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Les Aspirans de marine, volume 1

NOTES

Reading edition

Note 1.

La malheureuse jeune fille que je viens de faire connaître à mes lecteurs n’est pas un personnage fictif, elle a existé ; et ceux de mes amis qu’ont épargnés les chances fatales de la carrière que nous parcourions ensemble, se rappelleront sans doute encore la pauvre créature dont il m’a plu de faire une héroïne de roman. Peut-être, après m’avoir taxé d’égoïsme en lisant ce que je dis de Juliette et de moi, m’accusera-t-on d’un peu de cruauté pour avoir livré au vent de la publicité la mémoire d’une infortunée, qu’il aurait sans doute mieux valu laisser dormir dans la tombe où elle était descendue en expiant les torts de toute sa vie. Mais est-on toujours libre, quand on écrit, de ne dire que ce que l’on veut, et l’indiscrétion de ceux qui une fois ont laissé courir leur plume, n’a-t-elle pas aussi sa fatalité ? Cette Juliette d’ailleurs, dont j’ai retracé les souffrances et les fautes, m’a toujours paru avoir si complétement effacé ses torts par ses malheurs, que j’ai cru pouvoir parler d’elle, comme j’aurais fait de la femme la plus chaste et la plus vertueuse. Au surplus, en me mettant moi-même en scène, comme j’aurais mérité d’y être mis sans ménagement par un autre, je n’ai pas essayé à me peindre plus moralement beau que je ne le suis réellement. J’ai dit, autant que j’ai eu la force de le faire, un peu de vérité de moi et à mes dépens ; et s’il y a du mauvais dans ma nature, on trouvera du moins qu’il ne saurait y avoir d’hypocrisie dans mon fait.

Avant de mettre en évidence une fille comme Juliette, entraînée par cette fatalité qui ne peut jamais être acceptée comme une excuse morale suffisante, à faire le métier de femme galante, j’avais calculé tout ce qu’il était nécessaire de trouver de hardiesse en soi, pour fournir ainsi bénévolement à la critique, des armes aussi redoutables contre soi-même. Mais l’avouerai-je ! c’est la difficulté que j’avais entrevue dans mon plan, qui m’a engagé le plus fortement à tenter un essai pour lequel je sentais bien qu’il fallait être doué de quelque force et de quelque témérité. J’ai osé enfin, satisfait d’avoir devant moi un obstacle à vaincre, et je laisse à ceux qui me liront le soin d’apprécier jusqu’à quel point j’aurai réussi dans ce que je regarde encore comme une tentative assez singulière.

Mais au degré de licence qu’a déjà atteint notre littérature, est-il bien encore nécessaire de chercher à se faire pardonner les libertés qu’on a cru pouvoir se permettre ; et doit-on raisonnablement se féliciter, comme d’une bonne action, d’avoir réussi à cacher, sous la timidité ou la subtilité des formes, le fond peu moral de certaines choses ? Dans ces deux cas, ce me semble, le scrupule et la vanité seraient également mal placés. On m’a déjà trouvé très-hardi, il est vrai, pour avoir dessiné à grands coups de crayon de bonnes et fortes natures de matelots tout naïfs et tout bruts, comme je les avais rencontrés dans le monde maritime. On a été même jusqu’à me reprocher, disons le mot, une espèce de diogénisme littéraire, et c’est là au moins une justice que je me plais à rendre à la pruderie de notre époque. Mais avec quelque humilité que je me sois soumis à subir la réputation de rudesse qu’il a plu à certains critiques de me faire dans l’opinion du public, je ne prétends pas passer aussi aisément condamnation sur l’article de la morale dont j’ai toujours cherché à revendiquer les principes, même dans mes plus grands écarts. Tous mes personnages, il s’en faut, sont bien loin d’être moraux ; j’aurais même été très-fâché quelquefois qu’ils le fussent. Mais dût-on m’appeler vieilliste ou classique, qui pis est, j’ai toujours voulu que les vices que j’ai mis en action ou en évidence, fussent punis comme le sont les vices, c’est-à-dire comme des causes de désordres sociaux qui doivent trouver leur châtiment dans la société même qu’ils tendent à troubler, si ce n’est dans la providence qui les condamne.

Juliette, ma pauvre et vulgaire héroïne, ne se sert pas toujours d’un langage très-choisi dans le cours de mon ouvrage. Elle raconte même à l’aspirant Édouard l’histoire de ses premières années, en des termes et dans un style qui seraient à peine avoués par le goût littéraire le moins exigeant. Mais il ne faut pas oublier que c’est une jeune fille de la Basse-Bretagne que je fais parler ainsi, alors qu’elle n’a pas encore assez fréquenté le monde pour user, dans la fréquentation des hommes un peu comme il faut, les habitudes et le ton qu’elle a dû contracter à Ouessant où elle a été élevée au milieu de bons et braves habitans de cette petite île. Les paysans bas-bretons qui commencent à s’exprimer passablement en français ont un idiome à eux, et cet idiome n’est ni tout à fait du breton pour les mots, ni tout à fait du beau français pour la construction grammaticale. C’est en quelque sorte une langue mixte, qu’il n’est peut-être pas inutile d’imiter quand on veut mettre en scène les hommes qui l’emploient, pour faire comprendre leurs pensées. Cette langue, ou si l’on veut, ce patois, a sa force, sa naïveté, et quelquefois même sa grâce, et souvent déjà j’ai essayé, avec un peu de succès je crois, à en donner une idée, en introduisant dans mes dialogues de marins et de femmes de la côte finistérienne, plusieurs expressions et plusieurs locutions, qui ne pouvaient appartenir bien sûrement qu’au pays où je les avais puisées.

Le langage de Juliette change, au reste, et se modifie avec les circonstances qui changent sa position. Elle devient presque une grande dame pour sa manière de parler, quand elle sait assez lire pour lire des romans, et quand, après avoir vécu quelque temps avec des aspirans de marine, elle se trouve être la maîtresse d’un général. C’est alors, mais alors seulement, qu’elle parle comme une personne du monde ; et cette transformation morale est la chose la plus facile à concevoir, car il n’y a rien de plus aisé pour une femme un peu intelligente qui lit des livres nouveaux et qui a une loge au spectacle, que d’apprendre le jargon de toutes les autres femmes en chapeau à plumes et en châle de cachemire.

Note 2.

Le pilote dont il est ici question fut exécuté à Brest, en 1805 ou 1806, pour avoir servi, en temps de guerre, sur les bâtimens anglais qui bloquaient la côte de Bretagne. La frégate la Blanche, à bord de laquelle on parvint à s’emparer de ce transfuge, se perdit près de Portsall et non sur les rochers d’Ouessant où j’ai jugé à propos de placer le lieu de l’événement que je retrace dans ce chapitre. Poursuivi long-temps par les agens de la force armée, appelés à surveiller le sauvetage du bâtiment naufragé, le pilote français fut retrouvé dans la maison qu’habitaient sa femme et ses enfans, sur les bords mêmes du rivage où ce malheureux avait long-temps fait la pêche. Vingt-quatre heures après avoir été conduit à Brest pour y être jugé par une cour martiale, il avait cessé de vivre.

L’histoire de la mystérieuse fécondité de la femme du pilote de mon roman est vraie. On la retrouve encore dans la tradition du pays. Mais la crainte de contribuer à perpétuer l’injuste flétrissure qui s’attacha dans le temps à la famille de ce misérable marin, m’a engagé à dénaturer le nom qu’il portait, et qu’il légua, comme un funeste héritage, à des enfans bien innocens du crime que venait d’expier si terriblement leur père.

A peine âgé de neuf à dix ans lorsque le naufrage de la Blanche eut lieu sur les côtes du Finistère, je me trouvais embarqué comme petit mousse, à bord d’un des bâtimens convoyeurs qui furent expédiés de Brest pour recueillir les débris de cette frégate anglaise. La moitié de l’équipage avait péri, et en arrivant sur le lieu du sinistre, nous n’eûmes d’abord à retirer de l’eau que des cadavres.

C’est dans cette circonstance funeste que les agens de la marine, appelés les premiers sur le théâtre de l’événement, eurent à déplorer les excès auxquels le défaut de civilisation pouvait encore porter les habitans de ces côtes abandonnées. L’épouse ou la fille du commandant anglais fut ramenée sur le rivage, mais presque morte. Une jeune paysanne, qui avait contribué, autant que les pêcheurs eux-mêmes, à retirer des flots, non pas les naufragés, mais les corps des noyés pour les dépouiller de leurs vêtemens, aperçoit la dame anglaise encore évanouie… Un diamant, qui paraissait de quelque valeur, brillait à l’un de ses doigts gonflés par la macération de l’eau. La jeune paysanne s’efforce d’arracher l’anneau, qu’elle veut s’approprier, du doigt sur lequel il est trop étroitement serré. Irritée de ses inutiles efforts, que fait la misérable ! Elle coupe, de ses dents de bête fauve, le doigt de la victime, et disparaît, toute fière de sa conquête, avec la bague qu’elle tient encore entre ses lèvres ensanglantées.

Nous trouvâmes, en arrivant à Portsall, les témoins de cette scène de cannibale, encore tout indignés de la férocité de la jeune sauvage. Mais le châtiment que méritait tant de cruauté ne se fit pas attendre. Je ne puis pas dire ici avoir vu de mes yeux le fait que je viens de rapporter ; mais je puis du moins affirmer qu’on le racontait comme une chose qui vient de se passer au vu et su de tout le monde, quand notre petit navire mouilla sur cette partie de la côte du Finistère pour diriger le sauvetage de la frégate la Blanche.

Note 3.

Ce major-général de la marine, qu’il m’a convenu de placer au port de Brest, est un personnage de pure invention, tant sous le rapport de la bienveillance que je lui suppose pour les aspirans, que sous celui de la partialité et des petites passions que je lui attribue envers ses jeunes subordonnés. La plupart des généraux appelés à ce poste n’avaient pour nous ni autant de libéralité ni autant d’injuste animosité que le major-général de mon roman.

Les officiers supérieurs chargés, dans les ports de mer, de ces fonctions sédentaires, avaient dans leurs attributions la surveillance spéciale des aspirans de marine ; et la sévérité qu’ils apportaient à l’égard de ceux-ci, dans l’exercice de leur ministère, était au moins égale à l’irrégularité de la conduite de leurs petits mauvais sujets de justiciables. Les officiers-majors, placés sous les ordres du major-général, avaient mission de pourchasser les aspirans partout où ces derniers se glissaient pour se livrer aux petites fredaines qui ne les rendaient que trop souvent passibles des rigueurs de la discipline maritime.

Note 4.

On trouvera peut-être que je retrace ici avec un peu trop de complaisance, les détails qui se rattachent à la vie que menaient à terre les aspirans de marine. Mais en me laissant aller au plaisir de raviver quelques-uns des souvenirs de ma jeunesse, j’ai cru qu’il pourrait devenir agréable à la plupart de mes lecteurs, d’apprendre quelle était l’existence de ces jeunes marins, abandonnés, loin de leur famille, aux mœurs qu’ils contractaient dans les habitudes du service de mer. Le motif qui m’a guidé expliquera et suffira pour justifier probablement la longueur des premiers chapitres de mon nouveau roman. Dans les œuvres maritimes que j’ai publiées jusqu’ici, on a pu voir, au surplus, que, pour me faire pardonner la forme frivole de ces sortes d’ouvrages, j’avais toujours cherché à mêler quelque chose de philosophique aux peintures en apparence les plus futiles ; car, à mon avis, dire ce que sont les hommes dont l’habitation de la mer a modifié le caractère et les passions, c’est faire de la philosophie, non pas comme il est convenu d’en bâcler aujourd’hui, mais comme il était encore permis d’en faire il y a quelques années.

Les aspirans d’autrefois sont, au surplus, ce qu’on pourrait appeler pour nous une espèce perdue, aujourd’hui que les élèves de la marine, disciplinés par l’esprit du siècle, ont pris dans toutes leurs habitudes une autre direction morale que leurs prédécesseurs, dominés, comme ils l’étaient au temps de l’empire, par les idées de cette époque célèbre. Ainsi donc, retracer maintenant la physionomie dont tout un corps d’officiers porta naguère l’empreinte, c’est écrire, selon moi, un peu d’histoire, et un peu d’histoire est toujours quelque chose de bon à trouver, même dans un roman maritime.

Note 5.

Cette circonstance de deux navires ennemis qui se rencontrent en mer, qui se combattent et qui se séparent sans avoir pu quelquefois se dire leur nom, m’a toujours paru un des faits les plus singuliers que pût présenter l’étrange carrière des marins. Un grand nombre de bâtimens de notre nation ont eu, avec des navires anglais, de ces sortes d’engagemens, pour ainsi dire anonymes ; et ce n’était que long-temps après avoir gagné un port de relâche, que les capitaines et les équipages des vaisseaux qui avaient ainsi combattu, apprenaient par les journaux, ou d’après les conjectures qu’ils pouvaient former sur les événemens publiés par les feuilles anglaises, le nom et l’espèce des bâtimens ennemis auxquels ils avaient eu affaire.

Un grand brick-corsaire de Nantes chasse, près des Açores, un trois-mâts anglais, qu’il suppose appartenir à la Compagnie des Indes. Les deux navires se canonnent d’abord. Le corsaire, profitant de l’avantage que lui offre le vent, et que lui assure la supériorité de sa marche, se décide à livrer l’abordage au trois-mâts, qu’il est fatigué de combattre de loin. Il l’approche ; mais au moment où il se dispose à élonger son adversaire par l’arrière, le malheureux trois-mâts prend feu, et bientôt il saute en l’air comme une bombe, en ne laissant, sur les flots au milieu desquels il vient de disparaître, que quelques débris de mâture et quelques bordages hachés par la mitraille ou déchirés par l’explosion. Le corsaire lui-même, avarié par l’effet de l’ébranlement terrible qu’il a éprouvé, s’éloigne, en arrivant à plat, du point fatal où il craint de rencontrer, entre deux eaux, la carcasse du bâtiment détruit. Mais l’espoir de recueillir encore sur les vagues soulevées, les infortunés qui ont pu survivre à une aussi funeste catastrophe, engage le capitaine français à faire mettre une embarcation à la mer. L’embarcation nage dans le nuage de fumée dont l’air est encore infecté : elles heurte des débris ; elle ramasse des tronçons de cadavres, des membres épars et des lambeaux de vêtemens ensanglantés… Mais pas un seul indice sur le nom du trois-mâts anéanti !… Pendant plus d’une heure elle rôde, elle cherche cet indice précieux à l’endroit même où, si peu de temps auparavant, le navire disparu flottait, combattait, tonnait encore… Rien sur les flots, que des cadavres déchirés et des épaves muettes !… La nuit vint : le vent s’éleva plus impétueux, et le bruit sinistre des vagues répondait seul aux questions lamentables des matelots du corsaire. L’embarcation regagna le bord sans avoir réussi à trouver le nom, à apprendre le lieu d’armement du bâtiment qui n’était plus.

Pendant les deux mois que dura encore la croisière du corsaire français, ce nom énigmatique, m’a rapporté le capitaine, occupa la tête de tout son équipage ! « Dire, répétaient sans cesse les matelots, qu’on réussisse à faire sauter en l’air un Anglais comme un bouchon de Champagne, et ne pas pouvoir ce qui s’appelle savoir seulement son nom ! n’est-ce pas fichant ! Coquin de métier, va ! il n’y a pas de plaisir à faire la course comme ça ! »

Ce ne fut que lorsque le capitaine du corsaire nantais apprit, par les journaux, qu’un trois-mâts de la Compagnie des Indes manquait depuis six ou huit mois en Angleterre, qu’il supposa que ce bâtiment, si long-temps et si vainement attendu, pouvait bien être le trois-mâts qu’il avait fait sauter auprès des Açores ! Le navire manquant à l’appel, comme disent les marins, se nommait, je crois, le Richmond ; et ce ne fut pas une petite satisfaction pour le capitaine et pour les œdipes de son équipage, que d’avoir pu enfin trouver le mot de l’énigme, qu’ils avaient cherché si long-temps sur les flots.

Un événement de cette nature m’a paru frappant, et cette incertitude, dramatique ; et c’est à cet incident de mer que je dois l’idée qui m’a conduit à terminer par une explosion semblable à celle du trois-mâts de la Compagnie, le combat de mes deux vaisseaux de ligne.

L’engagement brillant qu’eut la frégate française la Canonnière, dans les mers de l’Afrique, le 21 avril 1806, contre un vaisseau anglais de 74, qu’elle réussit à désemparer et à mettre en fuite, offre encore un exemple célèbre de ces rencontres maritimes qui laissent ignorer aux combattans le nom de l’adversaire à qui ils ont eu affaire. Le commandant Bourayne, capitaine de la Canonnière, quelques jours après la lutte glorieuse qu’il venait de livrer, écrivait au ministre de la marine :

« Monseigneur,

» La frégate la Canonnière, que j’ai l’honneur de commander, a désemparé, en vue de la Côte Natale, un vaisseau anglais de 74, dont je n’ai pu encore savoir le nom. Le combat a duré deux heures et demie, et c’est après avoir été mis hors d’état de continuer l’action, que le vaisseau ennemi a laissé arriver, en nous abandonnant le champ de bataille. »

Mon vaisseau anglais de 80 canons, faisant jouer des airs nationaux à ses musiciens au plus fort de l’action que je retrace, n’est pas au surplus un fait de mon invention, destiné à mêler un incident bizarre à l’horreur déjà assez grande que doit inspirer le tableau d’un engagement sur mer. A bord de la plupart des vaisseaux amiraux, et surtout des vaisseaux montés par des généraux anglais, il existe une musique comme dans les régimens de ligne ; et pendant le combat, cette musique fait entendre, autant qu’elle le peut, des airs guerriers propres à enflammer ou à soutenir l’ardeur des équipages.

Note 6.

On ne sera peut être pas fâché de retrouver dans ces notes, un article que j’ai récemment publié pour donner, aux personnes étrangères à la marine, une idée un peu complète de ce qu’on appelle des brûlots, dans le langage des hommes de mer.

Tous les navires, quelles que soient leur espèce et leurs dimensions, peuvent être transformés en brûlots. On a vu les Anglais consacrer jusqu’à de vieilles frégates à cet emploi tout spécial. C’est ainsi, par exemple, que dans la trop fameuse expédition incendiaire qu’ils dirigèrent contre la division française mouillée en rade de l’île d’Aix, près de Rochefort, ils parvinrent à faire sauter en l’air plusieurs de nos vaisseaux de ligne, au moyen des formidables brûlots qu’ils avaient lancés contre les bâtimens de cette division, et qui ne les quittèrent qu’après avoir couvert les flots de leurs propres débris et des débris, encore plus précieux, de notre malheureuse escadre. On choisit ordinairement, pour les convertir en brûlots, les vieux navires, que leur peu de valeur engage à sacrifier à cet usage ; et l’on retire même, du peu de solidité qu’offrent ces bâtimens détériorés, un avantage que ne présenteraient pas des constructions plus nouvelles ou plus fortes. Les vieux bâtimens, en n’opposant pas aux effets de l’explosion, l’obstacle qu’elle rencontrerait pour rompre subitement une membrure et des bordages neufs, favorisent, en éclatant tout d’un coup, le résultat qu’on veut obtenir par la dispersion soudaine des projectiles et des matières enflammées. Ainsi donc, en employant de préférence d’anciens navires comme machines incendiaires ou comme réceptacles de moyens d’explosion, on fait un sacrifice de moins et on obtient un avantage de plus. L’armement ou si l’on veut la préparation des brûlots, ne repose encore sur aucune donnée fixe, ou sur aucun système invariable. La disposition des lieux, les ressources qu’ils offrent, la nature des moyens que l’on a sous la main, et l’espèce de navires que l’on peut consacrer à ces sortes d’expéditions, modifient à l’infini l’installation générale des bâtimens de cette espèce. Dans les dernières années de la petite guerre maritime que se livrèrent les nations de l’Orient, les marins grecs réussirent à perfectionner, avec une supériorité jusque-là inconnue, la science qui présidait anciennement à ces funestes moyens de destruction. Mais on peut dire que si quelquefois l’habileté des artificiers du Péloponnèse et de l’Archipel, se signala avec avantage contre les flottes turques, le courage des corsaires de la Morée et de l’Attique eut encore plus de part que la science elle-même, aux succès que Canaris et ses émules obtinrent contre les navires ottomans. Avec une chemise soufrée, et trois hommes déterminés, cachés dans une mauvaise embarcation, il n’est pas de marin qui ne puisse réussir quelquefois à incendier, pendant la nuit, un vaisseau à trois ponts.

Le but qu’on se propose en envoyant un brûlot à l’ennemi, est de faire sauter avec ce brûlot le bâtiment sur lequel on a dirigé celui-ci, et d’incendier ainsi l’un par l’autre les navires de l’escadre, en jetant au milieu d’eux la confusion qui doit résulter d’une attaque aussi terrible et quelquefois si peu prévue. C’est surtout la nuit que l’on choisit pour ce genre d’expéditions, comme le moment le plus propre à cacher à l’ennemi que l’on veut assaillir, la marche et l’approche de ces mobiles gouffres de feu, qu’une étincelle suffit pour entr’ouvrir au sein des flots. Pour parvenir à obtenir l’effet qu’on attend de l’explosion de ces machines infernales, on place la plus grande quantité possible de barils de poudre dans la cale du brûlot, et on les arrime de manière à ce qu’ils puissent se communiquer, dans le moindre temps donné, le feu destiné à les embraser et à les faire sauter presque tous à la fois. On remplit l’entrepont et l’on couvre le pont de toutes les pièces d’artifice que l’on peut réunir dans ces parties du navire. On garnit le gréement de cravates et de panaches inflammables. On a soin de suspendre au bout de chaque vergue des grappins garnis de chaînes de fer, qui puissent s’accrocher sans avoir à craindre les effets de la combustion, aux manœuvres de chanvre et aux plats-bords en bois du bâtiment qu’il s’agit d’aborder.

Lorsque le brûlot qu’on arme se trouve avoir une batterie percée de sabords, on a la précaution de ménager, à l’incendie que l’on prépare, toutes les issues qu’il est utile d’offrir à la flamme pour qu’elle puisse se répandre à l’extérieur et embraser tous les objets qu’elle peut rencontrer et qu’on veut lui faire dévorer. Après avoir ainsi dispersé les matières qui doivent prendre feu instantanément, on verse sur la mâture, le gréement, le pont, les bordages intérieurs et extérieurs du brûlot, des flots d’huile et d’esprit de térébenthine. Cette substance si inflammable est destinée à donner au feu une nouvelle activité et à servir de conducteur à l’incendie dans les parties où il pourrait rencontrer des obstacles et des saillies propres à arrêter son impétuosité. Entre les barils de poudre arrimés dans la cale, entre les saucissons et les pots à feu placés dans l’entrepont, les batteries ou sur le pont, on fourre des bombes farcies, des grenades panachées, qui doivent éclater dans le temps calculé par les artificiers. La précision a quelquefois été poussée si loin dans ce genre de préparatifs destructeurs, que l’on a trouvé, parmi des débris de brûlot, des horloges grossièrement faites au moyen desquelles on était parvenu à régler mécaniquement l’heure à laquelle l’aiguille de ces horloges devait mettre le feu aux artifices moteurs de l’incendie.

Dans les diverses compositions les plus généralement adoptées pour le munitionnement des brûlots, on remarque les objets que l’on désigne sous les noms de fagots, saucissons, panaches, rubans à feu, cravates et barils ardens.

On nomme fagots, dans le langage des artificiers de brûlot, des sarmens de vigne que l’on trempe dans une mixtion de résine de brai sec, d’huile de térébenthine, de poudre et de salpêtre pulvérisés.

On donne le nom de saucissons à de longs sacs de toile goudronnée, farcis de soufre, de salpêtre et de poudre réduite en poussière.

Les panaches sont des mèches de chanvre trempées dans une mixtion de poudre, de soufre et d’esprit de térébenthine.

Les rubans à feu se font avec des paquets de copeaux de sapin que l’on plonge dans une décoction d’huile de lin, d’alcool et de térébenthine, saturée de poudre, de brai sec et de soufre pulvérisé.

Les cravates dont on enveloppe les haubans, les cale-haubans et les autres manœuvres dormantes du brûlot, sont de longues mèches d’étoupe ou de serpillière usée, que l’on plonge dans une préparation semblable à celle dont nous venons d’indiquer la composition.

Les barils ardens, destinés à être placés dans les plans supérieurs de l’arrimage de la cale, ou dans l’entrepont, renferment de la poudre, du suif et du goudron, quelquefois aussi on les remplit de grenades farcies et de lances à feu qui doivent éclater à l’instant même où le baril qui le contient fait explosion.

On concevra aisément, après avoir lu cette énumération des objets principaux qui entrent dans le munitionnement des brûlots, l’effet qu’on peut espérer de ces sortes d’appareils destructifs. Mais pour obtenir les résultats qu’on se propose en envoyant des brûlots à l’ennemi, il faut autant que possible que ces terribles expéditions n’aient lieu que la nuit. Pendant le jour il serait trop facile aux bâtimens qu’on veut incendier de se prémunir contre ce genre d’attaque, qui n’est jamais plus sûr que lorsqu’il prend le caractère d’une surprise, et lorsqu’il acquiert la promptitude d’un coup de main.

Des hommes dévoués à une mort presque certaine sont parvenus quelquefois à remplacer l’effet des brûlots, en se jetant dans une frêle embarcation, munis seulement d’une chemise soufrée qu’ils allaient clouer à l’improviste, sur les bordages des grands navires qu’ils voulaient livrer aux flammes. Mais le succès de cette audacieuse tentative était d’autant plus difficile à obtenir, que bien rarement les équipages des navires ennemis laissaient aux chefs de ces expéditions nocturnes le temps d’exécuter leur projet ; et la mort des intrépides incendiaires devenait presque toujours le châtiment que l’indignation de ceux qu’ils voulaient faire sauter infligeait à leur inutile témérité.

Anciennement l’usage des brûlots était une chose tellement consacrée par les droits de la guerre, et si scrupuleusement prévue pour les besoins du service maritime, qu’il existait dans le corps naval, des officiers que l’on désignait, par rapport à la spécialité de leurs fonctions, sous le nom particulier de capitaines de brûlot. Des bâtimens destinés à incendier les flottes de l’ennemi faisaient alors partie de nos escadres, comme les navires de transport consacrés à l’approvisionnement des expéditions lointaines ; et long-temps après qu’on eut renoncé à l’emploi permanent des brûlots la dénomination de capitaine de brûlot resta dans la marine, pour désigner le grade que l’on accordait dans ce temps à l’une des classes subalternes de ceux que l’aristocratie maritime appelait des officiers de fortune, ou mieux encore des officiers bleus.

Aujourd’hui que l’emploi des brûlots n’est devenu qu’accidentel, ou pour mieux dire exceptionnel, le titre de capitaine de brûlot a disparu pour faire place, dans la désignation des grades de la hiérarchie navale, à des dénominations plus en rapport avec les besoins du service ordinaire. La promptitude avec laquelle on peut d’ailleurs dans un temps donné et avec les ressources usuelles, transformer en brûlots, les navires et les embarcations que l’on a sous la main, rend en quelque sorte inutiles la longue prévoyance et les préparatifs dispendieux qui auparavant présidaient à l’armement des bâtimens de cette sorte. En perfectionnant les moyens de se faire la guerre, il semble que les nations se soient appliquées, ou du moins aient été conduites, à répudier l’emploi de ces grands appareils de destruction dont anciennement on avouait l’usage avec un certain orgueil. Les idées morales du siècle ont pénétré jusque dans ce qu’il y a de plus immoral au monde, l’art de vider les querelles politiques les armes à la main. Espérons que l’humanité, qui partout est en voie de progrès et qui doit aujourd’hui régler entre les peuples civilisés jusqu’aux moyens qu’ils ont de s’entre-détruire, finira par repousser, comme une chose honteuse et déshonorante pour les nations policées, l’emploi funeste des brûlots. C’est déjà bien assez que la guerre puisse subsister encore dans un siècle comme le nôtre, sans que le génie de l’homme cherche à ajouter aux horreurs qu’elle laisse sur ses traces, les ravages que les plus détestables inventions ont fait pleurer en larmes de sang aux générations passées. Les arts enfantés par la civilisation ne devraient tourner qu’au profit de l’espèce humaine.

Note 7.

Le fond de tous ces événemens est vrai, mais j’ai cherché autant qu’il m’a été possible à dénaturer les noms des vaisseaux et des hommes qui ont figuré dans cette cruelle conjoncture. J’ai même tronqué tous les détails, altéré les dates, et j’ai défait enfin de l’histoire, pour ne pas trop rappeler au souvenir de quelques marins, les estimables officiers qui se trouvèrent compromis dans cette malheureuse affaire, plus déplorable encore par la fatalité des circonstances, que par la faute des individus sur lesquels retomba plus tard l’accablante responsabilité de nos revers.

Plusieurs commandans s’élevèrent, dans cette débâcle de notre escadre de Rochefort, à la hauteur des plus terribles circonstances. Leur nom à ceux-là n’a pas besoin d’être rappelé ; mais celui des officiers moins heureux qu’eux devait être tu. Ce n’est pas encore à nous d’être inflexibles comme la loi qui depuis vingt-six ans a frappé les victimes de cette déplorable expédition.

Après l’affaire des brûlots de Rochefort, un capitaine de vaisseau fut fusillé, et un autre officier du même rang, dégradé. Sans désapprouver complétement la sévérité des arrêts que rendirent les conseils de guerre en cette fatale occasion, le corps de la marine ne put s’empêcher de déplorer le sort de ces deux hommes de mer, dont plusieurs actions d’éclat avaient autrefois illustré la carrière. L’un d’eux surtout, brave et vieil officier, aussi distingué par la bonté de son caractère que par l’instruction qu’il possédait, dans un temps où l’instruction était encore une chose assez rare dans les sommités de l’armée navale, emporta, avec la mort civile dont il venait d’être frappé, les regrets, et l’on peut même ajouter, l’estime de ses camarades et l’affection respectueuse de ses subordonnés. Un jeune aspirant de première classe eut le fatal avantage de sauver, à peu près comme je l’ai raconté, le vaisseau de ce commandant ; et l’intrépide aspirant, abreuvé de dégoûts et révolté de l’injustice qu’il rencontra partout après l’acte de dévoûment qu’il venait d’accomplir, alla plus tard chercher un asile à bord des corsaires de l’Amérique. Sur un de ces corsaires il trouva une mort ignorée, une mort trop différente de celle qu’il avait si héroïquement bravée à Rochefort en servant si courageusement son pays.

Cet aspirant, dont le nom commençait aussi par l’initiale que j’ai voulu conserver dans le nom que j’ai donné à l’aspirant Mathias, disait souvent à ses jeunes camarades, avant le jugement qui devait condamner le commandant L…, « J’ai ramené le vaisseau à terre, mais s’il fallait dire que je n’ai rien fait, pour sauver ce brave homme, j’irais dire partout et à qui voudra l’entendre, qu’il ne m’est rien arrivé de nouveau en faisant ma corvée ! »

L’aspirant M… sauva la tête de son vénérable commandant, mais moins heureux que le héros de mon roman, il ne put lui sauver le grade auquel cet officier tenait autant qu’à la vie.

Je le répète, au surplus, en terminant cette note : dans l’affaire de Rochefort, la fatalité qui poursuivait depuis long-temps notre marine, fut encore la plus forte. Quand le destin ouvre, pour un peuple, une carrière de désastres, il n’est pas d’efforts humains qui puissent arrêter la marche des événemens funestes ; et c’est alors que tous les actes prennent l’apparence de la faiblesse ou le caractère de l’incapacité.

L’ignorance que je prête au commandant et au capitaine de frégate de l’Indomptable, se retrouvait encore de mon temps chez quelques uns des officiers supérieurs de la marine. Mais en peignant mes personnages sur les traits généraux de l’époque que je rappelle, je dois affirmer ici que je n’ai voulu faire aucune allusion particulière, ni retracer aucun caractère individuel. C’est tout un âge maritime que j’ai essayé de peindre, et non pas une mesquine originalité que j’ai voulu caricaturer. Jamais l’impitoyable idée de livrer à la malignité des lecteurs les ridicules ou les faiblesses des hommes estimables avec lesquels ou sous lesquels j’ai servi, n’est entrée dans mes rêves d’écrivain ; et je proteste ici d’avance, de toutes mes forces, contre les interprétations affligeantes que l’on voudrait donner à quelques parties d’un ouvrage que j’ai voulu remplir de choses, et que j’aurais cru au dessous de moi de remplir de personnalités.

Note 8.

Aujourd’hui, que notre éducation politique et nos conquêtes révolutionnaires nous ont acquis le droit d’être exigeans sur les garanties que doit offrir l’administration de la justice, ceux qui ignorent la manière dont les choses juridiques se passaient sous l’empire, ne manqueront pas de trouver au moins très-étrange le sans-façon avec lequel je mène, dans mon ouvrage, toute la procédure relative au jugement du commandant de l’Indomptable. Mais ce qu’on serait tenté, au premier abord, de prendre pour un expédient commode assez propre à me débarrasser, au moyen d’une fiction permise, des longueurs et des formes ordinairement employées dans la justice criminelle, n’est malheureusement que la copie exacte de ce qui avait lieu dans les affaires capitales du temps dont je veux parler.

Alors, comme aujourd’hui, toute justice émanait du chef de l’état, et la justice était rendue sous l’empire comme elle l’est sous le régime actuel, c’est-à-dire au nom du chef du gouvernement. Mais l’empereur ne se bornait pas à prêter son nom aux formes de la justice rendue par les tribunaux qu’il avait institués : lui-même dictait souvent ses arrêts suprêmes aux juges temporaires qu’il s’était réservé le droit de choisir pour les affaires dans lesquelles il croyait devoir jeter le poids énorme de son autorité.

C’est en vertu de ce pouvoir despotique, qu’aucune force nationale ne pouvait plus lui contester, qu’il rendit un jour, comme j’ai eu le soin de le rappeler, le décret suivant :

« Le capitaine de vaisseau N*** sera jugé par un conseil de guerre, pour avoir préféré sa vie à son honneur. »

Autant aurait-il valu écrire : Le capitaine de vaisseau un tel sera condamné à être fusillé, pour avoir préféré, etc. Cette dernière manière de procéder aurait été encore plus expéditive et plus franche, et elle aurait épargné au moins des juges à un arrêt dicté d’avance, et des frais de procédure à l’état. Il n’y a rien qui prouve mieux le degré de servitude extrême auquel peut être réduite une nation, que la peine que daignent prendre encore les gouvernemens arbitraires, pour cacher sous les vaines apparences d’une légalité monstrueuse ce qu’il y a de plus illégal et de plus tyrannique au monde.

Le despotisme impérial fut peut-être une des nécessités de l’époque militaire que rappelle le règne de Napoléon, je veux bien l’admettre ; mais on conviendra du moins que ce fut une nécessité un peu dure pour les peuples qui eurent à la subir. Aujourd’hui cependant, il n’y a plus que des regrets en France pour le gouvernement impérial ; et si la génération nouvelle, qui s’exalte au seul souvenir de cet âge héroïque de notre histoire, avait à supporter la centième partie de l’arbitraire qui gouvernait alors, elle ne trouverait pas assez de mots peut-être dans notre langue, pour exprimer toute sa colère et son indignation. Mais c’est ainsi qu’est faite la postérité. Appelée à recueillir les bienfaits qu’ont fondés les règnes glorieux et à oublier les maux que les âges passés ont seuls éprouvés, c’est sur les monumens qui restent qu’elle établit ses jugemens, sans tenir compte des fautes passagères qui furent. Les douleurs d’une époque passent avec les générations qui eurent à les souffrir. Les monumens utiles survivent à ces douleurs, et c’est sur les monumens qui durent que la postérité juge les époques qui ne sont plus.

Pour en revenir à l’absence des garanties d’impartialité qui devait, sous l’empire, présider à la reddition de la justice militaire, je citerai ici une partie des dispositions du décret qui réglait les formes des conseils de guerre maritimes. Cette simple reproduction suffira pour faire entrevoir l’arbitraire que le chef du gouvernement pouvait se permettre avec de telles lois et avec un tel code disciplinaire.

L’art. 40 du décret du 22 juillet 1806, sur l’organisation des conseils de marine et des conseils de guerre, est ainsi conçu :

« Si c’est un officier ou tout autre ayant rang d’officier qui est traduit au conseil de guerre, les juges seront nommés par nous. »

Nous c’était l’empereur.

« Si le prévenu est tout autre qu’un officier, ils seront nommés, soit par le préfet maritime, soit par le commandant en chef de nos forces navales, selon que le conseil aura dû être convoqué par l’un ou par l’autre. »

FIN DES NOTES.

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