PREMIÈRE PARTIE. LE DÉRIS. (continued 2)
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—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque solennelle.
—Et de quoi vous souvenez-vous?
L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.
—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...
Ce nom tomba au milieu du silence.
Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.
Tous les hôtes du manoir étaient muets.
V CHANSON BRETONNE.
On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque lugubre régna dans le salon de Penhoël.
Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.
Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.
C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient de la tendresse un peu trop calme du mariage.
Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.
Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.
Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous ses cheveux.
L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y avait de la joie et des larmes.
Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.
Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre le glacial silence.
Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des croisées et la grêle battait contre les carreaux.
Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général; c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne voyait rien.
Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.
Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...
Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.
Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa mère.
Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.
En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait surnommée l'Ange.
Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au cou de sa mère.
—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je l'ai vu!...
Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux oreilles de chacun.
—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...
La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se relever.
Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.
La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.
Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.
—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...
La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine. Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques gouttes de sueur.
Madame restait immobile et froide en apparence.
—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh! mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les deux!...
René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir la chambre à grands pas.
Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.
L'Ange ne prenait point garde et continuait:
—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!... il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...
Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.
Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:
—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves des enfants...
Blanche eut un frisson de peur.
—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il était froid comme du marbre...
La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.
—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle Louis...»
Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole n'était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.
On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et peut-être aussi du remords.
Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.
Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une menace muette, mais terrible.
Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.
Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha son visage entre ses deux mains.
—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...
Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.
—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc a le droit ici de l'aimer plus que moi?
A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur. Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.
Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous ses mouvements.
On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas été en sûreté dans les bras de son père.
Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille, et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les enveloppait naguère.
Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.
Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les indices d'un cœur dévoué...
Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur. L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets confiés.
Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.
—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis ingrat envers sa miséricorde.
Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.
—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!... Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.
—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.
Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec une conviction de plus en plus arrêtée:
—Il est ivre comme la monture du diable!...
La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:
—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur... et vous ne voulez pas me désespérer!
Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de nouveau le front de son père.
La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent le feu de son regard.
—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou, le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que vous vous souvenez mieux encore!...
Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large rasade d'eau-de-vie.
Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la salle, personne n'osait faire un mouvement.
René leva son verre plein et l'avala d'un trait.
Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent un sourire hagard.
—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...
—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.
Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant d'amour.
La voix du maître criait dans l'obstiné silence:
—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et déjà tout le monde s'endort.
Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.
Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la cheminée.
—Que voulez-vous entendre? demanda Diane.
—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!... Chantez ce que vous voudrez.
—Ma chanson, murmura l'Ange.
Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche de Penhoël.
Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli sourire.
Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson bretonne.
Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des harpes. Cyprienne et Diane chantaient:
Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre, Blanches étoiles, vierges, fleurs, Vous qui des nuits semez le manteau sombre, Anges aimés, pour guérir nos terreurs...
C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le chemin du cœur.
Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche. Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait parler à Dieu.
Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.
Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues battements de son cœur.
Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.
Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...
Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles dirent le premier couplet:
Belle-de-nuit, fleur de Marie, La plus chérie De celles que l'ange avait mis Au paradis! Le frais parfum de ta corolle Monte et s'envole Aux pieds du Seigneur, dans le ciel, Comme un doux miel.
La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur le sein de sa mère.
Les deux jeunes filles chantèrent encore:
Belle-de-nuit, pourquoi ce voile, Petite étoile Que le grand nuage endormi Couvre à demi? Montre-nous la vive étincelle De ta prunelle, Qui semble au bleu du firmament Un diamant.
—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.
Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.
Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai que l'homme de loi bâillait en écoutant.
Cyprienne et Diane reprirent:
Belle-de-nuit, ombre gentille, O jeune fille! Qui ferma tes beaux yeux au jour? Est-ce l'amour? Dis, reviens-tu sur notre terre Chercher ta mère? Ou retrouver le lieu si doux Du rendez-vous?... C'est bien toi qu'on voit sous les saules: Blanches épaules, Sein de vierge, front gracieux Et blonds cheveux... Cette brise, c'est ton haleine, Pauvre âme en peine, Et l'eau qui perle sur tes fleurs, Ce sont tes pleurs[3]...
Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se fit.
Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.
—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque chose de plus gai maintenant.
Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.
—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.
Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.
—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.
—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa voix pénétrante et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays de Vannes.
Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.
—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux, beaux, forts, joyeux!
Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence, fit danser cartes et jetons.
—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?... Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!
Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.
La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le seuil.
Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.
—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.
—Que veut-il? demanda Penhoël.
—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un déris pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de voir leur maison emportée...
Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.
—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...
—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.
Penhoël haussa les épaules.
—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!
—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.
—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...
Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.
—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.
—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me suivre!
Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot de plus.
—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et son cœur entend encore l'appel des malheureux...
—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...
La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.
René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.
René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.
Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait sans savoir:
—Louis!... Louis!... mon frère!...
La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair déchirait le ciel noir.
On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie, où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.
Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur, à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.
Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.
A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses hautes rives.
Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.
Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.
—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée; sais-je si je suis heureux ou misérable?...
Il demeura un instant immobile, puis il reprit:
—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe toujours à l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me demande si Blanche...
Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.
—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant sa marche vers le haut pays.
On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère jalouse.
Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta tout à coup.
Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.
Ils disaient:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable à un lointain tonnerre.
C'était l'inondation qui arrivait...
Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui l'avait fait sortir du manoir.
Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix s'élevèrent derrière lui, de l'autre côté de l'Oust.
—Holà! le passeur! disaient-elles, au bac!... au bac!...
Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l'oreille du maître de Penhoël comme un cri d'agonie. Son cœur battit avec force.
Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure ressemblant aux roulements du tonnerre.
Et l'on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
VI DEUX PROPRIÉTAIRES.
Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n'était ni la trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris annonçant de loin l'inondation, ni la tonnante menace de l'eau luttant contre ses rives; c'étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui demandaient le bac de l'autre côté de la rivière.
Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques secondes le sol où s'appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le déris.
La mort allait les saisir à l'improviste.
Penhoël éprouvait cette angoisse qu'on aurait à voir un malheureux aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l'ombre, s'élève la main armée d'un meurtrier.
Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix de ses deux mains et lança quelques paroles; mais le vent qui fouettait violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l'inutilité de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles criées sur l'autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une infranchissable barrière.
Il hésita. Le fracas de l'orage redoublait, et l'on n'entendait plus ni le son de la trompe ni le bruit de l'eau.
—J'aurai le temps..., pensa-t-il; le messager est loin encore...
Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées des châtaigniers.
Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient s'impatienter fort et criaient:
—Holà! le passeur!... au bac!... au bac!...
La route était difficile; la pluie, qui tombait toujours à torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.
Penhoël n'était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde de calme où l'orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière lui le galop pesant d'un cheval du pays. Presque au même instant, la trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.
Il vit un cavalier glisser dans l'ombre au-dessous de lui.
—Messager! cria-t-il.
—C'est vous, notre monsieur? répondit le cavalier qui s'arrêta; que Dieu vous bénisse!... Vous allez voir passer tout à l'heure les roues de votre moulin des Houssayes.
—Combien as-tu d'avance sur le déris?
—Il va plus vite que mon cheval!... et si je ne suis pas arrivé avant lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d'une fosse neuve dans le cimetière...
Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins poumons sa clameur sinistre:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.
—Benoît!... dit-il, Benoît Haligan!... debout!
A l'intérieur, une voix creuse répondit:
—J'ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au petit... Vous n'avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.
—Ouvrez-moi, reprit celui-ci; il y a des hommes de l'autre côté, sur la route de Redon...
—Oui... oui! grommela tranquillement le batelier; je ne suis pas encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage... mais j'ai entendu aussi la trompe du messager... Il faudrait être possédé du démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure!
L'oncle Jean avait raison: René de Penhoël était bon au fond de l'âme, et l'appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur.
Il secoua la porte de la loge avec colère.
—Ouvre!... répéta-t-il d'un ton impérieux; si tu as peur, donne-moi la clef du petit bac et j'irai les sauver moi-même!
—Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu'au murmure, j'aimerais mieux oublier le Pater et l'Ave... Voyons, soyez sage, Penhoël!... Vous voyez bien que ce sont des étrangers, puisqu'ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après le son de la trompe... au lieu de se sauver à toutes jambes!... Les étrangers, c'est la ruine du pays!
Penhoël entendit à l'intérieur la voix creuse qui murmurait:
—Patience!... patience!... pour vous, désormais, la nuit ne sera pas bien longue... Mais, Jésus Dieu! quel orage!... quel orage!...
Ce que Benoît entendait était bien en effet l'orage qui redoublait de fracas, mais c'était aussi l'eau qui arrivait du haut pays, mugissante et furieuse.
L'éclair qui venait d'arracher au batelier sa dernière exclamation avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.
L'éclair lui avait montré d'un côté les deux inconnus debout sur la rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril; de l'autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait impétueusement dans la gorge.
L'instant d'après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri de détresse.
Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.
L'intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d'une mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n'y avait pour meubles qu'un grabat, surmonté d'un petit crucifix en os, et un bahut où séchait un carrelet de pêche.
Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.
C'était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards avaient quelque chose d'inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une sorte de théâtrale majesté.
Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple profession de passeur, de reboutoux (rebouteur, chirurgien) et de sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s'il était bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une grande confiance et une crainte plus grande encore.
Il avait été chouan du temps des guerres.
Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu'il leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une demi-heure à l'avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils récitaient leurs meilleures prières.
Mais, à tout prendre, c'était un vrai Breton, qui avait donné de son sang à son roi et à ses maîtres.
En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses bras croisés sur sa poitrine.
—La clef!... la clef!... s'écria Penhoël en s'élançant vers lui.
—La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois, du temps des bleus, dit le passeur d'un ton de reproche froid; mais j'étais derrière pour la défendre.
—La clef! répéta Penhoël haletant d'émotion; n'entends-tu pas leurs cris d'agonie?... C'est être un assassin que de laisser mourir ainsi des chrétiens sans secours!
—J'entends leurs cris, répliqua Benoît; et je prie Dieu de prendre leurs âmes.
De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille fracas du dehors.
Ils disaient:
—Au secours!... au secours!...
Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.
—Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d'une voix étouffée; vingt écus!... trente écus!...
Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.
—Je n'ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il; que m'importe votre argent? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre pain de la Bretagne!
René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le cou du vieillard.
—Penhoël, reprit ce dernier d'une voix adoucie, vous pouvez me tuer... vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous... mais je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur!... N'y a-t-il donc pas assez de menaces dans l'air autour de vous, notre monsieur? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le château de votre nom habité par un ennemi mortel? Vous êtes jeune, voilà vos doigts forts qui s'enfoncent dans les chairs d'un pauvre vieillard!... Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël, vous n'empêcherez pas Benoît Haligan de parler!
—Mais, misérable!... s'écria René, tu n'as donc pas d'entrailles?...
—Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël!... voilà bien longtemps que je l'ai dit pour la première fois... Avant de mourir, vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules... trois pauvres petites saintes, notre monsieur!... Blanche, Cyprienne et Diane!... Oh! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l'eau...
—Tu ne veux pas me donner la clef?... cria René menaçant.
—Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait si ce n'est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville?... Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d'un ton sentencieux et plein d'emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde!... laissez mourir l'étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et la vie de votre corps!...
Les cris s'entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.
—Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer entre ses dents serrées, la clef!... ou gare à toi!
Et comme le passeur n'obéissait point encore, Penhoël le saisit à la gorge et le terrassa.
L'instant d'après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et s'élançait précipitamment au dehors.
Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.
—Penhoël! criait-il, mon bon maître!... n'allez pas!... au nom de Dieu!... Nos pères le disaient avant nous... L'étranger qu'on sauve nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps!...
René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d'un arbre.
Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son habileté d'homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau qu'emportait déjà le courant.
Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux Benoît Haligan était debout auprès de lui.
—J'ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec une sombre résignation; que Dieu me garde seulement le salut de mon âme... Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre vieux corps!...
Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise quittèrent l'auberge du Mouton couronné. Maître Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite jusqu'à cinquante pas de son établissement.
—Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.
—Pour ça, répliqua l'aubergiste, demain ou dans un an... quand vous voudrez!... Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle était la fille du roi!...
—Bien obligé, mon bon M. Géraud... et au revoir!...
—Bon voyage!...
L'aubergiste fit un beau salut; et tandis que Robert et Blaise remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de loin:
—Surtout, gare aux fondrières!... et aux uhlans! et au déris!...
Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la ville.
Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur les branches des arbres.
Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise ne se sentait pas d'allégresse. Pendant que son compagnon rêvait, il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du Cirque-Olympique.
Une seule chose le molestait, c'était le silence.
—Ah çà! dit-il enfin d'une voix soumise et caressante, on ne peut donc pas causer, M. Robert?...
—Cause, si tu veux...
—A la bonne heure!... Eh bien! mon fils, je te dirai que cette fois-ci je suis content... mais là, en grand!... Paris ne vaut pas deux sous: vive la Bretagne!
Robert pensait toujours.
Blaise reprit avec un enthousiasme croissant:
—Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire!... Je n'ai jamais vu entamer une histoire comme ça!... Pendant que tu parlais au vieux Géraud, M. Robert, j'avais envie de t'embrasser... Comme il donnait là dedans, tout de même!... Désormais, je n'ai pas d'inquiétude... Tu vas me tourner tous ces campagnards-là en deux temps... Ils n'y verront que du feu!
—Ne chantons pas trop tôt victoire!... murmura Robert.
—Et de la modestie aussi!... s'écria l'Endormeur attendri. Vrai, c'est encore de l'honneur pour moi que d'être ton domestique! Veux-tu que je te dise, nous sommes en veine, c'est clair... et si l'affaire de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une centaine d'écus ou deux dans la poche!...
—Comment cela? demanda Robert avec distraction.
—Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution jusqu'à mettre des pistolets dans nos fontes... Tout ça peut se vendre.
—C'est juste, dit Robert qui ne put s'empêcher de sourire; tu as, toi aussi, tes talents, ami Blaise... mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci!
—Enfin, voulut répliquer l'Endormeur, une poire pour la soif ne fait jamais de mal...
—Laissons cela!... interrompit Robert; nous avons du travail pour notre route... sans compter même les fondrières, les uhlans, et cætera... Tous ces renseignements que nous a donnés l'excellent père Géraud forment notre catéchisme... n'en perdons pas un seul!
—Diable!... murmura Blaise, si tu comptes sur moi...
Robert lui coupa la parole.
—Pendant qu'on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin de sa poche, j'ai fait mes petites provisions... Voyons cela pendant qu'il reste encore un peu de jour.
Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire:
«Louis de Penhoël (l'aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service des États-Unis d'Amérique...»
—Vois-tu, dit-il en s'interrompant, j'ai noté mes propres paroles tout aussi bien que celles de notre hôte... Oublier ce que disent les autres, c'est malheureux... mais oublier ce qu'on a dit soi-même, c'est terrible!
Blaise écoutait avec l'attention respectueuse d'un écolier qui se nourrit de la parole de son maître.
—Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l'aigle de la famille... Une manière de héros de roman!... Il y a dix à parier contre un qu'il est mort: ce personnage-là, vois-tu, me semble une véritable trouvaille... Je n'ai point noté ce qui a trait à lui et à la femme du maître de Penhoël... On n'oublie que les détails, et ceci est le fond même de notre affaire!...
Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les observations qu'il s'adressait à lui-même:
«Famille de Pontalès, haine héréditaire...»
—Cela peut nous servir énormément!... Quand on veut des armes contre Montaigu, on se fait l'ami de Capulet...
—Qui sont ces gens-là? demanda l'Endormeur.
—Des Penhoël et des Pontalès de l'ancien temps, répondit Robert. Maintenant: «L'oncle en sabots...» Quelque fossile!... C'est peu intéressant! «M. et madame de Penhoël...» Connus! «La petite Blanche, leur fille (l'Ange)...» On ne sait pas... une enfant fade et blonde... Enfin, nous verrons!... «Les deux filles de l'oncle en sabots et leur frère Vincent, le sauvage... le fils adoptif, Roger de Launoy.» Je n'aime pas tout ce petit monde-là!... ce sera gênant... et puis ça fera bien des bouches inutiles!...
—Tu plaisantes! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout cela?
L'imagination de l'Endormeur avait travaillé; il se croyait sincèrement et du fond de l'âme l'un des maîtres de Penhoël.
—Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux!... Sans ces quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous... Mais, pendant que j'y pense, il me manque un nom ici... Le père Géraud me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans la rade de Brest.
—Et à qui j'ai servi de garçon de noce, dit Blaise.
—Précisément!... Je ne me souviens pas du tout...
L'Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.
—Est-ce que c'est bien important? demanda-t-il.
—Très-important!
—Eh bien, mon bonhomme, s'écria Blaise en se frottant les mains, ça me fait plaisir! En ce cas-là, je vais sauver la patrie... car je m'en souviens, moi! Notre nouveau marié s'appelle Gautier!
Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu'il remit ensuite dans sa poche.
La nuit tombait rapidement, et à mesure que l'obscurité venait, les grands nuages noirs où s'était couché le soleil montaient lentement à l'horizon.
Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l'occident, tandis qu'à l'orient et au nord les étoiles commençaient à briller.
Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu'on fût à la fin de l'automne, l'atmosphère lourde semblait chargée d'électricité.
La route, qui avait suivi jusqu'alors les sommets d'une petite chaîne de collines, s'enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.
Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir dans des rêves charmants.
Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les jours de misère! plus jamais d'inquiétude pour le pain du lendemain! Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires!
Chacun d'eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs de la ville. Robert songeait à utiliser son influence; il faisait manœuvrer ses capitaux. D'après le succès de ses spéculations habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, et pour qu'on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une ingratitude qui n'est certes point dans les mœurs bretonnes...
Une fois député, avec de l'adresse et de la prudence, on a devant soi une vaste carrière. Robert n'était point gêné par ces convictions politiques qui sont un embarras et un obstacle. C'était un homme sans préjugés. En conscience, l'avenir lui appartenait, et il ne savait point assigner lui-même la limite où s'arrêterait son essor...
Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans fatigue. Ils ne s'apercevaient même pas que tout, autour d'eux, avait changé d'aspect.
Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la vallée; la nuit était noire; les grands nuages s'étaient élargis comme un voile sombre sur toute l'étendue du ciel. Des deux côtés de la route encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.
—Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et avec un gros soupir, ce sont ces coquins d'impôts!...
—J'y songeais, répliqua Robert; cinq mille francs pour nos pauvres quarante mille livres de rente!
—C'est absurde!
—Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels sont les propriétaires du sol!
—Cela nous écrase!...
—Cela nous ruine!... Avec les réparations et les non-valeurs, c'est à peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans!...
Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.
Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et gaillardement timbrée s'éleva dans la nuit.
—Halte-là!... dit-elle.
Puis elle ajouta d'un accent impérieux, en s'adressant à des personnages invisibles:
—Vous autres, attention, s'il vous plaît!...
A ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi les feuilles sèches.
Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent autour d'eux avec effroi.
A travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au milieu de la route. A droite et à gauche, d'autres hommes stationnaient immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.
Robert et Blaise n'essayèrent même pas de se le dissimuler, la menace du père Géraud s'accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés par les terribles uhlans.
VII LES RESSOURCES DE BIBANDIER.
Le réveil de nos deux voyageurs fut d'autant plus rude que leur rêve avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l'improviste. Néanmoins, ils n'en furent point trop abattus.
Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de résistance.
—Si nous essayions les pistolets du père Géraud? murmura-t-il.
Le chef des brigands l'entendit, car il s'écria précipitamment:
—Martin!... Michel!... Pierre!... Jean! et tous les autres!... ne bougez pas... Mais si ce monsieur-là fait mine d'armer son pistolet, fusillez-le-moi comme un lièvre!
Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta dans le taillis.
—C'est bien, mes fils, reprit le chef; pas un mot!... c'est la consigne!... Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en revient toujours quelque chose à la cour d'assises.
Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus le cou de sa monture et tâchait d'apercevoir ses traits; mais la nuit était trop profonde.
Le uhlan reprit en s'adressant aux deux voyageurs:
—Ah! ah! mes pauvres messieurs!... vous n'avez que quarante mille francs de rente, et le gouvernement n'a pas honte de vous demander des impôts!... Savez-vous bien que c'est épouvantable?
Il s'interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile:
—Vous autres, ne bougez pas!...
Robert tendait l'oreille et regardait de tous ses yeux.
Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.
—Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si méchant que le gouvernement, moi... Je ne vous demande rien, sinon ce que vous avez dans vos poches.
Il arma le fusil qu'il tenait à la main, et ajouta:
—Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à faire feu.
Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un mouvement.
Robert et Blaise ne répondaient point.
—Eh bien! s'écria le uhlan d'une voix terrifiante, pour avoir votre bourse, faudra-t-il prendre votre vie?
Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace. Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils gardaient imperturbablement leur immobilité grave.
—Ah! Bibandier! mon pauvre Bibandier!... s'écria enfin Robert, comme tu es volé!
—Bibandier!... répéta Blaise stupéfait. Pas possible!
Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.
—Il me semble que je connais cette voix-là..., grommela-t-il. Ah! satané pays!... on y trouve jusqu'à des amis!...
Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur.
Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.
—Ah çà! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous sommes des camarades...
—Vous autres, ne bougez pas! commanda Bibandier qui alluma une petite lanterne de poche.
Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.
—L'Endormeur! s'écria-t-il, et ce diable d'Américain!... Ah çà! vous croyez peut-être que je suis content de vous voir?...
—Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.
—Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes!...
—Et de ces coquines d'impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert gagnait enfin.
—Ah çà! s'écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout seuls?
—Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c'est que nous ne parlions pas à ton intention... Nous te croyions à Brest.
—J'en viens.
—Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions...
Bibandier retourna complaisamment l'œil rond de sa petite lanterne, et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le désappointement le plus douloureux.
C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme une gaule. D'énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa barbe et ses cheveux d'une façon sauvage, c'était évidemment un brigand assez débonnaire.
—Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste!... Il me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe superbe...
Bibandier poussa un gros soupir.
—Je mange du pain noir et je bois de l'eau, répliqua-t-il d'un accent plaintif; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n'ai pas une seule pièce d'argent blanc... je regrette le bagne!
—Que dis-tu là?
—Ah! Paris!... Paris!... s'écria Bibandier avec attendrissement; une heure de faction dans n'importe quelle rue, après minuit sonné, vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine... c'est pour retourner à Paris que je travaille... et si vous saviez comme je me donne du mal!... Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais une aubaine... je me disais: Au moins, ce ne sont pas de ces rustres du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent, portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous qu'ils ont dans leurs poches... Quand je vous ai entendus parler de vos rentes, mon cœur a battu... j'ai revu Paris... mon garni de la Chapelle!... J'ai senti l'odeur de la cuisine bourgeoise où nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses... Mais non! la déveine est la déveine!... et je commence à croire que je mourrai de faim dans mon trou!...
—Y a-t-il encore de l'eau-de-vie dans la gourde? demanda Robert.
—Le père Géraud l'a remplie, répondit Blaise.
—Alors descends... il est de bonne heure... et on peut bien fumer une pipe avec un ancien.
Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures aux branches du taillis.
Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L'armée de Bibandier gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef pour rompre les rangs.
Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et tournait autour des chevaux, la queue basse et d'un air affamé.
—Ah çà! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je ne te comprends pas!... Il n'y a pas un pays au monde où une douzaine de bons garçons ne puissent se tirer d'affaire... Que diable fais-tu donc de tous ces grands gaillards?
Le pauvre bandit but une énorme lampée d'eau-de-vie. Cela parut lui rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire:
—Cela fait donc de l'effet tout de même?
Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.
—Un effet superbe! répondit Blaise.
—Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane!...
Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.
—Oh! oh! oh! fit-il; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer!... Ne bougez pas, vous autres!... Ah! dame! c'est bien obéissant!... Et puis ça ne coûte pas cher de nourriture!
Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête:
—Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à balai dévoués que j'habille comme je peux...
—Bah! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons entendus remuer dans le taillis.
—Ici, Médor!... cria Bibandier.
Le chien maigre s'approcha en rampant.
—C'est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand; il fouille les feuilles sèches avec ses pattes... et il est dressé à se démener comme un diable quand je crie: Attention! vous autres!...
Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes, qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et affublés de guenilles.
—Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela! murmura Blaise; il y a des gens qui n'ont pas de chance!...
—Eh bien! dit Robert, j'aurais cru que le pays était bon pour ce genre de commerce... on m'a tant parlé des uhlans!...
—C'est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier; moi et Médor... c'est-à-dire, il y en a bien d'autres, là-bas, au delà des marais de Glénac... mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de rien!... J'ai voulu m'enrôler parmi eux... pas moyen!... Et maintenant ils me cherchent partout pour m'étrangler, sous prétexte que je leur fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car mon fusil lui-même n'est qu'une trique de châtaignier.
—Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un petit instant.
—Attendez, répliqua le chef des uhlans; l'herbe est mouillée, et je vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.
Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté de nos deux voyageurs.
D'après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.
On se rappela en commun d'assez bons tours. Nos deux voyageurs et Bibandier faisaient un trio d'excellents compagnons.
La gourde se vidait rondement.
Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu'il avait éprouvées depuis son évasion du bagne de Brest.
—Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec mélancolie; je ne demande qu'à travailler honnêtement... mais je crois que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger mon pauvre ami Médor.
—Triste rôti!... fit observer Blaise.
Médor hurla plaintivement.
—Avec mes hommes et mon industrie, reprit l'infortuné bandit, je ne gagne pas cinq sous par jour... Médor m'apporte parfois une poule étique que je mets au pot... Ce sont les jours de fête!... Nous mangeons cela en famille... Le reste du temps il faut jeûner...
—Où demeures-tu? demanda Robert.
—Pour ça, je ne suis pas trop mal logé... Il y aura bien où nous mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce... J'ai un vieux moulin à vent pour moi tout seul... et l'on y est très-bien, excepté les jours de pluie.
—La toiture est trouée?
—Non pas... il n'y a plus de toiture... Mais parlez-moi donc un peu de vous, mes anciens!... Que venez-vous tramer par ici?
Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.
—Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.
—Ce ne sera rien, mon fils... Tu ne veux donc pas me dire...?
—J'espère bien que nous nous reverrons!... Mais du diable si ce n'est pas un orage!... Allons, Blaise!... en route!...
—En route pour quel pays? demanda encore Bibandier; voulez-vous m'emmener?
Robert se mit lestement en selle.
—Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il; quant à moi, je ne peux pas digérer l'idée de te laisser dans la misère... Il nous reste sept francs cinquante...
—Et tu vas partager? s'écria Bibandier attendri.
—Je te laisse tout!
Bibandier n'eut que la force de tendre la main, tant il restait abasourdi devant cet excès de magnanimité.
—Mais..., voulut dire Blaise.
—Tais-toi! répliqua Robert; il entrait dans mon plan d'être dévalisé...
—Voilà un ami! s'écriait cependant le fanatique uhlan avec componction; y avait-il longtemps que je n'avais palpé de ces pièces blanches!... Américain! tu es un vrai!... Donne-moi ton adresse et j'irai te voir au bout du monde!...
Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils partirent tous les deux au grand trot.
Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras. Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe pendant une semaine.
—Voilà pourtant ce qu'on peut devenir, disait le jeune M. de Blois à son domestique, quand on n'a pas de tenue!... Ce garçon-là aurait pu faire quelque chose, mais quelles manières!... Si nous gagnons la partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris... à moins qu'il n'y ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la préférence.
Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.
—Ça s'annonce drôlement bien! grommela-t-il; nous allons en voir de rudes!...
La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. A peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l'endroit où ils avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un éclair s'allumait dans l'obscurité profonde, et leur montrait la route fangeuse qui s'allongeait à perte de vue.
Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son imperturbable bonne humeur.
—Bravo! disait-il; j'aurais commandé cet orage qu'il ne serait pas tombé plus à propos... Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état convenable...
Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage. Tout à coup les deux chevaux s'arrêtèrent en même temps.
Robert voulut pousser le sien, mais l'animal ne bougea pas.
—Il y a de l'eau là, devant nous, dit l'Endormeur.
Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d'une seconde ils virent le cours tranquille de l'Oust, la double colline et la silhouette du manoir de Penhoël.
—Nous sommes au bout de nos peines! dit Robert. Ah çà! voici un ruisseau qu'on sauterait à pieds joints... Cette fameuse inondation dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans, résumés dans la personne de notre ami Bibandier.
—C'est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l'espoir prochain d'un bon gîte; si nous appelions le passeur?...
—Au bac!... au bac!... cria Robert.
Personne ne répondit sur l'autre rive.
Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils s'enrouèrent à l'unisson.
—En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage... Les uhlans, la tempête, et, pour finir, un bain... avec cela on peut se présenter tout nus!
Blaise criait:
—Au bac!... holà le passeur!... au bac!
Ils avaient mis pied à terre tous les deux.
Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son rauque d'une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient point le sens.
Blaise était vaguement effrayé.
—Écoute!... murmura-t-il; la trompe se rapproche...
—C'est un homme à cheval, répliqua Robert.
—Que diable signifie tout cela?...
En ce moment le messager passa au grand galop sur l'autre rive en jetant son cri:
—L'eau!... l'eau!... l'eau!...
Blaise eut un frisson.
—Rebroussons chemin, prononça-t-il d'une voix déjà effrayée.
Robert haussa les épaules.
—Quand le ruisseau croîtrait d'un pied, dit-il, nous en aurions jusqu'au genou... La belle affaire!...
Un fracas sourd se faisait derrière les collines.
Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge avec un mugissement.
Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent bruyamment; puis ils firent en même temps un bond en arrière et s'enfuirent au grand galop.
—Nous sommes perdus!... balbutia Blaise qui essaya de s'enfuir à son tour.
Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son corps: il perdait plante.
Il y avait six pieds d'eau à l'endroit où Robert et lui étaient debout naguère, et l'inondation furieuse les entraînait avec une violence inouïe.
Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette phosphorescence faible qui est à la surface de l'eau bouillonnante.
Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui les entouraient.
Ils luttaient, mais sans espoir. C'était l'heure de la mort.
VIII LE DÉRIS.
Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l'eau.
Le courant l'entraînait rapidement dans la direction des marais de Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit de l'Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de Dieu.
Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau, comme s'il lui eût suffi, pour l'acquit de sa conscience, de partager le danger de son maître.
Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l'inondation, le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui l'entouraient l'empêchaient de reconnaître la direction des cris de détresse.
Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se rapprocher, semblaient s'éloigner sans cesse.
Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de l'Oust, et le fond lui manquait.
Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double colline déjà dans le lointain. Autour de lui l'inondation étendait une vaste nappe d'eau.
Il cessa de percher et prêta l'oreille. Les cris de détresse ne parvenaient plus jusqu'à lui.
Alors il jeta la perche au fond du chaland et s'assit, découragé, sur le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses, et il n'avait plus de force.
—Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la Femme Blanche.
Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n'est pas pour rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l'homme fait se rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de tout Breton et qui ne s'agite qu'à la pensée des choses de l'autre monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la conscience étonnée.
Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il pensait apercevoir l'énorme fantôme de la Femme Blanche, planant au-dessus du gouffre avide.
—Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous! murmura-t-il en frissonnant.
—Non, répondit le passeur.
Sa voix, que la vieillesse brisait d'ordinaire, semblait ferme et grave en ce moment solennel.
Un sentiment dont Penhoël n'aurait point su se rendre compte l'empêchait d'implorer l'aide de son lugubre compagnon.
—Savez-vous donc où ils sont? demanda-t-il enfin pourtant.
—Oui, répliqua Benoît.
—Eh bien! pourquoi ne prenez-vous pas la perche?
—Parce que vous ne me l'avez pas ordonné.
—Qu'est-il besoin?...
Le passeur l'interrompit.
—Penhoël, dit-il d'un ton triste, je n'ai pas beaucoup de jours à vivre désormais... mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme... Je vous ai donné un bon conseil, c'est tout ce qu'un serviteur peut faire... Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie sur cette terre et de votre salut dans l'autre monde?
—Je le veux!... prononça Penhoël à voix basse.
—Eh bien! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon les entendent... Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps... ces gens me tueront: c'est la loi mystérieuse... Mais la Vierge aura pitié de ma pauvre âme!
—Et moi?... murmura involontairement Penhoël.
—Vous?... Avant de vous tuer, ils vous damneront!
Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par l'eau bouillonnante.
René de Penhoël eut honte de lui-même.
—Folie que tout cela! s'écria-t-il; prends la perche et travaille.
—Vous m'ordonnez de les sauver? dit le vieux Benoît d'une voix lente et emphatique.
—Je te l'ordonne!
—Une fois...
—Oui!
—Deux fois...
—Oui!
—Trois fois...
Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.
—Cent fois! s'écria-t-il; c'est en laissant mourir des chrétiens sans secours qu'on livre son âme à Satan; marche!
Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux plus tranquilles.
Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues naguère couvertes de troupeaux.
—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être bien loin!...
—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à moitié chemin du Port-Corbeau et de la Femme Blanche... Si je peux tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à monter que nous n'en avons mis à descendre...
Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et mystérieux qui lui servaient de boussole.
Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son impatience.
—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions entendre leurs cris.
—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les voyais... Écoutez!
Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre bruit que le sourd fracas de l'orage.
—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage... ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les entendre tout à l'heure... Écoutez encore!
Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu'aux oreilles de Penhoël.
—En avant! s'écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la détresse.
Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.
—Vous pouvez bien patienter quelques minutes..., murmura le vieillard, car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette nuit!
—En avant!... en avant!...
Le passeur n'en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui se croisent sur l'étendue des marais.
Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués, les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix de ses deux mains pour leur répondre.
Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches baignées des saules.
Robert et Blaise étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Ils s'accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus grands saules, et sentaient le niveau de l'inondation monter lentement le long de leurs poitrines.
Depuis que la première irruption du déris les avait emportés violemment, aucune voix n'avait répondu à leurs cris de détresse.
Nulle part le moindre rayon d'espoir ne se montrait dans ces ténèbres terribles qui les environnaient.
Ils ne voyaient rien, sinon l'écume tournoyante; et l'écume montait, montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la nappe d'eau comme des roseaux battus par le vent.
Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se parlaient point; ils criaient.
Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu'à eux pour la première fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment prochain où il leur faudrait lâcher prise.
Ils se turent tous les deux à la fois.
—As-tu entendu? demanda Robert qui n'osait point croire au témoignage de ses oreilles.
—Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver?...
—Ils sont bien loin encore, et je n'ai plus de forces!
—Il me semble que mes doigts sont morts!...
Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.
Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.
—Ils viennent!... dit Robert avec un élan de joie; si Dieu nous sauve, Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens!
—Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.
—Et moi je le jure!
La voix du sauveur invisible se rapprochait.
—Holà!... disait-elle, courage!... tenez-vous ferme!
—Au secours!... au secours!... répliquèrent à l'unisson Robert et Blaise.
Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les bords du chaland.
—Oh! oui, reprit Robert, je veux changer de vie!... plus de mensonges!...
—Plus de mauvais coups! dit l'Endormeur repentant et pénétré.
—Une vie honnête!
—Qu'importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience?
L'eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils parlaient bien sincèrement.
Quelques secondes s'écoulèrent. Robert distingua le premier dans l'ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une notable atteinte à son esprit de pénitence.
—Attention! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux... et nous allons arriver à Penhoël par la bonne porte...
—Est-ce que tu penses encore à ça? dit Blaise qui gardait son accent contrit.
—Regarde!... reprit Robert.
L'Endormeur aperçut le chaland à son tour.
—Ah diable!... fit-il, c'est différent!...
Benoît Haligan poussa le bateau jusqu'au saule où se retenaient nos deux voyageurs; puis il planta sa perche à l'arrière et se tint le plus loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le sauvetage.
Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le prenaient pour quelque fermier du pays.
Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un sang-froid héroïque.
—Que Dieu vous récompense, mon brave ami! dit-il en s'asseyant, épuisé, sur l'un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le métayer le plus riche de la contrée... Mais, à l'heure qu'il est, me voilà plus pauvre qu'un mendiant.
—Mon malheureux maître!... soupira Blaise en domestique fidèle et dévoué.
—Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi nos vies.
—Vous avez perdu quelque chose?... demanda le maître de Penhoël, tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de Port-Corbeau.
—J'ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert tristement; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps, car mon pays est au delà de l'Océan... Mais pour ce qui vous regarde, j'espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.
—Vous connaissez le vicomte de Penhoël?... demanda René avec étonnement.
Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.
Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.
—Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n'ai jamais vu le vicomte de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une affaire qui le regarde, ainsi que sa famille; j'avais lieu de penser qu'il serait mon obligé... Désormais les rôles sont intervertis, et je vais être contraint d'implorer son hospitalité, qui est ma seule ressource.
Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les contint pour répondre seulement:
—L'hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur; nous allons vous conduire au manoir.
Le chaland touchait l'arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida successivement les deux voyageurs à débarquer.
—Prenez mon bras, dit-il à Robert; la côte est rude; Benoît, soutiens l'autre étranger.
—Pas pour tout l'or de la terre!... répondit le passeur qui s'éloigna de Blaise comme on eût fait d'un homme atteint de la peste.
Il gagna sa loge située à une centaine de pas de là, et décrocha la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.
Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.
—Penhoël! Penhoël! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine d'emphase, vous l'avez voulu!... Que Dieu vous pardonne!
Une de ses mains touchait l'épaule du maître, l'autre désignait Robert de Blois.
—C'est lui!... ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là!... Je suis bien vieux... mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous mes saules avant de mourir... trois nobles filles!... Penhoël! Penhoël! le malheur est sur votre maison!... Prenez garde!...
Robert n'avait pu s'empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à l'improviste le nom de son sauveur.
René, que la surprise avait tenu d'abord immobile, se tourna vers le passeur avec colère; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers sa loge.
Et tout en marchant il grommelait:
—Le malheur est sur lui!... et le malheur est sur moi. Mais moi, la sainte Vierge aura pitié de mon âme!
Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses gonds.
Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était solidement barricadée.
IX UN HOTE CHARMANT.
Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.
La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger autour d'une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à peine une moitié.
On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L'autre extrémité demeurait nue et déserte.
Sur la nappe d'une blancheur éclatante, il y avait abondance de mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune, pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.
Le bénédicité avait été prononcé par Madame; les assiettes étaient pleines; on mangeait d'excellent appétit.
Robert de Blois s'asseyait à la droite du maître de Penhoël; il avait à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l'hiver, abandonnait volontiers son poste d'honneur au centre de la table pour se rapprocher de la cheminée.
Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l'on avait donné, comme à son maître, un habillement sec.
L'Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu'entre les branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie les excellents morceaux dévorés par Robert.
Il se demandait peut-être si c'était un présage, et si, en toutes choses, lui, Blaise, à cause de la position qu'il avait acceptée, ne serait point contraint à vivre sur les restes de Robert...
Celui-ci, tout en mangeant d'un merveilleux appétit, employait son temps le mieux qu'il pouvait.
Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès le premier coup d'œil, sur chacune de ces figures inconnues.
La description de l'aubergiste, exacte et complète, lui était un garant de l'exactitude des autres détails puisés à la même source.
Et pourtant, si l'on passait des personnes à l'ensemble de cet intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient tourner un peu à l'exagération.
Robert, qui travaillait de l'œil presque autant que de la mâchoire, cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau trouble.
Toutes les figures lui semblaient d'un calme désespérant. Il ne voyait là qu'une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste de l'assemblée, l'oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l'effroi de nombre de gens malheureux dans nos villes.
Le lecteur, resté sous l'impression de la scène du salon de Penhoël, aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L'aspect avait en effet changé. Ce n'était plus ce sombre silence, pesant naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles, par des paroles de triste augure.
L'arrivée d'un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l'avaient accompagnée une émotion d'intérêt et de curiosité. Il ne faut pas entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours tranquille. L'eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase soulevée par votre pied imprudent.
Robert se faisait écran à lui-même.
En outre, il faut bien le dire, à l'heure où nous avons pénétré pour la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon d'eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et doux, mais il avait l'ivresse farouche, et l'alcool changeait en noires visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.
L'expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de l'eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu'il avait d'avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au cœur.
Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l'oncle Jean avait gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à l'improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l'oncle Jean n'oubliait jamais l'absent, et il fêtait silencieusement au fond de son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l'aîné de Penhoël.
Tout le reste de l'assemblée s'occupait énormément de l'étranger. L'homme de loi et le bon maître d'école le considéraient avec cette attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment hostile, et tâchait en vain de s'expliquer à lui-même cette instinctive aversion.
Ses yeux allaient incessamment de l'étranger à Blanche de Penhoël, comme s'il eût redouté pour l'enfant un danger inconnu...
—A votre santé, mon cher hôte! dit Robert en portant son verre à ses lèvres; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces... Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure!
—Je n'ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.
—Ce n'était pas ainsi que l'entendait votre sombre pilote! reprit Robert en souriant.
—Benoît Haligan est un digne cœur! dit Madame; il a sauvé bien des malheureux en danger de mort... mais son esprit est faible... et nos campagnes ont des préjugés un peu sauvages...
Robert s'inclina respectueusement.
—C'est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l'ignorance du pauvre...
Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros Blaise et Bibandier, il n'avait pas été sans fréquenter probablement meilleure compagnie; car, à l'occasion, il savait prendre des manières élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu: nous disons peut-être; mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.
Si quelqu'un éprouvait un peu de gêne, ce n'était pas lui assurément, mais bien le maître de Penhoël.
Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.
—On m'avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à Penhoël!... Mais certaines gens ont le bonheur d'être ainsi faits que, pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité... Peut-être ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais... Quoi qu'il en soit, j'aurai vu ce que d'autres cherchent en vain parfois toute leur vie... la maison d'un vrai gentilhomme!...
Penhoël rougit d'orgueil.
Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la prit en poussant un gros soupir.
Robert se retourna vivement.
—Comment! s'écria-t-il avec une bonté charmante, c'est toi qui es là, mon pauvre garçon?
—J'ai voulu servir monsieur..., commença Blaise.
—Va-t'en bien vite! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner, je vous en prie... mais Blaise est un domestique comme on n'en voit guère... J'ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez bien me combler.
Tout le monde, à commencer par le maître de Penhoël et Madame, sut gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n'était pas seulement un homme d'une distinction rare, c'était encore un généreux cœur.
On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités sérieuses chez l'homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes filles et Madame remercièrent l'étranger du regard, et Blaise reconnaissant gagna l'office.
Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que Robert était entré à Penhoël; néanmoins, et malgré cette circonstance que Robert avait parlé, dans le bateau, d'une mission dont il était chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été adressée.
C'était, à coup sûr, de la fine fleur d'hospitalité. Mais Robert ne l'appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et curieux, parce qu'il avait son histoire toute prête.
Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à prendre la parole.
—Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de l'hôte que le hasard vous envoie... Je m'appelle Robert de Blois.
Penhoël s'inclina.
—C'est un vieux nom breton, dit-il; vous devez connaître cela, mon oncle?
L'oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne, était un vivant armorial.
—Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles... et sans parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour...
—Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit Robert; mais je ne puis prétendre qu'à une parenté bien éloignée avec les races honorables dont vous me parlez, monsieur... car mes pères habitent l'Amérique depuis fort longtemps déjà.
L'oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.
—J'y suis!... ce doit être cela!... Un chevalier de Blois, du nom d'Émery, fut contraint d'émigrer lors de l'édit de Nantes...
Robert regarda l'oncle avec admiration.
—Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d'Émery!... Quoi qu'il en soit, j'ai quitté Boston, résidence de mon père, pour venir traiter en France des affaires assez considérables... Une de ces affaires m'appelait dans ce pays... Depuis mon arrivée en France, je n'avais pas eu d'aventures... Paris et ses filous m'avaient laissé ma bourse... Ma chaise de poste avait roulé, de nuit comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants... mais, aujourd'hui, je me suis dédommagé, je vous jure!... Voici mon histoire en deux mots... Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de valeurs importantes... j'avais une mission à remplir dans l'intérieur du pays... Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m'a pas laissé ignorer les dangers de la route... mais je n'y voulais point croire... et d'ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même mon message... Je suis parti; à une lieue de Redon, j'ai rencontré des bandits qui m'ont dévalisé.
—Les uhlans!... murmura-t-on à la ronde.
—Je ne saurais pas vous dire au juste... C'était une armée entière de coquins à mines épouvantables!
—Et ils vous ont tout pris?... demanda Madame.
—Tout mon argent... Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise mon portefeuille, bourré de bank-notes.
—Ah!... fit-on avec contentement autour de la table.
—Permettez!... je n'en suis pas beaucoup plus riche... Ma valise et tous les papiers qu'elle contenait sont maintenant bien loin si votre infernale rivière a continué de courir le même train...
—C'est vrai!... le déris!... murmura l'assemblée qui prenait au récit et à l'homme un intérêt de plus en plus vif.
Les deux charmantes filles de l'oncle Jean oubliaient de manger pour le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point de l'étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond de leur âme. Un horizon inconnu s'élargissait tout à coup au-devant d'elles.
On eût dit qu'elles entrevoyaient le monde...
Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair s'était allumé dans leurs prunelles.
Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur; il n'avait jamais rien vu de comparable à ce brillant cavalier, égarant tout à coup sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.
Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.
Le maître d'école et l'homme de loi, placés côte à côte au bas bout de la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d'argent la fameuse valise.
—On a retrouvé plus d'une fois sur le gazon du marais, dit le père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de Port-Corbeau.
—Je promettrais de grand cœur mille louis, s'écria Robert vivement, à celui qui me rapporterait ma valise!
L'homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d'aller le lendemain de grand matin à la pêche.
Robert poursuivit en souriant:
—Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j'aurais mauvaise grâce à me plaindre du sort!... Je ne puis pas dire que je ne regrette point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la position d'un étranger sans argent me paraît peu enviable... mais, en définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout!... Se laisser abattre pour si peu serait indigne d'un gentleman... Mon cher hôte, je bois à votre santé!
Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d'abord une grande fortune, ce que personne ne dédaigne; en outre, ce qui faisait plus d'impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une véritable hauteur d'âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme parlant avec gaieté d'une perte semblable. Robert gagnait à chaque instant dans l'estime des hôtes de Penhoël.
—Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c'est de n'avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m'avait été bien chèrement recommandée... Il y avait dans cette valise, M. de Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m'avez rendue.
Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On ne comprenait point encore.
Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.
Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d'interroger.
—Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous avez parlé d'un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de Penhoël?
—Cela est vrai, mon cher hôte.
—M'est-il permis de vous demander...?
—Un message qui venait de bien loin!
—D'où venait-il?
—De New-York.
Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame exprima enfin un mouvement de curiosité.
—New-York?... répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.
La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et rapide, fit à la dérobée le tour de la table.
—En êtes-vous bien sûr?... murmura-t-il.
Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie inclinait de nouveau la tête pensive.
Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d'une voix lente et basse:
—L'aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père?
Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de l'effet produit.
Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se baissèrent.
Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa échapper, et le verre se brisa.
Madame tremblait, immobile et pâle.
L'oncle Jean ressemblait à un homme qui n'en croit pas le témoignage de ses oreilles.
Il s'était levé à demi, et s'appuyait des deux mains à la table. Ses yeux bleus, timides et doux d'ordinaire, se fixaient maintenant sur l'étranger avec une inquiétude avide.
Robert mettait toute sa force à contenir l'expression de triomphe qui voulait envahir ses traits. A voir la tranquillité heureuse de la famille, il avait douté un instant de l'arme qu'il avait entre les mains.
A présent, plus de doutes! L'arme était bonne et savait le défaut de tous ces cœurs!
Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d'un juge.
On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.
—Ai-je bien entendu?... dit enfin l'oncle Jean dont l'émotion étouffait la voix; a-t-on parlé de Louis de Penhoël?
—J'ai parlé de l'aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.
—Et vous avez prononcé le mot d'oubli?... reprit le vieillard dont les yeux se mouillèrent de larmes. Oh! il y a ici plus d'un cœur qui garde son souvenir!
René l'interrompit; l'effort qu'il faisait pour parler était visible.
—Monsieur, dit-il en s'adressant à Robert, tout le monde ici aime le chef de la maison de Penhoël... Je ne suis que le cadet... et le jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de notre père.
L'oncle Jean avait quitté sa place et faisait d'un pas chancelant le tour de la table pour se rapprocher de l'étranger. On entendait le bois de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de sa veste de paysan.
—Bien parlé, mon neveu!... dit-il en touchant la main de René qui détourna les yeux; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de Penhoël... Moi, je ne suis qu'un pauvre vieillard, poursuivit-il en se tournant vers le jeune M. de Blois, mais j'aimais mon neveu Louis comme on aime le plus cher de ses enfants!... Parlez, monsieur... Est-ce une bonne nouvelle que vous apportez?... ou me faut-il prendre le deuil jusqu'au dernier jour de ma vie?...
Robert entendit un soupir d'angoisse soulever la poitrine de Madame.
Penhoël l'entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M. de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.
Autour de la table, on songeait au rêve de l'Ange qui avait vu l'aîné couché sur l'herbe et blême comme un mort.
Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour écouter mieux.
—J'apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure n'y peut rien changer... Louis de Penhoël, qui est mon ami, m'a chargé d'embrasser son frère et m'a prié de lui renvoyer des détails sur toute la famille.
L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue, un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque chose de glacial, de la défiance et de la peine.
Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en pleurant, parce que Robert avait dit:
—Je suis son ami...
Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre tomber de la bouche du maître du manoir:
—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous, lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?... Est-il heureux?...
Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce qu'on disait dans le pays sur l'absent.
On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...
Il était si généreux!...
L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes, ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.
—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père Chauvette attendri.
—Quel démon! grommelait l'homme de loi; je n'ai jamais pu lui apprendre le latin!...
—Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j'ai rêvé souvent de lui!...
—Oh!... pas plus que moi! répondait Cyprienne.
—Moi, s'écriait Roger, s'il ne revient pas, j'irai le chercher, fût-il au bout du monde!...
Les filles de l'oncle Jean auraient voulu être de jeunes garçons, pour faire et dire comme Roger de Launoy.
Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c'était miracle de voir l'immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.
Robert répondait à peu de chose près comme il l'avait fait au père Géraud dans la salle du Mouton couronné.
—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des choses que je ne pourrai pas vous dire.
—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.
—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.
—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.
—Une aussi.
—Et encore?... dit Penhoël.
Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine, jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:
—Il n'y avait que cela.
Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir briller une larme.
Robert reprit:
—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!... Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.
Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à un secret désir.
—Je suis à vos ordres, dit-il.
Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la main de l'oncle Jean.
Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de Madame à ses lèvres.
Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le mérite de ces baise-mains-là.
Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.
—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...
Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël, Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.
Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M. de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce concert de louanges.
On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis onze heures. C'était une veille inusitée.
Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se séparer avant son retour.
Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.
Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par l'étranger.
Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.
Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.
Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la joue de Madame.
Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.
—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...
—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.
Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front découragé sur sa main.
—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec désespoir.
L'oncle releva sur elle son œil inquiet.
—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!
—Pourquoi?
—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...
Le vieillard eut un sourire confiant.
—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!
Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui avait été préparée.
Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à Blaise, qui dormait de tout son cœur.
Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne s'en apercevait point.
Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...
Robert ne se lassait point de méditer.
Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de la croisée.
Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et frais avec avidité.
C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois, des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.
La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage. Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la fois.
Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.