SIXIÈME PARTIE.
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LIV. LE CARDINAL.
«Eh bien, Madame, vos désirs seront réalisés plus tôt que nous ne l’aurions imaginé. La douloureuse maladie qui va vous enlever votre vénérable abbesse apportera ici de grands changements. Au milieu de toutes les mutations d’emplois et de dignités qui vont avoir lieu, il est difficile que vous ne rencontriez pas l’occupation que vous désirez, et qui convient à votre belle intelligence.
—Monseigneur, répondit Lélia, je ne réclame que les moyens de me rendre utile; mais ces moyens ne sont pas aussi simples que nous le pensions. Toute bonne intention rencontre certainement ici de nobles sympathies; mais elle y rencontre aussi des méfiances obstinées et une opposition funeste. Quiconque n’est pas la première n’est rien; et ce que j’ai à vous demander, Monseigneur, j’y ai bien réfléchi, c’est de n’être rien ou d’être la première.
—Vous parlez comme une reine, ma sœur, dit le cardinal en souriant; je voudrais pouvoir vous placer sur un trône; mais dans notre système électif je ne puis que vous faire franchir le plus rapidement possible les divers degrés de la hiérarchie.
—Ce n’est pas ainsi que je l’entends, Monseigneur. Je ne consentirai jamais à entrer en lutte avec de petits intérêts ou de petites passions. Vous m’accorderez bien que je ne suis nullement propre à un tel rôle.
—Je le comprends, Madame. Pour mon compte, je sais ce que j’ai eu à souffrir dans une carrière beaucoup plus large, et je conçois que vous reculiez devant des tracasseries d’intérieur. Mais êtes-vous bien dans la voie du devoir, chère sœur Annunziata, quand vous refusez le service de votre intelligence à la communauté dont vous faites partie? Vous ne le refusez pas absolument, j’entends bien; mais vous servirez les intérêts de l’Église, à condition que l’Église vous donnera la place la plus éminente dont elle puisse disposer en faveur d’une femme. Abbesse des Camaldules! mais, quelle que soit votre fierté, quelle qu’ait été votre position dans le monde, songez, Madame, que ce que vous demandez est quelque chose!
—C’est quelque chose si je suis capable de quelque bien; sinon, ce n’est rien du tout, Monseigneur. Est-ce donc la pourpre de votre vêtement qui vous élève au-dessus du commun des prêtres? Que voulez-vous que je fasse d’une croix d’or ou d’une crosse d’argent, si aucun moyen d’élever mon âme n’est attaché à ces frivoles joyaux? N’en ai-je pas possédé de plus riches, et, comme la plupart des femmes, ne pouvais-je pas me contenter de cette vanité?
—Il est vrai, Madame: aussi vous serez abbesse.
—Dites-moi que je le suis, Monseigneur; autrement je vous répondrai que je ne le serai jamais.
—Sœur Annunziata, vous êtes étrangement impérieuse!...
—Oui, Monseigneur, parce que j’ai pour le côté puéril et mesquin de ces choses tout le mépris que vous en avez eu vous-même. Je ne crains pas d’exiger ce qui peut m’être refusé; car aucun regret, aucune déception ne seront attachés pour moi à ce refus. Je ne suis pas venue ici pour ouvrir une carrière quelconque à mon ambition. J’y suis venue pour fuir le monde et vivre dans le recueillement. Je ne suis propre à aucun détail de ménage, à aucune occupation subalterne; je n’en veux pas, parce que je m’y conduirais mal, soit que j’y portasse un amour de l’ordre qui me rendrait toute contradiction insupportable, soit que je fusse capable de m’y endormir dans une nonchalance qui rétrécirait mes idées et abaisserait mon caractère. Vous ne voulez ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas?
—Non, certes! répondit le prélat avec émotion. Cette grande intelligence et ce grand caractère me sont sacrés. Peut-être suis-je le seul à les comprendre. J’ai du moins la vanité de les avoir devinés le premier, et je surveille ces dons du ciel avec la jalousie d’un père ou d’un frère. Ce sont des trésors dont le Seigneur m’a rendu, pour ainsi dire, dépositaire, et dont il me demandera compte un jour. Je veillerai donc à ce qu’ils soient dépensés pour sa gloire. O Lélia! vous pouvez beaucoup; je le sais; aussi je ferai beaucoup pour vous, n’en doutez pas!
—Eh bien, quoi? dit Lélia.
—Vous serez aujourd’hui la seconde ici, et demain vous serez la première.
—C’est-à dire que je serai le ministre d’une volonté étrangère jusqu’à ce que la mort ait éteint cette volonté? Non, Monseigneur.
—Eh quoi! vous serez la dispensatrice des aumônes, la mère des pauvres, le refuge des affligés; vous pourrez répandre l’or à pleines mains sur les objets de votre sollicitude!...
—N’étais-je pas libre de le faire avant d’apporter ici mes richesses? N’ai-je pas fait tout le bien qu’on peut faire avec de l’argent? N’est-ce pas un plaisir sur lequel je suis blasée? D’ailleurs, quand même ce mode d’action charitable me conviendrait, l’emploi des richesses de ce couvent peut-il être jamais soumis à la décision de celle qui porte le titre de trésorière?
—L’abbesse elle-même ne peut disposer de rien sans l’aveu d’un conseil supérieur.
—Ce n’est donc pas là ce que je veux, Monseigneur, vous le savez bien. Je ne veux pas seulement donner du pain aux pauvres, je veux donner de l’instruction aux riches; je veux que leurs enfants reçoivent le pain de vie, c’est-à-dire des idées et des principes comme on ne s’est jamais avisé de les leur donner. Vous avez ouvert à leurs fils des écoles libérales, vous avez encouragé le développement de leur intelligence et poursuivi avec ardeur la moralisation de leurs travaux. Vous savez que je pourrais et que je saurais en faire autant pour leurs filles. Vous m’en avez donné l’idée; vous avez exigé du moi la promesse de m’y employer avec courage, dévoûment et persévérance. Mais vous savez mes conditions: point d’emploi intermédiaire, point de postulat entre le doux repos du rang le plus obscur et les soucis honorables du rang le plus élevé.
—Eh bien, Madame, vous serez abbesse, mais songez que nous jouons gros jeu; songez qu’à nous deux, ma sœur, nous faisons secrètement un schisme dans l’Église. L’Église, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, ne comprend pas très-bien sa mission. Les clefs de saint Pierre ne sont pas toujours dans les mains les plus habiles. Je ne sais si elles ouvrent les portes du ciel, mais je crois qu’elles ferment les portes de l’Église, et qu’elles repoussent du catholicisme toute grandeur, toute lumière, toute distinction intellectuelle. Préoccupé du soin frivole et dangereux de garder dans leur intégrité la lettre des derniers conciles, on a oublié l’esprit du christianisme, qui était d’enseigner l’idéal aux hommes et d’ouvrir le temple à deux battants à toutes les âmes, en ayant soin de placer l’élite dans le chœur. On a, tout au contraire, agi de telle sorte que la plèbe grossière est assise au pied de l’autel, et que le patriciat intellectuel est debout à la porte, si bien à la porte qu’il se retire et ne veut plus rentrer. Nous deux, ma sœur, qui voulons replacer chacun à son rang, et subordonner l’ignorance aux conseils de la raison, la superstition aux enseignements de la vraie piété, pensez-vous que nous l’emporterons sur un corps aussi étroitement uni que cette coterie de malheur qu’il leur plaît d’appeler une Église?
—Je l’ignore absolument, Monseigneur; si je l’ai cru un instant, c’est que vous avez travaillé à me le faire croire.
—Eh quoi! vous ne me rassurez pas autrement, Madame? Je suis effrayé. Quelquefois mon âme succombe sous le poids des ennuis et de la crainte. Peut-être après une vie de travaux assidus et de fatigues desséchantes, me chasseront-ils comme un serviteur inutile, ou me tiendront-ils à l’écart comme un allié dangereux! Ne trouverai-je dans votre âme comme dans la mienne, à ces heures de triste pressentiment, que doute et langueur? Une grande et sainte amitié ne me consolera-t-elle pas des maux auxquels mon cœur est en proie?
La camaldule et le prélat se regardèrent fixement avec un calme qui jeta secrètement un peu d’effroi dans l’âme de l’un et de l’autre. Puis, comme deux aigles qui, avant de s’attaquer, ont hérissé leurs plumes et mesuré leurs forces, chacun resta sur la défensive. Lélia s’abstint de faire sentir au prince de l’Église qu’il s’agissait entre eux de relations plus sérieuses qu’il ne l’imaginait peut-être, et le cardinal comprit de reste que ni l’ambition de commander à ses compagnes ni l’admiration qu’il était, à plusieurs égards, en droit d’espérer d’elle, ne donnerait le change aux idées austères et aux froides résolutions de la religieuse. Il battit donc en retraite sur-le-champ, avec toute la prudence et la dignité d’un général habile; et, en vainqueur sage et courtois, Lélia feignit de n’avoir pas compris son attaque. Ce regard, échangé entre eux, avait suffi pour asseoir à tout jamais leur position relative. C’était le premier regard que, depuis un an de trouble et d’incertitude, le prince avait osé attacher sur les yeux noirs de Lélia. Jusque-là, il avait craint de perdre sa confiance et de la voir quitter le couvent. Désormais enchaînée, peut-être ambitieuse, elle lui avait semblé moins redoutable. Mais, au premier choc, il vit qu’à l’exemple des grands vaincus son orgueil augmentait dans les fers.
Monseigneur Annibal n’était point un homme ordinaire. S’il avait de fortes passions, il avait une grande âme pour les y loger. Les objets de sa convoitise pouvaient devenir, en tombant sous sa puissance, les objets de son mépris; mais ils pouvaient, en se refusant à ses atteintes, n’avoir point à craindre un lâche dépit. C’était l’homme de son temps, et nullement celui du passé; homme plein de vices et de grandeur, de faiblesses et d’héroïsme. Attaché aux biens et aux jouissances terrestres par l’éducation et par l’habitude, il avait pourtant l’instinct et le culte de l’idéal. Il n’y marchait pas par les droits chemins, cela n’était plus en son pouvoir; mais, au milieu d’une carrière désordonnée, le sentiment de l’avenir était venu comme une révélation prophétique s’emparer de lui et le pousser aux grandes choses. Les mauvaises ternissaient encore l’éclat de sa vie, mais elles ne l’entravaient pas. Quiconque ne voyait qu’une de ses faces pouvait le mépriser; mais Lélia, qui du premier coup d’œil avait vu les deux, se méfiait de lui sans le craindre et l’estimait sans l’approuver.
Magnus.

«Monseigneur, reprit-elle après une assez longue pause, je ne vois pas ce que nous aurions à redouter dans une entreprise aussi franchement désintéressée. Je ne sais si je m’abuse, mais, je le répète, je ne vois rien dans le côté extérieur de notre rôle dont la possession puisse nous enivrer, et dont la perte ait droit à nos regrets. Il s’agit de mettre en pratique une foi qui est en nous. L’espérance vous soutient, vous qui depuis plusieurs années travaillez sans relâche. Moi qui n’ai rien essayé, je ne puis connaître encore ni la crainte ni la confiance. Je suis prête à marcher dans la voie que vous m’ouvrirez; et, si je ne réussis pas, il me semble que ma douleur n’aura rien à faire avec la conduite du clergé à mon égard. Il nous faudra, Monseigneur, chercher plus haut la source de nos larmes, si nous ne trouvons pas dans les sympathies sociales de quoi nous dédommager des anathèmes ecclésiastiques.
—Lélia! dit le prélat en lui tendant la main avec une dignité franche et loyale, vous avez raison, vous êtes plus forte que moi, et, chaque fois que je vous ai vue, j’ai senti mon âme s’élever au contact de la vôtre. Je vaux peut-être beaucoup moins que vous ne pensez dans un sens. Je crains d’être moins détaché des ambitions humaines que vous ne me faites l’honneur de le croire; mais je sens que je puis m’en détacher encore, et je ne rougirai pas de devoir ce grand exemple à la haute sagesse d’une femme. Comptez sur moi, vous serez abbesse.
—Comme il vous plaira, Monseigneur, ceci est la chose qui m’occupe le moins, et je n’aurais pas pris la liberté de vous demander cet entretien si je n’avais eu une grâce plus importante à implorer de Votre Éminence.
—Encore! pensa le cardinal, et malgré lui un reste d’espoir fit scintiller son œil profond. Ma sœur, dit-il, vous avez, je le vois, grande confiance en moi, et je vous en remercie.
—Oui, j’ai grande confiance en vous, dit Lélia d’un air grave; car il s’agit d’être grand, généreux, hardi: vous le serez.
—Quoi donc? dit le cardinal, dont l’œil devint plus brillant encore à l’idée d’une occasion de satisfaire sa noble vanité.
J’ai frémi d’être forcée de me retourner. (Page 114.)

—Il s’agit de sauver Valmarina, répondit Lélia. Vous le pouvez! vous le voulez!
—Je le veux, dit Annibal vivement. Savez-vous, Madame, qu’il y va cette fois de ma vie? Si j’échoue, je ne suis plus seulement un prince disgracié, je suis un citoyen condamné, ou, pour parler plus simplement, ajouta-t-il en riant, un homme pendu.
—C’est vrai, Monseigneur, j’y ai songé.
—Lélia! Lélia! s’écria le cardinal en marchant avec agitation, vous m’estimez beaucoup, j’ai droit d’être fier!»
Il prononça ces mots avec tristesse; mais c’était l’expression d’un regret naïf, respectueux et sans arrière-pensée.
«Où est Valmarina? ajouta-t-il d’un ton décidé.
—De l’autre côté de ce ravin, lui dit Lélia en lui montrant du doigt la direction de la fenêtre.
—On n’est pas sur sa trace... pourtant il n’y a pas de temps à perdre... Il faut qu’il passe la frontière.
—Par la forêt, Monseigneur, vous n’avez que quatre lieues.
—Oui! mais il lui faut un passe-port!...
—Mais dans votre voiture, avec vous, Monseigneur, il n’en a pas besoin.»
Le cardinal fit un geste de surprise, puis il sourit. Il était confondu de la manière dont Lélia traitait avec lui de puissance à puissance, tout en lui ôtant le plus léger espoir. Mais cette audace lui plaisait; elle le jetait dans un monde nouveau, et l’élevait à ses propres yeux.
—Et à quelle heure dois-je être au rendez-vous? demanda-t-il d’un air joyeux et attendri.
—Il est une personne à qui Votre Éminence peut se fier, répondit Lélia; cette personne m’a fait savoir ce matin que le proscrit, ne trouvant plus de sûreté dans son asile, se rendrait chez elle ce soir...
—Et quelle est cette personne?
—Voici son billet.»
Le cardinal prit le billet. «Ma chère sainte, celui que tu appelles Trenmor m’a fait demander un asile pour cette nuit. Il est en danger à l’ermitage, mais il ne sera pas en sûreté chez moi; tu sais qu’il y vient des personnages qui peuvent le rencontrer et le reconnaître. Je crains surtout...»
Le cardinal lut d’un seul regard et le nom de ce personnage redouté, et la signature de la lettre... Il résista au mouvement convulsif qui le portait à la froisser dans ses mains, et regardant Lélia avec une indignation mêlée de terreur:
—Tout ceci est-il un jeu, Madame? lui dit-il d’une voix tremblante.
—Monseigneur, répondit Lélia, l’occasion serait mal choisie. Valmarina est en danger, et je vous le livre. Cette femme est ma sœur, ma propre sœur, et je vous la livre également.
—Votre sœur, elle!... C’est impossible!
—Abjecte et grande à la fois, elle a la générosité de le cacher; mais moi, qui n’ai jamais eu aucun souci de plaire au monde, je ne le cache pas. Je ne puis parler d’elle sans souffrir, car je l’ai aimée; mais je pleure sur elle sans rougir d’elle.
—Eh bien! vous l’emportez encore, dit le cardinal en rendant à Lélia le billet qu’elle brûla sur-le-champ; vous avez du courage et vous ne désavouez aucune vérité. Vous êtes tranchante et froide comme le glaive de la justice, sœur Annunziata; mais qui pourrait se révolter contre vous?
—Annibal, dit Lélia en lui tendant la main à son tour, estimez-moi comme je vous estime.
—Oui, ma sœur, répondit-il en serrant sa main avec force, je serai à minuit chez la... chez votre sœur. Ma voiture et mes gens nous attendront aux portes de la ville. Demain dans la journée je viendrai vous rendre compte de mon expédition... si je n’y succombe pas!...
—Dieu ne le permettra pas, dit Lélia.
—Mais, dit le cardinal en revenant sur ses pas au moment de sortir, vous me devez la vérité tout entière... Je suis un homme qui peut, qui doit tout savoir, Lélia... Si vous me ménagez, si vous me tuez à demi... il me semble que je pourrai vous haïr... Confessez-vous volontairement, puisque vous venez de me confesser malgré moi. Valmarina était ici pour vous?
—Oui, Monseigneur.
—Il vous aime?
—Comme un frère.
—Comme je vous aime, par exemple?»
Lélia hésita et répondit:
—Comme je vous aime, Monseigneur.
—Et vous l’avez aimé, cependant?
—Jamais autrement que je ne l’aime aujourd’hui.»
Le cardinal garda le silence un instant, puis il ajouta:
—En conscience, sœur Annonciade, dites-moi ce que vous pensez des questions que je vous fais?
—Je pense que vous cherchez une nouvelle occasion d’être généreux et magnifique. Vous êtes vain, Monseigneur.
—Avec vous, il est vrai, dit Annibal.»
Il la regarda quelques instants en silence; son visage exprimait une passion ardente, mais sans espoir et sans prière.
«Ah! ajouta-t-il par une transition d’idées facile à comprendre, mais d’un ton qui ne pouvait que satisfaire la fierté de Lélia, j’allais oublier que vous voulez être abbesse. J’y vais travailler sur-le-champ.»
Et il sortit précipitamment.
LV.
Ma sœur, je ne puis vous porter cette bonne nouvelle moi-même, mais réjouissez-vous, votre ami est sauvé, et désormais vous aurez facilement de ses nouvelles. Vous pourrez aussi me remettre vos lettres pour lui. Je pense qu’il vous sera doux de correspondre du fond de votre retraite avec cet homme respectable.
Oui, Lélia, il m’a frappé de tristesse et de respect, cet infortuné qui travaille pour la vertu et qui fuit la gloire avec autant de soin que les autres en mettent à la chercher. Il a voulu me dire son secret, me raconter sa jeunesse, son crime et son malheur. Admirable délicatesse d’un cœur qui ne veut point accepter l’intérêt d’autrui sans l’éprouver par d’austères aveux! Étrange et magnifique destinée d’un pénitent qui confesse ce que tout autre voudrait tenir caché, et qui, au contraire de tous les hommes dégradés par la société, fait de tels aveux que nul ne se sent porté à les trahir! Oui, cet homme cherche la honte, la souffrance, l’expiation avec une effrayante persévérance. Il n’est point chrétien, et il a toute la ferveur, toute l’abnégation, tout l’enthousiasme des premiers chrétiens. Il est un exemple vivant de la profonde et inépuisable source de divinité qui jaillit des profondeurs de l’âme humaine. Il est une énergique protestation contre la faiblesse et la grossièreté des jugements humains. Il a abdiqué sa propre vie, et il ne respire plus que dans l’humanité. Toutes ses pensées sont pour la grande famille des malheureux. Il lui consacre ses travaux, ses souffrances, ses veilles, ses désirs, tous les élans de son intelligence, toutes les pulsations de son cœur; et la plus simple récompense l’effraie, la plus légitime marque d’approbation ou d’estime le trouble! Au premier abord, ou pourrait croire que c’est une manière habile d’opérer sa réhabilitation sociale; quand on descend au fond de ses pensées, on voit que l’excès de son humilité est un excès d’orgueil. Mais quel orgueil noble et pieux! Il connaît les hommes; brisé cruellement par eux, il ne peut plus estimer leur suffrage, ni désirer leurs sympathies. Il les mépriserait s’il n’avait en lui un profond sentiment d’amour et de pitié qui le porte à les plaindre. Alors il se dévoue à les servir, parce qu’il trouve dans leur conduite à son égard la preuve de leur égarement et de leur ignorance; et ce qu’ils ne peuvent plus faire pour lui, il voudrait qu’ils apprissent à le faire les uns pour les autres.—Eh bien! me disait-il tandis que nous traversions rapidement les bois à la faveur des ténèbres, quand même tout le travail de ma vie ne servirait qu’à amener dans quelques siècles la réconciliation complète d’un criminel avec Dieu et avec la famille humaine, ne serais-je pas bien assez récompensé? Dieu pèse dans une balance équitable les actions des hommes; mais comme, dans les lois de sa perfection, l’idée de justice implique celle de pitié et de générosité, il a fait pour nos crimes un plateau infiniment plus léger que celui qui doit porter nos expiations. Un grain de blé pur jeté dans celui-là l’emporte donc sur des montagnes d’iniquités jetées dans l’autre, et ce grain béni, je l’ai semé. C’est peu de chose sur la terre, c’est beaucoup dans les cieux, parce que là est la source de vie qui fera germer, fructifier et centupler ce grain.
O Lélia! l’exemple de cet homme m’a fait faire un singulier retour sur moi-même; et moi, prince de la terre, moi qui bénis les hommes prosternés sur mon passage, moi qui élève l’hostie sur la tête inclinée des rois, moi qui vais par des chemins semés de fleurs, traînant l’or et la pourpre comme si j’étais d’un sang plus pur et d’une race plus excellente que le commun des hommes, je me suis trouvé bien petit, bien frivole et bien ridicule auprès de ce proscrit qui se traîne la nuit par les chemins, poursuivi, traqué comme un animal dangereux, toujours suspendu entre l’échafaud et le poignard stipendié du premier assassin qui reconnaîtra son visage. Et cet homme porte l’idéal dans son âme, l’humanité dans ses entrailles! Et moi, je ne porte en mon sein que des sentiments d’orgueil, le tourment d’une ambition vulgaire et la souillure de mes vices!
O Lélia! vous m’avez confessé. Vous avez bien fait, je vous en remercie. Il me semble que je serai purifié de mes taches si je puis vous ouvrir mon âme tout entière. Voyez: nous nous mettons à genoux devant un simple prêtre, et nous lui racontons nos péchés; mais nous ne nous confessons pas pour cela. Nous ne pouvons oublier, nous puissants, que si nous sommes là pliés sur nos genoux devant ce subalterne, il est, lui, prosterné en esprit devant l’éclat de nos titres. Il écoute en tremblant ce que nous lui disons avec arrogance; il a peur d’entendre l’aveu de nos fautes, car il craint d’être forcé par son ministère à nous réprimander; si bien que c’est le juge qui se trouble et s’effraie, tandis que le pénitent, souriant de son angoisse, est le véritable juge et le contempteur superbe de l’humaine faiblesse. Ou bien, si nous nous confessons à nos égaux, nous ne sommes occupés qu’à écarter de nos aveux toute circonstance particulière qui pourrait servir d’aliment à l’intrigue ou d’arme à la jalousie. Au milieu de ces préoccupations étroites, quelle âme assez pieuse, quel repentir assez fervent pourraient s’élever vers Dieu, dégagés de toute pensée terrestre? Non, Lélia, je ne me suis jamais confessé en esprit et en vérité; et pourtant, nul plus que moi n’est pénétré de la grandeur et de la sublimité de ce sacrement, qui eût sauvé Trenmor de l’horreur du bagne si l’esprit de la pénitence chrétienne et la sainteté de l’absolution religieuse eussent porté quelque lumière dans les lois sociales. Oh! oui, je comprenais l’importance et le bienfait de cette auguste institution! J’eusse voulu pouvoir y retremper mes forces affaiblies, et renouveler mon âme dans les eaux salutaires de ce nouveau baptême! Mais je ne le pouvais pas, car il m’eût fallu un confesseur digne de mon repentir, et je ne l’ai pas trouvé. J’ai toujours rencontré dans le clergé l’intelligence unie à l’orgueil ou à l’intrigue, la candeur jointe à la superstition ou à l’ignorance. Quand le pénitent est à la hauteur du sacrement, le confesseur n’y est pas; et réciproquement, quand le confesseur est digne de délier l’âme de ces chaînes impures, le captif ne mérite pas sa délivrance. C’est que, pour consacrer le mystère sublime de l’absolution, il faudrait l’association de deux âmes également croyantes, également remplies du sentiment divin. Eh bien, Lélia, il me semble qu’à défaut d’un prêtre, à défaut d’un homme saint, je puis invoquer une sœur, une mère, si vous voulez; car, quoique vous soyez la plus jeune de beaucoup d’années, vous êtes la plus forte et la plus sage de nous deux, et je me sens, moi dont le front commence à se dévaster, tremblant et soumis comme un enfant devant vous. Confessez-moi. Puisque vous n’avez pas craint de me dire en face que j’étais un pécheur, consentez à descendre au fond de ma conscience, et si vous y trouvez une douleur et des remords sentis, absolvez-moi! Il me semble que le ciel ratifiera votre sentence, et que pour la première fois mon âme sera purifiée.
Dites-moi toute votre pensée, et condamnez-moi suivant la rigueur de votre justice. Parce que je cède à des entraînements dont je rougis comme homme, et que, comme prêtre, je suis forcé de cacher, suis-je donc un hypocrite? Si je le croyais, je me ferais horreur à moi-même; mais, en vérité, il ne me semble pas que ce rôle odieux puisse m’être attribué. Au temps où nous vivons, cette conduite que je tiens et que je suis loin de vouloir justifier en elle-même, est-elle celle de Tartufe au dix-septième siècle? Non, je ne puis le croire! Le faux dévot des siècles passés était un athée, et moi je ne le suis pas. Il se raillait de Dieu et des hommes: moi, pour n’avoir peur ni de l’un, ni des autres, je n’en révère pas moins l’Éternel, je n’en aime pas moins mes semblables. Seulement, j’ai examiné le fond, j’ai analysé l’essence de la religion chrétienne, et je crois l’avoir mieux comprise que tous ceux qui s’en disent les apôtres. Je la crois progressive, perfectible, par la permission, par la volonté même de son divin auteur; et, quoique je sache bien que je suis hérétique au point de vue de l’Église actuelle, je suis pénétré, dans ma conscience, de la pureté de ma foi et de l’orthodoxie de mes principes. Je ne suis donc pas athée quand je viole les commandements de l’Église; car ces commandements me paraissent insuffisants pour les temps où nous vivons, et l’Église a le droit et le pouvoir de les réformer. Elle a mission de conformer ses institutions aux droits et aux besoins progressifs des hommes. Elle l’a fait de siècle en siècle depuis qu’elle s’est constituée; pourquoi s’est-elle arrêtée dans sa marche providentielle? Pourquoi, elle qui fut l’expression des perfectionnements successifs de l’humanité, et qui marcha si glorieusement à la tête de la civilisation, s’est-elle endormie à la fin de sa journée, sans songer qu’elle avait un lendemain? Se croit-elle donc finie? Est-ce le vertige de l’orgueil ou l’épuisement de la lassitude qui l’entrave ainsi? Ah! je vous l’ai dit souvent, je songe à son réveil, je le pressens, j’y crois, j’y travaille, je l’attends avec impatience, je l’appelle de tous mes vœux! Aussi, je ne veux pas sortir de son sein, je ne veux pas être exclu de sa communion, parce que je ne pense pas qu’un schisme sorti d’elle et arborant un nouvel étendard puisse être dans la véritable voie du progrès religieux. Pour faire schisme ouvertement, il faut se séparer du corps de l’Église, faire scission avec son passé comme avec son présent, conséquemment perdre tous les bénéfices, tous les avantages, tous les fruits de ce passé riche, glorieux et puissant. L’humanité, habituée à marcher dans la voie large et droite de l’Église, ne peut se détourner dans les sentiers que par fractions et par intervalles. Toujours elle sentira, dans ses institutions religieuses comme dans ses institutions civiles, le besoin irrésistible de l’unité. Il faut un culte à la société, un seul et indivisible culte. L’Église catholique est le seul temple assez vaste, assez antique, assez solide pour contenir et protéger l’humanité. Pour toutes ces nations éparses sur la face de la terre, qui n’ont encore qu’une foi incertaine et des rites grossiers, le catholicisme est la seule morale assez nettement rédigée et assez simplement formulée dans sa sublimité, pour adoucir des mœurs farouches et illuminer les ténèbres de l’entendement. Aucune philosophie moderne, que je sache, ne s’est constituée au point où est l’Église, et n’est en droit de porter sur l’enfance des nations une lumière aussi pure. Je crois donc à l’avenir et à l’éternelle vie de l’Église catholique, et je ne veux pas me séparer des conciles (quoique je regarde ce qu’ils ont fait comme insuffisant et inachevé), parce que nulle autorité nouvelle ne pourra jamais revêtir un caractère aussi sacré. Malgré mon admiration pour Luther et ma sympathie pour les idées de réforme, je ne me serais point enrôlé sous cette bannière, eussé-je vécu à la grande époque de cette insurrection généreuse. Il me semble que j’aurais compris dès lors qu’en consommant son divorce avec ces grands pouvoirs consacrés par les siècles, le protestantisme signait son arrêt de mort dès le jour de sa naissance. Oui, je crois que l’Église, décrépite et agonisante en apparence, cache sous ses cendres attiédies une étincelle d’éternelle vie, et je veux que tous les travaux et tous les efforts de la foi et de l’intelligence tendent à ranimer cette étincelle et à faire de nouveau éclater la flamme sur l’autel. Je veux conserver l’omnipotence du pape et l’infaillibilité du concile, afin que de nouveaux conciles se rassemblent, revisent l’œuvre des conciles précédents et rajustent le vêtement du culte à la taille des hommes grandis et fortifiés.
Entre autres réformes que je voudrais voir discuter et consacrer, je vous citerai une de celles qui m’a le plus occupé depuis que je suis prêtre: c’est l’abolition du célibat pour le clergé. Et ne croyez pas, Lélia, que j’aie été influencé par mes passions individuelles, ou par les sourdes réclamations du jeune clergé. Nous ne gardons pas assez fidèlement notre vœu, nous autres, qui le trouvons difficile et terrible, pour que nous ayons absolument besoin d’une sanction publique à nos infidélités. J’ai cherché plus haut la cause des dangers et des inconvénients funestes attachés au célibat des prêtres, et je l’ai trouvée dans l’histoire. J’ai vu la puissance, l’intelligence et les lumières se conserver dans les castes sacerdotales des antiques religions, à cause du mariage des prêtres et de l’éducation particulière qui créait aux pères de dignes successeurs dans la personne de leurs fils. J’ai vu l’Église chrétienne garder la royauté intellectuelle au-dessus de celle des monarques de la terre, tant qu’elle s’est recrutée dans son propre sein; mais, en prononçant l’arrêt du célibat, pour ses membres, elle a mis son existence en un danger où il est merveilleux qu’elle n’ait pas déjà succombé, mais où elle succombera si elle ne se hâte de retirer cette loi fatale. Elle le fera, je n’en doute pas; elle comprendra qu’en recrutant ses lévites indistinctement dans toutes les classes, elle introduit dans son sein les éléments les plus divers, les plus hétérogènes, les plus inconciliables: partant, plus d’esprit de corps, plus d’unité, plus d’Église. L’Église n’est plus une patrie où l’héritage enchaîne les âmes et baptise les initiations; c’est un atelier où chaque mercenaire vient recevoir le paiement de son travail, sauf à mépriser secrètement ses engagement. Et de là, l’hypocrisie, ce vice abominable dont la seule idée répugne à toute âme honnête, mais sans lequel le clergé n’eût pu se maintenir jusqu’ici comme il l’a fait tant bien que mal, à travers mille désordres, mille mensonges et mille bassesses dont l’Église a été forcée de garder le secret, au lieu de rechercher et de punir: grand témoignage de faiblesse et de dissolution!
J’ai dû vous donner ces explications pour me justifier sous un certain rapport. Je ne crois pas à la sainteté absolue du célibat. Notre Seigneur le Christ en a prêché l’excellence, sans en consacrer l’obligation; et il en a prêché l’excellence aux hommes abrutis par l’abus des jouissances grossières, aux hommes qu’il est venu instruire et civiliser. S’il a investi ses apôtres d’une éternelle autorité, c’est que, dans les prévisions de sa sagesse infinie, il savait qu’un jour viendrait où le célibat serait dangereux à son œuvre divine, et où les successeurs des apôtres auraient mission de l’abolir. Ce jour est venu, j’en suis certain, et l’Église ne tardera pas à le proclamer. En attendant, nous manquons à nos vœux. Sommes-nous excusables? Non, sans doute; car notre doctrine sainte est la doctrine d’une perfection idéale vers laquelle nous devons tendre sans cesse, quoi qu’il nous en coûte; et ici la vertu, la perfection consisteraient, dans la position difficile où nous sommes, à sacrifier nos penchants et à vivre irréprochables dans l’attente d’une sanction à nos instincts légitimes. Cette faiblesse misérable qui m’empêche d’agir ainsi, je la réprouve, je m’en accuse. Condamnez-la, ma sainte! mais, ô mon Dieu! ne me confondez pas avec ces impudents vulgaires qui s’en vantent, ou avec ces lâches menteurs qui s’en défendent. Cette sorte de fourberie n’est plus possible aujourd’hui qu’aux derniers des hommes. Pour peu que nous nous sentions quelque chose dans l’âme, nous savons bien que la partie importante de notre œuvre en ce monde n’est pas de promener par les rues une face pâle et des regards abaissés vers la terre, afin de frapper les hommes de terreur et de respect, comme les fanatiques de l’Inde ou les moines du moyen âge. Nous faisons bon marché de ces austérités, et surtout de la crédule vénération dont elles étaient jadis l’objet. Nous avons d’autres travaux à accomplir, d’autres enseignements à donner, un nouveau développement à imprimer. Nous sommes, ou du moins nous devons être les instigateurs à la vie, et non pas les gardiens de la tombe.
Et cependant nous taisons nos faiblesses, direz-vous! Nous n’avons pas le courage de proclamer ce droit que nous nous arrogeons individuellement et dont l’exercice hardi serait un énergique appel à de nouvelles institutions. Mais cela, nous ne pouvons pas le faire, puisque nous ne voulons pas nous séparer du corps de l’Église, et perdre nos droits de citoyens dans les assemblées de la cité sainte. Nous subissons la souffrance et la gêne de cette position fausse où nous place l’obstination ou l’incurie de notre législation. Et nous ne sommes pas des fourbes pour cela; car nous trouverions aujourd’hui plus d’encouragement à nos désordres que nous ne rencontrions jadis d’antipathie et d’intolérance pour nos faiblesses. Oui, je vous l’assure, moi qui connais bien le monde et les hommes dispensateurs des arrêts de l’opinion, on aime mieux chez nous les mœurs faciles, dissolues même, que l’austérité farouche; parce que nos égarements marquent l’ivresse du progrès, tandis que leur vertu ne témoigne qu’une opiniâtreté rétrograde.
Ne m’accusez donc pas de lâcheté, au nom du ciel! ma sœur, car il faut plus de courage aujourd’hui pour se taire que pour se dévoiler. Accusez-moi de faiblesse sous d’autres rapports, j’y consens. Oh! oui, blâmez-moi de n’être pas le disciple pratique de l’idéal, et de vivre ainsi en contradiction avec moi-même. Il me semble que vous pouvez me ramener à la vertu; car vous me la faites chérir chaque jour davantage, ô noble pécheresse, retirée à la thébaïde pour contempler et pour prophétiser! Hélas! parlez-moi, donnez-moi du courage et priez pour moi, vous que Dieu chérit!
Adieu! Je reçois à l’instant même l’autorisation de vous proposer pour abbesse à votre communauté. Cette proposition équivaut à un ordre. Vous voilà donc princesse de l’Église, Madame. Il faut maintenant servir l’Église. Vous le pouvez, vous le devez. Tout votre sexe a les yeux sur vous!
LVI.
Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait. Il enverra le calme à vos nuits et la force à vos jours. Je ne vous remercie pas. Loin de moi la pensée d’attribuer à une condescendance de l’amitié ce que vos nobles instincts vous prescrivaient de faire, Monseigneur. Vous avez une belle renommée parmi les hommes, mais vous avez une gloire plus grande dans les cieux, et c’est devant celle-là que je m’incline.
Vous voulez que je réponde à des questions délicates, et que je me prononce sur des choses qui dépassent peut-être la portée de mon intelligence. J’essaierai pourtant de le faire; non que j’accepte ce rôle imposant de confesseur dont vous voulez m’investir, mais parce que je dois à l’admiration que votre caractère m’inspire, d’épancher mon cœur dans le vôtre avec une entière sincérité.
Je ne me permets pas de vous blâmer sous certains rapports que vous m’appelez à juger; mais je m’afflige, parce que là je vous vois en contradiction avec vous-même. Vous le sentez bien, puisque vous ne cherchez pas à vous défendre, mais seulement à vous excuser. Oui, sans doute, vous êtes excusable. Dieu nous préserve de méconnaître la liberté sacrée de notre conscience et le droit de reviser les institutions religieuses que Jésus nous a léguées comme une tâche incessante, pour les agrandir et non pour les immobiliser; mais ce droit de la conscience a ses limites dans l’application individuelle; et peut-être, si vous songiez sérieusement à poser ces limites, la contradiction dont vous souffrez cesserait d’elle-même et sans effort. Il me semble que, quand nos actions se trouvent en désaccord avec nos principes, on peut en conclure que ces principes sont encore chancelants. Du moins, pour les hommes de votre trempe, la certitude des idées doit gouverner les instincts si impérieusement, que, le principe du devoir une fois établi, la pratique de ce devoir devienne facile, nécessaire même, et qu’on n’aperçoive plus la possibilité d’y manquer. Voyons donc ensemble, Monseigneur, si ce n’est pas un grand mal d’user d’avance d’une liberté que l’Église n’a pas sanctionnée, quand on persiste à se tenir dans le sein de l’Église, et si les hommes qui ne jugent que sur les faits ne seraient pas en droit de vous adresser ce reproche de duplicité que vous craignez tant, et que vous méritez cependant si peu quand on sait le fond de votre âme.
Vous êtes beaucoup moins catholique que moi dans un sens, Monseigneur, et vous l’êtes beaucoup plus dans l’autre. Je me suis rattachée à la foi romaine par système et par une sorte de conviction qui ne peut jamais être taxée d’hypocrisie, puisque je suis résolue à me conformer strictement à toutes ses institutions. Vous vous en détachez par ce côté: vous violez ses commandements, et pourtant vous êtes lié de cœur à l’Église, vous l’avez épousée, si je puis parler ainsi, par inclination, tandis que moi j’ai contracté avec elle un mariage de raison. Vous croyez à son avenir, et vous ne concevez le progrès de l’humanité qu’en elle et par elle. Elle vous blesse, vous contrarie et vous irrite, vous voyez ses taches, vous signalez ses torts, vous constatez ses erreurs; mais vous ne l’en aimez pas moins pour cela, et vous préférez sacrifier à son obstination le repos, et (pardonnez-moi ma franchise) la dignité de votre conscience, plutôt que de rompre avec cette épouse impérieuse que vous chérissez.
Il n’en est pas ainsi de moi. Permettez-moi de continuer ce parallèle entre vous et moi, Monseigneur; il m’est nécessaire pour me bien expliquer. Je suis rentrée sans ferveur et sans transport dans le giron de cette Église, que j’ai servie jadis avec une candeur enthousiaste. Ce parfum de mes jeunes années, cette aveugle confiance, cette foi exaltée, ne peuvent plus rentrer dans mon âme; je n’y songe pas, et je suis calme, parce que je crois avoir trouvé, sinon la vraie sagesse, du moins le droit chemin vers mon progrès individuel, en embrassant, faute de mieux, cette forme particulière de la religion universelle. J’ai cherché l’expression la mieux formulée de cette religion de l’idéal dont j’avais besoin. Je ne l’ai pas trouvée parfaite ici, mais je l’ai trouvée supérieure à toutes les autres, et je me suis réfugiée dans son sein sans me soucier beaucoup de son avenir. Elle durera toujours plus que nous, Monseigneur, et l’existence morale de l’humanité se soutiendra par des secours providentiels qu’il ne nous est peut-être pas donné de prévoir aussi facilement que vous l’imaginez. Je n’ose me fier à mes instincts; j’ai trop souffert du doute pour vouloir porter sur les générations futures un regard investigateur. Je craindrais de m’épouvanter encore, et je m’agenouille humblement dans le présent, priant Dieu de m’éclairer sur les devoirs de ma tâche éphémère. Je ferai ce que je pourrai; ce sera peu, mais, comme dit Trenmor, Dieu fera fructifier le grain s’il le juge digne de sa bénédiction. Je ne puis pas me dissimuler que nous traversons des temps de transition entre un jour qui s’éteint, et une aube qui s’allume incertaine encore et si pâle, que nous marchons presque dans les ténèbres. J’ai eu de grandes ambitions de certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. J’attends en silence et le cœur brisé, résolue du moins de m’abstenir du mal et abdiquant l’espoir de toute joie personnelle, parce que la corruption des temps et l’incertitude des doctrines ont rendu tous nos droits illégitimes et tous nos désirs irréalisables. Il y a quelques années, n’ayant pas de conviction arrêtée sur les devoirs civils et religieux, voyant bien les défauts de ces deux législations et ne sachant où en trouver le remède, j’osai chercher ma lumière dans l’expérience, et je m’abandonnai au plus noble instinct qui fût en mon âme, à l’amour. Ce fut une expérience funeste. J’y sacrifiai mon repos en ce monde, ma force sociale, c’est-à-dire la pureté de ma réputation. Que m’importait l’opinion des hommes? Je voulais marcher vers l’idéal, et je me croyais sur le chemin; car je sentais tressaillir dans mon cœur mes plus nobles facultés, le dévoûment, la fidélité, la confiance, l’abnégation. Je ne fus point secondée. Je ne pouvais pas l’être. Les hommes de mon temps pensaient, sentaient et agissaient d’après leur ancienne loi, et ma loi nouvelle, toute d’instinct et de divination, ne pouvait pas être comprise et développée. Je succombai à la peine, et, brisée par le désespoir, j’errai trop longtemps dans un labyrinthe de vœux et d’espérances contraires, jusqu’au jour où, sur le point de succomber à la tentation d’un nouvel essai, je fus ramenée à la force et à la lumière par le spectacle de la faiblesse et de l’aveuglement. Alors j’ai osé croire que j’avais marché plus vite que l’humanité, et que je devais porter la peine de mon impatience. L’hyménée tel que je le conçois, tel que je l’eusse exigé, n’existait pas encore sur la terre. J’ai dû me retirer au désert et attendre que les desseins de Dieu fussent arrivés à leur maturité. J’avais sous les yeux le déplorable exemple d’une sœur, douée comme moi d’un grand instinct d’indépendance et d’un immense besoin d’affection, tombée dans les abîmes du vice pour avoir osé chercher la réalisation de son rêve. Je n’avais pas de choix entre son sort et celui que je viens d’embrasser. J’ai choisi le cloître; mais c’est le cloître et non pas l’Église qui m’a adoptée, ne vous y trompez pas, Monseigneur. Ce n’est pas la gloire d’une caste qui peut faire le sujet de mes rêveries et devenir le but de mes travaux; c’est le salut d’une moitié de l’humanité qui m’occupe et me tourmente. Hélas! c’est le salut de l’humanité tout entière, car les hommes souffrent autant que les femmes de l’absence d’amour, et tout ce qu’ils essaient de mettre à la place, l’ambition, la débauche, la domination, leur crée des souffrances et des ennuis profonds, dont ils cherchent et méconnaissent la cause. Ils croient qu’en resserrant nos liens ils ranimeront nos feux, ils les voient s’éteindre chaque jour davantage, sans se douter qu’il ne s’agirait que de nous délier du joug brutal pour nous ramener au joug volontaire et sacré. Puisqu’ils ne veulent pas le faire, c’est à nous de les y forcer. Mais comment y parviendrons-nous? Sera-ce en nous précipitant chaque jour dans les bras d’une idole que nous briserons le lendemain? Non! car, à ce compte, nous nous briserions bientôt nous-mêmes. Sera-ce en engageant une lutte scandaleuse au sein de l’hyménée? Non! car les lois nous refusent leur protection, et nos enfants sont souvent immolés dans ces luttes. Sera-ce enfin en nous livrant au désordre, en trompant nos maîtres, en trahissant sans cesse les objets de notre désir éphémère? Non! car nous éteindrions de plus en plus la flamme sacrée; elle disparaîtrait de la face de la terre. Nous deviendrions aussi athées en amour que les hommes; et alors de quel droit nous plaindrions-nous d’être soumises à l’empire de la force?
Eh bien, il est un seul moyen de travailler à notre délivrance: c’est de nous renfermer dans une juste fierté; c’est de suspendre, comme les filles de Sion, nos harpes aux saules de Babylone, et de refuser le cantique de l’amour aux étrangers nos oppresseurs. Nous vivrons dans le deuil et dans les larmes, il est vrai, nous nous ensevelirons vivantes, nous renoncerons aux saintes joies de la famille aussi bien qu’aux enivrements de la volupté; mais nous garderons la mémoire de Jérusalem, le culte de l’idéal. Par là, nous protesterons contre l’impudeur et la grossièreté du siècle, et nous forcerons ces hommes, bientôt las de leurs abjects plaisirs, à nous faire une place nouvelle à leurs côtés, et à nous apporter en dot la même pureté dans le passé, la même fidélité dans l’avenir qu’ils exigent de nous.
Voilà ma pensée, Monseigneur. J’ai voulu, la première dans ce but, suspendre ma harpe désormais muette pour les enfants des hommes; et je crois qu’à mon exemple d’autres femmes sages viendront pleurer avec moi sur les collines. J’ai voulu avoir autorité parmi ces femmes, afin de leur faire comprendre l’importance et la solennité de leur vœu. En ceci, Monseigneur, je suis dans l’esprit du plus pur christianisme, et je ramène l’esprit monastique à celui de sa première institution. Rappelez-vous ces âges troublés et malheureux qui précédèrent et suivirent la révélation encore peu répandue et mal formulée de l’Évangile; souvenez-vous de ces Esséniens que Pline nous dépeint rassemblés aux bords de la mer Caspienne: nation féconde où personne ne naît et où personne ne meurt, race solitaire, compagne des palmiers! Songez à ces pères du désert, à ces saintes femmes cénobites, à saint Jean le poëte inspiré, à saint Augustin rassasié des joies de la terre et affamé de la vie céleste! Le dégoût qui poussa tous ces disciples de l’idéal au fond des thébaïdes, l’inquiétude qui les faisait errer dans les jardins solitaires, l’ascétisme qui les retenait confinés dans leurs cellules, n’était-ce pas l’impossibilité de vivre de la même vie que ces générations funestes au sein desquelles ils avaient été jetés? Voulaient-ils poser un principe absolu, universel, éternel, l’excellence de la virginité, la nécessité du renoncement? Non, sans doute; il savaient bien que l’humanité ne peut ni ne doit vouloir son suicide; mais ils s’immolaient en holocaustes devant le Seigneur, afin que les hommes, témoins de leur mémorable agonie, rentrassent en eux-mêmes et sentissent la nécessité de se convertir.
Le cloître me paraît donc, aujourd’hui comme alors, un refuge contre l’orage, un asile contre les loups dévorants. Le cloître, placé sous la protection de l’Église, doit reconnaître l’autorité et pratiquer la discipline de l’Église. Il peut et doit se recruter, non plus parmi les filles disgraciées de la nature ou de la fortune, mais parmi l’élite des vierges et des veuves. Il a une autre mission encore, c’est de donner une éducation pieuse à un plus grand nombre, sans les enchaîner a jamais. Là, il me semble qu’elles devraient recevoir de tels enseignements qu’elles ne les missent jamais en oubli, et qu’elles pussent y puiser la force et la dignité dont elles auront besoin dans le cours de la vie. Peut-être est-il des principes mieux développés à leur donner que ceux qu’elles ont reçus jusqu’ici, et dont elles paraissent retirer si peu de fruit ou garder si peu le souvenir. Je suis sûre que, sans s’écarter de la doctrine apostolique, on peut obtenir de meilleurs résultats qu’on ne l’a fait depuis longtemps. Le monastère dont vous me faites supérieure fut fondé par une sainte fille, dont la vie est pour moi une source de méditations pleines de charmes et féconde en instructions. Fille et sœur de roi, elle laissa ses brodequins d’or et de soie au seuil de son palais; elle vint pieds nus, parmi les rochers, vivre de racines au bord des fontaines. Ravie en extase vers le ciel, elle dédaigna les splendeurs de la fortune et l’éclat de la puissance. Elle fit servir sa dot à réunir ses compagnes autour d’elle, et les dons de son intelligence à leur enseigner le mépris des hommes perfides et l’abstinence des plaisirs sans idéal. Oh! sans doute, pour savoir ces choses, il fallait qu’elle aussi eût essayé d’aimer.
Eh bien, je voudrais, à l’exemple de cette princesse vraiment auguste, enseigner aux femmes trompées à se consoler et a se relever sous l’abri du Seigneur; aux filles ignorantes et crédules, à se conserver chastes et fières au sein de l’hyménée. On leur parle trop d’un bonheur possible et sanctionné par la société; on les trompe! On leur fait accroire qu’à force de soumission et de dévoûment elles obtiendront de leurs époux une réciprocité d’amour et de fidélité; on les abuse! Il faut qu’on ne leur parle plus de bonheur, mais de vertu; il faut qu’on leur enseigne la fierté dans la douceur, la fermeté dans la patience, la sagesse et la prudence dans le dévoûment. Il faut surtout qu’on leur fasse aimer Dieu si ardemment, qu’elles se consolent en lui de toutes les déceptions qui les attendent; afin que, trahies dans leur confiance, brisées dans leur amour, elles n’aillent pas chercher dans le désordre le seul bonheur qu’on leur ait fait comprendre, et pour lequel on les ait façonnées. Il faut enfin qu’elles soient prêtes à souffrir et à renoncer à tout espoir ici-bas; car tout espoir est fragile, et toute promesse est menteuse, hormis l’espoir et la promesse de Dieu. Ceci, j’espère, est bien dans l’esprit de l’Église; d’où vient que de tels préceptes ne portent plus leurs fruits?
Vous voyez, Monseigneur, que, sans être aussi dévouée que vous aux intérêts de l’Église, je suis entraînée par ma logique même à la servir plus fidèlement que vous. D’où vient cette différence? A Dieu ne plaise que je veuille m’élever au-dessus de vous! Vous possédez des moyens que je n’ai pas au même degré, l’énergie du caractère, la puissance de la volonté, la lumière de la science, l’ardeur du prosélytisme, la force immense de la conviction; mais vous voulez concilier deux choses inconciliables, la protection de l’Église et votre indépendance. Je crains que l’Église ne soit dans une voie peu favorable aux droits que vous voulez rétablir. Il ne m’est pas permis de juger vos réclamations contre le célibat ecclésiastique; je ne serais pas disposée pour ma part à les approuver; et cela, parce que je ne vois pas clairement que l’avenir du monde soit dans l’Église, mais parce que je vois seulement l’Église servir à l’avenir du monde. Dans ce sens, il me semble qu’elle hâterait sa perte en se relâchant de son austérité, seul appui des âmes que le torrent du siècle n’entraîne pas du côté de l’abîme. Trenmor croit à l’avènement d’une religion nouvelle, sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu’elle a fait d’immortel, et s’ouvrant sur des horizons nouveaux. Il croit que cette religion investira tous ses membres de l’autorité pontificale, c’est-à-dire du droit d’examen et de prédication. Chaque homme serait citoyen, c’est-à-dire époux et père, en même temps que prêtre et docteur de la loi religieuse. Cela est possible; mais alors, Monseigneur, ce ne sera plus le catholicisme, et il n’y aura plus d’Église. Si l’Église arrive à ne plus être nécessaire, elle sera bientôt dangereuse; et en ce cas, qui pourrait la regretter? Noble prélat, vous êtes trop préoccupé de sa gloire, parce que votre grande intelligence a besoin de gloire elle-même et veut faire rejaillir sur soi celle de l’Église; mais séparez un instant par la pensée votre gloire personnelle de celle du corps, et vous verrez que vous n’avez pas d’autre chemin à prendre que celui de l’insurrection contre ses décrets. Ainsi, vous êtes un mauvais prêtre, mais vous êtes un grand homme.
Mais vous ne voulez pas vous séparer du corps? Pourtant vous ne pouvez réprimer vos passions, et vous acceptez un rôle hypocrite, vous encourez un reproche qui vous est amèrement sensible, plutôt que d’abandonner la caste sacerdotale. Alors vous êtes un grand prélat, mais vous n’êtes plus qu’un homme ordinaire. Sacrifiez vos passions, Monseigneur, et vous redevenez d’emblée ce que le ciel et la société vous ont fait, un grand homme et un grand prélat.
LVII. LES MORTS.
Chaque jour, éveillée longtemps d’avance, je me promène, avant la fin de la nuit, sur ces longues dalles qui toutes portent une épitaphe et abritent un sommeil sans fin. Je me surprends à descendre en idée dans ces caveaux, et à m’y étendre paisiblement pour me reposer de la vie. Tantôt je m’abandonne au rêve du néant, rêve si doux à l’abnégation de l’intelligence et à la fatigue du cœur; et, ne voyant plus dans ces ossements que je foule que des reliques chères et sacrées, je me cherche une place au milieu d’eux, je mesure de l’œil la toise de marbre qui recouvre la couche muette et tranquille où je serai bientôt, et mon esprit en prend possession avec charme.
Tantôt je me laisse séduire par les superstitions de la poésie chrétienne. Il me semble que mon spectre viendra encore marcher lentement sous ces voûtes, qui ont pris l’habitude de répéter l’écho de mes pas. Je m’imagine quelquefois n’être déjà plus qu’un fantôme qui doit rentrer dans le marbre au crépuscule, et je regarde dans le passé, dans le présent même, comme dans une vie dont la pierre du sépulcre me sépare déjà.
Il y a un endroit que j’aime particulièrement sous ces belles arcades byzantines du cloître. C’est à la lisière du préau, là où le pavé sépulcral se perd sous l’herbe aromatique des allées, où la rose toujours pâle des prisons se penche sur le crâne humain dont l’effigie est gravée à chaque angle de la pierre. Un des grands lauriers-roses du parterre a envahi l’arc léger de la dernière porte. Il arrondit ses branches en touffe splendide sous la voûte de la galerie. Les dalles sont semées de ces belles fleurs, qui, au moindre souffle du vent, se détachent de leur étroit calice et jonchent le lit mortuaire de Francesca.
Francesca était abbesse avant l’abbesse qui m’a précédée. Elle est morte centenaire, avec toute la puissance de sa vertu et de son génie. C’était, dit-on, une sainte et une savante. Elle apparut à Maria del Fiore quelques jours après sa mort, au moment où cette novice craintive venait prier sur sa tombe. L’enfant en eut une telle frayeur, qu’elle mourut huit jours après, moitié souriante, moitié consternée, disant que l’abbesse l’avait appelée et lui avait ordonné de se préparer à mourir. On l’enterra aux pieds de Francesca, sous les lauriers-roses.
C’est là que je veux être enterrée aussi. Il y a là une dalle sans inscription et sans cercueil qui sera levée pour moi et scellée sur moi, entre la femme religieuse et forte qui a supporté cent ans le poids de la vie, et la femme dévote et timide qui a succombé au moindre souffle du vent de la mort; entre ces deux types tant aimés de moi, la force et la grâce, entre une sœur de Trenmor et une sœur de Sténio.
Francesca avait un amour prononcé pour l’astronomie. Elle avait fait des études profondes, et raillait un peu la passion de Maria pour les fleurs. On dit que, lorsque la novice lui montrait le soir les embellissements qu’elle avait faits au préau durant le jour, la vieille abbesse levant sa main décharnée vers les étoiles, disait d’un voix toujours forte et assurée: Voilà mon parterre!
Je me suis plu à questionner les doyennes du couvent sur ce couple endormi, et à recueillir ces détails sur deux existences qui vont bientôt rentrer dans la nuit de l’oubli.
C’est une chose triste que cet effacement complet des morts. Le christianisme corrompu a inspiré pour eux une sorte de terreur mêlée de haine. Ce sentiment est fondé peut-être sur le procédé hideux de nos sépultures, et sur cette nécessité de se séparer brusquement et à jamais de la dépouille de ceux qu’on a aimés. Les anciens n’avaient pas cette frayeur puérile. J’aime à leur voir porter dans leurs bras l’urne qui contient le parent ou l’ami; je la leur vois contempler souvent; je l’entends invoquer dans les grandes occasions, et servir de consécration à tous les actes énergiques. Elle fait partie de leur héritage. La cérémonie des funérailles n’est point confiée à des mercenaires; le fils ne se détourne pas avec horreur du cadavre dont les flancs l’ont porté. Il ne le laisse point toucher à des mains impures. Il accomplit lui-même ce dernier office, et les parfums, emblème d’amour, sont versés par ses propres mains sur la dépouille de sa mère vénérée.
Dans les communautés religieuses, j’ai retrouvé un peu de ce respect et de cette antique affection pour les morts. Des mains fraternelles y roulent le linceul, des fleurs parent le front exposé tout un jour aux regards d’adieux. Le sarcophage a place au milieu de la demeure, au sein des habitudes de la vie. Le cadavre doit dormir à jamais parmi des êtres qui dormiront plus tard à ses côtés, et tous ceux qui passent sur sa tombe le saluent comme un vivant. Le règlement protège son souvenir, et perpétue l’hommage qu’on lui doit. La règle, chose si excellente, si nécessaire à la créature humaine, image de la Divinité sur la terre, religieuse préservatrice des abus, généreuse gardienne des bons sentiments et des vieilles affections, se fait ici l’amie de ceux qui n’ont plus d’amis. Elle rappelle chaque jour, dans les prières, une longue liste de morts qui ne possèdent plus sur la terre que ce nom écrit sur une dalle, et prononcé dans le mémento du soir. J’ai trouvé cet usage si beau, que j’ai rétabli beaucoup d’anciens noms qu’on avait retranchés pour abréger la prière; j’en exige la stricte observance, et je veille à ce que l’essaim des jeunes novices, lorsqu’il rentre avec bruit de la promenade, traverse le cloître en silence et dans le plus grand recueillement.
Quant à l’oubli des faits de la vie, il arrive pour les morts plus vite ici qu’ailleurs. L’absence de postérité en est cause. Toute une génération de religieuses s’éteint presque en même temps; car l’absence d’événements et les habitudes uniformes prolongent en général la vie dans des proportions à peu près égales pour tous les individus. Les longévités sont remarquables, mais la vie finit tout entière. Les intérêts ou l’orgueil de la famille ne font ressortir aucun nom de préférence, et la rivalité du rang n’existant pas, l’égalité de la tombe est solennelle, complète. Cette égalité efface vite les biographies. La règle défend d’en écrire aucune sans une canonisation en forme, et cette prescription est encore une pensée de force et de sagesse. Elle met un frein à l’orgueil, qui est le vice favori des âmes vertueuses; elle empêche l’humilité des vivants d’aspirer à la vanité de la tombe. Au bout de cinquante ans, il est donc bien rare que la tradition ait gardé quelque fait particulier sur une religieuse, et ces faits sont d’autant plus précieux.
Comme la prohibition d’écrire ne s’étend pas jusqu’à moi, je veux vous faire mention d’Agnès de Catane, dont on raconte ici la romanesque histoire. Novice pleine de ferveur, à la veille d’être unie a l’époux céleste, elle fut rappelée au monde par l’inflexible volonté de son père. Mariée à un vieux seigneur français, elle fut traînée à la cour de Louis XV, et y garda son vœu de vierge selon la chair et selon l’esprit, quoique sa grande beauté lui attirât les plus brillants hommages. Enfin, après dix ans d’exil sur la terre de Chanaan, elle recouvra sa liberté par la mort de son père et de son époux, et revint se consacrer à Jésus-Christ. Lorsqu’elle arriva par le chemin de la montagne, elle était richement vêtue, et une suite nombreuse l’escortait. Une foule de curieux se pressait pour la voir entrer. La communauté sortit du cloître et vint en procession jusqu’à la dernière grille, les bannières déployées et l’abbesse en tête, en chantant le psaume: In exitu Israel de Ægypto. La grille s’ouvrit pour la recevoir. Alors la belle Agnès, détachant son bouquet de son corsage, le jeta en souriant par-dessus son épaule, comme le premier et le dernier gage que le monde eût à recevoir d’elle; et, arrachant avec vivacité la queue de son manteau des mains du petit Maure qui la lui portait, elle franchit rapidement la grille, qui se referma à jamais sur elle, tandis que l’abbesse la recevait dans ses bras et que toutes les sœurs lui apportaient au front le baiser d’alliance. Elle fit le lendemain une confession générale des dix années qu’elle avait passées dans le monde, et le saint directeur trouva tout ce passé si pur et si beau, qu’il lui permit de reprendre le temps de son noviciat où elle l’avait laissé, comme si ces dix ans d’interruption n’eussent duré qu’un jour; jour si chaste et si fervent, qu’il n’avait pas altéré l’état de perfection où était son âme, lorsqu’à la veille de prendre le voile elle avait été traînée à d’autres autels.
Elle fut une des plus simples et des plus humbles religieuses qu’on eût jamais vues dans le couvent. C’était une piété douce, enjouée, tolérante, une sérénité inaltérable, avec des habitudes élégantes. On dit que sa toilette de nonne était toujours très-recherchée, et qu’ayant été reprise de cette vanité en confession, elle répondit naïvement, dans le style de son temps, qu’elle n’en savait rien, et qu’elle se faisait brave malgré elle et par l’habitude qu’elle en avait prise dans le monde pour obéir à ses parents; qu’au reste, elle n’était pas fâchée qu’on lui trouvât bon air, parce que le sacrifice d’une jeunesse encore brillante et d’une beauté toujours vantée faisait plus d’honneur au céleste époux de son âme, que celui d’une beauté flétrie et d’une vie prête à s’éteindre. J’ai trouvé une grâce bien suave dans cette histoire.
Sachez, Trenmor, quel est le charme de l’habitude, quelles sont les joies d’une contemplation que rien ne trouble. Cette créature errante que vous avez connue n’ayant pas et ne voulant pas de patrie, vendant et revendant sans cesse ses châteaux et ses terres, dans l’impuissance de s’attacher à aucun lieu; cette âme voyageuse, qui ne trouvait pas d’asile assez vaste, et qui choisissait pour son tombeau, tantôt la cime des Alpes, tantôt le cratère du Vésuve, et tantôt le sein de l’Océan, s’est enfin prise d’une telle affection pour quelques toises de terrain et pour quelques pierres jointes ensemble, que l’idée d’être ensevelie ailleurs lui serait douloureuse. Elle a conçu pour les morts une si douce sympathie, qu’elle leur tend quelquefois les bras et s’écrie au milieu des nuits:
«O mânes amis! âmes sympathiques! vierges qui avez, comme moi, marché dans le silence sur les tombes de vos sœurs! vous qui avez respiré ces parfums que je respire, et salué cette lune qui me sourit! vous qui avez peut-être reconnu aussi les orages de la vie et le tumulte du monde! vous qui avez aspiré au repos éternel et qui en avez senti l’avant-goût ici-bas, à l’abri de ces voûtes sacrées, sous la protection de cette prison volontaire! ô vous surtout, qui avez ceint l’auréole de la foi, et qui avez passé des bras d’un ange invisible à ceux d’un époux immortel, chastes amantes de l’Espoir, fortes épouses de la Volonté! me bénissez-vous, dites-moi, et priez-vous sans cesse pour celle qui se plaît avec vous plus qu’avec les vivants? Est-ce vous dont les encensoirs d’or répandent ces parfums dans la nuit? Est-ce vous qui chantez doucement dans ces mélodies de l’air? Est-ce vous qui, par une sainte magie, rendez si beau, si attrayant, si consolant, ce coin de terre, de marbre et de fleurs où nous reposons vous et moi? Par quel pouvoir l’avez-vous fait si précieux et si désirable, que toutes les fibres de mon être s’y attachent, que tout le sang de mon cœur s’y élance, que ma vie me semble trop courte pour en jouir, et que j’y veuille une petite place pour mes os, quand le souffle divin les aura délaissés!»
Et il montrait le couvent... (Page 118.)

Alors, en songeant aux troubles passés et à la sérénité du présent, je les prends à témoin de ma soumission. O mânes sanctifiés! leur dis-je, ô vierges sœurs! ô Agnès la belle! ô douce Maria del Fiore! ô docte Franscesca! venez voir comme mon cœur abjure son ancien fiel, et comme il se résigne à vivre dans le temps et dans l’espace que Dieu lui assigne! Voyez! et allez dire à celui que vous contemplez sans voile:—Lélia ne maudit plus le jour que vous lui avez ordonné de remplir; elle marche vers sa nuit avec l’esprit de sagesse que vous aimez. Elle ne se passionne plus pour aucun de ces instants qui passent. Elle ne s’attache plus à en retenir quelques-uns, elle ne se hâte plus pour en abréger d’autres. La voilà dans une marche régulière et continue, comme la terre qui accomplit sa rotation sans secousses, et qui voit changer du soir au matin la constellation céleste, sans s’arrêter sous aucun signe, sans vouloir s’enlacer aux bras des belles Pléiades, sans fuir sous le dard brûlant du Sagittaire, sans reculer devant le spectre échevelé de Bérénice. Elle s’est soumise, elle vit! Elle accomplit la loi. Elle ne craint ni ne désire de mourir: elle ne résiste pas à l’ordre universel. Elle mêlera sa poussière à la nôtre sans regret, elle touche déjà sans frayeur nos mains glacées. Voulez-vous, ô Dieu bon! que son épreuve finisse, et qu’avec le lever du jour elle nous suive où nous allons?
Elle entra vêtue de velours noir... (Page 119.)

Alors il me semble que, dans la brise qui lutte avec l’aube, il y a des voix faibles, confuses, mystérieuses, qui s’élèvent et qui retombent, qui s’efforcent de m’appeler de dessous la pierre, mais qui ne peuvent pas encore vaincre l’obstacle de ma vie. Je m’arrête un instant, je regarde si ma dalle blanche ne se soulève pas, et si la centenaire, debout à côté de moi, ne me montre pas Maria del Fiore doucement endormie sur la première marche de notre caveau. En ce moment-là, il y a, certes, des bruits étranges au sein de la terre, et comme des soupirs sous mes pieds. Mais tout fuit, tout se tait, dès que l’étoile du pôle a disparu. L’ombre grêle des cyprès, que la lune dessinait sur les murs, et qui, balancée par la brise, semblait donner le mouvement et la vie aux figures de la fresque, s’efface peu à peu. La peinture redevient immobile; la voix des plantes fait place à celle des oiseaux. L’alouette s’éveille dans sa cage, et l’air est coupé par des sons pleins et distincts, tandis que les grands lis blancs du parterre se dessinent dans le crépuscule et se dressent immobiles de plaisir sous la rosée abondante. Dans l’attente du soleil, toutes les inquiètes oscillations s’arrêtent, tous les reflets incertains se dégagent du voile fantastique. C’est alors que réellement les spectres s’évanouissent dans l’air blanchi, et que les bruits inexplicables font place à des harmonies pures. Quelquefois un dernier souffle de la nuit secoue le laurier-rose, froisse convulsivement ses branches, plane en tournoyant sur sa tête fleurie, et retombe avec un faible soupir, comme si Maria del Fiore, arrachée à son parterre par la main de Francesca, se détachait avec effort de l’arbre chéri et rentrait dans le domaine des morts avec un léger mouvement de dépit et de regret. Toute illusion cesse enfin; les coupoles de métal rougissent aux premiers feux du matin. La cloche creuse dans l’air un large sillon où se précipitent tous les bruits épars et flottants; les paons descendent de la corniche et secouent longtemps leurs plumes humides sur le sable brillant des allées; la porte des dortoirs roule avec bruit sur ses gonds, et l’Ave Maria, chanté par les novices, descend sous la voûte sonore des grands escaliers. Il n’est rien de plus solennel pour moi que ce premier son de la voix humaine au commencement de la journée. Tout ici a de la grandeur et de l’effet, parce que les moindres actes de la vie domestique ont de l’ensemble et de l’unité. Ce cantique matinal, après toutes les divagations, tous les enthousiasmes de mon insomnie, fait passer dans mes veines un tressaillement d’effroi et de plaisir. La règle, cette grande loi dont mon intelligence approfondit à chaque instant l’excellence, mais dont mon imagination poétise quelquefois un peu trop la rigidité, reprend aussitôt sur moi son empire oublié durant les heures romanesques de la nuit. Alors, quittant la dalle de Francesca, où je suis restée immobile et attentive durant tout ce travail du renouvellement de la lumière et du réveil de la nature, je m’ébranle comme l’antique statue qui s’animait et qui trouvait dans son sein une voix au premier rayon du soleil. Comme elle, j’entonne l’hymne de joie et je marche au-devant de mon troupeau en chantant avec force et transport, tandis que les vierges descendent en deux files régulières le vaste escalier qui conduit à l’église. J’ai toujours remarqué en elles un mouvement de terreur lorsqu’elles me voient sortir de la galerie des sépultures pour me mettre à leur tête les bras entr’ouverts et le regard levé vers le ciel. A l’heure où leurs esprits sont encore appesantis par le sommeil, et où le sentiment du devoir lutte en elles contre la faiblesse de la nature, elles sont étonnées de me trouver si pleine de force et de vie, et, malgré tous mes efforts pour les dissuader, elles s’obstinent à penser que j’ai des entretiens avec les morts du préau sous les lauriers-roses. Je les vois pâlir lorsque, croisant leurs blanches mains sur la pourpre de leurs scapulaires, elles s’inclinent en pliant le genou devant moi, et frissonner involontairement lorsque, après s’être relevées, elles sont forcées l’une après l’autre d’effleurer mon voile pour tourner l’angle du mur.
LVIII. CONTEMPLATION.
Une porte de mon appartement donne sur les rochers. Des gradins rongés par le temps et la mousse font le tour du bloc escarpé qui soutient cette partie de l’édifice, et, après plusieurs rampes rapides, établissent une communication entre le couvent et la montagne. C’est le seul endroit abordable de notre forteresse; mais il est effrayant, et, depuis la sainte, personne n’a osé s’y hasarder. Les degrés, creusés inégalement dans le roc, présentent mille difficultés, et l’escarpement qu’ils côtoient, sans offrir aucune espèce de point d’appui, donne des vertiges.
J’ai voulu savoir si, dans la retraite et l’inaction, je n’avais rien perdu de mon courage et de ma force physique. Je me suis aventurée au milieu de la nuit, par un beau clair de lune, à descendre ces degrés. Je suis parvenue sans peine jusqu’à un endroit où la montagne, en s’écroulant, semblait avoir emporté le travail des cénobites. Un instant suspendue entre le ciel et les abîmes, j’ai frémi d’être forcée de me retourner pour revenir sur mes pas. J’étais sur une plate-forme où mes pieds avaient à peine l’espace nécessaire pour tenir tous les deux. Je suis restée longtemps immobile afin d’habituer mes yeux à supporter cette situation, et je songeais à l’empire de la volonté d’une part, de l’autre à celui de l’imagination sur les sens. Si j’eusse cédé à l’imagination, je me serais élancée au fond du gouffre qui semblait m’attirer par un aimant; mais la froide volonté dominait mes terreurs, et me maintenait ferme sur mon étroit piédestal.
Ne pourrait-on proposer cet exemple à ceux qui disent que les tentations sont irrésistibles, que toute contrainte imposée à l’homme est contraire au vœu de la nature et criminelle envers Dieu? O Pulchérie! je pensai à toi en cet instant. Je comparai ces vains plaisirs qui t’ont perdue à cette erreur des sens que je subissais sur le bord du précipice, et qui me poussait à abréger mon angoisse en m’abandonnant au sentiment de ma faiblesse. Je comparai aussi la vertu qui t’eût préservée à cet instinct conservateur de l’être, à cette force de raisonnement qui, chez l’homme, sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur. Oh! vous outragez la bonté de Dieu et vous méprisez profondément ses dons, vous qui prenez pour la plus noble et la plus saine partie de votre être cette faiblesse qu’il vous a infligée comme correctif de la force dont vous eussiez été trop fiers.
En observant d’un œil attentif tous les objets environnants, j’aperçus la continuation de l’escalier sur le roc détaché au-dessous de la plate-forme. J’atteignis sans peine cette nouvelle rampe. Ce qui, au premier coup d’œil, était impossible, devint facile avec la réflexion. Je me trouvai bientôt hors de danger sur les terrasses naturelles de la montagne. Je connaissais de l’œil ces sites inabordables. Il y a cinq ans que, dans mes rêveries, je m’y promène des yeux sans songer à y porter mes pas. Mais cette énorme croûte qui forme le couronnement du mont, et dont les dents aiguës déchirent les nuées, je n’en avais jamais aperçu que les parois extérieures. Quelle fut ma surprise, lorsqu’en le côtoyant je vis la possibilité de pénétrer dans leurs flancs par des fissures dont le lointain aspect offrait à peine l’espace nécessaire pour le passage d’un oiseau? Je n’hésitai point à m’y glisser, et, à travers les éboulements du basalte, le réseau des plantes pariétaires et les aspérités d’un trajet incertain, je suis parvenue à des régions que nul regard humain n’a contemplées, que nul pied n’a parcourues, depuis le temps où la sainte y venait chercher le recueillement de la prière, loin de tout bruit extérieur et de toute obsession humaine.
On croit, dans le pays, que chaque nuit l’esprit de Dieu la ravissait sur ces sommets sublimes, qu’un ange invisible la portait sur ces escarpements, et aucun habitant n’a osé depuis approfondir le miracle que la foi seule opéra: la foi, que les petits esprits appellent faiblesse, superstition, ineptie! la foi, qui est la volonté jointe à la confiance, magnifique faculté donnée à l’homme pour dépasser les bornes de la vie animale, et pour reculer jusqu’à l’infini celles de l’entendement.
La montagne, tronquée vers sa cime par l’éruption d’un volcan éteint dans les premiers âges du globe, offrait à mes regards une vaste enceinte de ruines volcaniques, fermée par les inégaux remparts de ses dents et de ses déchirures. Une cendre noire, poussière de métaux vomis par l’éruption; des amas de scories fragiles, que la vitrification préserve de l’action des éléments, mais qui craquent sous le pied comme des ossements épars; un gouffre comblé par les atterrissements et recouvert de mousse, des murailles naturelles d’une lave rouge qu’on prendrait pour de la brique, les gigantesques cristallisations du basalte, et partout sur les minéraux les étincelles et les lames d’une pluie de métaux en fusion que fouetta jadis une tempête sortie des entrailles de la terre; de grands lichens rudes et flétris comme la pierre dont ils sont nourris, des eaux qu’on ne voit pas et que l’on entend bouillonner sous les roches, tel est le lieu sauvage où aucun être animé n’a laissé ses traces. Il y avait si longtemps que je ne m’étais retrouvée au désert, que j’eus un instant d’effroi à l’aspect de ces débris d’un monde antérieur à l’homme. Un malaise inexprimable s’empara de moi, et je ne pus me résoudre à m’asseoir au sein de ce chaos. Il me semblait que c’était la demeure de quelque puissance infernale ennemie de la paix de l’homme. Je continuai donc à marcher et à gravir jusqu’à ce que j’eusse atteint les dernières crêtes qui forment, autour de ce large cratère, une orgueilleuse couronne aux fleurons bizarres.
De là, je revis les espaces des cieux et des mers, la ville, les campagnes fertiles qui l’entourent, le fleuve, les forêts, les promontoires et les belles îles, et le volcan, seul géant dont la tête dépassât la mienne, seule bouche vivante du canal souterrain où se sont précipités tous les torrents de feu qui bouillonnèrent dans les flancs de cette contrée. Les terres cultivées, les hameaux et les maisons de plaisance qui couvrent les croupes amènes des mamelons, se perdaient dans la distance et se confondaient dans les vapeurs du crépuscule. Mais à mesure que le jour grandit à l’horizon maritime, les objets devinrent plus distincts, et bientôt je pus m’assurer que le sol était encore fécond, que l’humanité existait encore. Assise sur ce trône aérien, que la sainte elle-même ne s’est peut-être jamais souciée d’atteindre, il me sembla que je venais de prendre possession d’une région rebelle à l’homme. L’immonde cyclope qui entassa ces blocs pour les précipiter sur la vallée, et qui tira le feu d’enfer de ses réservoirs inconnus pour consumer les jeunes productions de la terre, était tombé sous la colère du Dieu vengeur. Il me sembla que je venais de lui imposer le dernier sceau du vasselage en mettant le pied sur sa tête foudroyée. Ce n’était pas assez que l’Éternel eût permis à la race privilégiée de couvrir de ses triomphes et de ses travaux tout ce sol disputé aux éléments; il fallait qu’une femme gravît jusqu’à cette dernière cime, autel désert et silencieux du Titan renversé. Il fallait qu’au haut de cet autel audacieux la pensée humaine, cet aigle dont le vol embrasse l’infini et possède le trésor des mondes, vînt se poser et replier ses ailes pour se pencher vers la terre et la bénir dans un élan fraternel, créant ainsi, pour la première fois, un rapport sympathique de l’homme à l’homme, au milieu des abîmes de l’espace.
Me retournant alors vers la région désolée que je venais de parcourir, j’essayai de me rendre compte du changement qui s’est opéré dans mes goûts en même temps que dans mes habitudes. Pourquoi donc jadis n’étais-je jamais assez loin à mon gré des lieux habitables? Pourquoi aujourd’hui aime-je à m’en rapprocher? Je n’ai pas découvert dans l’homme des vertus nouvelles, des qualités ignorées jusqu’ici. La société ne m’apparaît pas meilleure depuis que je l’ai quittée. De loin comme de près j’y vois toujours les mêmes vices, toujours la même lenteur à se reconstituer suivant ses besoins nobles et réels. Et quant aux beautés brutes de la nature, je n’ai pas perdu la faculté de les apprécier. Rien n’éteint dans les âmes poétiques le sentiment du beau, et ce qui leur semble mortel au premier abord développe en elles des facultés ignorées, des ressources inépuisables. Cependant autrefois il n’était pas de caverne assez inaccessible, pas de lande assez inculte, pas de plage assez stérile pour exercer la force de mes pieds et l’avidité de mon cerveau. Les Alpes étaient trop basses et la mer trop étroite à mon gré. Les immuables lois de l’équilibre universel fatiguaient mon œil et lassaient ma patience. Je guettais l’avalanche et ne trouvais jamais qu’elle eût assez labouré de neiges, assez balayé de sapins, assez retenti sur les échos effrayés des glaciers. L’orage ne venait jamais assez vite et ne grondait jamais assez haut. J’eusse voulu pousser de la main les sombres nuées et les déchirer avec fracas. J’aurais voulu assister à quelque déluge nouveau, à la chute d’une étoile, à un cataclysme universel. J’aurais crié de joie en m’abîmant avec les ruines du monde, et alors seulement j’aurais proclamé Dieu aussi fort que ma pensée l’avait conçu.
C’est le souvenir de ces jours impétueux et de ces désirs insensés qui me fait frémir maintenant à l’aspect des lieux qui retracent les antiques bouleversements du globe. Cet amour de l’ordre, révélé à moi depuis que j’ai quitté le monde, proscrit les joies que j’éprouvais jadis à entendre gronder le volcan et à voir rouler l’avalanche. Quand je me sentais faible par ma souffrance je ne cherchais dans les attributs de Dieu que la colère et la force. A présent que je suis apaisée, je comprends que la force, c’est le calme et la douceur. O bonté incréée! comme tu t’es révélée à moi! comme je te bénis dans le moindre sillon vert que ton regard féconde! comme je m’identifie à cette bonne terre où ton grain fructifie! comme je comprends ton infatigable mansuétude! O terre, fille du ciel! comme ton père t’a enseigné la clémence, toi qui ne te dessèches pas sous les pas de l’impie, toi qui te laisses posséder par le riche et qui sembles attendre avec sécurité le jour qui te rendra à tous tes enfants! Sans doute alors tu te pareras d’attraits nouveaux; plus riante et plus féconde, tu réaliseras peut-être ces beaux rêves poétiques que l’on entend annoncer par les sectes nouvelles, et qui montent comme des parfums mystérieux sur cet âge de doute, composé étrange de hautaines négations et de tendres espérances.
Ravie dans la contemplation de cette nuit sublime, j’en suivis le cours, le déclin et la fin. A minuit, la lune s’était couchée. La retraite me devenait impossible; privée de son flambeau, je ne pouvais plus me guider dans ce labyrinthe de débris, et, quoique le ciel fût étincelant d’étoiles, les profondeurs du cratère étaient ensevelies dans les ténèbres. J’attendis qu’une faible lueur blanchît l’horizon. Mais quand elle parut, la terre devint si belle que je ne pus m’arracher au spectacle que chaque instant variait et embellissait sous mes yeux.
Les pâles étoiles du Scorpion se plongèrent une à une dans la mer à ma droite. Nymphes sublimes, inséparables sœurs, elles semblaient s’enlacer l’une à l’autre et s’entraîner en s’invitant aux chastes voluptés du bain. Les soleils innombrables qui sèment l’éther étaient alors plus rares et plus brillants; le jour ne se montrait pas encore, et cependant le firmament avait pris une teinte plus blanche, comme si un voile d’argent se fût étendu sur l’azur profond de son sein. L’air fraîchissait, et l’éclat des astres semblait ranimé par cette brise, comme une flamme que le vent agite avant de l’éteindre. L’étoile de la Chèvre monta rouge et brillante à ma gauche, au-dessus des grandes forêts, et la Voie lactée s’effaça sur ma tête comme une vapeur qui remonte aux cieux.
Alors l’empyrée devint comme un dôme qui se détachait obliquement de la terre, et l’aube monta chassant devant elle les étoiles paresseuses. Tandis que le vent de ses ailes les soufflait une à une, celles qui s’obstinaient à rester paraissaient toujours plus claires et plus belles. Hesper blanchissait et s’avançait avec tant de majesté qu’il semblait impossible de le détrôner; l’Ourse abaissait sa courbe gigantesque vers le nord. La terre n’était qu’une masse noire, dont quelques sommets de montagne coupaient, çà et là, l’âpre contour à l’horizon. Les lacs et les ruisseaux se montrèrent successivement comme des taches et des lignes sinueuses d’argent mat sur le linceul de la terre. A mesure que l’aurore remplaça l’aube, toutes ces eaux prirent alternativement les reflets changeants de la nacre. Longtemps l’azur, dont les teintes infinies effaçaient la transition du blanc au noir, fut la seule couleur que l’œil pût saisir sur la terre et dans les cieux. L’orient rougit longtemps avant que la couleur et la forme fussent éveillées dans le paysage. Enfin la forme sortit la première du chaos. Les contours des plans avancés se détachèrent, puis tous les autres successivement jusqu’aux plus lointains; et, quand tout le dessin fut appréciable, la couleur s’alluma sur le feuillage, et la végétation passa lentement par toutes les teintes qui lui sont propres, depuis le bleu sombre de la nuit jusqu’au vert étincelant du jour.
Le moment le plus suave fut celui qui précéda immédiatement l’apparition du disque du soleil. La forme avait atteint toute la grâce de son développement. La couleur encore pâle avait un indéfinissable charme; les rayons montaient comme des flammes derrière de grands rideaux de peupliers qui n’en recevaient rien encore et qui se dessinaient en noir sur cette fournaise. Mais, dans la région située entre l’orient et le sud, la lumière répandait de préférence ses prestiges toujours croissants. L’oblique clarté se glissait entre chaque zone de coteaux, de forêts et de jardins. Les masses, éclairées à tous leurs bords, s’enlevaient légères et diaphanes, tandis que leur milieu encore sombre accusait l’épaisseur. Que les arbres étaient beaux ainsi! Quelle délicatesse avaient les sveltes peupliers, quelle rondeur les caroubiers robustes, quelle mollesse les myrtes et les cytises! La verdure n’offrait qu’une teinte uniforme, mais la transparence suppléait à la richesse des tons; de seconde en seconde, l’intensité du rayon pénétrait dans toutes les sinuosités, dans toutes les profondeurs. Derrière chaque rideau de feuillage, un voile semblait tomber, et d’autres rideaux, toujours plus gracieux et plus frais, surgissaient comme par enchantement; des angles de prairie, des buissons, des massifs d’arbustes, des clairières pleines de mousses et de roseaux se révélaient. Et cependant, dans les fonds des terrains, et vers les entrelacements des tiges, il y avait encore de doux mystères, moins profonds que ceux de la nuit, plus chastes que ceux du jour. Derrière les troncs blanchissants des vieux figuiers, ce n’étaient plus les antres des faunes perfides qui s’ouvraient dans les fourrés, c’étaient les pudiques retraites des silencieuses hamadryades. Les oiseaux à peine éveillés ne faisaient entendre que des chants rares et timides. La brise cessa; à la plus haute cime des trembles il n’y avait pas une feuille qui ne fût immobile. Les fleurs, chargées de rosée, retenaient encore leurs parfums. Ce moment a toujours été celui que j’ai préféré dans la journée: il offre l’image de la jeunesse de l’homme. Tout y est candeur, modestie, suavité... O Sténio! c’est le moment où ta pâle beauté et tes yeux limpides m’apparaissent tels qu’autrefois!
Mais tout à coup les feuilles s’émurent, et de grands vols d’oiseaux traversèrent l’espace. Il y eut comme un tressaillement de joie; le vent soufflait de l’ouest, et la cime des forêts semblait s’incliner devant le dieu.
De même qu’un roi, précédé d’un brillant cortége, efface bientôt par sa présence l’éclat des pompes qui l’ont annoncé, le soleil, en montant sur l’horizon, fit pâlir la pourpre répandue sur sa route. Il s’élança dans la carrière avec cette rapidité qui nous surprend toujours, parce que c’est le seul instant où notre vue saisisse clairement le mouvement qui nous entraîne et qui semble nous lancer sous les roues ardentes du char céleste. Un moment baigné dans les vapeurs embrasées de l’atmosphère, il flotta et bondit inégal dans sa forme et dans son élan, comme un spectre de feu prêt à s’évanouir et à retomber dans la nuit; mais ce fut une hésitation rapidement dissipée. Il s’arrondit, et son sein sembla éclater pour projeter au loin la gloire de ses rayons. Ainsi, antique Hélios, au sortir de la mer, il secouait sa brûlante chevelure sur la plage, et couvrait les flots d’une pluie de feu; ainsi, sublime création du Dieu unique, il apporte la vie aux mondes prosternés.
Avec le soleil, la couleur jusque-là incomplète et vague, prit toute sa splendeur. Les bords argentés des masses de feuillage se teignirent en vert sombre d’un côté et en émeraude étincelante de l’autre. Le point du paysage que j’examinais de préférence changea d’aspect, et chaque objet eut deux faces: une obscure, et l’autre éblouissante. Chaque feuille devint une goutte de la pluie d’or; puis des reflets de pourpre marquèrent la transition de la clarté à la chaleur. Les sables blancs des sentiers jaunirent, et, dans les masses grises des rochers, le brun, le jaune, le fauve et le rouge montrèrent leurs mélanges pittoresques. Les prairies absorbèrent la rosée qui les blanchissait et se firent voir si fraîches et si vertes que toute autre verdure sembla effacée. Il y eut partout des nuances au lieu de teintes; partout sur les plantes, de l’or au lieu d’argent, des rubis au lieu de pourpre, des diamants au lieu de perles. La forêt perdit peu à peu ses mystères; le dieu vainqueur pénétra dans les plus humbles retraites, dans les ombrages les plus épais. Je vis les fleurs s’ouvrir autour de moi, et lui livrer tous les parfums de leur sein.... Je quittai cette scène qui convenait moins que l’autre à la disposition de mon âme et au caprice de ma destinée. C’était l’image de la jeunesse ardente, non plus celle de l’adolescence paisible; c’était l’excitation fougueuse à une vie que je n’ai pas vécue et que je ne dois pas vivre. Je saluai la création, et je détournai mes regards sans amertume et sans ingratitude.
J’avais passé là plusieurs heures de délices; n’était-ce pas de quoi remercier humblement le Dieu qui a fait la beauté de la terre infinie, afin que chaque être y puisât le bonheur qui lui est propre? Certains êtres ne vivent que pendant quelques instants; d’autres s’éveillent quand tout le reste s’endort; d’autres encore n’existent qu’une partie de l’année. Eh quoi! une créature humaine condamnée à la solitude ne saurait sans colère renoncer à quelques instants de l’ivresse universelle, quand elle participe à toutes les délices du calme! Non, je ne me plaignis pas, et je redescendis la montagne, m’arrêtant pour regarder de temps en temps les cieux embrasés et m’étonner du peu d’instants qui s’étaient écoulés depuis que j’y avais vu régner l’humide pâleur de la lune.
Nulle langue humaine ne saurait raconter la variété magique de cette course où le temps entraîne l’univers. L’homme ne peut ni définir ni décrire le mouvement. Toutes les phases de ce mouvement qu’il appelle le temps portent le même nom dans ses idiomes, et chaque minute en demanderait un différent, puisque aucune n’est celle qui vient de s’écouler. Chacun de ces instants que nous essayons de marquer par les nombres transfigure la création et opère sur des mondes innombrables d’innombrables révolutions. De même qu’aucun jour ne ressemble à un autre jour, aucune nuit à une autre nuit, aucun moment du jour ou de la nuit ne ressemble à celui qui précède et à celui qui suit. Les éléments du grand tout ont dans leur ensemble l’ordre et la règle pour invariables conditions d’existence, et en même temps l’inépuisable variété, image d’un pouvoir infini et d’une activité infatigable, préside à tous les détails de la vie. Depuis la physionomie des constellations jusqu’à celle des traits humains, depuis les flots de la mer jusqu’aux brins d’herbe de la prairie, depuis l’immémorial incendie qui dévore les soleils jusqu’aux inénarrables variations de l’atmosphère qui enveloppe les mondes, il n’est pas de chose qui n’ait son existence propre à elle seule, et qui ne reçoive de chaque période de sa durée une modification sensible ou insensible aux perceptions de l’homme.
Qui donc a vu deux levers de soleil identiquement beaux? L’homme qui se préoccupe de tant d’événements misérables, et qui se récrée à tant de spectacles indignes de lui, ne devrait-il pas trouver ses vrais plaisirs dans la contemplation de ce qu’il y a de grand et d’impérissable? Il n’en est pas un parmi nous qui n’ait gardé un souvenir bien marqué de quelque fait puéril, et nul ne compte parmi ses joies un instant où la nature s’est fait aimer de lui pour elle-même; où le soleil l’a trouvé transporté hors du cercle d’une égoïste individualité, et perdu dans ce fluide d’amour et de bonheur qui enivre tous les êtres au retour de la lumière. Nous goûtons comme malgré nous ces ineffables biens que Dieu nous prodigue; nous les voyons passer sans les accueillir autrement que par des paroles banales. Nous n’en étudions pas le caractère; nous confondons dans une même appréciation, froide et confuse, toutes les nuances de nos jours radieux. Nous ne marquons pas comme un événement heureux le loisir d’une nuit de contemplation, la splendeur d’un matin sans nuage. Il y a eu pour chacun de nous un jour où le soleil lui est apparu plus beau qu’en aucun autre jour de sa vie. Il s’en est à peine aperçu, et il ne s’en souvient pas. O mouvement! vieux Saturne, père de tous les pouvoirs! c’est toi que les hommes eussent dû adorer sous la figure d’une roue; mais ils ont donné tes attributs à la Fortune, parce qu’elle seule préside à leurs instants; elle seule retourne le sablier de leur vie. Ce n’est pas le cours des astres qui règle leurs pensées et leurs besoins, ce n’est pas l’ordre admirable de l’univers qui fait fléchir leurs genoux et palpiter leurs cœurs; ce sont les jouets fragiles dont ta corne est remplie. Tu la secoues sur leurs pas, et ils se baissent pour chercher quelque chose dans la fange, tandis qu’une source inépuisable de bonheur et de calme ruisselle autour d’eux, abondante et limpide, par tous les pores de la création.
LIX.
Lélia, j’ai le avidement le résumé des nobles et touchantes émotions de votre âme depuis les années qui nous séparent. Vous êtes calme, Dieu soit loué! Moi aussi je suis calme, mais triste; car depuis longtemps je suis inutile. Je vous l’ai caché pour ne pas altérer votre précieuse sérénité; mais maintenant je puis vous le dire, j’ai passé tout ce temps dans les fers; et cela sur une terre étrangère aux querelles politiques qui m’ont expulsé du pays où vous êtes, sur une terre de refuge et de prétendue liberté. J’ai été trouvé suspect, et le soupçon a suffi pour que l’hospitalité se changeât pour moi en tyrannie. Enfin j’échappe à la prison, et je vais reprendre ma tâche. Ici, comme ailleurs sans doute, je trouverai des sympathies; car ici, plus qu’ailleurs peut-être, il y a de grandes souffrances, de grands besoins et de grandes iniquités.
Vos récits et vos peintures de la vie monastique m’ont apporté au sein de ma misère des heures charmantes et de poétiques rêveries. Moi aussi, Lélia, j’ai eu dans le cachot mes jours de bonheur en dépit du sort et des hommes. Jadis j’avais souvent désiré la solitude. Aux jours des angoisses et des remords sans fruit, j’avais essayé de fuir la présence de l’homme; mais en vain avais-je parcouru une partie du monde. La solitude me fuyait; l’homme, ou ses influences inévitables, ou son despotique pouvoir sur toute la création, m’avaient poursuivi jusqu’au sein du désert. Dans la prison j’ai trouvé cette solitude si salutaire et si vainement cherchée. Dans ce calme mon cœur s’est rouvert aux charmes de la nature. Jadis à mon admiration blasée les plus belles contrées qu’éclaire le soleil n’avaient pas suffi; maintenant un pâle rayon entre deux nuages, une plainte mélodieuse du vent sur la grève, le bruissement des vagues, le cri mélancolique des mouettes, le chant lointain d’une jeune fille, le parfum d’une fleur élevée à grand’peine dans la fente d’un mur, ce sont là pour moi de vives jouissances, des trésors dont je sais le prix. Combien de fois ai-je contemplé avec délices, à travers l’étroit grillage d’une meurtrière, la scène immense et grandiose de la mer agitée promenant sa houle convulsive et ses longues lames d’écume d’un horizon à l’autre! Qu’elle était belle alors, cette mer encadrée dans une fente d’airain! Comme mon œil, collé à cette ouverture jalouse, étreignait avec transport l’immensité déployée devant moi! Eh! ne m’appartenait-elle pas tout entière, cette grande mer que mon regard pouvait embrasser, où ma pensée errait libre et vagabonde, plus rapide, plus souple, plus capricieuse, dans son vol céleste, que les hirondelles aux grandes ailes noires, qui rasaient l’écume et se laissaient bercer endormies dans le vent? Que m’importaient alors la prison et les chaînes? Mon imagination chevauchait la tempête comme les ombres évoquées par la harpe d’Ossian. Depuis je l’ai franchie sur un léger navire, cette mer où mon âme s’était promenée tant de fois. Eh bien! alors elle m’a semblé moins belle peut-être. Les vents étaient lourds et paresseux à mon gré; les flots avaient des reflets moins étincelants, des ondulations moins gracieuses; le soleil s’y levait moins pur, il s’y couchait moins sublime. Cette mer qui me portait, ce n’était plus la mer qui avait bercé mes rêves, la mer qui n’appartenait qu’à moi, et dont j’avais joui tout seul au milieu des esclaves enchaînés.