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Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3

QUATRIÈME PARTIE. PARIS.

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Illustration from Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3

I TROIS GENTILSHOMMES.

On avait vu s'établir, depuis six semaines ou deux mois, au grand hôtel des Quatre Parties du monde, situé rue de Valois-Batave, devant le Palais-Royal, une colonie composée d'étrangers assez marquants.

Ils étaient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques, et vivaient en famille, bien qu'ils portassent tous des noms différents.

En 1820, les hôtels nombreux, groupés autour du Palais-Royal étaient encore habités presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de joueurs et de viveurs qu'attiraient la roulette et la gloire européenne des déesses parquées dans les galeries.

Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères; les goutteux de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu'aux bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées; Vienne, Berlin, l'Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs, d'innombrables dévots. Les sauvages de l'Amérique en racontaient les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres d'eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret espoir que c'était là précisément le paradis annoncé par le prophète.

Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs que d'aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de reconnaître les uns d'avec les autres; aussi ne se donnait-on point pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où l'égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques, était religieusement pratiquée.

On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains; il y avait seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut; les bourses vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.

Quant à la morale, on ne s'en occupait guère. Chez les maîtres d'hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu'à exiger un passe-port.

C'était le comble. Il va sans dire qu'on n'avait point la folle idée de s'enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux, ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets de banque.

Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la petite colonie de l'hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir d'une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l'argent dans la caisse commune; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on dînait royalement, et la gêne n'avait pas encore montré une seule fois son menaçant bout d'oreille.

Aussi nos cinq étrangers n'étaient-ils pas de ces émigrants à la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves intérêts.

Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand de Madrid; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux libéraux de France les précieuses idées de l'illuminisme allemand.

Avec eux voyageait madame la marquise d'Urgel, veuve d'un grand d'Espagne de première classe et sœur du chevalier de las Matas. Cette marquise était une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas plus cruelle qu'une Parisienne.

Elle n'avait habité l'hôtel que durant un mois ou cinq semaines; après quoi on l'avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste à parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle venait plusieurs fois par jour à l'hôtel.

La jeune dame qui l'avait suivie, et que nous devons faire connaître aussi au lecteur, semblait à peine sortie de l'enfance. A l'hôtel des Quatre Parties du monde, on n'avait fait que l'entrevoir au moment de l'arrivée. Depuis lors, elle n'avait pas quitté sa chambre une seule fois.

Elle était souffrante, sans doute, et c'était la camériste de madame la marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.

Les gens de l'hôtel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame autour de qui tombait comme un voile mystérieux. Bien qu'on ne l'eût aperçue qu'une seule fois, chacun se souvenait de sa beauté douce et vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre à cette chambre reculée qu'elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la marquise à sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l'air bien triste. Son visage pâle exprimait l'abattement et l'effroi.

On avait pu penser d'abord qu'elle était la jeune sœur de la marquise, mais leurs physionomies présentaient un entier contraste, et d'ailleurs le teint blanc et la blonde chevelure de l'enfant démentaient une origine espagnole.

Quoi qu'il en fût, la camériste de madame la marquise se plaisait à vanter l'attachement de sa maîtresse pour la jeune femme.

—Ah! celle-là, disait-elle à tout propos, peut remercier le bon Dieu!... C'est soigné dans du coton... c'est caressé toute la journée!

—Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs?... demandaient parfois les gens de l'hôtel.

—Ne m'en parlez pas!... ripostait la soubrette; c'est si indolent... quand on ouvre seulement la fenêtre, ça croit que ça va mourir.

C'était environ deux mois après les événements qui avaient eu lieu au manoir de Penhoël; on était en octobre, et la température commençait à fraîchir.

Dans le salon de l'appartement occupé par notre petite colonie à l'hôtel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander se trouvaient réunis.

Il y avait un bon feu dans la cheminée, pour chauffer ces trois nobles personnages, et la table qui restait dressée au milieu de la chambre gardait les débris d'un copieux déjeuner.

Il était impossible de se méprendre: la vue seule de nos trois gentilshommes, à part même l'accent exotique que chacun d'eux avait au plus haut degré, suffisait pour les placer dans la classe des étrangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des peuples voisins.

A l'époque où se passe notre histoire, les visages parisiens étaient rasés soigneusement. A peine voyait-on quelques petits favoris dessiner un étroit demi-cercle et joindre l'oreille aux ailes du nez, qui surmontait une lèvre dépourvue de toute espèce de moustache. Les cheveux courts se frisaient à la Titus. Donc, pour se donner un air d'étranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe entière.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs épaules, et leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualité de fils de la Péninsule, le comte et le chevalier étaient bruns comme des corbeaux; le baron Bibander, en revanche, avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent à des quenouilles chargées de filasse.

C'étaient, en vérité, des personnages assez remarquables pour mériter une description détaillée; mais nous avons un moyen d'abréger en disant tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander étaient tout bonnement ses anciennes connaissances Robert dit l'Américain, Blaise surnommé l'Endormeur, et Bibandier, l'ancien chef des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jugé à propos de se déguiser complétement et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui possédait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant à l'ancien uhlan, son cas était le même avec un danger moindre, car il avait eu l'adresse de ne jamais compromettre en justice son beau nom de Bibandier.

Robert et Blaise s'étaient dirigés sur Paris immédiatement après leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrière eux Lola, mais ils emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cachée comme une proie dans l'ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlèvement avait lieu contre l'avis formel de l'Endormeur, qui n'aimait pas plus aujourd'hui qu'autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s'était roidi dans sa résolution. Il avait son idée, et à présent, moins que jamais, il eût consenti à se dessaisir de l'héritière de Penhoël.

A peine hors du manoir, Blaise et lui étaient redevenus, du reste, les meilleurs amis de la terre. L'Endormeur osait à peine discuter au sujet de Blanche, tant il avait regret, le bon garçon, de cette scène faite à son vieux camarade dans le salon de Penhoël.

Maintenant qu'il n'y avait plus moyen de s'administrer sans partage les vingt mille livres de rente, Blaise était tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait même pas à lui faire un reproche. Le triomphe les avait désunis; la défaite commune les rapprochait. Ils avaient encore besoin l'un de l'autre et ne demandaient pas mieux qu'à se liguer plus étroitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux frais.

Robert, d'ailleurs, avait trop de choses en tête pour trouver le temps d'entamer une vaine querelle. C'était, nous l'avons dit, une nature admirablement organisée pour les difficultés de la lutte, mais qui s'amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace, à mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait à l'Américain, pour exécuter ses escamotages hardis, des poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tête sous le coup qui le frappait, il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu'on lui avait jetés comme un os à ronger n'étaient qu'une première mise de fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-même; les idées abondaient dans son cerveau, et ce n'était pas sans joie qu'il songeait à cette grande mêlée parisienne où il allait se précipiter de nouveau, armé de toutes pièces.

Dès ce premier moment, il pouvait compter plus d'une corde à son arc; et Blanche lui paraissait être la meilleure de toutes. Mais comment emmener Blanche malgré elle? Cent lieues à faire avec une jeune fille qui résiste, qui pleure, qui appelle au secours, c'est assurément l'impossible.

Robert avait pour mentir un talent de premier ordre, et la pauvre Blanche était si facile à tromper! Quand Robert la plaça en croupe derrière lui sur la lande de Bains, Blanche le supplia les larmes aux yeux de la reconduire à sa mère.

Robert lui dit d'un air étonné:

—Pensez-vous donc que j'aie agi à l'insu de Madame?... Vous ignorez donc tout ce qui se passe au manoir?...

L'Ange ouvrait déjà ses grands yeux timides et crédules.

—Hélas! pauvre enfant, reprit Robert; Madame vous aime tant!... Elle vous a caché le malheur jusqu'au dernier moment... Mais n'avez-vous jamais vu, alors qu'elle se croyait seule, des larmes dans ses yeux?...

—Oh! si!... murmura l'Ange, bien souvent!

—Et ne vous êtes-vous jamais aperçue qu'elle me cherchait parfois pour m'entretenir en secret?

—Si..., dit encore l'Ange.

—C'est que j'étais son confident, mademoiselle... Je savais combien elle souffrait, la pauvre sainte femme! Je tâchais de la consoler, mais je n'ai pas pu la défendre...

—Mon Dieu!... mon Dieu! murmura l'Ange, qu'est-il donc arrivé à ma mère?...

—Le maître de Penhoël a vendu petit à petit ses métairies, ses moulins, son manoir..., répliqua Robert à qui la vérité donnait ici une grande force de persuasion; Pontalès lui a tout acheté... Pontalès qui se disait son ami!... Et votre bonne mère qui a confiance en moi, mademoiselle Blanche, m'a prié de vous conduire à Rennes où elle viendra vous retrouver.

Blaise, qui trottait en avant, s'émerveillait qu'on pût dépenser tant de bonne fourberie tout exprès pour se mettre sur les bras une petite fille pleurnicheuse et malade, une héritière ruinée, une bouche inutile, s'il en fut jamais!

—Mais, demandait l'Ange, pourquoi ma mère ne m'a-t-elle pas conduite elle-même?

L'Américain baissa la voix comme pour faire une grande confidence.

—Pauvre demoiselle!... répliqua-t-il, c'est qu'il fallait vous défendre contre votre père!

—Contre mon père!...

—Je n'ose pas vous dire cela... votre père est à la merci des Pontalès... Et le jeune comte Alain vous aimait...

—Oh!... fit Blanche effrayée.

Puis elle ajouta en se serrant contre Robert:

—Merci, M. de Blois... merci de m'avoir sauvée!

Blanche ne gardait pas l'ombre d'un doute. Elle monta en voiture à Redon, confiante et pleine d'espoir de retrouver sa mère.

Comme elle n'avait aucune idée des distances, la route de Redon à Rennes put s'allonger pour elle bien au delà des limites de la Bretagne, et quand elle montra enfin quelques soupçons, Robert en fut quitte pour inventer une nouvelle histoire.

Ils voyageaient en chaise de poste et avec une grande rapidité. Ils arrivèrent à Paris quelques heures après la diligence qui portait Montalt et nos deux jeunes gens.

Tout d'abord, ils descendirent dans leur ancien quartier, afin de prendre langue et de connaître un peu l'état de la place.

Blanche, malade, passait ses jours au lit et demandait sa mère.

Au bout d'une demi-semaine, on vit arriver Lola, que le vieux Pontalès avait mise honnêtement à la porte. Au bout de la semaine entière, le bon Bibandier entra un matin dans le garni borgne où nos deux compagnons s'étaient provisoirement installés, et les serra tous deux contre son cœur avec effusion.

—Pas de reproche!... dit-il, je vous ai balancés pas mal l'autre jour... mais j'ai quinze mille francs, moi... et je mêle!

Les cœurs bien nés n'ont point de rancune. On fit monter du vin et l'on tint un conseil, à la suite duquel nos trois amis et Lola changèrent de noms pour faire figure convenable dans le beau quartier.

Le soir même, le chevalier, le comte, le baron et madame la marquise, emmenant Blanche avec eux, firent leur entrée au grand hôtel des Quatre Parties du Monde.

Les affaires s'annonçaient à merveille, et nos trois gentilshommes eussent vécu dans la concorde la plus parfaite, sans Blanche qui était un perpétuel sujet d'inquiétude et de discussion.

Blaise et Bibandier voyaient là, en effet, un danger qui était réel. On était contraint de claquemurer la jeune fille pour l'empêcher de communiquer avec les gens de l'hôtel, et cette séquestration commençait à faire jaser.

Blaise disait:

—Notre situation est bien assez précaire par elle-même, pour que nous n'allions pas en augmenter le danger de gaieté de cœur... Il convient d'éloigner de nous ce qui peut attirer les regards; et puisque l'Américain compte avoir tous les bénéfices de l'enlèvement, qu'il prenne les risques pour lui tout seul!

Bibandier prêtait à cette opinion l'appui de son éloquence.

M. le chevalier de las Matas fut obligé de céder.

Il eut recours à Lola, qui ne lui refusait jamais rien. Ce n'était pas chez la belle marquise amour proprement dit ou amitié bien définie, c'était tout bonnement vieille habitude d'obéir.

On choisit un quartier modeste, de l'autre côté de la Seine, et madame la marquise d'Urgel y prit un appartement à son nom.

L'endroit choisi fut cette partie du quartier Saint-Germain qui n'est déjà plus la patrie des écoles turbulentes, mais qui n'est pas encore tout à fait le noble faubourg.

A l'entrée de la rue Sainte-Marguerite, du côté de l'Abbaye, il y avait une maison d'honnête apparence qui semblait vraiment faite pour une vertueuse dame et sa pupille. Ce fut dans cette maison que Lola prit ses quartiers, et nos trois compagnons, quittes de soucis, purent donner tous leurs soins à l'amélioration de leur industrie.

La matinée s'avançait: le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra étaient encore en robe de chambre, mais le baron de Bibander s'occupait déjà de sa toilette.

Le chevalier était assis, les pieds au feu, devant une petite table portant tout ce qu'il fallait pour écrire. Il avait sous la main une large feuille de papier, couverte d'écritures et de chiffres. Autour de lui s'ouvraient quatre ou cinq ouvrages d'arithmétique et d'algèbre qu'il consultait d'un air fort entendu.

De l'autre côté du foyer, M. le comte de Manteïra fumait sa pipe en biseautant fort adroitement un jeu de cartes.

Le baron de Bibander se tenait à l'autre extrémité de la salle devant une glace, où il se mirait avec une complaisance extrême.

Ils étaient vraiment assez bien déguisés tous les trois. La barbe et les cheveux longs allaient parfaitement à la figure pâle de Robert, qui était un fort passable cavalier espagnol. L'Endormeur, lui, avait été obligé de raser ses cheveux d'un blond tirant sur le roux et de se munir d'une perruque noire pour se donner une physionomie portugaise. Il avait teint, en outre, sa barbe, et son meilleur ami aurait eu quelque peine à le reconnaître. Quant à Bibandier, ces quelques semaines d'abondance l'avaient refait si bellement, qu'à la rigueur son embonpoint nouveau aurait pu seul lui servir de masque.

Son teint, naguère si jaune, fleurissait maintenant; ses joues décharnées s'étaient arrondies. Il commençait même à prendre du ventre.

—Ah çà!... dit Blaise en passant l'ongle sur la tranche de son jeu de cartes, est-ce que tu n'as pas bientôt fini de mettre ton corset, M. le baron?

—C'est étonnant comme j'engraisse!... répliqua Bibandier en se souriant à lui-même dans le miroir; mais j'avais dit à ce coquin de coiffeur de venir mettre des papillotes à ma barbe... vous verrez que le drôle me fera faux bond!

—Américain!... dit Blaise.

Robert leva la tête en sursaut.

—Regarde donc un peu M. le baron... est-ce que tu ne le trouves pas plus laid encore qu'autrefois?

—Beaucoup plus laid, répliqua Robert qui se renfonça aussitôt dans son algèbre.

Bibandier fit une pirouette et haussa les épaules.

—Mes petits, murmura-t-il, on vous laisse dire... vous êtes jaloux, ça se voit.

Il continua de se sangler à tour de bras et de faire exécuter à sa grande figure hâlée toutes sortes de grimaces mignonnes.

Il mettait à se trouver charmant une bonne foi non suspecte.

—Voilà le jeu arrangé!... dit Blaise; si tu avais le temps de me montrer un peu à faire danser Sa Majesté, Américain?

Robert fit un geste d'impatience.

—Tu vois bien que je suis perdu au milieu de mes chiffres..., répliqua-t-il; chaque fois que tu viens me conter comme cela quelque fadaise, je suis obligé de recommencer des calculs du diable... Sans toi, étourneau que tu es, je tenais ma martingale!...

—Ah! ah!... fit l'Endormeur, un bel oiseau que ta martingale!... mets-lui un grain de sel sur la queue!

—Voyons! s'écria Robert; veux-tu me laisser en paix oui ou non?

Blaise se reprit à battre ses cartes biseautées.

—Sois calme, Américain, dit-il; on respecte ta martingale, mon fils... et on va tâcher de travailler tout seul.

Il étala ses cartes sur un coin de table et commença une série de tours d'adresse qui n'étaient pas sans mérite.

On frappa doucement à la porte.

—Ah! fit Bibandier avec joie; voilà mes papillotes.

Blaise avait abrité lestement son jeu de cartes dans la manche large de sa robe de chambre.

La porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître un museau long et jaunâtre, tenant par un énorme col de crinoline à un uniforme de soldat du centre.

L'Alsace seule a le secret de produire ces excellentes têtes de troupiers, toutes en menton, et dont les joues, le nez, le front semblent se reculer humblement pour faire ressortir deux triomphantes mâchoires, capables d'exterminer une armée de Philistins.

—Ah!... dit Bibandier désappointé. Ce n'est que mon maître d'allemand... Bonjour, Graff.

Le soldat porta la main à son shako.

—Ponchur, messié, et la gombagnie..., dit-il en entrant. Ça fa-t-il gomme fus fulez?...

—Ça fa gomme nus fulons, répliqua le noble baron Bibander.

—Pas mal, pas mal!... fit Blaise... Seulement ça ne me paraît pas assez senti... J'ai eu un portier qui était de Colmar et qui disait: Ça fa-t-il gômme fi filez?

—Voyons!... s'écria Bibandier, tout ça dépend des dialectes... Il ne s'agit pas de plaisanter ici... Vous autres, vous en prenez à votre aise... Toi, M. le Portugais, tu n'as qu'à nasiller comme un canard et à mettre de la bouillie dans ta bouche pour prononcer les s... Vous, seigneur chevalier de las Matas, il vous suffit d'enfler les mots comme un marchand de vulnéraire et de gasconner un peu en faisant ronfler les nasales... Ah! si je n'étais qu'une Essépagnoleu ou un Pourteungais, ajouta-t-il en nasillant à outrance, mon rôle serait bien facile... Mais un baron du saint-empire, morbleu!...

—Morplé!... si ça fus est écâl..., dit Graff.

—Je commence à être pas mal fort..., reprit Bibandier; mais cet Alsacien manque de méthode.

—De guoi? demanda Graff.

—De méthode! mon brave ami... Et cela tient à ce qu'on a négligé ton éducation première... Est-ce que tu saurais me mettre des papillotes, toi?

—Je grois pien! répliqua le soldat; ché suis lé pârpier di pâtaillon.

—Répétez cela! M. le baron, s'écria Blaise; voilà une phrase qui contient en germe tous les principes du baragouinage.

Mais le baron était allé chercher du papier à papillotes.

L'Alsacien riait.

—Si ché sais mettre les babiotes, répétait-il en montrant son énorme mâchoire; ché suis né tans les babiotes..., mon bère était pârpier... mon crand-bère il était aussi pârpier..., le bère de mon crand-bère...

—Et ainsi de suite, interrompit Blaise.

—Ia, graff! dit le soldat en se mettant au port d'armes.

Il se tut durant un instant, mais cette coïncidence qui faisait un même mot de son nom à lui et du titre du prétendu Portugais lui sembla probablement très-bouffonne, car ses deux grandes mâchoires s'ouvrirent de nouveau.

—Ia, Graff!... répéta-t-il; fus êtes graff... moi ché suis Graff, burguoi je m'abèle Graff... mais fus c'est bârce que fus êtes graff..., fus gombrenez?

—Parfaitement..., dit Blaise.

Robert se frappait le front et perdait le fil de ses calculs.

—En besogne! s'écria Bibandier qui apportait une main de papier à papillotes.

Il s'assit devant la glace, et Graff s'empara de sa tête poilue.

Tout en maniant la chevelure épaisse et rude de M. le baron, l'Alsacien répétait entre ses dents:

—Si ché gonnais lés babiotes! Mon bère était pârpier... mon crand-bère...

—Allons, Graff!... dit Bibandier, faisons d'une pierre deux coups: donne-moi ta leçon!

—Che feux pien... Dâgez te faire adention... Si fus endrez chez dés pourgeois, fus tites: Ponchur, messié, mestâmes...

—Ponchur, messié, mestâmes, répéta Bibandier.

—Et la gombagnie, ajouta Graff.

—Et la gombagnie, ajouta également le baron. Après?

—Abrès, fus tites: Il vait crand jaud!...

—Il vait crand jaud.

—U bien: Il vait crand vroid!...

—Il vait crand vroid...

—Ein vroid te gien, Matâme, ou messié!

—Assez là-dessus!... Après?

—Abrès, fus tites: matâme, aimez-fus pien à brentre eine temi-dasse abrès le tîner?

Le baron, docile, répéta encore cette phrase tant bien que mal.

—Après?

Graff se gratta le front.

—Abrès... abrès... fus tites: Matâme, aimez-fus pien à brentre eine betite ferre abrès vodre temi-dasse?

—Le café et le pousse-café..., dit Blaise.

—Impossible de s'y retrouver! grommela Robert.

—Messié Pipandre, reprit Graff, fos babiotes sont insdallées.

Bibandier était charmant, la tête couronnée de papier rose.

Durant une bonne minute, il fit à son image reflétée par la glace des yeux en coulisse, puis il se pencha vers son professeur alsacien.

—Et quand on veut faire la cour à une femme..., prononça-t-il tout bas, que faut-il dire?

—Ah tâme!... répliqua Graff avec embarras, fus tites: Mâtemoiselle, fulez-fus brentre guelgue josse tessus le gontoir?

Blaise battit des mains et cria bravo.

—Imbécile!... s'écria Bibandier, est-ce que les duchesses à qui je fais la cour prennent des petits verres sur le comptoir?...

—Ché sais bas, moi, messié Pipandre...

—Tu n'as donc aucune idée de ce que c'est qu'une femme du grand monde?... Va-t'en! On n'a plus besoin de toi!

Graff remit son shako sur sa tête plate et rase, mais il ne se pressa point de sortir.

—Eh bien?... fit le baron.

—C'est que, messié Pipandre, répliqua l'Alsacien qui remonta timidement sa buffleterie, fus m'afiez bromis eine betite à-gonte...

—C'est juste, dit Bibandier qui fouilla dans sa poche.

Puis il ajouta:

—Mais je n'ai que des billets de banque, mon fils... ce sera pour une autre fois.

Le pauvre Graff salua à la ronde d'un air résigné.

—Ponsoir, messié..., dit-il, et la gombagnie.

A peine fut-il sorti que M. le chevalier de las Matas se leva brusquement et frappa un grand coup de poing sur la table.

Archimède devait avoir cet air radieux lorsqu'il parcourut, dans son négligé historique, les rues de Syracuse étonnée.

—Je la tiens!... s'écria-t-il; je la tiens!...

—Ta martingale?... demandèrent à la fois Blaise et Bibandier.

Robert s'essuya le front.

—Ça n'a pas été sans peine!... répliqua-t-il; mais, de par tous les diables, Montalt me la payera mon pesant d'or!...

II LA MARTINGALE.

Blaise et Bibandier avaient l'air également incrédule.

—Américain, dit Blaise, tu as du talent pour ce qui est des cartes... ça, c'est une chose incontestable... mais voilà bien des fois que tu la trouves ta martingale!

—Ta martingale..., fit observer Bibandier, c'est comme le merle blanc ou le trèfle à quatre feuilles.

Il s'occupait en ce moment de boutonner, par-dessus son pantalon d'un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés.

—Vous n'entendez rien à tout cela!... s'écria M. le chevalier de las Matas. Je connais maintenant Berry Montalt comme si je l'avais inventé, voyez-vous... J'ai cru d'abord qu'il faisait un peu comme nous et que sa grande fortune était dans les nuages... mais j'avais tort de croire cela... Il est riche... il est puissamment riche!... Et tout ce que possédait ce pauvre diable de Penhoël n'aurait pas pu fournir à milord son argent de poche seulement!

—Ça ne prouve pas que tu aies trouvé ta martingale?... dit l'Endormeur.

—Attends donc!... Quant à savoir d'où lui vient cette grande fortune, je m'en doute... A Londres on n'a pas besoin d'être un aigle pour faire des coups de tous les diables, et je veux être pendu si Montalt a jamais vu son iman de Mascate autre part que dans l'histoire des voyages... Il aura eu de la chance... Il sera tombé sur une bonne affaire... Et puis l'air de Londres lui aura semblé malsain...

—Si c'est comme cela, interrompit le baron qui mettait ses soins à nouer autour de son cou osseux une cravate de satin blanc à raies couleur de feu, il n'y a rien à faire!

—Par exemple!... s'écria Robert, c'est justement ces hommes-là que j'aime!... Si Montalt était un honnête gentleman comme il veut bien le dire, on n'aurait pas trouvé tout de suite son côté faible... mais j'ai causé avec lui... je l'ai retourné en tous sens... Croyez-moi, Montalt est des nôtres... Il n'a ni foi ni loi... Et après deux ou trois verres de punch il faut voir sa face d'Anglais s'épanouir quand on lui raconte un bon tour!... La seule différence qu'il y ait entre lui et moi, c'est que j'ai soulevé des montagnes pour gagner quelques misérables sous, tandis qu'il n'a eu qu'à se baisser probablement pour ramasser des millions... Car il a des millions, et l'histoire est assez singulière.

—Je sais... je sais, interrompit Blaise. La petite boîte de sandal, dont le couvercle est en diamants... c'est peut-être du stras.

—Mon bonhomme, dit Robert avec gravité, l'autre soir, Montalt avait perdu cinquante et tant de mille francs au trente et quarante des étrangers... Je l'ai vu se lever et se rendre dans un coin de la chambre... Il nous tournait le dos... Il a pris dans sa poche un objet que je n'ai pas pu apercevoir; mais c'était la fameuse boîte, j'en suis sûr!

—C'est une idée à toi..., interrompit Bibandier.

—Après?... dit Blaise.

—Si c'est une idée à moi, jugez-en, reprit Robert; cet objet mystérieux dont je vous parle il l'approcha de sa bouche et l'on entendit un petit bruit sec comme s'il eût cassé un morceau de sucre avec ses dents... L'instant d'après il revint et dit au banquier:

«—Je n'ai pas d'argent sur moi, voulez-vous m'escompter cela?»

Robert s'arrêta.

—Et qu'est-ce que c'était que cela? demandèrent Blaise et Bibandier.

—Cela, c'était un petit morceau de stras, comme dit M. le baron, sur lequel le banquier du cercle des étrangers compta soixante-sept billets de mille francs à Berry Montalt... Sonne un peu, l'Endormeur, et dis qu'on apporte du vin chaud... nous avons à causer de nos affaires aujourd'hui... et il faut tâcher d'en causer le plus gaiement possible.

—Ça va-t-il durer beaucoup? demanda le baron Bibander qui dirigeait vers ses deux oreilles les bouts aigus de sa flamboyante cravate.

—N'avons-nous pas de temps?... répliqua Robert.

—C'est que..., dit l'ancien uhlan avec un joli sourire de jeune fat, j'ai reçu ce matin de mon coquin de tailleur une polonaise dans le dernier goût... J'aurais voulu me montrer un peu au Palais-Royal et sur le boulevard, pour voir l'effet.

—Tu te montreras demain.

—Sans doute... Mais demain, mon coquin de tailleur aura peut-être livré d'autres polonaises pareilles à la mienne... de sorte que je me trouverai en danger de croiser sur ma route le premier faquin venu habillé tout comme moi.

—Ce sera piquant pour le faquin, grommela Blaise. Joseph, ajouta-t-il en s'adressant au garçon qui entrait, un bol de vin chaud pour M. le chevalier, et du punch pour moi.

—Et pour M. le baron?... demanda le garçon.

Bibandier se gratta l'oreille.

—Le punch... le vin chaud..., murmura-t-il, ça fait monter le sang à la tête... et vous devenez rouges comme des homards... Moi, j'aime les teints pâles... Joseph, vous me donnerez un bichof.

—Ah çà!... dit Blaise quand le garçon fut parti, tu oublieras donc toujours que tu es Allemand, toi?

Bibandier s'élança vers la porte.

—Endentez-fus?... cria-t-il à travers les escaliers. Chossèphe!... fus mé tonnerez eine pichof!

Ayant ainsi réparé très-adroitement son étourderie, M. le baron revint s'asseoir au devant de sa glace.

—Pour en finir une bonne fois avec Montalt, reprit Robert, je suis moralement certain que la volonté d'essayer quelque aventure ne lui manque pas... Seulement il n'est pas très-fort, et comme, d'un autre côté, il se sent riche, rien ne le presse... Mais si l'on parvenait à lui persuader que, sans danger aucun, on peut faire une rafle honorable, vous verriez comme il sauterait!

—Le vin chaud de M. le chevalier! dit le garçon.

Les deux autres garçons qui suivaient ajoutèrent:

—Le punch de M. le comte!

—Le bichof de M. le baron!

Les trois gentilshommes se versèrent à boire.

—Je l'ai sondé..., poursuivit Robert; cet homme-là n'a pas du moins le défaut d'être hypocrite... Vous lui diriez que vous avez volé le tronc des pauvres dans une église, qu'il trouverait cela tout simple... Mais ce qui le séduit par-dessus tout, c'est l'idée de faire sauter comme cela, l'une après l'autre, toutes les banques des maisons de jeu de Paris.

—A la santé de ta martingale! dit Blaise.

—A la sandé té dâ mârdingâle!... répéta le noble baron, qui baragouinait de tout son cœur, maintenant que cela n'était plus nécessaire.

—Buvez..., buvez, mes braves!... continua Robert; cela en vaut parbleu bien la peine... Et d'abord, ma martingale, dont vous faites tant de gorges-chaudes, aura, du moins, eu ce résultat de nous valoir notre invitation de ce soir.

—Du tout! se récria Bibandier, ce Montalt a un certain coup d'œil... Il a reconnu en moi un homme comme il faut, et il m'a engagé à lui faire l'honneur de dîner à son hôtel... Quoi de plus simple?

—Le fait est..., dit Blaise, que tu te donnes ici des gants, M. Robert... Le Montalt est venu à moi et m'a dit:

«Cher comte, vous êtes un bon enfant et je m'estimerais heureux de vous voir assis à ma table.»

Robert haussa les épaules...

—Fous que vous êtes! dit-il, et ingrats! Vous verrez que je remplirai vos poches sans avoir droit seulement à la moindre reconnaissance.

—Remplis toujours, Américain, et ne t'inquiète pas du reste!

Robert but à petites gorgées un verre de vin chaud et rassembla les notes éparses sur sa table.

—Voulez-vous que je vous explique ma martingale?... demanda-t-il.

Blaise rapprocha son fauteuil; la figure de Bibandier lui-même prit une expression de curiosité.

Robert se recueillit un instant, puis il commença d'un ton d'emphase vive et avec des gestes d'orateur:

—Mon système peut s'appliquer à tous les jeux de hasard où les chances contraires se répartissent entre un certain nombre de joueurs indépendants, d'une part, et un joueur unique, de l'autre, forcé de tenir toutes les mises: soit au banquier.

«L'avantage de la banque, dans les maisons soumises à une surveillance légale, peut être déterminé par une fraction variable qui d'ordinaire est d'un dix-huitième et que j'élève, moi, à un douzième, pour aller au-devant des objections.

«Nous sommes à une table de roulette... Vous me suivez bien?

—Parfaitement, dirent les deux auditeurs.

—Nous sommes, à une table de roulette, trois associés qui se disséminent parmi les joueurs... Pour l'intelligence de mon système, je donne un nom aux trois associés... Je suis, moi, je suppose, l'agent principal, la cheville ouvrière... vous deux, vous êtes des agents de second ordre; toi, Blaise, tu es le levier..., toi, Bibandier, tu es le contre-poids.

—C'est comme une horloge! murmura l'ancien uhlan.

—Oh! oh! mon vieux, s'écria Robert, tu parles vrai en croyant rire... c'est en effet une mécanique... une mécanique dont les rouages subtils et compliqués s'engrènent d'une façon merveilleuse.

Blaise et Bibandier écoutaient bouche béante. Ils firent seulement un peu la grimace lorsque Robert ajouta:

—Ces notions préliminaires étant posées, je suis obligé d'appeler l'algèbre à mon secours pour expliquer le mécanisme de mes combinaisons.

—Sais-tu l'algèbre, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier.

—Non... Et toi?

—Moi, mon éducation a été tournée entièrement vers la littérature... C'est égal, Américain, va toujours!

—J'établis une progression géométrique..., reprit Robert en feuilletant ses notes comme un avocat qui plaide; le nombre des termes importe peu, et la raison de ma progression est invariablement le nombre deux, puisque la série des coups double toujours la mise pour le gagnant quel qu'il soit, ceci dans le jeu simple.

«Je dis donc: a est à b comme b est à c, comme c est à d... soit: ∺ a : b : c : d : e... etc.

—Comprends pas!... interrompit Bibandier.

—Voilà qui est fatal!... s'écria Robert; inventer une théorie mathématique et transcendante pour venir se briser contre l'ignorance aveugle!

—Ne te désespère pas, Américain..., dit Blaise. J'ai idée que milord sait les mathématiques.

M. le chevalier de las Matas éleva son verre jusqu'à la hauteur de ses lèvres, autour desquelles errait un sourire douteux.

—Il ne faudrait pas non plus qu'il en sût trop long!... murmura-t-il.

Puis il ajouta en reprenant le fil de son explication:

—Mais, au demeurant, c'est si profondément clair et simple, comme toutes les grandes idées, que vous-mêmes vous allez me comprendre.

«Soit mon enjeu premier représenté par la quantité n; ton enjeu, à toi, Blaise, mon agent-levier par la quantité n', et le tien, Bibandier, mon agent-contre-poids, par la quantité n", continua Robert.

«J'établis tout d'abord que n égale a, le premier terme de ma progression par quotient; en outre, n égale n" moins n', attendu que le contre-poids doit représenter, au début de la partie, la somme formée par ma mise n et la mise du levier n".

—Pourquoi cela? demanda Blaise.

—Pour une cause bien simple... Au moment où la partie s'engage, mon levier et moi nous jouons les mêmes chances... Il faut donc que le contre-poids, comme son nom l'indique...

—Parbleu!... fit le baron Bibander, ça va de soi-même... L'Endormeur est bouché comme un cigare de la régie!

—Mais pourquoi l'Américain et son levier jouent-ils les mêmes chances?... demanda encore Blaise.

—Cette question me fait plaisir, mon garçon, répliqua Robert: elle prouve que tu commences à voir plus clair... Mon levier et moi nous allons ensemble parce que le principal danger pour l'inventeur d'une martingale est de se voir deviner par la banque... Toute série de paroli est redoutable pour l'administration... Et en définitive, sans les manœuvres qu'on emploie pour déjouer des calculs qui n'ont rien de condamnable, nous verrions la banque sauter trois ou quatre fois tous les soirs; mais voici ce qui arrive... Dès qu'un homme se présente avec l'intention de martingaler, son jeu est percé à jour à l'instant même... si c'est un maladroit, on le laisse faire... si c'est un habile, on neutralise ses coups à l'aide de coups semblables tenus par quelque affidé de la maison... Moi j'ai mon levier qui me sert à dérouter tout espionnage... Mon levier connaît son rôle... il sait par cœur ses instructions invariables... si bien qu'au moment où le banquier attend mon quatrième ou mon cinquième paroli, je cesse de jouer tout à coup, ce qui lui donne le change... Comprends-tu maintenant?

—Un petit peu..., dit Blaise.

Le baron Bibander, qui vidait, parmi les mèches de sa crinière, un plein flacon d'huile antique, fit un geste de dédain.

—Un petit peu!... répéta-t-il; moi, j'ai beau ne pas savoir l'algèbre, je trouve que la mécanique de l'Américain n'a qu'un défaut, c'est d'être trop simple... Va, mon bonhomme, on te saisit!

—De la seconde équation posée plus haut, reprit Robert, découle cette première conséquence rigoureuse savoir: que si la partie s'engageait et se continuait sur ces bases, la perte et le gain devraient se balancer complétement...

—Sauf les sorties du zéro et du double zéro, interrompit Blaise.

—J'allais y arriver...

—Mais, mon petit, dit Bibandier en s'adressant à Blaise, il allait y arriver!... Tu vois bien que tu nous embrouilles... Donne-nous la paix, au nom de Dieu!

On ne savait, en vérité, si l'ancien uhlan parlait ainsi de conviction ou par raillerie. Ses deux mains se plongeaient ensemble avec action dans les mèches de sa chevelure, que l'huile prodiguée ne pouvait point amollir. Il y allait d'un grand sérieux, et, en apparence, de la meilleure foi du monde.

Mais ceux qui connaissaient Bibandier savaient qu'il gardait comme cela les dehors d'une naïveté crédule, jusqu'au moment où il lui plaisait de mettre les rieurs de son côté.

—J'y arrivais..., poursuivit Robert; sans cet obstacle que présentent les chances réservées au banquier, le problème serait aussi par trop facile à résoudre.

«Loin de méconnaître ces chances, je les exagère en les portant à un douzième, tandis que, de l'aveu même de Blaise, qui parle de deux numéros sur 38, elles ne sont que de un dix-neuvième.

«Entrons dans le raisonnement... Vous voyez bien ce gros livre? (Il montrait un énorme registre ouvert à côté de lui.) Ce gros livre contient les passes des deux couleurs, notées par un piqueur de carte du 113, depuis que l'établissement existe... C'est officiel! Et j'espère que nous avons là plus d'éléments qu'il n'en faut pour fonder un solide calcul de probabilités.

—Ça doit être un bien bon ouvrage!... dit le baron Bibander.

—Un ouvrage excellent!... une fois qu'on y a mis le nez, on ne peut plus se lasser de le feuilleter... D'après mes recherches, je constate une balance à peu près exacte entre les sorties des deux couleurs... Je constate en outre que la plus grande série, pouvant être considérée comme normale, porte au chiffre treize l'exposant le plus fort auquel doive arriver la raison de notre progression géométrique, car il est superflu d'énoncer que nous raisonnons sur les chances probables et non sur des miracles qui arrivent une fois l'an...

Bibandier, qui s'acharnait au grand œuvre de sa coiffure, approuva de la brosse et du peigne.

—Mes prémisses seront complètes, poursuivit Robert, lorsque j'aurai ajouté que de 1 jusqu'à 13 il est des nombres en quelque sorte climatériques où s'arrêtent le plus souvent les séries: je citerai 5, 7 et 10, 7 surtout. D'après l'expérience, je parierais cinquante contre un pour le nombre 7.

—Moi aussi!... dit le baron Bibander.

—Mais, continua Robert, ce sont là de simples étais qui ne font que soutenir, au besoin, les bases solides de mon système.

«Examinons d'abord les séries pendantes. Je place ma mise n = a sur la rouge, le levier fait de même... Le contre-poids met sur la noire n" = n × n'.

«Je perds, et le contre-poids gagne. Rien de fait par conséquent.

«Je pose 2n = b; le levier pose 2n'. Nous perdons.

«La mise du contre-poids qui gagne arrive alors au troisième terme d'une progression que je figurerai ∺ a" : b" : c" : d" : e"...

«Rien de changé jusqu'au cinquième coup. C'est alors seulement que je cesse de jouer, laissant le levier poursuivre son paroli... Il fallait bien tenir compte de la chance climatérique attachée au chiffre cinq.

«Si nous perdons encore, le contre-poids réalise déjà un bénéfice...

«Au sixième coup, le levier s'abstient. Il faut vous dire que le sixième coup est une affaire sûre. Quand on a dépassé cinq, on arrive à sept forcément.

—Je le crois ma foi bien! dit le baron Bibander.

—Au septième, c'est tout le contraire... le septième tour est le terme important de mon système... conversion entière!... Le contre-poids met sa mise dans sa poche et nous allons en grand, le levier et moi.

«Suivant toute probabilité, nous gagnons, cette fois.

«Pour obtenir la somme de notre gain, il suffit d'un petit calcul élémentaire fondé sur cette proposition algébrique que vous trouverez dans Bourdon, dans Raynaud et même dans Bezout: un terme de rang quelconque est égal au premier terme, multiplié par une puissance de la raison d'un degré marqué par le nombre des termes qui précèdent celui que l'on considère...

«D'où il suit que le gain est représenté ici par a" × 2 à la sixième puissance.

«D'où l'équation g" = a" × 26...

«Est-ce clair?...

—Comme le jour!... fit Bibandier.

Blaise perdait plante.

—Ce sera bien, dit-il, si tu gagnes...

—Oh!... oh!... oh!... fit Bibandier avec dégoût, voilà un garçon véritablement terrible!... Mais, mon Dieu! nous ne sommes pas à l'heure... donne-nous le temps de nous expliquer!... En attendant, j'empoche, moi, contre-poids, a" × 26, et je dis à l'Américain: Mon petit, tu m'intéresses; veuille poursuivre...

—Il est évident, reprit ce dernier, que l'on peut perdre; sans cela, M. le fermier des jeux ne payerait pas un si beau bail au gouvernement... Mais, à l'aide de ce registre, je vous prouverai quand vous voudrez que toutes les chances sont pour nous dans ce cas particulier.

«La série gagnante suit la même marche, en sens contraire, et je regarde comme superflu, mon cher lord...

—Comment! mon cher lord!... interrompit Blaise; tu bats la campagne.

—L'Endormeur!... prononça gravement Bibandier, j'ai parcouru la France depuis Paris jusqu'à Brest... et je n'ai jamais rencontré un animal aussi honteusement dépourvu d'intelligence que vous, mon cher ami... Vous croyez donc que l'Américain s'est donné la peine d'inventer toutes ces drôleries pour nos beaux yeux?

—Mais ce sont des faits sérieux!... se récria Robert.

—J'entends bien, mon petit..., répliqua le baron; c'est même plus que sérieux, c'est assommant! Mais que demandes-tu à Montalt pour ces diables de progressions géométriques qui vont lui faire un matelas de billets de banque?

—Deux cent cinquante-sept mille cinq cent trente-huit francs quatre-vingt-quinze centimes..., répondit Robert; tout est calculé, voyez-vous, avec une précision rigoureuse... Tu ris, maître Bibandier, et toi, Blaise, tu n'y vois goutte!... Mais si vous vouliez prendre la peine de lire mon livre d'un bout à l'autre...

Les deux gentilshommes firent un geste d'effroi en regardant le monstrueux registre.

—Américain, dit Bibandier, tu tiens ton affaire! voilà le véritable argument des arguments... Emporte avec toi ton registre et dis à Montalt: «Milord, lisez ou payez!...» Je veux que le diable m'enlève si tu t'en reviens les mains vides!

Robert n'était pas en train de goûter la plaisanterie.

—Puisque je vous dis, s'écria-t-il en frappant du pied, que c'est une combinaison certaine!... La ferme des jeux fait sa fortune avec un misérable surcroît de chance de un dix-neuvième... Savez-vous quelle est notre chance, à nous?... Un sixième et quelque chose, messieurs, presque un cinquième!

Bibandier le regarda d'un air étonné.

—Ah çà!... murmura-t-il, est-ce que l'Américain, à force de mentir aux autres, serait arrivé à se tromper lui-même?... Ce serait très-fort... Messieurs, si vous avez encore quelque chose à dire, faisons remplir les bols, car nous sommes à sec.

Robert repoussa la table où se trouvaient ses calculs, et mit ses pieds au feu.

—Sonne, Blaise!... dit-il, et approchez-vous tous les deux... Que mon système soit vrai ou faux, je veux en faire de l'argent dès ce soir, et vous ne rirez plus, mes camarades, quand vous verrez notre caisse pleine... Du punch, Joseph!... et lestement!

Une fois les bols remplis, nos trois gentilshommes trinquèrent fraternellement, et Robert reprit:

—Je regarde l'invitation de Montalt comme le commencement d'une ère nouvelle pour nous trois, mes enfants... Avec un peu d'adresse et de tenue, cet homme-là nous mènera très-loin... Mais il faudra jouer serré... Blaise et moi nous avons fait là-bas à Penhoël une école qui nous vaut bien vingt ans d'expérience... Ne donnons rien au hasard, croyez-moi, et faisons un peu le bilan de notre situation... Blaise et moi, nous avons apporté chacun dix mille francs à la masse.

—Et moi, dit Bibandier, quinze mille que ce vieux grigou de Pontalès a eu bien de la peine à me lâcher... Voilà un gaillard que ce vieux Pontalès!

Les sourcils de Robert se froncèrent.

—Entre lui et nous, murmura-t-il, la partie n'est peut-être pas finie... Il a escamoté la première manche, grâce à toi, mons Bibandier... Mais gare à la seconde!

—Allons!... allons!... dit l'ancien uhlan, ne revenons donc pas sur nos vieilles rancunes!... J'ai donné cinq mille francs de plus que ma mise pour racheter votre précieuse amitié, mes braves... Et, si vous me l'avez rendue, ajouta-t-il avec sentiment, c'est le meilleur marché que j'aie fait de ma vie... Quant à Pontalès, je le déteste au moins autant que vous... Ah! le vieux coquin!... Quand vous fûtes partis, si vous saviez comme il nous traita, maître le Hivain et moi! Pour Macrocéphale, je ne dis pas: un gratte-papier poudreux!... un misérable fesse-mathieu, laid comme une douzaine d'huissiers râpés! Mais moi..., un homme comme il faut!... Il arriva là au moment où j'introduisais le couteau sous l'aile de la fine volaille, cuite à point... Il me dit... Vous croyez qu'il me dit: «Mon garçon, asseyons-nous là et trinquons...» Non pas!... il prit sa voix de l'ancien régime et me tint à peu près ce langage: «M. Bibandier, voici une excellente poularde et du meilleur vin de la cave de Penhoël..., mais tout cela vous passera sous le nez, M. Bibandier, parce que vous n'êtes pas digne de vous asseoir en mon illustre compagnie... Allez, mon brave M. Bibandier, allez à l'office souper avec vos pareils...» Saperlotte!... Le vieux malhonnête!... Je ne lui pardonnerai jamais cela!

—Deux fois dix mille et quinze mille, reprit Robert qui avait attendu patiemment la fin de la précédente tirade, font trente-cinq mille francs... Depuis six semaines nous vivons là-dessus et nous vivons bien... pourtant, grâce à notre commerce, nous avons une cinquantaine de mille francs en caisse.

—Ça ne va pas trop mal.

—Sans doute... mais pour réaliser certaine idée que je veux vous soumettre, cela va beaucoup trop lentement... Certes, nous sommes en belle passe... si, comme je le crois d'après les nouveaux renseignements pris là-bas, l'aîné de Penhoël, notre fameux oncle d'Amérique, est de retour en France; nous arrivons, par ma chère petite fiancée Blanche, à un superbe héritage...

—Nous! répéta Bibandier d'un ton caressant.

Blaise secoua la tête.

—Mes bons amis, dit Robert, il est manifeste que nous n'épouserons pas tous les trois ma jolie fiancée... mais il y a dix à parier contre un que l'oncle d'Amérique fera le diable... Vous savez qu'il passe pour un rude gaillard!... J'aurai besoin de votre aide, et toute peine mérite salaire... Il ne s'agira pas probablement de bagatelles, voyez-vous bien, et il faudra de la résolution... mais je m'en fie à vous... l'ami Blaise est connu... Et toi, Bibandier, nous n'avons pas oublié ce que tu as fait pour nous sur le marais de Glénac, la nuit de la Saint-Louis...

Bibandier, à qui le bichof donnait de belles couleurs, devint pâle tout à coup et baissa les yeux à ce souvenir brusquement éveillé.

—Moins tu parleras de cette nuit-là, M. Robert, dit-il d'un ton sec, mieux cela vaudra pour nous tous!

—A la bonne heure... je croyais te faire un compliment... Si, au contraire, l'oncle d'Amérique est une chimère, eh bien! on rendra l'Ange à sa mère éplorée, et l'on se livrera à l'exploitation sérieuse de Berry Montalt, ancien général en chef des armées du roi des Antipodes... et je vous réponds de celui-là corps pour corps... Mais, dans l'un et l'autre cas, il faudrait attendre... voir venir... et nous ne le pouvons pas.

—Pourquoi?... dit Blaise, nous avons de l'argent devant nous.

—Oui... mais le terme du réméré tombe dans quelques jours.

—Quel réméré?

—Celui de nos fermes, moulins, prairies et futaies de Penhoël.

—Tu songes encore à cela, toi?... s'écrièrent ensemble Blaise et Bibandier.

—Je ne songe qu'à cela!... répliqua Robert. Peste! mes fils... vous oubliez que c'est l'héritage légitime de ma chère petite femme... J'y tiens énormément... et si vous aviez du cœur, vous y tiendriez autant que moi... Ne serait-ce pas charmant de corriger, mais là, sévèrement, ce vieux routier de Pontalès?

—Pour ça, dit Blaise, il nous a joués d'une polissonne de manière!

—Quand je songe au sourire narquois qu'il avait en me mettant à la porte..., appuya Bibandier, vrai! ça m'a été plus sensible que s'il m'avait seulement traité comme vous deux!... parce que mon fort à moi, comme vous savez bien, c'est la délicatesse.

—Vengeons-nous!... s'écria Robert, rachetons Penhoël!

—Qu'en dis-tu, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier; moi, le pays me plaît assez...

—Un pays de Cocagne!... murmura Blaise; quelle bonne vie nous faisions dans ce manoir, l'Américain et moi!

—Il y aurait où nous mettre tous trois, reprit Robert; tous trois à l'aise... et une fois là, quelles croupières nous taillerions à M. le marquis!... Une chose certaine, c'est que les paysans le détestent... On leur monterait la tête... et qui sait si un beau jour nous ne chasserions pas le vieux renard de son propre château de Pontalès?

Le baron Bibander se frotta les mains.

—Je me chargerais de l'exécution, s'écria-t-il. Ah! M. le marquis... ce serait drôle, allez!

Il cambra sa longue taille et fit mine de chiffonner son jabot.

—Allez, mon cher! reprit-il en s'adressant à Pontalès absent, avant de partir, je vous permets de manger un morceau à l'office... L'insolent! s'interrompit-il.

—Avant tout, dit Blaise, il y a un petit inconvénient... N'est-ce pas à cinq cent mille francs que s'élève le taux du réméré?

—Juste.

—Nous ne les avons pas, ce me semble?

—Gagnons-les.

—Je le veux bien... mais comment?

—Je ne dis pas que ça se fera tout seul... mais, ce soir, nous aurons un pied à l'hôtel de milord: profitons-en... Que chacun de nous prenne sa part de besogne... Toi, Blaise, avec ton air sans-souci, lève un peu la carte des localités... Toi, Bibandier, tâche de savoir où se nichent ces diamants qu'on arrache avec les dents, comme des morceaux de sucre candi... Moi, je resterai dans mon rôle... Je tâterai... je chercherai le joint... Soit avec ma martingale, soit avec autre chose, je compte bien le bloquer... Mais, en définitive, si on ne pouvait pas, resterait à tenter le grand coup de force... Que diable! ce n'est pas la mer à boire que de fouiller la poche d'un homme ivre ou de crocheter un méchant petit secrétaire en bois de rose!...

—Moi, ça m'irait assez!... dit le baron Bibander; ma main se gâte...

—Moi aussi..., ajouta Blaise. Je me fierais mieux à ce jeu-là qu'à la meilleure des martingales... Mais il y a encore un autre obstacle.

—Quoi donc?

—C'est René de Penhoël tout seul qui a droit au rachat.

—C'est ma foi vrai!... murmura l'ancien uhlan: voilà l'Endormeur qui a une idée.

—Mes fils, dit Robert d'un ton doctoral, croyez bien que quand je propose une affaire, ce n'est pas à l'aveugle... Me prenez-vous donc pour un bambin?... C'est toujours au nom de Penhoël que j'ai compté agir pour solder le réméré... Vous savez cela aussi bien que moi... Penhoël est un pauvre diable qui nous donnera sa procuration pour un morceau de pain.

—Si on peut le trouver..., interrompit Blaise.

—On le trouvera.

—Tu sais où il est?

—Un peu, mon bonhomme.

—Ce diable d'Américain!... murmura Bibandier avec admiration.

—Où est-il?... demanda Blaise.

—A Paris, mon fils, répliqua Robert. Et je me charge de lui faire signer tout ce que nous voudrons.

La pendule du salon sonna cinq heures.

Nos trois gentilshommes se levèrent.

—Oh! oh!... fit le baron Bibander. Le temps passe vite, quand on est comme cela entre bons camarades... Vous n'avez plus qu'une heure pour vous habiller, mes garçons.

—Bah!... dit Robert, les gens de bon ton se font toujours un peu attendre.

—Et la voiture que nous devons choisir en passant aux Champs-Élysées? reprit Bibandier. Allons!... allons!... pour une première fois, il ne faut pas arriver trop en retard...

Le jour commençait à tomber. Le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra prirent des bougies pour se retirer dans leurs chambres et procéder à leur toilette.

Resté seul, Bibandier poussa un sourire de soulagement.

—J'ai cru qu'ils ne me laisseraient pas un instant pour faire mes petites affaires! murmura-t-il; il n'y a pourtant pas moyen de se présenter comme cela!... ajouta-t-il en lançant une œillade amoureuse à son miroir, je suis rouge comme un homard... Et c'est très-mauvais genre!

Il regarda tout autour de lui d'un air inquiet, et poussa discrètement les verrous des deux portes; puis il prit dans son secrétaire une petite cassette, fermant à clef, qu'il ouvrit.

Dans cette cassette il y avait une grande quantité de tampons de soie et de pots de fard, rangés en bon ordre.

Bibandier en saisit un qui contenait du blanc végétal, et revint sur la pointe des pieds vers son miroir.

Un tampon de soie tout neuf fut trempé dans la liqueur réparatrice, et l'ancien uhlan, le sourire aux lèvres, étendit sur son visage une couche d'intéressante pâleur.

Pour qui l'eût connu autrefois en Bretagne, alors qu'il couchait dans son trou de la lande de Bains et qu'il se contentait de ses misérables haillons, cette coquetterie soudainement venue aurait pu paraître curieuse.

Mais Bibandier avait pris fort au sérieux son rôle nouveau de gentilhomme, et pour trouver un terme de comparaison qui lui fût applicable, besoin serait de remonter jusqu'au pauvre beau Narcisse, se mourant à contempler sa propre image.

Bibandier resta un gros quart d'heure devant sa glace, s'admirant de bonne foi et se faisant à lui-même des mines fort agaçantes.

Puis il serra les trésors de son teint dans sa petite cassette, et attendit ses deux compagnons de pied ferme.

Quand ceux-ci revinrent, ils le trouvèrent la canne et le chapeau à la main, ganté de frais, orné d'épingles d'or, de chaînes d'or et de breloques. Son costume éblouissant se complétait par un habit de drap violâtre, à reflets lilas, qui chatouillait l'œil de la plus séduisante façon.

Il était laid à se montrer pour de l'argent.

Nos trois seigneurs sortirent de l'hôtel. Le temps était sec et très-froid. Ils gagnèrent à pied les Champs-Élysées où ils avaient commandé un équipage.

La nuit se faisait. Les Champs-Élysées étaient déjà presque déserts. Seulement, au tournant de l'avenue Gabrielle, deux petites chanteuses des rues s'étaient établies entre deux chandelles, dont le vent tourmentait la flamme fumeuse, et disaient des chansons en s'accompagnant de la harpe.

En passant devant elles, Blaise, qui parlait avec action, renversa du pied une des deux chandelles et poursuivit sa route, sans même donner un regard aux deux pauvres filles, qui avaient interrompu leur chanson.

Il n'en fut pas de même de Bibandier, qui marchait en avant et qui se retourna.

A la vue des deux jeunes filles, l'ancien uhlan s'arrêta court, comme si une main de fer l'eût saisi au collet.

En ce moment son blanc végétal ne lui servait à rien, car il était pâle comme un mort.

—Qu'as-tu donc?... demanda Robert.

—Rien... rien!... balbutia le baron: un éblouissement subit... J'ai cru que j'allais me trouver mal.

Il poursuivit sa route avec rapidité et comme on prend la fuite.

On entendait les voix tristes et tremblantes des deux pauvres filles qui continuaient leur chanson, pour gagner le pain de la soirée.

III CHANTEUSES DES RUES.

Les Champs-Élysées ne ressemblaient guère alors à la bruyante et poudreuse promenade que Paris encombre maintenant chaque soir. Le cirque faisait claquer son fouet national au faubourg du Temple; le Panorama montrait quelque part ailleurs une bataille autre que celle d'Eylau; le Géorama n'existait pas; le Navalorama était dans les limbes. On n'avait encore inventé ni Mabille, ni les cafés-musique, ni le Jardin d'Hiver, ni le Château des Fleurs, cette gracieuse féerie.

Le gaz ne jetait point ses lueurs meurtrières à travers les branches desséchées; on y voyait un peu moins et les arbres se portaient beaucoup mieux; car c'est un terrible voisin que ce gaz étincelant qui jaunit, dès le printemps, les ormes de nos boulevards; qui change tous les ans, au moins une fois, nos rues en un abîme infect; qui empoisonne la brise tiède égarée le long de nos trottoirs, et qui, de temps à autre, pas trop souvent au dire des capables, fait sauter une maison ou deux, pour prouver qu'il est fort et de bonne qualité.

Çà et là pendaient à leurs cordes tendues quelques réverbères modestes, dessinant, au milieu des ténèbres qui voilaient la chaussée, de petits îlots de lumière.

Quand la nuit tombait, surtout en automne, ces longues allées devenaient désertes. Les bosquets où nos bourgeois, quittant le pas de leurs portes, viennent prendre aujourd'hui le frais, étaient une noire solitude qui avait, dit-on, ses drames et ses mystères.

On y rencontrait beaucoup plus de larrons que dans la forêt de Bondi, et le tronc des grands arbres cachait parfois ces vampires modernes que la frayeur populaire fuyait sous le nom de piqueurs.

L'allée Gabrielle, protégée par les factionnaires de L'Élysée-Bourbon, gardait seule quelques promeneurs après la brune, encore étaient-ce des promeneurs d'une certaine espèce, car les Tuileries, maintenant délaissées, et le Palais-Royal accaparaient la foule.

La place Louis XV semblait un large fleuve séparant la ville bruyante, bavarde, affairée, du silencieux désert.

Dans ce désert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs à l'allure discrète et respectable, qui cheminaient, les mains derrière le dos, sans penser à mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le visage disparaissait sous un voile épais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquiète, effarouchée. Elles exécutaient sur la lisière des bosquets des évolutions sans but.

On eût dit qu'elles cherchaient dans l'ombre un objet perdu, ce à quoi les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses étaient bien mal placées là pour faire bonne recette, mais elles n'y étaient pas venues de prime abord, et c'était comme en désespoir de cause qu'elles avaient choisi ce lieu.

Après avoir chanté longtemps devant la grille des Tuileries, d'où la bise piquante chassait déjà les oisifs, elles s'étaient souvenues que, durant les beaux soirs de l'été, l'allée Gabrielle leur avait plus d'une fois porté bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu'elles étaient bien pauvres! Elles avaient traversé la place Louis XV à tout hasard.

Depuis une heure elles étaient là, sous un réverbère, entre deux chandelles allumées.

Tant qu'il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines s'étaient rassemblés autour d'elles, tantôt pour écouter, tantôt pour crier et se moquer.

Jamais pour donner...

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un élégant équipage glissait sans bruit sur le sable de l'allée, quelque jeune femme à la toilette riche se penchait bien à la portière et laissait tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais c'était tout.

L'équipage filait, rapide, au trot balancé de ses grands coursiers normands, et la jeune femme s'adossait de nouveau aux coussins doux de sa voiture.

La tasse restait vide entre les deux chandelles. Pas une offrande. Rien, rien!

Une seule fois, un bel enfant qui rentrait à l'hôtel de sa mère, après avoir joué toute l'après-midi aux Tuileries, s'était approché en souriant. Le fer-blanc de la sébille avait rendu un son métallique. Et l'enfant, joli ange à la longue chevelure d'or, était allé cacher sa tête rieuse dans le sein de sa bonne.

Hélas! ces enfants heureux ne soupçonnent pas le malheur, et sont impitoyables. Les deux pauvres filles regardèrent dans la tasse et y trouvèrent un caillou, offrande railleuse du blond chérubin...

Des larmes roulèrent sur leurs joues pâlies...

Elles continuaient de chanter, pourtant.

Une autre fois, un de ces vieux messieurs discrets et respectables s'était approché d'elles par derrière et avait parlé tout bas. Une rougeur vive vint au front des chanteuses, dont la voix trembla davantage.

Qu'avait-il dit? Nous ne savons. Seuls, les vieux messieurs respectables et discrets ont le secret de certaines hardiesses, qui feraient honte, en vérité, à des scélérats de vingt ans.

Les deux jeunes filles n'avaient plus guère de courage. On devinait des sanglots sous les notes mélancoliques de leur chant.

Après chaque couplet, elles s'arrêtaient, abattues et brisées. Elles échangeaient un regard triste. Puis elles recommençaient avec une résignation si douce que le cœur le plus froid se fût senti ému de compassion.

Mais personne ne prenait garde.

Elles étaient à peu près du même âge: dix-huit à dix-neuf ans. La lueur faible du réverbère montrait leurs figures pâles, mais charmantes, que la souffrance n'avait pas encore eu le temps de flétrir.

Elles n'avaient, pour elles deux, qu'une seule harpe, dont elles jouaient tour à tour.

Leurs costumes étaient propres et gardaient une certaine élégance parmi des indices trop évidents de pauvreté. C'étaient deux petites robes légères, dessinant la grâce exquise de deux tailles souples et jeunes, mais ne pouvant rien contre le vent glacé de cette soirée d'automne.

Leurs coiffures consistaient en de petits bonnets ronds, collants, qui laissaient échapper à profusion le luxe de leurs beaux cheveux, dont les boucles larges et flexibles tombaient jusque sur leurs épaules demi-nues.

Elles étaient belles toutes deux, délicieusement belles malgré la souffrance qui inclinait leurs fronts découragés. Et quand, parfois, elles se regardaient en essayant de sourire, les pauvres filles, pour se donner mutuellement du cœur, il y avait sur leurs jolis visages comme le reflet d'une gaieté passée.

On eût deviné des jours heureux qui n'étaient pas bien loin encore...

Mais leurs yeux se baissaient, et il n'y avait bientôt plus de sourire à leurs lèvres. Leurs petites mains, rougies et gonflées par le froid, cherchaient instinctivement leurs poitrines: c'était là qu'elles souffraient.

A Paris, la ville des joies dorées, chacun connaît ce geste, pourtant; chacun a vu, par ces éblouissantes soirées d'hiver, où les magasins luttent de richesse et de lumière, où les gais appels du plaisir se font entendre de toutes parts, la faim, pâle et timide, se glisser dans l'ombre des maisons.

Cela navre le cœur. Mais les spectacles sont si beaux! l'orchestre des salles de bal a des accords si enivrants, et le champagne détonne si joyeusement dans les cabinets des restaurants à la mode!...

Cette joue livide, cette main qui pressait convulsivement une poitrine amaigrie, c'était un mauvais rêve. En conscience, on peut mourir de faim auprès de cette abondance et parmi tant d'ivresse!

Quand ces affreuses visions se montrent, il faut rire davantage et boire une fois de plus. A quoi donc songe la police pour laisser ainsi la misère sans vergogne attrister les citoyens qui s'amusent?

Les deux jeunes filles chantaient toujours; leurs voix étaient pures et douces, mais elles tremblaient bien souvent.

Elles chantaient pour avoir un morceau de pain.

Et à mesure que la soirée s'avançait, les passants devenaient de plus en plus rares; le froid augmentait; l'espoir s'en allait.

Au moment où nos trois gentilshommes passaient et où le pied de Blaise renversait une des deux chandelles, l'attention des deux jeunes filles avait été attirée par le geste de Bibandier, qui s'était arrêté court à les regarder.

Mais ç'avait été l'affaire d'un instant. Le baron, entraîné par ses deux compagnons, avait disparu bien vite au détour d'une allée. C'est à peine si les jeunes filles avaient distingué les traits de son visage.

Et pourtant il leur semblait qu'elles ne voyaient point cette figure pour la première fois.

Mais, si leurs souvenirs ne les trompaient point, Bibandier avait subi, depuis quelques semaines, une si notable transformation, que la meilleure mémoire en eût été déroutée.

D'ailleurs qu'importait cela?

Les deux jeunes filles n'interrompirent même pas leur chant, et l'idée de cette rencontre s'effaça tout de suite, au milieu des pensées douloureuses qui emplissaient leurs cœurs.

Il y avait de cela une heure. Les chandelles touchaient à leur fin, et la tasse de fer-blanc restait toujours vide.

Celle des deux jeunes filles qui tenait la harpe en ce moment laissa tomber ses bras le long de ses flancs.

—Mon Dieu!... mon Dieu!... murmura-t-elle, nous allons donc mourir!...

L'autre jeune fille s'approcha d'elle et la serra contre son cœur.

—Du courage! ma pauvre Cyprienne..., lui dit-elle; chantons encore une fois... peut-être que la sainte Vierge aura pitié de nous.

Celle qu'on nommait Cyprienne s'appuya contre le poteau du réverbère, et posa ses deux mains sur sa poitrine.

—Diane..., dit-elle en pleurant, je n'ai plus de force!... Souffre-t-on longtemps ainsi avant l'heure de la mort?

Diane toucha du revers de sa main son front pâle qui brûlait; ses yeux étaient secs; mais on y voyait une sorte d'égarement.

—Si seulement il n'y avait que moi à souffrir!... murmura-t-elle en lançant vers le ciel un regard de reproche; écoute, ma petite sœur... repose-toi... Je suis la plus forte, tu sais bien... je vais chanter toute seule.

Cyprienne s'accroupit, épuisée, au pied du poteau.

Diane revint entre les deux chandelles dont la flamme tremblait, sur le point de s'éteindre, et saisit la harpe avec une sorte d'emportement.

Les cordes frémirent sous ses doigts. Dans le silence qui régnait à l'entour, sa voix s'éleva sonore, vibrante et forte, comme un élan de désespoir.

Elle disait un chant de Bretagne aux accents mélancoliques et graves.

C'était comme une voix de la patrie, pleurant du fond de l'exil.

Personne n'écoutait, pas une oreille n'était ouverte, aussi loin que le chant pût s'entendre. Personne, sinon un pauvre soldat en faction à la grille de l'Élysée-Bourbon.

Cyprienne, immobile et affaissée sur elle-même, était plongée dans une de sorte de sommeil.

Et Diane chantait emportée par sa fièvre. Et le pauvre soldat avait la main sur son cœur: car il était Breton, et il reconnaissait la voix lointaine du pays.

Sans y songer, il avait déposé son fusil auprès de sa guérite, et comme si une invisible main l'attirait dans la nuit, il s'approchait lentement et désertait son poste.

Pendant que les dernières notes de la chanson tombaient sourdes et désolées des lèvres de Diane, le soldat se penchait vers Cyprienne immobile qui ne le voyait point.

Il avait à la main les quelques gros sous composant sa fortune. Et sa fortune tout entière tomba sans bruit dans la poche du tablier de la jeune fille.

Puis le pauvre soldat breton regagna son poste, le cœur léger, les yeux humides...

Diane se taisait; un instant elle resta appuyée sur sa harpe muette. Les lumières jetèrent une dernière lueur et s'éteignirent.

Le regard abattu de Diane parcourut l'allée solitaire.

—C'est fini!... murmura-t-elle; viens, Cyprienne!

Et comme celle-ci ne pouvait point se lever, elle la prit entre ses bras.

Puis elle se chargea de la harpe, et les deux jeunes filles descendirent vers la place Louis XV.

Leurs pas étaient lents et pénibles. Elles traversèrent la place, puis le pont de la Concorde. Diane soutenait sa sœur par la taille et lui disait:

—On n'a pas du malheur comme cela tous les jours... Demain nous aurons meilleure chance... ce n'est qu'une nuit à passer!

—Tu me disais la même chose hier..., répliqua Cyprienne, quand nous avions froid et faim dans notre chambre!... Tu me disais: «Demain nous ne souffrirons plus...» Oh! Diane!... Diane!... dans notre Bretagne, les plus pauvres gens trouvent place au foyer de la ferme... Et quand ils disent: «J'ai faim,» on leur donne un morceau de pain noir... Du bon pain noir! ajouta-t-elle avec ce ton de sensualité avide que prend le gourmand pour parler du mets préféré. Si nous avions seulement un morceau de bon pain noir!...

L'eau vint à la bouche de Diane.

—Oh! oui..., dit-elle, nous n'en voulions pas autrefois... Mais à présent!

Elle s'arrêta et mit à terre sa harpe dont le poids l'accablait.

—Reposons-nous un peu..., reprit-elle; je suis bien lasse!

Cyprienne et elle s'assirent, côte à côte, sur le parapet du quai Voltaire.

—Si Roger savait cela!... dit Cyprienne; il est riche maintenant... Étienne aussi... Mais peut-être qu'ils nous ont oubliées...

—Oh! non!... s'écria Diane; Étienne est un noble cœur!...

—Nous sommes si malheureuses!... Quand je les vois passer dans leur voiture brillante... toujours gais, toujours rieurs... je me demande ce qu'ils feraient si leurs regards tombaient sur nous, pauvres filles...

—Ils nous reconnaîtraient, ma sœur...

—Peut-être; car nous n'avons encore que deux mois de misère... Mais leur voiture s'arrêterait-elle?... les verrions-nous descendre et accourir vers nous?

Diane ne répondit point.

Cyprienne souriait amèrement.

—Chanteuses de rues! murmura-t-elle; j'ai froid jusqu'au fond de mon cœur quand je songe à ce que je souffrirais si Roger détournait la tête après m'avoir aperçue...

—Il ne le ferait pas!... répliqua Diane; je suis sûre de lui comme d'Étienne... Tout notre malheur est de ne pouvoir les joindre!... Si nous nous étions montrées à eux dans la diligence, en arrivant à Paris, notre sort aurait bien changé!...

—N'auraient-ils pas dû nous deviner?

—Ils ne savaient rien... Ils nous croyaient encore à Penhoël... Oh! ce fut notre première douleur, dans ce Paris où nous devions tant souffrir, quand nous nous vîmes seules au rendez-vous, devant les grandes tours noires de Notre-Dame!... Te souviens-tu comme nous étions tristes après avoir espéré gaiement toute la journée?...

—Et comme nous attendîmes longtemps!...

—Ils ne vinrent pas... Sais-tu, ma petite sœur! parfois je me sens consolée et je me dis: S'ils ne vinrent pas, c'est parce qu'ils nous aimaient...

—La même pensée m'est venue... Oh! que Dieu le veuille!... Mais si nous avions osé, nous aurions pu les retrouver dès ce jour, car leur compagnon de voyage était sur le parvis Notre-Dame, et il nous cherchait, comme nous les cherchions, nous...

Diane fut quelque temps avant de répondre.

—C'est une chose étrange!... reprit-elle enfin, comme les traits de cet homme sont restés gravés dans ma mémoire... Il me semble que je le vois encore... Quel visage franc et fier!... Je n'ai jamais vu d'homme plus beau en ma vie.

—Et comme il nous regardait pendant le voyage!... Je ne sais... on eût dit qu'il nous connaissait et qu'il nous aimait...

Cyprienne parlait ainsi d'un ton plus calme. En causant, elle oubliait presque sa souffrance; mais, à ces derniers mots sa voix faiblit, et Diane, qui la vit chanceler, n'eut que le temps de la soutenir.

—Ce n'est rien..., murmura la pauvre enfant; mon Dieu! notre chambre est bien loin encore..., et je ne sais pas comment je ferai pour y arriver!

—Je te porterai..., dit Diane qui l'attira sur son cœur. Oh! c'est de te voir souffrir ainsi qui me tue!... Écoute... c'est notre dernier jour de misère...

Cyprienne dégagea sa tête et regarda la Seine qui coulait derrière elle.

—Oui..., murmura-t-elle; tu as raison... ce pourrait être notre dernier jour de misère!

Diane couvrit son front de baisers en pleurant.

—Ma sœur!... ma petite sœur!... dit-elle; je t'en prie, ne parle pas comme cela!... Dieu aura pitié de nous, j'en suis sûre... Je te le promets... Et laisse-moi te dire ce que je veux faire demain... jusqu'à présent je n'ai pas eu la force... mais je ne veux pas que tu meures, ma Cyprienne... Et demain je l'oserai!

—Quoi donc?... demanda Cyprienne.

—Tu sais bien qu'ils passent tous les jours aux Champs-Élysées, dans leur voiture... Étienne et Roger... Quand nous sommes sous les arbres, ils ne nous voient pas... mais demain j'irai me mettre au-devant de leurs chevaux... je les appellerai par leurs noms... et il faudra bien qu'ils nous reconnaissent!

Cyprienne releva la tête.

—J'irai avec toi!... dit-elle; quand nous serons là toutes les deux, nous verrons si notre dernier espoir nous abandonne... Et s'ils ne nous repoussent pas, ma sœur, quelle joie de porter secours à Madame... et au pauvre Penhoël!...

—Et à notre bon père!... s'écria Diane; quelle joie de les sauver!... En attendant, reprit-elle tristement, nous n'avons rien à leur donner ce soir!...

Elle sauta sur le pavé.

—Mais ce n'est plus qu'un jour d'attente!... poursuivit-elle; et l'espoir va nous donner une bonne nuit.

Cyprienne, un peu ranimée, se mit aussi sur ses pieds. Durant un instant, les deux sœurs se disputèrent le fardeau de la harpe, et ce fut Diane encore qui s'en chargea. Puis elles continuèrent de descendre les quais jusqu'à la rue des Petits-Augustins, où elles s'engagèrent.

Plus d'une fois leur pas se ralentit jusqu'au moment où elles se signèrent toutes les deux en passant devant le portail de Saint-Germain des Prés.

Elles étaient arrivées au terme de leur course. Après avoir tourné l'angle de la petite rue d'Erfurt, elles purent voir la maison où se trouvait la chambre qu'elles habitaient.

Cette maison était située au bout de la rue Sainte-Marguerite, vis-à-vis et un peu au delà du bâtiment en saillie qui flanque la prison de l'Abbaye.

Comme elles passaient devant le corps de garde, hâtant de leur mieux leur marche pénible, elles s'arrêtèrent tout à coup d'un commun mouvement.

Leurs mains se joignirent et se serrèrent.

—Oh!... fit Diane avec un étonnement profond.

Cyprienne regardait, stupéfaite, une voiture qui venait de s'arrêter précisément à côté d'elle.

Par la portière ouverte de cette voiture, on apercevait une tête de jeune fille, dont la figure maladive et pâle s'entourait de longs cheveux blonds.

Le marchepied tomba en même temps que s'ouvrait la porte de la maison voisine.

Une dame descendit de la voiture et prêta son aide à la jeune fille malade.

—Lola!... murmura Cyprienne.

—Et l'Ange!... ajouta Diane.

La dame et la jeune fille entrèrent dans la maison. La porte se referma sur elles, avant que Cyprienne et Diane, immobiles de surprise, eussent songé à faire un mouvement...

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

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