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Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

SIX SEMAINES DE LA VIE DU CHEVALIER DE FAUBLAS

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L'auguste cérémonie s'achevoit. Dans un discours qui m'avoit paru long, l'éloquent ministre venoit de nous recommander des vertus que je ne croyois pas difficiles. Sophie me nommoit son époux; ma bouche répétoit à Sophie un serment qu'avouoit mon cœur, lorsque la voûte sacrée retentit d'un cri lamentable et perçant.

Chacun se retourne effrayé. Déjà, loin des spectateurs étonnés, s'est élancé vers les portes du temple un jeune homme dont je n'aperçois plus que l'uniforme bleu.

On l'a vu, quelques instans auparavant, entrer précipitamment, brusquement fendre la foule, s'approcher de l'autel avec la plus grande agitation. Ses regards sont tombés sur Sophie; d'une voix plaintive il a dit: C'est donc elle! et puis il a poussé ce long gémissement dont mon cœur s'est ému. Inquiet et curieux, je veux voler à lui, mon père s'y oppose et m'arrête; mais mon généreux ami, mon cher compagnon d'armes et d'amour, Derneval, plus libre et moins alarmé que moi peut-être, Derneval court aussitôt sur les traces de l'inconnu.

C'est pendant le tumulte momentané causé par cet événement étrange que Sophie se penche à mon oreille et me dit en tremblant: O mon ami, prends garde à moi!

J'allois lui répondre, j'allois l'interroger, quand M. Duportail, un moment distrait dans le trouble général, mais apparemment aussitôt rappelé par le mouvement qu'il a vu faire à sa fille, vient reprendre auprès d'elle la place que peut-être il se repent d'avoir un instant quittée. Je le vois lancer un regard sévère sur ma timide épouse, qui baisse les yeux en pâlissant. Une foule de réflexions cruelles tourmentent mes esprits dans le court espace de temps qu'emploie le ministre pour terminer la cérémonie.

«Quoi! Derneval, mon ami! quoi! sitôt de retour!… Eh bien! ce jeune homme? le connoissez-vous? Quel est-il? que veut-il? que vous a-t-il dit?—Mon cher Faublas, ses gens lui tenoient dans le cloître un cheval tout prêt, il étoit au bout de la rue avant que je fusse à la porte du temple.—Et vous ignorez ce qu'il est devenu?—Mon ami, il couroit au galop, et j'étois à pied: à tout hasard je me serois volontiers jeté dans la voiture qui a conduit Mme de Faublas ici, mais l'indocile cocher n'a pas voulu marcher.—Derneval, vous ne savez pas combien j'ai d'inquiétude… Promettez-moi de ne pas nous quitter aujourd'hui, ne partez que demain.—Demain? Si dès aujourd'hui mes persécuteurs…—Je crois vos dangers possibles, mais les miens sont peut-être inévitables. Depuis la terrible scène d'hier, depuis que le baron de Gorlitz et Mme Munich sont partis, Lovzinski s'est emparé de sa fille, de sa fille que je n'ai revue qu'aujourd'hui, que je n'ai revue qu'à l'autel. A peine a-t-on daigné souffrir que je lui adressasse un mot, toute réponse lui sembloit interdite; ce n'est qu'aux pieds de l'Éternel qu'elle a pu me renouveler sa foi, ce n'est qu'à ma femme qu'on m'a permis de jurer que j'adorerois toujours mon amante! Derneval, examinez Lovzinski, remarquez son visage sombre et soucieux, son regard observateur et défiant; lui trouvez-vous cet air de satisfaction que montre toujours un bon père qui donne à sa fille l'époux désiré? a-t-il, dites-moi, le maintien noblement orgueilleux d'un homme offensé qui pardonne?… Et ma chère Dorliska, ma jolie cousine, ma belle Sophie, quelle impression de tristesse profonde je vois sur cette figure céleste que devroit embellir l'idée d'un bonheur suprême, aujourd'hui légitime!… Et dans ses yeux obscurcis une larme qu'elle s'efforce de retenir!… Qui peut donc altérer sa félicité? Qui peut lui faire d'un jour d'allégresse un jour de tourment? Quelle crainte ou quel regret…? Ce jeune homme, d'où la connoît-il? que venoit-il faire ici?… Un affreux soupçon déchire mon cœur… Mais non, Sophie ne peut me trahir! Elle va donc succomber victime d'une trahison? C'est donc elle? a dit l'inconnu; Prends garde à moi, m'a dit Sophie. Mais comment la défendre? Quels sont nos ennemis? A quel péril faut-il me préparer? Derneval, je vous en conjure par notre confraternité, ne m'abandonnez pas dans des circonstances aussi critiques. Si vous me quittez, je suis perdu. Une obscurité profonde couvre les desseins de nos ennemis, une incertitude affreuse enchaîne toutes mes facultés. Comment prévenir des complots que j'ignore? Et, dans la foule des malheurs que je pressens, comment deviner celui qui peut m'accabler?»

Je n'entendis pas la réponse de Derneval, car Sophie, toujours accompagnée de son père, regagnoit déjà les portes du temple. «Mon ami, ne venez-vous pas?» me dit-elle. Il y avoit dans son regard tendre une expression de douleur si forte, il y avoit dans l'inflexion de sa voix douce une altération si marquée, que je sentis s'accroître encore mon inquiétude mortelle.

Nous arrivons dans le cloître. Est-ce par distraction ou par incivilité que Lovzinski, sans prendre garde ni à Dorothée ni à mon père, fait monter sa fille la première et se place aussitôt à côté d'elle? Pendant que je me fais cette question, Lovzinski ferme la portière, et le cocher, déjà prêt, donne aux chevaux de grands coups de fouet. La voiture, rapidement emportée, est à plus de cinquante pas de distance avant qu'aucun de nous soit sorti de la profonde stupéfaction où le jette cette fuite imprévue. Le premier, je me réveille; plus prompt que l'éclair, je m'élance. La grandeur de la perte que je puis faire, l'espérance de recouvrer l'inappréciable bien qu'on m'enlève, ajoutent à ma légèreté naturelle des forces extraordinaires; je me sens une vigueur plus qu'humaine; bientôt j'atteindrai la voiture, bientôt j'arracherai ma femme à son ravisseur… Mais, hélas! Derneval et mon père sont, trop tôt pour moi, revenus de leur étonnement, et leur activité bruyante va me devenir plus funeste que la funeste immobilité dans laquelle je les ai laissés. Tous deux ils me suivent de loin, en criant de toutes leurs forces: «Arrête!» Moi, je cours si vite que je ne puis crier. Plusieurs soldats viennent à passer; en me voyant seul et silencieux brûler le chemin dans mes élans rapides, ils imaginent que c'est moi qu'on poursuit. Tout d'un coup le cercle est fait, et me voilà environné: je veux m'expliquer, je parle françois à des Allemands[1]! Désolé de n'être pas compris et de perdre en vains discours le temps si précieux, j'essaye de forcer la barrière; mais que peut un homme contre dix? Ma résistance ne fait que les irriter; ils me maltraitent. Ce n'étoit rien que des coups, je les sentois à peine; mais j'entendois le bruit sourd que faisoit la voiture déjà beaucoup plus éloignée, et chaque tour de roue étoit un coup de poignard pour mon cœur. Tout en me débattant, je jette sur la route un regard douloureux; dans le lointain je distingue à peine un foible nuage de poussière. Alors, saisi d'un mortel désespoir, je sens expirer mon courage et s'anéantir mes forces; alors se fait dans toute la machine ébranlée la plus prompte et la plus affreuse des révolutions… Je tombe sans connoissance aux pieds des barbares qui m'ont arrêté, aux pieds de mon père et de mes amis, qui ont enfin pu me rejoindre. Je tombe… Ah! Sophie, mon âme te suit!

Malheureux chevalier! quand tu revins à toi, où étois-tu?

Sur un lit de douleur. Le baron veilloit à mon chevet, qu'il baignoit de ses larmes; Sophie fut le premier mot que je prononçai, quand je recouvrai ma raison. «Voyez comme sa tisane a déjà fait son effet! dit un petit homme que j'aperçus derrière le baron. Voilà l'accès passé, il entre demain dans son quatrième jour.—Quoi! Monsieur, je ne suis ici que depuis trois jours? Quoi! mon père, il n'y a que trois jours qu'ils m'ont arraché Sophie?—Oui, mon ami, me répondit-il en sanglotant, trois jours se sont écoulés depuis que ton père désolé attend que tu le reconnoisses et que tu le nommes.—Ah! pardon! cent fois pardon… Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez concevoir quel énorme fardeau pèse sur mon cœur, combien je me sens accablé du poids de mon infortune.—Tel est, mon fils, l'effet ordinaire des passions qui égarent la jeunesse insensée. Elles ont d'abord amolli ton âme au sein des plaisirs; maintenant elles te livrent sans force aux coups de l'adversité. A Dieu ne plaise que je veuille aujourd'hui te reprocher tes fautes! le sort t'en a trop cruellement puni. Tu as besoin d'un appui, ce sont des secours que je prétends te donner. Mon fils, entends ma voix gémissante, recueille mes consolations paternelles. Écoute un ami tendre qui souffre de tes maux, un père alarmé qui frémit pour lui-même en tremblant pour toi. Ta Sophie t'appartient, nul ne peut t'en priver. Duportail, en la conduisant au temple, a perdu tous ses droits sur elle. Mon ami, nous la chercherons. En quelque lieu que nous puissions la découvrir, je te promets de ne rien négliger pour la tirer de sa retraite, je te promets de te rendre ta femme. Toi, mon ami, rappelle ton courage, ouvre ton cœur à l'espérance, prends pitié de ma peine extrême, et rends-moi mon fils.—Oui, qu'il continue sa tisane, interrompit le petit homme, et nous le guérirons.—Mon père, je vous devrai deux fois la vie.—Et moi, Monsieur, reprit le petit homme, croyez-vous ne me rien devoir? Comptez-vous pour rien les boissons que depuis ce matin je vous administre?—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue?—Mon ami, Derneval et Dorothée sont partis avant-hier et m'ont promis de faire des recherches.—Messieurs, dit encore le petit homme, voilà un entretien qu'il faut finir. Nous guérirons ce jeune homme-là, puisqu'il parle déjà raison, mais qu'il se taise et qu'il continue sa tisane. Demain tout ira bien, et nous pourrons le faire transporter.» Le petit homme, en parlant ainsi, alla remplir une énorme tasse, et, me l'apportant d'un air de triomphe, m'invita doucereusement à avaler le breuvage consolateur. Un amant jeune et vif, à qui l'on vient offrir un verre de tisane, quand il demande sa maîtresse enlevée, peut bien ressentir un mouvement d'impatience et n'être pas exactement poli. Je pris le vase avec promptitude, et je le vidai lestement sur la tête pointue de mon Esculape. L'épais liquide, découlant le long de sa face oblongue, inonda aussitôt son maigre corps. «Ah! ah! dit froidement le petit homme, en épongeant sa ronde perruque et son habit court, il y a encore du délire! Mais, Monsieur le baron, que cela ne vous inquiète pas, qu'il continue sa tisane; seulement ayez soin de la lui donner vous-même, parce que, comme vous êtes son père, il n'osera peut-être pas vous la jeter au nez.»

Le meilleur médecin est celui qui, connoissant nos passions, sait les flatter quand il ne peut les guérir. Aussi les promesses du baron préparèrent mon rétablissement bien plus efficacement que ne l'auroit pu faire la tisane du petit homme. Dès le lendemain, je me sentois mieux; je fus transporté comme on me l'avoit annoncé la veille. Nous allâmes au village de Hollriss, situé à deux lieues de Luxembourg, occuper une maison bourgeoise que mon Esculape venoit d'acquérir tout récemment. On avoit conseillé cette retraite au baron. La tranquillité du lieu, sa gaieté champêtre, le charme de la campagne, les travaux de la saison, tout m'y offriroit, avoit-on dit, de consolantes distractions ou des occupations utiles; je pourrois, sans aucun danger, respirer un air salubre et prendre un exercice modéré dans un grand jardin. Mon père aussi avoit pensé que nous serions beaucoup mieux cachés dans un village obscur; à la précaution, peut-être surabondante, du changement de lieu, il avoit ajouté la précaution, sans doute plus nécessaire, du changement de nom. On l'appeloit M. de Belcourt, je me nommois M. de Noirval. Le valet de chambre du baron et mon fidèle Jasmin composoient notre domestique. Mon père avoit envoyé le reste de ses gens sur diverses routes, avec la double commission de chercher Lovzinski et de veiller à ce que nous ne fussions pas inquiétés.

En arrivant dans le nouveau domicile qu'il nous avoit choisi, M. de Belcourt visita toutes les chambres pour m'y faire donner celle qu'il jugeroit la plus commode et la plus tranquille. M. Desprez (c'est le nom du médecin) nous fit remarquer un petit pavillon entre cour et jardin. Il nous dit qu'il y avoit au premier étage trois chambres fort gaies, mais que le dernier propriétaire s'étoit vu forcé d'abandonner à cause des revenans. «Noirval, répondit mon père en souriant, ne craint pas les esprits: il a maintenant ses pistolets; quand il se portera mieux, il aura son épée.» On me mit donc en possession d'une des trois pièces. Jasmin s'empara gaiement de l'une des deux autres, et promit de garder encore la troisième contre les esprits. M. de Belcourt alla prendre son logement dans le corps de logis, plus considérable, situé sur la rue.

La nuit vint, les esprits ne vinrent pas; ils me laissèrent tout entier à mes réflexions douloureuses. O ma jolie cousine! ô ma charmante femme! que je versai de pleurs en songeant à vous!

Où son père l'avoit-il conduite? Pourquoi me l'avoit-il enlevée? Quelle raison assez puissante avoit pu porter à cette extrémité si dangereuse Lovzinski, naturellement compatissant et doux, Lovzinski, dont le cœur avoit éprouvé l'irrésistible empire d'une grande passion vainement contrariée? L'inconsolable époux de Lodoïska devoit-il être un père cruel? D'ailleurs, un prompt hymen n'avoit-il pas réparé ce qu'il appeloit mes égaremens? Que pouvoit exiger de plus l'honneur de sa maison involontairement compromis? Enfin, n'étoit-ce pas à mes fautes mêmes qu'il devoit le bonheur inespéré d'avoir retrouvé son adorable fille? Et l'ingrat osoit me la ravir! et le barbare ne craignoit pas de l'immoler! Oui, sans doute, de l'immoler! Accablée de ce coup affreux, Dorliska, l'infortunée Dorliska… O ma Sophie! si déjà tu n'es plus, du moins, en me donnant ta dernière pensée, tu auras emporté le juste espoir de n'être pas pour longtemps survécue. Va, je ne tarderai pas à l'accomplir. Bientôt, loin d'un monde jaloux, loin des pères dénaturés, libre de l'insupportable fardeau des tyranniques bienséances, affranchi du joug odieux des préjugés persécuteurs, j'irai, j'irai, satisfait et tranquille, me réunir à mon épouse heureuse et consolée. Bientôt, au sein d'une inaltérable paix, dans l'Élysée promis aux vrais amans, nos âmes, plus intimement rapprochées, s'enivreront des délices d'un éternel amour.

Ainsi, dans le calme des nuits, ma douleur se nourrissoit des idées les plus propres à l'augmenter. Le jour m'apportoit quelque repos. Mon père, toujours levé avec l'aurore, ne se lassoit pas de me répéter ses promesses: il me parloit des moyens qu'il comptoit employer avec moi pour retrouver ma femme, et, ne paroissant pas douter de leur succès, il me défendoit de mon désespoir. Par un de ses décrets immuables et bienfaisans, la nature a voulu que la crédulité naquît de l'infortune. Rarement l'espérance abandonne un mortel malheureux, et plus ses maux sont grands, plus aisément on lui persuade qu'ils vont bientôt finir.

Quelquefois, agité d'un soupçon inquiétant, je demandois à mon père ce qu'il pensoit de ce jeune homme dont je croyois encore entendre le lamentable cri. M. de Belcourt ne savoit que me répondre quand je le priois de me dire comment cet inconnu avoit pu nous suivre à Luxembourg, quel dessein l'y amenoit, en quel temps il avoit connu Sophie, et pourquoi Sophie ne m'avoit jamais parlé de lui.

Quelquefois aussi, reportant ma pensée moins triste sur cette foule d'événemens qui avoient rempli ma seizième année, je me plaisois à donner quelques souvenirs à cette intéressante beauté par qui le commencement de ma carrière, semé de tant de fleurs, m'avoit été si doux. Pauvre marquise de B…! Qu'est-elle devenue?… Peut-être enfermée! peut-être morte! Lecteur équitable, je m'en rapporte à vous: pouvois-je, sans ingratitude, refuser quelques larmes au sort de cette femme malheureuse, seulement coupable de m'avoir trop aimé?

Je ne dois point oublier de dire que mon cher docteur aussi, M. Desprez, continuoit à me donner de salutaires distractions. Tous les matins il me demandoit si quelque revenant ne m'avoit pas tourmenté; tous les soirs il me recommandoit de continuer l'excellente tisane; mais, quoique je l'en priasse instamment, il ne vouloit jamais me la donner lui-même. J'étois étonné que mon père m'eût choisi cet étrange Esculape, qui ne croyoit qu'à sa tisane et aux revenans. Voici ce que m'apprit M. de Belcourt, à qui j'en parlai. Le plus habile médecin de Luxembourg, d'abord consulté sur mon état, avoit ordonné les remèdes et le régime nécessaires; M. Desprez, instruit qu'on avoit arrêté de conduire le malade à la campagne dès que le transport pourroit se faire sans danger, étoit venu, dès le troisième jour, offrir à mon père ses services et sa maison. Le premier médecin, en applaudissant au choix du lieu, qu'il connoissoit, avoit rejeté la concurrence humiliante et dangereuse d'un moderne confrère qu'il ne connoissoit pas. M. de Belcourt, pour mettre les rivaux d'accord, avoit accepté les soins de l'un et la maison de l'autre.

C'étoit le médecin connu de Luxembourg qui me gouvernoit; l'ignoré docteur de Hollriss n'avoit d'autre mérite que celui de nous louer sa maison fort cher. J'étois le maître de craindre ses revenans; mais je n'avois rien à redouter de ses ordonnances.

Plus de huit jours cependant s'étoient passés, lorsque enfin nous reçûmes des nouvelles encourageantes. Dupont, celui de nos domestiques que mon père avoit envoyé sur la route de Paris, écrivit qu'en sortant de Luxembourg il avoit appris à la première poste qu'on venoit d'y donner des chevaux à un homme d'un âge mûr, accompagné d'une jeune fille éplorée. Dupont, ne doutant pas que ce ne fût ma femme et mon beau-père, les avoit suivis de près, jusqu'aux environs de Sainte-Menehould, où malheureusement il s'étoit démis la cuisse en tombant de cheval. Cet accident l'avoit empêché de nous faire passer plus tôt l'intéressant avis qu'il nous donnoit.

M. de Belcourt, habile à saisir tout ce qui pouvoit flatter mon espérance, ne manqua pas de m'observer que désormais l'objet de nos recherches, devenu plus facile, se trouvoit circonscrit dans l'étendue du royaume, ou plutôt dans l'enceinte de la capitale. «M. Duportail, ajouta-t-il, a bien senti qu'il pouvoit, sans courir un grand danger, retourner à Paris, où on le connoît peu, et qu'en supposant que nous parvinssions à découvrir sa retraite, nous n'oserions l'y venir troubler.—Je l'oserai, m'écriai-je avec transport, je l'oserai, mon père, et bientôt j'embrasserai ma Sophie.»

Le même jour vint une lettre de M. de Rosambert, à qui M. de Belcourt, depuis notre changement de demeure et de nom, avoit fait passer les détails de ma funeste aventure. Le comte, toujours caché dans l'asile qu'il s'étoit choisi, se portoit déjà beaucoup mieux, et comptoit venir bientôt nous joindre et me consoler. Il avoit envoyé au couvent savoir des nouvelles d'Adélaïde, que notre absence inquiétoit beaucoup et chagrinoit davantage. Le marquis n'étoit pas mort; Rosambert ne disoit pas un mot de Mme de B… Le silence qu'il affectoit sur le compte d'une femme trop malheureuse et trop aimable, dont il ne pouvoit douter que le sort incertain ne dût exciter au moins ma vive curiosité, me parut étrange. Je ne fus pas moins surpris qu'il ne m'eût pas écrit en même temps qu'à M. de Belcourt; mais, en y réfléchissant plus mûrement, je devinai que mon père, pour le moment peu curieux de me voir occupé de cette correspondance, interceptoit ces lettres.

Si, dans les nouvelles que je venois de recevoir, il n'y avoit rien d'assez positif pour me rassurer entièrement, j'y trouvai du moins de quoi me tranquilliser un peu. Ma convalescence commença. Le petit docteur contestoit à l'amour et à la nature le mérite de cette prompte cure, pour en attribuer tout l'honneur à la fameuse tisane si rarement bue. Une chose seulement lui faisoit croire que quelque divinité propice veilloit sur nos destinées: les revenans ne m'avoient pas encore tourmenté depuis que nous habitions notre nouvelle demeure! M. Desprez me parloit si souvent de ses revenans qu'enfin je le priai de vouloir m'apprendre ce qui pouvoit donner lieu à cette éternelle plaisanterie. Aussitôt d'un ton très sérieux il commença ce triste récit:

«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui, par conséquent, n'existoit pas.—Votre conséquence est frappante, Monsieur Desprez.—Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas. Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette, peut-être que Lisette auroit toujours aimé Lucas.—Eh, bon Dieu! Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!—Monsieur, puisque je conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.—Vous avez raison, Docteur, et ne vous gênez pas.—Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble. A présent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu'un mariage soit heureux, il faut que les époux fassent bon ménage.—Excellente remarque, Monsieur Desprez!—Et, pour que les époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs de qualité pareille.—Bravo, Docteur!—Or, je vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.—Ah! Monsieur Desprez, que vous contez bien!—N'est-il pas vrai que je n'oublie rien?—Et vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.—C'est qu'il faut être clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays, à trois sols la pinte, mesure de Saint-Denis; et ce goût différent que la femme avoit, c'étoit celui de l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le jus de la treille.—Comment, Docteur! de la poésie?—Quelquefois je m'en mêle, Monsieur. Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient que le vin, échauffant les fibres irritables de son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu'il étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit bu.—Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une définition presque digne du Médecin malgré lui.—Vous m'offensez, Monsieur: moi, je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie médical m'a entraîné… Et, dans le goût tout différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient tout contraire que l'abondance d'eau, noyant ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui, et portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que de l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches. Or, vous voyez bien, Monsieur, qu'il auroit fallu fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens pour n'en composer qu'un seul et même appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament du mari et le tempérament de la femme auroient bientôt sympathisé par un juste milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement d'accord; parce que… parce que…—Ne vous tourmentez pas, Docteur, je devine le reste.—Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, si les choses avoient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe dont il me reste à vous entretenir.—Voyons, Docteur, la catastrophe.—C'étoit, Monsieur, l'an 1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.—J'en faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.—On achevoit alors la vendange, parce que les vignes avoient mûri tard cette année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit plus un homme, c'étoit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner une petite omelette aux rognons, de treize œufs, et n'avoit bu que de l'eau. La digestion s'étoit faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mot. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tête de Lucas. Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de broc. Quand il la vit morte, il sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme un désolé sur le cadavre, et lui demanda pardon de l'avoir tuée. «Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà pourtant la première fois que cela m'arrive!» Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement la tête la première. On l'en retira au bout de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.—Ah! Docteur, la belle et longue histoire!—Je ne la fais pas, Monsieur, c'est la traduction du pays. Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit connoissance de l'affaire. Elle s'empara du corps de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit plus d'âme; elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut mis à l'encan. Celui qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un changement affreux: la nuit vient, le ciel pâlit, la terre frissonne, les éléments sont en convulsion, le corps de logis saute sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans l'intérieur un horrible charivari. On croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit entendre les gémissemens d'une morte et les cris d'un noyé!—Monsieur Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je veux, quand je serai de retour à Paris, en faire, pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant. J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d'intercaler dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi, s'il commence ma réputation, je tâcherai, chaque année, de traiter aussi heureusement deux ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent toujours si bien, s'arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent jamais, les proposeront pour modèles; certain public, qui jamais ne s'engoue, demandera l'auteur avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de petits talens et de grands succès, mes chefs-d'œuvre auront cent représentations, s'il le faut. Partout les sots crieront que je suis un grand homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à l'Académie.»

Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, comme on le verra par la suite, j'eus tant d'autres choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus m'occuper de son exécution.

L'épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon cerveau? C'est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.

Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque continuellement ma jolie cousine. La marquise de B… se présenta cinq à six fois dans les intervalles; et seulement une fois,… ne me grondez pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez bien?… Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet âcre[2] baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu… Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni très large… Il n'y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.

Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.

Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avois été la surveille: j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.

O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à l'accomplissement de mes vœux d'insurmontables difficultés. On ne parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je sentois moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions, j'allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.

Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots: Noirval, renvoie ton domestique, et lis. Je renvoyai Jasmin et je lus:

S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive.

«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et je m'endormis.

Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon cœur. Pour cette fois un songe vain ne m'abusoit plus, ce n'étoit plus une ombre fugitive qui m'embrassoit; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux contact… Mais doucement donc! étourdi que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus décente.

Aussitôt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attiré par une charmante petite main… que je baisai, ne vous en déplaise: car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas été vainement offerts, comme moi vous auriez promené sur tant de charmes une main caressante et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur que votre domestique ne vous entendît dans la pièce voisine: «Charmant revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!»

Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, j'aurois voulu prouver plus d'une fois qu'il étoit sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mêmes discours, répète malaisément les mêmes actions. Le doux combat venoit de s'engager; il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien que mon adversaire s'y complaisoit. Hélas! Faublas s'y trouva trop peu préparé! Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, si le revenant, moins taciturne, avoit bien voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinoit à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.

Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de paroître, et j'étois seul dans ma chambre. J'y recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fenêtres se trouvoient bien exactement fermées, aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au plafond. Par où donc le revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit habitée que par des hommes. D'où venoit donc l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien connu? Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donc! j'aimois mieux me croire le Tithon rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne Endymion de quelque fière déesse humanisée. O ma Sophie! de tout temps peut-être il étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit seulement pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenoit ne devoit brûler que pour une divinité!

Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe. La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes pages. En vérité, dans les deux premières, il n'étoit question que de ma Sophie; j'avois resserré dans la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.

Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitième nuit. Pressé du vif désir de connoître la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse, elle avoit un nom; depuis quand elle m'aimoit, car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes ne me valurent aucune réponse. Alors, de tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus décisif; mais le malin démon femelle, avec une présence d'esprit imperturbable, épuisa toutes mes ressources sans se permettre même une exclamation. Je m'obstinois d'autant plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me comportois assez bien pour obtenir un remercîment. Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde, quoique très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans les occasions intéressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart des femmes de ce monde-ci.

Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore. Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite, sur mon cœur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais par où. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvroit, et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avois mal entendu, car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m'offrit aucune trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étoient bien exactement fermées.

Le même soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet:

Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. Qu'il me réponde par le même courrier.

Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient la promesse qu'on exigeoit de moi.

Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir à Hollriss qu'une heure avant minuit, il importoit extrêmement que personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du jardin.

Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.»

Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma sœur? Que dit-on de ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?—De Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra bon compte.—O ma Sophie, je te reverrai!—Doucement, mon ami; ne m'étouffez pas. Mme de B… est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.—Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!—Peut-être: ne vous chagrinez pas… Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnoîtra partout.—Rosambert, on ne sait pas où elle est?—Apparemment dans une de ses terres, mon ami.—Oui, Mme de B…; mais Sophie?—Ah! dans Paris très probablement.—Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui pardonner?—Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus.—Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse le forcer à me la rendre?—Comment! forcer le marquis à vous rendre sa femme?—Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous parle.—M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera très certainement.—Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!—Au contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez.—Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.—Mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé… Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je vois que vous êtes à peu près rétabli.—L'espérance de revoir bientôt ma Sophie…—Oui! oui! ma Sophie! et puis cette femme si malheureuse?…—La marquise? je vous assure que mon intention n'est pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m'occupant d'elle, mais c'est que…—Sans doute, Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle qui a formé son adolescence.—Rosambert, toujours vous plaisantez! Dites-moi,… auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite Justine…?—Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au cœur? Ah! c'est que vous l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me semble, que La Jeunesse…—Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de cela.—Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant…—Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant? N'est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille?

«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par où?—Faublas, il vous visite toutes les nuits?—Non.—Non?—Mais tenez, justement je l'attends celle-ci.—Tant mieux, nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.—Attendez, je vais avertir Jasmin…—Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.»

Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin. «J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi.—Ici?—Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.—Ah! ma chère sœur! je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?—Bien, très bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes à la campagne, et puis des voyageurs… Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, vous le savez bien.—Rosambert, je suis charmé de vous voir ici… Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?—Parce que je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit sans doute prié d'altérer selon ses vues les nouvelles que j'apporte.—Vous avez raison.—Et puis ce revenant,… croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?… Faublas, à la santé de Sophie.—Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous allez me griser!—A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en dispenser.—Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas la première fois que tu m'auras fait perdre la raison!

«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie…—Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous jolie?…—Belle, mon ami.—Une femme qui fuit le jour!…—Belle, j'en suis sûr.—Allons, il est encore amoureux de celle-là.—Amoureux! Non.—Faublas, je parie, moi, qu'elle est laide!—Cent louis qu'elle est charmante!—Va, cent louis sur parole.—Comte, voilà qui est dit… Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?… Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?—Volontiers, s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de connoître… Depuis que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!… Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a. Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu'un…—Oui, la belle marquise.—Fidèle époux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.—Vous vous moquez, mon ami… Charmante femme!… Versez tout plein.»

Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette indélicate exclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu'un moyen de vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en gaieté.

Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue, sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.

Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin! s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!» Au même instant j'entendis un gémissement sourd, suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnans sa lumière tremblante; je vois… Hélas! aujourd'hui même, comment le raconter sans gémir!… Je vois sur mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations, une femme… O Madame de B…, que vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez évanouie!

Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»

Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme de B… se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.

Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»

Mme de B… vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:

«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime, puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre pitié.—Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie…—Que je suis malheureuse!—Et que je vous plains!—Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir!»

A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés, et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.

«M. de B… venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme Mlle de Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé dans tout Paris.

«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui traînoit à sa suite une fille enlevée… C'en est assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je me précipite… On venoit de vous unir!… Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.

«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins. La marquise de B…, déterminée à tout souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un misérable grenier de l'autre corps de logis.

«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son cœur… Sans doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!… Eh! de quoi lui parlé-je?… Faublas, l'instant approchoit où mes desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois sans mystère. Je vous montrois la marquise de B… songeant à peine à son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister… Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois malgré vous; malgré vous je vous conduisois… Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée!»

La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.

«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions tendres!… Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes… L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?… Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon cœur déjà rongé de son fiel empoisonné… Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me faire… Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»

Mme de B…, le visage enflammé, l'œil furieux, s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de poursuivre:

«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne… Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance… On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise de B… mieux qu'elle-même.»

Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:

«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour longtemps peut-être; je retourne à Paris…—A Paris!—Oui, mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!… Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice… Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens. Pour le repos de M. de B… lui-même, je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez le croire de faire entendre à M. de B… que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le laisser indécis.

«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: «La voilà! c'est elle!…» Eh bien, Faublas, ce rôle si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.

«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses parens[4] lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son cœur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu, peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet cher à son cœur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles règnent!

«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?… Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas malheureuse!… Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches… Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mme de B… vous moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un grand cœur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»

Mme de B… venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure, j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.

«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B… n'est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.

Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de B…, une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.

Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir de porter à Mme de B… cette lettre: dites-lui que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»

Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement, si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B…, sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes, elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami, j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.—Tout haut!—Ce sera de votre part une cruelle complaisance, mais je l'exige.—Permettez…—Faublas, accordez-moi cette dernière grâce.—Cependant…—Chevalier, je le veux.»

Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mme de B… a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le cœur sa piquante infidélité.

«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais… Le fat! l'insolent!… Mais continuez, mon ami, continuez.»

J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez.

Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit.

Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B… revient à son premier maître.

«A son premier maître, interrompit Mme de B…, cela n'est pas vrai!»

Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc.

«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!—Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me porter le dernier coup!»

J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme de B… ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la secourir.—Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer. L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»

Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé. Une batiste menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion délicieuse à mon cœur, comme je me sentis pressé du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mme de B…, non moins foible que moi… Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.

Mme de B…, quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale… Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse inquiète… Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel de l'Empereur; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»

J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce présent.»

Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras, ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre réunion!

Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma sainte étamine, en l'enveloppant d'un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut ordre d'avancer.

Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?

La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près: trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!… Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous promettois de revenir bientôt.

Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!

Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.

Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.

Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles: «Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»

L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu…

Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.

Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un Ave Maria. Un Ave Maria! Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot. Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:

«D'où venez-vous?—Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont amené.—Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?—Ici? Je n'y suis peut-être jamais venu! Où suis-je?—N'avez-vous pas séduit Mlle de Pontis?—Mlle de Pontis! O Sophie!…—Oui, Sophie de Pontis: vous la connoissez?—J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.—Connoissez-vous le chevalier de Faublas?—Ce nom-là est venu jusqu'à moi.—Derneval, le connoissez-vous?—Non.»

Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?—Non.»

Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit reprit: «Qu'on lui ôte cette serviette, et qu'on lève son voile.»

L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont rangées à la file plus de cinquante… Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non, ce n'est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les entends même s'écrier en chœur: «Ce n'est pas elle!»

«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l'assemblée. «L'affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous recevrons leur réponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos sœurs veille auprès d'elle.»

Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avois garde de résister: j'étois lié d'abord, et puis je trouvois la voiture assez douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins, j'en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'œil j'en lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure portoient l'épouvante au fond de mon âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n'y songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues distractions.

Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on fit donner une chaise à la sœur Ursule, à qui les vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain matin.

O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que j'avois distingués, celui d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint! quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que d'innocence sur son front ingénu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.

Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante. Quoique très fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de Rosambert, docile élève de Mme de B…, c'est ici qu'il te faut montrer digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que le hasard propose en ce moment à l'éloquence: une fille charmante et la liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.

Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.

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Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle mon cœur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»

J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe, traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.

Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon; voici l'allée couverte: votre cœur n'est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs… Plus loin… Oui, le voilà, c'est lui!… Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie; ne le voyez-vous pas, le marronnier propice, cet arbre consacré par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui de ma femme… De ma femme! ah! nous étions amans, et nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés! séparés!… Je vole vers elle… Grand Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.

Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé. Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.

Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur. Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.

Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie qu'elles me cachent.

«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»

Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.

Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et futée crient gare à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'œil au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de monsieur; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de madame. Le troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous gentilhomme?—Oui, Monsieur.—Votre nom?—Le vicomte de Valbrun.—Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé: Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey.»

M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: pair ou non. Si vous devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes mort.—«Pair», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste… Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!… M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos dispositions.—Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai charmé d'obtenir votre amitié.—A qui ai-je le bonheur de parler?—Je ne puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux, souffrez que je me retire.—Comment! avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un moment.»

En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l'équipage où je me trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.

Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur! lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d'honnêtes gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine…»

[Illustration]
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APPARITION DE JUSTINE

A ce nom qui sonnoit si doucement à mon oreille, j'interrompis M. de Valbrun: «Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier… Monsieur le vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» Il m'assura que je lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'écartai ses mains trop discrètes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure chiffonnée, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donné du souci.

Faublas.

Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?

Justine.

Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.

Le Vicomte de Valbrun.

Monsieur de Faublas!… Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître. (Il vint à moi et me prit la main.) Brave et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne… Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où allez-vous?

Notes in this chapter

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