← Table of contents
Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4

QUATRIÈME PARTIE. PARIS. (SUITE.) (continued 2)

Reading edition

—L'as-tu vue?... demanda-t-il d'une voix étouffée.

—Que veux-tu, mon bonhomme? répliqua l'ancien uhlan qui frissonnait de tous ses membres, le diable s'en mêle... On n'y peut rien.

—Tu l'as vue?...

—Pardieu!... si je l'ai vue!... Il faut prévenir l'Américain.

—Où est-elle passée?

—L'enfer le sait.

Et l'ancien uhlan ajouta tout bas en levant les yeux au ciel:

—Ayez donc un bon cœur... Et vous serez récompensé comme ça...

Le bal se montrait sous un aspect plus gracieux et tout plein de voluptueux repos. La danse faisait trêve; on voyait de tous côtés sur le gazon des couples amis, portant à leurs lèvres, pâles de fatigue, le cristal taillé des verres. Vous avez vu de ces tableaux représentant des fêtes antiques, des groupes souriants sous les grands arbres, des femmes couronnées de fleurs et l'écume rose au bord de la coupe pleine.

C'était ainsi; c'était plus beau.

L'atmosphère tiède du jardin enivrait presque autant que les mille breuvages servis à profusion.

Pauvres souvenirs de Penhoël, où étiez-vous? Y avait-il au monde, en ce moment, pour Roger, une autre femme que la blonde Delphine? Hélas! Étienne lui-même devenait fou à contempler les beaux yeux noirs d'Hortense.

On les avait mises au défi, les enchanteresses, au défi toutes deux! Il fallait voir comme elles faisaient assaut de séductions et d'ardentes paroles. Oh! les divines! elles feignaient si bien l'amour, que l'amour lui-même n'eût point valu mieux: c'est aimer que de tromper ainsi. Et peut-être aimaient-elles...

Qui sait? Il y avait à peine deux mois qu'elles étaient à l'Académie royale de musique. Après deux mois entiers, on a vu là des natures robustes qui gardaient encore un petit peu de cœur.

N'aimaient-elles point, qu'importe! Alors c'était de l'art, un vrai chef-d'œuvre! Il fallait admirer cette science précoce et profonde, qui copiait avec une vérité sublime jusqu'aux élans de la passion.

Roger était vaincu; Étienne chancelait et se débattait encore.

Mais il y avait un symptôme terrible.

Vers le milieu du bal, un domestique lui avait remis une lettre portant le timbre de Redon.

Et cette lettre, si chèrement attendue, Étienne l'avait serrée sans l'ouvrir.

Cette lettre qui parlait de Diane, sans doute...

Étienne avait fait cela, le vaillant, le fidèle!

Hélas! pauvres filles de Bretagne!...

Montalt était le plus fort. Quel noble triomphe! Il avait enfin réussi à tuer l'avenir de deux enfants inconnues...

Il restait toujours auprès de Robert, qui poursuivait son récit.

Tandis que le nabab écoutait, sa belle figure gardait le calme de l'indifférence, et pourtant il fallait bien que les faits racontés par Robert lui inspirassent un intérêt quelconque, car le temps ne lui pesait point trop; il ne songeait pas à quitter la place, bien que l'histoire se prolongeât outre mesure.

Robert avait la parole élégante et facile. En ce moment, son imagination surexcitée brodait sur le fond vrai mille détails curieux. Il mettait à ménager l'intérêt de son récit cette coquetterie du romancier qui tient toujours son lecteur en haleine.

Ils étaient arrivés à Paris presque en même temps, Montalt et lui. Le hasard les avait rapprochés tout de suite. C'était au Cercle des Étrangers que la rencontre s'était faite.

Robert venait là, escorté de ses deux acolytes et armé de toutes pièces contre les injustices du sort.

Montalt, lui, cherchait à tuer le temps, à secouer cet ennui qui le prenait à la gorge, au milieu de sa vie dorée.

Comme le nabab jouait gros jeu, comme il gardait un sang-froid pareil en perdant des sommes énormes ou en amoncelant devant lui des tas d'or, les nouvellistes du cercle firent en sorte de savoir bien vite quelle était sa position dans le monde.

Robert flaira en lui une dupe de première qualité.

Nous savons qu'il était au besoin homme d'excellente compagnie. Les avances qu'il risqua furent discrètes et convenables; on ne les repoussa point.

Au bout d'une ou deux semaines, il put se croire parfaitement dans l'esprit du nabab.

Celui-ci l'accueillait à merveille et semblait faire grand cas de lui.

Néanmoins, il y avait des nuances, qu'un observateur très-clairvoyant aurait pu saisir à la volée, et qui eussent donné à penser que Robert n'avait pas bien serré le bandeau sur les yeux de son nouvel ami.

Montalt le tenait toujours un peu à distance. On eût dit parfois que, sans effort et d'un seul coup d'œil, il avait percé à jour toutes les habiletés de M. le chevalier de las Matas, et que c'était là encore pour lui une manière de passer le temps, une sorte d'étude qu'il faisait tranquillement et à son aise.

Le chevalier posait devant lui, travaillait, s'efforçait, nouait artistement les fils de son intrigue.

Montalt se divertissait à le regarder.

Mais les observateurs se trompent souvent à force d'écarquiller leurs yeux pour tout voir; peut-être n'y avait-il rien de tout cela chez Montalt.

C'était un esprit paresseux, un cœur lassé. Une étude de ce genre, qui eût presque supposé le don de seconde vue, n'aurait pu que fatiguer sa molle indolence.

Aussi, M. le chevalier de las Matas, qui était pourtant un homme prudent, n'avait jamais conçu la moindre inquiétude à ce sujet.

Il allait son chemin, et constatait chaque jour des progrès fort honorables.

Montalt devait finir par y passer...

Ils étaient tous les deux sous un berceau, assis bien confortablement devant un flacon de johannisberg. Montalt versait; Robert buvait pour soutenir sa verve.

Il avait déjà raconté, sans prononcer encore aucun nom, son arrivée à Penhoël.

—Voilà quel fut mon début, milord, dit-il en s'interrompant; comment le trouvez-vous?

—Très-joli, M. le chevalier; ces faux bandits, cet orage épouvantable, cette inondation au milieu de la nuit, enfin l'intérieur de cette famille patriarcale... vous êtes un conteur très-spirituel!

—Je suis un historien, milord... Tout ce que je vous ai dit est de la plus rigoureuse exactitude... L'Ange, les deux sœurs habillées en paysannes, le vieil oncle, l'aubergiste... le sorcier, je n'ai rien inventé!

Le nabab s'arrangea sur ses coussins.

—Continuez..., dit-il.

—Dès ce soir-là, reprit Robert, tout fut toisé... Je vis qu'il y avait là les éléments d'une magnifique affaire... Un homme simple, faible, un peu brutal... une femme qui avait un secret... Et tout près de là un ennemi héréditaire, puissamment riche, et qui devenait pour nous un allié naturel.

Les yeux de Montalt se fermèrent à demi, et son regard glissa sur le visage enluminé de Robert.

Bien que cet homme fût la nonchalance même, et qu'il ne prît point la peine, assurément, de composer sa physionomie, on ne savait jamais deviner sa pensée secrète.

En ce moment, par exemple, où tout chez lui gardait l'aspect de la tranquillité froide et presque ennuyée, il y avait pourtant, dans ce regard qui glissait entre ses paupières demi-closes, une finesse aiguë, prompte, subtile. Ce regard révélait toute une situation nouvelle.

On pouvait se demander si tant de froideur était une comédie. On pouvait croire que, malgré la réserve du conteur, qui cachait les noms de ses personnages, Montalt voyait à travers le voile...

Mais que pouvait-il voir? Robert parlait de monsieur, de madame, de l'aubergiste, de l'oncle...

Ces choses-là sont partout.

Tandis que nous tâchons, d'ailleurs, d'imposer une signification à ce qui n'en avait point peut-être, l'œil de Montalt avait perdu cette flamme vive et se tournait, distrait, vers le bal...

Oh! certes, il voyait seulement ce que Robert voulait bien lui montrer, et il ne fallait pas se plaindre de son attention trop curieuse, car c'est à peine s'il daignait écouter maintenant...

Robert poursuivait, racontant, comme un poëte guerrier eût chanté lui-même ses propres exploits, les ténébreuses machinations qui avaient occupé les premiers temps de son séjour à Penhoël.

Il montrait avec complaisance les progrès de ce poison moral versé goutte à goutte au malheureux René: Lola, le jeu, l'ivresse, la jalousie enfin, cette massue qui avait achevé l'œuvre du poison.

A mesure que l'histoire avançait, ce que nous avons essayé de peindre tout à l'heure devenait plus saisissable. Il y avait deux hommes en Montalt: l'un dont le cœur et l'esprit sommeillaient à la fois, l'autre qui suivait avec une attention concentrée chaque phase du récit de Robert.

Cet homme-là se cachait derrière l'autre, et au premier aspect, vous n'eussiez vu que nonchalance et lassitude sur la belle figure du nabab, qui semblait savourer son paresseux repos.

Puis, tout à coup, un tressaillement faible, une lueur qui s'allumait sous sa paupière; un rien vous disait qu'il y avait là un esprit éveillé, une oreille ouverte, un cœur sentant au vif...

Et vous voyiez alors, ou du moins vous croyiez voir, sous ce masque de lourde indolence, des efforts nerveux et inquiets, le désir passionné de comprendre, la lumière qui se faisait tout à coup, puis la nuit revenue...

Car, à supposer qu'on ne se fût point trompé en bâtissant ce tremblant édifice d'hypothèses, en supposant qu'il y eût en effet, sous le sommeil apparent de cet homme, tant de vie fiévreuse et ardente, la chose certaine, c'est qu'il ne savait pas...

Il ne savait pas! Une lueur apparaissait au loin devant son intelligence. Toutes ses facultés se tendaient à la fois. Puis quelques paroles tombaient des lèvres de Robert; la lueur s'éteignait; tout disparaissait.

Et Robert était à cent lieues de se douter qu'il eût provoqué cette sourde tempête.

Son regard interrogeait bien souvent le visage du nabab, où se montrait toujours un calme inaltérable.

C'était au point que Robert s'impatientait, et maudissait la froideur de cette statue en chair et en os, que rien ne pouvait émouvoir.

Il y eut surtout un instant où son amour-propre de conteur fut piqué vivement.

C'était à l'endroit le plus dramatique, à l'endroit où Madame entrait en scène, poursuivie par cette fatalité tragique, qui pesait sur la famille depuis trois ans.

Le nabab se redressa tout à coup; ses yeux s'ouvrirent tout grands, mais ce ne fut point pour regarder Robert.

Quelque chose de plus intéressant attirait l'attention de milord, qui se prit à sourire.

Hortense, appuyée sur Étienne, Delphine, les bras jetés autour du cou de Roger, venaient de s'arrêter à l'entrée du berceau.

Derrière les deux couples qui, désormais, s'entendaient à merveille, deux femmes se glissaient d'arbre en arbre, deux femmes jalouses, il n'y avait pas à s'y méprendre, et semblaient épier curieusement nos amoureux improvisés.

Nos deux couples passèrent pour s'enfoncer plus avant sous les arbres. Les deux inconnues passèrent également.

Montalt, tout entier à ses observations, ne s'était point aperçu que le chevalier de las Matas avait suspendu son récit durant un instant.

Robert avait eu, en effet, lui aussi, sa distraction.

Pendant que le nabab s'accoudait sur la table, derrière sa tête penchée, deux figures étaient apparues à Robert.

Ces deux figures, toutes pâles et bouleversées, appartenaient à nos deux gentilshommes, qui, depuis quelques minutes déjà, s'efforçaient en vain d'attirer son attention.

Blaise toussait discrètement, et Bibandier exécutait, à l'aide de ses grands bras, une série de signaux télégraphiques.

Dès qu'ils virent que Robert les apercevait, ils l'appelèrent du geste en se reculant dans l'ombre. Mais Robert n'avait garde de quitter son poste. Il crut deviner qu'il s'agissait de quelque perte au jeu, et haussa les épaules d'un air superbe.

Blaise et Bibandier eurent beau redoubler leurs appels; Robert tourna le dos et poursuivit son récit.

Comme Étienne et Roger avaient disparu derrière les arbres, le nabab se reprit à écouter.

C'était grand dommage que son œil ne pût percer en ce moment les charmilles, qui étaient entre lui et les deux jeunes couples. L'imbroglio se nouait, en effet, de ce côté: la petite comédie prenait tournure.

Tout à coup, au moment où le feuillage leur cachait enfin la lumière importune, Étienne et Roger s'étaient vu, chacun, deux compagnes au lieu d'une.

Deux bayadères, dont l'une, portant une ceinture rouge frangée d'or, avait pris sans façon le bras d'Étienne, tandis que l'autre, qui avait une ceinture verte, appuyait sa petite main au bras de Roger.

Mesdemoiselles Hortense et Delphine prirent la chose assez gaiement; elles apostrophèrent leurs deux rivales dans le langage convenu des bals masqués. Celles-ci ne répondirent point.

Étienne et Roger n'avaient pas ce qu'il fallait d'expérience pour porter passablement ce manteau de don Juan qu'on leur jetait à l'improviste sur les épaules. Cette bonne fortune non souhaitée les jeta dans un égal embarras.

—Je n'aime que vous, dit Roger à Delphine, et je ne connais pas cette femme!

Étienne, de son côté, disait à Hortense:

—Je vous jure que je ne comprends rien à cela... cette femme m'est tout à fait inconnue.

Hortense et Delphine répondirent, inspirées en même temps par la logique la plus élémentaire:

—Alors renvoyez-la!

Étienne et Roger ne demandaient pas mieux que d'obéir. Ils firent tous les deux un effort pour se dégager, mais nous savons déjà, par l'exemple de nos deux pauvres gentilshommes, que la ceinture rouge et la ceinture verte ne lâchaient pas facilement prise.

Elles restèrent muettes et obstinément accrochées au bras du peintre ordinaire et du secrétaire de milord.

—Allons! dit mademoiselle Hortense, vous êtes un mauvais sujet, M. Étienne!

—Ah! Roger! Roger! soupira Delphine déjà plus familière. J'ai beau vouloir être gaie, cela me fait bien du mal!

Les deux pauvres jeunes gens, innocents au premier degré, se confondaient en protestations, et juraient à l'envi qu'ils n'avaient pas de maîtresse.

Ce serment, qui tombait à la fois des lèvres d'Étienne et de Roger, sembla délier la langue des deux inconnues.

—Et Cyprienne?... murmura la ceinture verte à l'oreille du secrétaire.

—Et Diane?... dit la ceinture rouge au peintre.

L'obscurité, qui régnait sous les arbres, cacha la pâleur subite des deux jeunes gens. Mais Hortense et Delphine n'en ressentirent pas moins le contre-coup de ces paroles, car Étienne et Roger tressaillirent brusquement.

—Qu'y a-t-il donc? demandèrent-elles. Est-ce que décidément vous ne pouvez pas vous débarrasser de cela?...

Étienne et Roger gardaient le silence, immobiles et comme atterrés.

Ils ne répondaient plus à la douce pression des jolis bras de leurs danseuses.

—Il n'y a pourtant que deux mois! dit la ceinture rouge d'une voix basse et lente; deux mois suffisent donc pour oublier?

—Vous la trompiez donc, la pauvre fille, murmurait la ceinture verte d'un accent si triste que Roger en avait le cœur serré, quand vous lui disiez là-bas, dans la grande allée de châtaigniers qui borde le marais: «Je n'aimerai jamais que vous, et je vous aimerai toujours...»

Les deux jeunes gens étaient puissamment émus, et pourtant ils étaient convaincus tous les deux que c'était là une mystification préparée par le nabab lui-même.

Montalt aimait tant à se jouer de leurs souvenirs! Ils avaient eu la bonhomie de lui conter leur histoire d'amour en ses moindres détails. Montalt n'ignorait aucune circonstance, sauf le nom de Penhoël lui-même, qu'un instinct de discrétion et de délicatesse leur avait fait taire. Rien ne lui était plus facile que de les faire intriguer ainsi par la première venue.

Mais le jeu leur était cruel, et cette plainte qui leur arrivait, au moment même où ils oubliaient un instant le passé, sonnait à leur cœur comme un reproche amer.

Étienne se taisait, parce qu'il était impressionné plus fortement. Il était dans le caractère de Roger d'essayer au moins un peu de fanfaronnade.

—Fi! ma chère!... s'écria-t-il en tâchant de prendre un air dégagé, ce sont là des histoires vieilles comme le déluge!

Il sentit trembler les mains de la femme inconnue qui s'appuyait à son bras.

—Oh! oh! fit-il; on vous a soigneusement soufflé votre rôle, ma chère!... Voyons! il faut que cela cesse!... Nous n'avons pas le temps de nous attendrir!

Un sanglot souleva la poitrine de la ceinture verte; Roger l'entendit et ce fut comme si un poids de glace eût pesé sur son cœur.

—Étienne! murmura la ceinture rouge, Dieu vous bénira pour n'avoir point parlé comme votre ami... Bien des malheurs sont tombés sur le manoir, et vous les ignorez sans doute... Faites éloigner ces femmes, et je vais vous dire ce que sont devenus ceux que vous aimiez autrefois.

—Éloigner ces femmes!... répéta mademoiselle Hortense, qu'est-ce que c'est que ce genre-là, petite?

Étienne, dont la tête s'inclinait pensive, se releva brusquement comme un homme qui s'éveille.

—Vous jouez avec des choses bien graves, madame!... dit-il en s'adressant à l'inconnue qu'il repoussa doucement; mais je ne vous en veux point, car vous ignorez sans doute le mal que vous faites.

—Petite, dit Hortense, ça signifie en français: J'ai bien l'honneur!... à l'avantage!... C'est le cas de disparaître et d'aller voir là-bas si nous y sommes.

—Quant à vous, mademoiselle, reprit Étienne qui salua sa jolie danseuse avec une froideur polie, veuillez m'excuser si je vous quitte... Vous auriez désormais en moi un triste compagnon de plaisir... car on vient de me rappeler, par moquerie, ce qu'un homme d'honneur devrait n'oublier jamais!...

Il s'éloigna, laissant Hortense surprise et encore plus désappointée.

—Et vous? dit tout bas la ceinture verte qui était restée auprès de Roger.

Celui-ci hésita un instant, puis il lâcha le bras de Delphine à son tour.

—Oh!... fit la danseuse pathétiquement, va-t-on m'abandonner aussi?...

Roger poussa un gros soupir et suivit avec lenteur les pas d'Étienne.

Les deux danseuses se regardèrent un instant d'un air tragi-comique.

—Ils sont gentils tout de même!... soupira Hortense.

—Gentils à croquer!...

—Mais, par exemple, innocents! oh! innocents!

—Comme des pigeons de volière, ma bonne!... acheva lestement Delphine.

Puis elle ajouta en rajustant les perles de sa coiffure:

—Est-ce ennuyeux?... Moi, d'abord, j'étais sûre du mien!

—Et moi donc!

—Oh! toi, pas tout à fait!... Mais c'est égal, je veux mon billet de cinq cents... On n'avait pas mis dans le marché qu'il viendrait des sauvages de femmes pour nous les prendre sous le nez!

—Moi qui avais eu tant de mal!... dit Hortense. Je n'avais jamais tant soupiré de ma vie!... Mais où sont-elles donc, ces pleurnicheuses?... Je ne les ai pas reconnues, moi.

—Ni moi... Il fait si sombre!...

Elles regardèrent tout autour d'elles.

—Disparues!... s'écria Delphine.

—Évaporées!... Je parie que c'est un tour du vieux Smith pour nous empêcher de passer à la caisse.

—Allons arracher les yeux du vieux Smith!

Hortense fit une pirouette; Delphine en rendit deux. Elles se prirent par la taille et regagnèrent le bal en valsant comme des bienheureuses.

A quelques pas de là Étienne et Roger s'étaient arrêtés.

Étienne semblait absorbé par sa rêverie triste; Roger chantonnait entre ses dents et cassait les branches des lilas, qui ne pouvaient mais de sa mésaventure.

Ce fut le jeune peintre qui rompit le silence.

—Elles ont parlé de malheur..., pensa-t-il tout haut.

—Est-ce que tu fais attention à ces sornettes? grommela Roger sans prendre la peine de cacher sa détestable humeur.

—Je ne sais..., répondit Étienne. J'ai comme un pressentiment...

—Peuh!... siffla le secrétaire.

Étienne poursuivait:

—Le masque change la voix... et ce brillant costume est bien loin des chères petites robes qu'elles portaient à Penhoël...

Roger fit une moue dédaigneuse, et continua de briser des branches de lilas en fredonnant:

—O Richard! ô mon roi! L'univers t'abandonne!...

—S'il était possible de croire!... murmura le jeune peintre.

—A la bonne heure!... s'écria Roger, te voilà parti!... Du diable si l'on peut prévoir où nous allons aller sur cette route-là!... Mais, mon pauvre garçon, elles sont toutes deux au manoir bien tranquillement, et Diane ne pense pas plus à toi que Cyprienne à moi, je te le promets bien!

—Des malheurs!... répéta Étienne; c'est que le malheur menaçait, en effet, quand nous sommes partis de Bretagne!

—Bah!... fit Roger qui se vengeait à force de scepticisme de l'effort vertueux qu'il avait fait pour lâcher le joli bras de mademoiselle Delphine; on n'a mangé personne, je te le garantis!

Étienne poursuivait sans l'écouter:

—Si cette voix, qui est venue nous éveiller au milieu de notre rêve, était un écho de leurs voix!...

—Tudieu!... à cent lieues de distance!... voilà un troubadour d'écho!...

—Pauvres enfants!... si elles croyaient que nous les avons oubliées!...

Étienne et Roger étaient à l'endroit le plus sombre du jardin, et cependant une simple charmille les séparait du bal qui se ranimait, plus joyeux, après quelques instants de repos.

Roger prit le bras d'Étienne pour l'entraîner vers la fête. Ils se retournèrent ensemble. Les deux inconnues étaient là derrière eux.

—Elles ne croient plus rien! dit celle qui portait une ceinture rouge en répondant aux derniers mots du peintre; ignorez-vous donc ce qui s'est passé au manoir?

Étienne garda le silence, partagé entre l'impression produite sur lui par ces paroles, et l'idée qu'il gardait que tout cela était une comédie.

Roger murmura entre ses dents:

—Je sais une chose, moi!... c'est qu'on n'a pas daigné répondre à mes lettres... et que, s'il s'agit d'oubli, ce n'est pas moi qui ai commencé!... Mais milord me payera cette mascarade!

—Vous ne répondez pas!... reprit la ceinture rouge dont la voix inconnue éveillait pourtant, au fond du cœur d'Étienne, une émotion étrange. N'avez-vous rien appris, vraiment, de cette funeste histoire?... Je vais donc vous la dire, moi... Tous ceux que vous avez connus autrefois au manoir... le maître, Madame, que vous aimiez tant, M. Roger de Launoy! le pauvre oncle Jean...

—Eh bien?... dit Étienne avec une nerveuse impatience.

—On les a chassés!... Ils se meurent de misère et de faim, eux qui étaient si charitables!...

Roger, malgré son parti pris de ne rien croire, ne put retenir une exclamation d'étonnement.

Étienne ne raisonnait plus. Que ce fût ou non une scène préparée par le nabab, ses souvenirs, violemment évoqués, envahissaient son cœur. Il croyait.

—Tout ce que nous avons est à eux!... s'écria-t-il; où les trouver?

D'un mouvement involontaire, il avait saisi la main de l'inconnue, qui était froide.

La ceinture verte n'avait point parlé encore. Ce fut elle qui répondit. Sa voix sèche et irritée semblait aller à l'adresse de Roger.

—On n'a pas besoin de vous..., dit-elle. Ceux qui n'ont point abandonné Madame et son mari à l'heure de la détresse se chargeront de les secourir...

—Ce n'est pas tout encore..., reprit l'autre jeune fille; Blanche... celle que vous appeliez l'Ange... des misérables l'ont enlevée à sa mère!

—Nous voilà prêts à faire tout ce qui est possible pour la retrouver, dit Étienne.

—D'autres se chargeront encore de ce soin..., répliqua la ceinture verte. On n'a pas besoin de vous!

—Mais..., reprit Étienne en hésitant: vous ne nous parlez plus de celles... que nous aimons?

Les deux inconnues gardèrent le silence.

Elles étaient immobiles, dans l'ombre du berceau, et se tenaient par la main.

Roger s'était rapproché.

—Je vous en prie!... dit Étienne, nous aurions pu chercher à savoir qui vous êtes et nous ne l'avons pas fait... Je vous en prie, donnez-nous des nouvelles de Diane et de Cyprienne?...

—Diane est morte..., répondit la ceinture rouge à voix basse.

Et la ceinture verte ajouta de même:

—Cyprienne est morte.

Les deux jeunes gens demeurèrent anéantis. En ce premier moment d'angoisse, toute idée de supercherie s'évanouissait.

Ce fut seulement au bout de quelques secondes que Roger s'écria tremblant d'indignation:

—Tout cela n'est que mensonges odieux!... Étienne... viens!... laissons ces femmes!...

Il voulut entraîner le peintre, mais celui-ci résista.

—Qui que vous soyez, dit-il d'une voix brisée par l'émotion, ayez pitié de nous, au nom de Dieu!... Si vous êtes venues vers nous, par l'ordre de Berry Montalt, pour railler un amour qui est notre espoir et qui est notre vie, soyez pardonnées!... Mais, en grâce, dites-nous, oh! dites-nous bien vite que tout cela n'est qu'une comédie!

—Diane est morte!... répéta la ceinture rouge.

—Cyprienne est morte!... dit l'autre jeune fille.

Mais leurs voix avaient changé d'accent.

Elles tremblaient.

Roger se couvrit le visage, et des larmes jaillirent entre ses doigts.

—O Cyprienne!... Cyprienne!... murmura-t-il parmi ses sanglots.

Étienne était immobile et glacé comme une statue.

—Elles sont mortes..., reprit la ceinture rouge, assassinées...

Étienne fit un pas en arrière, et sa poitrine rendit une sorte de rugissement.

—Assassinées par un homme qui danse à cette belle fête!... acheva la jeune fille.

—Son nom?... s'écrièrent à la fois Étienne et Roger.

Puis Roger ajouta, se reprenant malgré lui à l'espoir:

—Mais c'est impossible, mon Dieu!... nous l'aurions su!...

—Elles vous aimaient, les deux pauvres jeunes filles!... prononça lentement la ceinture rouge; puisque vous dites leur avoir écrit, si elles n'ont point répondu à vos lettres, il faut bien qu'elles soient mortes!...

—Une lettre!... s'écria Étienne, que ce mot sembla ranimer tout à coup; j'ai une lettre!... ah! nous allons savoir...

Il fouilla vivement dans la poche de son habit et en retira le message, portant le timbre de Redon. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne pouvait l'ouvrir.

Quand il eut fait sauter enfin le cachet, soit que ses yeux fussent troublés, soit que l'obscurité fût trop grande, il ne put parvenir à déchiffrer l'écriture.

Roger avait un voile sur la vue.

Ils s'élancèrent tous les deux vers la lumière. La lettre était du confrère d'Étienne, et confirmait tout ce que les deux jeunes gens venaient d'apprendre.

Pontalès était maître du manoir. Les Penhoël dépouillés erraient on ne savait où; les deux filles de l'oncle Jean, pauvres belles-de-nuit, disait l'artiste breton en faisant allusion à la légende de Bretagne, avaient été enterrées dans le cimetière de Glénac...

Roger pleurait comme un enfant; Étienne, les yeux secs et le visage livide, retourna précipitamment sur ses pas. Un vague espoir lui restait.

Sous le berceau touffu, à la place où étaient restées les deux jeunes filles, il n'y avait plus personne.

Étienne chercha de tous côtés; ce fut en vain.

Roger et lui appelèrent. Point de réponse.

Seulement, comme ils se laissaient choir sur le gazon, épuisés et l'âme navrée, une voix vint jusqu'à leurs oreilles, voix mélancolique et douce, qui sonna comme l'écho d'une plainte lointaine, parmi les gais accords de l'orchestre.

Cette voix disait ces mots:

—Belles-de-nuit...

IX UNE BONNE HISTOIRE.

—Mais vous ne buvez pas, M. le chevalier! disait Montalt en décoiffant un troisième flacon de vin du Rhin.

Robert tendit son verre; ses joues étaient pourpres, et son regard s'alourdissait.

—Ah çà! murmura-t-il en clignant de l'œil avec mystère, je ne voulais pas vous en dire si long!... Mais je sais bien à qui je m'adresse... et du diable! si vous n'aimerez pas mieux faire des affaires avec moi que de me trahir!

—Vous trahir?... Fi donc!

—Et puis, quand vous le voudriez... vous ne savez ni les noms ni les adresses, mon cher lord!... Et de Rennes jusqu'à Brest, il y a plus d'un manoir rococo, plus d'une famille assommante, et plus d'un benêt de mari dans la position... vous m'entendez bien?... Allez donc mettre la main justement sur mon brutal!... Ah! mais... où en étais-je?

Montalt sourit paisiblement.

—Vous en étiez, répondit-il, à cette lettre que vous enlevâtes à Madame avec une adresse si consommée...

Robert remercia d'un grave signe de tête, et porta son verre à ses lèvres.

En ce moment où il ne pouvait observer le nabab, la physionomie de celui-ci eut comme un voile de tristesse. Durant un instant de raison, ses traits détendus exprimèrent un découragement profond et amer. Cela dura bien peu; car, lorsque Robert posa son verre vide sur la table, Montalt avait repris son sourire placide et légèrement ennuyé.

—Peste! dit Robert, je crois que j'ai un succès! L'histoire vous amuse donc, puisque vous vous rappelez comme cela les détails?

—Jamais histoire ne m'a mieux diverti, répliqua Montalt avec ce ton de politesse froide que prennent les auditeurs résignés.

—Vous n'êtes pas dégoûté, mon cher lord!... Et pourtant Dieu sait que je passe d'excellentes aventures... C'est votre faute... Vous nous avez traités royalement, et nous autres, Espagnols, nous avons la tête facile à échauffer... Nous disons donc que j'en étais à la lettre... Mais, bah! bien avant ce temps-là, j'avais le secret de la pauvre femme... Si vous saviez comme ces bonnes gens sont spécialement créés et mis au monde pour être trompés! Une idée, milord!... Voulez-vous que notre première affaire se fasse en Bretagne?

—Chevalier, je ne dis pas non..., répliqua Montalt.

—Je me suis laissé dire que vous détestez la Bretagne.

—Raison de plus pour y faire des affaires...

—Ah! diable!... ah! diable! s'écria Robert; voilà un mot, ma parole!... Il n'est pas fort, mais pour un Anglais... Dame! milord, vous êtes chez vous, ne vous gênez pas! Comprenez-vous la position? La fortune de notre homme était déjà entamée assez passablement, et Capulet, le fameux ennemi héréditaire, avait déposé chez maître la Chicane de bons petits actes, qui nous constituaient, de compte à demi, propriétaire de la moitié des biens de Montaigu...

Robert, qui était un drôle quelque peu lettré, avait trouvé pour Pontalès et Penhoël ces deux pseudonymes romantiques.

—Mais, poursuivit-il, nous avions madame Montaigu, la mère de l'Ange qui, malgré l'infidélité de son époux,—vous savez, il en tenait pour Lola,—exerçait sur lui une dangereuse influence... Madame Montaigu est encore une belle femme, morbleu! et si j'avais eu le temps, je me serais fait aimer d'elle, sans trop de répugnance, pour arranger la chose tout d'un coup... Mais, en définitive, c'eût été payer bien cher quelques mille francs de rente... Je vous prie de croire, milord, que je ne me prodigue pas comme cela!...

Montalt ne sourcilla pas. Pourtant un regard, plus perçant que celui de Robert, eût distingué peut-être, à travers cette enveloppe de tranquillité impassible, un signe de malaise bientôt réprimé.

Mais Robert n'avait garde; il suivait laborieusement les fils de son récit, et c'était tout au plus s'il parvenait à ne point s'y perdre; car le nabab lui versait toujours à boire, et l'ivresse venait à grand train.

—Vous ai-je déjà parlé de l'autre?... demanda-t-il en s'interrompant brusquement. Oui... j'ai dû vous toucher quelques mots déjà de l'oncle d'Amérique... une autre variété de fossile qui est, dit-on, puissamment riche, et dont j'espère bien hériter quelque jour...

—Vous êtes un homme admirable!... dit le nabab.

—Merci bien!... Je vous parle de l'oncle d'Amérique, parce que la lettre lui était adressée.

Un imperceptible tressaillement agita la face de Montalt, qui baissa les yeux, comme s'il eût craint, cette fois, de croiser son regard avec celui de Robert.

—Quel crime innocent... mon cher lord! s'écria ce dernier, et que de tonneaux de larmes, pourtant, versées à l'occasion de ce crime comme on n'en fait plus!... Vous diriez une page mouillée des pleurs de trois cents grisettes et arrachées à un roman puéril et honnête de ce bon M. Ducray-Duménil!... Figurez-vous deux enfants bien élevés, qui cueillent le fruit défendu en tremblant et qui se voilent ensuite la face, ne sachant comment faire pénitence de cet horrible péché!...

Il s'interrompit pour rire de tout son cœur. Il était ivre.

—Ah! ah! ah! continua-t-il en se tenant les côtes; n'est-ce pas que c'est drôle?... Et du drame, corbleu, dans ce paradis terrestre!... Ève aimée par les deux frères... L'aîné qui la cède au cadet... En voilà un présent!... Et le cadet épousant Ève, sans se douter que le goût de la pomme fatale ne lui était déjà plus absolument inconnu... Un verre de quelque chose, s'il vous plaît!... Et l'aîné, partant pour la Syrie, toujours avec des larmes dans les yeux!... Vivent les larmes!... A votre santé... milord. Oh! oh!... Qu'y avait-il donc dans ce vin?... Vous devinez ce que contenait la lettre, j'en suis sûr. Madame Montaigu disait dans un style à fendre l'âme:

«Pourquoi m'as-tu menée sur la coudrette?... Pourquoi m'as-tu abandonnée?... Pourquoi ton frère m'a-t-il épousée?... Pourquoi, pourquoi, pourquoi?...

«Et je souffre!... et je suis bien malheureuse!... Et des larmes encore!... des fleuves entiers de larmes!...»

La ligne bleuâtre qui était sous les yeux de Montalt semblait se creuser et prendre une teinte plus foncée. Par intervalles, un mouvement convulsif agitait sa lèvre. Mais son beau front restait calme, et il souriait toujours.

Il n'avait rien à cacher, sans doute, sinon son dégoût pour la barbare gaieté de ce bourreau, qui raillait impitoyablement ses victimes. Et pourtant, derrière cet obstiné sourire, ce n'étaient pas seulement la fatigue et la répugnance que l'on voyait percer. Il y avait plus. On aurait cru parfois deviner de l'angoisse, parfois la tempête terrible, toute prête à éclater.

Robert ne voyait rien de tout cela. Et peut-être était-ce tout simplement le jeu de la lumière lointaine qui venait, glissant à travers le feuillage, écrire de capricieuses pensées sur le visage immobile de Montalt...

—Bref, reprit Robert, la lettre était compromettante comme tout ce qui tombe de la plume naïve de la vertu... Il y en avait dix fois plus qu'il ne fallait pour monter la tête de mon brutal; d'autant mieux que ledit buveur d'eau-de-vie avait reçu de son côté un message... une lettre du frère aîné, qui ne pouvait pas se tenir en paix dans son exil, et qui envoyait, par la poste, un volume de pathos... Ma foi, milord, je donnerais vingt louis pour avoir dans ma poche ces deux morceaux d'éloquence... Nous les lirions ensemble, et cela vous réjouirait, j'en suis sûr.

—D'après ce que vous m'en dites, M. le chevalier, répliqua Montalt dont la voix était ferme, cela devait être curieux, en effet.

—Vous ne vous figurez pas!... Je me procurai aussi cette seconde lettre, pensant bien qu'à l'occasion ce larcin retomberait tout naturellement sur Madame, car Montaigu ne la lui avait jamais montrée.

—Ah! fit le nabab involontairement.

Robert le regarda.

—Ma parole! s'écria-t-il, c'est un plaisir que de vous conter des histoires!... Vous n'êtes pas excessivement impressionnable, milord... mais au moins vous écoutez, et c'est flatteur...

«Une fois les deux lettres dans mon portefeuille, la chère dame n'avait plus un mot à dire... Je la tenais... au moindre signe de révolte, je faisais le geste de mettre la main à ma poche... et tout aussitôt elle courbait la tête comme si j'avais eu un talisman à lui montrer.

«Aussi tout alla comme sur des roulettes... Montaigu vendait, vendait!... Capulet achetait, achetait!... Si bien qu'un beau jour, Montaigu n'eut plus à vendre que l'héritage de son frère absent.

«Il fallait pour cela une procuration.

«M. de la Chicane, cet honnête homme de loi, qui est déjà de votre connaissance, lui fournit un moyen tout simple pour sortir d'embarras.

«—Imitez la signature de votre frère..., lui dit-il.

«Montaigu ne fit point trop le difficile... Un soir que sa bouteille d'eau-de-vie s'était vidée plus lestement que de coutume, il fit un premier faux... Les autres vinrent sans effort ni douleur.

«Il faut vous dire que ce pauvre diable de Montaigu avait bien quelque répugnance à mener ce métier-là; mais, outre que nous ne laissions jamais un louis dans sa caisse, il croyait se venger ainsi de son coquin de frère, car je l'avais endoctriné admirablement. Le frère, après avoir fait la sottise de s'en aller, avait fait la sottise de revenir, un beau jour, bayer aux corneilles sous les murailles du manoir.

«La date de cette romanesque visite correspondait justement avec la naissance de l'Ange. Comme bien vous pensez, je n'étais pas homme à négliger cette coïncidence...

—Je m'en fie à vous!... dit Montalt, au front duquel brillaient quelques gouttes de sueur, amenées là sans doute par la chaleur croissante qui régnait dans le jardin; vous fîtes croire à notre homme que l'Ange n'était point sa fille...

—Précisément!... Et le voilà de plus en plus enragé contre son pauvre frère qui n'en pouvait mais.

«Dès ce moment l'affaire eût été dans le sac, si nous n'avions rencontré sur nos pas un obstacle d'un genre assez fantastique.

«Pardieu, milord, nous sommes dans le pays des lutins, il faut bien que mon récit contienne quelques diableries.

«L'obstacle dont je vous parle consistait en deux petits démons qui nous ont donné bien du fil à retordre... Mais il me semble que vous ne versez plus à boire!»

Montalt, en effet, jugeait que son partenaire était en bon point. Il ne voulait pas embarrasser davantage la langue et les idées de Robert. Mais arrêtez donc un homme ivre! Le chevalier saisit la bouteille, et se versa lui-même un plein verre.

—Deux petits démons..., reprit-il en cherchant le fil perdu de sa pensée, deux petits démons... Ah çà! Blaise et Bibandier vont-ils passer leur soirée à me faire des signes stupides derrière les arbres? Morbleu!... ajouta-t-il en se levant et en menaçant nos deux gentilshommes, qui, demi-cachés par le tronc d'un platane, cherchaient, en effet, à attirer son attention, jouez, perdez, trichez! cela ne me regarde pas... Je fais une affaire avec mon ami Montalt; vous voyez bien... Si j'aperçois encore vos figures de déterrés, je vous brise une bouteille sur le crâne!

Blaise et Bibandier disparurent. De cet incident, le nabab ne parut pas s'émouvoir plus que du reste.

—Au diable!... fit Robert en se rasseyant, les brutes ne savent pas de quoi il s'agit, et je veux être pendu si nous partageons avec eux!... Où en étais-je?

—Deux petits démons...

—Bien, bien!... deux monstres d'enfants!... les filles de l'oncle crustacé... Je ne peux pas vous dire, moi, tout le mal qu'elles nous ont donné... volant nos actes, déchirant nos quittances, forçant nos secrétaires... Ah! si le Montaigu n'avait pas été une poule mouillée... ou si seulement ces deux petites viragos avaient porté des pantalons au lieu de jupons, ma foi! je ne pourrais pas dire ce qui serait arrivé...

«Mais, en définitive, avec toutes leurs jongleries, les petites n'ont pu que retarder de deux ou trois mois le dénoûment de l'histoire.

«Et le dénoûment fut beau, milord... Je vous en fais juge...»

Ici Robert s'interrompit pour se recueillir un instant. Puis il commença le récit des événements survenus à Penhoël, depuis la nuit de la Saint-Louis jusqu'à cette autre nuit, qui vit le départ de la famille dépouillée.

Loin de chercher à gazer les faits, il amplifiait et il exagérait, tant il avait à cœur de passer auprès de Montalt pour un coquin de première force.

Montalt écoutait d'un air de complaisante attention. Il n'avait point perdu son sourire, et la pâleur qui était maintenant sur son visage pouvait certes provenir de la fatigue, car l'histoire durait depuis bien longtemps.

C'était toujours ce front tranquille et fier, sans rides, comme le front d'un jeune homme.

Rien n'avait changé, ni dans son attitude, ni dans l'expression de sa physionomie.

Seulement, ses yeux baissés ne se relevaient plus, et sa main s'était plongée sous sa chemise ouverte.

Aux beaux moments du récit, alors que l'éloquence de Robert atteignait à son comble, on voyait cette main s'agiter imperceptiblement à travers l'étoffe des habits de Montalt.

Cette dernière nuit de Penhoël, cette nuit sombre et pleine d'épouvante, où René avait levé l'épée sur Madame, fut racontée par Robert avec une sorte d'enthousiasme.

L'auditeur le plus froid eût donné là quelque signe d'émotion. Il n'en fut pas de même de Montalt.

Sa respiration resta égale et calme. Il ne fronça les sourcils qu'une seule fois, et encore si faiblement! Ce fut lorsque Robert lui montra Madame, se traînant aux pieds de son mari, et demandant grâce pour la mémoire de l'absent...

—Elle aimait donc encore ce frère absent? murmura le nabab.

—Peuh!... fit Robert; comédie! comédie!... puisque je vous dis qu'avec un mot, un geste, avec moins que rien, j'aurais été l'amant de cette femme-là... Quant au vieil oncle antédiluvien, il mangeait le pain de la maison, ménageant assez bien la chèvre et le chou... Pardieu! en définitive, on s'occupait bien du frère absent!... C'est moi, moi tout seul qui donnais de l'importance à ce fantôme... C'est moi qui ressuscitais cette prétendue passion, et je puis dire sans vanité que j'ai bâti mon château sur la pointe d'une aiguille.

Il se renversa sur le dos de son siége.

—Le frère!... reprit-il en riant; qui songeait au frère? Ah çà! milord, un verre de vin, s'il vous plaît... J'ai fini... Ma conduite en tout ceci vous semble-t-elle convenablement adroite?

—C'est le sublime de l'art, répliqua Montalt, et je m'estimerais heureux d'avoir un associé de votre force.

—A la bonne heure!... Tel que vous me voyez, je vous avais deviné, moi!... Et quoique je vous visse jouer comme une dupe, là-bas, au Cercle, je savais bien que vous n'étiez pas un homme à préjugés... Il ne vous manque qu'un peu de triture...

—Vous serez mon maître, M. le chevalier.

—Et nous irons loin ensemble, milord!... Examinez-moi donc le nœud de cette intrigue!... Comme c'est arrangé!... Comme tous ces personnages y jouent leur rôle sans le savoir!

Robert oubliait, volontairement bien entendu, que c'était M. le marquis de Pontalès qui avait tenu en réalité dans sa main les fils de cette merveilleuse intrigue, et que lui, Robert, y avait joué un rôle, important il est vrai, mais au profit de M. le marquis.

Il continua, tandis que Montalt s'inclinait en signe d'approbation entière et sans réserve:

—Il n'y a pas à dire!... Ce n'est point là une histoire de poignard et de poison, où des bandits subalternes jouent quelques milliers de francs contre la chance du bagne... Pas de moyens violents... rien que des combinaisons où la loi pénale n'a rien à voir... On entre chez les gens... on s'assied à leur place... on les prie poliment de sortir... et voilà!

Montalt se leva, et ce mouvement, qui mit en lumière les beaux traits de son visage, montra en même temps d'une façon plus apparente la pâleur de son front et le cercle bleuâtre qui se creusait au-dessous de ses yeux. Il avait toujours la main droite appuyée contre son sein sous la toile de sa chemise.

—Pas un moyen violent! reprit Robert en cherchant quelques gouttes de vin au fond du dernier flacon vide; pas un meurtre...

Derrière lui, une voix s'éleva qui perça le feuillage du berceau.

—Tu mens!... dit-elle.

Robert se leva en sursaut et retomba pesamment sur son siége.

Montalt se tourna lentement vers l'endroit d'où la voix était partie.

—Est-ce vous qui avez parlé, milord...? balbutia Robert.

—Non..., répliqua Montalt.

La voix se fit entendre de nouveau derrière les arbres, faible, basse, et arrivant à peine aux oreilles du nabab et de son compagnon.

—Tu mens! répéta-t-elle; tu as assassiné... non pas des hommes forts... mais deux pauvres jeunes filles que la main de Dieu vengera, Robert de Blois!

L'Américain semblait frappé de la foudre.

—Nous venons de parler du pays des apparitions surnaturelles, M. le chevalier, dit froidement le nabab que rien ne pouvait étonner. Vous avez évoqué des fantômes...

Il salua d'un geste plein de courtoisie, et laissa Robert seul dans le berceau.

Blaise et Bibandier s'y élancèrent aussitôt.

Le nabab rentra dans le bal; il avait pour coutume de se retirer longtemps avant la fin de ses fêtes. Ce fut donc sans étonnement qu'on le vit se diriger vers le perron de l'hôtel.

Il traversa les groupes joyeux en s'inclinant à droite et à gauche, sans retirer la main qui pressait toujours sa poitrine.

Sa figure pâle avait ce même sourire qu'on lui avait vu au moment où l'orchestre donnait le premier signal de la danse.

Il franchit le péristyle jonché de fleurs, et rentra dans l'hôtel.

Quand il eut fermé sur lui la porte de son appartement, tout ce calme qui était sur ses traits disparut comme par magie. Ses sourcils se froncèrent, des rides se creusèrent à son front. Un feu sombre brûla dans son regard. Sa gorge, oppressée, rendit un gémissement.

Il se laissa tomber sur un divan, comme si ses jambes n'avaient plus la force de le soutenir.

Vous eussiez dit un patient qui vient de subir la longue et intolérable torture...

Quand il retira sa main cachée dans sa poitrine, la toile de sa chemise, en touchant son sein palpitant, se teignit d'une large empreinte de sang...

X LE BOUDOIR.

Il est de ces natures excentriques et vigoureuses qui se plaisent aux tours de force, et prodiguent volontiers, sans but, l'effort d'un héroïsme inutile. Donnez-leur, à ces Hercules, un monde à soulever, ils essayeront; ils réussiront peut-être. Jetez-les au milieu de la vie commune, ils s'endormiront dans cette oisiveté paresseuse, compagne inséparable de la vigueur qui se sent et qui ne voit point de travaux dignes d'elle.

Mais que surgisse l'occasion, l'ombre de l'occasion, ils vont tendre les muscles de leur corps ou les ressorts de leur âme. Vous les verrez bondir à l'attaque ou demeurer fermes à la défense, comme ces grandes roches que la mine déchire, mais ne peut point ébranler.

Si l'occasion n'arrive pas, ils se lasseront en des batailles imaginaires; ils dépenseront à plier un roseau la puissance qu'il faudrait pour déraciner un chêne.

Montalt était un de ces cœurs robustes et fougueux qui se laissent engourdir par l'indolence découragée. Il ne savait plus où allait sa vie. S'il s'éveillait parfois, c'était pour prodiguer sa force en des luttes vaines.

Il venait de soutenir le plus épuisant combat qu'il eût affronté jamais. Pendant de longues heures, il s'était forcé à rester froid, calme, souriant, avec l'enfer dans le cœur...

Mais pourquoi cet effort gigantesque? Était-ce une gageure folle tenue contre lui-même? Et cette souffrance, d'où venait-elle?

Avait-il, à savoir toutes ces aventures racontées par Robert, un intérêt assez grand pour compenser son martyre?

A cette question, il n'aurait pu répondre lui-même peut-être, car tout était ténèbres et doute au fond de son esprit.

Pourtant, à faire même largement la part de cette tendance bizarre dont nous venons de parler, il fallait bien qu'il y eût quelque chose de réel derrière le labeur exagéré de cette lutte. La souffrance, à tout le moins, était vraie. Il suffisait, pour s'en convaincre, de regarder les traits ravagés de Montalt, et cette main qui sortait, sanglante, de sa poitrine déchirée.

Il y a des ressemblances étranges, des rapports tout gros de souvenirs, où l'esprit vient se heurter à l'improviste, et qui font renaître au vif l'angoisse, morte depuis des années...

Montalt, qui passait sa vie dans un sophisme perpétuel, reniant ce qu'il aimait, exaltant ce qu'il méprisait, Montalt, le contempteur acharné de la vertu, de l'honneur, de l'amour, devait avoir à l'âme une blessure envenimée.

Cette philosophie qu'il s'était faite ne lui allait point. Le froid scepticisme jurait dans sa bouche, où l'on n'eût deviné que des paroles généreuses et chevaleresques. Il se mentait à lui-même, ou bien il poursuivait la vengeance insensée des cœurs déçus...

Tout en lui semblait provenir d'une réaction funeste, et poussée jusqu'à ses plus extrêmes conséquences. Cet homme avait dû adorer passionnément tout ce qu'il conspuait désormais.

On aurait pu reconstruire son passé rien qu'avec ses haines.

Il y en avait une, puérile en apparence et qui nous a fait parfois sourire: nous voulons parler de son aversion pour la Bretagne. Peut-être eût-on trouvé, dans ce sentiment même, la source de l'intérêt si grand qu'il prenait au récit de Robert. Nous disons peut-être, car, avec ces natures exceptionnelles, il faut se méfier des inductions, et si Montalt avait un secret, il ne l'avait confié à personne...

Il y avait bien un quart d'heure qu'il était sorti du bal. Depuis ce temps, il restait immobile et comme anéanti. Ses bras tombaient le long de son corps; sa belle tête, renversée sur les coussins du divan, exprimait la détresse amère et désespérée.

Il se redressa au bout de quelques minutes, et passa le revers de sa main sur son front que baignait une sueur froide.

—Non!... murmura-t-il, je ne veux pas avoir pitié... Je veux sourire... sourire comme tout à l'heure, dût mon cœur se briser, en songeant qu'ils peuvent être malheureux aussi... que la main de Dieu, s'il y a un Dieu, a pu s'appesantir sur eux!... qu'ils souffrent!... qu'ils se meurent!...

Il se couvrit le visage de ses mains.

—Oh! fit-il avec un sanglot dans la gorge, n'y a-t-il pas des années que je les déteste?... Tant mieux! tant mieux! si le hasard me venge!...

Il se leva brusquement et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

—Et puis..., poursuivit-il en rejetant en arrière les boucles de ses cheveux, qui se collaient à son front humide, que m'importe cela? Est-ce que je connais ces gens?... Faut-il que je devienne fou parce que trois ou quatre misérables coquins ont mis au pillage une gentilhommière de Bretagne?...

Il eut un sourire contraint et saccadé.

—Sur ma parole, reprit-il, j'ai souffert comme s'il se fût agi de quelque chose... J'avais trop bu peut-être... Est-ce que je prendrais le vin tendre en vieillissant?... J'aime mieux croire que mes nerfs seuls étaient en révolte... et que j'avais tout simplement la fièvre, à force d'écouter ce lâche coquin qui me contait ses prouesses contre une femme... Par le nom de Dieu! s'interrompit-il en contenant sa voix qui voulait éclater, je crois que je me serais guéri, si je l'avais broyé sous mon talon comme une vipère!...

Son pas se ralentit et ses lèvres eurent un sourire amer.

—Et pourquoi cela?... continua-t-il en se répondant à lui-même: que m'a fait cet homme?... N'a-t-il pas le droit d'être un empoisonneur et un assassin?... Est-ce un crime de vaincre en tromperie la femme astucieuse et perfide? Encore une fois, que me fait tout cela?... Pourquoi ma tête est-elle en feu?... Pourquoi mon cœur se déchire-t-il dans ma poitrine?...

Ses yeux s'égaraient. Il se laissa choir de nouveau sur le divan.

—Mon Dieu!... fit-il après un long silence, pendant lequel sa physionomie, changeant peu à peu, vint à exprimer une rêverie douce et mélancolique; pauvre Bretagne!... pauvre petite église où l'on priait Dieu du fond du cœur!... Pauvre enfant, qui aimait peut-être et qu'on abandonna pour l'ombre d'un extravagant héroïsme!... Que de souvenirs bons et chers!... Tout le reste ne fut-il pas un rêve pénible?... Qu'y eut-il après ces années heureuses?... Vingt années d'efforts fiévreux, de luttes entreprises pour s'étourdir et pour oublier... le jeu terrible des batailles... de l'or conquis sans joie... une vie perdue!...

Sa tête se pencha sur sa poitrine.

—Et tant de bonheur là-bas!... murmura-t-il: l'autre n'avait-il pas raison de défendre son trésor?... Mon Dieu! mon Dieu!... se reprit-il en tressaillant, sais-je où va ma pensée?... S'il était vrai!... si ma souffrance avait un écho tout au fond de son cœur!... A ma plainte le silence a répondu... mais entendit-elle ma plainte?... Oh! l'histoire de cet homme! Ne lui cacha-t-on pas mes regrets et ma misère?

Sa main se glissa dans son sein, et il en retira cette boîte de sandal, dont le couvercle était chargé de diamants.

Il la contempla durant quelques secondes en silence, et ses yeux devinrent humides.

Mais, au moment où il allait l'ouvrir, ses sourcils se froncèrent; il la remit dans son sein d'un geste plein de courroux.

Il se leva encore une fois, révolté contre lui-même.

—Folie!... folie! s'écria-t-il; que reste-t-il d'un rêve?... Je suis Berry Montalt, l'homme qui n'a ni regret, ni espérance!... J'ai mis un voile sur mon passé!... Je ne crois pas à l'avenir!... Je suis seul, et je suis fort!

Il s'arrêta en face d'un miroir et regarda sa taille haute et fière. Ses cheveux noirs bouclaient autour de son front. Il était jeune, brillant, superbe.

La glace lui renvoya l'orgueilleux défi qui était sur son visage.

Il sonna.

Séid montra sa face noire à la porte de la chambre à coucher.

—Mon opium!... dit Montalt, et déshabille-moi!

Il y avait bien longtemps que le nabab appelait ainsi, chaque soir, le sommeil rebelle à son chevet.

Tandis que Séid préparait le breuvage, on frappa doucement à la porte extérieure.

Montalt fit signe d'ouvrir.

C'était M. Smith, tout de noir habillé, comme il convient à un homme décent et qui sait vivre.

Montalt le reçut le verre à la main.

—Pardon, milord..., dit M. Smith que son emploi léger n'empêchait pas de garder en toute occasion une gravité puritaine; Votre Seigneurie me paraissait occupée, cette nuit, d'affaires si importantes que je n'ai pas osé la déranger... J'avais pourtant une bonne nouvelle.

—Qu'est-ce?... demanda Montalt en buvant une gorgée.

—Nos deux intraitables ont enfin pris leur parti, répliqua M. Smith.

—Ah!... fit Montalt; Étienne et Roger?...

—Non pas, s'il plaît à Votre Seigneurie, dit M. Smith. Je veux parler des deux charmantes miss que nous convoitons depuis si longtemps.

—Mes deux petits chapeaux de paille!... s'écria le nabab; elles ont enfin consenti à vous entendre?

—Mieux que cela!

—Elles ont promis de venir?

—Elles sont venues, milord.

—Seules?...

—Conduites par une honorable lady de ma connaissance... mistress Cocarde.

Montalt tenait son verre à la hauteur de ses lèvres.

—Il n'y en a donc pas une!... murmura-t-il; toutes... toutes pour un peu d'or!...

Il avala d'un trait le reste de son breuvage.

—Pardieu! dit-il en se dirigeant vers la porte qui avait donné passage à Séid, je vais donc m'endormir gaiement!

Il était un peu plus de neuf heures du soir quand madame Cocarde et ses deux protégées descendirent de voiture dans une de ces ruelles désertes qui côtoyaient alors les Champs-Élysées, entre l'avenue Marigny et les terrains de Beaujon. Elles traversèrent une courte allée de tilleuls, joignant les communs d'une maison de grande apparence, qui semblait illuminée pour une fête.

Diane et Cyprienne, tremblantes, se laissaient conduire par madame Cocarde, laquelle était, au contraire, fort à son aise et paraissait connaître à fond les localités.

Les deux jeunes filles ne portaient plus le costume que nous leur avons vu quelques heures auparavant dans l'avenue Gabrielle. Par une sorte de pieux instinct, au moment d'affronter le danger suprême, elles avaient repris leurs vêtements bretons: le bonnet collant des Morbihannaises, le chaste mouchoir de cou et la petite jupe en laine rayée.

Madame Cocarde avait un chapeau à haute plumes frisées et un cachemire Ternaux de qualité supérieure.

Elle sonna, un domestique vint ouvrir; puis arriva un monsieur en habit noir qui accueillit madame Cocarde avec une politesse digne.

—Votre servante, M. Smith, dit la principale locataire d'un air dégagé, vous ne m'attendiez pas à pareille heure, je parie?

—Il est toujours temps, belle dame..., commença M. Smith.

—Bien!... très-bien!... interrompit madame Cocarde; je me suis un peu pressée... et voilà de petits anges qui prendraient bien quelque chose... Entrons!

M. Smith mit le binocle à l'œil et braqua sur les deux jeunes filles un regard connaisseur.

—Ah! oh!... fit-il, modulant malgré lui les tons chromatiques de l'interjection anglaise; Very pretty maiden, by God!...

Puis il ajouta tout bas:

—Est-ce que ce sont elles?

Madame Cocarde cligna de l'œil et répondit:

—En propre original.

M. Smith salua et passa devant. On monta un petit escalier dont les marches disparaissaient sous la laine moelleuse d'un tapis, et M. Smith, qui montrait le chemin, ouvrit bientôt une porte au premier étage.

Il s'effaça et salua encore.

—Donnez-vous la peine d'entrer..., dit-il en indiquant la porte ouverte.

Diane et Cyprienne hésitaient.

—Allons, mes perles!... s'écria madame Cocarde, c'est de vous qu'il s'agit... Moi, je suis trop vieille..., ajouta-t-elle avec un soupir, pour entrer là dedans... on va vous servir à souper.

—C'est fait, interrompit M. Smith.

—Alors, bon appétit, mes mignonnes!... dit madame Cocarde qui poussa ses deux protégées dans la chambre, et referma la porte sur elles.

M. Smith prit un carnet dans sa poche et en sortit deux ou trois chiffons soyeux qu'il déposa dans la main tendue de madame Cocarde.

Celle-ci fit une belle révérence et disparut.

Cyprienne et Diane restaient immobiles auprès de la porte fermée. Elles n'osaient point lever les yeux, parce qu'elles croyaient voir là, quelque part, devant elles, l'objet de leur vague terreur.

Un homme sans doute, en définitive; mais cet homme aux proportions fantastiques, ce monstre que rêve la frayeur des jeunes filles.

Ce fut Cyprienne qui se hasarda la première à relever les yeux, bien lentement d'abord et bien timidement. Elle vit une pièce de moyenne grandeur, doucement éclairée par deux lampes à verres dépolis, et tapissée de velours sombre depuis le parquet jusqu'au plafond, où des caissons sculptés encadraient de fraîches peintures.

Sur le velours des lambris tranchait un cordon de cadre d'or dont la forme élégante et les mignardes ciselures allaient bien aux toiles charmantes qu'ils renfermaient.

Les meubles étaient, comme tous ceux de l'hôtel, de la première époque du règne de Louis XV: c'étaient de véritables joyaux qu'on avait dû payer un prix fou. Dans une embrasure, une harpe, soulevant la draperie de mousseline des Indes, montrait à demi la courbe gracieuse de son accolade incrustée.

La couleur chatoyante des étoffes et l'or sculpté des membrures tranchait sur le fond sombre de la tapisserie, qui doublait leur coquette fraîcheur.

Où l'or ne se montrait point, l'émail luisait, jetant ses guirlandes de fleurs sur les consoles en bois de rose.

Il était impossible d'imaginer un boudoir plus délicieux...

Et la main qui l'avait orné ne s'était livrée ici à aucune confusion bizarre. Les souvenirs d'Asie faisaient trêve et ne venaient point, comme dans le reste de l'hôtel, contrarier le style fleuri de notre xviiie siècle.

On avait opté, il s'agissait d'amour, entre l'Asie savante en volupté et la France de Louis XV. On avait choisi la France de Louis XV, grand honneur pour elle assurément.

Cyprienne, dont la paupière se relevait à demi, poussa un petit cri de joie, non pas peut-être à la vue de toutes ces merveilles, mais à l'aspect d'un guéridon aux pieds de bronze, dont la tablette incrustée supportait un souper adorable. L'eau vint à la bouche de Cyprienne, qui ne put s'empêcher de sourire.

Mais elle baissa les yeux, parce que ce premier regard n'avait pas éclairé tous les coins de la chambre, et que la jeune fille gardait une bonne part de sa frayeur.

Diane, immobile et pâle, avait l'air d'une victime qui attend.

Ses idées étaient autres et plus graves que celles de sa sœur; peut-être devinait-elle mieux la nature du danger et l'étendue du sacrifice...

La paupière de Cyprienne s'ouvrit une seconde fois, et ses narines s'enflèrent pour saisir toutes les effluves aromatiques que lui envoyait la table servie.

—Diane!... dit-elle tout bas.

Et comme sa sœur ne répondait point, elle lui secoua le bras doucement.

—Vois donc!... reprit-elle, il n'y a personne...

Les longs cils bruns de Diane se relevèrent, et son regard triste fit le tour de la chambre.

Sa poitrine oppressée rendit un soupir.

—Personne, répéta-t-elle; mais on va venir...

Cyprienne traversa la chambre sur la pointe des pieds, et comme si elle eût craint de réveiller Barbe-Bleue endormi.

Il y avait sur la table des petits pains tendres, dorés, appétissants. La pauvre fille avança la main, la retira, puis l'avança encore. Était-ce du poison?

Elle prit un petit pain et l'approcha de ses lèvres, qui étaient toutes pâles. Elle n'osait guère.

Mais qu'ils semblaient bons, ces petits pains! Comme ils cédaient, en craquant, sous les doigts de Cyprienne, qui n'avait pas mangé depuis deux jours!...

Sa bouche s'ouvrit; ses dents blanches et fines attaquèrent la croûte blonde, et le petit pain disparut comme par enchantement.

Elle en saisit deux autres et revint vers sa sœur en sautant.

—Tiens, Diane!... dit-elle en lui présentant la moitié de sa proie, il n'y a rien dedans, j'en suis sûre!

Diane, qui n'avait pas laissé échapper une plainte, était exténuée autant que sa sœur, et souffrait de la faim, davantage peut-être, car la dernière bouchée avait été pour Cyprienne.

Elle jeta sur le petit pain un regard de convoitise. Elle hésita, puis sa main s'ouvrit à son tour...

Elle mangea.

—Sens-tu ces viandes froides?... dit Cyprienne, nous n'en avions pas vu depuis le grand dîner de Penhoël!... Si nous y goûtions?

Diane ne répondit point.

Cyprienne fit une seconde fois le voyage, et mit deux blancs de faisan sur une assiette: mais, au retour, elle s'arrêta à moitié chemin.

—J'y pense..., dit-elle, nous serons mal là-bas... pourquoi ne resterions-nous pas auprès de la table?

Elle n'était plus si pâle, et son joli sourire mutin se montrait à demi, déjà, autour de sa lèvre.

Diane ne bougeait pas.

—Viens donc!... reprit Cyprienne; je te dis que nous serons mieux auprès de la table... Ce souper-là est à nous.

Ces derniers mots parurent produire une impression pénible sur Diane, qui tressaillit et leva les yeux au ciel.

Mais Cyprienne, tout entière à sa fantaisie, la prit par le bras et l'entraîna, bon gré mal gré, vers la table.

—C'est moi qui fais le ménage!... dit-elle en roulant deux siéges sur le tapis; commandez, mademoiselle... on vous servira.

L'instant d'après, elles étaient assises toutes deux, côte à côte, devant leurs assiettes pleines. Il y avait, ma foi, du vin dans leurs verres, et le faisan avait subi une attaque assez notable.

Diane avait résisté, mais devant cette tentation d'une table bien servie, sa faim l'avait vaincue.

Et puis là n'était pas le danger; la prudence ne conseillait-elle pas, au contraire, de prendre des forces pour se défendre contre le péril inconnu?

Durant les premiers instants, les deux jeunes filles se tenaient assises sur l'extrême bord de leurs siéges; au moindre bruit qui se faisait dehors, elles frissonnaient de la tête aux pieds, laissant échapper couteaux et fourchettes.

Mais personne ne venait. Elles s'enfoncèrent plus avant dans leurs fauteuils douillets. Leur verre se vida deux ou trois fois. On ne peut dire que leur frayeur se calma, mais du moins fut-elle un peu oubliée.

Les yeux de Cyprienne commencèrent à briller; son sourire s'épanouit plus franchement. Le front soucieux de Diane elle-même perdait peu à peu ses nuages.

C'étaient deux enfants, et les luttes récentes où les avait jetées leur enthousiaste dévouement leur avaient appris la témérité.

Elles étaient femmes par leur sensibilité profonde et aussi par la pudeur; mais, pour tout le reste, vous les eussiez trouvées hardies plus que des pages.

Elles avaient si souvent gardé leur gaieté vive en bravant le danger de mort!

Ici le danger était autre, et les effrayait d'autant plus que leur ignorance ne savait point le définir; mais cette ignorance même laissait à leur esprit romanesque le loisir d'imaginer des choses impossibles et de se bâtir une foule de beaux espoirs.

Et puis le péril s'éloignait, ouvrant le champ libre à leur audace un peu fanfaronne.

Elles se sentaient redevenir vaillantes. La gaieté de Cyprienne gagnait Diane, dont le front se redressait maintenant haut et brave.

Elles mangeaient d'un appétit joyeux, et faisaient maintenant comme chez elles.

Cyprienne servait de tous les plats! de tous! Leur faim tenace était de taille à faire table nette.

Leurs verres se vidaient lestement. Ce qu'il y avait de terrible dans leur position disparaissait à leurs yeux. Elles jasaient, elles riaient de bon cœur. Vous eussiez dit deux espiègles enfants, faisant une équipée folle en l'absence de la famille, et n'ayant rien à redouter, sinon le retour de leur mère...

Et certes, le pauvre soldat breton, veillant aux grilles de l'Élysée, aurait eu peine à reconnaître en elles les deux jeunes filles, abattues par la faim et transies de froid, dont la détresse avait ému son brave cœur, au commencement de cette soirée.

Leurs joues étaient colorées vivement; leurs yeux petillaient; leurs voix se mêlaient, libres et gaies.

Elles étaient jolies à ravir!

Diane repoussa enfin son assiette.

—On ne nous empêchera pas d'avoir bien soupé, toujours!... dit Cyprienne; mon Dieu! que j'avais grand'faim!

—Et moi donc!...

—Et tu ne le disais pas, pauvre sœur... Il n'y a jamais que moi à me plaindre!

Diane l'entoura de ses bras et la baisa au front. Puis elle se renversa sur le dos de son fauteuil.

Son regard souriant fit le tour de la chambre.

—Comme tout cela est beau! murmura-t-elle.

—Oh! dit Cyprienne, la chambre de Lola que nous admirions tant à Penhoël n'était rien auprès de ces belles choses!

—Voilà le Paris que nous avions deviné!... reprit Diane dont les grands yeux noirs se voilèrent de rêverie. Te souviens-tu de ce que disaient nos livres, ma sœur?... et de ce que nous disions dans nos longues promenades au bord du marais?... Nous voyions des richesses pareilles et bien d'autres enchantements!... Et il nous semblait que nous étions déjà au milieu de toutes ces merveilles... assises dans un salon tout de velours et d'or, comme celui-ci... ou demi-couchées sur le gazon, rempli de fleurs et de lumières...

—Je m'en souviens, ma sœur...

—Petites folles que nous étions! C'est que nous en perdions l'esprit!... Moi, d'abord, je voyais cela comme je te vois...

—Et moi aussi!

—Il me semblait que nos pauvres vêtements tombaient, et que nous avions de belles robes de soie... des perles dans les cheveux... des diamants au cou... des dentelles sur les épaules... Comme je te voyais jolie, ma Cyprienne!

—Et comme tu me semblais belle, Diane!

—Et, sous ces brillantes parures, nous traversions toutes ces féeries... Te souviens-tu?... A la fin, il venait toujours un bon génie... et comme son sourire était doux!... qui nous disait: «Mes filles, tout cela est à vous... voici de l'or pour sauver Penhoël... je vous donne le choix; restez ici ou retournez en Bretagne.»

—Et nous répondions bien vite, s'écria Cyprienne: «Merci, merci, bon génie!... nous voulons revoir ceux que nous aimons!»

Elles se tenaient par la main, et leurs regards se croisaient.

—Qui sait? reprit Cyprienne en baissant la voix; le bon génie va venir peut-être...

Diane secoua la tête gravement.

—Ma pauvre petite sœur..., dit-elle, tu parles comme un enfant... il n'y a plus de bons génies.

—Oh! s'il venait..., s'écria Cyprienne en suivant son idée, il faudrait tout d'abord délivrer l'Ange...

—Dès cette nuit!... appuya Diane entraînée à son insu.

—Mettre Madame et Penhoël dans une belle maison...

—Avec notre bon père!

—Et puis courir, courir bien vite jusqu'à Penhoël pour racheter le château.

—Nous aurions le temps, dit Diane.

—Et comme ils seraient heureux!

—Comme le pauvre Ange nous sourirait doucement!

—Et Madame...

—Et tous! tous!... Ah! c'est trop de bonheur!

Cyprienne se leva en frappant dans ses mains. Elle se jeta au cou de Diane dans un mouvement d'enthousiasme, et toutes deux se tinrent embrassées. Elles avaient des larmes de joie dans les yeux.

En ce moment le son d'une musique lointaine et suave arriva jusqu'à leurs oreilles. Elles se séparèrent pour écouter. C'était un mouvement de valse, lent, gracieux, balancé, qui empruntait à l'éloignement une douceur étrange.

—Qu'est-ce que cela?... dit Cyprienne.

Diane avait la tête penchée; elle écoutait avec ravissement.

Les pauvres filles ne buvaient que de l'eau d'ordinaire. Les quelques gouttes de vin qu'elles avaient bues exaltaient leurs têtes ardentes et vives.

Cyprienne ne se rendait plus compte du motif qui les avait amenées. Elle s'élança vers la porte de sortie tout simplement pour entendre de plus près cette délicieuse musique.

La porte était fermée.

Il y en avait une autre au bout opposé de la chambre; Cyprienne y courut et l'ouvrit. Aussitôt que les battants sculptés eurent tourné sur leurs gonds, les deux sœurs poussèrent un cri de surprise: une lumière éblouissante inondait le boudoir.

La porte donnait sur une chambre, déserte comme la première, mais dont la fenêtre, large et haute, s'ouvrait sur le jardin illuminé.

Juste en face de la fenêtre, derrière les branches à demi dépouillées d'un platane, une splendide girandole était suspendue.

Cyprienne s'élança dans la chambre, les bras tendus et la bouche béante; puis elle s'arrêta muette d'étonnement.

La musique se faisait entendre maintenant plus rapprochée. Cyprienne fit encore quelques pas afin de voir. Elle se mit à la fenêtre et risqua un regard au dehors.

—Oh! ma sœur... ma sœur!... dit-elle en plaçant ses deux mains devant ses yeux éblouis; c'est le jardin de notre rêve!... Nous sommes dans le palais des fées!

De la fenêtre, en effet, le jardin présentait un aspect magique. Derrière la girandole, dont les cristaux mouvants masquaient en quelque sorte la croisée, une double ligne de feux dessinait les rampes d'un cavalier, planté d'arbustes et de fleurs. Cette partie du jardin, correspondant à l'aile gauche de l'hôtel, était déserte, mais le regard en se portant à droite découvrait à travers les feuilles clair-semées d'un rideau de tilleuls l'illumination des parterres et des pièces de gazon, où déjà commençait le bal. Les jets d'eau reflétaient en gerbes colorées l'éclat des mille lumières courant le long des charmilles et marquant le dessin élégant des arcades de verdure; partout où l'œil pouvait percer, ce n'étaient que feux étincelants et guirlandes de fleurs.

Diane et Cyprienne s'accoudaient toutes deux au balcon de la fenêtre, et ouvraient de grands yeux charmés.

Leur esprit était ébloui plus encore que leurs yeux. Les émanations tièdes et odorantes, qui montaient du jardin jusqu'à elles, les retenaient dans une sorte d'ivresse.

Elles n'avaient rien vu jamais, même dans leurs songes d'enfants, qui pût se comparer à ces splendeurs enchantées.

Quand la danse fit trêve, au delà des tilleuls, quelques couples se dirigèrent vers cette partie du jardin qui, jusqu'alors, était restée déserte.

Diane et Cyprienne quittèrent la croisée, afin de n'être point aperçues.

Ce mouvement les força d'examiner la pièce où elles se trouvaient.

Il n'y avait là aucun miracle nouveau, et pourtant les deux jeunes filles durent s'étonner encore.

C'était une pièce assez vaste, ayant deux portes dont l'une communiquait avec le boudoir, et dont l'autre était fermée à clef. Quelques siéges modestes en formaient tout l'ameublement, avec trois ou quatre armoires vitrées. Mais, dans ces armoires et entre chacune d'elles, le long des boiseries, pendait un pêle-mêle de costumes d'une richesse extrême. Il y en avait de tous les pays; il y en avait de tous les temps. On eût pu se faire là, suivant sa fantaisie, Turc ou Turque, Persan ou Persane, brahmane ou devedaskee, châtelaine du moyen âge, dame du temps de Louis XIII, marquise Pompadour ou déesse de la Raison, car les costumes féminins étaient en majorité; et parmi ceux de l'autre sexe, le plus grand nombre, par leur taille et leur coupe, semblaient encore destinés à des femmes. Il y avait de jolis petits uniformes, des sabres mignons, des poignards d'Andalouse; des dominos de toutes nuances, des masques de toutes formes. Il y avait même des redingotes à fine taille et des pantalons renflés aux hanches, comme ceux que portent nos libres amazones, aux jours consacrés du carnaval.

C'était un vrai magasin.

De fait, l'hôtel Montalt possédait un théâtre, et chaque fois que le nabab donnait bal, Nehemiah Jones, le majordome, montait quelque danse de caractère.

Cette chambre qui communiquait, par une courte galerie, à l'appartement de Mirze, remplissait l'office d'une grande armoire où s'entassaient, le lendemain des fêtes, toutes les défroques du plaisir.

Diane et Cyprienne étaient femmes. La vue de ce trésor de chiffons, de ces précieuses étoffes, de ces fines broderies, de ces dentelles, les intéressait presque aussi vivement que le jardin merveilleux. Elles touchaient la soie épaisse; le moelleux velours; puis elles regardaient en soupirant l'étoffe grossière de leurs petites robes de laine.

Il y avait surtout deux costumes qui excitaient leur admiration.

Ils avaient dû, sans doute, être préparés pour la fête de ce soir, car ils étaient étendus sur des siéges, et semblaient attendre la main de la camériste.

C'étaient deux vêtements complets de bayadères indoues: le pantalon bouffant de mousseline pailletée d'or, la courte tunique et la veste collante; le diadème de perles, la riche ceinture de cachemire.

L'œil de Cyprienne allait de ces costumes à la fenêtre, et trahissait naïvement la pensée qui venait de naître dans son esprit.

On entendait des voix sous la croisée.

—Rentrons, ma sœur..., dit Diane.

—Le bal est bien beau!... répliqua Cyprienne en soupirant.

Elle retourna vers la fenêtre et se pencha pour jeter un dernier regard.

Sous la girandole, au pied du cavalier, une femme s'était arrêtée, seule.

Elle essuyait son front en sueur.

Au moment où le regard de Cyprienne tombait sur elle, cette femme, qui venait de quitter la danse, ôta son masque.

Cyprienne étouffa un cri, et attira vivement sa sœur vers la fenêtre.

Le visage de la femme démasquée était éclairé en plein par les feux de la girandole.

—Regarde!... murmura Cyprienne.

—Lola!... prononça Diane tout bas.

A son tour, son regard glissa de la fenêtre aux costumes étendus sur les chaises.

—Elle ne peut être seule dans ce bal..., dit Cyprienne dont les yeux petillaient d'audace et de désir; si nous pouvions nous mêler à la fête, nous saurions peut-être bien des choses!...

—Notre pauvre Blanche!... pensa tout haut Diane dont le regard rêvait.

—Si elle l'avait amenée..., insinua Cyprienne.

Diane ne répondit point, mais son front, plus pensif, s'inclinait sur sa poitrine.

—Et puis, reprit Cyprienne en baissant la voix involontairement, qui sait si nous ne trouverions pas leurs traces?...

Et comme Diane gardait encore le silence, elle ajouta:

—Je parle d'Étienne et de Roger.

L'œil de Diane se tourna de nouveau vers les costumes, qui paraissaient coupés juste à la taille des deux jeunes filles.

—C'est impossible!... murmura-t-elle en secouant la tête.

—Pourquoi impossible?... s'écria Cyprienne qui frappa le parquet de son petit pied impatient; nous sommes seules; personne ne nous voit... La fenêtre est basse... et nous avons pour échelle les branches du platane...

Elle prit sa sœur par la main et l'entraîna doucement vers les costumes.

Tout en se jouant, elle dénoua le bonnet de Diane et plaça un diadème de perles sur ses cheveux bouclés.

—Si tu savais comme te voilà jolie!... dit-elle.

Diane se prit à sourire tristement.

—Petite folle!... murmura-t-elle; tu veux donc me tenter...

—Oh!... s'écria Cyprienne, ce serait bon pour moi!... Mais toi, ma sœur, si tu cèdes, je sais bien que ce sera pour l'Ange...

Elle attacha le diadème de perles.

—Écoute, reprit-elle d'un ton sérieux, quelque chose me dit que nous trouverons là des nouvelles de ceux que nous aimons... Mes pressentiments ne me trompent guère, tu le sais bien... Et si nous sommes venues jusqu'ici, est-ce pour fuir le danger?...

Tout en parlant, elle dégrafait le corsage de Diane qui se laissait faire.

La petite robe de laine tomba, et fut remplacée par le pantalon bouffant de mousseline, par la tunique de drap d'or et par la veste collante.

Cyprienne sauta de joie.

—Je vais donc être ainsi!... s'écria-t-elle en remplaçant par des babouches orientales les chaussures de sa sœur. A ton tour de faire la femme de chambre, Diane.

La seconde toilette fut moins longue encore que la première, Cyprienne s'y prêtait de si bon cœur!

Quand elle fut habillée des pieds à la tête, elle se regarda, rouge de plaisir.

—S'ils nous voyaient!... murmura-t-elle.

Puis elle saisit deux masques de velours, un pour elle, un pour sa sœur.

Il ne restait plus que les ceintures à nouer.

Celle que choisit Cyprienne était verte. Diane en prit une de cachemire rouge à franges d'or.

Au jardin la danse avait recommencé. Il n'y avait plus personne entre le cavalier et la fenêtre.

Cyprienne jeta ses bras autour du cou de sa sœur.

Elle était un peu pâle, et son cœur battait bien fort; mais c'était de plaisir autant que de crainte.

—Une... deux... trois!... dit-elle en frappant ses petites mains l'une contre l'autre, pour donner le signal.

Au troisième coup, elle sauta légère comme un oiseau sur l'appui du balcon. L'instant d'après, elle retombait sur ses pieds, au bas du platane, et recevait dans ses bras Diane qui tremblait.

XI LE REGARD D'UNE FEMME.

Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le boudoir, en dehors duquel les deux noirs restèrent en faction.

C'était encore là une réminiscence de l'Asie, où l'on met volontiers un esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.

Montalt entra. Diane et Cyprienne étaient assises côte à côte, tremblantes toutes deux, à l'autre extrémité du boudoir. Elles avaient eu le temps de reprendre leurs vêtements de paysannes bretonnes.

Rien ne trahissait leur récente escapade, sauf la porte de la chambre aux costumes, qu'elles avaient oublié de refermer et qui laissait voir les illuminations du jardin.

Montalt ne prit point garde.

Il s'arrêta tout auprès du seuil pour examiner les deux jeunes filles, qui avaient les yeux cloués au parquet, mais qui le voyaient néanmoins parfaitement: le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le pouvoir de percer la membrane de leurs paupières.

Elles n'en étaient pas moins déconcertées pour cela, et craintives, les pauvres enfants!

Cyprienne sentait le cœur lui manquer; Diane rassemblait tout son courage, mais, en ce premier moment, la peur était la plus forte.

C'était l'heure terrible. Elles allaient savoir...

Le nabab traversa la chambre à pas lents. Diane, qui était la plus rapprochée de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.

Montalt prit un siége qu'il roula au-devant d'elles, mais il resta debout. Ses yeux peignaient une légère surprise: c'était la première fois qu'il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de paysannes. Cette surprise, du reste, n'avait rien de pénible; au contraire, à mesure qu'il les contemplait en silence, son visage exprimait une sorte d'émotion attendrie.

—Pauvre Bretagne!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse que les deux sœurs ne l'entendirent point.

Cette exclamation, qui sortait du fond de son cœur, avait l'accent doux et triste qu'on prend pour plaindre un ami méconnu.

Il va sans dire que, du premier coup d'œil Diane et Cyprienne l'avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coupé, mais pour l'homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l'interlocuteur de Robert dans la scène qui venait d'avoir lieu au jardin, sous le berceau. Car elles avaient assisté à la fin de cette scène, et c'étaient elles qui avaient jeté, à travers la charmille, le double et mystérieux démenti.

De leur cachette, elles avaient vu le calme obstiné que gardait Montalt en écoutant l'odieuse histoire; mais elles avaient vu aussi,—et c'était maintenant pour elles un vague sujet d'espoir,—la figure du nabab se décomposer tout à coup et trahir l'amertume profonde qui était sous sa feinte froideur.

Comme son œil noir avait brillé soudainement! et quelle menace dans le feu sombre de sa prunelle!

En cet instant si court où Montalt avait laissé tomber son voile d'indifférence glacée, Diane avait entrevu en lui un juge du crime. Un prisme s'était mis entre son œil ébloui et cet homme si beau, si puissant, le maître de toutes ces merveilles, le roi de ce palais enchanté! Le romanesque penchant qu'elle avait à voir les choses sous un aspect surnaturel s'était réveillé.

Ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait surtout, elle n'aurait point su l'exprimer peut-être, mais son âme se recueillait en une émotion respectueuse, comme aux heures de la prière.

Elle espérait. Quelque chose l'entraînait à respecter Montalt dont elle ne savait pas même le nom, et à croire en lui.

Et, à ce moment, où, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles attendaient, reprises par leur inquiétude effrayée, c'était bien Montalt que Diane s'attendait à voir paraître...

Quand la porte s'ouvrit, il n'y eut que Cyprienne à tressaillir.

Diane était immobile et droite sur son siége, l'œil au guet, l'oreille tendue. Elle ne tremblait point; son sang-froid l'étonnait elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille.

Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait le prendre. L'opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant, et rendait à son visage toute sa noble sérénité.

—Pourquoi ce déguisement?... dit-il enfin d'un accent affable et bon; vous n'en avez pas besoin pour être jolies comme des anges.

—Ce sont les vêtements de notre pays..., répondit Diane à voix basse et sans lever les yeux.

—Ah! fit Montalt; l'aimez-vous bien, votre pays?

A cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis elle tourna la tête aussitôt pour cacher sa rougeur.

Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire s'imprégnait en ce moment d'une sorte de bonté paternelle.

Le fardeau d'épouvante qui pesait sur le pauvre cœur de Cyprienne fut allégé de moitié pour le moins.

—Si nous aimons notre pays!... dit Diane. Nous sommes Bretonnes!

—Ah!... fit encore Montalt dont la voix changea légèrement; c'est une grande gloire que d'être Bretonne à ce qu'il paraît, mes belles enfants!... A tout hasard, je vous en fais mon compliment sincère.

—Il y a longtemps que vous savez d'où nous venons..., murmura Diane.

—Oh! oh!... s'écria le nabab dont le sourire devint plus franc; vous m'aviez donc remarqué sur la route?

Cyprienne fit un petit signe de tête affirmatif.

—Alors pourquoi cette longue résistance?... demanda Montalt, car il y a longtemps que je désirais votre visite... Aviez-vous peur de moi?

—De vous moins que d'un autre..., répondit Diane qui raffermissait peu à peu sa voix pénétrante et douce.

Le nabab s'inclina.

—Moins que d'un autre..., répéta-t-il; c'est beaucoup encore... J'espère que vous avez perdu ce reste de crainte... Voulez-vous que je sois votre ami?

—Oh!... répondit Diane vivement; nous le voulons de tout notre cœur!

Une nuance d'embarras vint se refléter dans le regard de Montalt. On eût dit qu'il hésitait à donner un sens à cette réponse.

Le silence régna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir. Montalt promenait son regard incertain de l'une à l'autre des deux jeunes filles.

Il contemplait avec une émotion croissante ces beaux fronts, tout brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit bonnet des paysannes morbihannaises était comme une virginale couronne.

Ceux qui le connaissaient auraient deviné qu'une pensée généreuse et bonne livrait combat, au dedans de lui-même, aux théories de son scepticisme entêté; mais le scepticisme était bien fort, et le temps avait fait pénétrer ses racines jusqu'au cœur.

Il se redressa et prit une attitude dégagée, qui cadrait vraiment à merveille avec les grâces jeunes de sa taille et de sa figure.

—Ma foi, mes belles, dit-il, j'ai honte de vous l'avouer!... Dans le principe, ce n'était pas pour moi que je désirais votre venue... Fou que j'étais! Il faut vous avoir vues de près pour connaître toute votre valeur... Je promets bien que je ne vous céderai à personne!

Il n'y a point de complète ignorance. Diane devint pâle, tandis qu'une épaisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu'à ses blanches épaules.

La ressemblance des deux sœurs disparaissait en ce moment où la même émotion exagérait les caractères différents de leur beauté.

Cyprienne n'était qu'une pauvre enfant, effarouchée et surprise; Diane avait la fierté assurée d'une reine.

—Nous ne savons rien..., dit-elle d'une voix lente et basse; à peine pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur... et pourtant, de confiantes que nous étions, nous voilà tristes et humiliées... On est venu vers nous, au moment où la détresse nous accablait et où ma pauvre sœur, trop faible contre sa souffrance, parlait de mourir... Auprès de nous, se prolongeait l'agonie d'une femme sainte que nous aimons comme si elle était notre mère... Et je ne vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs!... On nous a donné une espérance qui, bien longtemps, nous a semblé un rêve... Pourquoi le cacher? Derrière les promesses qui nous étaient faites, plus d'une fois nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes que nous étions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la terre, parmi tant d'hommes méchants, cruels, impitoyables, quelques cœurs généreux, pour que le ciel ne soit point une solitude après cette vie... Ne nous demandez pas si nous avons raisonné notre espoir, car notre conscience nous disait de rester... Et si nous sommes ici, c'est ma faute... oh! ma faute, à moi toute seule... Ma sœur ne voulait pas venir...

Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tête contre le sein de sa sœur.

—Je t'aurais suivie au bout du monde!... murmura-t-elle.

—Écoutez, reprit Diane; quand je vous ai reconnu, j'ai senti au dedans de moi-même une joie que je ne peux pas expliquer... Mon espoir m'a semblé moins fou... La crainte qui me serrait le cœur s'est calmée... Que sais-je? quand nous étions toutes deux dans notre misérable chambre, nous nous étions souvenues de vous... Et votre image nous était parfois apparue... Mon Dieu! nous avons fait tant de rêves, en notre vie, qui tous ont été suivis d'un dur réveil!... A l'instant, quand vous avez parlé, mes yeux se sont ouverts... Le nuage qui était au devant de ma vue s'est dissipé pour me montrer l'abîme au bord duquel nous sommes... Monsieur, n'abusez pas de notre folie et laissez-nous sortir de cet hôtel...

Montalt l'avait écoutée sans même essayer de l'interrompre. Son visage avait repris cette indifférence fatiguée, qui était le masque derrière lequel son émotion se cachait toujours.

—Mes belles..., dit-il avec un sourire glacé, quand on est entré chez moi, ce n'est pas ainsi qu'on en sort.

Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.

—Ayez pitié! dit Diane; nous sommes les filles d'un gentilhomme.

—Peste!... fit Montalt qui semblait s'endurcir dans son ironie, c'est extrêmement flatteur pour un vilain tel que moi!...

—Ayez pitié!... répéta Diane dont les longs cils baissés laissèrent échapper une larme; notre père est bien vieux... Et si nous sommes déshonorées, il ne reverra jamais ses filles...

Elle attendait une réponse, la tête haute et les yeux baissés.

La réponse ne vint pas.

—Écoutez..., reprit-elle d'une voix ranimée; nous sommes deux ici... contentez-vous d'une victime.

—Je veux bien..., dit Montalt: laquelle restera?

—Moi! moi!... s'écrièrent en même temps les deux jeunes filles.

—A merveille!... reprit Montalt; c'est maintenant à qui ne s'en ira point!

—Oh!... murmura Diane, ma pauvre Cyprienne!... Je t'en prie! je t'en prie!...

Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son cœur.

—Nous mourrons ensemble..., dit-elle.

Diane, en ce moment, releva pour la première fois ses yeux sur Montalt, et le regarda en face. Sa prunelle brûlait; le sang colorait vivement ses joues, naguère si pâles. Mais toute cette indignation tomba comme par magie.

Montalt avait beau retenir son masque: le regard perçant de la jeune fille avait vu au travers.

Elle n'avait eu besoin que d'un coup d'œil, et sa paupière, qui se baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.

Elle avait vu la physionomie du nabab démentir énergiquement ses cruelles paroles; elle avait vu la bonté derrière sa grimace impitoyable. Elle avait même cru voir ses yeux humides.

Montalt avait mis grande hâte à recomposer sa physionomie; mais gagnez donc de vitesse le regard d'une femme!

En se voyant découvert ainsi à l'improviste, il fronça le sourcil, et cette fois tout de bon.

—Femmes, Bretonnes et filles d'un gentilhomme! murmura-t-il avec une amertume non feinte; pardieu! mes belles, vous êtes bien tombées!

Il repoussa le siége sur lequel il s'appuyait, et se mit à marcher dans la chambre tout en poursuivant:

—Et vous venez me parler d'honneur!... Et vous venez me dire, comme dans les comédies: «Nous préférons la mort à la honte...» Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable... L'honneur!... s'interrompit-il en haussant les épaules, savez-vous bien à qui vous vous adressez?... Je ne crois pas à l'honneur, moi, mes belles!... pas plus à l'honneur des femmes qu'à l'honneur des hommes... L'honneur des hommes est une stupidité sauvage... L'honneur des femmes est une niaiserie grotesque!... Et quant aux menaces de mort qu'on fait en pareil cas, cela ressemble beaucoup à ces simagrées des chanteurs qui passent la moitié de la journée à se faire prier et l'autre moitié à gémir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre...

Tandis qu'il parlait ainsi en s'indignant à froid et en gesticulant de toute sa force, Diane s'était penchée à l'oreille de Cyprienne et lui glissait quelques mots à voix basse.

Puis les deux jeunes filles se prirent à regarder le nabab à la dérobée.

Il y avait maintenant presque autant de curiosité que de crainte dans les jolis yeux de Cyprienne.

Quant à Diane, tout son courage était revenu...

XII CINQUANTE PIÈCES DE SIX LIVRES.

Cet étrange pouvoir, elles l'ont toutes. Ici, l'ignorance importe peu, la candeur ne fait rien; la plus innocente, comme la plus astucieuse, a ce regard divinateur qui met l'âme à nu et perce tout voile.

Il suffit d'être femme.

A moins que la femme n'aime. En ce cas, deux phénomènes contraires se produisent indifféremment. Parfois, la passion rend plus subtile encore cette perspicacité qui dépasse alors les limites du vraisemblable, et devient tout bonnement de la seconde vue, du mesmérisme, de la sorcellerie. Plus souvent l'Amour attache, en riant, sur ses beaux yeux jaloux, son mythologique bandeau.

Que deviendrait ce malheureux don Juan, si le fils de Vénus portait toujours des lunettes?...

Tandis que Montalt déclamait ses harangues incendiaires et se croyait le plus barbare tyran du monde, les deux jeunes filles se rassuraient tout doucement. Diane avait deviné ce cœur fantasque et bizarre... deviné, non pas peut-être au point de l'expliquer ou de le définir, mais assez pour donner une clef à ses capricieuses boutades, et ne plus voir, en chacune de ses actions, une énigme insoluble.

Elle était, en ceci, beaucoup plus savante que Montalt lui-même, qui, surtout à cette heure, ne savait ni ce qu'il voulait ni ce qu'il faisait. Son paradoxe favori, joint à la crainte de s'attendrir, le rendait intraitable. Il se roidissait de toute sa force contre lui-même; il se battait les flancs afin de se montrer sans pitié, justement parce qu'il sentait l'émotion déjà victorieuse...

Elles étaient si charmantes toutes deux! l'une si douce et si naïve, l'autre si naïve et si fière! Et puis elles parlaient de malheur...

L'émotion actuelle se mêlait, chez Montalt, à cette autre émotion, récemment éprouvée durant le récit de Robert. Et tout cela le ramenait vers un passé lointain, mais qui vivait encore, malgré lui, au fond de ses souvenirs.

Car le genre de suicide où s'obstinait Montalt est heureusement impossible. On ne peut tuer son âme, et sous les glaces factices que la misanthropie amasse laborieusement, la sensibilité immortelle dort et attend le réveil; surtout quand la sensibilité fut exquise aux jours de la jeunesse; quand le cœur, blessé dans un premier élan, s'est replié dédaigneusement et tout de suite en lui-même.

S'ils savaient, ces misanthropes, que le mépris et la haine sont de purs poisons en médecine morale, et que l'unique traitement applicable aux malades d'amour est l'homœopathie!

Dût-on être trompé deux fois au lieu d'une, trois au lieu de deux, quatre fois, cinq fois, dix fois, il faut faire le brave et ne se point frapper la tête contre les murailles, pour quelques illusions perdues, comme l'empereur Auguste pour ses trois légions germaniques. Fi donc, César! trois légions perdues, six de retrouvées!... Et le cœur humain n'est-il pas plus riche en chimères que Rome impériale en soldats?...

Dieu avait fait Montalt généreux à l'excès, facile à toutes impressions, ardent à aimer, dévoué, miséricordieux, sincère.

Montalt avait essayé de tourner en vice chacune de ces vertus, cela très-sérieusement.

A cette œuvre, il avait employé toute la fougue de sa jeunesse, toute la force de son âge viril; mais il n'avait pas réussi.

Dieu était resté le maître.

Tout ce que Montalt avait pu faire, ç'avait été de se tromper lui-même et de se regarder comme un damné de première force.

Cette croyance était son orgueil et sa joie, d'ordinaire. Aujourd'hui pour la première fois depuis bien longtemps, elle faisait naître en lui de vagues remords; car, tout au fond de sa conscience, un doute avait surgi; et il ne savait plus si cette longue et terrible vengeance, exercée contre son propre cœur, avait un motif ou seulement un prétexte.

Il ne savait plus. Les douces voix des deux jeunes filles lui rappelaient confusément une autre voix. Leurs costumes bretons lui parlaient d'une terre haïe, mais bien aimée, autrefois, peut-être...

Aussi se montrait-il, à plaisir, implacable.

Cependant à de certains signes, on pouvait prévoir que cette redoutable colère allait se fondre tout à coup. Le sarcasme amer était sur le point de se changer en caressantes paroles.

Car le nabab était fait ainsi, et ce soir bien plus encore que d'habitude, son caprice tournait à tous vents.

Il était inquiet. Au dedans de lui, une voix répétait sans cesse: Si tu t'étais trompé!... si l'on t'aimait! s'il y avait vingt ans de souffrances partagées!...

Et, pour l'achever, l'opium commençait d'agir, préludant à cette ivresse douce qui précède le sommeil.

Comme il finissait de parler, son regard glissa vers les deux jeunes filles qu'il supposait terrifiées.

Il était séparé d'elles par toute la largeur de la chambre.

Diane jouait, calme et souriante, avec les beaux cheveux ondés de Cyprienne.

Montalt eut un mouvement de dépit et de surprise.

Les deux sœurs semblaient ne plus faire attention à lui. Il s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.

—Mes belles, dit-il en soutenant son ton de raillerie, ne me faites-vous plus la grâce de m'écouter?

Diane se tourna aussitôt vers lui, le front libre, les yeux hardiment ouverts.

Cyprienne avançait sa tête, plus timide, derrière celle de sa sœur.

Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait à les contempler si jolies.

—Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions tant vous aimer!

—Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me paraît léger pour deux filles de gentilhomme.

—Bon!... répliqua Diane librement et comme si elle eût parlé à un vieil ami, vous voilà plus sévère que nous maintenant!... Ne voulez-vous plus que nous vous aimions?

Montalt détourna la tête et poursuivit sa promenade.

Cette scène prenait, sans qu'il se fût présenté la moindre péripétie, un caractère singulièrement inattendu.

Vous vous souvenez de cette gracieuse allégorie du bonhomme la Fontaine dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...

Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable se laissait faire, et Montalt résistait tant qu'il pouvait.

Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une à une.

Depuis qu'il était entré dans cette chambre, il éprouvait un de ces sentiments soudains et impérieux contre lesquels sa systématique indolence ne se révoltait jamais d'ordinaire.

Nous l'avons vu se jeter littéralement à la tête d'Étienne et de Roger, dans le coupé de la diligence de Rennes.

Le charme qui l'entraînait vers les deux jeunes filles était du même genre et bien plus irrésistible.

Mais il y avait une différence essentielle: Étienne et Roger étaient des hommes, et, dans le cas présent, il s'agissait de femmes, c'est-à-dire d'êtres misérables et méritant tous les dédains; de ces créatures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, créés pour le malheur de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, traîtres, cruels, qu'un honnête homme devait, en toute circonstance, écraser et flétrir.

Le moyen de se laisser aller sans démolir tout l'édifice de son système!...

Pour comble, il se trouvait que les deux petites fées avaient deviné le silencieux combat dont sa conscience était le théâtre! Elles souriaient au lieu de trembler. Les rôles étaient si complétement intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, était à la torture, tandis que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...

Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans leurs regards, pleins de clémence, un sincère désir d'accorder la paix au plus vite.

—Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui étouffa un soupir; c'est vrai, nous l'étions... mais, à présent, nos actions ne regardent plus que notre conscience...

—Votre père est mort?... demanda Montalt du bout des lèvres.

—Non, grâce à Dieu!... s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles.

Puis Diane ajouta en secouant la tête:

—C'est nous qui sommes mortes.

Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air sévère.

—Je ne raille pas..., reprit Diane avec mélancolie; nous sommes bien mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une tâche qui dépassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y avait contre nous des hommes sans cœur ni pitié... Une nuit, on nous fit tomber dans un piége, préparé lâchement... et un assassin subalterne fut chargé de nous tuer...

Montalt s'était rapproché jusqu'au milieu de la chambre.

—Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous étions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu a sans doute rappelé à lui maintenant, car il était alors sur son lit d'agonie, nous avait fait héritières d'un petit trésor amassé pendant toute une vie de travail.

«On allait nous noyer. Nous étions couchées au fond d'un bateau, la bouche bâillonnée et de grosses pierres attachées au cou...»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings