrédule encore, mais attentive déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte l'énergie de son intelligence.

—Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui était déjà ma femme devant Dieu... Le soir même de votre départ, je fus chassé, à mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout de suite, je vous cherchai longtemps... Dans votre misère, madame, n'avez-vous pas reçu parfois de mystérieux secours?

Robert disait cela au hasard.

—Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?

—J'étais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Américain hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir me sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable qui m'a rendu bien heureux, car j'ai pensé à vous, madame... et à Blanche..., ajouta-t-il en détournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort, et nous pourrons sans doute la retrouver.

—La retrouver?... s'écria Marthe en se levant à demi.

—Ma lettre disait tout cela!... répondit Robert; c'est un affreux malheur, madame!

—Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé..., interrompit Marthe; vous ne me dites rien.

L'Américain mit un genou en terre.

—J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!

Marthe se leva, chancelante.

En ce moment René de Penhoël, éveillé par le courant d'air qui passait sur son corps, s'agitait et tâchait de se mettre debout.

L'Américain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait entendre un bruit derrière les planches.

Désormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha vivement vers Marthe.

—Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher avec moi?

Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.

Il n'y avait pas d'explication possible avec le maître de Penhoël. Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entraîna de force vers l'escalier.

Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle eût voulu courir.

Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres de Penhoël dans la voiture qui l'attendait devant la maison.

Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l'escalier de leur chambre, elles trouvèrent le grenier désert...

XXII L'HÉRITAGE.

Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois gentilshommes, il y eut un petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du monde.

La journée avait mal commencé. On s'était éveillé dans la tristesse. La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes, leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce dernier par Robert, enfin l'enlèvement de l'Ange...

C'était une série de coups terribles et qu'il semblait bien difficile de parer.

Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il faut rendre justice à chacun, l'habileté des joueurs avait rétabli la partie.

Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tête basse et la contenance découragée, trinquaient maintenant d'un air tout à fait vainqueur.

Lola elle-même était d'une gaieté folle.

Chacun avait son triomphe à constater.

Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il avait fait monter, la veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et qu'il leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte, ce joli groupe: le nabab endormi entre les deux jeunes filles.

—Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de bon cœur!...

Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation aux abords du club, et que l'admission d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à son illustre patronage.

Et il concluait en disant:

—Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est qu'il aura la vie dure!...

Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait passé la journée entière à la salle d'armes pour se faire la main avant le duel.

Là ne se bornait pas son travail de la journée.

Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à l'hôtel Montalt, où elle avait eu quelques minutes de conférence avec une des femmes de Mirze, nommée Nawn.

Cette femme était d'origine malaise, et soutenait la détestable réputation de sa race.

Lola gardait une rancune profonde et toute fraîche aux deux filles de l'oncle Jean. Elle avait donné de l'or à Nawn, la Malaise, et celle-ci lui avait promis de se trouver à la nuit tombante dans l'allée Gabrielle, afin de recevoir un nouveau présent, et d'apprendre ce que l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donné.

Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de Cyprienne.

Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était point d'être cruelle, aurait hésité peut-être à dicter les conditions du marché.

Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était M. le comte de Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.

Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu'on exigeait d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les premières empoisonneuses du monde entier.

Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.

Ceci est une chose bien connue, et la réputation de la race malaise n'est plus à faire.

Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes filles dormiraient pour ne plus s'éveiller.

Elle eut même la discrétion de ne point s'informer du motif qui poussait Blaise à user de ses talents.

Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite, elle allumerait deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile gauche de l'hôtel, qui donnait justement sur ces ruelles désertes, où nous avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fête.

Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de la récompense.

C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en état de tenir sa parole.

Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous trois de ce côté, avant le lever du jour.

Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de dormir assez peu cette nuit-là.

Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.

—Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.

—Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier, avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.

—Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.

Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:

—Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère... et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait monter dans ma propre voiture.

—Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas grand'chose auprès de toi, M. Robert!

—Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce dernier, dans un hôtel décent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.

—Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.

—J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain, que je lui donnerais de l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche générale pour toutes les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous en Bretagne.

—Et Madame? demanda encore Blaise.

—Je lui ai parlé de sa fille...

—Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement de pitié involontaire.

—On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa récompense... car, maintenant, nous avons sous la main le véritable maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à ce vieil aigrefin de Pontalès!

—Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent mille francs.

—Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois millionnaires.

—Et si nous manquons le coche?...

—Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore utiliser Penhoël... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!... Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant au nabab une histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reçue de l'hôtel Montalt, avant de partir ce matin?

—Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que veut le nabab?

—Je le sais.

—Tu l'as donc vu?

—Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé deux autres lettres du même Berry Montalt... Dans la première, il ne disait rien du tout, vous savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisième, il dit la chose tout au long, comme un brave homme.

—Et que dit-il?

L'Américain se mit à sourire et joua du cure-dent.

—C'est une drôle d'histoire!... répliqua-t-il enfin; ça ne se comprend guère... Je ne sais que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes... c'est l'homme des fantaisies absurdes et inexplicables!

—Mais encore...

—Eh bien, voici ce que c'est! Il paraîtrait qu'hier j'ai été très-éloquent... surtout en rendant compte de certaine missive adressée par madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien longtemps... Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d'une certaine utilité dans l'affaire de Bretagne... Et maintenant, voilà Montalt qui veut me l'acheter un prix fou!

—L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?

—Est-ce que je sais?... J'ai vu à Londres un Anglais qui paya, devant moi, deux mille guinées trois lignes de l'écriture d'une voleuse, pendue à Tyburn... Montalt est Anglais, après tout!...

Il prononça ces mots comme s'il avait été préoccupé, malgré lui, d'une arrière-pensée.

—Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu? L'Américain tira son portefeuille de sa poche.

—Je l'ai, répliqua-t-il, et je serais porté à croire qu'elle vaut en effet un bon prix, car c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de Penhoël m'avait permis d'enlever sa fille... Ce soir-là, il arriva bien des événements... Penhoël, en partant, oublia la lettre dans le salon, et je la repris.

—Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hésites-tu?... Vends-la!

Malgré lui, Robert était tout pensif.

—Sans doute..., répliqua-t-il; sans doute!... En fait de folies, le nabab ne compte pas... et je suis bien sûr qu'on en aurait ce qu'on voudrait... mais il faut attendre... Une arme vaut mieux parfois que de l'argent... et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons peut-être millionnaires.

La soirée s'avançait déjà lorsque Berry Montalt revint à son hôtel. Il avait passé toute la journée dehors, et c'était du Cercle qu'il avait écrit ses deux dernières lettres à M. le chevalier de las Matas.

La première chose dont il s'informa en descendant de voiture fut de savoir si le chevalier était venu ou s'il avait écrit. A ces deux questions, le concierge de l'hôtel répondit négativement. On n'avait point eu de lettres, et la seule visite reçue dans la journée était celle de madame la marquise d'Urgel, qui avait demandé Mirze.

Le nabab gagna ses appartements d'un air triste et préoccupé. Il s'assit, en rentrant, devant son secrétaire, et trempa sa plume dans l'encre.

—Jean de Penhoël!... murmura-t-il; une jeune fille enlevée!... Tout cela est étrange... J'aurais dû lui parler peut-être...

Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa main.

—Ces choses m'entourent et me pressent!... poursuivit-il. Le doigt de Dieu est-il là?... Ou n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?... J'ai beau me révolter et dire: Que m'importe?... Toutes mes blessures saignent... et je n'ai plus qu'une seule pensée...

Il resta un instant immobile; puis sa plume, reprise avec emportement, courut en grinçant sur le papier.

Une lettre fut écrite en un clin d'œil, mais plus vite encore déchirée.

—Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il; j'ai montré trop clairement à cet homme quelle était mon envie... Désormais, c'est un marché qu'il faut lui proposer.

Il écrivit encore:

«Si la lettre dont M. le chevalier de las Matas m'a parlé hier est remise à l'hôtel Montalt avant minuit, je tiendrai une somme de cinquante mille francs à la disposition de M. le chevalier.»

Il signa.

Comme il était en train de plier sa lettre, il se ravisa tout à coup et la rouvrit pour mettre cent mille francs à la place de cinquante mille.

Et sa plume resta suspendue, pendant plus d'une minute, au-dessus du papier, parce qu'il se demandait s'il devait doubler encore la somme promise.

Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son enveloppe.

—La réponse à ce message devra m'être rapportée sur l'heure, dit-il.

Séid s'inclina comme d'habitude en signe d'obéissance.

Au moment où il sortait, Montalt le rappela.

—Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en hésitant, sont-elles revenues à l'hôtel?

—Oui, répondit Séid.

—Y a-t-il longtemps?

—Oui.

—Faites-les venir ici.

Séid se retira.

L'instant d'après, Diane et Cyprienne entraient dans la chambre du nabab.

Malgré la nature romanesque et aventureuse de leur caractère, malgré l'ignorance complète où elles étaient des choses du monde, les deux jeunes filles ne pouvaient s'empêcher de regarder comme un rêve le souvenir de cette unique et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec le nabab.

Elles avaient passé toute l'après-midi à l'hôtel, veillant auprès de Blanche, qui était plongée, depuis le matin, dans un état d'affaissement léthargique.

La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un choc terrible: cet enlèvement mystérieux l'avait brisée. Depuis son entrée à l'hôtel Montalt, ses paupières ne s'étaient point rouvertes. Son souffle était faible; on l'aurait crue morte si quelque plainte rare n'était tombée parfois de ses lèvres décolorées.

Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son plein gré, offrir son aide aux deux jeunes filles.

Cette Nawn faisait une garde-malade attentive et souverainement adroite. C'était un secours précieux que Diane et Cyprienne acceptaient avec reconnaissance.

Tout en veillant au chevet de Blanche, les deux jeunes filles songeaient, et, bien qu'elles ne pussent se communiquer leurs pensées de peur d'éveiller la pauvre malade, leurs pensées étaient les mêmes.

Elles se demandaient comment Madame et René de Penhoël avaient pu fuir dans l'état où ils étaient; elles les avaient laissés mourants tous les deux! Pourquoi quitter leur retraite justement à cette heure?

Où étaient-ils allés?

A ces questions nulle réponse n'était possible. Cyprienne et Diane entrevoyaient un mystère, sans pouvoir même essayer de l'éclaircir.

—Demain, se disaient-elles, nous retournerons...

Et leur esprit, abandonnant cette énigme insoluble, revenait à d'autres idées. Diane songeait à Étienne, Cyprienne à Roger.

Qu'avaient-ils dû penser la veille? Ils aimaient encore; ils n'avaient pas oublié. Oh! on les aimait aussi...

Diane se réjouissait d'avoir retrouvé le cœur d'Étienne tout entier à elle; Cyprienne pardonnait à Roger son inconstance folle, pour les bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.

Elle l'aimait comme il était.

Un regard échangé disait aux deux sœurs ce qu'elles avaient dans l'âme; c'était une conversation muette, et parfois toutes deux se prenaient à sourire en rougissant, comme si elles eussent mis leur cœur de vierge à nu dans des paroles trop hardies.

Puis elles faisaient un détour encore dans les sentiers perdus de la rêverie. On ne peut pas toujours parler d'amour, même avec son âme, et il y avait un sujet de réflexion qui revenait frapper incessamment au seuil de leur pensée.

Cet homme, qui était maintenant leur hôte, et qui leur avait dit d'une voix si douce, avec un sourire si bon: «Je suis votre père;» cet homme dont l'aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours de misère, ce bon génie de leurs anciens rêves! il était là, toujours, devant leurs yeux...

Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec ce charme fier qui rayonnait de son sourire.

Ses moindres paroles restaient gravées tout au fond de leurs cœurs.

Il avait commencé par être bien cruel pour devenir ensuite si généreux!...

Diane et Cyprienne ne trouvaient personne à qui le comparer, même de loin: les hommes qu'elles avaient vus jusqu'alors n'étaient point faits ainsi.

Elles ne le connaissaient pas, mais elles le devinaient plus complétement peut-être que ceux-là mêmes qui vivaient avec lui depuis des années.

Leur bonheur était de penser qu'il leur serait donné peut-être de mettre un baume sur les blessures envenimées de ce grand cœur.

Depuis le matin, il ne leur avait pas donné signe de vie, mais elles n'avaient point d'inquiétude encore, parce que toute la maison était à leurs ordres. Séid avait parlé; chacun, dans l'hôtel, leur obéissait comme au nabab lui-même.

Elles attendaient; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait point oubliées. Et il n'y avait point d'impatience dans leur attente, parce qu'un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection reconnaissante.

Les heures de l'absence avaient encore grandi le nabab à leurs yeux; elles tremblaient presque à l'idée de le revoir.

Mais il n'y avait pas là l'ombre d'une pensée de défiance. Depuis douze heures qu'elles avaient amené l'Ange dans la maison du nabab, l'idée ne leur était pas venue qu'il pût y avoir danger ou seulement inconvenance.

L'ordre de Montalt les trouva préparées. Elles laissèrent Nawn auprès de Blanche, et s'éloignèrent en se tenant par la main.

Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans la chambre de Montalt.

Elles demeurèrent auprès du seuil, les yeux baissés, le front rougissant et le sourire aux lèvres.

Montalt était toujours assis auprès de son bureau.

Il les regarda un instant en silence et avec admiration comme s'il se fut étonné de les retrouver si jolies.

—Approchez..., dit-il enfin.

Diane et Cyprienne s'avancèrent. Mais l'entrevue était loin de se renouer à ce point de familiarité intime où le sommeil de Montalt l'avait interrompu, la nuit précédente, et la gentille joue de Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu'un lui eût rappelé qu'elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet homme.

Montalt avait l'air grave, presque sévère.

—Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les mains des deux sœurs; bonsoir, Louise... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues... Avez-vous pensé à moi, aujourd'hui?

—Oh! oui, milord!... répliqua Cyprienne.

—Grâce à vous, ajouta Diane, nous avons porté secours à ceux que nous aimons.

Montalt les regardait en face tour à tour.

—Et vous n'avez point eu regret de m'avoir menti?... murmura-t-il.

—Menti?... balbutièrent les deux jeunes filles en échangeant un regard furtif.

Le nabab souriait tristement.

—Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il; et laquelle a nom Cyprienne?...

Les deux sœurs étaient devenues toutes pâles.

—Oh! monsieur!... monsieur!... s'écria Diane, je vous en prie, pardonnez-nous!... Le désespoir nous a poussées à venir... et quelque chose nous disait que nous bravions, en venant, les blâmes du monde... Nous avons menti, c'est vrai... mais c'est que nous songions à notre vieux père.

—C'est vous qui êtes Diane, n'est-ce pas?... dit le nabab; et c'est vous qui aimez Étienne?

—Étienne?... répéta encore la jeune fille.

Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait seul lire ainsi au fond de son cœur.

—Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous aimez Roger de Launoy?... Que Dieu vous donne du bonheur, mes pauvres enfants!... L'amour fait bien souffrir... et quand deux cœurs se donnent l'un à l'autre, il y en a toujours un qui ment ou qui se trompe...

—Étienne est un honnête homme, répliqua Diane en relevant la tête.

—Je le crois..., dit Montalt.

—Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.

—Comment ne pas vous aimer, ma fille?... Qui sait?... j'ai tort, peut-être... Dieu le veuille!

Sa physionomie changea, comme s'il eût fait effort pour secouer sa tristesse. Il rappela sur sa lèvre son beau sourire, et prit les mains des deux jeunes filles, qu'il serra contre son cœur.

—Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre père? dit-il presque gaiement.

Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua la tête en prenant un petit air mutin:

—Parce que vous nous grondez..., dit-elle, et parce que vous avez deviné notre secret!

—Et si je vous pardonne?...

—Alors, nous vous pardonnerons.

Montalt les attira vers lui et réunit leurs têtes charmantes sous un même baiser.

—Merci, mes filles..., dit-il.

—Merci, père..., répondirent en même temps les voix caressantes des deux sœurs.

Montalt resta quelque temps à les contempler en silence. Il n'était plus forcé de feindre pour cacher sa tristesse; une expression de joie recueillie éclairait son visage.

—C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai deviné un secret, moi!... moi qui laisse toujours sommeiller mon esprit!... Je vous aime si bien, mes enfants chéries, que j'ai fait une fois comme tout le monde... J'ai oublié que j'étais mort et qu'il n'y avait plus en moi ni curiosité ni désir... J'ai travaillé, j'ai tâché de lire dans le regard... et j'ai réussi.

—N'avez-vous appris que cela?... demanda Cyprienne en jouant l'indifférence.

—Rien que cela, mademoiselle Berthe..., répliqua le nabab. Soyez tranquille... Je ne sais pas le nom de votre vieux père, qui est un gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis heureux de vous avoir là toutes deux contre mon cœur...

—Nous aussi, nous vous aimons! murmura Diane émue, comme un ami et comme un père.

Les yeux de Montalt se perdirent un instant dans le vide.

—Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut; on dit que je suis l'homme du caprice... je le crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un Dieu, c'est lui qui vous a mises sur mon chemin, pauvres enfants, afin que je sois bon à quelque chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui me reste est à vous, mes filles, et vous serez riches!

Il se prit à sourire tout à coup.

—Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies longtemps? dit Montalt. Le monde me croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses... Pauvre monde! qui prend le désespoir pour l'ardeur et le découragement pour la fièvre!... En courant après vous, mes enfants, ce n'était pas à moi que je pensais... Vous allez bien m'en vouloir... Étienne et Roger, que j'aimais en ce temps-là, me parlaient de vous sans cesse, et je voulais leur donner un remède contre l'amour...

—Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidèles!...

—L'amour est un si cruel malheur, ma fille!... En vous voyant jolies comme des anges, je m'étais dit: «Voilà ce qu'il me faut...» Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes... Je prenais les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des deux nobles filles de Bretagne... Vous me ferez croire à Dieu avant de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c'est elle qui vous a défendues contre moi.

—Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de crainte, quand je pense que nous aurions pu vous haïr!...

Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit sur son front.

—Cela eût peut-être mieux valu ainsi..., murmura-t-il; demain, qui sait ce que seront nos cœurs?... Quand je vous vois, je crois mon âme guérie;... quand je vous entends m'appeler mon père, je suis heureux, et il me semble que je n'ai jamais connu la souffrance... Mais tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il en se levant brusquement, vous n'êtes pas mes filles! Un autre a droit à l'amour que je voudrais tout seul.

Les deux sœurs le regardaient tristement et ne trouvaient point de réponse.

Montalt parcourait la chambre à grands pas.

Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son siége.

—Père..., dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que vous êtes fâché contre nous?

Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionné.

—Deux! s'écria-t-il; oh! ce serait trop, c'est vrai!... je n'ai pas mérité tant de bonheur!... Mais si Dieu m'avait donné seulement une fille comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne chérie!... que ma vie serait changée et belle!... et comme je désapprendrais vite à désirer le néant qui suit la mort!...

—Vous qui êtes si bon..., murmura Diane, comment ne croyez-vous plus au ciel?...

—Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!... Ne vaut-il pas mieux douter que de haïr?...

Cyprienne écoutait, saisie par cette vague terreur que le blasphème inspire à la foi naïve.

—Oh!... fit Diane avec compassion, vous avez donc bien souffert?

—Si j'ai souffert!... prononça le nabab d'une voix sourde et avec un accent d'amertume si déchirant que les deux sœurs eurent froid jusqu'au fond de l'âme; pauvre enfants! puissiez-vous ne savoir jamais ce qu'est une pareille souffrance!...

Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse l'expression de profonde angoisse qui était sur ses traits.

Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées, attentives.

—Mais je pense bien, reprit Montalt avec une nuance de fatigue et de sarcasme, que j'ai eu tort de souffrir... beaucoup de gens me prendraient pour un fou s'ils savaient mon histoire... Et ces gens seraient sages, peut-être... Que m'a-t-on fait?... M'ont-ils assassiné, dépouillé?... M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un ami et j'avais une maîtresse... J'aimais la jeune fille au point de lui donner mille fois ma vie... L'autre... qui était mon ami depuis que je sentais mon cœur, je l'aimais jusqu'à lui sacrifier mon amour!

«Il était faible; je me croyais fort... nous étions presque des enfants tous les deux... Je le vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma fiancée...

«Peut-être eus-je tort, mes filles, car il y a des dévouements injustes et cruels. La jeune fille avait droit à mon amour, et devant Dieu, moi, je n'avais plus le droit de fuir...

«Et pourtant, je quittai la maison de mon père, avec des larmes dans les yeux, moi, qui ne savais encore que sourire!

«J'emportai dans l'exil mon amitié enthousiaste et l'amour qui devait emplir ma vie.

«De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami épousa la femme que je lui avais cédée... Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que je m'approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me disais: «Il faudra sourire en voyant leur bonheur,» je rencontrai mon ami sur le chemin...

«Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa maison. Je repartis; mon âme était morte...»

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

—Pauvre père!... dirent-elles en couvrant ses mains de caresses.

—De quoi faut-il me plaindre? répéta le nabab avec un élan d'amertume; et que venais-je faire chez cet homme?... Je lui avais cédé mon bonheur; peut-être croyait-il que je venais le reprendre... Oh! mais je l'aimais tant!...

«Et la jeune fille qui était maintenant sa femme?... Celle-là, je l'avais abandonnée, presque trahie!... De quel droit pouvais-je lui demander un souvenir?

«N'était-ce pas moi-même et moi seul qui avais brisé ma vie?

«Savaient-ils seulement qu'ils avaient tué mon âme, sinon mon corps: lui, parce qu'il me chassait dans sa défiance jalouse; elle, parce que je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir et de ma douleur, et qu'elle avait gardé le silence?...»

Il appuya ses deux mains contre son front tout pâle. La pente de ses souvenirs l'entraînait.

—Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une voix tremblante; vingt années se sont écoulées depuis lors, et je n'ai jamais aimé une autre femme!... J'ai supplié Dieu de m'envoyer l'oubli!... Dieu ne m'a point exaucé... Je l'aime encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu fou rien qu'en écoutant une histoire où je ne sais quelle femme jouait un rôle qui pouvait ressembler à sa vie...

«Et maintenant que je vous parle, j'attends comme un pauvre insensé... J'ai entrevu un vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si je m'étais trompé!... si elle avait souffert, elle aussi, comme j'ai souffert!...

«J'attends pour savoir si je dois vivre, ou m'endormir dans la fatigue qui m'accable...»

Il se tut. Cyprienne et Diane l'écoutaient encore.

Il y avait en elles une émotion puissante et grave qui les faisait muettes.

L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la chambre.

—Une lettre pour milord, dit-il.

Le sang remonta violemment à la joue du nabab.

—D'où vient cette lettre?... demanda-t-il d'une voix mal assurée, tandis que le noir s'avançait vers lui.

—De l'hôtel des Quatre Parties du monde, répondit le nègre.

Montalt redevint plus pâle. Sa main tremblait en saisissant la lettre. Il la regarda longtemps: on eût dit qu'il n'osait point l'ouvrir.

—Ceci est mon arrêt..., murmura-t-il en souriant avec tristesse.

Il glissa la lettre fermée dans son sein.

—Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda Diane.

—Plus tard..., répliqua le nabab; si mon désir est satisfait, j'ai toute une vie pour me réjouir... Si mon dernier espoir me trompe, j'ai toute une longue nuit à souffrir... Parlons de vous, mes filles, car il faut au moins que j'aie fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je vous ai fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oubliée... et je vais l'accomplir.

Il se dirigea vers son secrétaire, dont la tablette restait baissée.

Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait au pied de son lit.

—Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il; vous pourrez avoir besoin de vous en souvenir.

Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et revint auprès des deux jeunes filles.

—Voilà toute ma fortune..., poursuivit-il; je n'ai rien au monde, sinon cette boîte qui renferme une boucle de cheveux blonds... Je les regarde parfois, quand je suis seul, et je vois sourire alors toutes les belles joies de ma jeunesse... Cette boucle est là, gardée par les diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il faudrait me prendre aussi mes diamants, dont la perte me laisserait plus pauvre qu'un mendiant... Cela me plaît à penser... Et, vous savez, chacun pare son idole... Moi, je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille... J'ai voulu faire un asile brillant à mon cher souvenir.

Il porta la boîte de sandal à ses lèvres, pour la baiser d'abord, puis pour arracher, à l'aide de ses dents, quelques-uns des diamants enchâssés dans le couvercle.

Il en prit quatre et les examina durant quelques secondes.

—C'est là une monnaie que je me suis faite..., reprit-il en continuant son examen; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j'étais joaillier... Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait cinq cent mille francs?

Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de réponse, tant la surprise et l'émotion agissaient fortement sur elles.

—Il m'en reste encore cinq ou six fois autant..., poursuivit le nabab, qui sembla compter de l'œil les vides nombreux marqués sur le couvercle de la boîte: et qui sait si j'aurai besoin désormais de cette fortune? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante mille écus, à peu près... Je vous les donne, mes filles.

—Est-il possible?... s'écrièrent à la fois Diane et Cyprienne.

—Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les baisant au front tour à tour; je vous suis encore redevable... Mon cœur était mort depuis vingt ans, et vous l'avez ressuscité pour un jour... Oui, ajouta-t-il en fixant sur elles ses yeux attendris, j'avais oublié la joie d'aimer... Soyez bénies, mes filles, car vous prierez pour moi, j'en suis sûr, quand vous ne me verrez plus.

Les deux sœurs tressaillirent, et leur regard s'emplit d'inquiétude.

Montalt arrêta la question qui se pressait sur leurs lèvres.

—Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié de moi, puisque je vous ai trouvées... Vous m'aimez, n'est-ce pas?...

—Oh! notre bon père!... s'écrièrent les deux jeunes filles qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons toujours!...

Montalt souriait aussi et ses yeux étaient humides.

—Chères... chères enfants! murmura-t-il, je vous crois... et je crois que nous serons tous heureux...

Il avait mis les quatre diamants dans la main de Diane.

Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer la boîte de sandal.

Tandis qu'il refermait le meuble à double tour, la pendule sonna: il était minuit.

Montalt revint vers les deux jeunes filles, mais il n'y avait plus de sourire sur ses lèvres.

—Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma fille... J'avais encore bien des choses à vous dire, mais j'ai besoin d'être seul... Écoutez seulement mes dernières paroles... Je vous reverrai demain vers huit heures... peut-être à neuf heures... Si je n'étais pas revenu à dix heures, vous vous serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez la boîte de sandal... les diamants qui la couvrent seraient votre héritage...

—Oh! père!... interrompirent les deux jeunes filles effrayées en se serrant contre lui.

—Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt qui parlait d'une voix triste, mais ferme; cette fortune que je vous lègue, vous n'aurez de compte à en rendre à personne... Seulement, dans le cas où je ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux renfermée dans cette boîte soit détruite... Promettez-moi de la brûler, mes filles, et d'en jeter les cendres au vent...

Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et décharger le poids qui était sur leur cœur; mais le nabab les conduisit lui-même jusqu'à la porte.

Elles se jetèrent dans ses bras; il les repoussa doucement.

—A demain, mes filles!... dit-il.

Il était seul.

Un instant, il resta auprès de la porte, écoutant les pas légers des deux sœurs qui s'éloignaient dans le corridor.

Sa main se posa sur sa bouche, comme pour leur envoyer un dernier baiser.

Puis il tira précipitamment de son sein la réponse de Robert.

Il la considéra durant plus d'une minute avant de l'ouvrir. Il n'osait pas.

Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et il y avait de grosses gouttes de sueur à son front.

Enfin il rompit le cachet.

La lettre était ainsi conçue:

«Le chevalier de las Matas a l'honneur de présenter ses respects à lord Berry Montalt, et le prie de remettre à demain, dans la soirée, l'affaire dont il est question.»

La tête de Montalt tomba sur sa poitrine.

—Demain! murmura-t-il.

Puis il ajouta en déchirant la lettre:

—Je mourrai sans savoir...

XXIII LE PREMIER CRI.

Nawn, la servante de Mirze, était restée seule au chevet de Blanche, lorsque les deux filles de l'oncle Jean avaient quitté leur chambre pour se rendre aux ordres du nabab.

Pendant les premières minutes qui suivirent le départ des deux jeunes filles, Nawn demeura, comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans une attitude de nonchalante apathie.

C'était une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans à peine, mais dont la peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.

Les domestiques de l'hôtel la craignaient. Ou l'accusait d'avoir empoisonné, à Londres, un groom mulâtre de milord, qui l'avait abandonnée après avoir été son amant.

Mais elle semblait dévouée à Mirze, et Mirze avait conservé sur l'esprit du nabab ce pouvoir que donne l'habitude.

Nawn n'avait point été chassée, bien que les deux noirs du nabab prétendissent l'avoir vue verser quelque chose de diabolique dans le dernier verre d'ale du pauvre mulâtre défunt.

Au bout de deux ou trois minutes, les yeux baissés de Nawn se relevèrent lentement. Ses membres étaient toujours immobiles, mais ses prunelles, noires comme le jais, se prirent à rouler avec vivacité, comme si elle eût voulu embrasser d'un seul coup d'œil toute l'étendue de la chambre.

Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue qu'elle était seule, son regard inquiet se porta sur Blanche endormie.

Les paupières de la jeune fille étaient bien closes. De ce côté encore, Nawn était à l'abri de toute surprise.

Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de laquelle deux bouilloires d'argent chauffaient. Dans l'une d'elles, il y avait de la tisane pour Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le thé de Diane et de Cyprienne.

Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le feu.

Il y avait sur son visage pensif de l'hésitation et de la pitié.

—Elles sont bien belles, ces deux jeunes filles!... murmura-t-elle; elles sont bien douces... et leurs voix vont au cœur... Moi, je suis vieille et je suis laide.

Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui contenait l'eau pour le thé.

—Et puis..., grommela-t-elle en fronçant le sourcil, ce sont toutes ces belles filles qui font pleurer ma maîtresse!... Pauvre Mirze!... comme elle était belle avant que les larmes eussent creusé ses yeux!... On l'aimait autrefois... maintenant, elle est dédaignée.

Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de sa poche, des pièces d'or qui tintaient légèrement.

Elle retira sa main pleine de louis et les compta d'un regard joyeux.

—Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais, c'est pour ma bonne maîtresse. Que m'importe cet or?...

Son œil amoureux démentait ses paroles.

Quand elle eut bien contemplé ses louis, elle les remit dans sa poche et tira de son sein une petite fiole de verre.

En ce moment, Blanche ouvrait les yeux à demi. Elle jeta son regard éteint autour d'elle...

—J'ai rêvé..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux cousines qui sont mortes... Elles souriaient toutes deux au pied de mon lit...

Sa paupière retomba, lassée, tandis que ses lèvres pâles murmuraient une prière pour les pauvres belles-de-nuit...

Sa raison, affaiblie comme son corps, ne cherchait point à se rendre compte de sa situation nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui régnait dans la chambre la trompait; elle ne savait pas où elle était.

Nawn avait débouché, à l'aide de ses dents, le petit flacon de verre.

Elle murmurait en regardant la bouilloire:

—Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront pas.

Son hésitation était finie.

Elle étendit la main et versa dans l'eau chaude la moitié du contenu de son flacon.

Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n'était plus seule.

En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient point pris la peine de fermer la porte, qui restait entre-bâillée.

Si le regard perçant de Nawn s'était tourné de ce côté, elle aurait vu sur le seuil une tête, noire comme l'ébène, dont la bouche, entr'ouverte par l'étonnement, montrait deux rangées de dents éblouissantes.

Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant que Nawn eut remis le flacon dans son sein, la tête noire avait disparu, et Séid se disait derrière la porte:

—C'est la même eau qui a tué le mulâtre...

Nawn se rapprocha du lit où Blanche était toujours immobile.

Une réflexion lui vint. Les soupçons pourraient se porter sur elle, et le flacon l'accuserait en ce cas.

Elle traversa la pièce sans bruit et entra dans la chambre voisine, dont elle ouvrit la fenêtre pour jeter au dehors le reste du poison.

Son absence ne dura guère qu'une minute. Quand elle rentra, Blanche était réveillée et toute tremblante.

Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait à peine, et disait qu'elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et s'approcher du foyer.

Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre était déserte et les deux bouilloires toujours à la même place...

Quelques instants après, Cyprienne et Diane revinrent.

Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs yeux gardaient des traces de larmes.

—Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles à Nawn; vous pouvez aller vous reposer.

Nawn ne se pressait point d'obéir. Elle tournait autour du foyer.

—Vous n'avez rien pris de la journée..., murmura-t-elle; ne voulez-vous point que je vous serve un peu de thé?

—Nous nous servirons nous-mêmes, ma bonne... Allez!

Nawn sortit comme à contre-cœur.

Quand elle eut passé la porte, Diane et Cyprienne se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en pleurant.

Puis elles s'assirent toutes deux. Durant quelques instants, leur douleur les rendit muettes.

—Ma sœur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous mourir sans essayer au moins de le sauver?

Diane secoua la tête en silence.

—Nous n'avons pas prononcé une parole, reprit Cyprienne, pas fait un signe pour l'arrêter dans sa résolution!... Et pourtant il nous aime... il nous aurait peut-être écoutées!...

—Il nous a éloignées, répliqua Diane, parce qu'il a eu peur de nos prières et de nos caresses!

—Et nous avons obéi sans résistance!... Il fallait du courage, ma sœur!... Oh! si j'étais près de lui à présent, il aurait beau faire... je m'attacherais à lui... je lui dirais que cette mort qu'il appelle est un crime!... car il veut se tuer, j'en suis sûre!

Diane avait les yeux secs maintenant.

—Quel noble cœur!... dit-elle; Dieu n'a point dû pardonner à ceux qui ont ainsi brisé sa foi!

—Oh! cette femme et cet homme!... s'écria Cyprienne, puissent-ils être maudits!...

Diane lui serra le bras.

—Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas au hasard la colère de Dieu... Ceux-là que tu maudis sont peut-être bien malheureux, ma sœur!...

Cyprienne l'interrogea du regard, mais la paupière de Diane se baissa.

—Comme il est généreux et bon! poursuivit cette dernière après un silence; il a pensé à nous, même à cette heure où tout s'oublie... Tu as raison, ma pauvre sœur, nous avons manqué de courage... Mais aussi comment parler?... Il comptait les minutes... Nous avions tant de choses à lui dire... nous ne lui avons rien dit!

—Pas même ce que nous avons fait grâce à son assistance, répliqua Cyprienne; j'aurais voulu lui parler de Madame.

—Et de notre Ange, qu'il eût aimée, j'en suis sûre!... J'aurais voulu qu'il vît notre pauvre Blanche.

—Et quelque chose encore!... interrompit Cyprienne; sa voix avait un accent de tristesse et de reproche quand il a prononcé les noms d'Étienne et de Roger... Dix fois, j'ai été sur le point de faire une question.

—S'il fallait accuser, répliqua Diane, il n'aurait pas voulu nous répondre...

Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.

—Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes comme moi, ma sœur... Si cruelle que soit la blessure de son cœur, nous l'aurions guérie à force de tendresse... Pense donc!... S'il avait voulu venir avec nous, là-bas, à Penhoël... Comme il aurait été heureux au milieu de tout ce bonheur, son ouvrage!... Tu ne me réponds pas, ma sœur?...

—Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je crois qu'il aurait été bien heureux.

—Et n'est-il donc plus temps, s'écria Cyprienne, de tenter un dernier effort?... Il me semble que je serais éloquente en ce moment, car mon cœur est plein... Je lui dirais comme Madame est sainte et bonne!... comme notre Blanche a l'âme angélique!... comme la vieillesse de notre père est vénérable et douce!... Je lui dirais nos tranquilles joies de Bretagne... ce que nous regrettons, ma sœur!... ce qui mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au milieu de ce grand Paris!...

Elle s'arrêta, parce que l'Ange s'agitait davantage. La bouche pâlie de la pauvre enfant exhalait des plaintes étouffées.

—Elle souffre..., murmura Cyprienne.

Diane semblait distraite pour les douleurs de l'Ange comme pour les rêves d'avenir de sa sœur.

Sa main fit subir une pression plus forte au bras de cette dernière.

—As-tu bien regardé Berry Montalt?... demanda-t-elle tout à coup.

—Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne étonnée.

—As-tu remarqué,—je ne sais pas si je me trompe,—as-tu remarqué une ressemblance?...

—Oui..., interrompit Cyprienne vivement; cela m'a frappée deux ou trois fois... mais c'est en vain que j'ai interrogé mes souvenirs... Je cherche encore à me rappeler quel visage...

—C'est que tu ne te souviens plus, peut-être, interrompit Diane à son tour, du temps où René de Penhoël était heureux...

—C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux s'ouvrirent tout grands; c'est vrai!... quand je me représente le sourire de Montalt, il me semble que je vois Penhoël sourire!

La rêverie absorbait Diane de plus en plus.

—C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle avec lenteur. Te souviens-tu que, là-bas, en Bretagne, on nous disait toujours que notre oncle Louis avait aimé Madame?...

—Est-ce que tu croirais?... commença Cyprienne.

—Et que Madame l'aimait..., poursuivit Diane dont le beau regard s'éclairait; et que Louis de Penhoël quitta la Bretagne, parce que René, son frère, se mourait d'amour pour Madame...

—Oh!... fit Cyprienne pâle d'émotion, c'est vrai!... c'est vrai!... ma sœur, il faut courir!... nous jeter à ses genoux... le prier... le supplier!

Elle avait saisi le bras de Diane et l'entraînait vers la porte.

Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des convulsions.

Diane et Cyprienne l'avaient trouvée, toute vêtue sur sa couche, dans l'appartement de madame la marquise d'Urgel; mais une fois à l'hôtel du nabab, elles l'avaient déshabillée pour la mettre au lit.

Le seul regard qu'elles avaient échangé alors, et la rougeur subite de leurs fronts, avaient dit leur commune pensée.

Blanche était enceinte; il n'y avait pas à s'y méprendre.

Quant à percer le fond de cet étrange mystère, qui semblait accuser d'une manière victorieuse une enfant jusqu'alors innocente et pure comme les anges, les deux sœurs avaient essayé, chacune de leur côté, mille explications impossibles, mais elles ne s'étaient point communiqué leurs doutes de vive voix.

Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs joues en feu; leurs yeux se baissaient, et les paroles hésitaient sur leurs lèvres.

D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitté la chambre, et ce n'était pas devant la servante qu'elles eussent voulu parler.

Mais, si elles ne s'étaient point communiqué leurs pensées, leurs pensées n'en étaient pas moins semblables.

Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.

Si c'était l'heure de la délivrance! Elles étaient là, seules, ignorantes, et ne sachant pas même quel genre de secours il fallait porter à la malade.

Et Blanche était si faible!...

L'idée ne leur venait point, pourtant, d'appeler à leur aide, car, en ce premier moment de trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation. La frayeur, qui les prenait à l'improviste, les aveuglait en quelque sorte, et ne laissait parler que leur instinct, qui leur criait de sauver l'honneur de Penhoël.

Qu'espéraient-elles, cependant? Hélas! les pauvres filles eussent été bien en peine de le dire.

Elles avaient la volonté vague de cacher l'enfant qui sans doute allait naître.

Par quel moyen? Elles ne savaient.

Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la naissance d'un enfant met bien souvent la mère aux portes du tombeau.

Il faut, autour du lit de l'accouchée, les soins expérimentés et l'aide précieuse de la science. Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici à espérer que l'aide de Dieu.

Blanche criait; ses plaintes déchiraient le cœur de Diane et de Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles à l'autre bout de la chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s'accomplissait un mystère qui les épouvantait.

Blanche ne les voyait point; elle se croyait seule. Elle disait parmi ses plaintes:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Sainte Vierge, vous qui savez si je suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours!... Oh! ma mère! ma mère! si tu savais comme je souffre!...

L'affaissement et la fatigue faisaient trêve un instant à sa torture. Diane et Cyprienne voyaient alors sa tête charmante se renverser sur l'oreiller.

Elle était si pâle qu'on eût dit une morte.

Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux blonds tombaient, épars, sur son front et sur ses joues.

Et, chaque fois que les douleurs se calmaient, le doute revenait dans sa conscience d'enfant, où il n'y avait que de purs souvenirs.

—C'est impossible!... murmurait-elle; je suis folle!... Les jeunes filles comme moi ne sont pas mères!... Mon Dieu! si je dois mourir, ôtez-moi cette pensée qui m'empêche de prier.

Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites; elles ne pouvaient deviner la vérité bizarre et incroyable; mais leurs cœurs n'avaient pas besoin d'une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était innocente.

Les instants de trêve étaient courts. L'Ange de Penhoël reprenait son épuisant martyre. Les deux filles de l'oncle Jean s'étaient rapprochées peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.

Blanche rouvrit les yeux à demi. Un sourire doux erra autour de sa lèvre.

—Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci, sainte Vierge!... vous m'envoyez vos anges pour me secourir.

Sa paupière retomba.

Elle murmura encore:

—Peut-être que je suis morte... car mes deux cousines sont dans le ciel!

Cyprienne et Diane pleuraient.

Au bout d'une minute de calme, Blanche eut un tressaillement violent et poussa un grand cri. Diane, que l'émotion faisait sourire sous ses larmes, reçut un enfant dans ses bras.

Nawn, qui avait feint de s'éloigner, était restée en sentinelle derrière la porte, guettant le moment de gagner ses louis d'or.

Elle avait tout vu, tout entendu.

Et cette femme, qui attendait impatiemment l'heure du crime, fut saisie de pitié à la vue de l'enfant et de la jeune mère.

Pour tuer ceux-là, on ne l'avait point payée.

Elle s'élança d'un bond dans la chambre et s'empara de l'enfant pour lui donner les premiers secours.

Blanche joignit les mains et se laissa retomber sur son oreiller, heureuse et guérie.

Les deux sœurs se jetèrent au cou de Nawn, et l'embrassèrent à l'envi.

Nawn ne perdait point la tête. L'instant était souverainement favorable.

—Vous vous rendrez malades, dit-elle, si vous ne prenez rien; et voilà une pauvre jeune dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!

—Nous prendrons tout ce que vous voudrez, ma bonne!... s'écrièrent à la fois Diane et Cyprienne qui berçaient tour à tour l'enfant entre leurs bras.

Nawn arrangea deux pleines tasses de thé. En les présentant aux deux sœurs, ses mains ne tremblèrent point.

C'était de la besogne commandée.

Cyprienne et Diane burent gaiement, puis elles remirent l'enfant aux mains de Nawn.

Elles avaient échangé un regard.

Blanche semblait s'être assoupie; leur présence n'était plus indispensable. Elles s'élancèrent toutes deux dans le corridor pour gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter l'effort retardé par la crise de Blanche.

La chambre du nabab était déserte; son lit était froissé, bien que sa couverture n'eût point été soulevée. Il avait dû prendre quelques instants de repos sans ôter ses vêtements.

Il était alors un peu plus de cinq heures du matin.

Restée seule, Nawn mit l'enfant sur le pied du lit.

—Elles étaient bien jolies!... murmura-t-elle comme si les deux sœurs eussent été déjà mortes.

Puis elle ajouta en secouant sa tête basanée:

—Elles en ont pour un quart d'heure encore...

Elle sortit en se hâtant, et se rendit dans la dernière pièce de l'aile gauche, donnant sur les ruelles désertes.

Elle ouvrit la croisée; on n'entendait aucun bruit au dehors.

—Est-ce qu'ils ne seraient pas là?... grommela-t-elle; j'avais pourtant promis la chose pour cinq heures... Je suis en retard de dix minutes!

Elle alluma deux bougies qu'elle plaça sur l'appui de la croisée...

Un cri poussé avec précaution troubla la nuit silencieuse.

—Ils sont là!... dit Nawn.

XXIV CINQ COUPS D'ÉPÉE.

La grande pendule du marchand de vin de la porte d'Orléans venait de sonner six heures moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait, sec et froid, parmi les arbres dépouillés du bois de Boulogne.

Quelques charrettes de paysans attardés descendaient encore l'avenue de Neuilly, et se hâtaient pour gagner les halles. Le bois était complétement désert.

Il y avait à peine quelques secondes que l'œil-de-bœuf du cabaretier avait jeté l'heure, à travers les contrevents fermés, lorsqu'une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte d'Orléans.

Elle traversa la place sablée, au trot de ses magnifiques chevaux, et s'arrêta contre le mur d'enceinte, à trois cents pas environ de la sentinelle.

Les petits arbres du bois de Boulogne, qui n'était guère alors qu'un taillis, empêchaient la sentinelle de voir la voiture. Néanmoins le brave soldat du centre, averti par son belliqueux instinct, arrêta sa promenade pour se gratter l'oreille et murmurer:

—Voilà des bourgeois qui vont au champ d'honneur! Un militaire français n'y doit point mettre obstacle...

Il enfonça le shako sur sa titus, et s'enveloppa dans son manteau couleur de poussière, déterminé à ne rien voir et à ne rien entendre.

La voiture, cependant, s'était ouverte; deux nègres, qui se tenaient devant et derrière, avaient sauté sur le sable pour aider leurs maîtres à descendre.

Montalt mit pied à terre le premier, puis vint Nehemiah Jones, le grave majordome, bien peigné, rasé admirablement, et habillé de noir des pieds à la tête.

Il n'y avait qu'eux dans la voiture.

Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits fatigués dénotaient l'humeur la plus morose où nous l'ayons encore vu, resta debout, en avant de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.

Nehemiah Jones prit dans l'intérieur une paire d'épées, et vint se placer au côté du nabab.

Les deux nègres reprirent leurs places, l'un sur le siége de devant, l'autre sur le siége de derrière.

On n'avait pas encore prononcé une seule parole.

Montalt tira sa montre.

—Six heures moins dix..., murmura-t-il; cinq minutes de retard, déjà!

—Le Français, prononça M. Jones sentencieusement, a le caractère léger, oublieux, étourdi; l'inexactitude est au nombre de ses défauts, et des voyageurs dignes de foi ont remarqué...

—Assez, mister Jones!... interrompit Montalt; je crois que j'entends une voiture.

Le majordome s'inclina gravement et tendit l'oreille.

—S'il plaît à Votre Seigneurie, dit-il, c'est une voiture, en effet... Votre Seigneurie se battra-t-elle ici-même, ou sous le couvert?

—Cherchez une place dans le bois, mister Jones, répondit Montalt.

Le majordome s'éloigna d'un pas digne et mesuré pour obéir à cet ordre.

La voiture qu'on avait entendue de loin se montra en ce moment au bout de l'allée. C'était un fiacre. Étienne et Roger en descendirent. Ils n'avaient pas amené de témoins.

—Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous point M. de Pontalès?

Il échangea un salut froid avec les deux jeunes gens.

Roger portait deux épées sous le bras.

—Monsieur, dit Étienne, vous nous voyez venir seuls parce que le combat, tel que vous vouliez nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.

—Ah!... fit Montalt du bout des lèvres.

—Nous avons tiré au sort..., reprit Étienne.

—Et j'ai perdu..., dit Roger.

—C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui me battrai contre vous, milord.

Étienne disait cela d'un air triste et sans colère. Le regard qu'il jetait à Montalt implorait encore, malgré lui peut-être, cette explication si durement refusée.

Montalt détourna les yeux et se prit à regarder Roger, qui, loin d'imiter le calme de son ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait contenir à grand'peine son irritation prête à éclater.

Il baissa les yeux en frémissant devant le regard du nabab, provoquant et moqueur.

—Ah!... fit encore ce dernier, vous avez joué, mes jeunes camarades?... et M. Roger a gagné?... et il vient ici comme simple témoin?... Ah çà! mais c'est donc un insulteur pour rire que ce M. Roger?

Étienne se mit au-devant de son ami, qui avait fait un mouvement pour se jeter sur le nabab.

—Épargnez-vous, milord! dit-il d'un ton sévère; en France, nous sommes avares d'outrages à l'heure du combat.

Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt, qu'il regarda en face. Montalt avait toujours les bras croisés sur sa poitrine. Parmi le dédain qui était sur ses traits, il y avait comme une cruauté froide et volontaire.

—Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu'ici avec un reste d'espoir... Mon cœur s'obstinait à douter... non pas à cause de vous, milord, car je sais qu'il est une nature chez qui la bienfaisance est une boutade comme le crime un caprice... mais à cause d'elle, que j'aimais de toute la puissance de mon âme... à cause d'elle que j'avais laissée si pure et si belle de cœur, il y a deux mois à peine!... J'avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me refusais à croire l'évidence...

—On dit que la foi sauve..., murmura Montalt.

Un peu de sang vint aux joues pâles du jeune peintre, et ses yeux eurent un éclair.

—L'un de nous deux va mourir..., dit-il; à quoi bon railler maintenant?... Milord, vous nous avez rencontrés tous les deux sur le chemin du bon Dieu, comme on dit dans notre pauvre Bretagne... vous nous avez appelés vos amis... vous nous avez arraché notre secret à force de tendresse feinte... Votre fantaisie était d'avoir quelqu'un à aimer... vous avez surpris notre affection, à nous dont le cœur est jeune et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang, à cette heure, et qui eût donné pour vous la dernière goutte de son sang! Ce sont des jeux étranges auxquels vous vous plaisez!... Et quand vous avez su nos douleurs avec nos joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir cher qui soutenait notre vie, vous avez dépensé votre or pour aller chercher tout au fond de la Bretagne, dans un village ignoré, deux pauvres jeunes filles, et vous avez tué notre bonheur!... Oh! certes, on pouvait se refuser à le croire, car il y a de la folie dans votre rôle honteux, milord!... et vous êtes à mes yeux un insensé encore plus qu'un infâme!

—S'il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis, j'ai trouvé un endroit avantageux et confortable...

—Allons! dit Montalt qui se mit en marche; votre sermon n'était peut-être pas fini, M. Étienne... mais les affaires avant tout!

Ils s'enfoncèrent tous les trois sous le couvert, et l'instant d'après ils avaient rejoint le majordome dans une petite clairière, située à vingt-cinq pas seulement de l'allée.

Les deux jeunes gens étaient muets maintenant. Montalt félicita son majordome sur le choix du lieu, et jeta bas sa redingote.

Étienne était déjà prêt.

—C'est un combat à mort..., dit-il d'une voix basse et résolue en tombant en garde.

Montalt se posa tout souriant, fit un salut plein de grâce et ne répondit point.

Les épées se touchèrent; la garde du nabab, élégante mais lâche, semblait le découvrir.

Roger, dont le regard de feu suivait la pointe des armes, se disait:

—Si j'étais à la place d'Étienne, ce serait fait de cet homme!

Étienne attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d'une garde prudente, ferme, serrée. Montalt, lui, parait négligemment et du bout des doigts.

Au bout d'une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et releva l'épée.

La chemise d'Étienne avait une petite tache rouge au milieu de la poitrine.

La place était mortelle. Roger se précipita sur son ami en tremblant.

Pendant cela, Montalt faisait signe à Nehemiah Jones, qui tira froidement de sa poche un foulard des Indes, et vint essuyer la pointe de l'épée, où restait une gouttelette de sang.

Roger arracha l'arme des mains d'Étienne.

—Tu es blessé!... dit-il.

—Un quart de ligne de fer... murmura Montalt. Un oiseau-mouche serait mort sur le coup!...

Sur le terrain, on ne se rend guère compte d'une blessure que par l'endroit touché; Étienne avait cru, au premier moment, que sa poitrine était traversée; par le fait, et comme le disait le nabab, il n'avait qu'une piqûre d'épingle.

Sa fierté se révolta énergiquement, et la colère qu'il avait contenue jusqu'alors rendit son visage écarlate.

Il voulut reprendre l'épée à Roger, qui le repoussa brusquement.

—Laisse-moi!... s'écria Roger; je veux voir si cet homme pourra continuer avec moi sa plaisanterie.

—C'est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde; mon cher peintre, ce ne peut pas être toujours à vous... Il faut bien que mon secrétaire ait son tour.

—Défendez-vous!... défendez-vous!... criait Roger dont la main tremblait de rage.

—M. de Launoy, dit Montalt, vous êtes pressé... je conçois cela... mais moi, il faut que je me ménage; nous en sommes encore aux bagatelles de la porte... J'en suis désolé pour vous, mes très-chers, mais vous me donnez la petite pièce avant le drame...

—Monsieur! monsieur! interrompit Roger, défendez-vous, ou je ne réponds plus de moi!

Étienne restait là, vaincu et la tête baissée.

—Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie ne durera pas toujours... Et il y aura du sang ailleurs qu'à l'extrême pointe de mon épée... Je suis ici pour me venger, de vous d'abord, mes jeunes camarades, qui avez insulté la main d'un bienfaiteur!... Or chacun en prend à sa guise... Moi, je me venge de vous en vous faisant une dernière aumône... Je vous donne la vie, mes enfants, après vous avoir donné ma table et mon toit...

Roger fit un pas en avant.

Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment son épée au croisé, et l'envoya tomber à quelques pas.

—Patience donc! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait ramasser son arme; j'ai bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne, ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade!... J'attends ici bonne compagnie... Nous sommes seuls encore; le temps ne presse pas.

Roger revint se mettre en face de lui.

—Pardieu! s'écria le nabab, c'est une chose étrange que la destinée de certains hommes... Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai toujours été châtié par le sort!... Sur cinq personnes que j'attends ici, pour croiser le fer avec elles...

—Cinq personnes?... répétèrent les deux jeunes gens.

Montalt poursuivit sans s'arrêter à l'interruption:

—Une seule ne me doit ni amitié ni reconnaissance... Des quatre autres, il y en a deux, vous, Étienne Moreau, et vous, Roger de Launoy, que j'ai traités comme mes fils... Le troisième est un pauvre jeune homme à qui j'ai sauvé la vie... Le quatrième...

Il passa le revers de sa main sur son front et n'acheva point.

—Aux trois premiers, reprit-il d'une voix grave, qui me devraient reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille... Il y aura trois poitrines marquées par la pointe de mon fer, et ce seront trois signes de pitié... trois stigmates de mépris!...

—En garde donc, alors!... s'écria Roger qui ne se possédait plus.

Montalt ne bougea pas.

—Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il, sera le mieux traité; il trouvera une arme sérieuse au-devant de la sienne... Et il tombera dans un combat digne d'un homme!... Quant au dernier, que Dieu le protége! car la vengeance, ici, sera terrible...

Sa voix était devenue basse et sombre.

Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait en anneaux mobiles sur le collet de sa chemise, et tendit enfin l'épée.

Roger croisa le fer en poussant une sorte de cri joyeux.

Étienne était toujours immobile, comme si la foudre l'eût touché.

Il ne craignait point pour la vie de Roger.

Ce duel était pour lui une incroyable comédie, sous laquelle se cachait un mystère dont l'explication échappait à son intelligence.

L'image de Diane était devant sa vue. Parfois, tant était grande encore l'irrésistible sympathie qui l'avait poussé jadis vers Montalt, au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.

Le cœur de cet homme n'était-il pas un abîme où se confondaient vertus et vices, doutes et croyances?...

Il ne savait...

Au moment où les deux épées glissaient pour la première fois l'une contre l'autre, un bruit de voiture se fit sur le sable de l'allée voisine.

Roger précipita son attaque furieuse comme s'il eût craint qu'on ne lui enlevât sa proie.

Car il n'avait aucune des idées qui remplissaient le cœur du jeune peintre. Il avait vu, il croyait. La jalousie était désormais sa seule passion et sa seule pensée.

Avec Roger comme avec Étienne, le nabab en prenait fort à son aise. Vous eussiez dit un maître d'armes qui trompe, en se jouant, les coups pressés d'un élève maladroit.

—Qu'est-ce à dire?... s'écria le jeune Pontalès qui parut en ce moment sur la lisière du taillis avec deux témoins.

Au même instant, Vincent, qui venait aussi de quitter son fiacre, se montra d'un autre côté.

Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent avec une égale surprise.

Mais ce n'était pas l'heure d'échanger des explications.

Le nabab s'était fendu. Une petite tache rouge, toute pareille à celle que gardait la chemise d'Étienne, marqua la poitrine de Roger.

Le nabab releva encore son épée, dont la pointe humide fut essuyée soigneusement par le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.

—Ce n'est rien! s'écria Roger; en garde!

Le nabab tira sa montre.

—Mon cher monsieur, répliqua-t-il, je n'ai qu'un quart d'heure à donner à chacun de vous... et la demi-heure est passée.

Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour des adversaires.

—En garde! répéta Roger qui fondit impétueusement sur le nabab.

On vit l'épée de Montalt décrire un demi-cercle rapide, et Roger, désarmé pour la seconde fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras le long de son corps.

—A votre tour, M. de Pontalès!... dit froidement le nabab.

Pontalès échangea un regard avec ses deux témoins.

—Un duel semblable me paraît contre toutes les règles..., murmura-t-il, et je ne sais si je dois...

Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramassé l'épée.

—Moi, je ne connais pas les règles..., prononça-t-il rudement; cet homme m'a donné rendez-vous... voici des armes... cela suffit.

—A la bonne heure! s'écria Montalt en riant, celui-là est un vrai gentilhomme breton... crinière de lion et cœur de loup!

—Celui-là sait tenir une épée!... répondit Vincent; si vous n'avez pas le poignet libre et la tête froide, ne vous battez pas contre lui.

Pour toute réponse, le nabab reprit, pour la troisième fois, sa garde élégante et fière; mais il fut obligé tout de suite de serrer son jeu et de se tenir ferme à la parade, car Vincent était un adversaire redoutable.

Le combat dura plusieurs minutes, au bout desquelles la fatale tache de sang se montra sur la poitrine du jeune homme, juste à la même place que les deux autres.

Le foulard des Indes joua son rôle, et Vincent, la tête basse, se retira auprès d'Étienne et de Roger.

—A votre tour, M. de Pontalès! répéta le nabab.

Pontalès s'avança, suivi de ses deux témoins.

Tandis qu'il ôtait son habit sans faire de nouvelles objections, Montalt le considérait, et son visage prenait une expression de tristesse.

—Vous êtes jeune, dit-il enfin, et peut-être êtes-vous un homme de cœur... Il est temps encore de vous retirer, M. de Pontalès... Mais si vous vous mettez là, devant moi, je vous préviens que mon épée ne s'arrêtera point en touchant votre poitrine... J'avais peut-être mes raisons pour épargner ces trois enfants... et peut-être en ai-je au contraire pour ne point vous épargner, vous!

Il n'y avait plus ni raillerie ni fanfaronnade dans ses paroles.

—Vous êtes habile, monsieur..., répondit Pontalès; on fera ce qu'on pourra.

Dès les premières passes, il prouva que lui-même était singulièrement expert en fait d'escrime. Mais, au-devant de la poitrine nue de Montalt, il y avait comme un mur d'acier...

Ce n'était plus le même homme. Toute nonchalance avait disparu de sa pose. Ses yeux avaient un rayonnement sombre, et des rides se creusaient entre ses sourcils froncés.

Il rompit tout à coup, en un certain moment, et appuya la pointe de son épée contre le sol.

—Écoutez!... murmura-t-il de manière à n'être entendu que de Pontalès, ma tête s'échauffe... Je vous l'ai dit hier: vous avez le visage de votre père... et je vais oublier que vous ne m'avez jamais fait de mal!

—Ah! s'écria Pontalès emporté lui-même par la chaleur du combat, vous ne riez plus, milord... Si vous êtes las, on vous donnera trêve...

—Vous l'aurez voulu!... dit Montalt dont les yeux lancèrent un éclair. Je ne vois plus en vous que le fils de votre père, monsieur... et je me venge!

Les deux épées grincèrent en se touchant de nouveau; Pontalès tomba percé à la même place que les trois autres.

Mais, cette fois, le foulard des Indes essuya quatre pouces de fer sanglant.

Le nabab croisa ses bras sur sa poitrine, et sa tête se pencha.

Les témoins de Pontalès l'emportaient, à bras, vers sa voiture.

Étienne, Roger et Vincent s'éloignaient déjà de la place du quadruple duel, lorsqu'un bruit de pas se fit dans le fourré.

On n'avait point entendu de voiture rouler sur le sable de l'allée.

Les trois jeunes gens poussèrent ensemble un cri de surprise.

—Mon père!... dit Vincent.

—M. Jean!... ajoutèrent Étienne et Roger.

Montalt tressaillit légèrement, mais ses traits ne trahirent aucune émotion.

Seulement sa paupière se releva comme malgré lui, et son regard glissa sur les trois jeunes gens, parce qu'il se disait:

—Son fils!... et ceux-ci le connaissent? Qui sont donc Cyprienne et Diane?...

Le vieux Jean de Penhoël venait d'entrer dans la clairière. Il arrivait juste à l'heure, bien qu'il fût venu à pied depuis la rue Sainte-Marguerite, où il avait passé la nuit, tout seul, dans le pauvre grenier, abandonné par Madame et par René.

Sa tête nue ruisselait de sueur. Il portait, comme toujours, ses sabots emplis de paille et sa veste de futaine grise, sur laquelle brillait, ce matin, sa croix de Saint-Louis.

—Si je suis en retard, dit-il en se hâtant vers le centre de la clairière, excusez-moi... je viens de loin, et je n'ai plus mes jambes de quinze ans.

En arrivant sur le lieu du combat, il reconnut à la fois les trois jeunes gens que ses yeux, affaiblis par l'âge, n'avaient point distingués d'abord.

Ceux-ci parlaient tout bas et semblaient se consulter.

L'oncle Jean s'avança vers eux et leur tendit la main tour à tour.

—Bonjour, Vincent, mon fils..., dit-il; tu m'apprendras tantôt pourquoi tu as laissé le service du roi où je t'avais mis... En attendant, sois le bienvenu, et puisses-tu être plus heureux que nous!... Bonjour, Roger!... Bonjour, Étienne!... Je me disais tout le long du chemin: «Je ne trouverai pas dans ce Paris un seul ami pour m'assister...» Je me trompais, ma foi!... Milord Montalt, ajouta-t-il en se tournant vers le nabab, j'ai des témoins à revendre, comme vous voyez... Et vous n'aurez à me prêter qu'une épée.

Il disait tout cela de sa voix douce et bonne, mais l'expression de ses traits n'avait plus cette humilité que nous lui avons vue. Il redressait la tête; ses grands yeux bleus brillaient, et son regard avait une belle fierté. Les trois jeunes gens regardaient avec respect et tristesse ce noble front de vieillard avec sa couronne de cheveux blancs comme la neige.

Montalt aussi le regardait, mais c'était à la dérobée; il détournait les yeux et affectait de ne rien voir. Sa figure, où ne se montrait nulle fatigue, peignait un mépris dur et froid.

Il ne parlait point, et semblait attendre.

L'oncle Jean vint se placer en face de lui.

—Donnez une arme à monsieur, dit Montalt en s'adressant à son majordome.

L'oncle Jean se baissait déjà pour ramasser l'épée.

—Oh! oh!... fit-il avec surprise; il y a sur la terre des gouttes de sang... Est-ce que je ne suis pas le premier?

Les trois jeunes gens, qui étaient restés jusqu'alors indécis et sombres, s'ébranlèrent à la fois. Vincent se mit entre son père et le nabab.

—Milord, dit-il à voix basse, ce combat est impossible!

—Vous êtes le cinquième, M. Jean..., murmurait pendant cela Étienne; moi d'abord... Roger ensuite... votre fils après... enfin M. Alain de Pontalès que ses témoins emportent mourant... Nous avons été tous vaincus, ici, à cette même place.

Les yeux bleus de l'oncle Jean brillèrent davantage.

—Il est donc bien fort?... dit-il en faisant plier sa lame.

—C'est un démon..., répliqua Roger; contre lui l'adresse et le sang-froid ne servent à rien... On dirait qu'il possède un charme.

—Morbleu! voilà qui est bon à savoir!... s'écria l'oncle Jean dont le visage s'animait; rangez-vous, mes enfants! nous avons bonne cause et bon bras... Dieu est juste... rangez-vous!

Les deux jeunes gens ne bougeaient pas.

—Je ne sais pas si votre querelle est semblable à la mienne, reprit le vieillard en les écartant d'autorité; dans un quart d'heure, nous pourrons causer de cela.

Entre lui et son adversaire, il ne restait plus que Vincent, qui parlait bas au nabab avec vivacité.

Montalt détournait la tête et ne répondait point.

—Range-toi, Vincent, reprit le vieux Penhoël; je ne te dis pas de te retirer, parce que tu es soldat et fils de soldat; mais pas de faiblesse, enfant!... Nous sommes ici pour l'honneur de Penhoël.

Vincent hésitait encore; un geste impérieux du vieillard le fit reculer de quelques pas.

—Mon père! murmura-t-il pourtant, je vous en supplie...

—Silence!... interrompit l'oncle en sabots; tu vois bien que milord nous attend!

Montalt consultait en effet sa montre.

—Nous avons perdu cinq minutes, dit-il.

—Nous allons les regagner!... s'écria l'oncle Jean qui jeta ses gros sabots et mit ses pieds nus sur le gazon.

Il avait dépouillé sa veste de paysan et montrait maintenant le chanvre gris de sa chemise.

Étienne, la pâleur sur le front, disait à Roger:

—Te souviens-tu?... Milord a dit que sa vengeance la plus terrible tomberait sur le cinquième... et c'est Jean de Penhoël qui est le cinquième!

Roger courba le front sans répondre.

Tous deux avaient le même désir que Vincent: mettre obstacle à ce duel inégal; mais il y avait, à ce moment, sur le visage du vieux Penhoël une résolution si grave et si fière que leurs volontés dominées se taisaient.

Le vieillard prit place à l'endroit même où ses quatre devanciers avaient combattu. Il examina soigneusement la garde de l'épée et l'angle de la monture.

Puis il fit le salut des armes, suivant la rigueur des anciennes coutumes.

Sa haute taille se développait robuste et hautaine.

Quatre hommes forts et jeunes avaient passé par là, et pourtant on pouvait pressentir que, cette fois seulement, Montalt allait trouver à qui parler.

Il rendit le salut et donna son épée.

—A vous!... dit l'oncle Jean.

—A vous!... répliqua Montalt.

Le pied nu de l'oncle Jean frappa deux brusques appels, et son épée, manœuvrant avec une rapidité prestigieuse, chercha le défaut de cette impénétrable cuirasse qui était au-devant de la poitrine du nabab.

Il n'était plus temps d'en prendre à son aise. Montalt avait maintenant l'œil au guet, le jarret tendu, la main leste. On voyait qu'il dépensait toute sa vigueur et toute son adresse pour parer les coups précipités que lui portait le vieillard.

Il fut obligé de rompre par trois fois.

Étienne, Vincent et Roger suivaient l'attaque d'un œil avide. Ils ne respiraient plus.

Nehemiah Jones, roide comme un piquet et portant sur son grave visage la tranquillité la plus heureuse, représentait bien dignement le flegme britannique au milieu de toutes ces émotions.

Le combat se poursuivait depuis cinq minutes, pour le moins, sans désemparer, et les minutes sont longues pour ceux qui voient deux hommes l'épée à la main! L'oncle Jean avait gagné du terrain, mais on voyait de larges gouttes de sueur rouler sur sa joue enflammée, et son souffle sortait maintenant pénible de sa poitrine.

Le nabab, au contraire, gardait toujours la dureté froide et calme de sa physionomie; sa respiration était égale comme au premier instant. Il parait avec une précision mathématique, et ne ripostait point.

L'oncle Jean, qui avait tenté en vain tous les coups d'armes, passa brusquement l'épée dans la main gauche, et se fendit sur un dégagé terrible.

Montalt para sur place, jetant de côté la pointe de l'arme, qui était à une ligne de sa poitrine.

Puis il se mit d'un bond hors de portée.

—M. Jean de Penhoël, dit-il froidement, ceci est le côté du cœur... reprenez haleine.

Le vieillard s'arrêta; sa poitrine battait, révoltée.

—Je croyais qu'il n'y avait qu'un homme au monde, murmura-t-il, pour soutenir un assaut comme celui-là!

Derrière cette rudesse que Montalt retenait de force sur son visage, il y eut comme un vague sourire.

Et, depuis le commencement du combat, ceux qui eussent pu l'observer de près auraient découvert, sous son masque de dureté impitoyable, une émotion cachée.

Mais si cette émotion existait réellement, il la refoulait avec toute l'énergie de sa forte nature. Une pensée de vengeance était en lui, comme il l'avait dit; il s'y cramponnait obstinément. Cette vengeance inattendue devait être terrible...

Les trois jeunes gens tournaient vers lui leurs regards suppliants. Il ne voulait point les voir.

Jean de Penhoël avait piqué son épée en terre.

Ses yeux étaient fixés sur le nabab, et une étrange hésitation semblait envahir son visage.

—Je ne sais pas si ma pauvre tête se perd..., murmura-t-il; Vincent, toi qui as de bons yeux, regarde donc... mais tu étais un tout petit enfant lorsqu'il nous quitta... Mon Dieu! mon Dieu! est-ce que je rêve?

Sa voix tremblait. Il fit un pas en avant.

Le nabab semblait ne point entendre.

—Laissez-moi vous regarder, monsieur... reprit le vieillard dont l'émotion allait croissant; vous me tourniez le dos hier quand je vous ai provoqué... et mes yeux sont trop faibles désormais pour distinguer comme il faut le visage d'un homme à la longueur de deux épées...

Il était tout près de Montalt, qui baissait les yeux en fronçant le sourcil.

—Oh!... fit le vieillard d'une voix brisée, il y a vingt ans de cela, et je me trompe peut-être!... Regardez-moi, monsieur... Ne me reconnaissez-vous pas?

—Non..., répondit Montalt.

L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains.

—Non? répéta-t-il; oh! c'est que je me trompe alors... car Louis de Penhoël n'aurait pas renié le vieil ami de son père!...

La figure de Montalt resta impassible et froide, mais sa main serra convulsivement la garde de son épée.

—Allons!... dit-il durement, vous devez être reposé...

L'oncle Jean courba la tête, et regagna sa place.

Les trois jeunes gens, qui n'avaient point entendu ces dernières paroles, ne comprenaient rien à cette scène.

Ils avaient espéré un instant sans savoir pourquoi, et leur espérance s'en allait...

Jean de Penhoël, avant de reprendre son épée, tira de sa poche son mouchoir de grosse toile pour essuyer ses yeux, qui étaient inondés de larmes.

—Je vous demande une minute encore..., monsieur, dit-il, car il faut voir clair pour se défendre contre vous... Les vieillards sont comme les enfants; ils pleurent... Oh!... Dieu aurait dû m'épargner cette espérance trompée!... c'était mon fils!... Je ne sais pas si j'aime mon pauvre Vincent autant que je l'aimais!...

Les sourcils du nabab se froncèrent davantage. Un rouge vif remplaça, pour un instant, la pâleur de sa joue.

—Allons!... répéta-t-il d'une voix changée.

L'oncle Jean reprit son arme.

—Et lui aussi!... dit-il encore; il m'aimait... Oh! le noble enfant! le cher cœur!... que Dieu le protége!

Il se remit en garde.

Mais nulle épée ne choqua la sienne.

Les trois jeunes gens avaient poussé ensemble un cri de stupeur.

Le combat le plus terrible qu'avait soutenu ce matin Berry Montalt était contre lui-même, et son cœur l'avait vaincu...

Il était là, devant le vieil oncle Jean, les bras tout grands ouverts, et deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

—Mon vieil ami!... balbutia-t-il, mon vieux père!...

Jean de Penhoël se laissa tomber sur sa poitrine, et Montalt baisa ses cheveux blancs.

XXV LA PETITE SERRURE.

Ce matin, le nabab avait quitté l'hôtel un peu avant le jour.

Au moment où sa voiture partait, un homme qui était en observation devant la porte cochère fit le tour des jardins en courant, et gagna la ruelle située sur les derrières de l'hôtel.

La nuit était encore assez noire.

—Êtes-vous là? murmura-t-il.

Deux hommes sortirent d'un enfoncement de la muraille.

C'étaient MM. le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra, en costume d'aventures.

—Eh bien?... demandèrent-ils.

—Disparu!... répliqua le noble baron Bibander; je viens de le voir partir avec le grand sec de majordome et les deux nègres.

Les deux bougies que Nawn avait allumées à la dernière fenêtre de l'aile gauche n'avaient brillé qu'un seul instant.

—Et le signal?... demanda Bibandier à son tour.

—Tout va bien!... répondit Robert; et puisque milord a emmené ses deux chiens de garde, nous n'aurons guère à enfoncer que des portes ouvertes... Voyons, y sommes-nous?

—Présent!... répliqua Bibandier, sans peur et sans reproche...

—Moi, dit Blaise, ça me va énormément cette petite partie fine!... Mais convenons un peu de nos faits... Si nous emportons le gros lot, allons-nous toujours à Penhoël?

—Toujours!... répliqua Robert; René a bu de l'eau-de-vie toute la journée, et m'aime comme la prunelle de ses yeux... Nous rachetons le manoir et tout ce qui s'ensuit... nous donnons un coup de bas au vieux Pontalès, et nous sommes les seigneurs suzerains de la contrée!...

—Et cette fois, dit Blaise, M. Robert ne fera pas de mauvaise plaisanterie?

—Nous n'aurons pas l'ombre d'une discussion, mon brave! Entre millionnaires, on emploie les formes. Qui est-ce qui saute le premier?

—Moi! dit Blaise, ça me rappelle mon bon temps, et je me sens tout gaillard... En avant, mes petits, et qui m'aime me suive!

Entre la ruelle et la maison, il y avait la muraille du jardin, qui était fort basse en cet endroit.

Blaise l'escalada le premier, et ce ne fut pas long, car il n'avait point perdu ses anciens mérites.

L'Américain et Bibandier sautèrent bientôt à leur tour sur le sol gras des plates-bandes.

Ce n'était pas le côté du grand jardin couvert. Il n'y avait là qu'un étroit banc de gazon et quelques arbres au feuillage desséché.

Robert fit entendre un petit coup de sifflet, auquel on répondit de la fenêtre où brillaient naguère les deux bougies.

Un cordon se déroula et vint tomber aux pieds de nos trois gentilshommes. Robert y attacha l'extrémité d'une échelle de soie, et le cordon remonta. L'instant d'après, ils faisaient tous les trois, par la fenêtre, leur rentrée à l'hôtel du nabab.

—La petite dame est accouchée..., dit Nawn qui ne tremblait point trop fort.

—Bah!... fit Robert; on ne pourra donc pas l'emmener?

—Elle est bien faible!...

—Américain, dit Bibandier, je demande à être le parrain de l'enfant; cela resserrera les liens d'estime et d'affection qui nous unissent.

Ils étaient gais comme des pinsons, les trois excellents camarades!

—Ah çà! reprit Robert en s'adressant à Nawn, tu as fait ta besogne, toi?

Nawn secoua lentement sa tête cuivrée.

—J'avais dans un petit flacon, répondit-elle, un mélange des quatre meilleurs poisons de mon pays...

—Où il y a tant d'excellents poisons! interrompit Bibandier.

—Avec cela, reprit Nawn, j'aurais envoyé dans l'autre monde une douzaine de gentlemen bien portants comme vous l'êtes... Les pauvres enfants ont bu la moitié de ma fiole, à elles toutes seules!

Bibandier essaya encore de rire pour se faire un mérite d'esprit fort auprès de ses collègues; mais il ne pouvait plus.

—Et puis?... dirent en même temps Robert et Blaise.

—Ça dure cinq minutes..., répliqua Nawn, quelquefois un quart d'heure... Après cela, tout est fini.

—Et tu es bien sûre?...

—A l'heure où je vous parle, elles sont mortes..., repartit Nawn qui baissa ses yeux noirs et brûlants.

Une fois déjà Robert avait entendu ces mots: «Elles sont mortes.» On l'avait trompé. Il doutait.

—Peux-tu nous les montrer? demanda-t-il.

—Suivez-moi..., répliqua Nawn sans hésiter.

Robert fit un pas en avant. L'Endormeur et Bibandier restèrent immobiles.

—Je vais vous mener jusqu'à leur chambre..., dit Nawn, mais vous entrerez tout seul... car je ne voudrais pas revoir leur visage!

Le jour se faisait bien lentement, et les ténèbres étaient encore épaisses. On entendit au fond du corridor où était située la chambre des deux jeunes filles une voix faible qui criait:

—Diane!... Cyprienne!...

Un frisson parcourut le corps de Robert.

—Écoutez!... dit Nawn; elles ne répondront pas!

Nos trois compagnons prêtèrent attentivement l'oreille, et nul son ne répondit en effet à la voix de Blanche.

—Elles ne répondront pas!... répéta Nawn; la jeune dame qui les appelle ne peut pas les apercevoir dans l'ombre... mais moi, je sais bien qu'elles sont couchées sur le tapis... toutes deux côte à côte... les yeux mornes... les lèvres livides... Oh! ajouta-t-elle en baissant la voix tout à coup, elles s'aimaient bien!... elles étaient belles comme les anges... Je ne sais pas si je recommencerais!...

—Diane!... Cyprienne!... dit encore la voix de Blanche.

—Elles ne répondront pas!... murmura Nawn.

Blaise et Robert, bien qu'ils fussent des coquins sans cœur, se sentaient du froid dans les veines. Quant à Bibandier, une sueur glacée mouillait ses tempes.

Il avait vu déjà une fois les deux jeunes filles, côte à côte, couchées sur le bord de leur tombe.

La parole de Nawn évoquait pour lui deux pâles fantômes.

—Oh! oui!... balbutia-t-il sans savoir qu'il parlait, elles étaient belles!... et ceux qui les ont tuées n'auront plus jamais de sommeil tranquille!...

—Diane!... Cyprienne!... prononça pour la troisième fois la voix toujours plus faible de l'Ange.

Et point de réponse encore.

—Eh bien!... dit Nawn à Robert qui restait immobile, le corridor est court et la porte est ouverte... ne voulez-vous plus aller voir les mortes?

Robert se retourna brusquement.

—Tu seras payée!... dit-il. Conduis-nous à la chambre de Montalt.

Nawn obéit.

L'appartement du nabab était situé, comme nous l'avons dit, à l'autre extrémité de l'hôtel.

Nos trois gentilshommes et leur guide traversèrent avec précaution les longues galeries. La porte extérieure de la chambre à coucher était fermée. Blaise, qui portait sous son manteau une pince et divers instruments de serrurerie, fut chargé d'ouvrir. Cela prit du temps, soit que la serrure eût des combinaisons difficiles, soit que Blaise eût oublié son adresse d'autrefois.

Quand on put entrer enfin, il faisait jour dans le corridor.

Mais nos trois compagnons retrouvèrent les ténèbres à l'intérieur de la chambre, dont les contrevents étaient soigneusement fermés.

Comme Robert regardait derrière lui avec inquiétude, Nawn lui dit:

—Personne ne viendra vous surprendre... Les valets dans cette maison suivent l'exemple du maître... on veille la nuit, on dort le jour... Les plus vigilants ne se lèvent guère qu'à dix heures.

Elle tendit la main.

—J'ai fait ce que j'avais promis..., ajouta-t-elle; payez-moi, car il faut que je quitte cet hôtel.

Robert lui donna une bourse pleine d'or. Nawn s'éloigna lentement et la tête baissée.

Nos trois gentilshommes étaient seuls, et maîtres du terrain.

La porte fut fermée; on alluma une lampe.

Robert fouilla d'abord les tiroirs du secrétaire pour trouver la clef du petit meuble où la boîte de diamants devait être serrée.

Au lieu de la clef absente, il rencontra çà et là quelques billets de banque dont il fit son profit.

Sur la tablette du secrétaire, une lettre commencée attira son attention.

—Pardieu! dit-il en parcourant les premières lignes, je puis bien lire sans être indiscret, car cette lettre est à mon adresse... Savez-vous bien, messieurs, que ce pauvre lord menaçait de devenir maniaque?... Trois lettres hier, deux cette nuit! cela commençait sur le pied de trente-cinq à quarante messages par semaine!... Et le tout pour me prier à genoux de lui vendre un chiffon de papier griffonné par une femme!...

—Voyons! interrompit Blaise; tu ne trouves pas la clef?

L'Américain frappa gaiement sur la poche de sa redingote.

—Certes, ceci est un détail; mais je suis flatté d'avoir là, dans mon portefeuille, un crédit de cent cinquante mille francs... peut-être davantage... car chaque lettre nouvelle de milord m'offre deux mille louis de plus!

Il s'arrêta, et son regard exprima une subite inquiétude.

—La chose est si étrange, poursuivit-il en baissant la voix, que j'aurais presque peur, si notre homme n'avait affaire ce matin à forte partie!...

—Peur de quoi?... demanda Blaise.

—Mais il y a juste cinq à parier contre un, poursuivit Robert au lieu de répondre, que milord ne nous gênera plus désormais!... A la besogne, l'Endormeur, mon ami!... A défaut de clefs, essayons un peu de tes ustensiles!...

Bibandier n'avait point pris part à ce court entretien, mais si sa langue chômait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu'il trouvait à sa convenance.

Si les fauteuils n'eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans les vastes poches de sa redingote.

Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient autour du lit de Montalt.

C'était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés, et couvert, du haut en bas, d'incrustations artistement variées; au milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate, microscopique, qui semblait bien facile à forcer.

A défaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait employer la force, car ces meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement appliqué, peut disjoindre leurs planchettes légères.

Nos trois gentilshommes bénissaient in petto le caprice du nabab, qui avait choisi, pour renfermer son trésor, cette gentille armoire, au lieu d'une laide caisse de fer.

L'Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de serrurier.

Autrefois, à l'époque où il avait mérité son surnom, on n'aurait point pu compter les serrures habilement crochetées par lui; il ne possédait peut-être pas aussi parfaitement que l'Américain, son frère d'armes, le côté intellectuel de l'art du voleur; mais sa main était preste, et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.

Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet d'enfant?

Le malheureux Blaise travaillait comme un nègre, suait à grosses gouttes, et faussait l'un après l'autre tous ses instruments. On eût dit que la petite serrure était fée.

Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de leur compagnon avec une impatience croissante.

—Donne-moi cela!... s'écria enfin l'Américain en repoussant Blaise qui s'essuya le front sans mot dire; tu n'es plus bon à rien.

Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et sonda la serrure à son tour.

Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura inattaquable.

Robert se releva; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec aussi peu de succès.

—Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.

Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant d'un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à ouvrir...

Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et un temps considérable s'était écoulé déjà depuis leur entrée à l'hôtel.

—C'est infernal!... murmura l'Américain. Échouer au port! Je parierais ma tête que les diamants sont dans ce coffre!...

—Ça me paraît clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne petite serrure doit servir à quelque chose!...

Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l'une des fenêtres.

—Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.

Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.

Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand soleil.

—Il faut en finir!... dit Robert.

Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre et, prenant son élan, il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.

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